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LE PARCHEMIN DU DOCTEUR MAURE

Un voyageur a dit, en parlant des posadas espagnoles, que c’étaient des espèces d’abris où certains hommes, intitulés aubergistes vous fournissaient, pour une nuit, la fumée et la vermine ; un autre a ajouté que dans les hôtelleries de la patrie du Cid ce n’étaient point les hôtes qui nourissaient leurs voyageurs, mais les voyageurs, qui nourissaient leurs hôtes ; enfin, un écrivain comtemporain vient d’imprimer que les étrangers qui parcouraient les provinces orientales de la Péninsule ibérique devaient apporter leurs lits, sous peine de coucher dans des draps cousus à demeure sur des maletas de laine en suint, et changés seulement tous les printemps !

Quoi qu’il en soit de ces observations qui demanderaient à être vérifiées, toujours est-il que les posadas de nos jours l’emportent de beaucoup sur celles que l’on rencontrait en Espagne il y a deux siècles.

A cette époque, ce n’étaient, en effet, que des espèces de caravansérails, fréquentés par les muletiers, qui y trouvaient une litière pour eux et leur monture. Les plus confortables avaient seules, outre l’écurie et la salle commune, un grenier partagé en

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plusieurs compartiments décorés du nom de chambres, et auxquels on arrivait par une échelle.

Or c’était dans une de ces chambres que venait d’entrer le docteur José de Fuez d’Alcantra, docteur reçu à Salamanque, hidalgo en sa qualité d’Asturien, mais ne possédant au monde que l’habit qu’il portait, une vingtaine de réales, et une passable opinion de son mérite.

Bien qu’il n’eut guère que trente ans, il avait déjà essayé de plusieurs métiers sans y trouver l’opulence (qui, selon son avis, lui eut convenu aussi bien qu'à nul autre,) et il en revenait s’en Léon, avec l’espoir de se taire employer par le Comte don Alonzo Mendos, qui possédait, entre Torvet Zamora, un magnifique domaine déjà connu de notre docteur. Malheureusement, les premières questions qu’il adressa à l’aubergiste lui firent connaître la mort du Comte, et il était encore sous le poids de la surprise et du désappointement que lui avait causé cette nouvelle, au moment où s’ouvre notre récit,

— Don Alonzo mort ! répétait-il avec stupéfaction.

— Et enterré, ajoutait l’aubergiste : magnifiquement enterré î comme il convenait à un homme de son rang.

— Mais le château est alors occupé par les héritiers ?

— Le seul héritier était le neveu du Comte, et il a donné ordreàPerez Cavallos, garde-notes d’Argelles. de mettre en vente le domaine qui doit-être adjugé demain, si je ne me trompe, à un nouveau propriétaire.

José pensa que celui-ci aurait besoin, selon toute apparence, de gens à gages pour régir son nouveau

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domaine, et qu’il pourrait peut-être lui faire accepter ses services.

Il déclara en conséquence, après un moment de réflexion, qu’il attendrait à la posada le jour de l’adjudication.

L’aubergiste l’approuva, en lui assurant qu’il ne pourrait trouver nulle part meilleure cuisine ni meilleur logis ; et il appuya son dire en lui faisant remarquer toutes les commodités et tous les agréments de la chambre qu’il lui donnait.

Celle-ci était en effet, d’autant mieux aérée que trois carreaux manquaient à la fenêtre (qui en avait seulement quatre), et l’on jouissait d’une vue illimitée, le châssis se trouvant placé au haut du toit. Quant à l’ameublement, il ne se composait que d’un bois de lit garni d’une paillasse, d’un escabeau boiteux et d’une table vascillante ; mais les interstices existant entre les différentes pièces de la charpente, formaient, comme le fit remarquer l’hôtelier, une multitude de compartiments qui remplaçaient avec avec avantages les armoires et les bahuts.

La plupart de ces recoins étaient même remplis de chiffons souillés, de vases de terre, de fioles de verre, ou, ce qui surprit José, de livres et de papiers. L’hôtelier lui avoua que le tout avait été laissé par un vieux docteur qui avait habité plusieurs mois cette chambre, occupé à étudier, à distiller des plantes et à écrire. Mais quelques indices ayant fait soupçonner qu’il devait être d’origine maure, et les derniers décrets du roi ordonnant expressément l’expulsion de tous les descendants de cette race, il s’était vu forcé de partir subitement et d’abandonner tous ses bagages, c’est-à-dire les fioles, les papiers et les livres.

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Resté seul, JoséFuez d’Alcantra ne put s’empêcher de penser à la longue série de contrariétés et d’accidents qui avait jusqu’alors entravé sa vie.

— J’ai vraiment tout essayé, se dit-il ; le hasard est sans cesse venu traverser mes espérances et m’a fait esclave des événements. Ah ! combien est heureux celui qui peut toujours suivre sa fantaisie... dominer les circonstances, et reste roi de sa vie, au lieu de la soumettre à toutes les personnes et à toutes les occasions !

Comme toutes ces réflexions le faisaient tomber dans une sombre tristesse, il chercha à s’en distraire en ouvrant un des livres laissés par le docteur maure : c’était un exposé du système de la nature écrit en latin. José parcourut quelques pages, puis choisit un autre volume qui traitait des sciences occultes, et enfin, un troisième, relatif au grand œuvre.

Le choix de ces livres indiquait clairement que le vieux maure était un alchimiste, peut-être un nécromancien ; car à cette époque, il n’était point rare de trouver des hommes, surtout en Espagne, qui avaient étudié l’art de se soumettre les puissances invisibles.

Rendu curieux par ces premières recherches, José passa des livres aux manuscrits ; il en parcourut plusieurs qui ne paraissaient contenir que des instructions générales sur la transmutation des métaux; mais enfin il trouva enfermé dans un étui de plomb un rouleau de parchemin dont les premières lignes le frappèrent, c’étaient des recettes magiques servant à accomplir certains prodiges, tels que de se rendre invisible, de se transformer à volonté, de franchir en un instant les plus grandes distances ! enfin José arriva à un paragraphe qui avait pour titre :

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Moyen de faire que votre désir devienne loi souveraine et s'accomplisse à Vinstant.

Le jeune docteur fit un bon de joie.

— Par la vraie croix ! s’écria-t-il : si le moyen réussit, je n’en demande point davantage. Obtenir que notre désir devienne loi souveraine / N’est-ce point là le dernier terme de la félicité terrestre ? Voyons, comment on peut atteindre ce but sans compromettre son âme.

Il lut la recette indiquée dans le manuscrit et n’y trouva rien de contraire à la foi. Il suffisait, pour acquérir le don promis, de prononcer, avant de s’endormir, certaine prière, et de boire le contenu d’un petit flacon caché au fond de l’étui de plomb.

José chercha le flacon, le déboucha et vit qu’il renfermait quelques gouttes d’une liqueur noire et odorante. Il hésita un instant, non qu’il doutât de la puissance de la formule et du philtre, ses opinions, à cet égard, étaient celles de son époque, mais il voulait être sûr de ne point se tromper.

Il relut donc sur le rouleau les lignes déjà déchiffrées, et, de plus le post-scriptum qu’il n’avait point remarqué d’abord. Ce post-scriptum ne renfermait que ces mots :

« Notre impuissance est une barrière providentielle opposée par Dieu à notre folie.

— Bon, bon, murmura-t-il, le vieux docteur aimait, comme ceux de sa race, à foncer toutes choses des lieux communs de morale; mais, pour le moment, je n’ai que faire de ses sentences et je préfère essayer sa recette.

A ces mots, il porta le flacon à ses lèvres et prononça la formule indiquée. Il l’avait à peine achevée que ses yeux se fermèrent et qu’il s’endormit.

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José ne savait pas depuis combien de temps durait ce sommeil, lorsqu’il lui sembla que le jour pénétrait par sa lucarne.

Il se souleva avec effort et demeura quelque temps dans cet état de demi lucidité qui précède le réveil ; enfin ses idées s’éclaircirent; la vue du rouleau de parchemin et du flacon vide lui rappela ce qui lui était arrivé la veille.

Mais, comme il ne vit rien de changé, soit en lui, soit autour de lui, il crut que la recette du docteur maure n’avait point agi.

— Allons, dit-il en soupirant, c’est encore une illusion ; je me réveille dans mon grenier avec mon unique pourpoint et ma bourse vide. Cependant, Dieu sait si, en m’endormant, j’ai désiré de la trouver remplie !...

Il n’acheva pas...

Ses regards venaient de rencontrer la poutre à laquelle il avait accroché ses habits et de s’arrêter sur sa bourse de cuir qui pendait de la poche de son haut de chausse toute gonflée d’écus d’or !

Il se redressa en tressaillant, se frotta les yeux, avança la main pour saisir la bourse et la vida sur son lit !... C’étaient bien des écus d’or !... plus d’écus d’or qu’il n’en avait iamais vu, plus qu’il n’avait jamais possédé à la fois de maravédis!

Le philtre avait produit son effet ; il possédait désormais le pouvoir de réaliser ses désirs !

Il voulut faire à l’instant même une seconde expérience, en désirant que son grenier se transformât en une chambre somptueuse, et ses habits râpés en un costume tout neuf de velours noir doublé de satin. Son souhait fut immédiatement accompli !

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Ii demanda ensuite un déjeuner d’archevêque, servi par de petits nègres vêtus de rouge. Le déjeuner couvrit une table subitement apparue, et les petits nègres entrèrent avec les vins et le chocolat !

Il continua ainsi pendant quelque temps à essayer sous toutes les formes son nouveau pouvoir ; enfin, lorsqu’il eut acquis la certitude que son désir était bien devenu loi souveraine , il s’élança hors de l’auberge, dans une ivresse de joie impossible à rendre.

Il était donc vrai que ce rouleau de parchemin l’avait fait en quelques heures plus riche que les riches, plus puissant que les puissants ! Il pouvait ce qu’il voulait ! que de choses comprises dans ces mot ! et, comme en les répétant, il se sentait grandir dans sa propre estime !

Qu’étaient près de lui les rois, les empereurs et le pape lui-même !

Tous étaient retenus par les règles établies, par les lois du possible, tandis que lui, son domaine n’avait de limites que sa fantaisie !

Quel bonheur que le parchemin du docteur maure ne fut point tombé entre les mains d’un homme ignorant avide, emporté par les passions mauvaises, mais, entre celles d'un hidalgo raisonnable dans ses souhaits, maître de ses passions et reçu docteur à l’université de Salamanque !

Aussi l’humanité pouvait se rassurer î Don José Fuez d’Alcantra (il avait désiré le titre de don) se respectait trop pour abuser de son pouvoir illimité ; en l’accordant, la Providence lui avait rendu justice et il était bien décidé à la justifier par sa conduite !

Il résolut d’en donner une première preuve en modérant lui-même son ambition. A sa place tout autre eût désiré être roi, avoir un palais, des courtisans,

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une armée ! mais don José était l’ennemi des grandeurs.

Il décida qu’il se contenterait d’acheter le domaine d’Alonzo Mendos et de vivre là, avec quelques millions le titre de comte et les privilèges de grand d’Espagne, comme un sincère et modeste philosophe.

Il s’achemina en conséquence, sans retard, vers le village d’Argelles où la vente devait avoir lieu.

La route qu’il avait prise conduisait également à Torro, et elle était couverte de paysannes, de muletiers et de marchands qui s’y rendaient. Tout en avançant, don José regardait à droite et à gauche, et faisait, sur chacun, de petites expériences de son pouvoir.

A la jeune fille qui passait accorte et riante, il souhaitait une heureuse rencontre ; au vieillard marchant avec peine, une place dans la voiture qui passait ; au pauvre mendiant, une pièce d’or qui surgissait tout à coup, sous son pied, dans la poussière, et, tout s’accomplissait sur le champ !

Et, encouragé par ce succès don José passait du rôle d’ange gardien à celui d’archange. Après avoir secouru, il voulait faire justice : ainsi il châtiait le soldat, à l’air fanfaron, par un coup de vent qui emportait son feutre à la rivière ; !e marchand prodigue de coups de fouet, en effarouchant ses mules et les dispersant dans la campagne ; le titulados qui lui semblait regarder trop dédaigneusement les piétons du haut de son carosse, en brisant brusquement sa roue orgueilleuse !

Pour tout cela, don José obéissait à sa première impression, distribuant la récompense ou le châtiment, selon qu’un air venait à lui agréer ou à lui déplaire, et rendant la justice d’inspiration.

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Il arriva ainsi en vue du château de Mendos, dont les bois magnifiques bordaient la route. Voulant éviter le soleil qui commençait à devenir plus ardent, il prit une avenue qu’il connaissait, et par laquelle il pouvait également gagner le village.

On était aux plus beaux jours de l’été ; les haies étaient couvertes de fleurs et la forêt retentissait de mille chants d’oiseaux. Des bûcherons, campés dans des huttes de feuillage, débitaient le bois abattu et le transformaient en différents ustensiles de ménage.

Don José décida que, lorsque cette forêt serait à lui, il régulariserait cette exploitation, d’après certaines idées qui lui étaient particulières.

Il traça même au crayon, sur un coin de son parchemin, le [plan d’un hameau forestier qui devait unir l’aisance au pittoresque.

En atteignant les prairies, il trouva également que les irrigations pourraient être mieux entendues et calcula l’augmentation qui devait en résulter. Il fut plus content des vignes, à l’occasion desquelles, il se rappela un grand nombre de vers d’Horace et de passages des Ecritures Saintes, qui le conduisirent naturellement à ce problème fort controversé de savoir si le premier vin fabriqué par Noé était 'blanc ou rouge.

Quant aux champs de grain, il décida qu’il les transformerait en pâturages parles troupeaux et qu’il défricherait les bruyères pour en faire des champs de grains.

Il en était là de ses projets de nouveau propriétaire, lorsqu’une voix brèxe et impérieuse lui demanda qui lui avait permis de traverser le domaine de Mendos.

Il se détourna et aperçut un jeune homme dont le

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costume annonçait le rang élevé. ïl montait un cheval andalou, merveilleusement beau et richement équipé.

Don José ayant mis à l’examiner le temps qu’il eût fallu employer à lui répondre, le jeune seigneur répéta sa question d’un accent d’impatience. Le docteur de Salamanque sourit de cet air placide et confiant que donne la puissance.

— Est-il donc besoin de permission pour visiter un domaine sans maître? demanda-t-il.

— Qui vous a dit que celui-ci n’en eût pas ? répliqua le cavalier.

— Ceux qui m’ont appris que Perez, garde-notes à Argelles, était chargé de le vendre aujourd’hui même.

— Alors, vous Je visitez comme acheteur ?

— Comme acheteur.

— Et savez-vous ce qu’on en demande ?

— Je compte in’en informer tout à l’heure.

— L’estimation a été de quatre cents mille écus d or.

— Le domaine vaut davantage.

Le gentilhomme éclata de rire.

— Sur mon âme ! voilà un seigneur opulent ! s’écriat-il d’un ton railleur et qui voyage bien modestement pour sa fortune.

— J’ai l’habitude d’aller à pied, répondit don José, avec une bonhomie princière.

— C’est trop d’humilité, reprit le jeune homme, et le senor serait en vérité plus commodément sur mon alezan.

— Le pensez-vous? demanda don José, pris d’une subite fantaisie.

— Tellement que je suis tenté de mettre pied à

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terre pour lui offrir ma monture, continua le cavalier de plus en plus railleur.

— Il est facile de vous satisfaire, reprit le docteur, et, puisqu’il en est ainsi, je désire que vous soyez à terre.

A l’instant même l’alezan se cabra et jeta brusquement le jeune seigneur sur l’herbe.

— Vous avez effrayé mon cheval ! dit-il en se relevant pâle de colère.

— J’ai aidé à l’accomplissement de vos intentions, répondit don José qui avait pris la bride de l’alezan et se préparait à le monter.

Lejeune homme s’élança vers lui, le fouet levé.

— Arrière ? drôle ! ou je te coupe le visage ! s’écriat-il hors de lui.

Le sang monta au front de don José.

— Le senor oublie qu’il parle à un hidalgo, dit-il fièrement et que je porte comme lui une épée.

— Alors voyons comme tu sais t’en servir, reprit le cavalier qui dégaina la sienne et s’avança sur le docteur.

En toute autre occasion, celui-ci eût essayé des moyens de conciliation, mais la menace du jeune étranger avait remué sa bile, et la certitude de n’avoir rien à craindre lui donna un courage inaccoutumé.

Il pensa d’ailleurs que son adversaire avait besoin d’une leçon et lui désira une blessure susceptible de le faiie réfléchir sur les inconvénients de l’emportement.

Ce désir fut immédiatement suivi de son effet ; le jeune seigneur laissa tomber son épée, en jetant une exclamation de douleur et de dépit.

Don José qui était sûr d’avoir donné la blessure légère,

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ne s’en inquiéta point davantage, et, voulant compléter la leçon en jouant jusqu’au bout son rôle, s’excusa gravement près du cavalier de ce qui était arrivé, ajouta qu’il ne lui en gardait nulle rancune, et, que, pour le lui prouver, il acceptait son offre précédente.

En parlant ainsi, il enfourcha l’alezan, salua le gentilhomme, et prit au trot le chemin du village.

Ce qui venait de se passer avait ajouté une petite pointe de fatuité, à la bonne opinion que don José avait de lui-mêir e.

Il avait mystifié et blessé un homme ; il était également content de sa bravoure et de son esprit ; il savait maintenant, d’une manière certaine, que rien ne pouvait faire obstacle à sa volonté ; qu’il lui était permis de briser toute opposition, dhumilier tout orgueil, et il était déjà tellement habitué à cette pensée qu’il ne s’en étonnait plus.

La seule chose qui l’étonnât était l’idée de résistance chez les autres, il ne pouvait la supporter : il la regardait comme une révolte contre des droits légitimes : aussi, en traversant le village, faillit-il assommer un muletier qui ne se rangeait pas assez vite.

L’instinct de tyrannie grandissait dans cette âme comme une marée montante. Il se présenta donc chez l’homme d’affaire chargé de la vente du château, bien moins en acquéreur qui s’informe des conditions, qu’en maître qui vient prendre possession de ce qui lui appartient. Malheureusement Pérés lui déclara dès les premiers mots que le château de Mendos n’était plus à vendre.

On devine le désappointement du docteur.

Ce domaine, pour lequel il avait d’avance, médité tant d’améliorations, combiné tant de changements,

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lui échapperait subitement ! Il en serait pour ses réminiscences d’Horace, lui, l’homme dont la volonté devenait loi souveraine !

C’était impossible ! L’idée seule d’une pareille opposition à ses désir l’indigna, et, ce tut avec une hauteur presqu’irritée, qu’il demanda au garde-notes pourquoi le domaine n’était plus à vendre.

— Parce que don Henriquez, le neveu de M. le comte, vient de faire deux héritages, répondit celuici et que le rétablissement de sa fortune Fa décidé à garder sa terre de Mendos.

— Quoi ! reprit don José, quel que soit le prix qu’en lui offre...

— Il refusera

— Vous êtes sùr?

— Lui-même me le disait encore ce matin.

— Il est donc ici ?

— Il vient de partir à cheval pour le château.

Don José comprit que c’était son cavalier inconnu et ne put retenir une exclamation de dépit.

L’homme d’affaires y répondit par quelques compliments de-condoléance, auxquels il ajouta que don Henriquez tenait surtout à conserver te château pour profiter de la première chasse d’automne.

— Parbleu, pensa don José avec humeur, j’aurai dû le blesser assez grièvement pour qu’il perdît l’espoir d’en jouir.

Et il ajouta tout haut qu’un tel motif ne pouvait suffire pour que don Henriquez repoussât toutes les propositions.

— La terre lui plait, observa le garde-notes et je dois dire qu’elle réunit pour cela tous les avantages. D’abord une position admirable !...

— Je la connais ! répondit José brusquement.

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— Des bois, des champs, des jardins...

— Je lésai vus, interrompitde nouveau le docteur, dont cette description augmentait la convoitise.

— A la bonne heure ! reprit Perez ; mais, ce que le senor n’a point vu peut-être, c’est l’intérienr du château, depuis les embellissements effectués par M. le comte. Ily a d’abord une galerie de tableau peints par nos meilleurs maîtres.

— Des tableaux ! répéta don José ; j’ai toujours adoré les tableaux... quoique je leur préfère encore peut-être les statues...

— Le château en est peuplé.

— Il serait possible I

— Sans parler d’une bibliothèque.

— Il y a une bibliothèque! s’écria le docteur.

— De cinquante mille volumes.

Don José fit un geste de désespoir.

— Un pareil trésor serait perdu ! reprit-il, cet arsenal de la science resterait aux mains d’un ignorant ! car ce don Henriquez doft-être un ignorant.

Le garde-notes plia les épaules.

— Eh ! Eh ! dit-il en baissant la voix, le senor sait ce que c’est qu’un jeune homme de noble famille, riche, ami du plaisir...

— J’en étais sûr, interrompit don José ; c’est un mauvais sujet !

— Il a du bon senor, beancoup de bon ; il est seulement un peu vif, ce qui lui a fait déjà avoir plusieurs affaires avec d’autres gentilshommes.

— C’est cela, un querelleur, un duelliste, continua le docteur ; j’aurais dû m’en douter !

Et il ajouta plus bas ;

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— Et surtout lui ôter les moyens de continuer, en le privant de la main qui tient lepée ! G était justice !

— L’âge corrigera ces emportements, reprit Perez et aussi, je l’espère, l’humeur prodigue de sa seigneurie. Malgré sa richesse, elle est toujours au dépourvu ; elle a déjà exigé des fermiers de son oncle tous les arrérages.

— Et ils ont payé ?

— A grand peine, car les dernières récoltes ont été mauvaises.

— Mais, c’est de la cruauté ! s’écria don José, sincèrement indigné. Quoi 1 presser de pauvres gens qui manquent de tout, quand on a une- fortune de prince, un château avec des tableaux, des statues, une bibliothèque de cinquante mille volumes !

« Mais un pareil homme est un véritable fléau, et il serait à désirer, dans l'intérêt de tout le monde, qu’on en délivrât l’Espagne...

Il fut interrompu par un bruit de pas et de voix retentissant sur l’escalier et par l’apparition d’un serviteur qui se précipita dans la chambre tout effaré.

— Qu’y a-t-il ? demanda le garde-notes effrayé !

— Un malheur ! Un grand malheur ! s’écria le domestique ; don Henriquez vient de se battre !

— Encore !

— Et il a été blessé !

— Dangereusement ?

— Non ; mais comme il a voulu poursuivre son adversaire qui s’échappait sur son cheval, il s’est laissé choir de manière à aggraver sa blessure, et il s’est évanoui sur la route.

— Et c’est là qu’on vient de le retrouver ?

ees chefs-d’ceuvre de e'occuetisme 105

— C’est-à-dire qu’un voiturier, qui passait sans le voir, l’a arraché à sa défaillance en lui écrasant la main droite.

— Dieu !

— On l’a pourtant relevé pour le conduire

— Alors, il est sauvé.

— Hélas! en passant tout à l’heure dans la cour, sous l’échafaudage des maçons, une pierre s’est détachée et vient de le frapper mortellement.

Don José recula en poussant un cri, comme un homme subitement éclairé d’une affreuse lumière. Tout ce qui venait d’arriver était son ouvrage.

Il avait d’abord souhaité à don Ilenriquez une blessure plus grave, qui lui rendit la chasse impossible ; puis la perte de la main qui tenait l’épée, puis la mort, dans l’intérêt de tous ; et trois accidents successifs avaient immédiatement répondu à ses trois vœux !

Ainsi’après avoir torturé et estropié un homme, il venait de le tuer ! cette pensée lui traversa le cœur comme un trait.

Il voulut la repousser en criant que c’était impossible ; mais, dans ce moment même, la porte s’ouvrit, et quatre hommes parurent soutenant le cadavre immobile et sanglant du jeune seigneur !

Don José ne put supporter ce spectacle: une révolution violente s’opéra en lui ; tout ce qui l’entourait disparut...

... Et il se retrouva sur sa paillasse, dans le grenier de l’auberge, en face de la fenêtre par laquelle commençaient à glisser les rayons du soleil.

Le premier sentiment du docteur de Salamanque

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fut la joie d’avoir échappé à son horrible vision : puis le souvenir de ce qui s’était passé la veille lui revint et il comprit tout.

La potion, prise sur la foi du docteur maure, était un de ces narcotiques puissants qui, en exaltant nos facultés pendant le commeil,transforment en songes les préoccupations habituelles de notre esprit. Tout ce qu’il avait pris pour une réalité n’était qu’un rêve !

Don José y réfléchit longtemps en silence, puis, reprenant le parchemin qui était resté à son chevet, il le parcourut de nouveau, s’arrêta à la sentence qu’il avait dédaignée la veille, la relut plusieurs fois et secouant enfin la tête d’un air pénétré.

— Ceci est une leçon salutaire, dit-il et dont je profiterai si je suis sage. J’avais cru que pour être heureux, il suffisait de pouvoir ce qu’on voulait, sans songer que la volonté de l’homme quand elle n’a plus de frein, passait de l’orgueil à l’extravagance, de l’extravagance à la tyrannie et de la tyrannie à la cruauté.

« Hélas ! le docteur maure a raison. Notre impuissance est une barrière providentielle opposée par Dieu à notre folie.

Ce rêve profita assez à don José (devenu José tout court) pourlui faire accepter dans la suite plus patiemment sonhumble fortune,et il mourut longtemps après, second majordome du château, dont il avait espéré un instant devenir le seigneur.

Emile Souvestre.

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