GUILLAUME DU BARTAS
Les neuf Muses Pyrénées
FRANÇAIS, arrête-toi, ne passe la campagne Que nature mura de rochers d'un côté, Que l'Ariège entrefend d'un cours précipité : Campagne qui n'a point en beauté de compagne.
Passant, ce que tu vois n'est point une montagne : C'est un grand Briarée, un géant haut monté Qui garde ce passage et défend, indompté. De l'Espagne la France, et de France l'Espagne.
II tend à l'une l'un, k l'autre l'autre bras ;
Il porte sur son chef l'antique faix d'Atlas ;
Dans deux contraires mers il pose ses deux plantes,
Les épaisses forets sont ses cheveux épais ; Les rochers sont ses os, les rivières bruyantes L'éternelle sueur que lui cause un tel faix.
PHILIPPE DESPORTES
Prière au Sommeil
SOMME, doux repos de nos yeux, Aimé des hommes et des dieux.
Fils de la Nuit et du Silem:e, Qui peux les esprits délier,
L'ECOLE DE RONSARD
Qui fais les soucis oublier, Endormant toute violence.
Approche, ô Sommeil désiré !
Las ! c'est trop longtemps demeuré :
La nuit est à demi passée,
Et je suis encore attendant
Que tu chasses le soin mordant,
Hôte importun de ma pensée.
Clos mes yeux, fais-moi sommeiller,
Je t'attends sur mon oreiller,
Où je tiens la tête appuyée :
Je suis dans mon lit sans mouvoir.
Pour mieux ta douceur recevoir,
Douceur dont la peine est noyée.
Hâte-toi, Sommeil, de venir ; Mais qui te peut tant retenir ?
Rien en ce lieu ne te retarde, Le chien n'aboie ici autour, Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point l'oie criarde.
Un petit ruisseau doux-coulant A dos rompu se va roulant, Qui t'invite de son murmure ; Et l'obscurité de la nuit.
Moite, sans chaleur et sans bruit, Propre au repos de la nature.
Chacun hors que moi seulement, Sent ore quelque allégement Par le doux effort de tes charmes :
Tous les animaux travaillés Ont les yeux fermés et sillés.
Seuls les miens sont ouverts aux larmes. io6
PHILIPPE DESPORTES
Si tu peux, selon ton désir,
Combler un homme de plaisir Au fort d'une extrême tristesse, Pour montrer quel est ton pouvoir, Fais-moi quelque plaisir avoir Durant la douleur qui m'oppresse.
Si tu peux nous représenter Le bien qui nous peut contenter, Séparé de longue distance, O somme doux et gracieux !
Représente encor a mes yeux Celle dont je pleure l'absence.
Que je voie encor ces soleils.
Ce lis et ces boutons vermeils, Ce port plein de majesté sainte ; Que j'entr'oie encor ces propos, Qui tenaient mon cœur en repos.
Ravi de merveille et de crainte.
Le bien de la voir tous les jours Autrefois était le secours De mes nuits, alors trop heureuses ; Maintenant que j'en suis absent, Rends-moi par un songe plaisant Tant de délices amoureuses.
Si tous les songes ne sont rien, C'est tout un, ils me plaisent bien :
J'aime une telle tromperie.
Hâte-toi donc, pour mon confort ; On te dit frère de la Mort, Tu seras père de ma vie.
Mais, las ! je te vais appelant.
Tandis la nuit en s'envolant
L'ÉCOLE DE RONSARD
Fait place à Taurore vermeille :
O Amour ! tyran de mon cœur, C'est toi seul qui par ta rigueur Empêches que je ne sommeille.
Hé ! quelle étrange cruauté !
Je t'ai donné ma liberté.
Mon cœur, ma vie et ma lumière, Et tu ne veux pas seulement Me donner pour allégement Une pauvre nuit toute entière ?
Ch
anson
UN doux trait de vos yeux, ô ma fière déesse !
Beaux yeux, mon seul confort.
Peut me remettre en vie et m'ôter la tristesse
Qui me tient a la mort.
Tournez ces clairs soleils, et par leur vive flamme
Retardez mon trépas : Un regard me suffit : le voulez-vous, madame ?
Non, vous ne voulez pas.
Un mot de votre bouche à mon dam trop aimable.
Mais qu'il soit sans courroux.
Peut changer le destin d'un amant misérable.
Qui n'adore que vous.
Il ne faut qu'un oui, mêlé d'un doux sourire
Plein d'amours et d'appas :
Mon Dieu ! que de longueurs, le voulez-vous point dire ?
Non, vous ne voulez pas.
Roche sourde a mes cris, de glaçons toute pleine, Ame sans amit'ié, io8
PHILIPPE DESPORTES
Quand j^étais moins brûlant, tu m'étais plus humaine
Et plus prompte à pitié.
Cessons donc de Taimer, et, pour nous en distraire,
Tournons ailleurs nos pas.
Mais peut-il être vrai que je le veuille faire ?
Non, je ne le yeux pas.
LETTRES, le seul repos de mon âme agitée, Hélas ! il le faut donc me séparer de vous ; Et que par la rigueur d'un injuste courroux Ma plus belle richesse ainsi me soit ôtée.
Ha ! je mourrai plutôt, et ma dextre indomptée Fléchira par mon sang le ciel traître et jaloux, Que je m'aille privant d'un bien qui m'est si doux ; Non, je n'en ferai rien, la chance en est jetée !
Il le faut toutefois, elle les veut r'avoir.
Et de lui résister je n'ai cœur ni pouvoir,
A tout ce qu'elle veut mon âme est trop contrainte.
O beauté sans arrêt mais trop ferme en rigueur. Tiens, reprends tes papiers et ton amitié feinte. Et me rends mon repos, ma franchise et mon cœur !
ICARE est chut ici, le jeune audacieux. Qui pour voler au ciel eut assez de courage : Ici tomba son corps dégarni de plumage. Laissant tous braves cœurs de sa chute envieux.
O bienheureux travail d'un esprit glorieux. Qui tire un si grand gain d'un si petit dommage ! O bienheureux malheur plein de tant d'avantage. Qu'il rende le vaincu des ans victorieux !
L'ECOLE DE RONSARD
Un chemin si nouveau n'étonna sa jeunesse, Le pouvoir lui faillit, mais non la hardiesse ; Il eut pour le brûler des astres le plus beau ;
Il mourut poursuivant une haute aventure ; Le ciel fat son désir, la mer sa sépulture : Est-il plus beau dessein, ou plus riche tombeau ?
D^une Fontaine
CETTE fontaine est froide, et son eau doux-coulante, A la couleur d'argent, semble parler d'amour : Ln herbage mollet reverdit tout autour, Et les aulnes font ombre z. la chaleur brûlante.
Le feuillage obéit à Zéphyr qui l'éventé. Soupirant, amoureux, en ce plaisant séjour ; Le soleil clair de flamme est au milieu du jour. Et la terre se fend de l'ardeur violente.
Passant, par le travail du long chemin lassé. Brûlé de la chaleur, et de la soif pressé. Arrête en cette place où ton bonheur te mène.
L'agréable repos ton corps délassera.
L'ombrage et le vent frais ton ardeur chassera. Et ta soif se perdra dans l'eau de la fontaine.
Epigr.
amme
JE t'apporte, ô sommeil ! du vin de quatre années, Du lait, des pavots noirs aux tètes couronnées. Veuille tes ailerons en ce lieu déployer. Tant qu'Alison, la vieille accroupie au foyer. Qui, d'un pouce retors et d'une dent mouillée,
IIO
PHILIPPE DESPORTES
Sa quenouille chargée a quasi dépouillée, Laisse choir le fuseau, cesse de babiller, Et de tout la nuit ne se puisse éveiller ; Afin qu'à mon plaisir j'embrasse ma rebelle, L'amoureuse Ysabeau, qui soupire auprès d'elle.
VUlanelle
ROSETTE, pour un peu d'absence, Votre cœur vous avez changé, Et moi, sachant cette inconstance, Le mien autre part j'ai rangé ; Jamais plus beauté si légère Sur moi tant de pouvoir n'aura :
Nous verrons, volage bergère, Qui premier s'en repentira.
Tandis qu'en pleurs je me consume.
Maudissant cet éloignement, Vous, qui n'aimez que par coutume, Caressiez un nouvel amant.
Jamais légère girouette Au vent si tôt ne se vira ; Nous verrons, bergère Rosette, Qui premier s'en repentira.
Où sont tant de promesses saintes.
Tant de pleurs versés en partant ?
Est-il vrai que ces tristes plaintes Sortissent d'un cœur inconstant ?
Dieux, que vous êtes mensongère !
Maudit soit qui plus vous croira !
Nous verrons, volage bergère.
Qui premier s'en repentira.
L'ÉCOLE DE RONSARD
Celui qui a gagné ma place, Ne vous peut aimer tant que moi ; Et celle que j'aime vous passe De beauté, d'amour et de foi.
Gardez bien votre amitié neuve, La mienne plus ne variera, Et puis nous verrons k l'épreuve Qui premier s'en repentira.
Sur la Mort de Diane
COMME on voit parmi l'air un éclair radieux Glisser subtilement et se perdre en la nue, Cette âme heureuse et sainte, aux mortels inconnue, Coula d'un jeune cœur pour s'envoler aux cieux.
Mon penser la suivit, au défaut de mes yeux, Jusqu'aux voûtes du ciel tout clair de sa venue, Et voit qu'en tant de gloire où elle est retenue. Elle a deuil que je sois encore en ces bas lieux.
Mais tu n'y seras guère, ô déesse ! à m'attendre. Car je n'étais resté que pour cueillir ta cendre, Et ta mémoire sainte orner comme je doi ;
Maintenant que j'ai fait ce devoir pitoyable, Las de pleurer, de vivre et d'être misérable. J'abandonne la terre et vole auprès de toi.
Ch
anson
O BIENHELTREUX qui peut passer sa vie Entre les siens, franc de haine et d'envie. Parmi les champs, les forêts et les bois.
PHILIPPE DESPORTES
Loin du tumulte et du bruit populaire, Et qui ne vend sa liberté pour plaire Aux passions des princes et des rois !
Il n'a souci d'une chose incertaine, Il ne se pait d'une espérance vaine, Nulle faveur ne le va décevant, De cent fureurs il n'a l'àme embrasée, Et ne maudit sa jeunesse abusée, Quand i! ne trouve a la tin que du vent.
Il ne frémit, quand la mer courroucée Enfle ses flots, contrairement poussée Des vents émus, soufflants horriblement ; Et quand la nuit à son aise il sommeille, L^ne trompette en sursaut ne l'éveille.
Pour l'envoyer du lit au monument.
L'ambition son courage n'attise ;
D'un fard trompeur son âme il ne déguise,
Il ne se plait a violer sa foi ;
Des grand seigneurs l'oreille il n'importune,
Mais en vivant content de sa fortune,
Il est sa cour, sa faveur et son roi.
Je vous rends grâce, ô déités sacrées
Des monts, des eaux, des forêts et des prées,
Qui me privez de pensers soucieux,
Et qui rendez ma volonté contente.
Chassant bien loin ma misérable attente
Et les désirs des coeurs ambitieux !
Dedans mes champs ma pensée est enclose ; Si mon corps dort, mon esprit se repose. Un soin cruel ne le va dévorant.
Au plus matin la fraîcheur me soulage ;
L'ECOLE DE RONSARD
S'il fait trop chaud, je me mets à l'ombrage, Et, s'il fait froid, je m'échauffe en courant.
Si je ne loge en ces maisons dorées, Au front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'émail et de mille couleurs, Mon œil se paît des trésors de la plaine, Riche d' œillets, de lis, de marjolaine. Et du beau teint des printanières fleurs.
Dans les palais enflés de vaine pompe. L'ambition, la faveur qui nous trompe.
Et les soucis logent communément ; Dedans nos champs se retirent les fées. Reines des bois a tresses décoiffées.
Les jeux, l'amour et le contentement.
Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée : J'ois des oiseaux la musique sacrée.
Quand au matin ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines, Qui vont coulant de ces roches hautaines, Pour arroser nos prés délicieux.
Que de plaisir de voir deux colombelles. Bec contre bec, en trémoussant des ailes. Mille baisers se donner tour a tour, Puis, tout ravi de leur grâce naïve.
Dormir au frais d'une source d'eau vive. Dont le doux bruit semble parler d'amour !
Que de plaisir de voir sous la nuit brune. Quand le soleil a fait place a la lune, Au fond des bois les nymphes s'assembler, Montrer au vent leur gorge découverte, Danser, sauter, se donner cotte-verte, Et sous leurs pas tout l'herbage trembler !
PHILIPPE DESPORTES
Le bal fini, je dresse en haut la vue, Pour voir le teint de la lune cornue, Claire, argentée, et me mets a penser Au sort heureux du pasteur de Latmie ; Lors je souhaite une aussi belle amie, Mais je voudrais en veillant l'embrasser.
Ainsi la nuit je contente mon âme ;
Puis, quand Phébus de ses rais nous enflamme,
J'essaie encor mille autres jeux nouveaux ;
Diversement mes plaisirs j'entrelace.
Ores je pêche, or' je vais à la chasse,
Et or' je dresse embuscade aux oiseaux.
Je fais l'amour, mais c'est de telle sorte Que seulement du plaisir j'en rapporte.
N'engageant point ma chère liberté ; Et quelques lacs que ce dieu puisse faire Pour m'attrapper, quand je m'en veux distraire, J'ai le pouvoir comme la volonté.
Douces brebis, mes fidèles compagnes.
Haies, buissons, forêts, prés et montagnes, Soyez témoins de mon contentement !
Et vous, ô dieux ! faites, je vous supplie. Que cependant que durera ma vie.
Je ne connaisse un autre changement.
Sonnet Spirituel
DEPUIS le triste point de ma frêle naissance, Et que dans le berceau, pleurant, je fus posé, Quel jour marqué de blanc m'a tant favorisé Que de l'ombre d'un bien j'aie eu la jouissance l 46*
L'ÉCOLE DE RONSARD
A peine étaient sèches les pleurs de mon enfance, Qu'au froid, au chaud, k l'eau, je me vis exposé, D'Amour, de la fortune et des grands maîtrisé, Qui m'ont payé de vent pour toute récompense.
J'en suis fable du monde, et mes vers dispersés. Sont les signes piteux des maux que j'ai passés. Quand tant de fiers tyrans ravageaient mon courage.
Toi qui m'ôtes le joug et me fais respirer, O Seigneur ! j^our jamais veuille-moi retirer De la terre d'Egypte et d'un si dur servage.
Plainte
DES abîmes d'ennuis en l'horreur plus extrême, Sans conseil, sans confort d'autrui, ni de moi-même (Car, hélas ! ma douleur n'en saurait recevoir) Outré d'âme et de corps d'incurables atteintes, Mon cœur, qui n'en peut plus, s'ouvre en ces tristes
plaintes.
Puisque ma voix, Seigneur, n'en a pas le pouvoir.
Hélas ! sois-moi propice, Ô mon Dieu ! mon refuge ! Punis-moi comme père, et non pas comme juge. Et modère un petit le martyre où je suis ; Tu ne veux point la mort du pécheur plein de vice, Mais qu'il change de vie et qu'il se convertisse ; Las ! je le veux assez, mais sans toi je ne puis.
Je ressemble en mes maux au passant misérable. Que des brigands pervers la troupe impitoyable Au val de Jéricho pour mort avait laissé ; 11 ne pouvait s'aider, sa fin était certaine, Si le Samaritain, d'une âme toute humaine. N'eût étanché sa plaie et ne l'eût redressé.
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PHILIPPE DESPORTES
Ainsi, sans toi, Seigneur, vainement je m'essaie ; Donne m'en donc la force et resserre ma plaie. Purge et guéris mon cœur que ton ire a touché. Et que ta sainte voix, qui força la nature. Arrachant le Lazare hors de la sépulture, Arrache mon esprit du tombeau de péché.
Fais rentrer dans le parc ta brebis égarée, Donne de l'eau vivante à ma bouche altérée, Chasse l'ombre de mort qui vole autour de moi ; Tu me vois nu de tout, sinon de vitupère ; Je suis l'enfant prodigue, embrasse-moi, mon père ! Je le confesse, hélas ! j'ai péché devant toi.
Pourquoi se fût offert soi-même en sacrifice Ton enfant bien-aimé, Christ, ma seule justice ? Pourquoi par tant d'endroits son sang eiit-il versé, Sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfaire ? Les justes, ô Seigneur ! n'en eussent eu que faire, Et pour eux son saint corps n'a pas été percé.
Par le fruit de sa mort j'attends vie éternelle ; Lavée en son pur sang, mon âme sera belle. Arrière, ô désespoirs qui m'avez transporté ! Que toute défiance hors de moi se retire. L'oeil bénin du Seigneur pour moi commence à luire ; Mes soupirs k la fin ont ému sa bonté.
O Dieu ! toujours vivant, j'ai ferme confiance Qu'en l'extrême des jours, par ta toute-puissance^ Ce corps couvert de terre, à ta voix se dressant, Prendra nouvelle vie et, par ta pure grâce, J'aurai l'heur de te voir de mes yeux face à face, Avec les bienheureux ton saint nom bénissant.
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