‹ Les chefs d'œuvre lyriques de Malherbe et de l'école classiqueChapitre 4 sur 19 · XX NOTICE · texte numérisé non relu

XX NOTICE

rencontre de la femme. Quelques jolies chansons qui sentent les fleurs et où semble passer un peu de grâce tendre, sont écrites, pour être mises en musique, sur de vieux thèmes de ce Ronsard dont il a, toute sa vie, subi l'influence sans vouloir se l'avouer, sans vouloir surtout, l'avouer à personne. Il prétend l'avoir détruit, et bâtir sur des fondations nouvelles: en réalité, c'est sur ses fortes assises, dont il a un peu simplifié le plan et gratté la luxuriante façade, qu'il édifie. Si nous avons trop longtemps cru le contraire, la faute en est à Boileau, lequel nous a trompés, après Malherbe, qu'il avait lui même cru sur parole, en écrivant ces vers aussi erronés, aussi injustes et aussi plats qu'ils sont célèbres :

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée; Les stances avec grâce apprirent à tomber Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Il n'y a de vrai, dans tout cela, que le dernier alexandrin, Malherbe ayant en effet, bien à tort du reste, proscrit les enjambements. Mais dire — quand on vient de prononcer le nom de Ronsard, l'auteur de l'Ode a la Rose et de celle sur P Élection de son Sépulcre, le plus grand inventeur de rythmes de toute la poésie française — dire que ^Malherbe a, "le premier," fait sentir la juste cadence des vers et appris aux strophes à tomber avec grâce, c'est une telle énormité qu'elle n'a presque point d'excuse. Il faut se rappeler quel parfait honnête homme était Boileau pour ne point l'accuser ici de mauvaise foi, pour le taxer seulement d'ignorance ou d'une si cruelle infirmité d'oreilles qu'elle aurait dû lui interdire à jamais de parler des poètes lyriques. Et l'on comprend que Théodore de Banville, fils pieux et lointain de Ronsard, ait, sous le titre de : Enfin, Malherbe vint... décoché au "législateur de notre Parnasse" le dizain suivant :

C'est l'orgie au Parnasse: La Muse Qui par raison se plaît à courir vers

NOTICE xxi

Tout ce qui brille et tout ce qui l'amuse, Éparpillait les rubis dans ses vers.

Elle mettait son bonnet de travers ; Les bons rythmeurs, pris d'une frénésie, Comme des Dieux gaspillaient l'ambroisie, Si bien qu'enfin, pour mettre le holà Malherbe vint, et que la Poésie, En le voyant arriver, s'en alla.

Ce n'est, bien entendu, qu'une spirituelle boutade. Si on la prenait au sérieux, l'injustice de Banville ne serait guère moindre que celle de Boileau. Non, la poésie ne s'en alla point, mais elle changea de caractère; elle se modela sur l'âme nouvelle du siècle qui commençait, comme elle s'était modelée, au temps de la Pléiade, sur l'âme du siècle qui finissait quand Malherbe écrivait ses premiers vers. La grandeur de Malherbe est d'avoir été, avant tous autres, l'homme représentatif d'un esprit nouveau, non-seulement dans les lettres, mais dans l'état.

Dans l'ordre politique, il nous est apparu comme le poète de la stabilité, de l'unité, de l'autorité. Ronsard l'avait été avant lui, mais non dans l'ordre littéraire, en théorie du moins. C'est dans l'ordre littéraire aussi que Malherbe va l'être par ses idées sur la composition, sur la versification et sur la langue.

La composition. Ronsard avait bien montré, dans beaucoup de ses sonnets ou de ses odelettes, qu'il en connaissait les secrets les plus délicats ; mais on doit convenir que le sens de la perfection, de l'équilibre, de la mesure, l'abandonnait dès qu'il entreprenait d'écrire de longs . poèmes ou de vastes odes à la Pindare. Alors il est facilement diffus et vagabond : nous sentons qu'il a improvisé sans discipline ; nous le voyons à chaque instant s'écarter de son dessein, se perdre en divagations ou en redites: et, l'œuvre ne nous donnant pas l'impression qu'elle est réalisée, nous comprenons l'oubli qui l'a couverte. Malherbe, lui, entend qu'un morceau lyrique soit composé comme un discours, comme une démonstration, comme un syllogisme. Cette marche raisonnable, démonstrative et logique, cette ordonnance visible, pourrait-on dire, au regard même, sont-ce là les

xxii NOTICE

grandes vertus lyriques? Non, le lyrisme préfère même une ordonnance, non pas moins parfaite en soi, certes, mais évidente à la sensibilité plutôt qu'à la raison. L'autre est surtout l'armature nécessaire de l'éloquence et du théâtre. C'est donc l'art de Bossuet et celui de Corneille que Malherbe annonce et prépare, plutôt que celui de Victor Hugo ou celui de Lamartine.

La versification. S'il s'est montré trop sévère pour l'enjambement, pour l'hiatus, et s'il a eu tort d'exiger que la rime satisfît l'œil autant que l'oreille, il a été, sur ce chapitre de la rime, le maître qu'il faut écouter encore presque sans réserve. Il a eu raison lorsqu'il a proscrit de faire rimer ensemble les mots dérivés d'une même racine, ceux qui sont trop proches parents comme: moi, toi, père, mère; les noms propres ; les mots à désinence

longue rapprochés de ceux à désinence brève, etc en

somme, toutes les rimes inexactes ou trop faciles, celles qui diminuent la jouissance auditive, ou qui, banales, mènent aux pensées banales, faute d'avoir tendu l'esprit du rimeur vers l'expression neuve, rare et forte de sa pensée.

De plus, en matière de rythmes, s'il ne profitera guère, pour son compte, des innombrables formules strophiques innovées par Ronsard, à son tour il en inventera trois ou quatre, plus belles et plus larges encore, celles que Victor Hugo et Lamartine reprendront en leurs plus illustres poèmes. Notamment il constituera, le premier, la strophe lyrique par excellence, celle de dix vers octosyllabiques, agencée, quant à la succession des rimes, d'une si merveilleuse manière que personne, depuis, ne l'ordonnera plus autrement.

La langue. Ah ! ici, Ronsard et du Bellay avait beaucoup erré, du moins quant à la doctrine. Us croyaient que pour élever notre langue poétique à la hauteur de la grecque et de la latine, les poètes ne devaient pas se contenter du langage vulgaire, mais créer systématiquement un vocabulaire plus riche, en y adjoio-nant des mots grecs et latins francisés, des vocables repris aux vieux siècles ou empruntés au patois des diverses provinces, et même des mots créés •'' par provignement," par exemple en faisant, d'un verbe, dériver un adjectif et un substantif non existants encore. Erreur

NOTICE xxiii

grave, car une langue si artificielle, dont, d'ailleurs, il n'y a jamais eu aucun exemple, serait sans vertu d'expansion et isolerait les poètes de la foule. Elle serait, de plus, dans un perpétuel devenir, et, d'un siècle à un autre, les plus belles œuvres deviendraient inintelligibles. Ronsard, fort heureusement, n'avait appliqué ce système qu'avec une grande modération, en un très-petit nombre de pièces, les .seules pourtant, croirait-on, que Malherbe et Boilean aient voulu voir. Toutefois, il y aurait eu là un péril, et Mallierbe l'a deviné avec une haute sagesse. Il proclame donc que l'usage, et non le poète, est le maître de la langue; il renvoie, pour l'apprendre, "aux crociieteurs du Port-au-foin " plutôt qu'aux gentilshommes de la Cour où les italianismes, importés de Florence à la suite de Marie de Médicis, et les tournures gasconnes, venues de Navarre avec le roi Henri, ont gâté le vrai parler de France.

Il s'agit de le rendre conforme à son véritable génie, non par des additions savantes, mais par des éliminations sagaces, et de le fixer par des chefs-d'œuvre. C'est ce que Malherbe commence de faire lui-même. Corneille continuera. Richelieu enfin, en fondant l'Académie Française et en la chargeant de composer ce Dictionnaire de l'Usage o\i ne seront admis, à de longs intervalles, que les mots rendus nécessaires par des besoins nouveaux et déjà entrés dans le commerce ordinaire de la vie, Richelieu adopte, corrobore et consacre, tout simplement, la maîtresse pensée de Malherbe

Nous n'essaierons point de définir l'École Classique; aucune définition ne serait assei large pour qu'on la pût appliquer aux tempéraments, beaucoup plus varies qu'on a coutume de le croire, des poètes qui ont chanté pendant les deux siècles appelés classiques, mais que, pour cette raison de chronologie, nous devons quand même rapproclier ici, encore que plus d'un se rattache, par la nature de son

xxiv NOTICE

génie, aux maîtres de l'âge précédent, ou semble, au contraire, annoncer déjà la lointaine venue du romantisme. Disons seulement que, pendant ces deux siècles, la leçon de Malherbe a prédominé.

Nous ne saurions, sous peine d'écrire une notice hors de proportion avec le corps de ce petit ouvrage, nous étendre sur la vie et sur les livres des quarante auteurs qui en ont fourni la matière. Les uns n'ont été qu'accessoirement des lyriques, et ce sont presque toujours les écrivains les plus illustres, un Corneille, un Racine, un Lafontaine, un Voltaire; les autres ne doivent, la plupart du temps, l'immortalité des anthologies qu'à un petit nombre de morceaux parfaits sauvés du naufrage de leurs œuvres complètes ; et aucun n'a eu, comme Malherbe, une influence étendue et durable. Passons -en donc — moins par ordre de naissance que selon les affinités littéraires— une revue rapide, en nous arrêtant un peu, toutelois, devant quelques méconnus qui furent à certaines heures, autant et d'une autre manière que Malherbe, de grands poètes.

Et d'abord, Malherbe a-t-il eu des disciples proprement dits ? Consultons là-dessus sa Vie, écrite par Racan. Nous y lisons :

" Il avouait pour ses écoliers les sieurs de Touvant, Colomby, Maynard et Racan. Il en jugeait diversement et disait en termes généraux que Touvant faisait fort bien les vers, sans dire en quoi il excellait; que Colomby avait fort bon esprit, mais qu'il n'avait point de génie à la poésie ; que Maynard était celui de tous qui faisait le mieux les vers, mais qu'il n'avait point de force et qu'il s'était adonné à un genre de poésie auquel il n'était pas propre, voulant dire ses épigrammes, et qu'il n'y réussirait pas, parce qu'il n'avait pas assez de pointe; pour Racan, qu'il avait de la force, mais qu'il ne travaillait pas assez ses vers."

Colomby, ce poète " qui n'avait pas de génie pour la poésie," ni Touvant, dont Malherbe ne pouvait pas dire "en quoi il excellait" n'ont laissé la moindre trace dans la mémoire des hommes. Racan est célèbre; Maynard devrait l'être davantage.

Page 1