LA CONJURATION DE JAVOTTE
Afin de se rapprocher de la jeune Javotte , dont les parents , paysans italiens , croient posséder un trésor , enfoui dans la demeure , Casanova s'offre à retrouver ce trésor par des moyens cabalistiques. En outre d'une certaine quantité iïopérations , z7 déclare nécessaire le concours d'une jeune fille vierge.
... Après souper, le bonhomme Franzia vint me trouver et me dit que, pour ce qui regardait la jeune fille vierge, il croyait avoir ce qu’il fallait dans sa fille Javotte, qu’il avait consulté sa femme, et que je pouvais en être sùr.
— C’est bien, lui dis-je, mais maintenant, ditesmoi, quels fondements avez-vous pour croire posséder un trésor dans votre maison'?
— D’abord, répondit-il, la tradition orale de père en fils depuis huit générations ; ensuite les grands coups qu’on frappe sous terre pendant la nuit. De plus, la porte de ma cave qui s’ouvre et se referme seule toutes les trois ou quatre minutes; ce qui est certainement l’ouvrage des démons que nous voyons errer toutes les nuits par la campagne sous la forme de flammes pyramidales. ^
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— Si cela est, il est évident comme deux et deux font quatre, que vous avez chez vous un trésor caché. Gardez-vous bien de mettre une serrure à la porte qui s’ouvre et se referme comme d’elle même ; vous vous auriez un tremblement de terre qui ferait de cette enceinte un abîme. Les esprits veulent être libres et^ ils brisent toutes les entraves qu’on veut leur opposer.
Je passai une bonne partie de la nuit suivante avec le père Franzia et Capitani, pour voir de mes propres yeux les phénomènes dont ce bon paysan me parlait. Placé sur le balcon de la cour, j’entendis distinctement des coups souterrains, à des intervalles égaux, trois ou quatre par minute. Le bruit ressemblait à celui que produirait un énorme pilon, vigoureusement chassé dans un fort mortier de bronze. Je pris mes pistolets et j’allai me placer avec eux auprès de la porte mouvante, tenant une lanterne sourde à la main. Je vis la porte s’ouvrir lentement, et, trente secondes après, se refermer avec violence. Je l’ouvris et je la refermai moi-même à plusieurs reprises, et, n’ayant pu découvrir aucune raison physique occulte à ce singulier phénomène, je me déterminai à croire en moi-même qu’il y avait quelque friponnerie adroite et cachée; mais je ne me souciai pas d’en rechercher la cause.
Nous remontâmes, et, m’étant mis de nouveau sur le balcon je vis dans la cour des ombres qui allaient et venaient. Ce ne pouvait être que l’effet d’un air humide et épais; et, pour ce qui était des flammes pyramidales, que je voyais planer dans la campagne, c’était un phénomène que je connaissais. Je laissai cependant mes deux compagnons dans l’idée que c’étaient les esprits qui veillaient sur le trésor.
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Je devais faire ma grande opération le jour suivant ; car autrement, d’après les idées reçues, j’aurais été obligé d’attendre la pleine lune du mois prochain. Je devais conjurer les gnomes à pousser le trésor au niveau du sol à l’endroit même où j’aurais fait mes conjurations. Certes, je savais bien que l’opération manquerait, mais je savais aussi que je ne manquerais pas de raisons pour satisfaire Franzia et Capitani. En attendant, je devais bien jouer mon rôle de magicien, que j’aimais à la folie. Je fis travailler Javotte toute la journée pour coudre en cercle uue trentaine de feuilles de papier sur lesquelles je peignis les figures les plus bizarres. Ce cercle que j’appelais maxime , avait trois pas géométriques de diamètre. Je m’étais fait un sceptre ou baguette magique de la branche d’olivier que Franzia m’avait apportée de Césène. Etant ainsi préparé, je dis à Javotte qu’à minuit, au moment où je sortirais du cercle, elle devait se tenir prête à tout. Elle ne reçut pas cet ordre avec répugnance, car il lui tardait de me donner cette preuve d’obéissance ; et, de mon côté, me regardant comme son débiteur, je me sentais pressé de la satisfaire.
L’heure étant venue, j’ordonnai au père et à Capitani de se tenir sur le balcon, soit pour être prêts à mes ordres, si je venais à les appeler, soit pour empêcher que personne de la maison pût rien voir de ce qui allait se passer. Je me défais alors de tout habillement profane, et je revêts le grand surplis, ouvrage des mains pures d’une vierge ; puis, je laisse tomber mes longs cheveux épars, je place ma singulière couronne sur ma tête, le cercle maxime sur mes épaules, et, empoignant le sceptre d’une main, le merveilleux couteau de l’autre, je descends dans la
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cour. Là j’étends mon cercle en proférant des paroles barbares, et, après en avoir fait le tour par trois fois, j’y saute au milieu.
Là, accroupi, immobile pendant deux minutes, je me lève, et je fixé mes regards sur un gros nuage blafard qui se levait à l’horizon de l’occident, pendant que le tonnerre grondait du même côté avec force. Que j’aurais paru sublime aux yeux hébétés de mes deux idiots, si, examinant un peu avant l’état du ciel de ce côté-là, je m’étais avisé d’annoncer ce phénomène.
Le nuage s’étendit avec une rapidité extrême, et la voûte céleste ne parut bientôt que couverte d’un drap mortuaire que les éclairs les plus vifs sillonnaient dans tous les sens.
Cela étant fort naturel, je n’avais pas la moindre raison d’en être surpris ; cependant un commencement de peur me faisait éprouver le besoin d’être dans ma chambre. Bientôt ma frayeur augmenta en voyant les éclats de foudre, mêlés aux éclairs, se succéder et m’entourer de tous les côtés. J’éprouvai alors ce que peut opérer sur l’esprit une grande frayeur, car je me figurai que, si les foudres qui sillonnaient le terrain autour de moi et qui éclataient sans cesse sur ma tète ne m’anéantissaient pas, c’était simplement parce qu’elles ne pouvaient point entrer dans mon cercle magique. Ainsi j’adorais mon propre ouvrage ! Cette sotte raison m’empêchait d’en sortir, malgré la peur qui m’y faisait frissonner. Sans cette croyance, fruit d’une frayeur pusillanime, je n’y serais pas resté une minute et ma fuite précipitée aurait dessillé les yeux à mes deux dupes, qui auraient bien vu que, loin d’être un magicien, je n’étais qu’un poltron.
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La violence du vent, les éclats retentissants du tonnerre un froid pénétrant et la frayeur me taisaient trembler comme la feuille. Mon système que je croyais à toute épreuve, s’était évanoui ; je reconnaissais un Dieu vengeur qui m’avait attendu là pour me punir d’un seul coup de toutes mes scélératesses, et pour mettre fin à mon incrédulité en m’anéantissant.
Cependant le tonnerre cesse, une pluie abondante commence à tomber, le danger disparaît et je sens renaître mon courage. Tel est l’homme ! ou tel, au moins, je tus alors.
Dès que la pluie eut cessé, il n’y eut plus ni vent, ni nuage, et la lune se monlra dans toute sa beauté au milieu d’un firmament de l’azur le plus beau. Je ramasse le cercle, et après avoir ordonné aux deux amis d'aller se coucher sans me parler, je rentrai dans ma chambre. L’esprit encore préoccupé, je jetai les yeux sur Javotte, et la trouvai si jolie, que j’en eus peur.
Après un sommeil de huit heures, la tête reposée, je me trouvai dégoûté de cette comédie, et, à l’apparition de Geneviève, je fus tout surpris de n’éprouver aucun sentiment. Ce n’était pas que la docile Javotte eût changé, mais je n’étais plus le même. Me sentant dans un état d’apathie quif m’était inconnu jusqu’alors, par une suite d’idées superstitieuses que la frayeur m’avait inspirées la veille, je crus voir que l’état d’innocence de cette jeune fille était protégé par le ciel, et que je n’aurais pas échappé à la mort la plus prompte et la plus terrible, si j’avais osé la lui ravir.
Jacques Casanova.