‹ Les chefs d'œuvre lyriques de Malherbe et de l'école classiqueChapitre 1 sur 19 · NOTICE · texte numérisé non relu

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Comme Ronsard au seizième siècle, Malherbe sera aux dix-septième et au dix-huitième siècles, le chef de chœurs de notre poésie. On peut contester la grandeur propre de son œuvre, mais non pas celle de son influence. S'il n'a pas créé un nouveau lyrisme, il a imposé une discipline nouvelle, à laquelle se sont soumis, pendant près de deux cents ans, presque tous nos poètes; et ceux-là même qui ne s'y soumirent point, sentirent du moins qu'il leur en fallait secouer le joug, tant il était impérieux et fort. Une anthologie de l'École Classique devait donc être mise, en quelque sorte, sous l'invocation de Malherbe.

MALHERBE ( / ^ô S ^ /S4 r )

Dans une Instruction adressée par Malherbe à son fils, on lit: "En la chronique de Normandie, il y a un chapitre exprès des seigneurs français, chefs et barons, qui accompagnèrent le duc Guillaume à la conquête de l'Angleterre, entre lesquels est Malherbe, dont nous sommes sortis, lequel était baron de La Haye, en Cotentin ; et parce que l'on pourrait dire que c'est une autre race de Malherbe qu'on appelle Malherbe de la MeaufBe, cela se résout pour nous, parce que le duc Guillaume ayant fait peindre toutes les armoiries des maisons illustres qui l'avaient suivi en Angleterre, les nôtres se trouvent tant en une salle de l'abbaye de Saint Etienne de Caen qui est de sa fondation, qu'en une de l'abbaye de Saint Michel au rivage de la mer en Basse Normandie. Nos armoiries sont d'argent à six roses de gueules et des hermines de sable sans nombre."

Ces prétentions à une très ancienne noblesse militaire ont été quelque peu raillées par les contemporains du poète; à tort, car des recherches toutes récentes les ont

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pleinement justifiées. Mais depuis longtemps les Malherbe avaient quitté Tépée pour la robe lorsque, en 1555, François Malherbe, sieur de Digny, simple conseiller au présidial de Caen, vit venir au monde son premier-né, qu'il nomma François comme lui, et qui devait être le plus illustre rejeton de cette vieille souche normande.

Le sire de Digny professait la religion protestante, non sans fanatisme, car une pièce authentique nous le montre, sept ans après la naissance de son fils, prenant part au pillage de l'abbaye de Troarn où il fut même le commandant de "la bande de voleurs perfides et hérétiques qui, armés de toutes sortes d'armes, entrèrent de force dans l'église, rompirent les autels, images, crucifix, bancs, chaises, et autres meubles, brûlèrent tout dans l'église même, prirent les livres, reliques et argenterie qui étaient considérables et emportèrent le tout." Son fils dût donc être élevé d'abord dans la foi de son père ; mais comme, après la Saint-Barthélémy, des édits royaux exigèrent de tous les officiers publics un serment de catholicité, le sire de Digny n'hésita pas à se convertir; et en 1589, nous le voyons siéger à une première place dans l'église Saint-Etienne, à laquelle il fait don; "de quarante sols tournois de rente hypothèque, pour aider à l'entretien de la dite Eglise et afin d'avoir, le dit Malherbe, la demoiselle sa femme, et leurs enfants successeurs, leurs sièges et droits de sépulture à la chapelle Saint-Jacques..."

Nul doute que, dans l'intervalle, le jeune François ne se soit converti comme son père, probablement en 1576, à son retour des universités protestantes de Bâle et de Heidelberg, où il avait été achever ses études, commencées à Caen et poursuivies d'abord à Paris. Au reste, à cet homme d'autorité, une religion d'autorité devait plaire : mais elle ne lui plaira qu'à ce titre, et parce que, étant celle du prince, elle est encore une discipline française ; mais son cœur n'y entre pour rien, et l'on ne trouvera dans son œuvre aucune trace de piété mystique.

Ce qui domine chez lui, dès la jeunesse, c'est une certaine humeur batailleuse, avec des fumées de gloire. On le verra bien quand il prendra la plume. En attendant, cette humeur le détourne de la paisible carrière

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paternelle. Foin de la magistrature ! Il veut être soldat, comme son ancêtre le compagnon du duc Guillaume. Et le voilà quittant la Normandie, à la reclnerche d'un protecteur. Il le trouve en la personne de Henri d'Angouiême, grand prieur de France, fils naturel du roi Henri II, que son frère Henri III vient de nommer amiral des Mers du Levant, et, par surcroît, gouverneur de la Provence. Mais, satisfait de ces nouveaux titres, le grand prieur se soucie peu de commander des flottes ou des armées ; et bien que, plus tard, Malherbe se soit vanté d'avoir accompagné son maître en deux expéditions, dont on ne trouve aucune trace, et notamment d'avoir poursuivi pendant trois lieues, l'épée dans les reins, une compagnie huguenote commandée par Sully, lequel n'approcha jamais de Provence, ceci seulement est certain: le protecteur et le protégé, qui se piquaient l'un et l'autre de poésie, firent ensemble beaucoup de vers. Les plus anciens vers qu'on connaisse de Malherbe sont ceux d'un quatrain qu'il envoya au célèbre Etienne Pasquier, à propos d'un certain portrait de lui qui devait inspirer aux beaux esprits d'alors tout un recueil de poèmes ; et à côté de ce quatrain, on en lit un du grand prieur. Us se valent: ils sont médiocres tous les deux. Mais notez la date, 1585, c'est celle de la mort de Ronsard et celle de la première manifestation poétique de celui qui va être à la fois son détracteur et son successeur.

En 1581, après quelques années d'une vie où le plaisir tenait plus de place que le travail, Malherbe, que l'amour ne devait jamais tourmenter qu'en vers, avait fait un mariage de raison avec une dame, déjà veuve de deux maris, Madeleine de Coriolis, fille d'un président au parlement de Provence, dont il devait avoir trois enfants : un fils, et deux filles. L'année suivante, comme des intérêts de famille l'avaient appelé en Normandie, pour la première fois depuis dix années, il y recevait la nouvelle de la mort violente du grand prieur, à qui un gentilhomme provençal, à la suite d'un querelle, venait de passer son épée au travers du corps. Malherbe, privé de son protecteur, n'a plus d'intérêt à retourner là-

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bas ; il fait venir sa femme, et le ménage s'établit à Caen, assez mal accueilli d'ailleurs par un père qui garde rancune à son fils d'avoir dédaigné autrefois sa maison et sa charge, et par un frère qui craint de voir lui échapper la succession au présidial. Les rentes de Madeleine sur les lointaines villes de Brignoles et de Tarascon sont maintenant précaires, et d'ailleurs insuffisantes à l'entretien d'une famille qui s'est accrue ; Malherbe accepte, â contre-cœur, un poste d'échevin, et se console en rimant.

C'est en 1587 qu'il publie un poème imité de Luigi Tansillo : Les Larmes d: Saint Pierre. Lui qui, plus tard, combattra impitoyablement chez Ronsard et chez Desporces, l'affectation, l'enflure, tout le mauvais goût hérité des italiens de la décadence, en donne ici les exemples les plus détestables. Mais déjà, en mainte place, quelle science du rythme, quel art dans la conduite de la période I Et tout à coup, sans doute parce que son modèle italien s'est lui-même approché de la simplicité latine en paraphrasant le Sal-vete Jlores martyrum de Prudence, dix strophes jaillissent, d'un éclat, d'une fraîcheur, d'une perfection extraordinaires. Ce morceau, — celui où le poète nous montre Saint Pierre coupable pleurant sur l'heureuse innocence des enfants massacrés par Hérode, — était la révélation d'un poète. Personne pourtant n'y prit garde ; Henri III se contenta de récompenser par un don de cinq cents écus une trop flatteuse dédicace, et l'auteur ne sortit ni de son obscurité, ni de sa gêne.

Neuf ans plus tard seulement, quand il a perdu ses deux filles et qu'il voit sa femme languir de demeurer si longtemps éloignée des siens, il se résout à changer encore une fois d'existence: il retourne en Provence pour y vivre, comme il pourra, de ses maigres revenus, mais au soleil. Heureuse inspiration, A Aix, vieille cité parlementaire et savante, il trouve mieux, cette fois, que le frivole Henri d'Angoulême : le noble et grave Du Vair, premier président du , parlement de Provence, l'auteur de Recherches sur V Eloquence française^ orateur cicéronien, caractère antique. Auprès de lui, plus jeune, le conseiller Peiresc, grand érudit, grand collectionneur, grand curieux de tableaux et de manuscrits

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aussi bien que de plantes rares et de fossiles, un des hommes les plus remarquables de son siècle. Malherbe a rencontré enfin l'atmosphère qu'il lui faut; ses deux amis le comprennent et il se sent avec eux des affinités singulières, qui vont aider au développement de son génie. Quand Marseille, restée huit ans au pouvoir de la Ligue, est enfin réduite par les troupes du roi, que commande le Duc de Guise, le premier président ne manque pas d'en tirer prétexte à une belle harangue; mais Malherbe, de son côté, s'échauffe et commence une ode, par une de ces brusques et superbes attaques auxquelles la suite, par malheur, ne répond pas toujours:

Enfin, après tant d'années,

Voici l'heureuse saison

Où nos misères bornées

Vont avoir leur guérison.

Les dieux, longs à se résoudre,

Ont fait un coup de leur foudre,

Qui montre aux ambitieux,

Que les fureurs de la terre

Ne sont que paille et que verre

A la colère des cieux. ; . -"j- - ) '' '^ ■•'.-''

Et jugez si Peiresc — l'admirateur, le correspondant de ce Pvubens qui doit peindre, pour le Luxembourg, Alarie de Médicis quittant à Marseille, parmi les Sirènes, sa galère pavoisée et fleurie — va se réjouir, et applaudir, en entendant Malherbe s'écrier, dans son ode A la Reine sur sa Bienvenue en France : (sa ;,^t' J,.Si . )

Peuples, qu'on mette sur la tête Tout ce que la terre a de fleurs ; Peuples, que cette belle fête A jamais tarisse nos pleurs ; Qu'aux deux bouts du monde se voie Luire le feu de notre joie ; Et soient dans les coupes noyés Les soucis de tous ces orages.

Que pour nos rebelles courages Les dieux nous avaient envoyés...

Aujourd'hui nous est amenée Cette princesse, que la foi

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