‹ Les chefs-d'œuvre lyriques de Pierre de Ronsard et de son écoleChapitre 18 sur 29 · ESTIENNE JODELLE · texte numérisé non relu

ESTIENNE JODELLE

A ta Muse

TU sais, ô vaine Muse, ô Muse solitaire Maintenant avec moi, que ton chant qui n'a rien Du vulgaire, ne plaît non plus qu'un chant vulgaire.

L'ÉCOLE DE RONSARD

Tu sais que plus je suis prodigue de ton bien Pour enrichir des grands l'ingrate renommée, Et plus je perds le temps, ton espoir et le mien.

Tu sais que seulement toute chose est aimée Qui fait d'un homme un singe, et que la Térité Sous les pieds de l'erreur gît ores assommée.

Tu sais que l'on ne sait où git la Tolupté,

Bien qu'on la cherche en^out, car la raison, sujette

Au désir, trouve l'heur en l'infélicité.

Tu sais que la vertu, qui seule nous rachète De la nuit, se retient elle-même en sa nuit.

Pour ne vivre qu'en soi, sourde, aveugle et muette.

Tu sais que tous les jours celui-là plus la fiiit Qui montre mieux la suivre, et que notre visage Se masque de ce bien à qui notre cœur nuit.

Tu sais que le plus fol prend bien le nom de sage, Aveuglé des flatteurs ; mais il semble au poisson Qui engloutit l'amorce et la mort au rivage.

Tu sais que quelques uns se repaissent d'un son, Qui les flatte partout ; mais, hélas ! ils démentent La courte opinion, la gloire et la chanson.

Tu sais que, moi vivant, les vivants ne te sentent.

Car l'équité se rend esclave de faveur.

Et plus son crus ceux-là qui, plus effrontés, mentent.

Tu saib que le savoir n'a plus son vieil honneur. Et qu'on ne pense plus que l'heureuse nature Puisse rendre un jeune homme à tout œuvre meilleur.

Tu sais que d'autant plus, me faisant même injure, Je m'aide des vertus, afin de leur aider.

Et plus je suis tiré dans leur prison obscure.

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