‹ Les chefs d'œuvre lyriques de Malherbe et de l'école classiqueChapitre 5 sur 19 · NOTICE XXV · texte numérisé non relu

NOTICE XXV

Honorât de Bueil, marquis de Racan, né en 1589 au Château de la Roche-Racan, à i'extremice de la Touraine, était le fils, tard venu, d'un vieux gentilhomme-soldat qui, après de brillants services, s'était retiré dans ses terres. Il perdit de bonne heure son père et sa mère, et, sans fortune, eût pu être fort embarrassé pour vivre, si Anne de Bueil, sa cousine germaine, n'avait épousé le grand écuyer de Henri IV, M. de Bellegarde, qui devint le tuteur de l'enfant et le fit admettre, en i6c6, parmi les pages de la chambre du roi. C'est là que, très jeune, il rencontra Malherbe, lui lut ses premiers vers et devint "son écolier."

Malherbe d'un héros peut chanter les exploits ; Racan chanter Philis, les bergers et les bois,

a dit Boileau ; et cela est juste. Il a tort de dire ailleurs que, pour la poésie épique,

Racan pourrait chanter, à défaut d'un Homère,

car cela est grotesque. Racan fut soldat, comme son père ; s'il n'assista pas aux derniers moments de Malherbe, c'est qu'il dut rester à la tranchée quand son vieux maître quitta La Rochelle pour aller mourir à Paris : mais s'il était capable de vivre une épopée, il n'avait aucun des dons qu'il eût fallu pour l'écrire. D'ailleurs, il n'y songea point. Soit à la cour, pendant la paix, soit en campagne, pendant la guerre, ce furent des vers pastoraux, galants ou pieux qu'il se plut à rimer.

Un jour, il s'entretenait avec Malherbe "de leurs amours, c'est-à-dire du dessein qu'ils avaient de choisir quelque dame de mérite et de qualité, pour être le sujet de leurs vers." Racan choisit Madame de Thermes; et comme alors, à l'instar de V Aminia du Tasse, du Pastor Fido de Guarini, de la Diana de Montemayor, et de la française Astrée d'Honoré d'Urfé, tout le monde, en vers ou en prose, écrivait des Pastorales, il écrivit et fit représenter ses Bergeries, achevées en 1625, dont IVIme de Thermes est l'héroïne sous le nom de la vertueuse bergère Arthémise. Il y est figuré lui-même par l'infortuné berger Lucidas, tandis que Al. de Thermes y est l'heureux Alcidor, berger comme les autres, bien entendu. Dans la réalité, au contraire de la pièce, Alcidor

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mourra le premier, et Lucidas demandera la main

d'Arthémise ; mais elle lui sera refusée : Mme de

Thermes ne se soucie point de remplacer son brillant

mari par ce soldat de bonne race, certes, et poète,

mais gauche, provincial, et qui sait mal se déclarer

autrement que la plume à la main. En effet, il est bègue

et ne peut arriver à prononcer ni les r, ni les c ; si bien

que plusieurs fois, dit Tallement des Réaux, "■ il a été

contraint d'écrire son nom pour le faire entendre." U

se consolera en épousant, un peu plus tard, une jolie

tourangelle, sa voisine de campagne, auprès de qui,

retiré au service, il passera de longs et heureux jours, en

son château de La Roche-Racan. Là, il réalise tout ce

qu'il rêvait autrefois lorsqu'il écrivait ses admirables

stances Sur la ntraite; il jouit, chaque avril, de cette

Venus du printemps qui lui a inspiré jadis des vers si frais

et si mélodieux ; il se remet à la poésie en rimant les

psaumes, sans vouloir toutefois paraphraser à son tour

les deux que Aîalherbe a paraphrasés, ce qui est un bien

joli trait de délicatesse; il ne quitte guère la Touraine

que pour prendre part, de temps en temps, aux séances

de l'Académie Française ; enfin, comme le sage de ses

stances, il meurt ••dans le lit où ses pères sont morts,"

à quatre-vingts ans/jZ /-. o 5 )

François de Maynard était né à Toulouse, en 1582, d'une vieille famille de robe. U étudia le droit à son tour, dans la ville dont les Jeux Floraux avaient fait la métropole poétique du Midi de la France ; et il avait écrit déjà beaucoup de vers lorsque, durant un voyage que Henri IV fit dans le Quercy (1605), on le présenta au roi, qui le nomma '«'secrétaire des Commandements et de la Musique "' de la reine Marguerite de Valois, sa première femme. Chez elle, où Malherbe ne se montrera que beaucoup plus tard, l'influence de Desportes prédomine encore, et elle s'exerce d'abord, au détriment de l'originalité, sur le jeune poète qui, plus tard, condamnera les élégies et les sonnets de sa première manière, bien qu'ils aient obtenu un succès considérable. A la mort de Marguerite, il passe à la cour de Henri, se lie avec ^Malherbe, apprend de lui à '• écrire difficilement des

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vers faciles" et devient si scrupuleux sur la forme qu'après la publication de son Philandre (1623), encore entaché d'italianisme, il faudra l'instance de son ami Gomberville pour lui arracher, vingt-trois ans plus tard, un nouveau livre, Les Œuvres de Maynard (1646), qui contient tout ce qu'il croit digne de lui-même. A peine y a-t-il introduit, en les corrigeant, quelques-uns des poèmes de sa jeunesse; le reste est nouveau. Tout y est à lire : aucun poète de ce temps n'atteint une perfection pareille; la langue est robuste; les rimes sont pleines; les images, abondantes, ne sont point plaquées sur la pensée mais font corps avec elle. Pour soutenir tout cela, un esprit plein de verve et de fantaisie, qui lui fera ; écrire des stances où l'on croit déjà entendre les Chansons 1 des Rues et des Bois de Victor Hugo ; une conscience ' héroïque et religieuse sonnant comme du Corneille ; enfin ce cœur mélancolique et passionné qui lui dictera l'ode de La Belle Vieille, un surprenant chef-d'œuvre qu'on dirait d'un Lamartine évoquant, au seuil de la vieillesse, le souvenir de ses années d'amour et d'Italie.

Il ne faudrait pas nous pousser beaucoup pour nous faire dire que, si Maynard est un moins puissant rhétoricien que Malherbe, il est plus profondément un poète que lui, par l'imagination, par la sensibilité, par tout ce qui constitue, essentiellement, les dons du poète lyrique. Sans sa longue retraite à Aurillac, où il était Président au Présidial, et dans sa vieille maison de Saint-Séré en Quercy, sans la demi-disgrâce, surtout, où le maintint Richelieu parce qu'il était resté fidèle à des adversaires du tout-puissant ministre, peut-être aurait-il joué, en son temps, un grand rôle dans le monde des lettres, et peutêtre Boileau l'eût-il au moins nommé à côté de Racan, qu'il dépasse de cent coudées. Mais ses contemporains ne lui rendirent pas entière justice, non plus que la génération suivante. Le lyrisme, alors, n'était plus guère en honneur; le théâtre avait pris sa place dans la faveur du public, et la France était toute à Racine après avoir été toute à Corneille. Nous voudrions contribuer ici à rendre à François de Maynard le rang qu'il mérite et que, depuis quelques années, il commence de prendre dans l'histoire de notre poésie.^jZ^. ^. .-i o J

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Malherbe, Racan, Maynard, par leur commun amour de l'ordre, de la raison, de la soumission à une règle, annoncent et préparent l'état d'esprit qui dominera sous Louis XIV; mais il s'en faut de beaucoup que, de leur temps, il soient obéis et suivis. Tant que règne Louis Xlll, la sagesse classique est éclipsée par une savoureuse folie faite de verve gauloise, de maniérisme italien, de bouffonnerie et de grandiloquence espagnoles. Jamais le royaume des lettres n'a été peuplé de plus de singuliers personnages, gaspillant, faute d'un peu de cette discipline que Alalherbe enseignait, plus de ces magnifiques dons naturels qui manquaient à Malherbe^-^T i a^o )

Saluons d'abord Mathurin Régnier, né à Chartres, fils d'un échevin de cette ville et d'une sœur de Philippe Desportes, en 1573. Pauvre, destiné à l'Eglise, il s'attache au Cardinal de Joyeuse qui le garde huit ans à Rome. Au retour, il est pourvu d'un canonicat à l'Église Notre-Dame de Chartres et n'en continue pas moins la vie peu exemplaire qu'il a commencé de mener dans la Ville Eternelle. A quarante ans (1613) il mourra dans une auberge de Rouen, de la suite de ses débauches. On sait qu'il est le premier des satyriques français, l'immortel auteur de Macette, mais que Boileau a pu justement ajouter à l'éloge de ses satires :

Heureux si ses discours, craints des chastes lecteurs, Ne se sentaient des lieux que fréquentait l'auteur!

Son œuvre lyrique, la seule dont nous ayons à nous occuper ici, est beaucoup moins importante, et elle charrie aussi beaucoup de boue mêlée à son sable d'or. Nous ne saurions donner même les titres de telle ou telle ode gaillarde; mais, quelquefois, un retour à la vie intérieure a dicté au poète des stances ou des sonnets vraiment nobles, qui font songer surtout aux poèmes que Desportes repentant rimait sous les cloîtres de ses abbayes. Aucune influence de Alalherbe, à qui Régnier ne pardonna jamais l'injure faite à son oncle. Toute la satire A Monsieur Rapin est dirigée contre lui. Ajoutons bien vite que ce n'est pas là, de sa part, une simple vengeance: il y a incompatibilité absolue de doctrine, et d'abord de tempérament, entre lui qui "prend les vers à la pipée," et celui que leur contemporain Guez de Balzac

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appelait " le tyran des mots et des syllabes." Régnier est pour le caprice contre la règle, pour la nonchalance contre le travail :

Ses nonchalances sont ses plus grands artifices,

dit-il de lui même. Quant à Malherbe et à ses sectateurs, voici comment il les prend à partie :

Pensent-ils, des plus vieux effaçant la mémoire, Par le mépris d'autrui s'acquérir quelque gloire, Et pour quelque vieux mot étrange ou de travers Prouver qu'ils ont raison de censurer leurs vers ? Alors qu'une œuvre brille et d'art et de science, La verve quelquefois s'égaye en la licence... Cependant leur savoir ne s'étend seulement Qu'à regratter un mot douteux au jugement. Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue, Épier si des vers la rime est brève ou longue, Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant, Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant. Et laissant sur le vert le noble de l'ouvrage, Nul aiguillon divin n'élève leur courage ; Ils rampent bassement, faibles d'inventions, Et n'osent, peu hardis, tenter les fictions. Froids à l'imaginer : car s'ils font quelque chose. C'est proser de la rime et rimer de la prose.

On sent tout ce qu'il y a d'injustices, à côté des justes reproches, dans ces vers qui ont raison de revendiquer la part de l'inspiration géniale, et tort de réclamer le droit à la licence, aussi bien que de dénier à Malherbe et aux siens la noblesse du vol lyrique. Le derniers vers n'atteint que les faiblesses de leur œuvre; et c'est plutôt Boileau, avec toute sa suite de poètes purement raisonnables et raisonneurs, que Régnier semble ici prévoir, lis sont encore loin/ X n- i-S" )

Voici en effet, autour d'une table, au cabaret du Cormier OU à celui de la Pomme de Fin, un groupe désordonné, pittoresque et sonore que domine, haut en couleur, moustache en croc, feutre sur l'oreille, le

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