‹ Les chefs-d'œuvre lyriques de Pierre de Ronsard et de son écoleChapitre 13 sur 23 · LA BERGÈRE · texte numérisé non relu

LA BERGÈRE

Je mettrai pour celui qui gagnera le prix Un merle qu'à la glu en nos forêts je pris ; Puis vous dirai comment je l'enfermai en cage Et lui fis oublier son naturel ramage.

Un jour en l'écoutant siffler dedans ce bois J'eus plaisir de son vol et plaisir de sa voix. Et de sa robe noire, et de son bec qui semble Etre peint de safran, tant jaune il lui ressemble : Et pour ce j'épiai l'endroit où il buvait, Quand au plus chaud du jour ses plumes il lavait.

Or en semant le bord de vergettes gluées, L'une assez près de l'autre en ordre situées. Je me cachai sous l'herbe au pied d'un arbrisseau, Attendant que la soif amènerait l'oiseau.

Aussitôt que le chaud eut la terre enflammée Et que les bois feuillus hérissés de ramée N'empêchaient que l'ardeur des rayons les plus chauds Ne vinssent altérer le cœur des animaux. Ce merle, ouvrant la gorge et laissant l'aile pendre, Maté d'ardente soif, en volant vint descendre Dessus le bord glué, et comme il allongeait Le col pour s'abreuver (pauvret qui ne songeait Qu'à prendre son plaisir !) se vit outre coutume Engluer tout le col et puis toute la plume. Si bien qu'il ne faisait, au lieu de s'envoler,

POEMES DIVERS

Sinon à petits bonds sur le bord sauteler. Incontinent je cours et, prompte, lui dérobe Sa douce liberté, le cachant sous ma robe ; Puis, pliant et nouant de vergettes de buis Et d'osier une cage, en prison je le mis.

Et fût que le soleil se plongeât dedans l'onde, Fût qu'il montrât au jour sa belle tresse blonde, Fût au plus chaud midi, alors que nos troupeaux Etaient en remâchant couchés sous les ormeaux, Si bien je le veillai, parlant à son oreille. Qu'en moins de quinze jours je lui appris merveille, Et lui fis oublier sa rustique chanson. Pour retenir par cœur mainte belle leçon Toute pleine d'amour. J'ai souvenance d'une ; Bien que l'invention en soit assez commune, Je la dirai pourtant, car par la se verra Si l'oiseau sera cher a celui qui l'aura...

Il en sait mille encore et mille de plus belles Qu'il écoute en ces bois chanter aux pastourelles, Car il apprend par cœur tout cela qu'il entend. Et bien qu'il me soit cher, je le gage pourtant.

V Alouette

HE ! Dieu ! que je porte d envie Aux plaisirs de ta douce vie.

Alouette, qui de l'amour Caquettes dès le point du jour.

Lorsque des ailes tu secoues La rosée quand tu te joues !

Devant que Phébus soit levé Tu enlèves ton corps lavé Pour l'essuyer près de la nue %

Trémoussant d'une aile menue ; En te sourdant a petits bonds, Tu dis en l'air de si doux sons Composés de ta tirelire, Qu'il n'est amant qui ne désire, T'oyant chanter au renouveau, Comme toi devenir oiseau.

Puis quand tu t'es bien élancée, Tu tombes, comme une fusée Qu'une jeune pucelle au soir De sa quenouille laisse choir, Quand au foyer elle sommeille, Penchant a front baissé l'oreille ; Ou bien quand en filant le jour Voit celui qui lui fait l'amour Venir près d'elle a l'impourvue.

De honte elle abaisse la vue, Et son tors fuseau délié Loin de sa niain roule à son pié.

Ainsi tu fonds, mon alouette, Ma doucelette mignonnette, Alouette que j'aime mieux Que tous oiseaux qui sont aux cieux.

Tu vis sans offenser personne ; Ton bec innocent ne moissonne Le froment, comme ces oiseaux Qui font aux hommes mille maux, Soit que le blé rongent en herbe.

Ou soit qu'ils l'égrènent en gerbe ; Mais tu vis par les sillons verts De petits fourmis et de vers ; Ou d'une mouche ou d'une achée Tu portes aux tiens la bêchée,

POEMES DIVERS

Ou d'une chenille qui sort

Des feuilles quand l'hiver est mort.

Et pour ce a grand tort les poètes

Vous accusent, vous, alouettes,

D'avoir votre père haï

Jadis jusqu'à l'avoir trahi,

Coupant de sa tête royale

La blonde perruque fatale,

En laquelle un crin d'or portait

En qui toute sa force était.

Mais quoi ! vous n'êtes pas seulettes

A qui les mensongers poètes

Ont fait grand tort ; dedans le bois

Le rossignol à haute voix.

Caché dessous quelque verdure,

Se plaint d'eux, et leur dit injure.

Si fait bien l'hirondelle aussi

Quand elle chante son cossi ;

Ne laissez pas pourtant de dire.

Mieux que devant, la tirelire.

Et faites crever par dépit

Ces menteurs de ce qu'ils ont dit.

Ne laissez pour cela de vivre Joyeusement, et de poursuivre, A chaque retour du printemps, Vos accoutumés passe-temps.

Ainsi jamais la main pillarde D'une pastourelle mignarde Parmi les sillons épiant Votre nouveau nid pépiant, Quand vous chantez ne le dérobe Dedans les replis de sa robe.

Vivez, oiseaux, et vous haussez

Toujours en l'air, et annoncez De votre chant et de votre aile Que le printemps se renouvelle.

A François de France

entrant dans la Maison de V Auteur

BIEN que cette maison ne vante son porphyre, Son marbre, ni son jaspe en œuvre élaboré ; Que son plancher ne soit lambrissé ni doré. Ni portrait de tableaux que le vulgaire admire ;

Toutefois Amphion l'a bien daigné construire. Où le son de la lyre est encor demeuré, Où Phébus comme en Delphe y est seul honoré, Où la plus belle Muse a choisi son empire.

Apprenez, mon grand prince, à mépriser les biens ; La richesse d'un prince est l'amitié des siens ; Le reste des grandeurs nous abuse et nous trompe.

La bonté, la vertu, la justice et les lois Aiment mieux habiter les antres et les bois. Que l'orgueil des palais qui n'ont rien que la pompe.

A Marte Stuart

ENCORE S que la mer de bien loin nous sépare, Si est-ce que l'éclair de votre beau soleil. De votre œil, qui n'a point au monde de pareil. Jamais loin de mon cœur par le temps ne s'égare.

Reine, qui enfermez une reine si rare.

Adoucissez votre ire et changez de conseil ; Le soleil se levant et allant au sommeil Ne voit point en la terre un acte si barbare.

POÈMES DIVERS

Peuples, vous forlignez, aux armes nonchalants, De vos aïeux Renauds, Lancelots et Rolands, Qui prenaient d'un grand cœur pour les dames querelle,

Les gardaient, les sauvaient, o<^ vous n'avez, Français, Encore osé toucher ni vêtir le harnais Pour ôter de servage une reine si belle.

^u roi Char/es IX

En lui présentant des Melons de son Jardin

BIEN que Bacchus soit le prince des vins. Et que Cérès k nos moissons commande, L'un toutefois, et l'autre ne demande Qu'un peu d'épis et qu'un peu de raisins.

Neptune, roi des orages marins.

Veut qu'un tableau pour présent on lui rende,

Et Jupiter ne cherche pour offrande

Que l'humble cœur des dévots pèlerins.

Vous qui semblez de façons et de gestes Aux immortels, imitant les célestes.

Prenez de moi le moindre de tous fruits.

Le vous offrant, je ne crains que personne Blâme mon don ; car, sire, je vous donne Non pas beaucoup mais tout ce que je puis.

Vers du roi Charles IX

A Ronsard

TON esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien ; Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien ;

Par ainsi je conclus qu'en savoir tu me passe D'autant que mon printemps tes cheveux gris efface.

L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être a plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes ; Mais, roi, je la reçus ; poète, tu la donnes. Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Eclate par soi-même, et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords. Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps ; Elle t'en rend le maître, et te fait introduire OlI le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire ; Elle amollit les cœurs et soumet la beauté : Je puis donner la mort, toi l'immortalité.

Le Tombeau de V Auteur Composé par lui-même

RONSARD repose ici, qui, hardi dès l'enfance. Détourna d'Hélicon les Muses en la France, Suivant le son du luth et les traits d'Apollon ; Mais peu valut sa Muse encontre l'aiguillon De la mort, qui cruelle en ce tombeau l'enserre ; Son âme soit k Dieu, son corps soit à la terre !

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