L’ANE D'OR
L'amante de Lucius , la belle Fotis , lui a révélé que sa maîtresse Pamphile se livrait à divers enchantements pour se procurer les complaisances des jeunes hommes. La curiosité de Lucius s'éveille :
Il est une chose que je désire avec passion : fais-la. Montre moi ta maîtresse, opérant selon la science dans le feu de révocation ; que je la voie au moins dans une de ses métamorphoses. Je meurs d’envie d’apprendre les secrets de l’art magique.
Que je serais heureuse de te contenter, mon cher Lucius répondit-elle. Mais ces pratiques sont vues de si mauvais # œil, que ma maîtresse ne s’y livre jamais qu’en s’environnant de solitude, en éloignant tous les regards. Cependant à mes risques et périls, je ferai ce que tu désires : j épierai le moment favorable. Ta curiosité sera satisfaite.
Je vois un jour Fotis accourir tout émue, elle m’annonce que sa maîtresse avait résolu de se changer la nuit suivante en oiseau, que j eusse donc à me tenir prêt et qu’elle me ferait assister, témoin discret, à cette scène merveilleuse.
Pamphile commence par se dépouiller de tous ses
EES chefs-d’ceuvre de e’occuetisme
vêtements ; puis elle ouvrit un petit coffret et en tira plusieurs boîtes, ôta le couvercle de l’une, y prit une certaine pommade, s’en trotta longtemps la paume des mains, et, se les passant sur tous les membres s’en enduisit le corps, de la plante des pieds à la racine des cheveux. Vint ensuite un long colloque à voix basse avec sa lanterne ; soudain elle imprime une secousse à toute sa personne et voilà ses membres qui s’assouplissent et disparaissent, d’abord sous un fin duvet, puis sous un épais-plumage : son nez se courbe et se durcit, ses ongles s’allongent et deviennent crochus. Pamphile est changée en hibou ; elle jette un cri plaintif, et après quelques essais de vol à ras de de terre, la voilà qui prend l’essor à tire d’aile.
Frappé comme d’imbécillité, j’étais dans un état voisin de la démence, rêvant tout éveillé, me frottant les yeux.
Enfin revenant à moi ; je saisis la main de Fotis, je la presse contre mes yeux.
« L’instant nous favorise, lui dis-je, donne moi un peu de cette pommade. Par les globes charmants de ton sein, c’est moi qui t’en conjure ».
Elle se glisse dans le réduit, non sans trembler de tous ses membres. Elle prend dans le coffret une petite boîte, dont je m’empare et que je baise, en la suppliant de taire que je puisse voler. En un clin d’eil je me mets nu, et je plonge mes deux mains dans la boîte. Je les remplis de pommade, je me frotte de la tête aux pieds. Puis me voilà, battant l’air de mes bras, pour imiter les mouvements d’un oiseau;mais de duvet, point, de plumes pas davantage ; ce que j’ai de poil s’épaissit et me couvre tout le corps. Ma douce peau devient cuir. A mes pieds, à mes mains, les cinq doigts se confondent et s'enferment en un sabot ;
LES CHEES-d’<EUVRE DE l’OCCUETISME 89
du bas de l’échine, il me sort une longue queue, ma face s’allonge, ma bouche se fend mes narines s’écartent et mes lèvres deviennent pendantes ; mes oreilles se dressent dans une proportion démesurée. Plus de moyens d’embrasser ma Fotis ; mais certaine partie (et c’était toute ma consolation) avait singulièrement gagné au change. C’en est fait : j’ai beau considérer ma personne, je me vois âne : et d’oiseau, point de nouvelles. Je voulus me plaindre à Fotis; mais je ne pus qu’étendre ma lèvre inférieure, et la regarder de côté, l’œil humide, en lui adressant une muette prière.
Apulée.