DES FEMMES
Prenons nos rubans noirs, pleurons toutes nos larmes; On nous a défendu d'emporter nos meurtris ; Ils n'ont fait qu'un monceau de leurs pâles débris: Dieu! bénissez-les tous, ils étaient tous sans armesl
BOUQUETS ET PRIERES
Qui sera Roi F
ARME du fouet vengeur, le Christ, en sa justice, A chassé devant lui les vendeurs couronnés, Et, brisant le veau d'or gorgé du sacrifice, 11 souflie sa colère aux peuples prosternés.
Que votre voix profonde
S'appelle et se réponde !
Debout, peuples du Christ, relevés sous sa loi ! Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi 1
Dieu créa l'univers. Christ a fait l'Evangile ; C'est la charte du ciel et de l'humanité. Soldats dont les drapeaux flottent de ville en ville, Pauvres enfants, bourreaux de la maternité.
Que votre voix profonde
S'appelle et se réponde !
Chantez, soldats du Christ, ralliés sous sa loi ! Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
France, par tes enfants grâces te soient rendues ! Leurs berceaux dormiront ombragés d'oliviers ; La faim ne fera plus de mères éperdues Sous les débris croulants de tes humbles foyers. La prière profonde Monte au Sauveur du monde, Et la femme chrétienne a tant prié pour toi. Qu'un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
Lève-toi, sœur lointaine, Irlande agenouillée ! Le ciel a pris parti pour tes longues douleurs. Ta tête qui fléchit, pâle et de sang mouillée, Reprendra sa beauté sous d'immortelles fleurs.
Ta misère profonde
A fait pleurer le monde,
Mais le maître du monde a dit aussi pour toi : *' Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi ! '*
Et toi, spectre adoré ! spectre errant et sublime, Echappé tout sanglant et meurtri de tes fers, Quand tu laissas tes morts et ta dépouille au crime, Pologne ! a ton exil Christ ouvrit l'univers.
Ta tristesse profonde
Est le remords du monde ; Pardonne, o fils du Christ, éclairé dans sa loi ! Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi !
Liberté ! sur la terre ouvre ton aile immense. Avec les fruits vivants, les fruits délicieux De ton règne attendu dont l'éclat recommence, Liberté, ne va plus t'en retourner aux cieux !
Ta lumière féconde
Est le fover du monde ; Ainsi nous l'ont crié ceux qui mouraient pour toi : Un jour, tout sera libre et Dieu seul sera roi I
POESIES POSTHUMES
Les Cloches et les Larmes
SUR la terre où sonne l'heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.
L'orgue sous le sombre arceau, Le pauvre offrant sa neuvaine, Le prisonnier dans sa chaîne Et l'enfant dans son berceau ;
Sur la terre olI sonne l'heure.
Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.
La cloche pleure le jour Qui va mourir sur l'église, Et cette pleureuse assise Qu'a-t-elle k pleurer?... L'amour.
Sur la terre où sonne l'heure,
Tout pleure, ah ! mon Dieu ! tout pleure.
Priant les anges cachés D'assoupir ses nuits funestes.
Voyez aux sphères célestes Ses longs regards attachés.
Sur la terre où sonne l'heure.
Tout pleure, ah ! mon Diea ! tout pleure.
Et le ciel a répondu :
*' Terre, 6 terre, attendez l'heure!
J'ai dit à tout ce qui pleure,
Que tout lui sera rendu."
Sonnez, cloches ruisselantes !
Ruisselez, larmes brûlantes !
Cloches qui pleurez le jour !
Beaux yeux qui pleurez l'amour !
Les Eclairs
ORAGES de l'amour, nobles et hauts orages, Pleins de nids gémissants blessés sous les ombrages. Pleins de fleurs, pleins d'oiseaux perdus, mais dans
les cieux, Qui vous perd ne voit plus, éclairs délicieux !
Les Roses de Saaci't
J'AI voulu ce matin te rapporter des roses ; Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes Que les nœuds trop serrés n'ont pu les contenir.
Les nœuds ont éclaté. Les roses envolées Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées. Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir ;
La vague en a paru rouge et comme enflammée. Ce soir, ma robe encore en est toute embaumée... Respires-en sur moi l'odorant souvenir.
Dernière Entrevue
ATTENDS, nous allons dire adieu Ce mot seul désarmera Dieu.
POESIES POSTHUMES
Les voilà ces feuilles brûlantes Qu'échangèrent nos mains tremblantes,
Où l'amour répandit par flots Ses cris, ses flammes, ses sanglots.
Délivrons ces âmes confuses, Rendons l'air aux pauvres recluses.
Attends, nous allons dire adieu :
Ce mot seul désarmera Dieu.
Voici celle qui m'a perdue... Lis ! Quand je te l'aurai rendue,
De tant de mal, de tant de bien, Il ne me restera plus rien.
Brûlons ces tristes fleurs d'orage, Moi, par effroi ; toi, par courage.
Elles survivraient trop d'un jour Au naufrage d'un tel amour.
Par pitié, sois-nous inflexible !
Pour ce sacrifice impossible.
Il fallait le secours des cieux.
Et les regarder dans tes yeux !
Contre toi le sort n'a plus d'armes ; Oh ! ne pleure pas... bois mes larmes!
Lève au ciel ton front abattu ; Je t'aime à jamais : le sais-tu ?
Mais te voilà près de la porte...
La terre s'en va... je suis morte !..,
Hélas ! je n'ai pas dit adieu...
Toi seul es sauvé devant Dieu !
MARCELINE DESBORDES-VALMORE La jeune Comédienne
a Fontenay les roses
L É G È R E, on la portait ! C'était comme une fête : Chaque fleur, pour la voir, semblait lever la tète, Le soleil a pleins feux ruisselait dans les champs, Une église allumait ses flambeaux et ses chants, Les cieax resplendissaient sans nuage, sans blâme, De la morte charmante ils laissaient passer l'âme, Et les hommes en bas marchaient silencieux, La rêverie au cœur et l'espérance aux yeux. Plus loin, des moissonneurs penchés sur leur faucille, Devinaient et plaignaient ce poids de jeune fille Au deuil blanc ; car, pressé de vivre et de soufl^rir, L'honmie partout s'attarde k regarder mourir. Jamais le mois brûlant n'avait vu tant de roses. Pour de plus doux emplois elles semblent écloses. Le chemin les jetait sous les pieds de l'enfant Couché, qu'on enlevait de ce sol triomphant. Cet immobile enfant venait d'être Laurence, Que sa crédule mère appelait Espérance.
Oui, la mère est crédule en regardant le jour Flotter au fond des yeux de l'enfant, son amour! C'est trop peu d'une vie à cette âme qui s'ouvre : C'est une éternité que la mère y découvre. L'éternité fuyait pour ne plus revenir ; Laurence avait changé de route et d'avenir.
La veille, elle avait dit : " Six vierges couronnées. Dont les âmes au mal ne se sont pas données. Demain, le long des blés, mèneront le convoi. Tendront mon dernier voile et prieront Dieu pour moi. Pour moi, s'il est un coin, parmi les hautes heibes. Que ne visitent pas les charités superbes,
POESIES POSTHUMES
Un coin vert où jamais on n'entend rien gémir, J'y voudrais bien aller ! j'y voudrais bien dormir ! S'il vous plait, qu'on m'y porte ! Il me faut du silence, Un saule au doux frisson, que l'air baigne et balance. Sur nous, si Dieu le veut, l'aurore passera. Et parmi le vent frais l'oiseau seul chantera. Tant de bruits sur la terre ont étourdi mon âme ! Oui, c'est une pitié d'y naitre pauvre et femme. Ne me démentez pas, corrupteurs !... Ah ! pardon ! Vivez ! j'ai pris sur moi la faute et l'abandon. J'ai bien assez souffert pour que Dieu vous pardonne ! Vivez ! tous mes pardons a. moi, je vous les donne. Mais si quelque autre enfant, la voix pleine de pleurs. Vient chanter devant vous, ne souillez plus ses fleurs. Paix ! Eloignez d'ici cette musique affreuse... Fermez tout... Là, c'est bien... O Vierge généreuse, Je ne veux plus entendre et regarder que vous : Oh ! que vous êtes calme !... Oh ! que vous suivre est doux ! ... "
Puis elle regarda fixe et droit devant elle,
Tandis que de ses yeux la mémoire infidèle
S'effaçait, comme on voit, aux approches du soir,
Par degrés se ternir les clartés d'un miroir.
Un sourire y passa, mais un sourire étrange :
On eût dit qu'auprès d'elle, invisible, un autre ange
Détournait de sa bouche, où la vie hésitait,
Une coupe inutile "a l'espoir qui mentait.
— "Non! je ne veux plus boire; assez! cria Laurence,
Assez ! je n'ai plus soif." Et tout devint silence.
Les pauvres sur leurs doigts comptaient ses jeunes jours, Disant qu'elle était sainte, ayant donné toujours. Toujours elle donnait, cette belle indigente, Madeleine insultée et comme elle indulgente.
Dans son rêve fuyant sillonné d'un peu d'or, Elle étendait les mains, croyant donner encor.
Mais quoi ! le rossignol soulevé dans la brise S'en retournait à Dieu par l'arceau d'un église, Et sous tant de bouquets jetés sur son départ. Seul, de tout ce printemps, ne prenait plus sa part.
Et comme s'en allait ce lumineux cortège
En chantant : *' Que le Dieu qui mourut la protège ! "
Prise d'un souvenir qui me serrait la voix,
Je criai, sans parler ; '* Qu'est-ce donc que je vois?"
Alors, posant ma main oïl la douleur s'élance. Je ressentis an cœur comme un grand coup de lance, Tel que le recevra tout pauvre cœur humain Devant ces corps d'enfants tombés par le chemin. Appelant par son nom la douce pardonnée. Presque sans le vouloir je marchais consternée ; Puis, rêvant son front pale et naguère adoré, La force abandonna mon corps... et je pleurai.
Pourtant l'atome ailé, dont le vol se déploie, Traçait au fond de l'air mille cercles de joie. L'hirondelle au bec noir acclamait son retour ; Le cri des coqs lointains sonnait l'heure et l'amour; Là-bas, des ramiers blancs Hottaient "a longues voiles Et semblaient, en plein jour, de filantes étoiles : L'arrêt n'avait frappé que sur un jeune sort Qui, soumis, s'éteignait sous les doigts de la mort.
Dans ce grand requiem formé par la nature. Six voix d'enfants poussaient leurs élans sans culture ; Au fond des bois ombreux mille oiseaux s'ébattaient, Et l'on eut dit au loin que les arbres chantaient.
POÉSIES POSTHUMES
Quand la nuit s'étendit sur l'ardent paysage, Quand tout bruit s'effaça, l'astre au tendre visage Vers une croix nouvelle allongea ses fils d'or. Comme un baiser de mère k son enfant qui dort.
Dormez, dormez, jeunesse, apaisez vos orages ! Que tout vous soit repos sous ces chastes ombrages ! Nuls vices ne viendront vous tenter en ce lieu : Germez dans l'espérance, et laissez faire à Dieu !
Le Soleil lointain
A Madame Marie d"" Agoult
QUAND vous m'avez écrit tout ce que femme ou mère
Ecrira de plus doux, Je me plaignais. Madame, à cette vie amère :
Je lui parlais de vous ;
De vous dont l'esprit pur, dont la grâce rêveuse,
Dont les regards charmants Ont versé leurs rayons sur moi, pâle couveuse
D'immobiles tourments.
Triste, je demandais à la force voilée
Qui nous plie a genoux.
Pourquoi, presque divine, ô jeune âme étoilée.
Vous pleurez connue nous.
*' Elle aussi, lui disais-je, elle aussi, sous ses roses,
Sous ses longs cheveux d'or, A l'heure où le sommeil assoupit toutes choses.
Demande si l'on dort !
** Elle aussi, quand la lune argenté sa fenêtre, Cherche son heure au ciel,
Et, quand tous les plaisirs semblent l'avoir fait naître, Dit que naître est cruel.
*' Pourquoi souffler en nous, argile sans pensée,
La pensée et le jour.
Pour nous détruire ainsi, l'âme a tout coup blessée
Par la mort et l'amour ?
*' O vie ! 6 fleur d orage ! ô menace ! ô mystère !
O songe aveugle et beau !
Réponds ! Ne sais-tu rien en passant sur la terre
Que ta route au tombeau ?
— " Ingrate, a dit la vie, à qui donc l'espérance,
Fruit divin de ma fleur ?
Vous retournerez-vous vers un jour de souffrance,
Dans l'éternel bonheur ?
" Si vous n'entendez pas tant de voix éternelles.
Que sert de vous parler ?
Vos pieds sont las, pliez ! Dieu vous mettra des ailes,
Et vous pourrez voler.
*' De vos front consternés, mères inconsolables.
Les cyprès tomberont, Quand pour vous emmener, messagers adorables,
Vos enfants descendront.
" Vos sanglots se perdront dans de longs cris de joie,
Quand vous verrez la mort Bercer aux pieds de Dieu son innocente proie,
Comme un agneau qui dort.
*' La mort, qui reprend tout, sauve tout sous ses ailes ;
Sa nuit couve le jour.
Elle délivre l'âme, et les âmes entre elles
Savent que c'est l'amour 1 "
Ainsi, Madame, allons ! L'augure a trop de charmes
Pour n'être pas certain :
Allons ! Et dans Ja nuit tournons nos yeux en larmes
Vers le soleil lointain !
Madame Emile de G'irardin
LA mort vient de fermer les plus beaux 3'eux du
monde.
Nous ne les verrons plus qu'en saluant les cieux. Oui, c'est aux cieux déjà que leur grâce profonde Comme un aimant d'espoir semble attirer nos yeux.
Belle étoile aux longs cils qui regardez la terre, N'êtes-vous pas Delphine enlevée aux flambeaux, Ardente à soulever le splendide mystère Pour nous illuminer dans nos bruyants tombeaux ?
Sa grande âme ingénue avait peur de la joie. Lucide et curieuse a l'égal des entants. Du long regard humide où le rire se noie ; Elle épiait les pleurs sous les fronts triomphants.
Albert Durr l'avait vue a l'étude penchée. Au monde intérieur où lui seul pénétrait, Quand sa mélancolie éternelle et cachée Dans un ange rêveur la peignit trait pour trait.
Son enfance éclata par un cri de victoire. Lisant a livre ouvert où d'autres épelaient. Elle chantait sa mère, elle appelait la gloire. Elle enivrait la foule... et les femmes tremblaient.
Et charmante, elle aima comme elle était : sans
feinte, Loyale avec la haine autant qu'avec l'amour. Dans ses chants indignés, dans sa furtive plainte, Comme un luth enflammé son cœur vibrait a jour !
Elle aussi, l'adorable ! a gémi d'être née. Dans l'absence d'un cœur toujours lent à venir, Lorsque tous la suivaient pensive et couronnée, Ce cœur, elle eût donné ses jours pour l'obtenir.
Oh ! l'amour dans l'hymen ! Oh ! rêve de la femme ! O pleurs mal essuyés, visibles dans ses vers ! Tout ce qu'elle taisait k l'âme de son âme. Doux pleurs, allez-vous-en l'apprendre a l'univers î
Elle meurt presque reine, hélas ! et presque heureuse. Colombe aux plumes d'or, femme aux tendres
douleurs ; Elle meurt tout h coup d'elle-même peureuse. Et, douce, elle s'enferme au linceul de ses fleurs.
O beauté ! souveraine à travers tous les voiles ! Tant que les noms aimés retourneront aux cieux. Nous chercherons Delphine a travers les étoiles. Et son doux nom de sœur humectera nos yeux.
Cigale
DE l'ardente cigale
J'eus le destm, Sa récolte frugale
Fut mon festin.
Mouillant mon seigle à peine
D'un peu de lait,
POESIES POSTHUiMES
J'ai glané graine k graine Mon chapelet.
"J'ai chanté comme j'aime
Rire et douleurs ; L'oiseau des bois lui-même
Chante des pleurs ; Et la sonore iîamme,
Symbole errant, Prouve bien que toute âme
Brûle en pleurant.
** Puisque Amour vit de charmes
Et de souci, J'ai donc vécu de larmes,
De joie aussi.
A présent, que m'importe !
Faite a souffrir.
Devant, pour être morte,
Si peu mourir."
La chanteuse penchée
Cherchait encor De la moisson fauchée
Quelque épi d'or.
Quand l'autre Moissonneuse,
Forte en tous lieux, Emporta la glaneuse
Chanter aux cieux.
Amoiir^ divin Rôdeur
AMOUR, divin rôdeur, glissant entre les âmes, Sans te voir de mes yeux, je reconnais tes flammes.
Inquiets des lueurs qui brûlent dans les airs, Tous les regards errants sont pleins de tes éclairs... C'estlui! Sauvequi peut ! Voici venir les larmes!.^.. Ce n'est pas tout d'aimer : l'Amour porte des armes. C'est le roi, c'est le maître, et pour le désarmer Il faut plaire à l'Amour : ce n'est pas tout d'aimer!
A mon Fils
Avant le CJ/è^e
UN soir, l'âtre éclairait notre maison fermée, Par le travail et toi doucement animée. Ton aïeul tout rêveur te prit sur ses genoux, (Il n'a jamais sommeil pour veiller avec nous,) Il parla le premier de départ, de collège. De travaux, de la gloire aussi qui les allège, Content d'avoir été, jeune un jour comme toi. Emmené par sa mère... Il le disait pour moi... Puis traçant des tableaux pour étendre ta vue, De nouveaux horizons découvrant l'étendue, Il dit que, si petit qu'il fut, par le chemin Il soutenait sa mère et lui tenait la main. Il raconta comment cette femme prudente L'avait porté loin d'elle en sa tendresse ardente. Ses yeux étaient mouillés, me fixant en dessous... De ce poignant effort je l'aime et je l'absous ! Sur quoi, me vojant coudre un manteau de voyage, Il m'embrassa deux fois pour louer mon courage. Et toi, voyant qu'à tout je n'opposais i)lus rien, Tu répondis : *' Allons, mère, je le veux bien ! "
Oui, l'enfant veut toujours aller, perçant l'espace, Tourner autour du monde et voir ce qui s'y passe,
POESIES POSTHUMES
Oui, son âme est l'oiseau qui n'a point de séjour Et qui vole partout où Dieu répand le jour. Dès ce moment j'appris que j'avais fait un rêve, Que tout nous dit adieu, que tout bonheur s'achève, Et je devins confuse en pesant mon devoir. L'ai-je rempli ?... Mon père était la pour le voir. Le lendemain déjà dépassant la charmille Et dérobant une âme au nid de la famille, Quand nos pigeons rangés nous regardaient ])artir. Trois fois prompte a rentrer, trois fois lente a sortir, Comme celle qui croit oublier quelque chose. Je ne pouvais sur toi tirer la porte close ; Et le guide appelait. Ah ! je l'entendais bien, Mais j'oubliais toujours qu'il ne manquait plus rien.
Et toi, dont toute l'âme éclatait sans culture, Partout où s'arrêtait notre lourde voiture. Cher petit protecteur de mon rude chemin, Tu descendais devant pour me donner la main. On souriait de voir, empressé comme un page. Un enfant si soumis, si diligent, si sage ; Et je disais en moi, triste comme aujourd'hui : *' Jamais je ne pourrai m'en revenir sans lui ! "
Nous qui portons les fruits sur la terre où nous sommes, Si fortes pour aimer, nous, faibles sœurs des hommes, O mères, pourquoi donc les mettons-nous au jour, Ces tendres fruits volés à notre ardent amour ? A peine ils sont h nous qu'on veut nous les reprendre. O mères, savez-vous ce qu'on va leur apprendre ? A trembler sous un maitre, k n'oser, par devoir, Qu'une fois tous les ans demander à nous voir, A détourner de nous leurs mémoires légères. Alors que sauront-ils ? Les langues étrangères. Les vains soulèvements des peuples malheureux.
Et les fléaux humains toujours armés contre eux. C'est donc beau ? Mais le temps saurait les en instruire. Candeur de nion enfant, on va bien vous détruire ! Quand je le reverrai, mon fils sera savant : Il parlera latin ! Hélas, mon pauvre enfant, Moi, je n'oserai plus peigner ta tête blonde. Tu parleras latin ! Ta science profonde Ne pouvant avec moi suivre un long entretien, Tu diras tout surpris : " Ma mère ne sait rien ! " Eh ! que veux-tu ! l'amour n'en sait pas davantage; Ce maître conduit tout sans faire un grand tapage. Il va ! Tant que mes pieds pouvaient porter mes jours, J'allais chercher partout, pour t'en combler toujours, Les fruits qui font bondir ta jeune fantaisie. C'est notre étude a nous, c'est notre poésie. Et je versais aussi quelques graves leçons A ton doux cœur bercé par mes douces chansons. N'était-ce pas assez pour nourrir ton jeune âge ? Car tu n'as pasdix ans, chère âme! Et c'est dommage, Oui, je le dis, dommage, et frayeur, et danger, D'ouvrir tant de secrets à ton âge léger.
Rêve intermittent d^une Nuit triste
O CHAMPS paternels hérissés de charmilles Où glissent le soir des flots de jeunes filles !
O frais pâturage oïl de limpides eaux
Font bondir la chèvre et chanter les roseaux !
O terre natale ! h votre nom que j'aime, Mon âme s'en va toute hors d'elle-même.
Mon âme se prend à chanter sans eflx)rt, A pleurer aussi, tant mon amour est fort !
POÉSIES POSTHUMES
J'ai vécu d'aimer, j'ai donc vécu de larmes ;
Et voila pourquoi mes pleurs eurent leurs charmes ;
Voila, mon pays, n'en ayant pu mourir.
Pourquoi j'aime encore au risque de souffrir;
Voilà, mon berceau, ma colline enchantée Dont j'ai tant foulé la robe veloutée.
Pourquoi je m'envole à vos bleus horizons, Rasant les flots d'or des pliantes moissons.
La vache mugit sur votre pente douce, Tant elle a d'herbage et d'odorante mousse,
Et comme au repos appelant le passant, Le suit d'un regard humide et caressant.
Jamais les bergers pour leurs brebis errantes N'ont trouvé tant d'eau qu'à vos sources courantes.
J*y rampai débile en mes plus jeunes mois. Et je devins rose au souffle de vos bois.
Les bruns laboureurs m'asseyaient dans la plaine Oij les blés nouveaux nourrissaient mon haleine.
Albertine aussi, sœur des blancs ])apiîlons. Poursuivait les fleurs dans les mêmes sillons ;
Car la liberté toute riante et mCire
Est là, comme aux cieux, sans glaive, sans armure,
Sans peur, sans audace et sans austérité, Disant : " Aimez-moi, je suis la liberté !
"Je suis le pardon qui dissout la colère.
Et je donne à l'homme une voix juste et claire.
"Je suis le grand souffle exhalé sur la croix Où j'ai dit : Mon père ! on m'immole, et je crois ! "
" Le bourreau m'étreint: je l'aime! et l'aime encore, Car il est mon frère, ô père que j'adore |
*' Mon frère aveuglé qui s'est jeté sur moi, Et que mon amour ramènera vers toi ! '*
O patrie absente ! ô fécondes campagnes, Où vinrent s'asseoir les ferventes Espagnes!
Antiques no^^ers, vrais maîtres de ces lieux. Qui versez tant d'ombre où dorment nos ai'eux !
Echos tout vibrants de la voix de mon père
Qui chantait pour tous: "Espère ! espère! espère!"...
Je vous enverrai ma vive et blonde enfant Qui rit quand elle a ses longs cheveux au vent.
Parmi les enfants nés h votre mamelle,
Vous n'en avez pas qui soit si charmant qu'elle !
Un vieillard a dit en regardant ses yeux :
*' Il faut que sa mère ait vu ce rêve aux cieux ! "
En la soulevant par ses blanches aisselles J'ai cru bien souvent que j'y sentais des ailes.
Ce fruit de mon âme, à cultiver si doux, S'il faut le céder, ce ne sera qu'a vous.
Du lait qui vous vient d'une source divine Gonflez le cœur pur de cette frêle ondine.
Le lait jaillissant d'un sol vierge et fleuri Lui paira le mien qui fut triste et tari.
Pour voiler son front qu'une flamme environne Ouvrez vos bluets en signe de couronne :
Des pieds si petits n'écrasent pas les fleurs, Et son innocence a toutes leurs couleurs.
POESIES POSTHUMES
Un soir, près de l'eau, des femmes Font bénie, Et mon cœur profond soupira d'harmonie...
Vers vos nids chanteurs laissez-la donc aller : L'enfant sait déjà qu'ils naissent pour voler.
Déjà son esprit, prenant goût au silence, Monte où sans appui l'alouette s'élance,
Et s'isole et nage au fond du lac d'azur Et puis redescend le gosier plein d'air pur.
Que de l'oiseau gris l'hymne haute et pieuse Rende à tout jamais son âme harmonieuse !
Que vos ruisseaux clairs, dont les bruits m'ont parlé, Humectent sa voix d'un long rythme perlé !
Avant de gagner sa couche de fougère, Laissez-la courir, curieuse et légère.
Au bois où la lune épanche ses lueurs
Dans l'arbre qui tremble inondé de ses pleurs,
Afin qu'en dormant sous vos images vertes Ses grâces d'enfant en soient toutes couvertes.
Des rideaux mouvants la chaste profondeur Maintiendra l'air pur alentour de son cœur,
Et s'il n'est plus la, pour jouer avec elle. De jeune Albertine a sa trace fidèle,
Vis-â-vis les fleurs qu'un rien fait tressaillir Elle ira danser, sans jamais les cueillir.
Croyant que les fleurs ont aussi leurs familles Et savent pleurer comme les jeunes filles.
Sans piquer son front, vos abeilles là-bas L'instruiront, rêveuse, à mesurer ses pas ;
Car l'insecte armé d'une sourde cymbale Donne à la pensée une césure égale.
Ainsi s'en ira, calme et libre et content, Ce filet d'eau vive au bonheur qui l'attend ;
Et d'un chêne creux la Madone oubliée La regardera dans l'herbe agenouillée.
Quand je la berçais, doux poids de mes genoux, Mon chant, mes baisers, tout lui parlait de vous ;
O champs paternels, hérissés de charmilles Où glissent le soir des flots de jeunes filles,
Que ma fille monte a vos flancs ronds et verts, Et soyez béni, doux point de l'Univers !
La Mère qui pleure
J'AI presque perdu la vue A suivre le jeune oiseau Qui, du sommet d'un roseau.
S'est élancé vers la nue.
S'il ne doit plus revenir.
Pourquoi m'en ressouvenir ?
Bouquet vivant d'étincelles, Il descendit du soleil, Éblouissant mon réveil Au battement de ses ailes.
S'il ne doit plus revenir, Pourquoi m'en ressouvenir ?
Prompt comme un ramier sauvage, Après l'hymne du bonheur, 8s
POESIES POSTHUMES
Il s'envola de mon cœur, Tant il craignait l'esclavage 1
S'il ne doii plus revenir, Pourqui m'en ressouvenir ?
De tendresse et de mystère Dès qu'il eut rempli ces lieux, Il emporta vers les cieux Tout mon espoir de la terre !
S'il ne doit plus revenir, Pourquoi m'en ressouvenir ?
Son chant que ma voix prolonge
Plane encor sur ma raison,
Et dans ma triste maison
Je n'entends chanter qu'un songe.
S'il ne doit plus revenir.
Pourquoi m'en ressouvenir ?
Le jour ne peut redescendre Dans l'ombre où son vol a lui, Et pour monter jusqu'à lui Mes ailes ont trop de cendre.
S'il ne doit plus revenir.
Pourquoi m'en ressouvenir ?
Comme l'air qui va si vite, Sois libre, ô mon jeune oiseau !
Mais que devient le roseau.
Quand son doux chanteur le quitte ?
S'il ne doit plus revenir.
Pourquoi m'en ressouvenir ?
U Ame errante
JE suis la prière qui passe
Sur la terre où rien n'est à moi ;
Je suis le ramier dans l'espace,
Amour, où je cherche après toi.
Effleurant la route féconde.
Glanant la vie à chaque lieu,
J'ai touché les deux flancs du monde,
Suspendue au souffle de Dieu.
Ce souffle épura la tendresse Qui coulait de mon chant plaintif, Et répandit sa sainte ivresse Sur le pauvre et sur le captif.
Et me voici louant encore Mon seul avoir, le souvenir, M'envolant d'aurore en aurore Vers l'infinissable avenir.
Je vais au désert plein d'eaux vives Laver les ailes de mon cœur.
Car je sais qu'il est d'autres rives Pour ceux qui vous cherchent, Seigneur ! J'y verrai monter les phalanges Des peuples tués par la faim.
Comme s'en retournent les anges, Bannis, mais rappelés enfin...
Laissez-moi passer, je suis mère ; Je vais redemander au sort Les doux fruits d'une fleur amère, Mes petits volés par la mort.
Créateur de leurs jeunes charmes.
Vous qui comptez les cris fervents,
POÉSIES POSTHUMES
Je vous donnerai tant de larmes Que vous me rendrez mes enfants I
Retour dans une Église
ÉGLISE ! église où de mon âme, Moitié de pleurs, moitié de flamme, Et prompt comme Feau de la mer, Coula le flot le plus amer !
Eglise où ma jeunesse blonde, Craintive ensemble et vagabonde, Attirée aux chants du saint lieu.
N'accourait pas toute vers Dieu I
Église où chaque dalle usée, D'un tendre poids scandalisée, Dénonça deux ans, jour par jour, Des pas que rejoignait l'Amour !
Église où mon heure allait vite Pour rencontrer à l'eau bénite Une autre âme que j'y voyais, Une main qu'ailleurs je fuyais !
Eglise vainement austère, Où le doux encens de la terre.
Ruisselant sur mes longs cheveux, Égarait le cours de mes vœux !
Église où mon humble famille, Moins morte aux soupirs de sa fille.
Planait sur mon sort combattu Et criait dans l'air : " Que veux-tu ?"
Le savais-je, ô Dieu de mon père?
Où va-t-on vers ce qu'on espère?
Où fuit-on l'ombre de ses pas ?...
Dieu ! savais-je où l'on n'aime pas !
Dieu des larmes, le sais-je encore ?
Je n'ai su qu'un mal qui dévore, Un mal dont on n'ose souffrir.
Ni vivre, ô mon Dieu ! ni mourir.
Église ! église, ouvrez vos portes Et vos chaînes douces et fortes Aux élancements de mon cœur Qui frappe "a la grille du chœur.
Ouvrez ! Je ne suis plus suivie Que par moi-même et par la vie Qui fait chanceler sous son poids Mon âme et mon corps à la fois.
Ouvrez ! Je suis triste et blessée, Seule sous mon aile abaissée ; Il n'est plus de pas sur mes pas, Ni d'âme qui me parle bas
Ouvrez a mon sort sans patrie.
Flottant comme une algue flétrie !
Des deux voix tendres d'autrefois Vous n'entendrez plus qu'une voix !
Quand je pense à ma Mère
MA mère est dans les cieux, les pauvres l'ont bénie; Ma mère était partout la grâce et l'harmonie.
Jusque sur ses pieds blancs, sa chevelure d'or Ruisselait comme l'eau ; Dieu! j'en tressaille encor !
Et quand on disait d'elle : " Allons voir la Madone," Un orgueil m'enlevait ; que le ciel me pardonne 1
Ce tendre orgueil d'enfant, ciel ! pardonnez-le-nous : L'enfant était si bien dans ses chastes genoux 1
C'est là que j'ai puisé la foi passionnée Dont sa famille errante est toute sillonnée.
Mais jamais ma jeune âme en regardant ses yeux, Ses doux yeux même en pleurs, n'a pu croire qu'aux cieux.
Et quand je rêve d'elle avec sa voix sonore, C'est au-dessus de nous que je l'entends encore.
Oui, vainement ma mère avait peur de l'enfer. Ses doux yeux, ses yeux bleus n'étaient qu'un ciel ouvert.
Oui, Rubens eût choisi sa beauté savoureuse Pour montrer aux mortels la Vierge bienheureuse.
Sa belle ombre qui passe a travers tous mes jours, Lorsque je vais tomber me relève toujours.
Toujours entre le monde et ma tristesse amère. Pour m'aider a monter je vois monter ma mère.
Ah 1 l'on ne revient pas de quelque horrible lieu. Et si tendre, et si mère, et si semblable à Dieu !
On ne vient que d'en haut, si prompte et si charmante, Apaiser son enfant dont l'àme se lamente.
Et je voudrais lui rendre aussi l'enfant vermeil La suivant au jardin sous l'ombre et le soleil.
Ou, couchée à ses pieds, sage petite fille, La regardant filer pour l'heureuse famille.
Je voudrais, tout un jour oubliant nos malheurs, La contempler vivante au milieu de ses fleurs !
Je voudrais, dans sa main qui travaille et qui donne, Pour ce pauvre qui passe aller puiser l'aumône.
Non, Seigneur ! sa beauté si touchante ici-bas, De votre paradis vous ne l'exilez pas !
Ce soutien des petits, cette grâce fervente Pour guider ses enfants si forte, si savante.
Vous l'avez rappelée où vos meilleiu-s enfants Respirent a. jamais de nos jours étouffants.
Mais moi je la voulais pour une longue vie Avec nous et par nous honorée et suivie,
Comme un astre éternel qui luit sans s'égarer, Que des astres naissants suivent pour s'éclairer.
Je voulais jour par jour, adorante et naïve,
Vous contempler. Seigneur ! dans cette clarté vive...
Elle a passé ! Depuis, mon sort tremble toujours. Et je n'ai plus de mère où s'attachent mes jours.
Les Sanglots
AH ! l'enfer est ici ; l'autre me fait moins peur ; Pourtant le purgatoire inquiète mon cœur.
On m'en a trop parlé })our que ce nom funeste Sur un si faible cœur ne serpente et ne reste ;
Et quand le flot des jours me défait fleur à fleur, Je vois le purgatoire au fond de ma pâleur.
S'ils ont dit vrai, c'est là qu'il faut aller s'éteindre, O Dieu de toute vie, avant de vous atteindre !
C'est là qu'il faut descendre et sans lune et sans jour, Sous le poids de la crainte et la croix de l'amour,
Pour entendre gémir les âmes condamnées,
Sans pouvoir dire " Allez, vous êtes pardonnées î ""
Sans pouvoir les tarir, ô douleur des douleurs ! Sentir filtrer partout les sanglots et les pleurs ;
Se heurter dans la nuit des cages cellulaires Que nulle aube ne teint de ses prunelles claires ;
Ne savoir où crier au Sauveur méconnu :
*' Hélas ! mon doux Sauveur, n'étiez-vous pas venu ? "
Ah! j'ai peur d'avoir peur, d'avoir froid ; je me cache Comme un oiseau tombé qui tremble qu'on l'attache.
Je rouvre tristement mes bras au souvenir... Mais c'est le purgatoire et je le sens venir !
C'est là que je me sens après le mort menée. Comme une esclave en faute au bout de sa journée,
Cachant sous ses deux mains son front pâle et flétri, Et marchant sur son coeur par la terre meurtri...
Ciel ! où m'en irai-je Sans pieds pour courir ?
Ciel ! où frapperai-je Sans clef pour ouvrir ?
Sous l'arrêt éternel repoussant ma prière, Jamais plus le soleil n'atteindra ma paupière
Pour l'essuyer du monde et des tableaux affreux Qui font baisser partout mes regards douloureux.
Plus de soleil ! Pourquoi ? Cette lumière aimée Aux méchants de la terre est pourtant allumée.
Sur un pauvre coupable a Téchafaud conduit, Comme un doux ; " Viens a moi ! " l'orbe s'épanche
et luit.
Plus de feu nulle part ! Plus d'oiseau dans l'espace 1 Plus d'Ave Maria dans la brise qui passe !
Au bord des lacs taris plus un roseau mouvant, Plus d'air pour soutenir un atome vivant !
Ces fmits que tout ingrat sent fondre sous sa lèvre, Ne feront plus couler leur fraîcheur dans ma fièvre ;
Et de mon cœur absent qui viendra m'oppresser J'amasserai les pleurs sans pouvoir les verser.
Ciel 1 où m'en irai-je Sans pieds pour courir ?
Ciel ! où frapperai-je Sans clef pour ouvrir ?
Plus de ces souvenirs qui m'emplissaient de larmes. Si vivants que toujours je vivrais de leurs charmes ;
Plus de famille au soir assise sur le seuil.
Pour bénir son sommeil chantant devant l'aïeul ;
Plus de timbre adoré dont la grâce invincible Eût forcé le néant a devenir sensible !
Plus de livres divins comme effeuillés des cieux, Concerts que tous mes sens écoutaient par mes yeux.
Ainsi, n'oser mourir quand on n'ose plus vivre, Ni chercher dans la mort un ami qui délivre !
O parents ! pourquoi donc vos fleurs sur nos berceaux, Si le ciel a maudit l'arbre et les arbrisseaux ?
Ciel ! où m'en irai-je Sans pieds pour courir ?
Ciel ! où frapperai-je Sans clef pour ouvrir ?
Sans la croix qui s'incline a. l'âme prosternée, Punie après la mort du malheur d'être née !
Mais quoi, dans cette mort qui se sent expirer, Si quelque cri lointain me disait d'espérer 1
Si dans ce ciel éteint quelque étoile pâlie Envoyait sa lueur a ma mélancolie !
Sous ces arceaux tendus d'ombre et de désespoir. Si des yeux inquiets s'allumaient pour me voir!
Ah ! ce serait ma mère intrépide et bénie. Descendant réclamer sa fille assez punie !
Oui, ce sera ma mère, ayant attendri Dieu, Qui viendra me sauver de cet horrible lieu
Et relever au vent de la jeune espérance
Son dernier fruit tombé, mordu par la souffrance.
Je sentirai ses bras si doux, si beaux, si forts, M'étreindre et m'enlever dans ses puissants efforts ;
Je sentirai couler dans mes naissantes ailes L'air pur qui fait monter les libres hirondelles.
Et ma mère, en fuyant pour ne plus revenir, M'emportera vivante à travers l'avenir 1
Mais avant de quitter les mortelles campagnes. Nous irons appeler des âmes pour compagnes ;
Au fond du champ funèbre où j'ai mis tant de fleurs. Nous abattre aux parfums qui sont nés de mes pleurs ;
Et nous aurons des voix, des transports et des flammes, Pour crier : " Venez-vous ! " à ces dolentes âmes.
"Venez-vous vers l*été qui fait tout refleurir, Où nous allons aimer sans pleurer, sans mourir !
" Venez, venez voir Dieu ! Nous sommes ses colombes, Jetez-lk vos linceuls, les cieux n'ont plus de tombes;
" Le sépulcre est rompu par l'éternel amour : Ma mère nous enfante à l'éternel séjour ! "
Un Nuit de mon Ame
PAR un rêve dont la flamme Eclairait mes yeux fermés, La nuit emporta mon âme Où dorment nos morts aimés.
Sous ma fervente lumière Le sol tressaille et se fend.
Et je ressaisis ma mère Qui renaît pour son enfant !
"Tu viens donc! " dit la chère ombre Dont la voix m'ouvre le cœur ; " Tu sais donc qu'en ce lieu sombre Tout spectre attend le bonheur !
Viens, ne crains pas leur silence Ni leurs yeux ouverts sans voir :
Le sommeil qui les balance N'a de vivant que l'espoir.
" L'espoir, ô ma bien-aimée, Sève qui remonte à Dieu, Vigne errante et parfumée Qui fleurit même en ce lieu j
L'espoir, cette étreinte immense Qui joint tous les univers, Ne sens-tu pas qu'il commence D'unir au moins nos revers ?
" Comme aux chaleurs d'une serre L'homme fait germer ses fleurs, Le trépas qui nous enserre Ici fait germer nos cœurs.
A travers le dernier voile Tendu sur l'autre avenir, Nous voyons la double étoile De l'aube et du souvenir.
** Que de sources éternelles Dans ces lointains toujours beaux !
Que d'arbres aux fleurs nouvelles Sur ces routes sans tombeaux 1 Vois ! que d'immortelles vies Te recevront avec moi !
Vois ! que de mères suivies D'enfants aimés comme toi !
" Sous une forme reprise Et qui nous ressemblera.
Avec un cri de surprise Chacun se reconnaîtra.
* Quoi, c'est lui ! c'est toi !
Retentira de partout, Et l'on proclamera belle La mort vivante et debout!
" Jette donc loin tes colères Contre d'innocents ingrats ; Le flambeau dont tu t'éclaires Te voit si tendre en mes bras !
MARCELINE DKSBORDES-VALMORE
Cesse d'essayer la haine, Faite pour la mépriser :
C'est perdre k river ta chaîne La force de la briser.
" Adieu, fille de mes larmes.
Revue k force d'amour !
Quand le temps rompra ses armes, Tu me suivras au grand jour.
A ton épreuve asservie, Va plaindre les plus souffrants, Et pour gagner l'autre vie Retourne avec les mourants."
L'ombre alors pressa ma lèvre D'un baiser lent et profond.
Qui d'une indicible fièvre Fait encor battre mon front.
Montez, mon humble courage Sous les insultes du sort :
J'irai plus haut que l'orage Dans les ailes de la mort !
IjCs Séparés
N'ÉCRIS pas! Je suis triste, et je voudrais
m'éteindre ; Les beaux étés, sans toi, c'est l'amour sans flambeau. J'ai refermé mes bras qui ne peuvent l'atteindre ; Et, frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau. N'écris pas 1
N'écris pas ! n'apprenons qu'à mourir k nous mêmes. Ne demande qu'a Dieu... qu'k toi si je t'aimais. Au fond de ton silence écouter que tu m'aimes,
POESIES POSTHUMES
C'est entendre le ciel sans y monter jamais. N'écris pas !
N'écris pas ! Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent. Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire. Une chère écriture est un portrait vivant. N'écris pas !
N'écris pas ces deux mots que je n'ose plus lire : Il semble que ta voix les répand sur mon cœur, Que je les vois briller k travers ton sourire ; 11 semble qu'un baiser les empreint sur mon cœur. N'écris pas !
Les Prisons et les Prières
PLEUREZ ! comptez les noms des bannis de la
France ; L'air manque à ces grands cœurs où brûle tant d'espoir ; Jetez la palme en deuil au pied de leur souffrance, Et passons : les geôliers seuls ont droit de les voir ! Passons : nos bras pieux sont sans force et sans armes ; Nous n'allons point traînant de fratricides vœux ; Mais, femmes, nous portons la prière et les larmes. Et Dieu, le Dieu du peuple, en demande pour eux. Voyez vers la prison glisser de saintes âmes. Salut ! vous qui cachez vos ailes ici-bas ! Sous vos manteaux mouillés et vos pâleurs de femmes, Que de cendre et de boue ont entravé vos pas ! Salut 1 vos yeux divins rougis de larmes vives Reviennent se noyer dans ce monde étouffant. Vous errez, comme alors, au Jardin des Olives ; Car le Christ est en peine et Judas triomphant
Oui, le Christ est en peine, il prévoit tant de crimes! Lui dont les bras cloués ont brisé tant de fers, Il revoit dans son sang nager tant de victimes. Qu'il veut mourir encor pour fermer les enfers ! Courez, doux orphelins, montez dans la balance, Priez pour les méchants qui vivent sans remords. Rachetez les forfaits des pleurs de l'innocence, Et dans un flot amer lavez nos pauvres morts ! Et nous, n'envoyons plus à des guerres impies Nos iîls adolescents et nos drapeaux vainqueurs. Avons-nous amassé nos pieuses charpies Pour les baigner du sang le plus pur de nos cœurs ! Pitié ! nous n'avons plus le temps des longues haines : Lahaineest basse et sombre; il fait jour! il fait jour j O France ! il faut aimer, il faut rompre les chaînes, Ton Dieu, le Dieu du peuple, a tant besoin d'amour I
Loin du Monde
ENTREZ, mes souvenirs, ouvrez ma solitude! Le monde m'a troublée ; elle aussi me fait peur. Que d'orages encore et que d'inquiétude Avant que son silence assoupisse mon coeur !
Je suis comme l'enfant qui cherche après sa mère, Qui crie, et qui s'arrête eflrayé de sa voix. J'ai de plus que l'enfant une mémoire amère : Dans son premier chagrin, lui, n'a pas d'autrefois.
Entrez, mes souvenirs, quand vous seriez en larmes. Car vous êtes mon père, et ma mère, et mes cieux ! Vos tristesses jamais ne reviennent sans charmes ; Je vous souris toujours en essuyant mes yeux
POESIES POSTHUMES
Revenez ! Vous aussi, rendez-moi vos sourires, Vos longs soleils, votre ombre, et vos vertes fraîcheurs, Où les anges riaient dans nos vierges délires. Où nos fronts s'allumaient sous de chastes rougeurs.
Dans vos flots ramenés quand mon cœur se replonge, O mes amours d'enfance ! ô mes jeunes amours ! Je vous revois couler comme l'eau dans un songe, O vous, dont les miroirs se ressemblent toujours !
Renoncement
PARDONNEZ-MOI, Seigneur, mon visage
attristé.
Vous qui l'aviez formé de sourire et de charmes ; Mais sous le front joyeux vous aviez mis les larmes, Et de vos dons. Seigneur, ce don seul m'est resté.
C'est le moins envié, c'est le meilleur peut-être. Je n'ai plus à mourir a mes liens de fleurs ; Ils vous sont tous rendus, cher auteur de mon être, Et je n'ai plus k moi que le sel de mes pleurs.
Les fleurs sont pour l'enfant ; le sel est pour la femme : Faites-en l'innocence et trempez-y mes jours. Seigneur ! quand tout ce sel aura lavé mon âme. Vous me rendrez un cœur pour vous aimer toujours !
Tous mes étonnements sont finis sur la terre. Tous mes adieux sont faits, l'âme est prête à jaillir Pour atteindre a ses fruits protégés de mystère Que la pudique mort a seule osé cueillir.
O Sauveur ! soyez tendre au moins a d'autres mères, Par amour pour la vôtre et par pitié pour nous ! Baptisez leurs enfants de nos larmes amères, Et relevez les miens tombés a vos genoux !
La Couronne effeuiiiée
J'IRAI, j'irai porter ma couronne effeuillée Au jardin de mon père où revit toute fleur ; J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée : Mon père a des secrets pour vaincre la douleur.
J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larmes : *' Regardez, j'ai souffert..." Il me regardera, Et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans
charmes.
Parce qu'il est mon père il me reconnaîtra.
Il dira : " C'est donc vous, chère âme désolée ! La terre manque-t-elle à vos pas égarés ? Chère âme, je suis Dieu : ne soyez plus troublée ; Voici votre maison, voici mon cœur, entrez ! "
O clémence I ô douceur ! ô saint refuge ! ô Père ! Votre enfant qui pleurait vous l'avez entendu ! Je vous obtiens déjà puisque je vous espère Et que vous possédez tout ce que j'ai perdu.
Vous ne rejetez pas la fleur qui n'est plus belle ; Ce crime de la terre au ciel est pardonné. Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle. Non d'avoir rien vendu, mais d'avoir tout donné.
POUR LES PETITS
L" Ecolier
Un tout petit enfant s'en allait à l'école. On avait dit : ** Allez ! . . . " 11 tâchait d'obéir ; Mais son livre était lourd, il ne pouvait courir. Il pleure, et suit des yeux une abeille qui vole.
*' Abeille, lui dit-il, voulez-vous me parler ? Moi, je vais à l'école : il faut apprendre a lire ; Mais le maître est tout noir, et je n'ose pas rire : Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre a voler ? " — " Non, dit-elle ; j'arrive et je suis très pressée. J'avais froid ; l'aquilon m'a longtemps oppressée ; Enfin, j'ai vu les fleurs, je redescends du ciel. Et je vais commencer mon doux rayon de miel. Voyez ! j'en ai déjà puisé dans quatre roses ; Avant une heure encor nous en aurons d'écloscs. Vite, vite a la ruche ! on ne rit pas toujours : C'est pour faire le miel qu'on nous rend les beaux jours."
Elle fuit et se perd sur la route embaumée. Le frais lilas sortait d'un vieux mur entr'ouvert ; Il saluait l'aurore, et l'aurore charmée Se montrait sans nuage et riait de l'hiver.
Une hirondelle passe : elle effleure la joue Du petit nonchalant qui s'attriste et qui joue ; Et dans l'air suspendue, en redoublant sa voix, Fait tressaillir l'écho qui dort au fond des bois.
" Oh ! bonjour î dit l'enfant, qui se souvenait d'elle ;
Je t'ai vue à l'automne ; oh ! bonjour, hirondelle !
Viens ! tu portais bonheur à ma maison, et moi
Je voudrais du bonheur. Veux-tu m'en donner, toi ?
Jouons." — " Je le voudrais, répond la voyageuse,
Car je respire à peine, et je me sens joyeuse.
Mais j'ai beaucoup d'amis qui doutent du printemps ;
Us rêveraient ma mort si je tardais longtemps.
Non, je ne puis jouer. Pour finir leur souffrance.
J'emporte un brin de mousse en signe d'espérance.
Nous allons relever nos palais dégarnis :
L'herbe croît, c'est l'instant des amours et des nids.
J'ai tout vu. Maintenant, fidèle messagère.
Je vais chercher mes sœurs, là-bas sur le chemin.
Ainsi que nous, enfant, la vie est passagère.
Il en faut profiter. Je me sauve... A demain !"
L'enfant reste muet, et, la tête baissée. Rêve et compte ses pas pour tromper son ennui, Quand le livre importun dont sa main est lassée, Rompt ses fragiles nœuds et tombe auprès de lui.
Un dogue l'observait du seuil de sa demeure ; Stentor, gardien sévère et prudent à la fois. De peur de l'effrayer retient sa grosse voix. Hélas ! peut-on crier contre un enfant qui pleure ? " Bon dogue, voulez-vous que je m'approche un peu ? Dit l'écolier plaintif. Je n'aime pas mon livre ; Voyez! ma main est rouge, il en est cause. Au jeu Rien ne fatigue, on rit ; et moi je voudrais vivre Sans aller k l'école, où l'on tremble toujours. Je m'en plains tous les soirs, et j'y vais tous les jours. J'en suis très mécontent. Je n'aime aucune affaire. Le sort des chiens me pjait, car ils n'ont rien à faire." xoo
POUR LES PETITS
— " Écolier ! voyez-vous ce laboureur aux champs? Eh bien ! ce laboureur, dit Stentor, c'est mon maître. Il est très vigilant ; je le suis plus, peut-être. Il dort la nuit, et moi j'écarte les méchants. J'éveille aussi ce bœuf qui, d'un pied lent, mais ferme, Va creuser les sillons quand je garde la ferme. Pour vous-même on travaille ; et, grâce à vos brebis. Votre mère, en chantant, vous file des habits. Par le travail tout plaît, tout s'unit, tout s'arrange. Allez donc à l'école ; allez, mon petit ange ! Les chiens ne lisent pas, mais la chaîne est pour eux : L'ignorance toujours mène à la servitude. L'homme est fin, l'homme est sage, il nous défend
l'étude ; Enfant, vous serez homme, et vous serez heureux ; Les chiens vous serviront." L'enfant l'écouta dire ; Et même il le baisa. Son livre était moins lourd. En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court. L'espoir d'être homme un jour lui ramène un sourire, A l'école, un peu tard, il arrive gaîment. Et dans le mois des fruits il lisait couramment.
V Oreiller d'une petite Fille
CHER petit oreiller, doux et chaud sous ma tête. Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi ! Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête, Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi !
Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère, Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir ; Ils ont toujourvS sommeil. O destinée amère ! Maman ! douce maman ! cela me fait gémir.
Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges Qui n'ont point d'oreiller, moi j'embrasse le mien. Seule, dans mon doux nid qu'a tes pieds tu m'arranges, Je te bénis, ma mère, et je touche le tien !
Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première De l'aube ; au rideau bleu c'est si gai de la voir 1 Je vais dire tout bas ma plus tendre prière : Donne encore un baiser, douce maman ! Bonsoir !