NOTICE XXV
une année au Théâtre de Nantes. A la première rencontre, en apprenant son nom véritable, Marceline se souvint qu'à Bordeaux, en 1801, lorsqu'il était tout enfant, et qu'elle était déjà presque une jeune fille, elle l'avait fait sauter sur ses genoux. Ce souvenir tut pu les rapprocher très vite, d'autant que Valmore s'était senti, aussitôt, profondément impressionné par la grâce et la tristesse de sa camarade; mais elle au contraire, la pauvre blessée, sembla vouloir ne s'enfermer que plus étroitement, vis-àvis de lui, dans sa réserve presque farouche : que pouvaitelle attendre de ce jeune homme de vingt-quatre ans, elle qui en avait trente-et-un déjà? Un caprice encore, sans doute! Elle setrompait. Bientôt les déclarations d'amour qu'il lui adressait chaque soir dans les drames et les com.édies devinrent l'expression de ce qu'il ressentait pour file. Il eût voulu parler: il n'osa pas. Il écrivit: la lettre resta sans réponse. Marceline avait-elle peur seulement de lui, ou aussi d'elle-même? A une seconde lettre plus pressante, il fallut bien rompre le silence:
<'Non, monsieur, je n'ai pas répondu. Je ne voulais donner aucune suite à ce que je regardais comme un badinage. Cette idée m'avait glacée de crainte. Quelle lettre vous m'écrivez aujourd'hui ! Qu'elle m'a troublée! N'abusez pas des expressions, croyez-moi, n'en abusez jamais. Il n'y a rien de si sincère que mon cœur. Je ne puis le donner qu'en donnant ma vie, et ce n'est pas à votre âge, entouré de mille séductions, que l'on promet un amour sans bornes, sans terme que le tombeau !,..Ne cherchez donc pas à l'inspirer à moi — ^j'ai tant souffert!
"Oui, vous ferez bien de m'éviter. C'est tout ce qu'il y a de raisonnable dans vos projets que je ne comprends pas. Je vous éviterai aussi, — j'en ai déjà pris la triste habitude. Que ne ferais-je pas pour être en repos avec moi-même! N'auriez-vous aucun regret si vous me rattachiez à l'existence pour m'en faire, un jour, un autre genre de douleur? Ah ! laissez-moi, je vous prie, triste comme je suis, je ne suis pas fLiite pour aimer ! Je ne puis l'être jamais non plus (aimée). Je ne crois pas au bonheur !
'•Pourquoi dites-vous que votre mélancolie éloio-ne mon cœur du vôtre? Pensez-vous cela? Êtes-vous bien naïf quand vous me l'écrivez ?
xxvi NOTICE
"Vous faites un reproche à notre malheureux état de nous avoir rapprochés l'un de l'autre. Cette expression est bien dure. Si vous vous en plaignez, quel droit n'aurais-je pas de le haïr? Pardonnez-lui, pourtant, il peut tout réparer en nous séparant bientôt. Il me restait à savoir que vous le désirez pour rendre ce départ plus certain.
*'Non ce n'est pas votre tendresse qui vous a conseillé jamais de m'écrire ; ce n'est pas non plus votre excellente mère, qui vous aurait détourné de troubler mon âme... Pour le monde entier, je ne voudrais affliger la vôtre, entendez-vous? De quoi m'accusez-vous donc ? Quelle autre preuve puis-je vous donner à présent de l'estime que je vous ai vouée, et dont je renouvelle encore l'assurance pour toujours ? ''
Quelles exquises nuances de dignité, de désabusement, de crainte douloureuse, de trouble tendre et d'involontaires aveux ! Dans la lettre suivante, même pudeur d'une âme qui n'ose encore avouer, et s'avouer, que de " l'estime" ; mais comme on sent ce qui, sous ce mot, déjà se cache I Et il n'y est plus question de départ:
"Monsieur, j'ai pris, dites-vous, votre timidité pour de la fierté... Vous avez pris ma tristesse pour du dédain... Nous nous sommes trompés mutuellement. Comment pourrait-on dédaigner quelqu'un que Ton a appris à estimer depuis longtemps ? Mais pourquoi vous excuser avec moi? Quel reproche vous ai-je fait ? quel motif et quel droit pouvais-je en avoir?
"Vous avez la bonté d'attacher quelque prix à mon opinion, et vous voulez la connaître. Eh bien. Monsieur, la voici: je vous crois toutes les qualités d'un honnête homme, jointes aux penchants de votre âge. Toute ma pensée vous est connue, à présent. Ne vous blessez donc plus d'une réserve naturelle aux personnes malheureuses. Ne l'attribuez jamais au dédain, s'il est vrai que vous l'ayez pensé, et croyez que dans tous les temps de ma vie, ce serait un bonheur pour moi que de vous prouver, autrement que par ma gaîté, l'estime particulière que je me plais à porter à votre famille, et à vous, Monsieur.
"N'est-ce pas là, tout ce que vous désirez savoir? Vous devez être assuré présentement cjue personne n'est plus sincèrement que moi votre humble servante."
NOTICE xxvii
Ils ne se séparèrent point ; Marceline se laissa convaincre ; ce qu'il désirait encore savoir, elle finit par le lui dire; et ce fut dans un grand élan de mutuel amour que bientôt ils se fiancèrent. Chaque soir, ils se retrouvaient au théâtre, et chaque matin, pourtant, ils s'écrivaient. Qu'elle est émouvante, la lettre que voici, écrite à la veille du mariage!
"Me croyez-vous libre d'exprimer ce qui se passe en moi, mon ami? Le croyez-vous? Oppressée de joie et de surprise, je crains, pardonnez-moi, je crains d'abandonner mon âme au sentiment qui la remplit, qui l'accable ; oui, cette ivresse de l'âme est presque une souffrance. — O prenez garde à m.a vie î Elle est encore frêle et incertaine. Depuis qu'elle est à vous, je crains tout ce qui peut la menacer, et l'espoir d'une félicité imprévue, infinie, me semble au dessus de mes forces.
''Et dites-moi, mon amour, portez-vous dans les relations intimes de la vie, ce charme, cette douceur qui me touche, qui m'entraîne vers vous? Quel bonheur, alors, de vous aimer, d'être uniquement aimée de vous I L'enchantement de vos premiers regards ne sera donc pas détruit? J'oserai les fixer à présent, y lire ma destinée, un avenir chéri, la promesse tendre et solennelle du lien qui va nous unir!...
*''0 Dieu! si je suis craintive, il faut pardonner ce sentiment: c'est l'amour même qui tremble devant l'amour. S'il est timide dans ses aveux, dans ses espérances, vous savez bien qu'il n'en est que plus parfait et plus fidèle. Tous les jours de ma vie en laisseront une preuve dans notre souvenir, mon bien-aimé! Oui, ce soir, nous nous verrons. Quelle douceur d'y penser I Toute ma mélancolie s'effacera encore. Dieu qui nous aime ne veut pas d'un nuage sur la plus douce réunion. Votre mère sera donc la mienne, votre père va donc remplacer celui que je pleure encore... Savez-vous comment je les chérirai ?... Dites que vous le savez bien 1 Alais, moi, m'aimerontiis ? — Oh ! demandez-leur de m'aimer, de commencer dès à présent pour ne jamais finir.
"Adieu. S'il est vrai que nos âmes s'entendent, devinez ce qu'il m'en coûte pour vous dire adieu. Devinez ce que j'éprouve en vous disant : à ce soir ! "
Existe-t-il une plus belle lettre de femme ? Nous ne
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possédons pas, mallieureiisement,. celles de Prosper Valmore et, sans doute, c'est dommage: Michelet tenait pour " la plus belle lettre d'homme qu'il lui eiit été donné (ie lire," telle réponse qu'il avait reçue de lui. Les deux pauvres comédiens errants étaient de cette haute aristocratie du cœur que ne déclassent point la singularité des conditions ni l'humilité des fortunes.
Non ! Mais, comme le dit si délicatement M. Benjamin Rivière, '<le recul du temps obscurcit peu à peu l'image de l'aimé, qui s'elîace et disparaît dans les brumes du passé; il ne reste plus dans le souvenir qu'une grande lueur d'amour pareille à un de ces feux solitaires qui brillent longtemps encore après le départ du pâtre qui les avait allumés: l'homme a passé, l'amour, l'amour idéal et impersonnel demeure. Aussi, Marceline, quoique se souvenant, pouvait-elle regarder son mari en face et lui dire: •'• Tout mon cœur t'appartient, je ne suis qu'à toi, et cet amour que je chante dans mes vers ne m'apprend qu'à mieux t'aimer."
Il fallut souvent qu'elle le lui redît. Valmore adorait sa femme autant qu'il l'admirait ; il s'abandonnait à elle comme à une Providence, la sentant supérieure à lui; il se demandait même quelquefois si elle n'avait pas mérité d'appartenir à un autre qu'à lui... Mais en lisant ses vers, il se laissait aller à une sorte de jalousie posthume dont il souffrait beaucoup, — moins qu'elle pourtant, qui ne savait comment rasséréner cette âme tourmentée. Un jour qu'il avait laissé percer sa souffrance intime, elle lui écrivait :
"J'ai reçu toutes tes lettres, et le calme, dont j'ai tant besoin, depuis ton absence, est rentré en moi. Dieu I quel tumulte s'opère dans l'âme, quand la distance donne tant de prise à l'imagination, sur ce que nous aimons le plus au monde! Oui, le sort nous a fait bien du mal en nous séparant, mais je me sens, aussi, pénétrée de l'espoir que ce n'est qu'une grande et sévère épreuve, après quoi je serai réunie à toi, Valmore, pour qui je donnerais vingt lois ma vie. Si ce serment, vrai devant Dieu, ne suffit pas à la tendre exigence de ton affection pour moi, je suis alors bien malheureuse ; et si tu vas chercher dans le peu
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de talent dont j'abhorre l'usage à présent des recherches pour égarer ta raison, où sera le refuge où j'abriterai mon cœur? Il est à toi tout entier. La poésie n'est donc qu'un monstre, si elle altère ma seule félicité, notre union..."
Et une autre fois ;
'•'Auprès de ce doux éloge qui m'est si cher, de toi, sur un livre qui n'aura pas d'autres succès, tu réveilles un sentiment d'une douleur profonde, en me demandant si ie ne suis pas fâchée d'être mariée à toi... Aie supposer une idée ambitieuse, un regret d'avarice ou d'envie pour les plaisirs du monde, c'est me déchirer le cœur, qui n'est rempli que de toi et du désir de te rendre heureux. Je te suivrais avec joie au fond d'une prison ou d'une nation étrangère, tu le sais, et ces pensers, pour mon malheur, ne t'assaillent jamais qu'après la lecture de mauvais barbouillage dont j'ai honte en les comparant aux belles choses écrites que tu m'as donné le goût de lire. Après quoi je te dirai simplement, vraiment et devant Dieu, qu'il n'existe pas un homme sur terre auquel je voulusse appartenir par le lien qui nous unit. Tous leurs caractères ne m'inspireraient que de l'effroi. Ne te l'ai-je pas dit assez pour t'en convaincre? Mais hélas I c'est donc vrai : ' On ne voit pas les cœurs ! ' "
Deux phrases que nous venons de lire éclairent pour nous, jusqu'au fond, le secret du cœur de Marceline: <' Tous leurs caractères ne m'inspireraient que de l'efîroi." Et c'est vrai, car nous savons à qui elle pense: à celui dont elle confesse à Sainte-Beuve, qu'elle en a ••'subi l'éblouissement et la crainte." — •'< Il n'est pas un homme sur la terre auquel je voulusse appartenir par le lien qui nous unit." Et c'est vrai encore, car, de la cruelle passion dont elle garde et veut garder la cicatrice, elle s'est réfugiée dans l'infinie douceur ne l'amour conjugal, de cet amour dont, aux dernières années de sa vie, elle proclamait encore: " Pour les femmes, c'est le seul amour complet de ce monde, La très très vieille femme de Grétry me l'avait dit avant sa mort. Je ne le comprenais pas dans ce temps-là. C'était pourtant mon sort qu'elle prédisait" (Lettre à Mme Léonide Allard — Juin 1857 )
Cet amour-là lui fera jeter des cris de bonheur plus beaux encore que les cris cie douleur de la passion trahie.