MADELEINE BAVENT
Madeleine, née à Rouen en 1607, fut orpheline à neuf ans. A douze, on la mit en apprentissage chez une lingère. Le confesseur de la maison, un franciscain, y était le maître absolu; cette lingère faisant des vêtements de religieuses, dépendait de l'Eglise. Le moine faisait croire aux apprenties (enivrées sans doute par la belladone et autres breuvages de sorciers) qu'il les menait au sabbat et les mariait au diable Dragon. Il en possédait trois, et Madeleine, à quatorze ans, fut la quatrième.
Elle était fort dévote, surtout à Saint-François. Un monastère de Saint-François venait d être fondé à Louvierspar une dame de Rouen, veuve du procureur Hennequin, pendu pour escroquerie. La dame voulait que cette œuvre aidât au salut de son mari. Elle consulta là-dessus un saint homme, le vieux David, qui dirigea sa nouvelle fondation.
Il était adamite prêchait la nudité qu’Adam eut dans son innocence. Dociles à ses leçons, les religieuses du cloître de Louviers, pour dompter et humilier les novices, les rompre à l’obéissance, exigeaient (en été sans doute) que ces jeunes Eves revinssent à l’état de la mère commune. On les
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exerçait ainsi dans certains jardins réservés et à la chapelle même. Madeleine, qui, à seize ans, avait obtenu d'être reçue comme novice, était trop fière (trop pure alors peut-être) pour subir cette vie étrange. Elle déplut et fut grondée pour avoir, à la communion, essayé de cacher son sein avec la nappe de l’autel.
Elle ne dévoilait pas plus volontiers son âme, ne se confessait pas à la supérieure, chose ordinaire dans les couvents et que les abbesses aimaient tort. Elle se confiait plutôt au vieux David, qui la sépara des autres. Lui-même se confia à elle dans ses maladies. Il ne lui cacha poini sa doctrine intérieure, celle du couvent, l’illuminisme! « Le corps ne peut souiller l’ànie. Il faut, par le péché qui rend humble et guérit l’orgueil, tuer le péché »
Elle avait dix-huit ans lorsque David mourut. Son grand âge ne lui avait guère permis d’aller loin avec Madeleine. Mais le curé Picard, son successeur, la poursuivit avec furie. A la confession, il ne lui parlait que d’amour. Il la fit sacristine, pour la voir seule à la chapelle. Il ne lui plaisait pas. Mais les religieuses lui défendaient tout autre confesseur, craignant quelle ne divulguât leurs petits mystères. Cela la livra à Picard. Il l’attaqua, malade, comme elle était presque mourante ; et il l’attaqua par la peur, lui faisant croire que David lui avait transmis des formules diaboliques. Il l’attaqua enfin, par la pitié, en faisant le malade lui-même, la priant de venir chez lui. Dès lors, il en fut maître, et il paraît qu’il lui troubla l'esprit des breuvages du sabbat. Elle en eut les illusions, crut y être enlevée avec lui, être autel et victime. Ce qui n’était que trop vrai.
Mais Picard ne s’en tint par aux plaisirs stériles du
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sabbat. Il brava le scandale et la rendit enceinte. Avec certaines drogues, certaines connaissances, les couvents étaient dispensés d’appeler les médecins. Madeleine dit quelle accoucha plusieurs fois. Elle ne dit point ce que devinrent les nouveaunés.
Picard la prostituait dans un sabbat à quatre, avec son vicaire Boullé et une autre femme. Il se servait d’elle pour gagner les autres religieuses par un charme magique. Une hostie, trempée du sang de Madeleine, enterrée au jardin, devait leur troubler les sens et l’esprit.
Madeleine se sentit possédée, battue des diables. Un chat aux yeux de feu la poursuivait d’amour. Peu à peu, d’autres religieuses, par un mouvement contagieux, éprouvèrent des agitations bizarres, surnaturelles.
Pour combattre les visions de Madeleine, on chercha, on trouva une visionnaire. On fit entrer au couvent une certaine sœur Anne de la Nativité, sanguine et hystérique, au besoin furieuse et demi folle, jusqu’à croire ses propres mensonges. Le duel fut organisé comme entre dogues. Elles se lardaient de calomnies. Anne voyait le diable tout nu à côté de Madeleine. Madeleine jurait qu elle avait vu Anne au sabbat, avec la supérieure, la mère vicaire et la mère des novices.
L’accusatrice Anne et son diable Léviathan avaient l’appui du pénitencier d’Evreux, un des acteurs principaux de Loudun. Sur son avis, l évèque d’Evreux ordonne de déterrer Picard, pour que son corps, éloigné du couvent en éloigne les diables. Madeleine, condamnée sans être entendue, doit être dégradée, visitée, pour trouver sui elle la marque
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diabolique. On lui arrache le voile et la robe ; la voilà nue, misérable jouet d'une indigne curiosité, qui eût voulu fouiller jusqu’à son sang pour pouvoir la brûler. Les religieuses ne se remirent à personne de cette cruelle visite qui était un supplice. Les vierges, converties en matrones, vérifièrent si elle était grosse, la rasèrent partout, et de leurs aiguilles piquées, plantées dans la chair palpitante, recherchèrent s’il y avait une place insensible, comme doit être le signe du diable. Partout elles trouvèrent la douleur ; si elles n’eurent le bonheur de la prouver sorcière, du moins elles jouirent des larmes et des cris.
Le pénitencier d’Evreux, son ennemi, qui l’avait fait piquer, l’emportait, comme Isa proie, au fond de l'in-pace épiscopal de cette ville. Sous une galerie souterraine plongeait une cave, sous la cave une basse-fosse où la créature humaine fut mise dans les ténèbres humides. Les terribles compagnes, comptant qu’elles allaient crever là, n’avaient pas même eu la charité de lui donner un peu de linge pour panser son ulcère. Elle en souffrait et de douleur et de malpropreté, couchée dans son ordure. La nuit perpétuelle était troublée d’un va-et-vient inquiétant de rats voraces, redoutés aux prisons, sujets à manger des nez, des oreilles.
Mais l’horreur de tout cela n’égalait pas encore celle que lui donnait son tyran, le pénitencier. Il venait chaque jour dans la cave au-dessus, parler au trou de l'in-pace, menacer, commander, et la confesser, malgré elle, lui faire dire ceci et cela contre d’autres personnes. Elle ne mangeait plus. Il craignit qu’elle n’expirât, la tira un moment de l'in-pace, la mit dans la cave supérieure.
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Cependant il fallait une consolation au clergé. On lui donna les os de Picart à brûler, et le corps vivant de Boullé, qui ayant fait amende honorable à la cathédrale, tut traîné sur la claie au Marché aux poissons, où il fut dévoré des flammes. Madeleine, ou plutôt son cadavre, resta aux prisons de Rouen.
J. Michelet.