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LETTRE D’UN SORCIER

Au noble et gracieux seigneur de Rathsamhausen, seigneur d’Ehenweihr.

Que mes services soient le plus sùr garant de mon attachement à votre personne, noble et puissant seigneur.

La chronique nous enseigne que nos pères vénéraient les talents surnaturels, comme ils honoraient l’astronomie et la chevalerie, et qu’il y en eut même qui, pour obtenir ces talents, livraient à Satan leur corps et leur àme, et soumis à son empire, devenaient ses véritables disciples.

Dans ma jeunesse, un penchant mystérieux, je ne sais quelle passion, m’entraîna vers cette étude particulière. Il y a sept ans, c’était le 28 janvier de l’année 1594, je m’adressais à l’esprit malin et le priai de m’instruire dans son art, en m’engageant de le servir et de lui être soumis.

Comme mon temps d’apprentissage vient d’expirer le printemps dernier, et que l’esprit malin, suivant le pacte que j’avais fait avec lui, sera sous ma puissance pendant le restant de mes jours, et qu’il m’obéira comme je lui ai obéi moi-même pendant sept ans, j’ai résolu de faire profiter les autres de mon art et de faire mes preuves aux yeux de tout le monde.

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Votre grâce sait sans doute que deux de vos sujettes sont affectées depuis plusieurs années de maladies graves et douloureuses, et que tous les remèdes ordinaires sont restés sans effet jusqu’ici. Il s’agit donc de savoir si la maladie est naturelle ou si elle ne l’est pas, selon qu’elle provient de Dieu ou de Satan ; car si elle est surnaturelle, elle devra être traitée par des remèdes surnaturels, et alors je m’engage de guérir ces femmes. C’est pourquoi je prends la liberté de supplier votre grâce de m’accorder la permission, contre un droit de trois couronnes d’or, de donner une preuve évidente de mes connaissances dans l’art magique ; et que l’on ne doute pas de mon pouvoir, car tout le monde pourra se convaincre que, depuis le Christ, jamais miracle pareil n’aura été connu sur la terre.

Je tracerai un cercle près de la commune de Grussenheim, soumise à votre juridiction, à l’endroit où tant d’hommes d’armes ont été taillés en pièces ; je placerai au milieu un cercueil qui figura au cimetière, la tombe des martyrs ; aux quatre côtés se placeront les quatre fléaux avec leurs attributs et armés de verges le docteur Jacques de Grussenheim remplira le rôle de la Mort, la femme Kliber, dudit lieu, représentera la Famine ; Suzanne la Française fera la Peste, et moi, je me charge du rôle de la Guerre. Personne ne devra entrer dans le cercle excepté les six personnes qui y sont figurées, et leurs noms devront rester cachés à fous le monde.

Le matin, une procession solennelle avec croix et bannière, fera le tour du cercle, et on lira les évangiles devant chacun des quatre fléaux. Peut-être le curé de Grussenheim s’y refusera-t-il; il dira qu’il ne peut pas se prêter à des œuvres de Satan. Mais

qu il sache que ce que j’ai à faire voir ne doit servir qu’à la glorification de Dieu, et qu’il renouvelle par mes mains le miracle de Moïse et du Christ, afin de réveiller les hommes de leur apathie, ce que doivent représenter les verges des quatre fléaux qui doivent châtier l’univers. Que l’on fasse donc ce que je demande, et je me charge du reste.

Pour vous prouver, mon gracieux sezgneur, qu’il n’y a pas de charlatanisme dans mes actes, je consens à être brûlé vif par le bourreau et à encourir la réprobation du peuple, si mes paroles sont fausses, et si je ne réussis pas dans mon épreuve.

Donné à Ohnenheim, le jour de la Saint-André de l’année de 1601.

De votre grâce, le très respectueux et toujours obéissant sujet.

Signé, Jean Habiszreuttinger Maître d’école

L’on ne voit pas si l’épreuve a eu lieu et si elle a réussi, il est probable que le seigneur et le curé ne l’avaient point autorisée. Quoiqu’il en ait été, le sorcier fut incarcéré à Strasbourg, où il paya sans doute de sa vie son imprudente proposition.

UNE VISION INFERNALE AU XI e SIÈCLE

Il y avait, dans un village qu’on appelle Bonneval, un prêtre nommé Gauchelin. L’an de l’incarnation 1092, au commencement de janvier, ce prêtre alla de nuit visiter un malade. Il revenait seul et se trouvait loin de toute habitation, lorsqu’il entendit un grand bruit, comme d’une armée considérable. Ayant voulu se retirer vers quatre néfliers qu i! avait aperçus dans un champ, un homme d’une énorme stature, armé d’une grande massue, le devança dans sa course, et levant son arme sur sa tête lui dit : « Arrête-là ! n’avance pas davantage. » Aussitôt le prêtre s'arrêta glacé d’effroi, et appuyé sur le bâton qu’il portait, resta dans l'immobilité. L’homme armé de la massue se tint auprès de lui, et, sans lui faire de mal, attendit le passage de l’armée. Voilà qu’une grande troupe de fantassins se mit à passer, emportant sur leur cou et leurs épaules des moutons, des habillements des meubles et des ustensiles de toute espèce, comme ont coutume de faire les brigands. Cependant, tous gémissaient et s’encourageaient à redoubler de vitesse. Le prêtre reconnut plusieurs de ses voisins qui étaient morts récemment

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et il les entendit se plaindre des supplices cruels dont, à cause de leurs crimes, ils éprouvaient les tourments. Ensuite passa une troupe de porte-morts auxquels se réunit à l’instant le géant dont nous avons parlé. Ils étaient chargés d’environ cinquante cercueils, dont chacun était soutenu par deux porteurs.

Ensuite vint à passer une troupe de femmes dont la multitude parut innombrable au prêtre. Elles étaient montées à cheval sur des selles de femme, dans lesquelles étaient enfoncés des clous enflammés. Le vent les soulevait fréquemment à la hauteur d’une coudée, et les faisait retomber aussitôt sur les clous ardents. Horriblement tourmentées par les piqûres et les brûlures, elles vociféraient des imprécations, et confessaient publiquement les péchés pour lesquels elles étaient punies.

Le prêtre reconnut dans cette troupe quelques dames nobles, et vit les chevaux et les mules avec les selles de plusieurs femmes qui vivaient encore.

Peu après, il apperçut une troupe nombreuse de clercs et de moines, leurs juges et leurs supérieurs, des évêques et des abbés, portant leur crosse pastorale ; les clercs et les évêques étaient vêtus de chapes noires ; les moines et les abbés de capuchons de la même couleur. Tous gémissaient et se plaignaient ; quelques-uns imploraient Gaucbelin par son nom, et le suppliaient, à cause de leur ancienne amitié, de prier pour eux.

Ce prêtre rapporte qu’il avait vu là beaucoup de personnages d’une grande considération que l’opinion commune croyait placés dans le ciel au milieu des saints.

A cet épouvantable aspect, tout tremblant et ap-

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puyé sur son bâton, il s'attendait à des choses plus épouvantables encore. Il vit ensuite s’avancer une grande armée ; on n’y remarquait aucune couleur, si ce n’est le noir et un feu scintillant. Tous ceux qui la composaient étaient montés sur des chevaux gigantesques ; il marchaient armés de toutes pièces, comme s ils avaient volé au combat, et portaient des enseignes noires. Il vit parmi eux Richard et Baudouin, fils du comte Gislebert, qui étaient morts depuis peu, ainsi que beaucoup d’autres dont je ne puis déterminer le nombre.

Gauchelin, après avoir vu passer cette nombreuse troupe de chevaliers, se mit à réfléchir ainsi en luimême : Voilà sans doute les gens de Herlequin ; j’ai ouï dire que quelques personnes les avaient vus parfois ; mais, incrédule que j’étais, je me moquais de ces rapports, parce que je n’avais jamais eu d’indices certains de pareilles choses. Maintenant, je vois réellement les mânes des morts. Toutefois, personne ne me croira quand je raconterai ce que j’ai vu. Je vais donc me saisir d’un des chevaux libres qui suivent la troupe ; je vais le monter aussitôt, je le conduirai chez moi, et je le ferai voir à mes voisins pour leur inspirer de la confiance dans mon récit.

Aussitôt, il saisit la bride d’un cheval noir ; mais celui-ci se débarrassa vigoureusement de la main qui s’emparait de lui, et s’enfuit vers la troupe des noirs. Le prêtre se tint encore au milieu du chemin, et se présentant devant un cheval qui venait à lui, il étendit la main. L’animal s’arrêta pour attendre le prêtre, et soufflant dans ses naseaux, il jeta en avant un nuage grand comme un chêne très élevé. Alors le prêtre mit le pied gauche à l’étrier, saisit les rênes, porta la main sur la selle ; mais aussitôt il sentit

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sous son pied une chaleur excessive comme un feu ardent, tandis que par la main qui tenait la bride un froid incroyable pénétra jusqu’à ses entrailles.

Tout-à-coup quatre horribles chevaliers survinrent, et jetant des cris terribles proférèrent ces paroles : « Pourquoi vous emparez-vous de nos chevaux ? Vous viendrez avec nous. Aucun d’entre nous ne vous a fait de mal tandis que vous entreprenez de nous enlever ce qui nous appartient. » Le prêtre, excessivement effrayé, lâcha le cheval. Trois chevaliers ayant voulu le saisir, un quatième leur dit : « Lâchez-le, et laissez-moi m’entretenir avec lui. » Il voulut ensuite charger Gauchelin de divers messages pour sa femme et ses enfants, et sur le refus du prêtre, il se précipita sur lui et le saisit à la gorge, le malheureux ne fut délivré que par l’intercession d’un autre chevalier qui se fit reconnaître à lui pour son frère, et, causant longuement avec lui, lui parla en termes touchants de leur enfance.

Pendant leur entretien, Gauchelin remarqua au talon du damné, vers son éperon, une espèce de grumeau de sang de la forme d’une tête humaine. Tout étonné, il lui en demanda la raison. « Ce n’est pas du sang, repartit le chevalier, c’est du feu, et il me paraît d’un poid plus grand que si je portais le mont Saint-Michel. Comme je me servais d’éperons précieux et fort pointus pour arriver plus vite à répandre le sang, j’en porte avec raison un poids énorme à mes talons. » A ces mots, le chevalier s’enfuit précipitamment. Toute la semaine le prêtre resta gravement malade ; ensuite il vécut quinze années bien portant.

Ordéric Vital

LES HOMONCULES

Voici une formule, à laquelle, le caractère de naïveté du narrateur donne un véritable cachet d’autliencité : elle est d’autant plus curieuse qu’elle offre un des rares récits d’une expérience couronnée de succès, et tout proche de notre époque, puisqu’il n’y a guère plus d’un siècle qu'elle eut lieu. Cette anecdote très connue et dont personne n’a jamais mis en doute l’exactitude, est extraite du « Livre de comptabilité et notes pour mon gràcieux seigneur, le comte J. F. de Kueffstein, commencé avec l’aide de Dieu en l’an 1773, et terminé avec J’aide de Dieu en l’an... (la date manque), par Joseph Kammerer ». Ce Kammerer était l’intendant, l’homme de confiance, le domestique dévoué du comte Jean Ferdinand de Kueffstein, chambellan de la cour de Vienne etappartenant à la vieille noblesse autrichienne.

Le comte, comme il était de mode à cette époque — l’époque de Cagliostro, de Mesmer, du comte de Saint Germain, de Lava ter etc.., — s’adonnait aux arts magiques, et il avait pour collaborateur dans ses recherches, un certain abbé Géloni ; le fidèle Kammerer leur servait, un peu à contre cœur, de garçon de laboratoire.

Les trois cabalistes, comme on disait alors,

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s’étaient retirés en Calabre, dans un couvent de Carmélites où l’abbé Géloni avait à sa disposition un laboratoire alchimique parfaitement outillé et qui donnait sur de vastes jardins. Le comte et Kammerer s’étaient installés dans une petite maison, attenante au monastère ; mais ils ne quittaient guère le laboratoire, théâtre de leurs travaux.

Kuefïstein et Géloni s’étaient attaqués à la création des homoncules et ils eurent le bonheur d’y réussir après plusieurs mois d’un labeur acharné. Ils firent éclore au feu des fournaux — on ne nous dit pas par quels procédés — dix êtres, que Kammerer appelle des esprits, et qui avaient été doués par leurs créateurs de l’apparence, du costume et même de la mentalité de diverses classes et états, afin qu’à eux dix, ils pussent répondre à toutes les questions. C’étaient un roi, une reine, un chevallier, un moine, un architecte, un mineur, une nonhe, un séraphin, un esprit bleu et un esprit rouge.

Ces deux derniers ayant été momentanément laissés de côté et sans doute réservés à des expériences spéciales, les huit furent, dit Kammerer « au fur et à mesure que l’abbé Géloni et Kuefïstein les eurent retirés successivement du matras avec de petites pinces en argent » renfermés dans des bocaux de verre d une contenance d’environ deux pintes (deux litres) « tels qu’on les employé pour conserver la marmelade », cependant, ils étaient plus hauts, d’une forme plus allongée et le verre en était très épais afin de pouvoir résister aux chocs.

Ces récipients choisis avec soin furent ensuite remplis d’eau pure, Kammerer ajoute naïvement « peut-être bien d’eau bénite. Dieu me pardonne, ensuite on les lia dans une vessie de bœuf humectée

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que l'abbé commença par bénir, puis qu’il mouilla et toucha du doigt. On y apposa alors un grand cachet, afin que les esprits, au cas où ils se montreraient récalcitrants, ne pussent s’échapper ».

Le liquide des bocaux devait sans doute renfermer des substances propres à créer un milieu favorable au développement des homoncules. D’ailleurs on trouverait dans les auteurs contemporains l’explication de cette immersion des fœtus artificiels aussitôt après leur éclosion. Les médecins du xvm e siècle prétendaient que si une femme accouchait dans un bain d’eau tiède, son enfant continuerait à vivre de la même façon qu’au sein du liquide maternel. En le plongeant alternativement dans l’eau et dans l’air, le trou de Botal qui, chez le fœtus, fait communiquer les deux moitiés du cœur et qui se bouche peu de temps après la naissance, ne se fermerait pas. L'enfant traité de cette façon pourrait donc vivre aussi bien sous les eaux que dans l’atmophère terrestre.

Quoi qu’il en soit de cette assertion que la vaniteuse science moderne ne s’est même pas donné la peine de discuter, il s’est trouvé des hommes qui respiraient des heures entières sous l’eau sans la moindre gêne. Le célèbre ingénieur anglais Water, qui construisit une partie des digues de Hollande, était doué de cette étrange prérogative. Sans nul doute, pour Géloni et son ami, le liquide des bocaux devait tenir lieu aux homoncules des sécrétions qui entourent le fœtus dans le sein maternel.

Pendant une claire nuit du milieu de l’été, sans doute la nuit de la Saint-Jean qui, de tout temps, a passé pour propice aux enchantements, les huit esprits, chacun dans leur bocal, furent transportés mystérieusement dans les jardins du monastère par

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Kueffstein, 1 abbé Géloni, Karamerer et un frère lai qui les assistait quelquefois au laboratoire. Mais, ici, laissons de nouveau la parole au fidèle intendant :

« On les porta, dit-il, avec d’infinies précautions, afin que les autres moines du couvent ne s’aperçussent de rien. Pour cette expédition, chacun d’eux avait pris avec lui deux récipients afin que l’affaire pùt être terminée d’un seul coup et qu’on ne remarquât rien pendant la nuit de ces allées et venues. Là on les enterra dans deux charretées de fumier de mulet que l’abbé avait fait amener de la ville afin que les esprits y pussent croître et mûrir ». Ce fumier chaud donnait la tiède température indiquée par Paracelse, mais sans doute qu’elle n’était pas suffisante. Géloni et son associé préparèrent avec beaucoup de peine et de soin une liqueur dont un grand flacon fut remis au frère jardinier, qu’ils avaient gagné à leur cause, avec ordre d’en arroser chaque jour le vaste tas de fumier.

Cette préparation produisit un effet extraordinaire ; dès que le fumier en eut été arrosé, il commença à entrer en fermentation, exhalant d’épaisses et nauséabondes vapeurs, comme si tous les brasiers infernaux l’eussent chauffé par en dessous. Il n’y a dans ce fait rien d’extraordinaire, on connaissait alors déjà, depuis longtemps, les combinaisons chimiques capables de produire une grande chaleur et les volcans artificiels, faits de soufre et de limaille de fer, avaient été trouvés une cinquantaine d'années auparavant.

De trois en trois jours, quand le monastère était plongé dans le sommeil, les deux adeptes, toujours accompagnés de Kammerer, se rendaient au jardin et s’y livraient à toutes sortes de manifestations reli-

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gieuses. Ils tombaient à genoux près du monceau de fumier, l’encensaient et priaient avec ferveur. Kammerer, outre qu’il avait peur d’attirer l’attention de quelque moine aux aguets, n’était personnellement guère satisfait d'assister à ces cérémonies qu’il n’était pas loin de regarder comme un véritable sacrilège. Il tremblait à tout instant que quelque prodige de la colère divine ne vint punir les audacieux.

En outre, il affirme avoir entendu à maintes reprises, les esprits enterrés dans le fumier, crier et siffler comme des souris affamées. Il avait si grand peur qu’il était en proie à de perpétuelles angoises et qu’une fois il prétend avoir éprouvé une crise d’épilepsie, sous l’influence de la terreur qu’il ressentait.

Cependant quatre semaines s’étaient écoulées, une nuit les adeptes retirèrent en grande pompe les huit bocaux du fumier et les transportèrent dans leur laboratoire, à grand renfort d’encens, de cantiques et d'oraisons, puis les homoncules furent séchés à l’aide de sable chaud.

Karnmerer observa avec une profonde stupeur qu’ils avaient grandi et fortifié de notable façon ; les esprits mâles, sauf pourtant le séraphin, avaient de la barbe. On commença aussitôt à les soumettre à un régime tout différent.

Chaque semaine, le liquide contenu dans le récipient où ils plongeaient était renouvelé, mais cette opération devait se faire avec beaucoup de promptitude, car sitôt qu’ils étaient hors de l’eau, surtout dans les premiers jours, les homoncules gisaient inertes et comme privés de sentiment. En outre on leur faisait absorber tous les trois ou quatre jours gros comme un poids d’une pâte de couleur rose : on

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ne nous dit pas quelle était la composition de cette pâte.

Entourés de tant de sollitude les « esprits » semblaient prospérer lorsqu’une catastrophe se produisit. Le bocal qui contenait le moine fut brisé par accident, rhomoncule expira presqu’aussitôt.

« Il mourut, dit Kammérer, après avoir cherché à plusieurs reprises et au prix des plus grands efforts à respirer de l’air en roulant d’une manière affreuse ses petits yeux. Le comte et l’abbé étaient consternés. Après en avoir délibéré, ils décidèrent que le minuscule cadavre de cette ébauche humaine serait enterré pendant la nuit dans le jardin de la maison qu’habitait Kueffstein.

L’homoncule fut donc déposé dans un petit cercueil de carton noir qui tut inhumé à trois pieds de profondeur, sous un accacia.

Kueffstein tut très sensible à cette perte au sujet de laquelle « le généreux seigneur avait, de chagrin et de douleur de son cher moine, pleuré et sangloté comme un enfant » : Pour se consoler, le comte se décida, peu de jours après, à créer un autre « esprit » chargé de remplacer celui qu’il avait perdu, mais, cette fois il ne voulut plus fabriquer de moine ».

Kammerer fait à ce sujet une remarque assez singulière, il dit que Kueffstein jugea que c’était assez pour lui de posséder une nonne qui, plus tard, répondrait aux questions relatives à l’état ecclésiastique, il voulut avoir un amiral qui le renseignerait sur les choses maritimes, lui apprendrait tout ce qui se passe sur les flots de la mer et au-dessous. Cette façon d’envisager leurs homoncules donnerait à penser que les adeptes les avaient animés à l’aide d’élémentals, ou peut-être avec les âmes (perisprits)

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de morts ayant appartenu aux conditions sociales qu’ils désiraient.

Ils se mirent donc à l’œuvre pour fabriquer un amiral, pendant quatre semaines,le feu resta allumé dans les fournaux du laboratoire. Il est à supposer qu’à l’aide Jd’une série de distillations Kueffstein et Géloni préparaient le liquide au sein duquel le germe de rhomoncule était appelé à se développer, pendant les premiers jours de son existence. Cette tentative ne fut pas aussi heureuse que les précédentes.

Au jour prescrit, ils ne tirèrent du matras, avec leurs pinces d’argent, qu'un avorton extrêmement maigre et chétit et que tout le pouvoir de la science ne pourrait rendre viable. « Il n’était pas plus gros qu’une jeune sangsue et, après quelques convulsions, creva misérablement ».

Les deux magiciens dépités brûlèrent ce lamentable embryon et en dispersèrent les cendres aux quatre vents. Au sujet de cet échec, Kammerer ajoute naïvement qu’il est probable que M. le comte, dans ses préparations, à dû oublier quelque chose d’important.

Peu après, d ailleurs, nos adeptes furent victimes d’un autre accident qui paraîtra véritablement fantastique.

C était Kammerer qui, en sa qualité de domestique de confiance du comte, était chargé d’épousseter chaque matin les bocaux contenant les esprits et qui avaient été symétriquement alignés sur une tablette du laboratoire. Un matin, à sa grande épouvante, Kammérer constata que l’homoncule qu’on appelait <( roi » avait réussi à déserter l’eau de son récipient, en crevant le couvercle, et il découvrit bientôt le fugitif perché sur le bocal de « la reine ». Il était fort

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occupé à gratter le cachet avec ses ongles et à essayer de percer la vessie de bœuf pour aller rejoindre sa compagne.

Aux regards brillants du petit homme, à sa bouche crispée d’un rictus bestial, il était facile de voir qu’il était enflammé par des désirs amoureux.

Pris de peur, à la vue d’un tel prodige, Kammerer appela au secours. Le comte de Kueffestein qui achevait de s’habiller dans une pièce voisine, accourut, vêtu seulement de sa robe de chambre. Après avoir eu soin de fermer les portes le maître et le valet commencèrent une fantastique poursuite de l’évadé qui glissait de leurs doigts au moment où il croyaient le saisir « sautait d’un meuble sur un autre, comme un écureil et braillait comme Satan ». A la tin, le roi, privé du milieu aquatique auquel il était accoutumé, saffaisa brusquement et rendit l’âme ».

d’après Kammerer

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