‹ Les chefs d'œuvre lyriques de Malherbe et de l'école classiqueChapitre 2 sur 19 · X NOTICE · texte numérisé non relu

X NOTICE

D'Amour ensemble et d'Hyménée Destine au lit de notre roi.

La voici, la belle Marie, Belle merveille d'Étrurie, Oui fait confesser au soleil, (juoi que l'âge passé raconte, Que du ciel, depuis qu'il y monte, Ne vint jamais rien de pareil.

Telle n'est point la Cythérée, Quand, d'un nouveau feu s'allumant, Elle sort pompeuse et parée Pour la conquête d'un amant:

Telle ne luit en sa carrière Des mois l'inégale courrière; Et telle dessus l'horizon L'Aurore au matin ne s'étale.

Quand les yeux mêmes de Céphale En feraient la comparaison. ; -lùoo >

C'est beaucoup flatter la grosse maritorne que vous savez ; mais c'est le faire à la façon du grand peintre d'Anvers lui-même, en se grisant de couleur, de pompe et de mythologie. Il y a, d'ailleurs, autre chose: Malherbe, dans ces premières odes, s'est découvert lui-même; il était né, non pour être un poète de l'amour — ses poésies amoureuses le prouvent surabondamment — ni pour être un poète de la Nature — qui n'apparaitra qu'une fois dans ses vers, en une stance admirable sur la rivière de l'Orne — mais pour être le chantre superbe de l'unité française et de la stabilité politique, bientôt rétablies par Henri IV

" Ce sera vous," dit-il à la Reine,..

Ce sera vous qui de nos villes

Ferez la beauté refleurir.

Vous qui de nos haines civiles

Ferez la racine mourir ;

Et par vous la paix assurée

N'aura pas la courte durée

Qu'espèrent infidèlement,

Non lassés de notre souflîrance.

Ces Français qui n'ont de la France,

Que la langue et l'habillement.

NOTICE xi

Plus d'une fois, en touchant cette corde, Malherbe s'élèvera au sublime. Pour lui l'inspiration est là, et pas ailleurs. Il a bien écrit pourtant, et pendant ce second séjour en Provence, un morceau beaucoup plus célèbre que ses odes politiques, la Consolation à AI. du Périer; mais ce morceau n'a dû sa gloire qu'à la mutilation traditionnelle qu'on lui a fait subir, depuis trois siècles, dans les anthologies, et que ne lui refusera pas la nôtre ; car si l'on ne passait pas de la septième stance à la dix-neuvième, si Ton ne soudait, là, un commencement et une fin admirables, combien serait amoindri l'effet d'un poème dont le milieu est de la plus froide et de la plus odieuse sécheresse, où, pour consoler le malheureux père, Malherbe qui a récemment perdu ses deux filles, se donne ainsi en exemple :

De moi, déjà deux fois d'une pareille foudre

Je me suis vu perclus.

Et deux fois la raison m'a si bien fait résoudre

Qu'il ne m'en souvient plus!

Au reste, on ne sait pourquoi, il a la manie des consolations. Il les fait à cœur tranquille et à tête reposée. Celle qu'il voulut adresser à Al. de Verdun, sur la mort de sa femme, lui coiita trois ans de travail ; quand elle fut finie, M. de Verdun était remarié!

Revenons donc au poète civique. Il méritait de rencontrer Henri IV et Henri IV méritait de le rencontrer. C'est ce qui advint ; mais non aussi vite qu'il aurait fallu. Vauquelin des Yveteaux, qui était de Caen, avait vanté au roi son compatriote ; et Duperron, l'évêque d'Evreux, à qui le souverain demandait s'il faisait toujours des vers, lui avait répondu qu'il ne fallait plus que personne s'en mêlât " après un certain gentilhomme de Normandie, habitué en Provence et nommé Malherbe." Le roi songea bien tout de suite à l'appeler, mais, nous conte le poète Racan, •'•' il était ménager et craignait qu'en le faisant venir de si loin, il serait obligé de lui donner récompense au moins pour la dépense du voyage." Il attendit donc, trois ans, que Malherbe vînt à Paris. Alors, ne craignant plus pour sa bourse, à la vérité fort plate encore, il le fit quérir et lui demanda aussitôt de composer des vers sur le voyage qu'il entre-

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prenait pour aller tenir les grands jours en Limousin, voyage où il risquait sa vie, car Limoges était alors le centre des intrigues et des complots contre son autorité nouvelle. Malherbe comprit la gravité des circonstances, la grandeur du rôle de ce roi dans le cœur de qui bat maintenant le cœur de la France, et il écrivit un chef-d'œuvre.

Henri IV a reconnu son poète ; il charge son grand écuyer, le duc de Bellegarde, de se l'attacher avec mille francs d'appointements, plus l'entretien d'un homme et d'un cheval. Ce n'est guère encore ; il fera davantage un peu plus tard, quand la fortune publique sera mieux rétablie : mais voilà Henri IV et Malherbe indissolublement unis désormais. Entre eux, la familiarité est telle que, lorsque Henri lui montre, de sa façon, des vers déplorables, Malherbe peut se permettre de les parodier séance tenante, à la barbe du bon roi, qui ne fait qu'en rire. Le malheur est que, au lieu de se contenter des odes que le poète écrit à propos des grands événements de son règne, le roi lui en commande pour favoriser ses amours, pour parler en son nom à ses maîtresses. Et Malherbe, sans hésitation, exprime comme il peut les appels, les plaintes, les soupirs du "grand Alcandre " pour la cruelle '' Oranthe," c'est-à-dire de Henri IV pour la belle Charlotte de Montmorency, princesse de Condé, qui fuit à l'étranger les poursuites royales.

André Chénier écrira ici un jour, en marge de son Malherbe: "Je n'aime point à voir la lyre devenir entremetteuse." Et il ajoutera que ces vers sont bien froids, mais pas plus que les vers d'amour que Malherbe fera pour son propre compte, attendu "qu'il n'a jamais aimé." Ce n'est pas, en effet, qu'il ait manqué à la coutume d'élire une maîtresse poétique et de célébrer, avec des flammes à la glace, sous le nom de Rodanche Madame de Rambouillet, et Madame d'Aulchy sous le nom de Caliste ; mais pour n'être point jalouse, Madame de Malherbe n'aurait eu qu'à lire les poèmes adressés par son époux à ces belles dam.es.

Au reste, le poète a laissé sa femme en Provence, où il n'ira lui faire visite, à de longs intervalles, que deux fois en vingt-trois années. Il a trouvé préférable de lui confier l'éducation de son fils. Et ainsi l'absence préserve de tout orage l'union entre les membres de cette famille.

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Fixé à Paris, Malherbe va s'appliquer plus vigoureusement que jamais aux deux tâches qu'il s'est assignées: -; poète officiel par la faveur du roi, il célébrera les petits événements de la Cour et les grands événements de l'histoire j'-'Vpédagogue par vocation, il entreprendra de réformer la poésie et de régenter les poètes.

.<•. Voyons le d'abord dans ce dernier rôle. Il le joue en toute occasion et en tout lieu : dans les galeries du Louvre, parmi les beaux esprits qu'on y rencontre ; à l'Hôtel du Pré aux Clercs, oîi Marguerite de Valois, l'épouse divorcée du roi, trône encore, familièrement, au milieu des écrivains et des artistes ; un peu plus tard, dans la fameuse "chambre bleue'' de la Marquise de Rambouillet ; chez la Vicomtesse d'Aulchy, où se tient un autre cercle de " précieuses ; " chez Madame de Thermes, où le mène son ami Racan ; chez Madame des Loges enfin, une simple bourgeoise, mais si fine et si lettrée qu'elle n'en reçoit pas moins la plus noble et la plus diserte compagnie.

Partout où il entre et où l'on parle de poésie d'une manière qui ne lui agrée point, il reprend, il rabroue, il affirme, il tranche, toujours brusque, souvent brutal, parfois incivil jusqu'à la grossièreté la plus révoltante. Il faut, pour qu'on lui passe ses boutades, qu'on ait de complaisants égards pour la force de ses convictions et pour la droiture de son désagréable caractère. Il faut, aussi, qu'on n'appartienne pas à la confrérie des poètes ; mais c'est là, précisément, qu'il se plaît à chercher des victimes. Un jour, ayant accepté de dîner chez Desportes, il arrive en retard, quand le potage est déjà sur la table. Desportes, pour faire honneur à son hôte, n'en veut pas moins aller d'abord quérir, à son intention, un exemplaire de ses Poésies chrétiennes, qui viennent de paraître. *' Inutile, s'écrie Malherbe. Je les ai déjà lues ; cela ne vaut pas que vous preniez la peine de remonter: votre potage vaut mieux que vos psaumes." Et il commence, tranquillement, à manger le potage. Mathurin Régnier, neveu du maître de la maison, était présent ; il n'oubliera pas, nous le verrons bientôt, cette injure faite à son oncle.

Enfin, c'est chez lui même que, presque tous les soirs, Malherbe tient bureau de poésie et de dispute. Il loge

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ordinairement en garni, dans une chambre où il n'y a que sept ou huit chaises de paille ; et quand elles sont toutes remplies, on ne laisse plus entrer personne. Un soir, un habitant d'Auriliac, ville où Maynard était président, vient frapper à la porte en demandant: "Monsieur le Président est-il point ici?" Malherbe se lève furieux : " Apprenez, Monsieur, qu'il n'y a point ici d'autre Président que moi." Et il se remet à enseigner à ses disciples que les poètes grecs ne sont points estimables, que Pindare est du galimatias, que Virgile est inférieur à Stace et à Sénèque le Tragique, enfin et surtout que Ronsard et Desportes ne valent rien. Sur son Desportes, il a écrit, en marge, un commentaire impitoyable. Quant à son Ronsard, il en a biffé la moitié ; et quand Racan lui demande s'il en aime ce qu'il n'a point effacé encore, il biffe le reste. Dans ces dénis de justice, il y a un peu de paradoxe, beaucoup de conviction, et pas la moindre trace d'envie. Ne l'oublions pas nous-mêmes pour juger équitablement ce terrible bonhomme. La doctrine qu'il prêche, et dont il est possédé, voilà la cause. Nous verrons plus tard quelle est cette doctrine.

»f/c. , * J5uivons-le plutôt maintenant, dans son rôle de poète "'royal. Si nous négligeons les faibles morceaux qu'il écrit pour de médiocres circonstances, nous le verrons s'élever, de poème en poème, à la hauteur des plus grandes, de celles où la France même est intéressée. Qu'il nous sufhse de citer l'ode écrite sur l'attentat commis en 1605 contre Henri IV et l'ode sur la reddition de Sedan; le superbe sonnet au roi, sur la naissance de son second fils, et les stances, enfin, sur l'assassinat de Henri le Grand par Ravaillac, en 1610. Cette mort semble replonger un instant le pays dans les hasards de la guerre civile ; mais Malherbe reste fidèlement attaché à l'autorité royale en la personne de la reine régente Marie de Médicis, à laquelle il consacre, sur les premiers succès de sa régence, la plus éclatante de ses compositions lyriques. Elle est d'un grand citoyen autant que d'un grand poète: et le cri d'orgueil qui la termine semble, cette fois, pleinement justifié.

Le pâle avènement de Louis XIII, et son mariage

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