ESTIENNE DE LA BOÉTIE
CE jourd'hui, du soleil la chaleur altérée A jauni le long poil de la belle Cérès ; Ores, il se retire ; et nous gagnons le frais, Ma Marguerite et moi, de la douce soirée.
Nous traçons dans les bois quelque voie égarée ; Amour marc'ie devant, et nous marchons après ; Si le vert ne nous plait des épaisses forêts, Nous descendons pour voir la couleur de la prée.
Nous vivons francs d'émoi, et n'avons point souci Des rois, ni de la cour, ni des villes aussi. O Médoc, mon pays solitaire et sauvage !
Il n'est point de pays plus plaisant k mes yeux ! Tu es au bout du monde, et je t'en aime mieux : Nous savons après tous les malheurs de notre âge.
OLIVIER DE MAGNY
BIENHEUREUX est celui qui, loin de la cité. Vit librement aux champs dans son propre héritage, Et qui conduit en paix le train de son ménage, Sans rechercher plus loin autre félicité.
Il ne sait que veut dire avoir nécessité. Et n'a point d'autre soin que de son labourage, Et si sa maison n'est pleine de grand ouvrage. Aussi n'est-il grevé de grande adversité.
Ores il ente un arbre, et ores il marie
Les vignes aux ormeaux, et ore en la prairie
Il débonde un ruisseau pour l'herbe en arroser :
Puis au soir il retourne et soupe à la chandelle
OLIVIER DE MAGNY
Avecques ses enfants et sa femme fidèle, Puis se chauffe ou devise et s'en va reposer.
jiux Grâces
SAINTES filles d'Eurydomène Sans qui tout deplait à nos yeux, Soit la déesse qui vous mène.
Soit son fils le maître des dieux :
. Le jeu sans vous n'a point de grâce, Et sans vous, Grâces, le plaisir Ne peut plaire en aucune place.
Ni contenter aucun désir.
A chacune de vous je donne.
Humblement par trois chastes vœux, Une florissante couronne.
Pour en honorer vos cheveux.
A chacune je donne encore Un petit pot plein de lait doux.
Et chacune de vous j'honore D'un petit vase de miel roux,
Afin qu'il vous plaise d'épandre Tant de grâce en mes petits vers, Que Marguerite puisse prendre Plaisir en leurs nombres divers...
ESTIENNE JODELLE
 sa Muse
TU sais, G vaine Muse, ô Muse solitaire Maintenant avec moi, que ton chant qui n'a rien Du vulgaire, ne plaît non plus qu'un chant vulgaire.
L'ÉCOLE DE RONSARD
Tu sais que plus je suis prodigue de ton bien ^our enrichir des grands l'ingrate renommée, Lt plus je perds le temps, ton espoir et le mien. Tu sais que seulement toute chose est aimée Qui fait d'un homme un singe, et que la vérité bous les pieds de l'erreur git ores assommée. Tu sais que l'on ne sait où git la volupté, Bien qu'on la cherche en tout, car la raison, sujette Au desir, trouve l'heur en l'infélicité.
Tu sais que la vertu, qui seule nous rachète De la nuit, se retient elle-même en sa nuit, l^our ne vivre qu'en soi, sourde, aveugle et muette. Tu sais que tous les jours celui-là plus la fuit ym montre mieux la suivre, et que notre visage be masque de ce bien à qui notre cœur nuit. Tu sais que le plus fol prend bien le nom de sage. Aveugle des flatteurs ; mais il semble au poisson yui engloutit l'amorce et la mort au rivage.
Tu sais que quelques uns se repaissent d'un son, yui les flatte partout ; mais, hélas ! ils démentent l^a courte opinion, la gloire et la chanson.
Tu sais que, moi vivant, les vivants ne te sentent, ^ar 1 équité se rend esclave de faveur. Et plus son crus ceux-là qui, plus effrontés, mentent. Tu sais que le savoir n'a plus son vieil honneur, ^tqu on ne pense plus que l'heureuse nature Puisse rendre un jeune homme a tout œuvre meilleur.
Tu sais que d'autant plus, me faisant même injure, .'e m aide des vertus, afin de leur aider, b-t plus je SUIS tiré dans leur prison obscure
ESTIENNE JODELLE
Tu sais que je ne puis si tôt me commander ;
Tu connais ce bon cœur, quand pour la récompense
Il me faut a tous coups le pardon demander.
Tu sais comment il faut gêner ma contenance, Quand un peuple me juge, et qu'en dépit de moi J'abaisse mes sourcils sous ceux de l'ignorance.
Tu sais que, quand un prince aurait bien dit de toi, Un plaisant s'en rirait ou qu'un piqueur stoïque Te voudrait par sottise attacher de sa loi.
Tu sais que tous les jours un labeur poétique Apporte a son auteur ces beaux noms seulement De farceur, de rimeur, de fol, de fantastique.
Tu sais que si je veux embrasser mêmement Les affaires, l'honneur, les guerres, les voyages, Mon mérite tout seul me sert d'empêchement.
Bref, tu sais quelles sont les envieuses rages
Qui même au cœur des grands peuvent avoir vertu.
Et qu'avec le mépris se naissent les outrages.
Mais tu sais bien aussi, (vainement aurais-tu Débattu si longtemps et, dedans ma pensée, De toute ambition le pouvoir combattu).
Tu sais que la vertu n'est point récompensée. Sinon que de soi-même, et que le vrai loyer De l'homme vertueux, c'est sa vertu passée.
Pour elle seule donc je me veux employer. Me dussé-je noyer moi-même dans mon fleuve Et de mon propre feu le chef me foudroyer.
Si donc un changement au reste je n'épreuve. Il faut que le seul vrai me soit mon but dernier. Et que mon bien total dedans moi seul se treuve :
Jamais l'opinion ne sera mon collier.
L'ECOLE DE RONSARD
COMME un qui 8*est perdu dans la forêt profonde Loin de chemin, d'orée, et d'adresse, et de gens ; Comme un qui en la mer, grosse d'horribles vents, Se voit presque engloutir des grands vagues de l'onde ;
Comme un qui erre aux champs, lorsque la nuit au
monde Ravit toute clarté, j'avais perdu longtemps Voie, route et lumière, et presque avec le sens. Perdu longtemps l'objet où plus mon heur se fonde.
Mais quand on voit (ayant ces maux fini leur tour) Aux bois, en mer, aux champs, le but, le port, le jour, Ce bien présent plus grand que son mal on vient croire :
Moi donc qui ai tout tel en votre absence été,
J'oublie en revoyant votre heureuse clarté,
Forêt, tourmente et nuit, longue, orageuse et noire.
JEAN ANTOINE DE BAÏF
Du Printemps
LA froidure paresseuse De l'hiver a fait son temps :
Voici la saison joyeuse Du délicieux printemps.
La terre est d'herbes ornée, L'herbe de fleurettes l'est ; La feuillure retournée Fait ombre dans la forêt.
De grand matin la pucelle Va devancer la chaleur Pour de la rose nouvelle Cueillir l'odorante fleur ;
JEAN ANTOINE DE BAÏF
Pour avoir meilleure grâce, Soit qu'elle en pare son sein,
Soit que présent elle en fasse A son ami de sa main,
Qui de sa main l'ayant eue Pour souvenance d'amour, Ne la perdra point de vue La baisant cent fois le jour.
Mais oyez dans ce bocage Le flageolet du berger, Qui agace le ramage Du rossignol bocager.
Voyez l'onde claire et pure Se crêper dans les ruisseaux ; Dedans voyez la verdure De ces voisins arbrisseaux.
Les ménagères avettes Font ca et là un doux bruit, Voletant par les fleurettes Pour cueillir ce qui leur duit.
En leur ruche elles amassent Des meilleures fleurs la fleur :
C'est afin qu'elles en fassent Du niiel la douce liqueur.
Tout résonne des voix nettes De toutes races d'oiseaux :
Par les chants des alouettes, Des cygnes dessus les eaux.
Aux maisons les hirondelles, Les rossignols dans les bois,
L'ÉCOLE DE RONSARD
En gaies chansons nouvelles Exercent leurs douces voix.
Doncques la douleur et l'aise De l'amour je chanterai, Comme sa flamme ou mauvaise Ou bonne je sentirai.
Et si le chanter m'agrée, N'est-ce pas avec raison, Puisqu'ainsi tout se récrée Avec la gaie saison ?
ROBERT GARNIER
Les Juives
Chœurs
PAUVRES filles de Sion, Vos liesses sont passées :
La commune affliction Les a toutes effacées.
Ne luiront plus vos habits De soie avec l'or tissue ; La perle avec le rubis N'y sera plus aperçue.
La chaîne qui dévalait Sur vos gorges ivoirines.
Jamais, comme elle soûlait.
N'embellira vos poitrines.
ROBERT GARNIER
Vos seins, des cèdres pleurants En mainte larme tombée Ne seront plus odorants, Ni des parfums de Sabée...
L'or crêpé de vos cheveux, Qui sur vos tempes se joue, De mille folâtres nœux N'ombragera votre joue.
Nous n'entendrons plus les sons De la soupireuse lyre.
Qui s'accordait aux chansons Que l'Amour vous faisait dire,
Quand les cuisantes ardeurs Du jour étant retirées, On dansait sous les tiédeurs Des brunissantes soirées...
Las ! que tout est bien changé !
Nous n'avons plus que tristesse, Tout plaisir s'est étrange De nous, et toute liesse.
Notre orgueilleuse cité.
Qui les cités de la terre
Passait en félicité,
N'est plus qu'un monceau de pierre.
Et nous, malheureux butin.
Allons soupirer captives,
Bien loin dessous le matin.
Sur l'Euphrate aux creuses rives...
L'ÉCOLE DE RONSARD
COMMENT veut-on que maintenant
Si désolées, Nous allions la flûte entonnant
Dans ces vallées ?
Que le luth touché de nos doigts
Et la cithare Fassent résonner de leurs voix
Un ciel barbare ?
Que la harpe, de qui le son
Toujours lamente, Assemble avec notre chanson
Sa voix dolente ?
Trop nous donnent d'affliction
Les maux publiques Pour vous réciter de Sion
Les saints cantiques.
Hélas ! tout soupire entre nous,
Tout y larmoie :
Comment donc en attendez-vous
Un chant de joie ?
Notre âme n'a plus de chanter
Envie aucune Mais bien de plaindre et lamenter
Notre infortune...
Aussi, tandis que nous aurons
Cette détresse, Jour et nuit nous lamenterons
Notre tristesse...
ROBERT GARNIER
Car, hélas ! qui se contiendra
De faire plainte, Lorsque de toi nous souviendra,
Montagne sainte ?
Or, tandis qu'en son corps sera Notre âme enclose,
Israël jamais n'oubliera Si chère chose.
Nos enfants nous soient désormais
En oubliancc.
Si de toi nous perdons jamais
La souvenance !
JEAN PASSERAT
Vtllanelle
J'AI perdu ma tourterelle :
Est-ce point celle que j'ois ?
Je veux aller après elle.
Tu regrettes ta femelle.
Hélas ! aussi fais-je moi :
J'ai perdu ma tourterelle.
Si ton amour est fidèle, Aussi est ferme ma foi :
Je veux aller après elle.
Ta plainte se renouvelle ; Toujours plaindre je me dois :
J'ai perdu ma tourterelle.
L'ÉCOLE DE RONSARD
En ne voyant plus la belle, Plus rien de beau je ne vois ; Je veux aller après elle.
Mort, que tant de fois j'appelle, Prends ce qui se donne à toi :
J'ai perdu ma tourterelle,
Je veux aller après elle.
Ode du Premier Jour de Mat
LAISSONS le lit et le sommeil.
Cette journée :
Pour nous l'aurore au front vermeil
Est déjà née.
Or que le ciel est le plus gai En ce gracieux mois de mai.
Aimons, mignonne ; Contentons notre ardent désir :
En ce monde n'a du plaisir
Qui ne s'en donne.
Viens, belle, viens te promener
Dans ce bocage ; Entends les oiseaux jargonner
De leur ramage.
Mais écoute comme sur tous Le rossignol est le plus doux,
Sans qu'il se lasse.
Oublions tout deuil, tout ennui Pour nous réjouir comme lui :
Le temps se passe.
Ce vieillard, contraire aux amants, Des ailes porte,
XOÔ
JEAN PASSERAT
Et, en fuyant, nos meilleurs ans
Bien loin emporte.
Quand ridée un jour tu seras, Mélancolique, tu diras ;
J'étais peu sage, Qui n'usai point de la beauté Que sitôt le temps a ôté
De mon visage.
Laissons ce regret et ce pleur
A la vieillesse ; Jeunes, il faut cueillir la fleur
De la jeunesse.
Or que le ciel est le plus gai, En ce gracieux mois de mai,
Aimons, mignonne ; Contentons notre ardent désir :
En ce monde n'a du plaisir
Qui ne s'en donne.
Sur la mort de Thulene^ fou du roi
SIRE, Thulène est mort: j'ai vu sa sépulture, Mais il est presque en vous de le ressusciter. Faites de son état un poète hériter :
Le poète et le fou sont de même nature.
L'un fuit l'ambition et l'autre n'en a cure ; Tous deux ne font jamais leur argent profiter ; Tous deux sont d'une humeur aisée à irriter ; L'un parle sans penser, et l'autre k l'aventure.
L'un a la tête verte, et l'autre va couvert
D'un joli chaperon fait de jaune et de vert ;
L'un chante des sonnets, l'autre danse aux sonnettes ;
lOI
L'ÉCOLE DE RONSARD
Le plus grand différend qui se trouve entre nous, C'est qu'on dit que toujours fortune aime les fous, Et qu'elle est peu souvent favorable aux poètes.
VAUQUELIN DE LA FRESNAYE
Sonnet
O VENT plaisant, qui d'haleine odorante Embaumez l'air du baume de ces fleurs ! O Pré joyeux, où versèrent leurs pleurs Le bon Damœte et la belle Amaranthe !
O Bois ombreux, ô Rivière courante, Qui vis en bien échanger leurs malheurs. Qui vis en joie échanger leurs douleurs. Et l'une en l'autre une âme respirante !
L'âge or'leur fait quitter l'humain plaisir ; Mais, bien qu'ils soient touchés d'un saint désir De rejeter tout amour en arrière.
Toujours pourtant un remords gracieux Leur fait aimer, en voyant ces beaux lieux. Ce Vent, ce Pré, ce Bois, cette Rivière.
PHILIS, quand je regarde au temps prompt et léger, Qui dérobe soudain nos coulantes années. Je commence a compter les saisons retournées. Qui viennent tous les jours nos beaux jours abréger.
Car ja quarante fois nous avons vu loger Le soleil au Lion des plus longues journées. Depuis que nous avons nos amours démenées Sous la foi qui nous fit l'un â l'autre engager.
VAUQUELIN DE LA FRESNAYE
Et puis ainsi je dis : " O Dieu, qui tiens unie
De si ferme union notre amitié bénie,
Permets que jeune en nous ne vieillissse l'amour ;
Permets qu'en t'invoquant, comme jusqu'à cette heure, Augmente notre amour d'amour toujours meilleure. Et telle qu'au premier, soit-elle au dernier jour !
ENTRE les fleurs, entre les lis Doucement dormait ma Philis, Et tout autour de son visage Les petits Amours, comme enfants, Jouaient, folâtraient, triomphants.
Voyant des cieux la belle image.
J'admirai toutes ses beautés.
Egales a mes loyautés. Quand l'esprit me dit en l'oreille :
Fou, que fais-tu ? le temps perdu Souvent est chèrement vendu, S' on le recouvre c'est merveille*
Alors je m'abaissai tout bas, Sans bruit je marchai pas k pas, Et baisai ses lèvres pourprines :
Savourant un tel bien, je dis Que tel est dans le paradis Le plaisir des âmes divines.
La Religion
QUELLE es-tu, dis-le moi, si pauvrement vêtue? Je suis Religion, fille de Dieu connue. Pourquoi l'habit as-tu d'une si pauvre laine ?
L'ÉCOLE DE RONSARD
Pour ce que je méprise une richesse vaine. Quel livre portes-tu ? Les loix de Dieu mon père, Où de ses Testaments est compris le mystère. Pourquoi l'estomac nu ? Découvrir la poitrine Convient k moi qui veux une blanche doctrine. Pourquoi sur cette Croix t'appui'-tu charitable ? La Croix m'est un repos qui m'est fort agréable. A quelle fin es-tu de ces ailes pourvue ? J'apprends l'homme a. voler au dessus de la nue. Pourquoi si rayonnante es-tu de belles flammes ? Les ténèbres je chasse au loin des saintes âmes. Pourquoi ce mors de bride ? Afin que par contrainte J'arrête la faveur de l'âme en douce crainte. Et pourquoi sous tes pieds foules-tu la mort blême ? A raison que je suis la mort de la mort même.
AMADIS JAMYN
y/ Vénus, pour la Paix
FILLE de Jupiter, mère d'Amour vainqueur, O des hommes et dieux la volupté féconde. Qui de tant d'animaux repeuple tout le monde, (Monde sans ta liesse un solitaire horreur !)
Bride, si tu le peux, la terrible fureur Qui court dessus la terre et sur la mer profonde ; Et avec les rayons de ta lumière blonde Tempère de ton Mars l'audace et la terreur.
Quand tout souillé de sang et de sueur poudreuse Ses armes il dépouille et sa colère affreuse. Pour boire avec ses yeux tes beautés à longs traits
AMADIS JAMYN
Quand il baise ton col, lors avec telle grâce Pri'-le s'en retourner aux montagnes de Thrace, Qu'il laisse notre France en un siècle de paix.