ESTIENNE JODELLE
Tu sais que je ne puis si tôt me commander ;
Tu connais ce bon cœur, quand pour la récompense
Il me faut à tous coups le pardon demander.
Tu sais comment il faut gêner ma contenance, Quand un peuple me juge, et qu'en dépit de moi J'abaisse mes sourcils sous ceux de l'ignorance.
Tu sais que, quand un prince aurait bien dit de toi, Un plaisant s'en rirait ou qu'un piqueur stoïque Te Toudrait par sottise attacher de sa loi.
Tu sais que tous les jours un labeur poétique Apporte à son auteur ces beaux noms seulement De farceur, de rimeur, de fol, de fantastique.
Tu sais que si je veux embrasser mêmement Les affaires, l'honneur, les guerres, les voyages. Mon mérite tout seul me sert d'empêchement.
Bref, tu sais quelles sont les envieuses rages Qui même au cœur des grands peuvent avoir vertu. Et qu'avec le mépris se naissent les outrages. Mais tu sais bien aussi, (vainement aurais-tu Débattu si longtemps et, dedans ma pensée, De toute ambition le pouvoir combattu),
Tu sais que la vertu n'est point récompensée. Sinon que de soi-même, et que le vrai loyer De l'homme vertueux, c'est sa vertu passée.
Pour elle seule donc je me veux employer.
Me dussé-je noyer moi-même dans mon fleuve Et de mon propre feu le chef me foudroyer.
Si donc un changement au reste je n'épreuve, II faut que le seul vrai me soit mon but dernier, Et que mon bien total dedans moi seul se treuve :
Jamais l'opinion ne sera mon collier.
L'ÉCOLE DE RONSARD
COMME un qui s'est perdu dans la forêt profonde L(nn de chemin» d'orée, et d'adresse, et de gens ; Comme un qui en la mer, grosse d'horribles vents» Se Yoit presque engloutir des grands vagues de l'onde ;
Comme un qiû erre aux champs, lorsque la nuit au
monde Ravit toute clarté, j'avais perdu longtemps Voie, route et lumière, et presque avec le sens. Perdu longtemps l'objet où plus mon heur se fonde.
Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour) Aux bois, en mer, aux champs, le but, le port, le jour. Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire :
Moi donc qui ai tout tel en votre absence été.
J'oublie en revoyant votre heureuse clarté.
Forêt, tourmente et nuit, longue, orageuse et noire.