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Les chefs-d'oeuvre lyriques de Marceline Desbordes-Valmore

Marceline Desbordes-Valmore est la grande inspirée française. De génération en génération, depuis près d'un siècle, les voix les plus hautes et les plus différentes ont proclamé son génie: ce furent d'abord Victor Hugo et Lamartine; puis Alfred de Vigny et Sainte-Beuve, Alexandre Dumas et Béranger, Balzac et Aliciielet, puis Barbier, Brizeux, Baudelaire, Théodore de Banville, Paul Verlaine, sans compter les vivants illustres. Et tous — on en peut faire la remarque — ont trouvé pour parler d'elle, des paroles plus émues que pour parler de n'importe quel autre qu'elle, tous ayant été, par elle seule, touchés à de certaines fibres profondes, ayant senti qu'entre les poètes, elle était, dans l'ordre du cœur, la première. D'ovi vient donc qu'elle n'apparaisse point encore, aux yeux du public entier, définitivement établie à la place que lui ont assignée de tels suffrages ? Certes, les mères continuent d'apprendre à leurs enfants, dès le berceau, les stances naïves du '-'Petit Oreiller", l'un de ses moindres poèmes, et quelques autres sont entrés dans les anthologies: mais beaucoup la tiennent encore, par ouï-dire, pour une vague Muse démodée, auteur de monotones et larmoyantes élégies, elle, la passionnée et l'héroïque, non moins que la tendre et que la plaintive, elle dont la sensibilité, si normalement humaine, est plus proche peut-être de la nôtre que celle des autres grands poètes romantiques. Pourquoi cette erreur? Voici la réponse, bien simple: il n'existait jusqu'à présent aucune édition vraiment accessible de ses œuvres. Les éditions originales sont des plus rares. Le choix donné par Sainte- Beuve en 1842, alourdi, d'une part, d'un trop grand nombre de pièces médiocres prises dans les recueils de jeunesse, et qui, d'autre part, n'avait jamais été augmenté de poèmes tirés des recueils postérieurs, cessa d'être réimprimé lorsque parut, par les soins d'Auguste

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Lacaussade et d'Hippolyte Valmore, la belle édition Lemerre en trois volumes, précieuse d'être à peu près complète, mais inabordable au public le plus nombreux. Au reste, d'un poète de pur instinct, sans art conscient, et qui n'atteignait la perfection formelle qu'aux heures d'inspiration transcendante, un si grand nombre de pages ne saurait survivre. Il fallait que, de tant de poèmes périssables, les immortels fussent dégagés. C'est ce que nous avons tenté de faire, avec la per-sée que ces chefid oeuvre pourraient ainsi répandre pour la première fois, non plus seulement sur quelques privilégiés, mais sur la multitude des âmes, la contagion de l'amour, de la pitié, de la miséricorde et du courage qu'y avait naguère enfermés une âme sublime.

La vie de Marceline est aussi émouvante que ses livres, avec lesquels elle se confond, d'ailleurs, tant ils en sont l'expression directe et frémissante. Nous la lui ferons, le plus possible, conter à elle-même, en nous servant de ses vers, des quelques notes en prose qu'elle a laissées, enfin de cette admirable correspondance intime que AI. Benjamin Rivière a publiée, et que M. Arthur Pougin a complétée par les nombreuses lettres qui suivent son étude sur la Jeunesse ae Alarceitiie Desbordes- f^aimore.

Marceline naquit à Douai, le 20 Juin 1786, dernière des sept enfants de Félix Desbordes, peintre doreur en armoiries, équipages et ornements d'églises. La maison, qui existe encore, au n» 32 de la rue de Valenciennes, avec sa petite niche au dessus de la porte, où il y avait autrefois une statue de la Vierge, était attenante au cimetière de l'humble paroisse Notre-Dame:

L'église, en ce temps là, des vertes sépultures Se composait encor de sévères ceintures Et, versant sur les morts ses longs hymnes fervents, Au reiuiei-vous de tous appelait les vivants. C'était beau d'enfermer dans une même enceinte La poussière animée et la poussière éteinte; C'était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu, De respirer son père en visitant son Dieu.

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La fiUettejouait parmi les tombes avec son frère, ses sœurs et les trois amies de son âge dont les noms reparaîtront souvent dans ses vers: Rose-Marie, Albertine, Pauline. Las des jeux, on s'allait rafraîchir les mains et le visage au bassin du vieux puits Notre-Dame, et l'on rentrait au logis où la douce mère berçait sur ses genoux un petit garçon nouveau-né. Quel plaisir lorsque, les soirs d'hiver, l'oncle Constant Desbordes — un peintre de portraits, lui — venait expliquer ce que disait le vieux grillon

Au creux de l'âtre éteint que peuplaient huit infants, Huit esprits curieux du passé, doux à cioire, Dont le docte grillon savait la longue histoire Alors que, trère et sœurs me prêtant leurs genoux. Disaient: •'•' Viens, Marceline, écouter avec nous I "

Tandis que, poursuivant la tâche commencée, L'aiguille s'envolait régulière et pressée, Soumise au raconteur, j'écoutais tout le soir Ce qu'à travers un siècle un grillon a pu voir; J'écoutais, moi plus frêle et partant plus aimée; Toute prise aux rayons de la lampe allumée. Je veillais tard, ô joie ! et le crieur de nuit Sonnait, sans m'eff"rayer, pour les morts à minuit...

Que de tableaux charmants de ces années heureuses se graveront dans le souvenir de Marceline, pour y reparaître, comme des consolations, aux heures sombres de sa vie. ''Je la croyais grande, notre chère maison; depuis, j'ai l'ai revue, et c'est une des plus pauvres de la ville. C'est pourtant ce que j'aime le plus au monde, au fond de ce beau temps pleuré. Je n'ai vu la paix et le bonheur que là."

Ce bonheur fut de courte durée. Bientôt, la Révolution éclatait; les églises se fermaient, les nobles partaient pour l'émigration, et tout travail ne tardait pas à manquer au peintre-doreur qui, ayant tant de bouches à nourrir, vit bientôt s'épuiser ses dernières ressources.

Il sembla pourtant qu'au plus fort de cette misère un secours inespéré fut envoyé du ciel à ces braves gens. Une branche protestante de la famille s'était, après la révocation de l'Edit de Nantes, réfugiée en Hollande pour ne point changer de religion. Félix Desbordes y avait,

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à Amsterdam, deux grands-oncles dont il ignorait Texistence: Jacques et Antoine Desbordes, imprimeurs et éditeurs, connus pour leurs éditions de Voltaire, de Rabelais et de Malebranche. A la fois célibataires, millionnaires et centenaires, — l'un devait mourir a centvingt-trois ans, l'autre à cent-vingt-quatre — ils en vinrent un jour à se demander ce que deviendrait, après eux, leur grande fortune. Ils découvrirent qu'ils avaient à Douai, des parents, et ils leur écrivirent leur résolution de faire d'eux leur héritiers, mais à la condition que tous, depuis la grand'mère jusqu'aux petits enfants, abjureraient le catholicisme pour rentrer dans le sein de la religion protestante qui avait été celle de leurs ancêtres.

"On fit une assemblée dans la maison. Ma mère pleura beaucoup, mon père était indécis et nous embrassait; enfin, on refusa la succession, dans la peur de vendre notre âme, et nous restâmes dans une misère qui s'accrilt de mois en mois, jusqu'à causer un déchirement intérieur, où j'ai puisé toutes les tristesses de mon caractère."

On eut alors une suprême pensée: on se rappela qu'il existait, à la Guadeloupe, un autre parent, un cousin, riche planteur qu'on savait dans des dispositions favorables et dont on pouvait espérer une aide. Il fut décidé qu'on irait là-bas faire appel à sa générosité. Mais qui partira? qui se dévouera ? Ce sera la courageuse mère, accompagnée de sa plus jeune enfant, la petite Marceline, qui demanda, en suppliant, de partir avec elle, donnant, pour la première fois, en cette circonstance, l'exemple de ce sacrifice de soi-même qu'elle devait donner toute sa vie.

Les deux femmes se mettent en route, presque sans argent, dans l'idée qu'elles pourront pourtant gagner Bordeaux, et que là, elles s'embarqueront. Mais dès la première étape, à Lille, elles se rendent compte qu'avec leur faible viatique elles ne pourront pas même traverser la France, et une dame de la ville, qui avait joué naguère la comédie, conseille à Catherine Desbordes de mettre pour quelque temps sa fille au théâtre, oii elle s'amassera le petit pécule qui leur permettra d'aller à la Guadeloupe.

Marceline a treize ans ; sa figure est touchante, sa voix délicieuse. La mère, après une lutte douloureuse avec elle-même, se rend aux conseils de son amie, et Marceline

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débute au théâtre de Lille, dans Temploi des ingénuités. De là, elle est engagée à Rochefort, puis à Bordeaux, où la directrice fait faillite et, à l'enfant qui lui demande un acompte sur ses maigres appointements, pour acheter du pain, elle répond par un soufflet.

Marceline et sa mère restent deux jours sans nourriture. Une jeune actrice de la troupe, Mlle Tige, inquiète de ne plus voir sa camarade, vient frapper à leur porte; n'entendant pas de réponse, elle la fait ouvrir et trouve les deux femmes évanouies. Presque aussi dénuée qu'elles-mêmes, elle partage pourtant avec elles le peu qui lui reste: les voilà sauvées. Marceline signe alors un engagement pour Bayonne, et c'est là qu'on trouvera enfin la possibilité d'entreprendre le voyage des Iles. Émue en effet par la physionomie touchante, par la grâce candide et la douce bonté de Marceline, la dame chez qui les deux infortunées sont venues loger par hasard leur avance l'argent de la traversée.

A la fin de l'année 1801, elles partent ; elles échappent au péril quotidien de voir leur vaisseau capturé par les Anglais, avec qui la France est alors en guerre; elles arrivent à la Guadeloupe... L'Ile vient d'être mise à feu et à sang par les nègres révoltés ; le cousin a disparu, sa femme est égorgée. De leur demeure et de leurs plantations, il ne reste plus que des cendres. Est-ce tout? Non! La fièvre jaune s'abat sur la colonie, achevant l'œuvre de destruction commencée par les esclaves, et Catherine Desbordes, atteinte, meurt en trois jours dans les bras de sa fille. Longtemps, bien longtemps après, dans son élégie du SoUil des Morts (c'est le nom que les nègres de la Guadeloupe donnent à la lune,) Marceline écrira une invocation touchante en songeant a cette mère adorée dont elle ne visitera jamais la tombe:

Quel charme de penser, en te voyant si pure Et cheminer sans bruit à travers la nature. Que chaque doux sépulcre où je ne peux errer, En m'éclairant aussi tu vas les éclairer! A ma bouche confuse enlève une parole Pour la sanctifier dans ta chaste auréole ; Et de ta haute Eglise, alors, fais-la tomber Loin, par delà les mers, où j'ai vu se courber

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Ma tige maternelle enlacée à ma vie, Puis, mourir sur le sable où je l'avais suivie. Son sommeil tourmenté par les flots et le vent Ne tressaille jamais aux pas de son enfant. Jamais je n"ai plié les genoux sur ma mère; Ce doux poids balance dans une vague amère, Lune, il m'est refusé de l'embrasser encor : Porte-lui donc mon âme avec ton baiser d'or!

Voilà donc Marceline seule, à quinze ans, à deux mille lieues de la terre natale ! Elle adjure le gouverneur de la Colonie de lui faire accorder son passage sur un bâtiment, miséral)le et suspect sous tous les rapports, le seul qui de longtemps doive aller en France. Par prudence, il refuse. Elle insiste, on la laisse partir. Les matelots sont île braves gens qui la prennent en amitié ; mais le capitaine, une brute, la poursuit de ses obsessions, et il ne faut rien moins qu'une révolte de l'équipage pour la protéger. Enfin, on débarque à Dunkerque, et l'homme abominable, pour se venger de sa déconvenue, confisque, sous prétexte de se payer des frais du voyage, la petite malle qui contient les bardes de l'orpheline. A grand' peine, elle arrive à Lille, trouve l'hospitalité chez la personne qui naguère lui avait conseillé de jouer la comédie, et le directeur du théâtre donne, "au Bénéfice de la jeune Marceline Desbordes, échappée aux massacres de la Guadeloupe," dit l'affiche, une représentation qui lui permet de regagner avec un peu d'argent la maison natale.

Triste retour au foyer, où pleure le veuf, où la misère s'est encore accrue s'il est possible, au point que le frère aine de Marceline, Félix, s'est engagé pendant son absence, bien qu'il n'ait que quatorze ans, pour ne plus être à charge à son père. Ce n'est pas seulement son cher compagnon de jeux qu'elle ne retrouve plus: Rose- Marie est morte, dans sa douzième année; Albertine et Pauline sont parties. ..Elle repart à son tour, le coeur déchiré, et reprend par nécessité ce métier de comédienne pour lequel elle est si peu faite. En 1804, nous la retrouvons à Rouen où, à la fois, elle chante les jeunes dugazons et joue les ingénuités. Elle a emmené, elle a

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pris à sa charge ses deux sœurs, Eucrénie et Cécile; elle passe les nuits à coudre avec elles ses costumes, à copier et à apprendre les rôles de son double emploi, si écrasant pour une frêle santé. Sur ses modestes appointements, elle trouve encore le moyen d'envoyer quelque argent à son père, ainsi qu'à son frère, maintenant prisonnier sur les pontons anglais.

Un soir, de passage en cette ville, les deux célèbres chanteurs Ellevion et Martin l'entendent, et sont frappés de ses talents. Us parlent d'elle à Grétry, au retour, avec .assez d'admiration pour que le grand compositeur l'appelle à Paris, et se charge de son éducation musicale. D'accord avec la bonne Jeannette, sa femme, il prend même dans sa maison, pendant une année, celle que tous deux se plaisent à appeler "notre petit roi détrôné," tant l'expression de son visage est empreinte de noblesse et de mélancolie. Le 29 Décembre 1804, elle débute à rOpéra-Comique, dans le principal rôle de Lisbelh, opéra de son maître, en attendant qu'elle interprète la Julie de Spontini, la Camille de Dalayrac, le Calife de Bagdad de Boiëldieu. Son succès est considérable ; on ne fait de réserve que sur le peu de voix de la chanteuse, mais le Journal des Débats, en 1807, n'hésite pas à dire de l'actrice: "Après Aille Mars, il n'y a point à Paris, d'ingénuité qu'elle n'égale ou ne surpasse."

Bientôt elle est nommée sociétaire; "'mais," — a-t-elle écrit— •'•'ma faible part se réduisait à quatre vingt francs par mois, et je luttais contre une indigence qui n'est pas à décrire. Je fus forcée de sacrifier l'avenir au présent et, dans l'intérêt de mon père, je retournai en province." Elle retourne en effet à Rouen, suivie de loin par l'amitié de Grétry, qui continue de correspondre avec celle qu'il nomme "sa chère fille, son petit ange." C'est à Bruxelles, où elle est engagée en 1807 qu'elle apprend la mort de Matiame Grétry ; à la lettre qu'elle écrit au vieux maître, celui-ci répond :

"Oui, mademoiselle et bonne amie, je crois à vos sentiments pour moi; vous ressentez une partie de nos maux ; ils sont affreux et je suis certain que je ne retrouverai le repos que dans la tombe. ..Je pars pour la campagne; des amis veulent bien m'y suivre; mais que trouvcrai-je là? Jeannette! toujours Jeannette qui ne

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me répondra plus ! — Adieu, chère bonne amie, je vous embrasse de tout mon cœur. — Grétry."

Peut être est-ce lui qui, pour protéger mieux la délicieuse interprète de ses chefs d'œuvre, la fit revenir à Paris lorsque, en Avril 1808, la troupe de Bruxelles se dispersa. Marceline, hélas! ne devait plus chanter. "A vingt ans, des peines profondes m'obligèrent de renoncer au chant, parce que ma voix me faisait pleurer; mais la musique roulait dans ma tête malade, et une mesure toujours égale arrangeait mes idées, à l'insu de ma réflexion. Je fus forcée de les écrire, pour me délivrer de ce frappement fiévreux, et l'on me dit que c'était une élégie. M. Alibert qui soignait ma santé devenue fort frêle, me conseilla d'écrire, comme un moyen de guérison, n'en connaissant pas d'autre..."

Au lieu de '•' vingt ans " il faut lire " vingt deux " car, À Bruxelles, Marceline chantait encore: c'est à la fois comme jeune première dans une comédie, et comme dugazon dans un opéra comique — Une Heure de Afariarre, de Dalayrac — qu'elle avait débuté le 4 Mai 1807. C'est donc seulement au retour à Paris, où Alibert était le médecin du Théâtre-Feydeau, que l'attendaient ces "peines profondes " qui devaient lui interdire le chant au théâtre, mais faire d'elle un si grand poète de i'a.T.our et ce la douleur.

Essayons de nous représenter, telle qu'elle était alors, cette adorable jeune fille. AI. Arthur Pougin a retrouvé un portrait d'elle, tracé ainsi par un contemporain, Auguste Desportes: "C'était une de ces figures qu'on n'oublie point: un profil d'une grande pureté, des yeux bleus, de beaux cheveux blonds ; quelque chose àea races du Nord, des nobles filles de l'Ecosse et du ciel d'Ossian. Dieu avait mis sur son front le sceau visible du génie poéticiue et toutes les tristesses de l'âme. Son regard était doux et bon, sa voix ravissante. Dans son langage, dans son air, dans ses manières, une rare et constante distinction. Elle était Irêle, pâle, semblait souffrante et nous n'avons connu personne à qui l'on pût appliquer plus justement qu'à elle ces mots de Madame Victorine de Chastenay: ••Elle avait l'air d'une âme qui avait

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rencontré par hasard un corps et qui s'en tirait comme elle pouvait."

Cette âme, qui semblait consumer ce corps, était aussi ardente qu'elle était pure. Amitiés d'enfance, tendresses fraternelles, piété filiale, tous ces premiers mouvements du cœur prenaient déjà chez elle un caractère d'e.xaltation passionnée. Que serait-ce, quand viendrait l'amour luimême, vers lequel son être entier se tendait, en quelque sorte, dans le pressentiment et dans l'attente? 11 devait venir, il vint...

Il m'aima! C'est alors que sa voix adorée M'éveilla tout entière et m'annonça l'amour. Comme la vigne aimante en secret attirée Par l'ormeau caressant qu'elle embrasse à son tour, Je l'aimai... D'un sourire, il obtenait mon âme... Que ses yeux étaient doux ! que j'y lisais d'aveux ! Quand il brûlait mon cœur d'une si tendre flamme, Comment, sans me parler, me disait- il: "Je veux! " O toi qui m'enchantais, savais-tu ton empire? L'éprouvais-tu, ce mal, ce bien dont je soupire? Je le crois : tu parlais comme on parle en aimant, Quand ta bouche m'apprit je ne sais quel serment... Qu'importent les serments î Je n'étais plus moi-même, J'étais toi. J'écoutais, j'imitais ce que j'aime. Mes lèvres, loin de toi, retenaient tes accents, Et ta voix dans ma voix troublait encor mes sens.

Poésie entrecoupée, haletante, pareille aux battements désordonnés d'un cœur qu'agite une émotion trop brusque et trop forte, mais aussi, comme dit Sainte-Beuve, en citant ces vers, ''ouverture glorieuse et triomphale comme un lever de soleil.''

Qui était-il, celui à qui elle s'abandonnait ainsi, de toute sa ferveur, de toute sa candeur, de toute sa foi dans l'amour et dans la vie ? Dans ses poèmes et dans les rares billets d'elle qui datent de ce temps-là, Marceline le nomme Olivier. Ce n'est qu'un surnom ; et le nom véritable fut si bien caché qu'hier on le cherchait encore. MM. Jules Lemaître et Frédéric Loliée, le Vicomte Spoelberg de l.ovenjoul et M. Léon Séché ont consacré de longs articles à cette recherche. Sainte-Beuve ne doutait pas que l'homme aimé fût Henri de Latouche. l'auteur de la

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Valléi aux Loups et de Fniooleita, le premier éditeur d'André Chénier. Il n'en faut pas chercher d'autre: des recherches personelles — des confrontations de textes que j'exposerai plus loin — m'en ont donné la certitude.

Ils s'étaient rencontré chez Mademoiselle Délia, fille d'un ancien consul de France en Turquie, comédienne très-belle, vouée à l'emploi des grandes coquettes. Henri de Latouche avait l'âge de Marceline : il était beau, élégant, plein de charme, et sa voix, — cette voix dont, devenue vieille, elle dira encore:

Dans leurs cent mille voix, je ne l'ai pas trouvée,

— sa voix, assure Sainte-Beuve, ''faisaitpenseràlaSirène *' il avait publié des vers dans V Abnanach aes Muses ; il préparait une pièce pour l'Odéon, où les deux amies voulaient être engagées l'une et l'autre. Délia — la Délie des élégies de Marceline — dans sa légèreté de femme de théâtre, et sans penser mal faire, pouasa le jeune poète à courtiser, par jeu, sa mélancolique et innocente camarade. On devine ce qui arriva; chez lui, un caprice, chez elle, un immense et douloureux amour.

Quand il pâlit un soir, et que sa voix tremblante S'éteignit tout à coup dans un mot commencé; Quand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante, Me blessèrent d'un mal dont je le crus blessé; Quand ses traits plus touchants, éclairés d'une flamme,

Qui ne s'éteint jamais.

S'imprimèrent vivants dans le fond de mon âme,

11 n'aimait pas, j'aimais!

Pendant quelque temps, la vie de tiiéâtre semble les réunir. En Décembre 1811, Latouche fait représenter à rOdeon sa première pièce. Les Projets de Sagesse; le 8 Mai 1812, Délia, l'amie imprudente, y débute dans le rôle d^ Animinthe des Fausses Con/i(/erces ; et le 29 Avril 181 3, protégée sans doute par lui et par elle, Mlle Desbordes y paraît pour la première lois, dans une comédie de Pigault- Lebrun, ClauJine de Flor'ian. Deux années durant, son succès à l'Odéon est considérable; elle excelle surtout dans le drame intime, où sa sensibilité peut se donner carrière; et son triomplie est le rôle d'Eulalie, dans Mt^anthropie et Repentir ^ de Kotzebue. <«Les cœurs,"

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disait le critique de Journal des Débats, — ««'se groupaient pour l'enteniire et pleurer avec elle."

Quelles larmes sincères doivent lui monter aux yeux, en effet, lorsqu'elle incarne cette héroïne dont la triste aventure a tant de ressemblance avec la sienne ! Car le caprice de Latouche est passé; pour fuir plus sûrement celle qui va rester imprégnée de lui toute la vie, et sans être arrêté par les plus graves conséquences de cette séduction d'une jeune fille, il sollicite et obtient du ministre une vague mission en Italie.

Ma sœur, il est parti! ma sœur, il m'abandonne! Je sais qu'il m'abandonne, et j'attends, et je meurs. Je meurs. Embrasse-moi, pleure pour moi. ..pardonne... Je n'ai pas une larme, et j'ai besoin de pleurs.

Emportez ma douleur loin de lui, loin du monde ! Loin de moi, s'il se peut, ma sœur, emportez-moi!

Malgré tout, elle garde, longtemps, un peu d'espoir: ne lui a-t-il pas dit de l'attendre ?

Attends-moi, m'as-tu dit. J'attends, j'attends toujours I

L'été, j'attends de toi la grâce des beaux jours;

L'hiver aussi, j'attends ! Fixée à ma fenêtre,

Sur le chemin désert je crois te reconnaître;

Mais les sentiers rompus ont effrayé tes pas:

Quand ton cœur me cherchait, tu ne les voyais pas!...

Le soir, à l'horizon, où s'égare ma vue,

'J'u m'apparais encore, et j'attends malgré moi.

I^a nuit tombe. ..ce n'est plus toi :

Non ! c'est le songe qui me tue...

Il me tue, et je l'aime ! et je veux en gémir ! Mais sur ton cœur jamais ne pourrai-je dormir De ce sommeil profond qui rafraîchit la vie? Le repos sur ton cœur! — C'est le ciel que j "en vie, Et le ciel irrité met l'absence entre nous. Ceux qui le font parler me l'ont dit à moi-même.

Il ne veut pas qu'on aime!

Mon Dieu, je n'ose plus aimer qu'à vos genoux !

Qu'ai je dit? Notre amour, c'est le ciel sur la terre. Il fut, j'en crois mon cœur effrayé d'un remord, Comme la vie, involontaire,

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Inévitable, hélas I comme la mort.

J'ai goûfé cet amour; j'en pleure les délices.

Cher amant! quand mon sein palpita sous ton sein,

Nos deux âmes étaient complices, Et tu gardas la mienne, heureuse du larcin. Oh ! ne me la rends plus ! que cette âme enchaînée,

Triste et passionnée, Heureuse de se perdre et d'errer après toi, Te cherche, te rappelle et t'entraîne vers moi !

Incantations d'amour perdues 1 Les lettres s'espacent; puis, l'absent reste deux années sans écrire; enfin, un dernier message arrive, mais quel message!

Le voilà sur mon cœur, et mon cœur n'entend rien. Mes yeux l'ont parcouru sans y revoir la vie; L'âme qui l'a tracé n'en fait plus un lien ; L'âme qui le reçoit en regrette l'envie !

L'infidèle ne sait même plus feindre. Il revient, oublieux, détaché, tout à la folle poursuite de la gloire et tie nouvelles amours. Par une fantaisie cruelle, il demande a Délie de lui ménager, comme autrefois, une rencontre avec Marceline. Mais si, au fond de son indulgence, Marceline ne va pas jusqu'à condamner cette nature inconsistante et vaine, du moins, en son cœur profond et fidèle, elle l'a déjà jugée. Et elle se refuse à cette rencontre. Alors, jamais plus ? Elle ne se résigne pas à cette pensée, mais elle songe: plus tard, beaucoup plus tard, quand de longues années et de longues douleur» auront passé, tuant le regret et le désir, rendant enfin transparentes l'une à l'autre leurs deux âmes épurées, peutêtre pourront-elles se retrouver sans péril, et même — qui sait? — avec une mélancolique douceur.

Et ce ne seront plus les parfums de la terre,

Les aveux échangés dans un tremblant mystère,

Les serments. ..Tu vois bien ce qu'ils sont, les serments!

Je ne t'en ai point fait dans nos enchantements

Non I ce ne sera plus ce rêve à deux, le même!

Qui fait vivre, qui vit d'un mot, d'un seul: On m'aime!

Ni les bouquets perdus, broyés sous tes genoux.

Attiédis du bonheur qui s'étendait sur nous;

Ni ces heures sans nom dans le temps balancées,

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Dont les ailes pliaient d'un tel bonheur lassées, Alors que je laissais pour unique entretien, Mon regard ébloui s'abriter sous le tien, Cherchant, ne trouvant pas les mots de mes pensées Pour te les faire voir, lorsqu'en moi trop pressées, Elles voulaient passer de mon cœur à ton cœur Et fondre dans tes yeux quelque doute rêveur.

Tu viendras ! Ce soir-là, ce sera le silence, D'un passé mal éteint la vague ressemblance, Ce qu'on a ressenti d'amer et de profond Au jardin dévasté qui versa de Tombrage Sur les jours haletants et doux du premier âge, Jours fiévreux, pleins de bruits, que nuls bruits ne défont!

Tu viendras, tu verras! nous pleurerons ensemble: C'est là le sort de tout ce que le temps rassemble : Comme l'ombre de nous, tu me regarderas, Tu verras mieux mon âme: alors, tu pleureras!

En attendant, que d'épreuves à traverser I Que de blessures à recevoir! Elle va au devant d'elles, dans une héroïque folie. Elle s'exerce à vouloir le bonheur de son bourreau ; elle prie pour celle qu'il aimera, qu'il épousera demain ; puis, aux pires heures, celles oii elle sent un peu d'amertume se mêler à sa soif du martyre, elle tombe aux pieds du Christ, pour lui demander du secours contre l'efïleuremenc d'une mauvaise pensée.

Que je vous crains ! que je vous aime ! Que mon cœur est triste et navré!

Seigneur! suis-je un peu de vous même Tombé de votre diadème, Où suis-je un pauvre ange égaré?

Du sable où coulèrent vos larmes, Mon âme jaillit-elle un jour ?

Tout ce que j'aime a-t-il des armes, Pour me faire trouver des charmes Dans la mort, que but votre amour?.,.

Au chemin déjà solitaire.

Où deux êtres unis marciiaient,

Les voilà séparés... mystère!

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On a jeté bien de la terre

Entre deux cœurs qui se cherchaient.,.

L'un, dans les sillons de la plaine Suit son veuvage douloureux ; L'autre, de toute son haleine De son jour, de son aile pleine Monte! monte! et se croit heureux I

Voyez: à deux pas de ma vie Sa vie est étrangère à moi, Pauvre ombre qu'il a tant suivie, Tant aimée et tant asservie !

Qui mis tant de foi dans sa foi I

Moi, sous l'austère mélodie Dont vous m'envoyez la rumeur, Mon âme soupire, agrandie, Mon corps se fond en mala«lie, Et mon souffle altéré se meurt.

Comme l'enfant qu'un rien ramène, L'enfant dont le cœur est à jour, Faites-moi plier sous ma chaîne, Et désapprenez-moi la haine Plus triste encore que l'amour!

La haine? a-t-elle à la désapprendre? Oh! non, a peine a-t-elle pu entrevoir avec horreur, le temps d'un éclair, ce que la haine pourrait être dans une âme capable de la concevoir. Mais elle !... Ecoutez, ce que vingt ans après, en 1836, elle écrit à sa chère Pauline Duchaml)ge, la musicienne, amante inconsolée, elle aussi, abandonnée du volage Auber, et qui, au lieu d'accuser l'infidèle, s'accusait de sa propre faiblesse :

••'Tu es triste, ne sois pas triste, mon bon ange, ou du moins lève-toi sous ce fardeau de douleurs que je comprends...yw^ y> /).7r/./a^. Toutes les humiliations tombées sur la terre à l'adresse de la femme, je les ai reçues. Mes genoux ployent encore, et ma tête est souvent courbée, comme la tienne sous les larmes encon bien amères I Mais, Pauline, écoute: il y a pourtant en nous quelque chose d'indépendant de toutes ces blessures. D'abord, le pardon ! C'est d'un soulagement immense pour un cœur

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qui éclate d'amertume; et puis, l'' éemdle espérance qui vole incessamment du ciel à nous, de nous au ciel. Prendstoi en pitié, toi, la pitié même pour tout ce qui vit, pour tout ce qui souffre et pour tout ce qui a mal fait. Descends en toi avec une joie innocente, et rafraîchis tes recrardsj si beaux pour les miens, Pauline, au milieu de toutes les indulgences, de toutes les charités, de tous les dévouements. Je crois, que, sous quelques rapports, tu m'as rendue meilleure par la tendresse infatigable de notre amitié. Laisse-moi penser que je te soufflerai un peu de ma foi vive et du courage qui m'aide à vivre avec une apparence de contentement. Pardonne-toi quelquefois, puisque Dieu t'a devancée. Laisse aller le cours inévitable de f inconstance. C'est horrible, mais c'est au fond de l'amour comme la mort est au fond de la vie; avant de renaître encore et ailleurs, ces deux belles choses ne nous sont montrées que pour nous dire ; Voilà ce que vous aurez !..."

Pauline Duchambge était la seule confidente de Marceline :

Qui regardait sous mon aile blessée Le dard. ..celui qui me fait mal encor? Qui, doucement, essuyait ma pensée Du rêve amer qui fait aimer la mort ?

Elle seule. Mais un jour, Pauline confiait à Ulric Guttinger le nom de celui dont Marceline " ne s'était pas encore réveillée," disait-elle, et Guttinger à son tour, en lui répétant cette expression même, le révélait à Sainte- Beuve.

Lorsque, en 1851, Henri de Latouche mourut dans sa petite maison d'Aulnay où, depuis quinze ans, l'angélique dévouement de Mlle de Flaugergues — la dernière qu'il eut fascinée — veillait sur sa vieillesse irritable, ingrate et morose, Sainte-Beuve, qui voulait tracer de lui un portrait littéraire, écrivit à Marceline une lettre dont le ton presque détaché n'est que le tact d'une exquise délicatesse :

<' Chère Madame, si ceci vous ennuie le moins du monde, tenez-le pour non avenu. Il est mort ces jours-ci un de vos anciens amis sur qui je voudrais écrire avec impartialité et justice, laissant de côté le caractère, ne m'occupant que de l'esprit et du talent. Et qui, mieux que vous, peut

XX NOTICE

m'en parler et m'en donner Tidée tt l' éclair "i Vous me l'avez fait rencontrer chez vous un jour. Nous nous sommes traversés sans jamais beaucoup nous rejoindre! Vous deviez être le litn, et le lien n'a pas tenu. Aujourd'hui, s'il ne vous était pas trop désagréable de m'écrire un jugement senti sur ce brillant, coquet et inquiet esprit, rendez-m'en l'impression vive, poétique, indulgente, et comme il sied envers ceux qui ont fait moins de mal qu'ils n'en pouvaient faire. Encore une fois, laissons l'homme, et ne nous occupons que du cliarmant et séduisant esprit qui a été si près du talent. N'est-ce pas ainsi que vous jugez au fond M. de Latouciie '?..."

Voici les princip.iux passages de la réponse de Marceline. Que de cris échappés qui sont autant d'aveux involontaires, qui disent clairement, nous semble-f-il, " C'est lui que j'ai aimé, qui m'a trahie, que j'ai pardonné." Pourtant, ils n'ont pas suffi à emporter la conviction de tous. Nous croyons qu'on ne doutera plus quand nous aurons montré toutes les lignes de cette lettre traduisant en prose, exactement, les vers des élégies que nous y intercalerons :

' "Un grand accablement m'aempêchée de vous répondre. Pardonnez-moi, je l'ai essayé plusieurs fois; mais dans quel coin de mon sort laborieux trouver de la solitude pour me recueillir? Pensez, cette fois, c'est presque sur une tombe qu'il faut redemander un peu d'ordre à mon esprit abattu. Comment oserais-je, de là, juger celui d'un autre? Quel jugement peut-on écrire avec des larmes dans les yeux ?

" Oui. vous avez raison, ce serait par ruLiir, à mon insu, que vous saisiriez les impressions gardées dans ma mémoire, la mémoire comprimée, de cet esprit incompréhensible qui vous occupe. Mais nous ne nous voyons pas. Comment faire? Votre voix me ranimerait et je trouverais des paroles pour vous répondre. Ici, je suis trop en moi-même. C't-st vraiment un triste asile, et je ne voudrais pas mêler un mot de tristesse personnelle à ma lettre. Mais je suis frappée à terre par tant de pertes irréparables! Ces cris sourds m'atteignent de partout comme une terrible électricité; et je sens bien que personne ne me tient compte de ce dernier coup de foudre,

NOTICE xxi

— que Dieu peut-être, qui sait tout, qui plaint tout! J'étais déjà en deuil, et à peine ai-je soulevé le voile qu'il faut le rabattre sur mon âme, et je n'en peux plus !

" D'ailleurs, je n'ai pas défini, je n'ai pas devinés cette énigme obscure et brillante. J'en ai subi l'éblouissement et la crainte."'

Elle avait dit :

Cache ton auréole aux vives étincelles:

Moi je suis l'humble lampe émue à ton côté.

'•' C'était tantôt sombre comme un feu de forge dans une forêt, tantôt léger, clair, comme une fête d'enfants..." Elle avait dit :

Si tu n'as pas perdu cette voix grave et tendre Qui promenait mon âme au chemin des éclairs Où s'écoulait limpide avec les ruisseaux clairs...

" ...com.me une fête d'enfants; un mot d'innocence, une candeur qu'il adorait, faisait éclater en lui le rire franc d'une joie retrouvée, d'un espoir rendu..."

Elle avait dit :

Non, ce n'eit pas l'été, dans le jardin qui brille, Où tu t'aimes de vivre, où tu ris, cœur d'enfant, Où tu vas demander à quelque jeune fille Son bouquet frais comme elle et que rien ne défend...

'•C'était le bon esprit qui revivait dans son cœur tourmenté, bien défiant, je crois, bien avide de la perfection humaine à laquelle il voulait croire encore. Quand il se dégoûtait de l'illusion, quelle amertume revenait s'étendre sur cette fête passagère!... Non, ce n'était pas un méchant, mais un malade, car l'appaiition seule d'un défaut sur ses idoles le jetait dans un profond désespoir."

Elle avait dit :

Ce qu'il sait de science amère Pour mentir à son propre cœur, Ce qu'il peut inventer un jour Contre son idole épliémère...

Ce que j'ai ressenti tout bas De sa haine. ..ou de son délire, Tout haut je ne veux pas le dire Pour que Dieu ne me venge pas,

xxii NOTICE

** Quelle organisation fut jamais plus mystérieuse que la sienne! Pourtant, à force de charme, de douceur sincère, mon oncle, d'un caractère droit, pittoresque et religieux, le jugeait simple, candide, affectueux. Il i'a étél il l'a été!..."

Elle avait dit:

Car j'ai là comme une prière Qui pleure pour lui nuit et jour; C'est la charité dans l'amour.

Ou c'est sa parole première.

Qu'elle enfermait d'âme et de foi, Sa voix jeune et si tôt parjure !

J'en parle à Dieu sans son injure, Pour que Dieu l'aime autant que moi.

'•'On l'a cru jaloux, littérairement parlant. Il ne l'a jamais été. Mais injuste, prévenu, oh! oui. Sa colère et son dédain étaient si grands, quand il se détrompait d'un talent, d'une vertu, d'une beauté dont la découverte et la croyance l'avaient rempli de tant de joie!. ..11 souffrait beaucoup ; croyez-le, ne l'oubliez jamais. Il s'attendrissait d'une fleuret la saluait d'un respect pieux. Oui. Puis il s'irritait d'oublier qu'elle était périssable. Il levait les épaules et la jetait dans le feu. C'est vrai..."

On avait pu lire dans Une Fleur :

Elle était belle encorl tu me l'avais donnée. Tu m'avais dit: <' Tiens-la, cette nuit, sur ton cœurl'* Et puis le soir, ta main, railleuse à l'humble fleur, Dispersa dans les airs sa cendre infortunée.

Et tu me regardais à travers le flambeau Qui vacillait du poids de ce doux incendie ; Et tu la suspendais sur le brûlant tombeau, Symbole de l'ardente et folle maladie !

Je te trouvai cruel. Le rire de tes yeux

Fit rouler dans les miens des pleurs silencieux;

Car j'aimais cette fleur qui m'avait dit : •' Il t'aime I "

Et j'ai vu tout un sort dans ce rapide emblème...

En tête de ce petit poème, Marceline avait mis cette épigraphe, qui en dit long déjà par elle-même: "Que ne parlais-tu, quand il était temps de me sauver'/"

NOTICE xxiii

(^Clément XIV et Carlo Birtinazzt). Et quand on pense que l'ouvrage dont elle l'a tiré, et dont elle ne nomme pas l'auteur, est la Correspondance apocryphe de ce pape et de ce comédien, publiée par Henri de Latouche, la confession est plus frappante encore.

La lettre à Sainte-Beuve reprend :

<< N'avez-vous pas bien judicieusement observé qu'il est loin d'avoir fait le mal quil pouvait faire F C'est d'une justice et d'une charité profondes, ce que vous dites là... Quel immense empire n'a-t-il pas dû obtenir sur ses colères I... Il faut trouver dans ce courage qu'il a eu, muet et solitaire, de quoi racheter les larmes qu'il a fait couler. "Vous le pensez, n'est-ce pas? Oh I pensez-le, dites-le, comme vous savez tout dire, pour être équitable, car il y a des choses qui sont entendues entre ciel et terre, et qui peuvent consoler partout!..."

Supplication poignante I Suprême expression de cette *« charité dans l'amour", survivant à l'amour même, et qui est toute l'âme de Marceline, avec l'immense et universelle miséricorde.

Ceux qui m'ont affligée en leurs dédains jaloux. Ceux qui m'ont fait descendre et marcher dans l'orage, Ceux qui m'ont pris ma part de soleil et d'ombrage, Ceux qui sous mes pieds nus ont jeté leurs cailloux, N'ont-ils pas leurs ennuis, leurs jaloux, leurs alarmes. Leurs pleurs, pour expier ce qu'ils m'ont fait de larmes?

Quoi doncl aux durs sentiers qu'on a tous à courir, Seigneur! ne faut-il pas mourir et voir mourir? N'est-ce pas au tombeau que cheminent leurs peines, Leurs enfants, leurs amours qui rachètent leurs haines? Oh ! qui peut se venger? Oh ! par votre abandon, Seigneur! par votre croix dont j'ai suivi la trace. Par ceux qui m'ont laissé la voix pour crier grâce. Pardon pour eux! pour moi! pour tous! pardon! pardon!

Revenons en arrière et retrouvons Marceline où nous l'avons laissée tout à l'heure, à l'Odéon. Nous voyons dans V Histoire de ce théâtre par Porel et Monval que le l6 Mai 1855, on y donne, à son bénéfice, la première représentation d'une comédie en trois actes et en vers.

xxiv NOTICE

Les Querelles de Mcnave^ de Dorvo et d'un anonyme. Grand succès ; mais les événements du dehors détournent vite le public du théâtre, qui ferme ses portes pendant tout la mois de Juin: c'est le mois de \\'aterlno, de la seconde abdication de l'Empereur, de la seconde invasion et de la deuxième restauration des Bourbons! Quand l'Odéon rouvre, Aille Desbordes ne fait plus partie de la troupe: elle a été engagée à Bruxelles, le 15 Août 1815.

Elle attendait quelque douceur de ce nouveau séjour à Bruxelles: elle allait y retrouver, m.ariée, Albertine Gantier, son amie d'enfance; elle y serait plus près de son père, dont elle pourrait, étant mieux payée, augmenter un peu la pension ; et surtout elle y élèverait, plus loin des méchants, lui semblait-il, un adorable petit garçon que, depuis quatre années, elle pressait ardemment et désespérément contre sa poitrine... En moins de deux ans, son amie meurt, son père meurt, son enfant meurt. Nuit, solitude, silence dans ce cœur qui, loin de se rétracter sur le vide, semble se dilater encore, pour mieux souffrir, à chaque tendresse envolée. Et tous les soirs, pourtant, il faut aller faire rire ou pleurer les autres avec des joies ou des douleurs imaginaires, au théâtre. Et toutes les nuits, en retrouvant dans son humble chambre les fleurs séchées de ses dernières tombes, en se cachant le visage dans l'oreiller d'un berceau vide, elle songe à mourir. Mais elle est pieuse; sa piété l'arrête au bord du suicide et, le lendemain, elle recommence à faire semblant de vivre:

Je vais d'un jour encor essayer le fardeau I...

Telle était son infinie détresse d'âme quand, au mois d'Avril 1817, la troupe de Bruxelles ayant été modifiée, on y engagea Prosper Lanchantin, dit Valmore. De belle prestance, de visage noble, d'une rare culture d'esprit et d'une grande élévation de cœur, — d'une bonne famille aussi : un frère de son père était mort général de division et baron de l'Empire pendant la retraite de Moscou — le nouveau venu avait débuté au Théâtre-Français, et obtenu quekjues succès de tragédien aux côtés lie Aille Rau court, dont il passait pour être l'élève favori; mais il n'avait pu s'y maintenir, et il venait de jouer pendant

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