PAGES
Un Nouveau-né -------34
A Pauline Duchamhge - - - - - -37
VHtver - - ■ - - - - 39
Rêve d' une Femme ------- 40
Qu en avez-vous fait .----- 41
Un Billet de Femme 4*
A qui me /'a demanaé ------ 43
A celles qui pleurent -------44
Affliction 44
BOUQUETS ET PRIÈRES ( 1^^^) Ame et Jeunesse . - . - - - - 45
Ma Chambre - - 5°
Prière de Femme - - - - - - "5*-*
Croyance populaire. Prlire aux Innocents - - " 5 ^
Dieu pleure avec les Innocents - - - - - 5 3
Dors 54
Un Présage - -'- - - * " "55
A un jeune Homme - - • - " - "5°
Un Arc de Triomphe 57
Le Salut aux Morts 59
Le Dimanche du Rameaux 60
Dans la Rue 6z
Qui sera Roi 63
POÉSIES POSTHUMES ^/^6ô) Les Cloches et les Larmes - - - - - -65
Les Éclairs 66
Les Roses de Saadi 66
Dernière Entrevue - - - - " - -66
La Jeune Comédienne - - - - - - -06
La Soleil lointain - - - - * - '7^
Madame Emile de Cira rai n - - - - - 73
Cigale 74
TABLE Ixxv
PAGES Amour ^ divin Rôdeur - - - . - -'^5
A mon Fils - - - - - - - ."6
Rêve intermittent d^une Nuit triste - - - - 78
La Mère qui pleure - - - . . . »8z
L^ Ame errante -.-.... g.
Retour dant une Église - - - - - -8c
Quand je pense à ma Mère - - - - - - 86
Les Sanglots - - - - - - -88
Un Nuit de mon Ame - - - - - -92
Les Séparés --•-....g^^
Les Prisons et les Prières - - - - - - 95
Loin du Monde - - - - . - -96
Renoncement - - - - - . - "97
La Couronne effeuillée - - - - - -98
POUR LES PETITS L^Écolier ---.....gQ
L^ Oreiller d^ une petite Fille - - - - -ici
Pour endormir V Enfant - - - - . - 102
Dormeuse * - » - . - - -104
PREMIÈRES POÉSIES
La Promenade d' Automne
TE souvient-il, ô mon âme, ô ma vie.
D'un jour d'automne et pâle et languissant ? Il semblait dire un adieu gémissant Aux bois qu'il attristait de sa mélancolie. Les oiseaux dans les airs ne chantaient plus l'espoir ; Une froide rosée enveloppait leurs ailes, Et, rappelant au nid leurs compagnes fidèles. Sur des rameaux sans fleurs ils attendaient le soir.
Seule, je m'éloignais d'une fête bruyante. Je fuyais tes regards, je cherchais ma raison. Mais la langueur des champs, leur tristesse attrayante, A ma langueur secrète ajoutaient leur poison. Sans but et sans espoir suivant ma rêverie, Je portais au hasard un pas timide et lent. L'Amour m'enveloppa de ton ombre chérie, Et, malgré la saison, l'air me parut brûlant.
Je voulais, mais en vain, par un effort suprême, En me sauvant de toi, me sauver de moi-même. Mon œil voilé de pleurs, a la terre attaché. Par un charme invincible en fut comme arraché, A travers les brouillards, une image légère
Fit palpiter mon sein de tendresse et d'efîroi ; Le soleil reparait, l'environne, l'éclairé. Il entr'oiivre les cieux...Tu parus devant moi. Je n'osai te parler ; interdite, rêveuse. Enchaînée et soumise a ce trouble enchanteur, Je n'osai te parler : pourtant j'étais heureuse ; Je devinai ton âme, et j'entendis mon cœur.
Mais quand ta main pressa ma main tremblante. Quand un frisson léger fit tressaillir mon corps, Quand mon front se couvrit d'une rougeur brûlante,
Dieu ! qu'est-ce donc que je sentis alors ? J'oubliai de te fuir, j'oubliai de te craindre ; Pour la première fois ta bouche osa se plaindre, Ma douleur à la tienne osa se révéler. Et mon âme vers toi fut prête à s'exhaler ! Il m'en souvient ! T'en souvient-il, ma vie.
De ce tourment délicieux, De ces mots arrachés a ta mélancolie :
*' Ah ! si je souffre, on souffre aux cieux ! '*
Des bois nul autre aveu ne troubla le silence. Ce jour fut de nos jours le plus beau, le plus doux : Prêt a s'éteindre enfin il s'arrêta sur nous. Et sa fuite a mon cœur présagea ton absence !
L'âme du monde éclaira notre amour ; Je vis SCS derniers feux mourir sous un nuage ; Et dans nos cœurs brisés, désunis sans retour, Il n'en reste plus que l'image.
É/épe
J'ÉTAIS à toi peut-être avant de t'avoir vu. Ma vie, en se formant, fut promise a la tienne ;
PREMIÈRES POÉSIES
Ton nom m'en avertit par un trouble imprévu ; Ton âme s'y cachait pour éveiller la mienne. Je l'entendis un jour et je perdis Ja voix ; Je l'écoutai longtemps, j'oubliai de répondre ; Mon être avec le tien venait de se confondre : Je crus qu'on m'appelait pour la première fois.
Savais-tu ce prodige r Eh bien, sans te connaître, J'ai deviné par lui mon amant et mon maître, Et je le reconnus dans tes premiers accents, Quand tu vins éclairer mes beaux jours languissants. Ta voix me fit pâlir, et mes yeux se baissèrent. Dans un regard muet nos âmes s'embrassèrent ; Au fond de ce regard ton nom se révéla, Et sans le demander j'avais dit : *' Le voilk ! '*
Dès lors il ressaisit mon oreille étonnée ; Elle y devint soumise, elle y fut enchaînée. J'exprimais par lui seul mes plus doux sentiments ; Je l'unissais au mien pour signer mes serments. Je le lisais partout, ce nom rempli de charmes,
Et je versais des larmes.
D'un éloge enchanteur toujours environné, A mes yeux éblouis il s'offrait couronné. Je l'écrivais... bientôt je n'osai plus l'écrire, Et mon timide amour le changeait en sourire. Il me cherchait la nuit, il berçait mon sommeil. Il résonnait encore autour de mon réveil : Il errait dans mon souffle, et, lorsque je soupire, C'est lui qui me caresse et que mon cœur respire. Nom chéri ! nom charmant ! oracle de mon sort ! Hélas ! que tu me plais, que ta grâce me touche ! Tu m'annonças la vie, et, mêlé dans la moit, Comme un dernier baiser tu fermeras ma bouche.
Prière pour Lut
DIEU ! créez à sa vie un objet plein de charmes, Un voix qui réponde aux secrets de sa voix ! Donnez-lui du bonheur, Dieu! donnez-lui deslarnies ; Du bonheur de le voir j'ai pleuré tant de fois !
J'ai pleuré, mais ma voix se tait devant la sienne ; Mais tout ce qu'il m''apprend, lui seul l'ignorera ; Il ne dira jamais : '' Soyons heureux, sois mienne ! '* L'aimera-t-elle assez celle qui l'entendra?
Celle a qui sa présence ira porter la vie, Qui sentira son cœur l'atteindre et la chercher, Qui ne fuira jamais, bien qu'a jamais suivie. Et dont l'ombre k la sienne osera s'attacher?
Ils ne feront qu'un seul, et ces ombres heureuses Dans les clartés du soir se confondront toujours ; Ils ne sentiront pas d'entraves douloureuses Désenchaîner leurs nuits, désenchanter leurs jours !
Qu'il la trouve demain ! Qu'il m'oublie et l'adore ! Demain : a mon courage il reste peu d'instants. Pour une autre aujourd'hui je peux prier encore : Mais... Dieu! vous savez tout: vous savez s'il est temps !
JO Isolement
QUOI ! ce n'est plus pour lui, ce n'est plus pour
l'attendre.
Que je vois arriver ces jours longs et brûlants ? Ce n'est plus son amour que je cherche k pas lents ? Ce n'est plus cette voix si puissante, si tendre,
PREMIÈRES POÉSIES
Qui m'implore dans l'ombre, ou que je crois entendre ? Ce n'est plus rien ! Où donc est tout ce que j'aimais ? Que le monde est désert ! N'y laissa-t-ii personne ? Le temps s'arrête et dort; jamais l'heure ne sonne. Toujours vivre, toujours ! On ne meurt donc jamais ! Est-ce l'éternité qui pèse sur mon âme ? Interminable nuit, que tu couvres de Hamme ! Comme l'oiseau du soir qu'on n'entend plus gémir, Auprès des feux éteints que ne puis-je dormir ! Car ce n'est plus pour lui qu'en silence éveillée, La Muse qui me plaint, assise sur des fleurs, M'attire dans les bois, sous l'humide feuillée. Et répand sur mes vers des parfums et des pleurs. Il ne lit plus mes chants, il croit mon âme éteinte. Jamais son cœur guéri n'a soupçonné ma plainte ; Il n'a pas deviné ce qu'il m'a fait souffrir. Qu'importe qu'il l'apprenne! il ne peut me guérir. J'épargne à son orgueil la volupté cruelle De juger dans mes pleurs l'excès de m.on amour. Que devrais-je a mes cris ? Sa frayeur ? son retour ? Sa pitié?... C'est la mort que je veux avant elle. Tout est détruit : lui-même, il n'est plus le bonheur: Il brisa son image en déchirant mon cœur. Me rapporterait-il ma douce imprévoyance Et le prisme charmant de l'inexpérience .'' L'amour en s'envolant ne me l'a pas rendu : Ce qu'on donne a l'amour est a jamais perdu.
Souvenir
QUAND il pâlit un soir, et que sa voix tremblante S'éteignit tout à coup dans un mot commencé ; Quand ses yeux, soulevant leur paupière brûlante,
Me blessèrent d'un mal dont je le crus blessé ; Quand ses traits plus touchants, éclairés d'une flamme
Qui ne s'éteint jamais, S'imprimèrent vivants dans le fond de mon âme,
Il n'aimait pas, j'aimais !
Point d'Jdieu
VOUS, dont l'austérité condamne la tendresse. Vous, dont le froid printemps s'est perdu sans ivresse. Qui n'offrez "a l'amour que des yeux en courroux, Pardonnez-moi mes vers, ils ne sont pas pour vous.
Toi, dont l'âme, à la fois aimante et malheureuse, D'une âme qui t'entende appelle l'entretien, Si je puis rencontrer ta paupière rêveuse. Devine mon secret, devine... c'est le tien.
Presse alors sur ton cœur ces écrits pleins de larmes. Dis-toi : " Qu'elle a souffert, que je la plains, quel
sort ! " Mais d'un bien que j'attends si je goûte les charmes. Dis-toi : " Qu'elle est heureuse ! elle est calme, elle
dort."
Si je m'éveille, écoute ! une voix consolante Suivra, sans les troubler, tes pas silencieux, Et portera ces mots k ta douleur brûlante : "Viens! ne crains pas la mort, on aime dans les cieux!"
Les lieux Ramiers
D'OU venez-vous, couple triste et charmant? Rien parmi nous ne vous appelle encore ;
PREMIÈRES POÉSIES
Les jours d'avril n'ont qu'une pâle aurore, Et nul abri pour l'amoureux tourment ; Les blés frileux, cachant leurs fronts timides, Comme les fleurs tremblent au vent du nord. Le lierre seul couvre les murs humides. Et l'hirondelle est toujours loin du port.
Vous deux, chassés par le malheur sans doute Et consolés du malheur par l'amour, Pour échapper à quelque noir vautour, De l'Orient vous avez fui la route.
Au toit prochain, je vous entends gémir ; Ah ! vous souffrez... Je ne sais plus dormir ! Des vrais amants doux et discrets modèles. J'ai vos douleurs. Que n'ai-je aussi vos ailes ! Je volerais sur votre humble rempart ; l'ristes ramiers, j'irais, triste moi-même. En souvenir d'un malheureux que j'aime.
Du peu que j'ai vous offrir une part.
Il erre seul... et vous errez ensemble !
Dans vos baisers que votre exil est doux !
Le même sort vous frappe et vous rassemble ;
Oh ! que d'amants sont moins heureux que vous!
Venez tous deux, venez sur ma fenêtre
De votre soif étancher les ardeurs ;
Des cieux dorés o\\ l'amour vous fit naître.
Au toit du pauvre oubliez les splendeurs.
Que l'un de vous se hasarde à descendre !
Le plus hardi doit guider le plus tendre ;
D'un cœur qui bat d'amour et de frayeur.
Pour un moment qu'il détache son cœur 1
Voici du grain, voici de l'eau limpide.
Humble secours par mes mains répandu ;
Il soutiendra votre destin timide, Si tout un jour vous l'avez attendu !
Ainsi, mon Dieu, sur la route lointaine Semez vos dons a. mon cher voyageur !
Ne souffrez pas que quelque voix hautaine Sur son front pur appelle la rougeur. Que ma prière en tout lieu le devance ! Dieu ! que pas un ne le nomme étranger ! Aidez son cœur a porter notre absence, Et que parfois le temps lui soit léger !
Là Présage
OUI, je vais le revoir, je le sens, j*en suis sûre ! Mon front brûle et rougit, un charme est dans mes pleurs. Je veux parler, j'écoute et j'attends... doux augure! L'air est chargé d'espoir... il revient... je le jure, Car le frisson qu'il donne a fait fuir mes couleurs. Un songe en s'envolant l'a prédit. L'heure même A pris une autre voix pour m'annoncer le jour ; Et ce ramier dans l'air, ce présage que j'aime, Me ferait-il trembler s'il venait sans l'Amour?
De ce tribut toujours je payai sa présence. L'Amour, dans sa pitié, me prépare au bonheur :
Je n'ai plus froid de son absence ; Tient-il déjà mon cœur enfermé dans son cœur !
Et ce livre qui parle !... Ah 1 ne sais-je plus lire .^ Tous les mots confondus disent ensemble : " Il vient ! " Comme un enfant, je pleure et je me sens sourire : C'est ainsi qu'on espère. Amour, il m'en souvient ! Mais prends garde a ma vie, un instant fais-moi grâce !
PREMIÈRES POÉSIES
La lumière est trop vive en sortant de la nuit ; Laisse-moi lever sur ta trace ; Arrête le temps et le bruit.
Saule ému, taisez-vous ! Ruisseau, daignez vous taire ! Écoutez, calniez-vous, il ne tardera pas :
J'ai senti palpiter la terre, Comme au temps oïl mes pas me portaient sur ses pas.
Me voici sur la route, et j'ai fui la fenêtre ;
Trop de fleurs l'ombrageaient... Quoi! c'est encor
l'été !
Quoi! les champs sont en fleurs? Le monde est habité! Hier, c'est donc lui seul qui manquait à mon être ? Hier, pas un rayon n'éclairait mon ennui : Dieu!... l'été, la lumière et le ciel, c'est donc lui!
Oui, ma vie ! oui, tout rit a. deux âmes fidèles. Tu viens : l'été, l'amour, le ciel, tout est a moi ! Et je sens qu'il m'éclôt des ailes Pour m'élancer vers toi !
Pressentiment
UNE autre le verra, tendre et triste près d'elle, Vivre de ses regards, frissonner de sa voix, Lui demander la mort s'il la croit infidèle, Et, s'il se croit aimé, ce qu'il fut une fois ;
Ce qu'il est, quand mes yeux lui promettent mon âme, Quand le doute et l'espoir l'approchent de mon cœur ; Quand il cherche un serment dans mes baisers de flamme, Quand il ne doute plus, soumis par le bonheur.
Le bonheur s'enfuira, ses ailes sont rapides ; Un jour nous pleurerons, sans nous calmer le soir :
Cet adieu suspendu sur nos têtes timides, Il nous aura brisés du même déùcspoir.
Et comme moi, longtemps malheureux et fidèle, Quand il aura soufFert tout ce qu'il peut souifrir, Une autre le verra tendre et triste près d'elle : Mon Dieu ! que de pensers consolent de mourir !
Elégie
TOI que l'on plaint, toi que j'envie, Indigente de nos hameaux, Toi dont ce chêne aux vieux rameaux N'a pas vu commencer la vie ;
Toi qui n'attends plus des mortels Ni ton bonheur, ni ta souffrance ; Toi dont la dernière espérance S'incline aux rustiques autels ;
Toi que dans le fond des chaumières On appelle avant de mourir Pour aider une âme h souffrir Par ton exemple et tes prières ;
Oh ! donne-moi tes cheveux blancs, Ta marche pesante et courbée, Ta mémoire enfin absorbée, Tes vieux jours, tes pas chancelants, Tes yeux sans lumière, sans larmes.
Assoupis sous les doigts du temps, Miroirs ternis pour tous les charmes Et pour tous les feux du printemps !
Ce souffle qui t'anime à peine, Ce reste incertain de chaleur
PREMIÈRES POÉSIES
Et qui s'éteint de veine en veine, Comme il est éteint dans ton cœur !
Prends ma jeunesse et ses orages,
Mes cheveux libres et flottants ;
Prends mes vœux que l'on croit contents ;
Prends ces doux et trompeurs suffrages
Que ne goûtent plus mes douleurs ;
Ce triste éclat qui m'environne,
Et cette fragile couronne
Qu'on attache en vain sur mes pleurs î
Changeons d'âme et de destinée !
Prends, pour ton avenir d'un jour, Ma jeune saison condamnée Au désespoir d'un long amour !
Ah ! si cet échange eet possible, Que toi seule, a mes vœux sensible, Au Temps me présente pour toi :
Qu'il éteigne alors sous son aile Une image ardente et cruelle Qui brûle et s'attache sur moi !
Que ces flots, ces molles verdures, Ces frais bruissements des bois N'imitent plus, dans leur murmure, Les accents d'une seule voix !
Que pour moi, comme a ton oreille Que rien n'émeut, que rien n'éveille, Le souvenir n'ait point d'échos.
L'ombre du soir point de féeiie !
Que les ruisseaux de la prairie Ne me soient plus que des ruisseaux !
Que, semblable à la chrysalide.
Qui sous sa froide et sombre égide
Couve son destin radieux, Demain, sur des ailes de flamme, Comme l'insecte qui peint l'âme, J'étende mon vol vers les cieux !..,
Mais tu regagnes sans m'entendra Le sentier qui mène au vallon ; Insensible aux cris d'un cœur tendre, Comme aux soupirs de l'aquilon, Tu n'écoutes plus de la terre Le bruit, les plaintes, ni les chants ; Et, sur ton chemin solitaire.
Inutile même aux méchants Qui me suivent d'un pas agile, Toi, dans ces incultes séjours, Tu dérobes ton pied d'argile Aux pièges oîi tombent mes jours !
Suis ta route, vieille bergère ; En glanant l'aride fougère.
Debout encor sous ton fardeau, Sans craindre une voix importune.
Bientôt ta paisible infortune Cheminera sur mon tombeau.
Elégie
QUAND le fil de ma vie (hélas! il tient à peine!) Tombera du fuseau qui le retient encor ;
Quand ton nom, mêlé dans mon sort, Ne se nourrira plus de ma mourante haleine ; Quand une main fidèle aura senti ma main
Se refroidir sans lui répondre ; Quand mon dernier espoir, qu'un souffle va confondre,
PREMIERES POESIES
Ne trouvera plus ton chemin, Prends mon deuil : un pavot, une feuille d'absinthe. Quelques lilas d'avril, dont j'aimai tant la fleur ; l3urant tout un printemps qu'ils sèchent sur ton cœur ! Je t'en prie: un printemps! Cette espérance est sainte! J'ai souffert, et jamais d'importunes clameurs N'ont rappelé vers moi ton amitié distraite ; Va ! j'en veux à la mort qui sera moins discrète. Et je ne serai plus quand tu liras : " Je meurs." Porte en mon souvenir un parfum de tendresse : Si tout ne meurt en moi, j'irai le respirer. Sur l'arbre, où la colombe a caché son ivresse, Une feuille, au printemps, suffit pour l'attirer.
S'ils viennent demander pourquoi ta fantaisie De cette couleur sombre attriste un temps d'amour, Dis que c'est par amour que ton cœur l'a choisie ; Dis-leur qu'Amour est triste, ou le devient un jour; Que c'est un vœu d'enfance, une amitié première ; Oh ! dis-le sans froideur, car je t'écouterai ! Invente un doux symbole où je me cacherai : Cette ruse entre nous encor... c'est la dernière.
Dis qu'un jour, dont l'aurore avait eu bien des pleurs. Tu trouvas sans défense une abeille endormie ; Qu'elle se laissa prendre et devint ton amie ; Qu'elle oublia sa route a te chercher des fleurs. Dis qu'elle oublia tout sur tes pas égarée, Contente de brûler dans l'air choisi par toi. Sous cette ressemblance avec pudeur livrée, Dis-leur, si tu le peux, ton empire sur moi.
Dis que l'ayant blessée, innocemment peut-être, Pour te suivre elle fit des efforts superflus, Et qu'un soir accourant, sûr de la voir paraître,
Au milieu des parfums te ne la trouvas plus ; Que ta voix, tendre alors, ne fut pas entendue ; Que tu sentis sa trame arrachée "a tes jours ; Que tu pleuras sans honte une abeille perdue ; Car ce qui nous aima, nous le pleurons toujours I Qu'avant de renouer ta vie k d'autres chaînes, Tu détachas du sol, où j'avais dû mourir, Ces fleurs, et qu'à travers les plus brillantes scènes. De ton abeille encor le deuil vient t' attendrir.
Ils riront. Que t'importe ! x\h ! sans mélancolie, Reverras-tu des fleurs retourner la saison ? Leur miel, pour toi si doux, me devint un poison : Quand tu ne l'aimas plus, il fit mal à ma vie.
Enfin, l'été s'incline, et tout va pâlissant. Je n'ai plus devant moi qu'un rayon solitaire, Beau comme un soleil pur sur un front innocent ; Lk-bas... c'est ton regard : il retient a la terre !
Le Billet
JE sais lire, ô bonheur ! ô clarté ! je sais lire ! O paroles sans bruit qui consolent l'amour ! Sous mes regards émus cette lettre soupire. Et jusque dans moi-même elle éveille le jour !
Dans ces mots retrouvés ta voix est répandue. Cher absent, dont le cœur palpite devant moi : Oui, la feuille qui vole, en silence attendue. C'est ton cœur qui me cherche : il parle comme toi !
Je lis, j'entends le ciel ; car le ciel c'est toi-même ! Ainsi, lorsque la crainte enchaînait nos deux voix. Tes lèvres, sans parler, me disaient : *' Que je t'aime 1 " Et ma bouche muette ajoutait: *♦ Je te crois.''
PREMIERES POESIES
Prière
NE me fais pas mourir sous les glaces de l'âge, Toi qui formas mon cœur du feu pur de l'amour. Rappelle ton enfant du milieu de l'orage ; Dieu ! j'ai peur de la nuit. Que je m'envole au jour !
Après ce que j'aimai je ne veux pas m'éteindre ; Je ne veux pas mourir dans le deuil de sa mort. Que son souffle me cherche, attaché sur mon sort, Et défende au froid de m'atteindre !
Le Pardon
JE me meurs, je succombe au destin qui m'accable. De ce dernier moment veux-tu charmer l'horreur ? Viens encore une fois presser ta main coupable Sur mon cœur.
Quand il aura cessé de brûler et d'attendre, Tu ne sentiras pas de remords superflus ; Mais tu diras ; *' Ce cœur, qui pour moi fut si tendre, N'aime plus."
Vois l'amour qui s'enfuit de mon âme blessée, Contemple ton ouvrage et ne sens nul eifroi : La mort est dans mon sein, pourtant je suis glacée Moins que toi.
Prends ce cœur, prends ton bien ! L'amante qui t'adore N'eut jamais a t'offrir, hélas ! un autre don ; Mais en le déchirant, tu peux y lire encore Ton pardon.
LES PLEURS
La Vie et la Mort du Ramier
DE la colombe au bois c'est le ramier fidèle ; S'il vole sans repos, c'est qu'il vole auprès d'elle ; Il ne peut s'appuyer qu'au nid de ses amours, Car des ailes de feu l'y réchauffent toujours !
Laissez battre et brûler deux cœurs si bien ensemble ; Leur vie est un fil d'or qu'un nœud secret assemble, Il traverse le monde et ce qu'il fait souffrir : Ne le déliez pas ! Vous les feriez mourir !
Ils ne veulent a deux qu'un peu d'air, un peu d'ombre, Une place au ruisseau qui rafraîchit le cœur ; Seuls, entre ciel et terre, un nid suave et sombre. Pour s'entre-aider k vivre, ou cacher leur bonheur !
Quand vous ne verrez plus passer par ce rivage Cette blanche moitié de la colombe aux bois, N'allez pas croire au moins que l'un d'eux soit volage : Bien qu'ils aiment toujours, ils n'aiment qu'une fois !
Laissez-vous entraîner sur leurs traces perdues
Vers le nid, doux sépulcre alors silencieux,
Et vous y trouverez quatre ailes détendues
Sur deux cœurs mal éteints rallumés dans les cicux!
V Attente
QUAND je ne te vois pas, le tem])s m'accable, et
l'heure A je ne sais quel poids impossible "a porter ;
LES PLEURS
Je sens languir mon cœur, qui cherche a me quitter; Et ma tête se penche, et je souffre, et je pleure.
Quand ta voix saisissante atteint mon souvenir, Je tressaille, j'écoute... et j'espère immobile ; Et l'on dirait que Dieu touche un roseau débile ; Et moi, tout moi répond ; " Dieu 1 faites-le venir ! "
Quand sur tes traits charmants j'arrête ma pensée, Tous mes traits sont empreints de crainte et de bonheur ; J'ai froid dans mes cheveux, ma vie est oppressée. Et ton nom, tout à coup, s'échappe de mon cœur.
Quand c'est toi-même, enfin ! quand j'ai cessé
d'attendre.
Tremblante, je me sauve en te tendant les bras. Je n'ose te parler, et j'ai peur de t'entendre ; Mais tu cherches mon âme, et toi seul l'obtiendras !
Suis-je une sœur tardive à tes vœux accordée ? Es-tu l'ombre promise h mes timides pas .'* Mais je me sens frémir. Moi, ta sœur, quelle idée! Toi, mon frère ! . . . o terreur ! Dis que tu ne l'es pas !
Réveil
C'EST qu'ils parlaient de toi, quand loin du cercle
assise, Mon livre trop pesant tomba sur mes genoux ; C'est qu'ils me regardaient, quand mon âme indécise Osa braver ton nom que passait entre nous.
Et puis leurs voix riaient ! J'ai pu rester sans crainte.
On disait ton bonheur et tes belles amours.
A mon livre fermé moi je lisais toujours.
Car sur mon front baissé toute une âme était peinte !
Te voilà donc heureux ! Je sais donc tout prévoir! Je ne crains donc plus rien... rien, que de te revoir Heureux par tant d'objets, je respire moi-même ; Sur deux cœurs k la fois je n'ai plus à gémir ; Je dirai: " Quel bonheur ! ce n'est plus moi qu'il aime; D'autres ont pris mes pleurs. . . et je pourrai dormir ! " Reste a. ce doux éclat qui rayonne autour d'elles : Leur front se baigne encor dans l'air pur du matin.
Et je leur sais gré d'être belles, Si ces fleurs d'un moment consolent ton destin. Mais le voir ! ah ! c'est trop ! N'attends pas l'impossible !
Laisse au ruisseau désert son cours triste et paisible; Ne viens pas me surprendre, et, d'un regard glacé, Me défendre de vivre au moins dans le passé ! Ne viens pas dans mes traits qu'un tourment décolore,
Plus voilés, plus rêveurs encore, Oh ! ne viens pas compter, malgré moi découverts, Les pleurs que j'ai versés, les jours que j'ai soufferts ! Laisse-moi m'isoler dans l'oubli de mes peines ; D'un esclave qui dort ne heurte pas les chaînes. Si je dois au passé quelques éclairs heureux. Il est temps de mourir à ce qu'il eut d'affreux. Ne fais plus fermenter dans mon âme troublée Tous ces germes amers où s'éteint la raison ; Laisse tomber en paix une fleur accablée, Atteinte dans le cœur d'un tranquille poison.
Tu le sais, comme on voit un calme et frais breuvage
Tourner pendant l'orage.
Tu le sais, quand l'amour gronde et fait tant souflTrir, La douce humeur de l'àme est facile à s'aigrir. J'ai senti... (le dirai-je ? oui, s'accuser soi-même Est peut-être un besoin d'absoudre ce qu'on aime) x8
LES PLEURS
J'ai senti tout mon cœur s'élever contre toi ; J'ai supplié la mort d'éteindre ma mémoire ; Oui, j'ai haï ton nom ! oui, j'ai haï ta gloire ! Ah ! c'est que je t'aimais alors : pardonne-moi !
Tristesse
N'IRAI-JE plus courir dans l'enclos de ma mère? N'irai-je plus m'asseoir sur les tombes en fleurs ? D'où vient que des beaux ans la mémoire est amére? D'où vient qu'on aime tant une joie éphémère ? D'où vient que d'en parler ma voix se fond en pleurs?
C'est que, pour retourner à ces fraîches prémices, A ces fruits veloutés qui pendent au berceau, Prête à se replonger aux limpides calices De la source fuyante et des vierges délices. L'âme hésite à troubler la fange du ruisseau.
Quel efl^roi de ramper au fond de sa mémoire, D'ensanglanter son cœur aux dards qui l'ont blessé, De rapprendre un aifront que l'on crut effacé, Que le temps... que le ciel a dit de ne plus croire, Kt qui siffle aux lieux même où la flèche a passé !
Qui n'a senti son front rougir, brûler encore Sous le flambeau moqueur d'un amer souvenir ? Qui n'a pas un écho cruellement sonore, Jetant par intervalle un nom que l'àme abhorre. Et la fait s'envoler au fond de l'avenir ?
Vous aussi, ma natale, on vous a bien changée !
Quoi ! quand mon cœur remonte à vos gothiques tours,
Qu'il traverse, rêveur, notre absence affligée.
Il ne reconnaît plus la grâce négligée
Qui donnait tant de charme au maternel séjour !
Il voit rire un jardin sur l'étroit cimetière, Où la lune souvent me prenait à genoux ; L'ironie embaumée a remplacé la pierre Où j'allais, d'une tombe indigente héritière. Relire ma croyance au dernier rendez-vous !
Tristesse ! après longtemps revenir isolée, Rapporter de sa vie un compte douloureux, La renouer malade k quelque mausolée, Chercher un cœur a soi sous la croix violée, Et ne plus oser dire : '' Il est la ! " c'est affreux !
Mais cet enfant qui joue et qui dort sur la vie. Oui s'habille de Heurs, qui n'en sent pas l'effroi, Ce pauvre enfant heureux que personne n'envie, Qui, né pour le malheur, l'ignore et s'y confie, Je le regrette encor : cet entant, c'était moi.
Au livre de mon sort si je cherche un sourire. Dans sa blanche préface, oh ! je l'obtiens toujours A des mots commencés que je ne peux écrire, Éclatants d'innocence et charmants a. relire. Parmi les feuillets noirs où s'inscrivent mes jours !
Un bouquet de cerise, une pomme encor verte, C'étaient la des festins savourés jusqu'au cœur ! A tant de volupté l'âme neuve est ouverte. Quand l'âpre affliction, de miel encor couverte. N'a pas trempé nos sens d'une amère saveur !
Parmi les biens perdus dont je soupire encore, Quel nom portait la lîeur...la fleur d'un bleu si beau, Que je vis poindre au jour, puis frémir, puis éclore, Puis que je ne vis plus k la suivante aurore ? Ne devrait-elle pas renaître k mon tombeau ?
LES PLEURS
Douce église ! sans pompe, et sans culte et sans prêtre, Où je faisais dans l'air jouer ma faible voix, Où la ronce montait fière a chaque fenêtre, Près du Christ mutilé qui m'écoutait peut-être, N'irai-ja plus rêver du ciel comme autrefois ?
Oh ! n'a-t-on pas détruit cette vigne oubliée, Balançant au vieux mur son fragile réseau ? Comme l'aile d'un ange aimante et dépliée, L'humble pampre embrassait l'église humiliée De sa pâle verdure où tremblait un oiseau.
L'oiseau chantait, piquait le fruit mûr, et ses ailes Frappaient l'ogive sombre avec un bruit joyeux ; Et le soleil couchant dardait ses étincelles Aux vitraux rallumés de rougeâtres parcelles Qui me restaient longtemps ardentes dans les yeux.
Notre-Dame ! aujourd'hui belle et retentissante. Triste alors, quel secret m'avez-vous dit tout bas ? Et quand mon timbre pur remplaçait l'orgue absente. Pour répondre k l'écho de la nef gémissante, Mon frêle et doux ylve, ne l'écoutiez-vous pas ?
Et ne jamais revoir ce m.ur où la lumière Dessinait Dieu visible à ma jeune raison ! Ne plus mettre k ses pieds mon pain et ma prière ! Ne plus suivre mon ombre au bord de la rivière, Jusqu'au chaume enlierré que j'appelais maison !
Ni le puits solitaire, urne sourde et profonde, Crédule, où j'allais voir descendre le soleil. Qui faisait aux enfants un miroir de son onde. Elle est tarie... Hélas ! tout se tarit au monde ; Hélas ! la vie et l'onde ont un destin pareil 1
Ne plus passer devant l'école bourdonnante, Cage en fleurs où couvaient, où fermentaient nos jours, Où j'entendis, captive, une voix résonnante Et chère 1 k ma prison m'enlever frissonnante : Voix de mon père, ô voix 1 m'appelez-vous toujours ?
Où libre je pâlis de tendresse éperdue,
Où je crus voir le ciel descendre, et l'humble lieu
S'ouvrir ! Mon père au loin m'avait donc entendue!
Fière, en tenant sa main, je traversai la rue ;
Il la remplissait toute ; il ressemblait k Dieu !
Albertine ! et Ik bas flottait ta jeune tête Sous le calvaire en fleurs ; et c'était loin du soir ! Et ma voix bondissante avait dit : " Est-ce fête ? O joie! est-ce demain que Dieu passe et s'arrête?" Et tu m'avais crié : '* Tu vas voir ! tu vas voir ! '*
Oui ! c'était une fête, une heure parfumée ;
On moissonnait nos fleurs, on les jetait dans l'air ;
Albertine riait sous la pluie embaumée ;
Elle vivait encor ; j'étais encore aimée !
C'est un parfum de rose... il n'atteint pas l'hiver!
Du moins n'irai-je plus dans l'enclos de ma mère ? N'irai-je plus m'asseoir sur les tombes en fleurs ? D'où vient que des beaux ans la mémoire est amère? D'où vient qu'on aime tant une joie éphémère ? D'où vient que d'en parler ma voix se fond en pleurs ?
La Sincère
VEUX-TU l'acheter?
Mon cœur est k vendre.
LES PLEURS
Veux-tu l'acheter, Sans nous disputer ?
Dieu l'a fait d'aimant, Tu le feras tendre ; Dieu l'a fait d'aimant Pour un seul amant 1
Moi, j'en fais le prix ; Veux-tu le connaître ?
Moi, j'en fais le prix ; N'en sois pas surpris.
As-tu tout le tien ?
Donne ! et sois mon maître.
As-tu tout le tien, Pour payer le mien ?
S'il n'est plus à toi, Je n'ai qu'une envie ; S'il n'est plus à toi.
Tout est dit pour moi.
Le mien glissera.
Fermé dans la vie ; Le mien glissera.
Et Dieu seul l'aura !
Car, pour nos amours, La vie est rapide ; Car, pour nos amours, Elle a peu de jours.
L'âme doit courir Comme une eau limpide ; L'âme doit courir, Aimer ! et mourir.
La Dernière Fleur
QUE ton cœur prenne ma défense, Passant de mon dernier séjour !
Je mourus sans rendre une offense :
Mon sort fut une longue enfance, Et ma pensée un long amour 1
Sur moi lentement éveillée, Femme, je n'ai pas fui mon sort ; Et sous mes larmes effeuillée.
Dans mes doux sentiments raillée, Je pleurais, et j'aimais encor !
Auprès de cette cendre éteinte Demeure un instant par pitié !
Sous l'urne tiède et sans empreinte, Que je rêve un moment la plainte De l'amour ou de l'amitié.
Car on dit que longtemps encore L'âme retourne au monument.
Glissant du ciel a chaque aurore, Pour épier ce qu'elle adore...
Et que parfois c'est vainement !
Si l'attente, effroi de ma vie.
Doit aussi tourmenter ma mort.
Si pas un cœur ne m'a suivie.
Parle-moi, toi ! je t'en supplie ; Dis mon nom et pleure mon sort.
Bon passant ! si ta voix est tendre.
Jamais je n'oublierai ta voix.
Parle-moi! guéris-moi d'attendre; Dis mon nom : je croirai l'entendre Comme on me l'a dit une fois 1
LES PLEURS
Si tu vois une fleur sauvage Croître et trembler sur mon tombeau, Cueille a la mort son pâle hommage ; Emporte cette frêle image D'un être plus aimant que beau.
Prends-moi, sous ce fragile emblème, Comme un talisman pour tes jours ; S'il recèle un peu de moi-même, Cache-le sur un cœur qui t'aime ; Et ce cœur t'aimera toujours 1
Jamais une main qui sépare N'osera s'étendre entre vous ; L'amour ne sera plus avare ; Et si tout l'enfer ne t'égare.
Toi ! tu ne seras point jaloux !
J'ai porté bonheur sur la terre
A ceux qui pleuraient devant moi :
Une larme est un saint mystère.
Va ! de ta pitié solitaire
Cette fleur m'acquitte envers toi I
La Mémoire
TAIS-TOI, ma sœur ! le passé brûle.
Son nom, c'est lui ; ne le dis plus : Se reprendre k des biens perdus, C'est marcher au flot qui recule.
Empreint d'une ardente douceur, A peine effleure-t-il ma bouche, Comme une flamme qui me touche, Ce nom brûle... Tais-toi, ma sœur !
Femme, tu vois un cœur de femme Au fond de nos yeux consternés, Lorsqu'à s'éteindre condamnés, Trop de fièvre en usa la flamme.
Au mal qui fait longtemps souffrir, Crois-moi, l'homme est plus inflexible ; Il nous défend d'être sensible, Il ne défend pas d'en mourir !
Ce qu'il sait de science amère Pour mentir à son propre amour ; Ce qu'il peut inventer un jour Contre son idole éphémère ; Ce que j'ai ressenti tout bas De sa haine... ou de son délire, Tout haut je ne veux pas le dire, Pour que Dieu ne me venge pas !
Car j'ai Ta comme une prière Qui pleure pour lui nuit et jour ; C'est la charité dans l'amour, Ou c'est sa parole première.
Qu'elle enfermait d'âme et de foi, Sa voix jeune et si tôt parjure !
J'en parle k Dieu sans son injure.
Pour que Dieu l'aime autant que moi.
Je garde au cœur la fraîche empreinte De ce qu'il fut dans sa candeur :
Et, quand Dieu pèsera mon cœur, Crois-tu qu'il en brise l'étreinte ?
Lui n'est })lus lui, même à ses yeux ; D'autres n'ont que son faux hommage :
Je le plains, mais sa belle image, Je ne la lui rendrai qu'aux cieux 1
LES PLEURS
U Impossible
QUI me rendra ces jours où la vie a des ailes Et vole, vole ainsi que l'alouette aux cieux, Lorsque tant de clarté passe devant ses yeux, Qu'elle tombe éblouie au fond des fleurs, de celles Qui parfument son nid, son âme, son sommeil, Et lustrent son plumage ardé par le soleil 1
Ciel ! un de ces fils d'or pour ourdir ma journée, Un débris de ce prisme aux brillantes couleurs ! Au fond de ces beaux jours et de ces belles fleurs, Un rêve où je sois libre, enfant, à peine née !
Quand l'amour de ma mère était mon avenir ; Quand on ne mourait pas encor dans ma famille ; Quand tout vivait pour moi, vaine petite fille ; Quand vivre était le ciel, ou s'en ressouvenir !
Quand j'aimais sans savoir ce que j'aimais, quand
l'âme Me palpitait heureuse, et de quoi ? Je ne sais ; Quand toute la nature était parfum et flamme, Quand mes deux bras s'ouvraient devant ces jours...
passés !
A M. Alphonse de Lamartine
Réponse
TRISTE et morne sur le rivage Où l'espoir oublia mes jours, J'enviais k l'oiseau sauvage Les cris qu'il pousse dans l'orage Et que je renferme toujours !
Mx\RCELINE DESBORDES-VALMORE
Et quand l'eau s'enfuyait, semée De tant d'heures, de tant de mois, Sous ma voile sombre et fermée, D'une vie autrefois aimée Je ne traînais plus que le poids.
J'osais, au fond de ma misère, Rêvant sous mes genoux plies.
Sans haleine pour ma prière, Murmurer a Dieu : " Dieu, mon père !
Mon père ! vous nous oubliez !
"Vous ne donnez repos ni trêve.
Ni calme à notre errant esquif.
Tantôt échoué sur la grève, Tantôt emporté comme un rêve, Perdu dans l'orage ou captif !
*< Partout où le malheur l'égaré, Une mère a peur de mourir ; J'ai peur : j'ose nonmier barbare Le destin mobile et bizarre Qui fit mes enfants pour souffrir !
" Qui prendra la rame affligée.
Quand la barque sans mouvement.
De mon faible poids allégée.
Leur paraîtra vide, changée, Et sur un plus morne élément ?
** Sans char, sans prêtre, au cimetière Leur piété me conduira ; Puis, d'un peu de buis ou de lierre, Doux monument de sa prière, Le plus tendre me couvrira!..."
LES PLEURS
Tout passe ! Et je vis disparaître L'orage avec l'oiseau plongeur ; Et sur mon étroite fenêtre La lune, qui venait de naître, Répandit sa douce blancheur.
J'étendis mes bras devant elle, Comme pour atteindre un ami Dont le pas, vivant et fidèle, Tout à coup au coeur se révèle Sur le seuil longtemps endormi.
Je ne sais quelle voix puissante Retint mon souffle suspendu ; Voix d'en haut, brise ravissante.
Qui me relevait languissante, Comme si Dieu m'eût répondu !
Mais pour trop d'espoir affaiblie, Et voilant mes pleurs sous ma main.
J'ai dit dans ma mélancolie :
*' Lorsque tout m'ignore ou m'oublie.
Quel ange est donc sur mon chemm ? '
C'était vous ! J'entendis des ailes Battre au milieu d'un ciel plus doux ; Et sur le sentier d'étincelles Que formaient d'ardentes parcelles, L'ange qui venait, c'était vous!
Oui, du haut de son vol sublime, Lamartine jetait mon nom.
Comme d'une invisible cime, A la barque, au bord de l'abîme.
Le ciel ému jette un rayon !
MARCELINE DESBORDïïS-VALMORE
Doux comme une voix qui pardonne, Depuis que ton souffle a passé Sur mon front pâle et sans couronne, Une sainte pitié résonne Autour de mon sort délaissé !
Jamais, dans son errante alarme, La Pèri^ pour porter aux cieux.
Ne puisa de plus humble larme Que le pleur, plein d'un triste charme. Dont tes chants ont mouillé mes yeux !
Mais dans ces chants que ma mémoire Et mon cœur s'apprennent tout bas, Doux k lire, plus doux à croire.
Oh ! n'as-tu pas dit le mot gloire ? Et ce mot, je ne l'entends pas.
Car je suis une faible femme.
Je n'ai su qu'aimer et souffrir ; Ma pauvre lyre, c'est mon âme, Et toi seul découvres la flamme D'une lampe qui va mourir.
Devant tes hymnes de poète.
D'ange, hélas ! et d'homme à la fois, Cette lyre inculte, incomplète.
Longtemps détendue et muette.
Ose à peine prendre une voix.
Je suis l'indigente glaneuse Qui d'un peu d'épis oubliés A paré sa gerbe épineuse.
Quand ta charité lumineuse Verse du blé pur à mes pieds.
LES PLEURS
Oui ! toi seul auras dit ; "Vit-elle ? " Tant mon nom est mort avant moi !
Et, sur ma tombe, l'hirondelle Frappera seule d'un coup d'aile L'air harmonieux comme toi !
Mais toi, dont la gloire est entière Sous sa belle égide de fleurs, Poète ! au bord de ta paupière, Dis vrai : sa puissante lumière A-t-elle arrêté bien des pleurs ?
PAUVRES FLEURS
j4vant Toi
L'ANNÉE avait trois fois noué mon humble trame Et modelé ma forme en y broyant ses fleurs, Et trois fois de ma mère acquitté les douleurs, Quand le flanc de la tienne éclata; ma jeune âme Eut dès lors sa promise et l'attira toujours, Toujours... tant qu'a la fin elle entra dans mes jours. Et lorsqu'à ton insu tu venais vers ma vie, J'inventais par le monde un chemin jusqu'à toi ; C'était loin ; mais l'étoile allait, cherchait pour moi. Et me frayait la terre où tu m'avais suivie, Où tu me reconnus d'autre part, oui, des cieux ; Moi de même : il restait tant de ciel dans tes yeux !
Comme le rossignol qui meurt de mélodie Souffle sur son enfant sa tendre maladie, Morte d'aimer, ma mère, à son regard d'adieu, Me raconta son âme et me souffla son Dieu. Triste de me quitter, cette mère charmante, Me léguant a regret la flamme qui tourmente. Jeune, a son jeune enfant tendit longtemps sa main, Comme pour le sauver par le même chemin. Et je restai longtemps, longtemps, sans la comprendre, Et longtemps a })leurer son secret sans l'apprendre, A pleurer de sa mort le mystère inconnu, Le portant tout scellé dans mon cœur ingénu, Ce cœur signé d'amour comme sa tendre proie. Où pas un chant mortel n'éveillait une joie.
PAUVRES FLEURS
On eût dit, k sentir ses faibles battements, Une montre cachée où s'arrêtait le temps; On eût dit qu'a plaisir il se retint de vivre. Comme un enfant dormeur qui n'ouvre pas son livre, Je ne voulais rien lire à mon sort, j'attendais ; Et tous les jours levés sur moi, je les perdais. Par ma ceinture noire à la terre arrêtée, Ma mère était partie et tout m'avait quittée : Le monde était trop grand, trop défait, trop désert ; Une voix seule éteinte en chanoeait le concert : Je voulais me sauver de ses dures contraintes, J'avais peur de ses lois, de ses morts, de ses craintes, Et ne sachant où fuir ses échos durs et froids. Je me prenais tout haut k chanter mes effrois !
Mais quand tu dis : "Je viens ! " quelle cloche de fête Fit bondir le sommeil attardé sur ma tête ; Quelle rapide étreinte attacha notre sort. Pour entre-ailer nos jours d'un fraternel essor ! Ma vie, elle avait froid, s'alluma dans la tienne, Et ma vie a brillé, comme on voit au soleil Se dresser une fleur sans que rien la soutienne, Rien qu'un baiser de l'air, rien qu'un rayon vermeil, Un rayon curieux, altéré de mystère, Cherchant sa fleur d'exil attachée k la terre ; Et si tu descendis de si haut pour me voir, C'est que je t'attendais k genoux, mon espoir !
Aussi, dès qu'en entier ton âme m'eut saisie.
Tu fus ma piété ! mon ciel ! ma poésie !
Aussi, sans te parler, je te nomme souvent
Mon frère devant Dieu! mon âme! ou mon enfant!
Tu ne sauras jamais, comme je sais moi-même,
A quelle profondeur je t'atteins et je t'aime !
Tu serais par la mort arraché de mes vœux, Que pour te ressaisir mon àme aurait des yeux, Des lueurs, des accents, des larmes, des prières ! Qui forceraient la mort à rouvrir tes paupières ! Je sais de quels frissons ta mère a dû frémir Sur tes sommeils d'enfant: moi, je t'ai vu dormir...
Toi, ne sois pas jaloux! Quand tu me vois penchée, Quand tu me vois me taire, et te craindre et souffrir, C'est que l'amour m'accable. Oh ! si j'en dois mourir, Attends: je veux savoir si, quand tu m'as cherchée. Tu t'es dit : *' Voici l'âme où j'attache mon sort Et que j'épouserai dans la vie ou la mort." Oh 1 je veux le savoir. Oh ! l'as-tu dit ?... Pardonne! On est étrange, on veut échanger ce qu'on donne. Ainsi, pour m'acquitter de ton regard a toi. Je voudrais être un monde et te dire : "Prends-moi! " Née avant toi... Douleur! tu le verrais peut-être, Si je vivais trop tard. Ne le fais point paraître. Ne dis pas que l'Amour sait compter, trompe-moi: Je m'en ressouviendrai pour mourir avant toi !
Un Nouveau-né
A Hippohjie
BIEN venu, mon enfant, mon jeune, mon doux hôte! Depuis une heure au monde ! Oh ! que je t'attendais ! Que j'achetais ta vie! hélas! Est-ce ta faute! Oh ! non, ce n'est pas toi qu'en pleurant je grondais.
Toi, ne souffrais-tu pas même avant que de naître? Ne m'as-tu pas aidée cniin "a nous connaître ? Oui, tu souffrais aussi, ])etitc ombre de moi, Enfant né de ma vie où je reste pour toi !
PAUVRES FLEURS
Du jour, par mes regards, je t'allumai la flamme ; La nuit, je descendais au fond de ta prison. Des mauvais souvenirs te sauvant le poison, J'aurais voulu te faire un ciel de ma pauvre âme ; J'aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau. Pour imbiber ton cœur de sa grâce profonde. Et pour faire couler un peu de son flambeau Sur ta raison aveugle à ton entrée au monde !
Ne va pas l'oublier ; je t'ai parlé de Dieu ;
Je t'ai fait de prière, enfant ! de tendres larmes ;
J'ai formé ton oreille aux échos du saint lieu ;
Je t'ai caché vivant à toutes nos alarmes,
Et j'allais au soleil couchant sécher mes pleurs,
Pour te rendre suave et pur comme les Heurs ;
Ou dans les roseaux verts je t'emportais pensive,
Pour t'abreuver du bruit de quelque source vive.
Qui, m'ouvrant son cristal comme à l'oiseau plongeur.
Sur notre double fièvre épanchait sa fraîcheur.
Souviens-toi que souvent, seuls au fond d'une église, Nous regardions longtemps les anges aux fronts blancs. Que je t'y promenais invisible, â pas lents. Modelant leurs beaux traits sur ta forme indécise. J'ai bien fait! nul enfant n'a rapporté des cieux Tant de ciel inondant sa profonde paupière, Et Ton n'a vu jamais, d'un front si gracieux Jaillir tant de rayons de vie et de lumière. Qu'un si petit visage enferme de portraits! De tout ce que j'aimai tu m'offres quelques traits : Que d'anges envolés sans pouvoir les décrire. Dans ton sourire errant reviennent me sourire !
Et je l'avais prédit, quand je sentais ton cœur Éclore et battre faible à mon flanc créateur,
Quand mes heures veillaient autour de ta défense, L)ans mon humble abandon qui m'eût fait une offense? Tout, c'était toi ! Mes yeux enfermés sous ma main N'ont appelé personne en ce monde inhumain, Personne! pour calmer, pour soutenir ma tête Et dérober mon fruit au vent de la tempête. Oh! mais, lorsqu'en ton nom je regardais les cieux. Ton sourire passait dans les pleurs de mes yeux: Dieu se montrait au loin sous cette ondée amère, Dieu dans ma pauvreté me laissait être mère. Et j'envoyais à Dieu mes baisers ou mes cris. Les doux cris d'une femme a qui Dieu donne un fils.
Ton berceau, vide encor, peuplait ma solitude ; Un ange respirait par moi sa nuit, son jour ; Je couvais son destin, j'en étais le séjour!... On ne meurt pas d'orgueil et de sollicitude 1
Aussi j'ai cru tomber faible sur mes genoux Quand on me leva seule et comme trop légère, Cherchant les poids aimé d'une tête si chère ; Car si près que tu sois l'air circule entre nous... D'hier nous sommes deux ! Le souffle de ta bouche 8e mêle k chaque souffle étranger qui te touche. Et je pleure et... Pardon, mon jeune bien venu. Au monde pour moi seule et du monde inconnu !
Adieu 1 je ne suis plus l'heureuse chrysalide Où l'âme de mon âme a ])alpité neuf mois ; Mais à ta frêle fleur si j'ai servi d'égide. Homme un jour, reviens-y t'appuyer quelquefois. Je suis ta mère : un nœud nous a tenus ensemble ; C'est l'aimant divisé que l'aimant cherchera ; La terre ne rompt pas ce que le ciel assemble: Dans la vie, hors la vie, il nous réunira !
PAUVRES FLEURS
j4 Pauline Duchamhge
EN ce temps-là je montais dans ta chambre Causer une heure, et pleurer, et chanter ; Car nous chantions pour étourdir décembre, Et puis nos pleurs coulaient de nous quitter.
Je te cherchais, comme par la campagne Quelque hirondelle, échappée aux autans, Monte rapide au toit d'une compagne Lui raconter ses secrets palpitans.
Tout ce qui tient dans un sort d'hirondelle ; L'orage en haut, la moisson sans chaleui. Un nid qui tombe, un message infidèle, Un rendez-vous brisé par l'oiGcleur,
Nous dibions tout, l'une a l'autre sincère ; Larme pour larme et le cœur dans le cœur. Si le bonheur est de croire, o ma chère, Qu'un toit si simple abrita de bonheur !
Et d'oii venaient nos plaintes racontées. Nos chants furtifs entravés de longs pleurs. Nos peurs d'enfants gravement écoutées?
C'est que notre âge avait toutes ses fleurs !
Qui regardait sous mon aile blessée Le dard... celui qui me fait mal encor ? Qui doucement essuyait ma pensée Du rêve amer qui fait aimer la niort .''
Connue aujourd'hui, c'était toi, mon autre âme,
Lueur vivante éclairant mon chemin,
Ange gardien sous ton voile de femme
A qui Dieu dit : *' Tenez-la par la main ! "
O jours d'hier ! 6 jeunesse envolée Avant notre âme, autre oiseau gémissant, Ouvrant à Dieu son aile d'exilée Rougie au plomb qu'on lui tire en passant!
Posée à peine aux lieux oïl sonne l'heure, Sais-tu quel seuil mon pied triste a tenté ? Tout seuil de Christ où chaque âme qui pleure, A droit d'asile et d'hospitalité.
Le front baigné de soleil ou de bise, fc)ans droit ni place au banquet étranger, Je me sauvais dans les bras d'une église, Seuls bras ouverts au malheur passager.
J'allais suspendre une heure à ces vieux dômes Où Dieu s'enferme et dit a tous : " Entrez ! " Où le plain-chant des sonores fantômes Crie en tous temps: "Frères, quand vous voudrez!"
J'allais verser nos humbles harmonies Sur le sommeil étouffé des prisons, Berçant, calmant les acres insomnies.
Avec l'amour qui bat dans tes chansons.
J'étais, je suis la voyageuse encore.
Lasse d'absence et de tous les séjours. Que de ta chambre indigente et sonore L'écho tourmente et rappelle toujours.
Mon sort lancé vers l'étoile inconnue Serrait sa chaîne à chaque mou\ement ; Mes yeux rêveurs et mouillés sous la nue A ton rideau retournaient tristement.
Charme aimanté ! lampe qui se consume ! Cœur oppressé de chant mélodieux !
PAUVRES FLEURS
Oh ! sous ta cendre où l'ange se rallume, M'attendras-tu pour nous enfuir aux cieux?
J'irai te prendre, attends ' pauvre et chérie, Dernier rellet de mon lointain doré ; Replie encor ton aile endolorie ; Toi, si tu meurs, je crois que je mourrai !
VHiver
NON, ce n'est pas l'été, dans le jardin qui brille, Où tu t'aimes de vivre, où tu ris, cœur d'enfant ! Où tu vas demander à quelque jeune fille Son bouquet frais comme elle et que rien ne défend ;
Ce n'est pas aux feux blancs de l'aube qui t'éveille, Qui rouvre a ta pensée un lumineux chemin, Quand tu crois, aux parlums retrouvés de la veille, Saisir déjà l'objet qui t'a dit : " A demain 1"
Non ! ce n'est pas le jour, sous le soleil d'où tombent Les roses, les senteurs, les splendides clartés. Les terrestres amours qui naissent et succombent. Que tu dois me rêver pleurante a tes côtés :
C'est l'hiver, c'est le soir, près d'un feu dont la flamme Eclaire le passé dans le tond de ton âme. Au milieu du sommeil qui ])lane autour de toi Une forme s'élève ; elle est pâle ; c'eit moi !
C'est moi qui viens poser mon nom sur ta pensée. Sur ton cœur étonné de me revoir encor. Triste, comme on est triste, a-t-on dit, dans la mort, A se voir poursuivi par quelque âme blessée. Vous chuchotant tout bas ce qu'elle a dû souffrir. Qui passe et dit : *' C'est vous qui m'avez fait mourir !'*
Rêve d^ une Femme
VEUX-TU recommencer la vie.
Femme, dont le front va pâlir ?
Veux-tu l'enfance, encor suivie D'anges enfants pojr l'embellir?
Veux-tu les baisers de ta mère, Echauiîant tes jours au berceau ?
— *' Quoi ? mon doux Eden épliémère ?
Oh ! oui, mon Dieu ! c'était si beau ! "
Sous la paternelle puissance
Veux-tu reprendre un calme essor,
Et dans des parfums d'innocence
Laisser épanouir ton sort ?
Veux-tu remonter le bel âge.
L'aile au vent comme un jeune oiseau ?
— "Pourvu qu'il dure davantage,
Oh ! oui, mon Dieu ! c'était si beau ! "
Veux-tu rapprendre l'ignorance
Dans un livre à peine entr' ouvert ?
Veux-tu ta plus vierge espérance,
Oublieuse aussi de l'hiver r
Tes frais chemins et tes colombes
Les veux-tu jeunes comme toi ?
— *' Si mes chemins n'ont plus de tombes,
Oh ! oui, mon Dieu ! rendez-les moi ! "
Reprends-donc de ta destinée L'encens, la musique, les ikurs !
Et reviens, d'année en année, Ai^emps qui change tout en pleurs ; Va retrouver l'amour, le même !
Lampe orageuse, a!lunie-toi !
PAUVRES FLEURS
— «Retourner au monde où l'on aime?,,, O mon Sauveur ! ételi^nez-nioi ! "
Qyen avez- vous fait P
VOUS aviez mon cœur.
Moi, j'avais le vôtre; Un cœur pour un cœur.
Bonheur pour bonheur !
Le votre est rendu, Je n'en ai plus d'autre:
Le votre est rendu, Le mien est perdu !
La feuille et la fleur Et le fruit lui-même, La feuille et la fleur, L'encens, la couleur,
Qu'en avez-YOUs fait.
Mon maitre suprême ?
Qu'en avez-vous fait, De ce doux bienfait ?
Comme un pauvre enfant Quitté par sa mère, Comme un pauvre enfant Que rien ne détend,
Vous me laissez la Dans ma vie amère, Vous me laissez la, Et Dieu voit cela !
Savez-vous qu'un jour L'homme est seul au monde ?
Savez-vous qu'un jour Il revolt l'Amour?
Vous appellerez,
Sans qu'on vous réponde.
Vous appellerez,
Et vous songerez !...
Vous viendrez rêvant Sonner à ma porte, Ami comme avant, Vous viendrez rêvant,
Et l'on vous dira :
"Personne!... elle e.st morte.'* On vous le dira.
Mais, qui vous plaindra ?
Un Billet de Femme
PUISQUE c'est toi qui veux nouer encore
Notre lien, Puisque c'est toi dont le regret m'implore.
Ecoute bien :
Les longs serments, rêves trempes de charmes,
Ecrits et lus, Comme Dieu veut qu'ils soient payés de larmes,
N'en écris plus !
Puisque la plaine, après l'ombre ou l'orage. Rit au soleil,
PAUVRES FLEURS
Séchons nos yeux et reprenons courage,
Le front vermeil.
Ta voix, c'est vrai ! se lève encor chérie
Sur mon chemin ; Mais ne dis plus : " A toujours ! " je t'en prie
Dis : '* A demain ! "
Nos jours lointains glissés purs et suaves,
Nos jours en fleurs ; Nos jours blessés dans l'anneau des esclaves,
Pesants de pleurs ; De ces tableaux dont la raison soupire
Otons nos yeux, Comme l'enfant qui s'oublie et respire,
La vue aux cieux !
Si c'est ainsi qu'une seconde vie
Peut se rouvrir, Pour s'écouler sous une autre asservie,
Sans trop souffrir.
Par ce billet, parole de mon âme,
Qui va vers toi.
Ce soir, où veille et te rêve une femme,
Viens ! et prends-moi 1
A qui me t^a demandé
QUOI ! vous voulez savoir le secret de mon sort? Ce que j'en peux livrer ne vaut pas qu'on l'envie: Mon secret, c'est mon cœur ; ma souffrance, la vie; Mon effroi, l'avenir, si Dieu n'eût fait la mort !
yl celles qui pleurent
VOUS surtout que je plains si vous n'êtes chéries, Vous surtout qui souffrez, je vous prends pour mes
sœurs ; C'est a vous qu'elles vont, mes lentes rêveries, Et de mes pleurs chantés les amères douceurs.
Prisonnière en ce livre une âme est contenue. Ouvrez, lisez : comptez les jours que j'ai soufferts. Pleureuses de ce monde où je passe inconnue. Rêvez sur cette cendre et trempez-y vos fers.
Chantez ! un chant de femme attendrit la souffrance. Aimez 1 plus que l'amour la haine fait souifrir. Donnez ! la charité relève l'espérance : Tant que l'on peut donner on ne veut pas mourir !
Si vous n'avez le temps d'écrire aussi vos larmes. Laissez-les de vos yeux descendre sur ces vers. Absoudre, c'est prier. Prier, ce sont nos armes. Absolvez de mon sort les feuillets entr*ouvcrts !
Pour livrer sa pensée au vent de la parole. S'il faut avoir perdu quelque peu sa raison. Qui donne son secret est plus tendre que folle: Méprise-t-on l'oiseau qui répand sa chanson ?
Affliction
S'EN aller, à travers des pleurs et des sourires, Achever par le monde un sort amer et pur, User sa robe blanche, et, pour une d'azur. En laisser les lambeaux aux ronces des martxres, C'est ma vie. L^n roseau semble plus fort que moi,
Px\UVRES FLEURS
Je ne m'appuie à rien que je ne tombe a terre,
Et je chante pourtant l'ineîfable mystère
Qui de mon cœur trahi fait un cœur plein de foi ]
D'où vient donc que ce jour surpasse la tristesse De tous les jours tombés hors de ma vie ? Eh ! quoi ! Sur mes heures, que pousse une immobile loi. Le pied du temps bondit de la même vitesse ! D'où vient donc que j'étouffe au sein de l'univers? Ah ! c'est qu'ils m'ont blessée au milieu de la foule; Du grand arbre agité, feuille que le vent roule, Ils ont soufflé loin d'eux mes mobiles revers.
Allons donc ! Adieu donc, ville inhospitalière, Ville trois fois fermée a mes humbles malheurs, Pour d'autres si riante et si pleine de iîeurs, Où ma vie arriva, blonde et pure écolière, A quinze ans ; ville austère où j'appris a pleurer, Où j'apportais un cœur si tendre a déchirer !...
Allons ! Je n'entre pas dans un désert, la vie Autour de moi se meut, j'ai mon ombre au soleil, Partout je trouve terre où le ciel m'a suivie. Partout quelque oiseau chante au fond de mon sommeil. Naguère, quand leurs traits dans l'ombre m'ont
touchée, Je m'en allai vers Dieu ; j'y retourne aujourd'hui : Car sa main est pour tous, et je m'y sens cachée ; Elle s'étend vers moi ; moi, je me sauve a lui !
Et sous cette main qui délivre, J'entrerai comme tous aux cieux.
La, leur or ne pourra les suivre ; Moi, je n'y porterai qu'un livre.
Fermé maintenant a leurs veux.
Ce livre, ce cœur plein d'orages,
Plein d'abimes et plein de pleurs, Déchiré dans toutes ses pages, Dieu, sauveur de tous les naufrages.
Aura la clé de ses douleurs.
Mais seule, et quand le jour se voile sous la nue. Qu'il laisse tomber l'ombre avant la nuit venue, Quand l'oiseau sans musique erre aux champs sans
couleurs, Je ne me sens pas vivre et je ressemble aux fleurs, Aux pauvres fleurs baissant leurs têtes murmurantes Et qu'on prendrait au loin pour des âmes pleurantes. Quand on se meurt, on plaint tout ce qui va mourir, On plaint tout ce qui souffre ou qui semble souffrir.
Mourir ! On ne meurt pas quand on le pense. Une
ânie Prend ses ailes longtemps avant de s'envoler ; Une lampe longtemps s'use sans s'exhaler Tant qu'un peu d'huile au cœur en remonte la flamme. J'ai des enfants ! leurs voix, leurs haleines, leurs jeux Soufflent sur moi l'amour qui m'alimente encore ; J'ai, pour les regarder, tant d'âme dans les yeux ! Mon étoile est si bien nouée a leur aurore ! On m'a blessée en vain, je ne peux pas mourir : J'ai semé leurs printemps, je dois les voir fleurir. Au milieu de leurs jours, inoffensive et frêle, Mort ! oublieuse mort ! je passe sous votre aile, Et je n'alourdis pas mon vol de haine ; hélas ! S'il fallait me venger, je ne le saurais pas.
Vraiment, le pardon calme a défaut d'espérance; Il détend la colère ; on pleure, on apprend Dieu, Dieu triste ! comme nous voyageur en ce lieu, Et l'on courbe sa vie au pied de sa souffrance.
PAUVRES FLEURS
Ceux qui m'ont affligée en leurs dédains jaloux, Ceux qui m'ont fait descendre et marcher dans l'orage, Ceux qui m'ont pris ma part de soleil et d'ombrage, Ceux qui sous mes pieds nus ont jeté leurs cailloux, N'ont-ils pas leurs ennuis, leurs jaloux, leurs alarmes, Leurs pleurs, pour expier ce qu'ils m'ont fait de larmes ?
Quoi donc ! aux durs sentiers qu'on a tous k courir. Seigneur 1 ne faut-il pas mourir et voir mourir ? N'est-ce pas au tombeau que cheminent leurs peines. Leurs enfants, leurs amours qui rachètent leurs haines ? Oh ! qui peut se venger ? Oh ! par votre abandon, Seigneur ! par votre croix dont j'ai suivi la trace. Par ceux qui m'ont laissé la voix pour crier grâce, Pardon pour eux ! pour moi ! pour tous ! pardon ! pardon 1
BOUQUETS ET PRIÈRES
yîmc et Jeunesse
PUISQUE de l'enfance envolée
Le réve blanc, Comme l'oiseau dans la vallée,
Fuit d'un élan ; Puisque mon Auteur adorable
Me fait errer Sur la terre où rien n'est durable
Que d'espérer ;
A moi, jeunesse, abeille blonde
Aux ailes d'or !
Prenez une âme, et par le monde,
Prenons l'essor ; Avançons, l'une emportant l'autre,
Lumière et fleur, Vous sur ma foi, moi sur la vôtre,
V^ers le bonheur !
Vous êtes, belle enfant, ma robe,
Perles et fil.
Le fin voile où je me dérobe
Dans mon exil.
Comme la mésange s'appuie
Au vert roseau, Vous êtes le soutien qui plie ;
Je suis l'oiseau !
Bouquets défaits, tête penchée, Du soir au jour.
BOUQUETS ET PRIERES
Jeunesse ! on vous dirait fâchée
Contre l'amour.
L'amour luit d'orage en orage ;
Il faut souvent, Pour l'aborder, bien du courage
Contre le vent !
L'amour c'est Dieu, jeunesse aimée 1
Oh ! n'allez pas, Pour trouver sa trace enflammée,
Chercher en bas :
En bas tout se corrompt, tout tombe,
Roses et miel ; Les couronnes vont a. la tombe,
L'amour au ciel 1
Dans peu, bien peu, j'aurai beau faire
Chemin courant.
Nous prendrons un chemin contraire.
En nous pleurant.
Vous habillerez une autre âme
Qui descendra.
Et toujours réternelle flamme
Vous nourrira !
Vous irez où va chanter l'heure,
Volant toujours ; Vous irez où va l'eau qui pleure,
Où vont les jours ; Jeunesse ! vous irez dansante
A qui rira.
Quand la vieillesse pâlissante
M'enfermera 1
Ma Chambre
MA demeure est haute, Donnant sur les cieux ; La lune en est l'hôte Pâle et sérieux.
En bas que l'on sonne, Qu'importe aujourd'hui ?
Ce n'est plus personne, Quand ce n'est pas lui !
Aux autres cachée.
Je brode mes fleurs ; Sans être lâchée, Mon âme est en pleurs ; Le ciel bleu sans voiles, Je le vois d'ici ; Je vois les étoiles. Mais l'orage aussi !
Vis-â-vis la mienne Une chaise attend :
Elle fut la sienne, La nôtre un instant ; D'un ruban signée.
Cette chaise est là, Toute résignée, Comme me voilà 1
Prière de Femme
MON saint amour ! mon cher devoir I Si Dieu m'accordait de te voir.
Ton logis fùt-il pauvre et noir,
BOUQUETS ET PRIÈRES
Trop tendre pour être peureuse, Emportant ma chaîne amoureuse, Sais-tu bien qui serait heureuse ?
C'est moi. Pardonnant aux méchants, Vois-tu ! les mille oiseaux des champs N'auraient mes ailes ni mes chants !
Pour te rapprendre le bonheur, Sans guide, sans haine, sans peur, J'irais m'abattre sur ton cœur.
Ou mourir de joie à ta porte.
Ah ! si vers toi Dieu me remporte.
Vivre ou mourir pour toi, qu'importe ?
Mais non ! rendue a ton amour.
Vois-tu ! je ne perdrais le jour Qu'après l'étreinte du retour.
C'est un rêve 1 il en faut ainsi
Pour traverser un long souci.
C'est mon cœur qui bat : le voici.
Il monte a. toi comme une flamme !
Partage ce rêve, ô mon âme 1
C'est une prière de femme,
C'est mon souffle en ce triste lieu,
C'est le ciel depuis notre adieu :
Prends 1 car c'est ma croyance en Dieu !
Croyance populaire
Prière aux Innocents
BEAUX innocents, morts a minuit.
Réveillés quand la lune luit !
Descendez sur mon front qui pleure Et sauvez-moi d'entendre l'heure.
L'heure qui sonne fait souffrir Quand la vie est triste k mourir ; C'est l'espérance qui nous quitte, C'ett le pouls du temps qui bat vite.
Petits trépassés de minuit, Endormez mon cœur qui me nuit !
Pudiques sanglots de vos mères, Doux fruits des voluptés amères, Soufflez dans mon sort pâlissant De la foi le feu tout puissant :
La foi! c'est l'haleine des anges, C'est l'amour, sans flammes étranges.
Beaux petits anges de minuit. Epurez mon cœur qui me nuit !
Fleurs entre le ciel et la tombe.
Portez k Dieu l'âme qui tombe ;
Parlez k la Reine des cieux
Des pleurs qui rougissent mes yeux ;
Ramassez la fleur de la terre
Qui meurt foulée et solitaire.
Beaux petits enfants de minuit.
Relevez mon cœur qui me nuit !
La terre a séché mon haleine ; Je parle et je m'entends k peine.
Écoutez : j'ai perdu l'accent Du ciel, d'où votre vol descend.
Chantez mon nom seul k ma mère, Pour qu'il rentre dans sa prière.
Beaux innocents, morts k minuit, Desserrez mon cœur qui me nuit !
BOUQUETS ET PRIÈRES
Sur votre jeune aile qui vole Elevez ma faible parole :
Il faut que je pleure trop bas Puisque le ciel ne m'entend pas.
Mais quoi ? n'entend-il pas la feuille Gémir, quand l'orage la cueille ?
Enfants réveillés à minuit, Apaisez mon cœur qui me nuit !
Dites-moi si dans votre monde La mémoire est calme et profonde ; Déchirez mon obscurité, Rayons blancs de l'éternité ; Vous tous qui m'avez entendue, Répondez-moi : suis-je perdue?...
Beaux petits enfants de minuit.
Éclairez mon cœur qui me nuit !
Planez sur les maisons fermées De nos jeunes sœurs bicn-aimées ; Que les vierges n'entendent pas Le démon soupirer tout bas !
A minuit, les maisons ouvertes Présagent tant de tombes vertes !
Heureux enfants morts a minuit, Éteignez mon cœur qui me nuit I
Dieu pleure
avec les Innocents
IL fallait la laisser, solitaire et pieuse, S'abreuver de prière et d'indigentes fleurs
Si peu lui semblait tout ; misère harmonieuse, Sédentaire à l'église et bornée k ses pleurs.
Il fallait la laisser au long travail penchée, Du rideau d'un vieux mur bornant son horizon: Le ciel la regardait sous ses cheveux penchée, Et quelque doux cantique apaisait sa raison.
Ce qu'elle avait perdu, qui pouvait le lui rendre ? Aux enfants orphelins on ne rend pas les morts ; Mais seule, jour par jour, elle venait d'apprendre Qu'un goût divin se mêle aux douleurs sans remords.
Il fallait lui laisser Dieu pleurant avec elle ; N'en doutez pas, " Dieu pleure avec les innocents.'* Et vous l'avez volée k cet ami fidèle. Et vous avez versé la terre sur ses sens.
Vous avez dévasté la belle âme ingénue ; Elle sait aujourd'hui la chute de l'orgueil. Dieu vous demandera ce qu'elle est devenue : Pour un ange tombé tout le ciel est en deuil.
Ah ! pour l'avoir tuée en mourrez-vous moins vite ? Le tombeau, qui prend tout, vous fait-il moins d'effroi ? Il prend tout ! Comme une ombre affligée ou maudite, Vous quitterez la terre, en fussiez-vous le roi.
Cherchez : elle est peut-être un peu vivante encore; Épousez dans la mort son amer abandon.
Sanctifiez a deux votre nom qu'elle adore. Et montez l'un par l'autre au céleste pardon !
Dors /
L'ORAGE de tes jours a passé sur ma vie. J'ai ])lié sous ton sort, j'ai pleuré de les pleurs.
BOUQUETS ET PRIÈRES
Où ton âme a monté mon âme l'a suivie,
Pour aider tes cha<^rins, j'en ai fait mes douleurs.
Mais que peut l'amitié ? l'amour prend toute une âme ! Je n'ai rien obtenu, rien ciiungé, rien guéri ; L'onde ne verdit plus ce qu'a séché la liamme. Et le cœur poignardé reste froid et meurtri.
Moi, je ne suis pas morte: allons! moi, j'aime encore; J'écarte devant toi les ombres du chemin. Comme un pâle rellet descendu de l'aurore, Moi, j'éclaire tes yeux ; moi, j'échautîe ta main.
Le malade assoupi ne sent pas de la brise L'haleine ravivante étancher ses sueurs ; Mais un songe a fléchi la fièvre qui le brise ; Dors 1 ma vie est le songe où Dieu met ses lueurs.
Comme un ange accablé qui n'étend plus ses ailes Enferme ses rayons dans sa blanche beauté, Cache ton auréole aux vives étincelles : Moi je suis l'humble lampe émue à ton côté.
Un Présage
J'AI vu dans l'air passer deux ailes blanches : Est-ce pour moi que ce présage a lui : J'entends chanter tout un nid dans les branches Trop de bonheur me menace aujourd'hui ! Pour le braver je suis trop faible encore. Arrêtez-vous, ambassadeurs des cieux !
L'épi fléchit, que trop de soleil dore : Bonheur, bonheur, ne venez pas encore ; Eclairez-moi, ne brûlez pas mes yeux !
Tournée au Nord une cage est si sombre ! Dieu l'ouvre-t-il aux plaintes de l'oiseau, L'aile incertaine, avant de quitter l'ombre, Hésite et plane au-dessus du réseau.
La liberté cause un brillant vertige, L'anneau tombé gène encor pour courir.
Survivra-t-on si ce n'est qu'un prestige ? L'âme recule k l'aspect du prodige :
Fût-ce de joie, on a peur de mourir !
Mais ce bouquet apparu sur ma porte Dit-il assez ce que j'entends tout bas ? Dernier rayon d'une âme presque morte, Premier amour, vous ne mourez donc pas ? Ces fleurs toujours m'annonçaient sa présence, C'était son nom quand il allait venir.
Comme on s'aimait dans ce temps d'innocence ! Comme un rameau rouvre toute l'absence 1 Que de parfums sortent du souvenir !
Je ne sais pas d'oi^ souffle l'espérance, Mais je l'entends rire au fond de mes pleurs. Dieu ! qu'elle est fraîche où brûlait la souffrance ! Que son haleine étanche de douleurs !
Passante ailée au coin du toit blottie, Y rattachant ses fils longs et dorés, Grâce "a son vol, ma force est avertie: Bonheur ! bonheur ! je ne suis pas sortie ; J'attends le ciel ; c'est vous, bonheur ; Entrez 1
A un jeune Homme
JEUNE homme irrité sur un banc d'école, Dont le cœur encor n'a chaud qu'au soleil,
BOUQUETS ET PRIÈRES
Vous refusez donc l'encre et la parole A celles qui font le foyer vermeil ?
Savant, mais aigri par vos lassitudes, Un peu furieux de nos chants d'oiseaux, Vous nous couronnez de railleurs roseaux ! Vous serez plus jeune après vos études :
Quand vous sourirez,
Vous nous comprendrez.
Vous portez si haut la férule altière.
Qu'un géant plirait sous son docte poids. Vous faites baisser notre humble paupière, Et nous flagellez k briser nos doiiits. Oïl prenez-vous donc de si dures armes ? Qu'ils étaient méchants vos maîtres latins ! Mais l'amour viendra : roi de vos destins. Il vous changera par beaucoup de larmes ; Quand vous pleurerez, Vous nous comprendrez !
Ce beau rêve à deux, vous voudrez l'écrire.
On est éloquent dès qu'on aime bien ;
Mais si vous aimez qui ne sait pas lire,
L'amante a l'amant ne répondra rien.
Laissez donc grandir quelque jeune flamme
Allumant pour vous ses vagues rayons ;
Laissez-lui toucher plumes et crayons ;
L'esprit, vous verrez, fait du jour a l'àme : Quand vous aimerez, Vous nous comprendrez !
Un Arc de Triomphe
TOUT ce qu'ont dit les hirondelles Sur ce colossal bâtiment,
C'est que c'était à cause d'elles Qu'on élevait un monument.
Leur nid s'y pose si tranquille, Si près des grands chemins du jour, Qu'elles ont pris ce champ d'asile Pour causer d'affaire, ou d'amour.
En hâte, à la géante porte, Parmi tous ces morts triomphants.
Sans façon l'hirondelle apporte Un grain de chanvre a ses enfants.
Dans le casque de la Victoire L'une, heureuse, a couvé ses œufs, Qui, tout ignorants de l'histoire, Éclosent fiers comme chez eux.
Voulez-vous lire au fond des gloires, Dont le marbre est tout recouvert ?
Mille doux cris a têtes noires Sortent du grand livre entr'ouvert.
La plus mince qui rentre en France Dit aux oiseaux de l'étranger :
"Venez voir notre nid immense ; Nous avons de quoi vous loger."
Car dans leurs plaines de nuages Les canons ne s'entendent pas Plus que si les hommes bien sages Riaient et s'entr'aimaient en bas.
La guerre est un cri de cigale Pour l'oiseau qui monte chez Dieu ; Et le héros que rien n'égale N'est vu qn'h peine en si haut Heu.
BOUQUETS ET PRIÈRES
Voilà pourquoi les hirondelles, A l'aise dans ce bâtiment, Disent que c'est à cause d'elles Que Dieu fit faire un monument.
Le Saiut aux Morts
J'AURAI toujours une prière Pour le petit cercueil passant.
Une larme pour l'humble bière Qui dit : ** Ton frère est Ta gisant ! " Et si je n'ai croix ni couronne, Ni fleur, ni plus rien qui se donne, J'aurai, sous peine d'un remords, Le salut, doux peut-être au mort !
Mort béni, la foule oppressive Ne troublera plus ton sommeil !
Laisse-moi donc suivre pensive Ton char qui se traîne au soleil.
Au fond du long rêve immobile, Peut-être de ma voix débile Le salut pieux descendra.
Et ta cendre tressaillera 1
Peut-être qu'à mon insomnie, Ton âme suspendue un soir.
De sa pénitence finie Viendra respirer et s'asseoir ; Puis, ouvrant doucement la porte Du séjour où Dieu la remporte.
Elle me dira : " Ne crains rien :
Les cieux sont grands ; les morts sont bien ! "
J'ai déjà tant d'âmes aimées Sous ce lugubre vêtement !
Tant de guirlandes parfumées Oui pendent au froid monument !
Par le souffle mortel atteintes, Tant de jeunes bouches éteintes, D'où mon nom sortait plein d'amour, Et qui m'appelleront un jour !
Le Dimanche des Rameaux
JOUR cher au pèlerin qui demande sa voie. Dont l'aube à tout calvaire allume un peu de joie, Beau jour, où les enfants, des rameaux dans leurs mains, Se promènent bénis entre tous les humains !... Affairés et contents de parcourir les rues Rapportant au foyer leurs richesses accrues.
Ce jour là, je cherchais aussi le rameau vert, Pour appuyer mon sort tout penché par l'hiver. J'avançais, je marchais, de tristesse éblouie, '^Pantôt sous le soleil et tantôt sous la pluie, Attirée à l'éclat des cierges allumés Qui prêtent tant de grâce a nos rites aimés. De sonores enfants les stalles étaient pleines. Qui roulaient dans la nef d'innocentes haleines; Et Dieu seul entendit une plus humble voix Qui chantait dans la foule et pleurait h la fois :
*' Par le vent de l'exil de partout balayée, Vraiment, je ne sais plus où je suis envoyée. Oh ! les arbres du moins, ont du temps pour fleurir, Pour répandre leurs fruits, pour monter, pour mourir;
BOUQUETS ET PRIERES
Moi, je n'ai pas le temps ; ma tâche est trop pressée. Dieu ! laissez-moi goûter la halte commencée ; Dieu ! laissez-moi m'asseoir à l'ombre du chemin, Mes enfants a mes pieds et mon front dans ma main ! Je ne peux plus marcher. Je viens. . .j'ai vu, . . je tombe. Je n'ai pris qu'une fleur la-haut sur une tombe, Des chapelets bénits pour ceux que nous aimons, Et j'ai blessé mes pieds aux cailloux des grands monts.
** Dieu ! si je suis l'oiseau rasant la terre et l'onde, Laissez-moi de mon fils presser la tête blonde ; Mon fils ! grandi sans moi qui l'ai lait tout amour, Sans moi, qui lui donnai tant d'âme avec le jour ! Dieu des faibles, mon Dieu 1 si je suis votre lille, Relevez mon passé dans ma jeune famille, A mes tendres terreurs ne donnez pas raison, Laissez-nous dans un port contempler l'horizon, Dans ma précoce nuit allumez une aurore, Défendez aux chemins de m'emmener encore, Marquez de votre doigt une place pour nous, Et ralliez le père aux enfants à genoux 1 '*
L'orgue se tut ; l'église éteignit sa lumière ; Ma pensée en mon sein retomba prisonnière ; Mais je ne sais quel charme en coulant a mon cœur L'inonda de l'espoir qui brûlait dans le chœur. Un vieillard me donna, tout ruisselant d'eau sainte, L'un des mille rameaux dont verdoyait l'enceinte, Et, riche de ce buis qui riait dans ma main, Du monde et de l'hiver je repris le chemin...
MARCELINE DESBORDES-VALMORE Dans (a Rue
par un Jour funèbre de Lyon LA FEMME
NOUS n'avons plus d'argent pour enterrer nos morts. Le prêtre est là, marquant le prix des funérailles ; Et les corps étendus, troués par les mitrailles, Attendent un linceul, une croix, un remords.
Le meurtre se fait roi. Le vainqueur siffle et passe. Où va-t-il ? Au Trésor, toucher le prix du sang. Il en a bien versé ! mais sa main n'est pas lasse : Elle a, sans le combattre, égorgé le passant.
Dieu l'a vu. Dieu cueillait comme des fleurs froissées Les femmes, les enfants, qui s'envolaient aux cieux. Les hommes... les voila dans le sang jusqu'aux yeux. L'air n'a pu balayer tant d'âmes courroucées.
Elles ne veulent pas quitter leurs membres morts. Le prêtre est la, marquant le prix des funérailles ; Et les corps étendus, troués par les mitrailles, Attendent un linceul, une croix, un remords.
Les vivants n'osent plus se hasarder à vivre. Sentinelle soldée, au milieu du chemin, La mort est un soldat qui vise et qui délivre Le témoin révolté qui parlerait demain...