JEAN OGIER DE GOMBAUD
Sonnets
DURANT la belle nuit, dont mon âme ravie Préférait les clartés a celles d'un beau jour. J'écoutais murmurer, au milieu de la Cour, Mille voix de louange et mille autres d'envie.
Je ne sais quelles morts plus douces que la vie. Faisaient sentir aux cœurs les charmes de l'amour ; Et de mille beautés qui brûlaient à l'entour. L'un tenait pour Caliste, et l'autre pour Sylvie.
Quand Philis vint montrer ses yeux armés de dards, De tous les assistants attira les regards, Et des autres objets effaça la mémoire,
Sa présence à l'instant fit sentir sa vertu, Et mon cœur fut saisi d'une secrète gloire De la voir triompher sans avoir combattu.
LE péché me surmonte, et ma peine est si grande, Lorsque, malgré moi-même, il triomphe de moi. Que, pour me retirer du gouffre où je me voi. Je ne sais quel hommage il faut que je te rende.
Je voudrais bien t'offrir ce que ta loi commande. Des prières, de vœux et des fruits de ma foi ; Mais voyant que mon cœur n'est pas digne de toi, Je fais de mon Sauveur mon éternelle offrande.
Reçois ton fils, ô Père ! et regarde la croix Où, prêt de satisfaire a tout ce que je dois, Il te fait de lui-même un sanglant sacrifice ;
Et puisqu'il a pour moi cet excès d'amitié, Que d'être incessamment l'objet de ta justice, Je serai, s'il te plaît, l'objet de ta pitié.
FRANÇOIS MAYNARD
La belle Vieille
CL O RIS, que dans mon cœur j'ai si longtemps
servie, Et que ma passion montre à tout l'univers. Ne veux-tu pas changer le destin de ma vie. Et donner de beaux jours à mes derniers hivers ?
FRANÇOIS MAYNARl)
N'oppose plus ton deuil au bonheur où j'aspire, Ton visage est-il fait pour demeurer voilé ? Sors de ta nuit funèbre, et permets que j'admire Les divines clartés des yeux qui m'ont brûlé...
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis ta conquête ; Huit lustres ont suivi le jour que tu me pris ; Et j'ai fidèlement aimé ta belle tête Sous des cheveux châtains et sous des cheveux gris.
C'est de tes jeunes yeux que mon ardeur est née, C'est de leurs premiers traits que je fus abattu ; Mais, tant que tu brûlas du flambeau d'hyménée, Mon amour se cacha pour plaire à ta vertu.
Je sais de quel respect il faut que je t'honore, Et mes ressentiments ne l'ont pas violé ; Si quelquefois j'ai dit le soin qui me dévore, C'est à des confidents qui n'ont jamais parlé.
Pour adoucir l'aigreur des peines que j'endure, Je me plains aux rochers, et demande conseil A ces vieilles forêts, dont l'épaisse verdure Fait de si belles nuits en dépit du soleil.
L'âme pleine d'amour et de mélancolie.
Et couché sur des fleurs et sous des orangers, J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie, Et fait dire ton nom aux échos étrangers...
Cloris, la passion que mon cœur t'a jurée
Ne trouve point d'exemple aux siècles les plus vieux.
Amour et la Nature admirent la durée
Du feu de mes désirs, et du feu de tes yeux.
La beauté qui te suit depuis ton premier âge, Au déclin de tes jours ne veut pas te laisser ;
Et le temps, orgueilleux d'avoir fait ton visage, En conserve l'éclat, et craint de l'effacer.
Regarde sans frayeur la fin de toutes choses ; Consulte le miroir avec des yeux contents : On ne voit point tomber ni tes lis ni tes roses. Et l'hiver de ta vie est ton second printemps.
Pour moi, je cède aux ans, et ma tête chenue M'apprend qu'il faut quitter les hommes et le jour ; Mon sang se refroidit ; ma force diminue ; Et je serais sans feu, si j'étais sans amour...
A Alcïppe
ALCIPPE, reviens dans nos bois,
Tu n'as que trop suivi nos rois Et l'infidèle espoir dont tu fais ton idole: Quelque bonheur qui seconde tes vœux, Ils n'arrêteront pas le temps qui toujours vole, Et qui d'un triste blanc va peindre tes cheveux.
La cour méprise ton encens, Ton rival monte et tu descends, Et dans le cabinet le favori te joue.
Que t'a servi de fléchir les genoux Devant un Dieu fragile et fait d'un peu de boue. Qui souffre et qui vieillit pour mourir comme nous ?
Romps tes fers, bien qu'ils soient dorés.
Fuis les injustes adorés.
Et descends dans toi-même a l'exemple du sage.
Tu vois de près ta dernière saison :
Tout le monde cornait ton nom et ton visage, Et tu n'es pas connu de ta propre raison.
FRANÇOIS MAYNARD
Ne forme que des saints désirs,
Et te sépare des plaisirs Dont la molle douceur te fait aimer la vie.
Il faut quitter le séjour des mortels, II faut quitter Philis, Amarante et Silvie, A qui ta folle amour élève des autels.
Il faut quitter l'ameublement
Qui nous cache pompeusement Sous de la toile d'or le plâtre de ta chambre.
Il faut quitter ces jardins toujours verts, Que l'haleine des fleurs parfume de son ambre, Et qui font des printemps au milieu des hivers.
C'est en vain que loin des hasards Où courent les enfants de Mars, Nous laissons reposer nos mains et nos courages ;
Et c'est en vain que la fureur des eaux, Et l'insolent Borée, artisan des naufrages. Font à l'abri du port retirer nos vaisseaux.
Nous avons beau nous ménager.
Et beau prévenir le danger, La mort n'est pas un mal que le prudent évite ;
Il n'est raison, adresse, ni conseil.
Qui nous puisse exempter d'aller où le Cocyte Arrose des pays inconnus au soleil.
Le cours de nos ans est borné ;
Et quand notre heure aura sonné, Cloton ne voudra plus grossir notre fusée.
C'est une loi, non pas un châtiment.
Que la nécessité qui nous est imposée De servir de pâture aux vers du monument.
Résous-toi d'aller chez les morts ; Ni la race, ni les trésors,
Ne sauraient t'empêcher d'en augmenter le nombre.
Le potentat Je plus grand de nos jours, Ne sera rien qu'un nom, ne sera rien qu'une ombre, Avant qu'un demi-siècle ait achevé son cours.
On n'est guère loin du matin
Qui doit terminer le destin Des superbes tyrans du Danube et du Tage. Ils font les dieux dans le monde chrétien ; Mais ils n'auront sur toi que le triste avantage D'infecter un tombeau plus riche que le tien.
Et comment pourrions-nous durer ?
Le temps, qui doit tout dévorer.
Sur le fer et la pierre exerce son empire ;
Il abattra ces fermes bâtiments Qui n'offrent à nos yeux que marbre et que porphyre, Et qui jusqu'aux enfers portent leurs fondements.
On cherche en vain les belles tours
Où Paris cacha ses amours.
Et d'où ce fainéant vit tant de funérailles.
Rome n'a rien de son antique orgueil.
Et le vide enfermé de ses vieilles murailles N'est qu'un affreux objet et qu'un vaste cercueil.
Mais tu dois avecque mépris
Regarder ces petits débris :
Le temps amènera la fin de toutes choses ;
Et ce beau ciel, ce lambris azuré.
Ce théâtre, où l'aurore épanche tant de roses, Sera brûlé des feux dont il est éclairé.
Le grand astre qui l'embellit Fera sa tombe de son lit ; L'air ne formera plus ni grêles, ni tonnerres ; Et l'univers qui, dans son large tour,
FRANÇOIS MAYNARD
Voit courir tant de mers et fleurir tant de terres, Sans savoir où tomber, tombera quelque jour.
HELENE, Oriane, Angélique, Je ne suis plus de vos amants.
Loin de moi l'éclat magnifique Des noms puisés dans les romans.
Ma passion, quoi qu'amour fasse, Ne fera plus son paradis Des beautés qui mettent leur race Plus haut que celle d'Amadis.
Pour baiser la robe ou la jupe Des femmes de bonne maison, Il faut qu'une amoureuse dupe Perde son bien et sa raison.
Il faut que toujours il se couvre De superbes habillements.
Et qu'il aille chercher au Louvre De la grâce et des compliments.
Vive Barbe, Alix et Nicolle, Dont les simples naïvetés Ne furent jamais à l'école Des ruses et des vanités !
LTne santé fraîche et robuste Fait que toujours leur teint est net ; Et lorsque leur beauté s'ajuste, La campagne est leur cabinet.
Sans donner ni bal, ni musique, Sans emprunter chez les marchands, Et sans débiter rhétorique.
Je plais aux Calistes des champs.
Leur âme n'est pas inhumaine Pour tirer mes vœux en longueur ; Jamais je n'ai perdu l'haleine En courant après leur rigueur.
Adieu, pompeuses damoiselles
Que le fard cache aux yeux de tous,
Et qui ne fûtes jamais belles
Que d'un beau qui n'est pas à vous !
J'en veux aux femmes de village.
Je n'aime plus en autre part ; La nature, en leur beau visage, Fait la fi"ue aux secrets de l'art.
Ode
CES antres et ces rochers, Jeanne, qui te virent naître, Me sont plus beaux et plus chers Que le palais de mon maître.
J'égale au plus beau des lieux La province reculée Que l'orient de tes yeux A si doucement brûlée.
Tes vertus sont des trésors Qui te remplissent de gloire.
On les chante sur les bords Du Rhin, du Tibre et de Loire.
FRANÇOIS MAYNARD
Ton esprit est merveilleux, Le mien en fait son oracle, Et notre âge est orgueilleux D'avoir produit ce miracle.
Le soleil est un flambeau Où moins de lumière abonde : C'est le présent le plus beau Que le ciel ait fait au monde.
Jeanne, tu parles si bien, Que mon âme en est ravie :
Deux jours de ton entretien Valent deux siècles de vie.
Tu m'as pris, et ton discours Est le piège qui m'engage.
Le printemps n'a pas des jours Si fîeuris que ton langage...
Je pardonne à tes beautés L'orgueil qui les rend si vaines ; Tes regards font nos étés, Tes pieds font fleurir nos plaines.
Tu fais que dans nos vallons On voit naître toutes choses, Et défends aux aquilons D'y faire tomber les roses.
Quoi que fassent les hivers, Jamais la neige n'y dure, Et les arbres y sont verts D'une éternelle verdure...
Souvent, pour se délasser, La Cour me lit, et je pense
Qu'on ne voudra pas laisser Ma vertu sans récompense ;
Mais je t'ai donné les vœux D'une amour si peu commune, Que pour un de tes cheveux Je quitterais ma fortune.
Si la foi dont je te sers Ne craignait d'être abusée, J'userais dans ces déserts Tout le fil de ma fusée...
Quand est-ce que tu prétends De finis tes injustices ?
U me semble qu'il est temps De couronner mes services.
Ne crains pas que la raison Désormais t'impute a blâme De hâter la guérison Des blessures de mon âme.
Ma vie a déjk passé Ses plus belles matinées, Et ton front est menacé De l'injure des années.
Ne considère plus rien ; Le devoir t'en sollicite.
Un feu grand comme le mien N'est pas un petit mérite.
Laisse-toi vaincre à mes pleurs, Et te ploie à mes demandes :
Tandis que l'on a des fleurs.
On doit faire des guirlandes.
FRANÇOIS MAYNARD
Chanson
PÉGASE n'a point de mérite Qui, dans les vers que je médite, M'oblige à l'appeler divin, Sinon que l'on me persuade Que de sa fameuse ruade Il naquit des sources de vin.
Mes désirs ne sont point esclaves Des fontaines comme des caves ; L'eau m'incommode et me déplaît.
Il lui faut déclarer la guerre.
Elle assassine dans le verre Le bon Denvs, tout dieu qu'il est.
Ca, qu'on me donne une bouteille Pleine de ce vin qui réveille Les esprits les plus languissants !
Le nectar lui cède la gloire, Et les dieux pour en venir boire Se travestissent en passants.
Je demande sur toutes choses, Garçon, que les portes soient closes A qui voudra parler à moi.
Loin d'ici factions et brigues !
Si la couronne a des intrigues.
Laissons-les au conseil du roi.
Mon ambitieuse espérance.
D'un des premiers honneurs de France Ne demande pas le brevet.
Ma barque aura le vent en poupe, Tant que le flacon et la coupe Seront mes armes de chevet.
Quand un curieux me découvre Les importants secrets du Louvre, Je condamne son entretien.
De quelque façon qu'on gouverne, Pourvu que j'aille k la taverne.
Il me semble que tout va bien...
Qui boit bien nargue la fortune, Et des soins d'une âme commune Jamais ne se trouve saisi.
Il rit au fort de sa disgrâce Et son nez rouge fait qu'il passe Pour philosophe en cramoisi...
Mon cœur est un cœur de femelle ; Mais dès que le fils de Sémèle M'a suffisamment abreuvé, Je crois qu'a mes faits héroïques Le plus hardi preux des chroniques Doit céder le haut du pavé.
Mon orgueil bruit comme un tonnerre, Et n'est point de roi sur la terre A qui je ne fasse un défi.
A la fierté de mon langage, Il semble que j'ai mis en cage Le Prétre-Jean et le Sophi.
Devant les gens dont la censure Veut qu'on boive avecque mesure Je disparais comme un lutin.
J'aime à trinquer, la tasse pleine, Et voudrais pouvoir, d'une haleine, Humer Octobre et Saint Martin...
Dès que la mort impitoyable Aura de sz main effroyable
FRANÇOIS MAYNARD
Saisi ma vieillesse au collet, Je veux qu'une vive peinture Embellisse ma sépulture De l'image d'un gobelet.
Sonnets
ROME qui sous tes pieds as vu toute la terre, Ces deux fameux héros, ces deux grands conquérants Qui dans la Thessalie achevèrent leur guerre Doivent être noircis du titre de tyrans.
Tu croyais que Pompée armait pour te défendre. Et qu'il était l'appui de ta félicité : Un même esprit poussait le beau-père et le gendre ; Tous deux avaient armé contre ta liberté.
Si Jules fut tombé, l'autre, après sa victoire, Par un nouveau triomphe eût abaissé ta gloire, Et forcé tes consuls d'accompagner son char.
Je les blâme tous deux d'avoir tiré l'épée, Bien que le Ciel ait pris le parti de César, Et que Caton soit mort dans celui de Pompée.
ADIEU, Paris, adieu pour la dernière fois! Je 8uis las d'encenser l'autel de la fortune. Et brûle de revoir mes rochers et mes bois, Où tout me satisfait, où rien ne m'importune.
Je n'y suis point touché de l'amour des trésors. Je n'y demande pas d'augmenter mon partage : Le bien qui m'est venu des pères dont je sors Est petit pour la cour, mais grand pour le village.
Depuis que je connais que le siècle est gâté, Et que le haut mérite est souvent maltraité, Je ne trouve ma paix que dans la solitude.
Les heures de ma vie y sont toutes à moi. Qu'il est doux d'être libre, et que la servitude Est honteuse a celui qui peut être son roi !
JE touche de mon pied le bord de l'autre monde ; L'âge m'ôte le goût, la force et le sommeil ; Et l'on verra bientôt naître du sein de l'onde La première clarté de mon dernier soleil.
Muses, je m'en vais dire au fantôme d'Auguste Que sa rare bonté n'a plus d'imitateurs ; Et que l'esprit des grands fait gloire d'être injuste Aux belles passions de vos adorateurs.
Voulez-vous bien traiter ces fameux solitaires A qui vos déités découvrent leurs mystères ? Ne leur promettez plus des biens ni des emplois.
On met votre science au rang des choses vaines ; Et ceux qui veulent plaire aux favoris des rois Arrachent vos lauriers et troublent vos fontaines.
DÉSERTS où j'ai vécu dans un calme si doux. Pins qui d'un si beau vert couvrez mon ermitage, La cour, depuis un an, me sépare de vous. Mais elle ne saurait m'arréter davantage.
La vertu la plus nette y fait des ennemis; Les palais y sont pleins d'orgueil et d'ignorance ; Je suis las d'y souffrir, et honteux d'avoir mis Dans ma tête chenue une vaine espérance.
FRANÇOIS MAYNARD
Ridicule abusé, je cherche du soutien
Au pays de la fraude, où l'on ne trouve rien
Que des pièges dorés et des malheurs célèbres.
Je me veux dérober aux injures du sort
Et, sous l'aimable horreur de vos belles ténèbres,
Donner toute mon âme aux pensers de la mort.
MON âme, il faut partir. Ma vigueur est passée.
Mon dernier jour est dessus l'horizon.
Tu crains ta liberté. Quoi ? n'es-tu pas lassée
D'avoir souffert soixante ans de prison ?
Tes désordres sont grands ; tes vertus sont petites, Parmi tes maux on trouve peu de bien ;
Mais si le bon Jésus te donne ses mérites. Espère tout et n'appréhende rien.
Mon âme, repens-toi d'avoir aimé le monde.
Et de mes yeux fais la source d'une onde Qui touche de pitié le monarque des rois.
Que tu serais courageuse et ravie Si j'avais soupiré, durant toute ma vie,
Dans le désert, sous l'ombre de la croix !
MARQUIS DE RACAN La Venue du Printemps
ENFIN, Termes, les ombrages Reverdissent dans les bois ; L'hiver et tous ses orages Sont en prison pour neuf mois ; Enfin la neige et la glace
Font à la verdure place ; Enfin le beau temps reluit Et Philomèle, assurée De la fureur de Térée, Chante aux forêts jour et nuit.
Déjà les fleurs qui bourgeonnent Rajeunissent les vergers ; Tous les échos ne résonnent Que de chansons de bergers ; Les jeux, les ris et la danse Sont partout en abondance ; Les délices ont leur tour, La tristesse se retire, Et personne ne soupire, S'il ne soupire d'amour.
Les moissons dorent les plaines, Le ciel est tout de saphyrs.
Le murmure des fontaines S'accorde au bruit des zéphyrs, Les foudres et les tempêtes Ne grondent plus sur nos tètes.
Ni des vents séditieux Les insolentes colères Ne poussent plus les galères Des abimes dans les cieux.
Ces belles fleurs que nature Dans les campagnes produit Brillent parmi la verdure, Comme des astres la nuit ; L'Aurore, qui dans son âme Brûle d'une douce flamme, Laissant au lit endormi Son vieux mari, froid et pâle,
MARQUIS DE RACAN
Désormais est matinale Pour aller voir son ami.
Termes, de qui le mérite Ne se peut trop estimer, La belle saison invite Chacun au plaisir d'aimer ; La jeunesse de l'année Soudain se voit terminée ; Après le chaud véhément Revient l'extrême froidure.
Et rien au monde ne dure Qu'un éternel changement.
Leurs courses entre-suivies Vont comme un flux et reflux ; Mais le printemps de nos vies Passe et ne retourne plus.
Tout le soin des destinées Est de guider nos journées Pas a pas vers le tombeau !
Le Temps de sa faux moissonne, Et sans respecter personne, Ce que l'homme a de plus beau.
Tes louanges immortelles, Ni tes aimables appas Qui te font chérir des belles, Ne t'en garantiront pas.
Crois-moi, tant que Dieu t'octroie Cet âge comblé de joie Qui s'enfuit de jour en jour, Jouis du temps qu'il te donne Et ne crois pas en automne Cueillir les fruits de l'amour.
Ode bachique
MAINTENANT que du Capricorne Le temps mélancolique et morne Tient au feu le monde assiégé, Noyons notre ennui dans le verre, Sans nous tourmenter de la guerre Du tiers état et du clergé.
Je sais, Maynard, que les merveilles Qui naissent de tes longues veilles Vivront autant que l'univers ; Mais que te sert-il que ta gloire Se lise au temple de Mémoire Quand tu seras mangé des vers ?
Quitte cette inutile peine, Buvons plutôt à longue haleine De ce nectar délicieux, Qui pour l'excellence précède Celui même que Ganymède Verse dans la coupe des dieux.
C'est lui qui fait que les années Nous durent moins que des journées ; C'est lui qui nous fait rajeunir, Et qui bannit de nos pensées Le regret des choses passées Et la crainte de l'avenir.
Buvons, Maynard, à pleine tasse ; L'âge insensiblement se passe, Et nous mène k nos derniers jours ; L'on a beau faire des prières.
Les ans non plus que les rivières Jamais ne rebroussent leur cours.
MARQUIS DE RACAN
Le printemps vêtu de verdure Chassera bientôt la froidure, La mer a son flux et reflux ; Mais depuis que notre jeunesse Quitte la place a la vieillesse, Le temps ne la ramène plus.
Les lois de la mort sont fatales Aussi bien aux maisons royales Qu'aux taudis couverts de roseaux.
Tous nos jours sont sujets aux Parques ; Ceux des bergers et des monarques Sont coupés des mêmes ciseaux.
Leurs rigueurs, par qui tout s'efface, Ravissent en bien peu d'espace Ce qu'on a de mieux établi.
Et bientôt nous mèneront boire.
Au-delà de la rive noire.
Dans les eaux du fleuve d'oubli.
Stances sur la Retraite; ^
TIRCIS, il faut penser à faire la retraite ; -^rnJufJ-^'f. La course de nos jours est plus qu'K demi faite ; L'âge insensiblement nous conduit à la mort ; Nous avons assez vu sur la mer de ce monde Errer au gré des Hots notre nef vagabonde ; Il est temps de jouir des délices du port.
Le bien de la fortune est un bien périssable ; Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable ; Plus on est élevé, plus on court de dangers ; Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
I/ÉCOLE CLASSIQUE
Et la rage des vents brise plutôt le faite
Des maisons de nos rois que les toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire, Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, Et qui, loin retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison, content de sa fortune, A, selon son pouvoir, mesuré ses désirs !
Il laboure le champ que labourait son père ; Il ne s'informe point de ce qu'on délibère Dans ces graves conseils d'affaires accablés ; Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages. Et n'observe des vents les sinistres présages. Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés...
Il voit de toutes parts combler d'heur sa famille, La javelle k plein poing tomber sous sa faucille, Le vendangeur ployer sous le faix des paniers, Et semble qu'a l'envi les fertiles montagnes. Les humides vallons et les grasses campagnes S'efforcent k remplir sa cave et ses greniers.
Il suit aucune fois un cerf par les foulées. Dans ces vieilles forêts du peuple reculées Et qui même du jour ignorent le flambeau ; Aucune fois des chiens il suit les voix confuses, Et voit enfin le lièvre, après toutes ses ruses. Du lieu de sa naissance en faire son tombeau.
Tantôt il se promène au long de ses fontaines. De qui les petits flots font luire dans les plaines L'argent de leurs ruisseaux parmi l'or des moissons ; Tantôt il se repose, avecque les bergères, Sur des lits naturels de mousse et de fougères. Qui n'ont autres rideaux que l'ombre des buissons.
MARQUIS DE RACAN
Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse,
Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse
A vu dans le berceau ses bras emmaillottés ;
Il tient par les moissons registre des années,
Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées
Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.
Il ne va point fouiller aux terres inconnues, A la merci des vents et des ondes chenues. Ce que nature avare a caché de trésors. Et ne recherche point, pour honorer sa vie, De plus illustre mort, ni plus digne d'envie. Que de mourir au lit où ses pères sont morts...
S'il ne possède point ces maisons magnifiques.
Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques
Où la magnificence étale ses attraits.
Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles.
Il voit de la verdure et des fleurs naturelles,
Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.
Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, Et vivons désormais loin de la servitude De ces palais dorés où tout le monde accourt : Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient, Et devant le soleil tous les astres s'enfuient, De peur d'être obligés de lui faire la cour.
Après qu'on a suivi sans aucune assurance Cette vaine faveur qui nous paît d'espérance. L'envie en un moment tous nos desseins détruit ; Ce n'est qu'une fumée ; il n'est rien de si frêle ; Sa plus belle moisson est sujette à la grêle. Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.
Agréables déserts, séjour de l'innocence, Où loin des vanités, de la magnificence,
Commence mon repos et finit mon tourment, Vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude, Si vous fûtes témoins de mon inquiétude. Soyez-le désormais de mon contentement !
THÉOPHILE DE VIAU Le Matin
L'AURORE sur le front du jour
Sème l'azur, l'or et l'ivoire, Et le soleil, lassé de boire.
Commence son oblique tour.
Ses chevaux, au sortir de l'onde.
De flamme et de clarté couverts, La bouche et les naseaux ouverts, Ronflent la lumière du monde.
La lune fuit devant nos yeux ; La nuit a retiré ses voiles ; Peu a peu le front des étoiles S'unit à la couleur des cieux.
Déjà la diligente avette
Boit la marjolaine et le thym,
Et revient, riche du butin
Qu'elle a pris sur le mont Hymette.
Je vois les agneaux bondissants Sur ces blés qui ne font que naître ; Cloris, chantant, les mène paître Parmi ces coteaux verdissants.
Les oiseaux, d'un joyeux ramage, En chantant semblent adorer
THEOPHILE DE VIAU
La lumière qui vient dorer Leur cabinet et leur plumage.
La charrue écorche la plaine ; Le bouvier, qui suit les sillons, Presse de voix et d'aiguillons Le couple de bœufs qui l'entraîne.
Alix apprête son fuseau ; Sa mère, qui lui fait la tâche, Presse le chanvre qu'elle attache A sa quenouille de roseau.
Une confuse violence Trouble le calme de la nuit, Et la lumière, avec le bruit, Dissipe l'ombre et le silence...
Les bêtes sont dans leur tanière, Qui tremblent de voir le soleil.
L'homme, remis par le sommeil.
Reprend son œuvre coutumière.
Le forgeron est au fourneau ; Vois comme le charbon s'allume !
Le fer rouge, dessus l'enclume, Etincelle sous le marteau.
Cette chandelle semble morte, Le jour la fait s'évanouir ; Le soleil vient nous éblouir :
Vois qu'il passe au travers la porte !
Il est jour : levons-nous, Philis ; Allons à notre jardinage.
Voir s'il est, comme ton visage, Semé de roses et de lis.
Ija Solitude
DANS ce val solitaire et sombre, Le cerf qui brame au bruit de l'eau, Penchant ses yeux dans un ruisseau, S'amuse à regarder son ombre.
De cette source une Naïade, Tous les soirs, ouvre le portai De sa demeure de cristal.
Et nous chante une sérénade.
Les Nymphes, que la chasse attire A l'ombrage de ces forêts, Cherchent les cabinets secrets, Loin de l'embûche du satyre...
Un froid et ténébreux silence Dort à l'ombre de ces ormeaux, Et les vents battent les rameaux D'une amoureuse violence...
Ici, l'Amour fait ses études ;
Vénus y dresse des autels ;
Et les visites des mortels
Ne troublent point ces solitudes...
Corinne, je te prie, approche ; Couchons-nous sur ce tapis vert, Et, pour être mieux à couvert, Entrons au creux de cette roche...
Mon Dieu ! que tes cheveux me plaisent ! Ils s'ébattent dessus ton front, Et, les voyant beaux comme ils sont, Je suis jaloux quand ils te baisent...
THÉOPHILE DE VIAU
Si tu mouilles tes doigts d'ivoire Dans le cristal de ce ruisseau, Le Dieu, qui loge dans cette eau, Aimera, s'il en ose boire...
Vois-tu ce tronc et cette pierre ?
Je crois qu'ils prennent garde à nous ; Et mon amour devient jaloux De ce myrte et de ce lierre.
Sus, ma Corinne ! que je cueille Tes baisers, du matin au soir 1 Vois comment, pour nous faire asseoir, Ce myrte a laissé choir sa feuille !...
Approche, approche, ma Dryade !
Ici, murmureront les eaux ; Ici, les amoureux oiseaux Chanteront une sérénade.
Prête-moi ton sein pour y boire Des odeurs qui m'embaumeront ; Ainsi mes sens se pâmeront Dans les lacs de tes bras d'ivoire.
Je baignerai mes mains folâtres Dans les ondes de tes cheveux, Et ta beauté prendra les vœux De mes œillades idolâtres.
Ne crains rien, Cupidon nous garde. Mon petit ange, es-tu pas mien ?
Ah 1 je vois que tu m'aimes bien :
Tu rougis quand je te regarde,. ,
Ma Corinne, que je t'embrasse !
Personne ne nous voit qu'Amour ;
Vois que même les yeux du jour Ne trouvent point ici de place.
Les vents, qui ne se peuvent taire, Ne peuvent écouter aussi ; Et ce que nous ferons ici Leur est un inconnu mystère.
Stances
QUAND tu me vois baiser tes bras, Que ta poses nus sur tes draps.
Bien plus blancs que le linge même ; Quand tu sens ma brûlante main Se promener dessus ton sein, Tu sens bien, Cloris, que je t*aime.
Comme un dévot devers les cieux, Mes yeux tournés devers tes yeux, A genoux auprès de ta couche, Pressé de mille ardents désirs, Je laisse, sans ouvrir ma bouche, Avec toi dormir mes plaisirs.
Le sommeil, aise de t'avoir.
Empêche tes yeux de me voir Et te retient dans son empire Avec si peu de liberté.
Que ton esprit, tout arrêté.
Ne murmure ni ne respire.
La rose en rendant son odeur. Le soleil donnant son ardeur, Diane et le char qui la traîne.
Une naïade dedans l'eau,
THÉOPHILE DE VIAU
Et les Grâces dans un tableau, Font plus de bruit que ton haleine.
Là, je soupire auprès de toi, Et, considérant comme quoi Ton œil si doucement repose.
Je m'écrie : O ciel ! peux-tu bien Tirer d'une si belle chose Un si cruel mal que le mien 1
Les Nautonniers
Entrée de Ballet
LES Amours plus mignards à nos rames se lient ; Les Tritons à Tenvi nous viennent caresser ; Les vents sont modérés, les vagues s'humilient Par tous les lieux de l'onde où nous voulons passer
Avec notre dessein va le cours des étoiles ; L'orage ne fait point blêmir nos matelots ; Et jamais alcyon sans regarder nos voiles Ne commit sa nichée à la merci des flots.
Notre Océan est doux comme les eaux d'Euphrate; Le Pactole, le Tage, est moins riche que lui ; Ici, jamais nocher ne craignit le pirate, Ni d'un calme trop long ne ressentit l'ennui.
Sous un climat heureux, loin du bruit du tonnerre, Nous passons a loisir nos jours délicieux, Et, là, jamais notre œil ne désira la terre, Ni sans quelque dédain ne regarda les cieux.
Agréables beautés, pour qui l'amour soupire. Éprouvez avec nous un si joyeux destin,
Et nous dirons partout qu'un si rare navire Ne fut jamais chargé d'un si rare butin.
Apollon Champion
MOI de qui les rayons font les traits du tonnerre
Et de qui l'univers adore les autels,
Moi dont les plus grands dieux redouteraient la
guerre, Puis-je, sans déshonneur, me prendre à des mortels ?
J'attaque malgré moi leur orgueilleuse envie ; Leur audace a vaincu ma nature et le sort ; Car ma vertu, qui n'est que de donner la vie, Est aujourd'hui forcée à leur donner la mort.
J'affranchis mes autels de ces fâcheux obstacles, Et, foulant ces brigands que mes traits vont punir, Chacun dorénavant viendra vers mes oracles, Et préviendra le mal qui lui peut advenir.
C'est moi qui, pénétrant la dureté des arbres, Arrache de leur cœur une savante voix.
Oui fais taire les vents, qui fais parler les marbres, Et qui trace au destin la conduite des rois.
C'est moi dont la chaleur donne la vie aux roses Et fait ressusciter les fruits ensevelis ; Je donne la durée et la couleur aux choses, Et fais vivre l'éclat de la blancheur des lis.
Si peu que je m'absente, un manteau de ténèbres Tient d'une froide horreur ciel et terre couverts ; Les vergers les plus beaux sont des objets funèbres; Et quand mon œil est clos, tout meurt en l'univers. 6a
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
La Solitude
O QUE j'aime la solitude!
Que ces lieux sacrés a la nuit, Eloignés du monde et du bruit, Plaisent à mon inquiétude !
Mon Dieu ! que mes yeux sont contents De voir ces bois, qui se trouvèrent A la nativité du temps, Et que tous les siècles révèrent, Etre encore aussi beaux et verts Qu'aux premiers jours de l'univers!
Un gai zéphire les caresse D'un mouvement doux et flatteur.
Rien que leur extrême hauteur Ne fait remarquer leur vieillesse.
Jadis Pan et ses demi-dieux Y vinrent chercher du refuge, Quand Jupiter ouvrit les cieux Pour nous envoyer le déluge.
Et, se sauvant sur leurs rameaux, A peine virent-ils les eaux.
Que sur cette épine fleurie, Dont le printemps est amoureux, Philomèle, au chant langoureux, Entretient bien ma rêverie !
Que je prends de plaisir a voir Ces monts pendants en précipices, Qui, pour les coups du désespoir, Sont aux malheureux si propices, Quand la cruauté de leur sort.
Les force à rechercher la mort.
Que je trouve doux le ravage De ces fiers torrents vagabonds, Oui se précipitent par bonds Dans ce vallon vert et sauvage !
Puis, glissant sous les arbrisseaux, Ainsi que des serpents sur l'herbe.
Se changent en plaisants ruisseaux.
Où quelque naïade superbe Règne comme en son lit natal.
Dessus un trône de cristal !
Que j'aime ce marais paisible !
Il est tout bordé d'aliziers, D'aunes, de saules et d'osiers A qui le fer n'est point nuisible.
Les nymphes, y cherchant le frais.
S'y viennent fournir de quenouilles.
De pipeaux, de joncs et de glais ; Où l'on voit sauter les grenouilles Qui de frayeur s'y vont cacher.
Sitôt qu'on veut s'en approcher...
Que j'aime a voir la décadence De ces vieux châteaux ruinés, Contre qui les ans mutinés Ont déployé leur insolence !
Les sorciers y font leur sabbat ; Les démons tollets s'y retirent.
Qui d'un malicieux ébat Trompent nos sens et nous martirent ; La se nichent en mille trous Les couleuvres et les hibous.
L'orfraie, avec ses cris funèbres.
Mortels augures des destins,
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
Fait rire et danser les lutins Dans ces lieux remplis de ténèbres.
Sous un chevron de bois maudit Y branle le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible Qui, d'un seul regard de pitié, Ne daigna voir son amitié.
Aussi le ciel, juge équitable Qui maintient les lois en vigueur, Prononça contre sa rigueur Une sentence épouvantable :
Autour de ces vieux ossements.
Son ombre, aux peines condanmée, Lamente en longs gémissements Sa malheureuse destinée.
Ayant, pour croître son effroi, Toujours son crime devant soi.
Lk se trouvent, sur quelques marbres, Des devises du temps passé ; Ici l'âge a presque effacé Des chifîres taillés sur les arbres ; Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusques dans la cave, Que la limace et le crapaud Souillent de venin et de bave ; Le lierre y croit au foyer A l'ombrage d'un grand noyer.
Là-dessous s'étend une voûte Si .sombre en un certain endroit.
Que, quand Phébus y descendroit.
Je pense qu'il n'y verrait goutte ;
Le Sommeil aux pesants sourcils, Enchanté d'un morne silence, Y dort, bien loin de tous soucis.
Dans les bras de la Nonchalance, Lâchement courbé sur le dos. Dessus des gerbes de pavots.
Au creux de cette grotte fraîche Où l'Amour se pourrait geler.
Écho ne cesse de brûler Pour son amant froid et revêche.
Je m'y coule sans faire bruit.
Et par la céleste harmonie D'un doux luth, aux charmes instruit.
Je flatte sa triste manie, Faisant répéter mes accords A la voix qui lui sert de corps.
Tantôt, sortant de ces ruines.
Je monte au haut de ce rocher.
Dont le sommet semble chercher En quel lieu se font les bruines ; Puis, je descends tout à loisir Sous une falaise escarpée.
D'où je regarde avec plaisir L'onde qui l'a presque sapée Jusqu'au siège de Palémon, Fait d'épongés et de limon.
Que c'est une chose agréable, D'être sur le bord de la mer.
Quand elle vient à se calmer Après quelque orage effroyable.
Et que les chevelus tritons, Hauts sur les values secouées,
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
Frappent les airs d'étranges tons Avec leurs trompes enrouées, Dont l'éclat rend respectueux Les vents les plus impétueux !
Tantôt l'onde, brouillant l'arène, Murmure et frémit de courroux, Se roulant dessus les cailloux Qu'elle apporte et qu'elle rentraine.
Tantôt, elle étale en ses bords, Que l'ire de Neptune outrage, Des gens noyés, des monstres morts, Des vaisseaux brisés du naufrage, Des diamants, de l'ambre gris.
Et mille autres choses de prix.
Tantôt, la plus claire du monde.
Elle semble un miroir flottant, Et nous représente K l'instant Encore d'autres cieux sous l'onde ; Le soleil s'y fait si bien voir, Y contemplant son beau visage, Qu'on est quelque temps a savoir, Si c'est lui-même ou son image ; Et d'abord il semble a nos yeux.
Qu'il s'est laissé tomber des cieux.
Bernières, pour qui je me vante De ne rien faire que de beau, Reçois ce fantasque tableau Fait d'une peinture vivante.
Je ne cherche que les déserts Où, rêvant tout seul, je m'amuse A des discours assez diserts De mon génie avec la muse ;
Mais mon plus aimable entretien C'est le ressouvenir du tien.
Tu vois dans cette poésie, Pleine de licence et d'ardeur, Les beaux rayons de la splendeur Qui m'éclaire la fantaisie ; Tantôt chagrin, tantôt joyeux, Selon que la fureur m'enflamme Et que l'objet s'ofïre à mes yeux, Les propos me naissent en l'âme Sans contraindre la liberté Du démon qui m'a transporté.
Oh ! que j'aime la solitude !
C'est l'élément des bons esprits, C'est par elle que j'ai compris L'art d'Apollon sans nulle étude.
Je l'aime pour l'amour de toi.
Connaissant que ton humeur l'aime; Mais quand je pense bien à moi, Je la hais pour la raison même ; Car elle pourrait me ravir L'heur de te voir et te servir.
Le Soleil levant
JEUNE déesse au teint vermeil Que l'Orient révère,
Aurore, fille du Soleil, Qui nais devant ton père.
Viens soudain me rendre le jour,
Pour voir l'objet de mon amour.
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
Certes, la nuit a trop duré,
Déjà les coqs t'appellent; Remonte sur ton char doré.
Que les Heures attellent.
Et viens montrer a. tous les yeux De quel émail tu peins les cieux.
Laisse ronfler ton vieux mari,
Dessus l'oisive plume.
Et, pour plaire a ton favori,
Tes plus beaux feux rallume; Il t'en conjure à haute voix.
En menant son limier au bois.
Mouille promptement les guérets
D'une fraîche rosée.
Afin que la soif de Cérès
En puisse être apaisée, Et fais qu'on voie, en cent façons, Pendre tes perles aux buissons.
Ah ! je te vois, douce clarté !
Sois-tu la bien venue !
Je te vois, céleste beauté.
Paraître sur la nue.
Et ton étoile en arrivant.
Blanchit les coteaux du levant.
Le silence et le morne roi
Des visions funèbres Prennent la fuite devant toi
Avecque les ténèbres, Et les hiboux qu'on oit gémir S'en vont chercher place à dormir.
Mais, au contraire, les oiseaux Qui charment les oreilles
Accordent au doux bruit des eaux Leurs gorges non pareilles,
Célébrant les divins appas
Du grand astre qui suit tes pas.
La Lune, qui le voit venir,
En est toute confuse ; Sa lueur, prête a se ternir,
A nos yeux se refuse, Et son visage, k cet abord Sent comme une espèce de mort.
Le voila sur notre horizon,
En sa pointe première.
O que l'Ethiope a raison
D'adorer sa lumière !
Et qu'il doit priser la couleur Qui lui vient de cette chaleur !
C'est le dieu sensible aux humains,
C'est l'œil de la nature ; Sans lui les œuvres de ses mains
Naîtraient k l'aventure, Ou plutôt on verrait périr, Tout ce qu'on voit croître et fleurir.
Aussi pleine d'un saint respect.
Quand le jour se rallume,
La Terre, a ce divin aspect, N'est qu'un autel qui fume,
Et qui pousse en haut comme encens,
Ses sacrifices innocents.
marc-antoinij: de saint-amand
Au vif éclat de ses rayons,
Flattés d'un gai zéphire, Ces monts sur qui nous les voyons
Se changent en porphyre, lit sa splendeur fait de tout l'air Un long et gracieux éclair.
Bref, la nuit devant ses efforts.
En ombres séparée.
Se cache derrière les corps,
De peur d'être éclairée.
Et diminue ou va croissant, Selon qu'il monte ou qu'il descend.
Le berger, l'ayant révéré
A sa façon champêtre, En un lieu frais et retiré
Ses brebis mène paitre, Et se plait a voir ce flambeau Si clair, si serein, et si beau.
L'aigle, dans une aire à l'écart.
Etendant son plumage.
L'observe d'un fixe regard
Et lui rend humble hommage, Comme au feu le plus animé Dont son œil puisse être charmé.
Le chevreuil solitaire et doux
Voyant sa clarté pure.
Briller sur les feuilles de houx
Et dorer leur verdure.
Sans nulle crainte de veneur Tâche à lui faire quelque honneur.
Le cygne, joyeux de revoir
Sa renaissante flamme, De qui tout semble recevoir
Chaque jour nouvelle âme, Voudrait, pour chanter ce plaisir.
Que la Parque le vint saisir.
Le saumon, dont au renouveau,
Thétis est dépourvue, Nage doucement à fleur d'eau
Pour jouir de sa vue.
Et montre au pêcheur indigent, Ses riches écailles d'argent.
L'abeille, pour boire des pleurs, Sort de sa ruche aimée,
Et va sucer l'âme des fleurs Dont la plaine est semée ;
Puis de cet aliment du ciel.
Elle fait la cire et le miel.
Le gentil papillon la suit D'une aile trémoussante.
Et, voyant le soleil qui luit.
Vole de plante en plante,
Pour les avertir que le jour
En ce climat est de retour.
La, dans nos jardins embellis
De mainte rare chose. Il porte, de la part du lis,
Un baiser k la rose.
Et semble, en messager discret, Lui dire un amoureux secret.
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
Au même temps, il semble k voir Qu'en éveillant ses charmes,
Cette belle lui fait savoir.
Le teint baigné de larmes.
Quel ennui la va consumant
D'être si loin de son amant...
Reine des fleurs, apaise-toi ;
Voici venir Sylvie, Qui t'apporte en elle de quoi
Contenter cette envie, Car sa main de lys a dessein De te loger en son beau sein.
La Nuit
PAISIBLE et solitaire nuit.
Sans lune et sans étoiles, Renferme le jour qui me nuit Dans tes plus sombres voiles ; Hâte tes pas, déesse, exauce-moi, J'aime une brune comme toi.
J'aime une brune dont les yeux
Font dire a tout le monde Que, quand Phébus quitte les cieux
Pour se cacher sous l'onde, C'est de regret de se voir surmonté
Du vif éclat de leur beauté.
Mon luth, mon humeur et mes vers.
Ont enchanté son âme; Tous ses sentiments sont ouverts
A l'amoureuse flamme ;
Elle m'adore, et dit que ses désirs Ne vivent que pour mes plaisirs.
Quel jugement y dois-je asseoir ?
Veut-elle me complaire ?
Mon cœur s'en promet a ce soir,
Une preuve plus claire.
Viens donc, ô nuit, que ton obscurité
M'en découvre la vérité !
Sommeil, répands à pleines mains
Tes pavots sur la terre, Assoupis les yeux des humains
D'un gracieux caterre, Laissant veiller en tout cet élément
Ma maîtresse et moi seulement...
Ah ! voila le jour achevé,
Il faut que je m'apprête ; L'astre de Vénus est levé
Propice à ma requête ; Si bien qu'il semble, en se montrant si beau,
Me vouloir servir de flambeau...
Les chats, presque enragés d'amour, Grondent dans les gouttières ;
Les loups-garous, fuyant le jour, Hurlent aux cimetières ; Et les enfants, transis d'être tout seuls, Couvrent leurs têtes de linceuls.
Le clocheteur des trépassés.
Sonnant de rue en rue.
De frayeur rend leurs cœurs glacés, Bien que leur corps en sue ; Et mille chiens, oyant sa triste voix.
Lui répondent à longs abois.
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
Ces tons, ensemble confondus,
Font des accords funèbres, Dont les accents sont cpandus,
En l'horreur des ténèbres.
Que le silence abandonne a ce bruit
Qui l'épouvante et le détruit.
Lugubre courrier du Destin,
Effroi des âmes lâches.
Qui si souvent, soir et matin.
M'éveilles et me fâches, Va faire ailleurs, engeance de démon,
Ton vain et tragique sermon.
Tu ne me saurais empêcher
D'aller voir ma Sylvie, Dussé-je, pour un bien si cher,
Perdre aujourd'hui la vie.
L'heure me presse, il est temps de partir,
Et rien ne m'en peut divertir.
Tous ces vents, qui soufflaient si fort.
Retiennent leurs haleines.
Il ne pleut plus, la foudre dort,
On n'oit que les fontaines Et le doux son de quelques luths charmants.
Qui parlent au lieu des amants.
Je ne puis être découvert,
La nuit m'est trop fidèle ; Entrons, je sens l'huis entr'ouvert.
J'aperçois la chandelle.
Dieux ! ■ Qu'est-ce ci ? Je tremble à chaque pas,
Comme si j'allais au trépas.
O toi, dont l'œil est mon vainqueur, Sylvie, eh ! que t'en semble ?
Un homme qui n'a point de cœur, Ne faut-il pas qu'il tremble ?
Je n'en ai point, tu possèdes le mien.. Me veux-tu pas donner le tien ?
La Pipe
AS5IS sur un fagot, une pipe à la main, Tristement accoudé contre une cheminée, Les yeux fixés vers terre, et l'âme mutinée, Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.
L'espoir, qui me remet du jour au lendemain. Essaye à gagner temps sur ma peine obstinée. Et, me venant promettre une autre destinée, Me fait monter plus haut qu'un empereur romain.
Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre, Qu'en mon premier état il me convient descendre Et passer mes ennuis k redire souvent :
Non, je ne trouve point beaucoup de différence
De prendre du tabac a vivre d'espérance,
Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent.
Le Paresseux
ACCABLE de paresse et de mélancolie,
Je rêve dans un lit où je suis fagotté
Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté.
Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie.
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
Là, sans me soucier des guerres d'Italie,
Du comte Palatin ni de sa royauté,
Je consacre un bel hymne à cette oisiveté
Où mon âme en langueur est comme ensevelie.
Je trouve ce plaisir si doux et si charmant,
Que je crois que les biens me viendront en dormant.
Puisque je vois déjà s'en enfler ma bedaine,
Et hais tant le travail, que, les yeux entr'ouverts. Une main hors des draps, cher Baudoïn, à peine Ai-je pu me résoudre à t'écrire ces vers.
Les Goinfres
COUCHER trois dans un drap, sans feu ni sans
chandelle, Au profond de Fhiver, dans la salle aux fagots. Où les chats, ruminant le langage des Goths, Nous éclairent sans cesse en roulant la prunelle ;
Hausser notre chevet avec une escabelle. Etre deux ans a jeun comme les escargots. Rêver en grimaçant ainsi que les magots Qui, baillant au soleil, se grattent sous l'aisselle ;
Mettre au lieu d'un bonnet la coifïe d'un chapeau, Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;
Puis souffrir cent brocards d'un vieux hôte irrité. Qui peut fournir a peine a la moindre dépense. C'est ce qu'engendre enfin la prodigalité.
U Eté de Rome
QUELLE étrange chaleur nous vient ici brûler? Sommes-nous transportés sous la zone torride ? Ou quelque antre imprudent a t'-il lâché la bride Aux lumineux chevaux qu'on voit étinceler l
La terre, en ce climat, contrainte k panteler. Sous l'ardeur des rayons s'entre-fend et se ride ; Et tout le champ romain n'est plus qu'un sable aride D'où nulle fraîche humeur ne se peut exhaler.
Les furieux regards de l'âpre canicule
Forcent même le Tibre à périr comme Hercule,
Dessous l'ombrage sec des joncs et des roseaux.
Sa qualité de dieu ne l'en saurait défendre, Et Je vase natal d'où s'écoulent ses eaux Sera l'urne fatale où l'on mettra sa cendre.
JJ Automne des Canari-es
VOICI les seuls coteaux, voici les seuls vallons Où Bacchus et Pomone ont étabJi leur gloire ; Jamais le riche honneur de ce beau territoire Ne ressentit l'-eiFort des rudes aquilooS:.
Les figues, les muscats, les pêches, les melons
Y couronnent ce dieu qui se délecte à boire :
Et les nobles palmiers, sacrés à Ja victoire.
S'y courbent sous des fruits qu'au miel nous égalons.
Les cannes au doux suc, non dans les marécages, Mais sur les flancs de roche, y forment des bocages Dont l'or plein d'r.mbroisie éclate et monte aux cieux.
MARC-ANTOINE DE SAINT-AMAND
L'orange en même jour y mûrit et boutonne, Et durant tous les mois ou peut voir en ces lieux Le printemps et l'été confondus en l'automne.