LE DOYEN DE BADAJOZ
Le doyen de la cathédrale de Badajoz était plus savant lui seul que tous les docteurs de Salamanque, en y joignant ceux de Coimbre et d’Alcala. Il entendait toutes les langues mortes et vivantes ; il possédait toutes les sciences divines et humaines ; mais malheureusement il ne savait pas la magie, et il en était inconsolable. On lui dit qu’il y avait dans un taubourg de Tolède (1) un magicien très-habile, qui se nommait don Torribio. Sur-le-champ il tait seller une bonne mule, il part pour Tolède et va descendre à la porte d’une assez vilaine maison, où ce grand homme était logé.
— Seigneur magicien, lui dit-il en l’abordant, je suis le doyen de Badajoz. Les savants d’Espagne me font l’honneur de m’appeler leur maître ; mais je viens vous demander un titre plus glorieux, celui de votre disciple. Daignez m'initier aux mystères de votre art, et comptez sur une reconnaissance digne du bienlait et de son auteur.
(1) Tolède était réputée au moyen âge pour l’une des villes où les sciences occultes étaient cultivées avec le plus de succès. Il y existait au treizième siècle une école publique de magie.
ees chees-d ’ œuvre de e’occui/tisme
Don Torribio n’était pas tort poli, quoiqu’il se piquât de vivre avec la meilleure compagnie de l’enfer. Il répondit à M. le doyen qu’il pouvait chercher ailleurs un maître de magie ; que pour lui il était las d’un métier où il n’avait gagné que des compliments et des promesses, et qu’il ne déshonorerait plus les sciences occultes, en les prostituant à des ingrats.
— A des ingrats ! s'écria le doyen, quoi ! seigneur don Torribio, vous avez trouvé des ingrats ! et vous auriez l’injustice de me confondre avec de pareils monstres !
Alors il étala tout ce qu’il avait lu d’apophthegmes et de maximes sur la reconnaissance ; il débita du ton le plus doux et de l’air le plus vrai tous les sentiments honnêtes que sa mémoire put lui fournir : en un mot, il parla si bien qu’après avoir rêvé un moment le sorcier avoua qu’il ne pouvait rien refuser à un galant homme, qui savait tant de beaux passages.
— Jacinthe, dit-il à sa gouvernante, vous mettrez deux perdrix à la broche ; j’espère que M. le doyen me fera l’honneur de souper ici.
En même temps il le prend par la main, et le fait passer dans son cabinet. Là, il le touche au front, en murmurant ces trois paroles mystérieuses, qu’on prie le lecteur de ne point oublier : Ortobolan, Pistafrier, Onagriouf ; puis, sans autres préparations, il se met à lui expliquer, avec beaucoup de netteté, les prolégomènes du grimoire.
Le nouveau disciple écoutait avec une attention qui lui permettait à peine de respirer, lorsque Jacinthe entra brusquement, suivie d’un petit homme botté jusqu’à la ceinture, et crotté jusqu’aux épaules,
in s chefs-d’cetjvre de D’occui/risME 123
qui demandait à parler à M. le doyen, pour une affaire très pressée ; c’était le postillon de son oncle, l’évêque de Badajoz, qu’on avait dépêché après lui, et qui avait couru jusqu'à Tolède sans pouvoir l’atteindre : il venait lui apprendre que quelques heures après son départ, monseigneur avait eu une attaque d’apoplexie si violente qu’elle faisait craindre les suites les plus funestes. Le doyen jura de bon cœur, tout bas pourtant et sans scandale, contre la maladie, le malade et le courrier, qui effectivement prenaient tous trois leur temps on ne peut pas plus mal. Il se débarrassa du postillon en lui disant de retourner bien vite à Badajoz, et qu’il ne tarderait pas à le suivre ; après quoi on reprit la leçon, comme s’il n’y avait eu dans le monde ni oncles, ni apoplexies.
Quelques jours après, on reçut encore des nouvelles de Badajoz ; mais celles-là valaient la peine d’être écoutées. Le grand chantre et deux anciens chanoines vinrent notifier à M. le doyen, que son oncle, le révérendissime évêque, était allé recevoir dans le ciel la récompense de ses vertus ; que le chapitre, canoniquement assemblé, l’avait élu pour remplir le siège vacant, et qu’on le suppliait devenir consoler, par sa présence, l’église de Badajoz, sa nouvelle épouse ; donTorribio, présent à la harangue des députés, profita de l’occasion en habile homme, il prit en particulier le nouvel évêque, et après un petit compliment convenable aux circonstances, il lui dit qu’il avait un fils, nommé don Benjamin, né avec de l’esprit et de bonnes inclinations ; mais dans lequel il n’avait aperçu ni goût, ni talent pour les sciences occultes ; que, s’étant proposé d’en faire un bon prêtre, il avait réussi, grâce au ciel, dans ce pieux dessein, et qu’il avait la consolation d’entendre
124 EES chefs-d’cetjvre de i/occuetisme
citer son cher fils comme le meilleur sujet du clergé de Tolède ; enfin, qu’il suppliait très-humblement Sa Grandeur de vouloir bien résigner à don Benjamin le doyenné de Badajoz, qu’elle ne pouvait conserver avec l’évêché.
— Hélas ! répondit le prélat, d’un air un peu embarrassé, je ferai toujours tout ce qui pourra vous être agréable : cependant, il faut vous dire que j’ai un parent dont je suis l’héritier, un vieil ecclésiastique qui n’est bon qu’à être doyen, et que, si je ne lui donne pas cette place, me voilà brouillé avec toute ma famille, que j’aime jusqu’à la faiblesse, Mais, ajouta-t-il d’un ton plus affectueux, ne comptezvous pas venir à Badajoz ? auriez-vous la cruauté de m’abandonner, précisément quand je commence à pouvoir vous être utile ? Croyez-moi, mon cher maître, partons ensemble, et ne songez qu’à l’instruction de votre disciple. Vous pouvez être tranquille sur l’établissement de don Benjamin, je m’en charge ; et, tôt ou tard, je ferai pour lui plus que son père ne demande. Un mince doyenné, au fond de l’Estrémadure, n’est point un bénéfice qui convienne au fils d’un homme tel que vous.
Il y avait simonie, disent les canonistes, dans le marché que le prélat proposait au magicien ; cependant il est certain que ce marché fut conclu, sans que deux personnes si éclairées en aient jamais eu le moindre scrupule. Don Torribio suivit à Badajoz son illustre élève ; il eut un bel appartement dans le palais épiscopal, et il se vit respecté de tout le diocèse, comme le favori de Monseigneur, comme une espèce de grand vicaire.
Sous la conduite d’un si habile maître, l’évêque de Badajoz fit des progrès rapides dans les sciences se-
EES chefs-d’ceuvre de e'occuetisme 125
crêtes : il s’y livra même dans les commencements avec une ardeur qui pouvait paraître excessive ; mais il modéra peu à peu cette espèce d’intempérance ; et il fit si bien que les études magiques ne nuisirent pas aux devoirs de l’épiscopat. Il s’était intimement convaincu d’une maxime très importante aux ecclésiastiques sorciers, ou simplement philosophes et gens de lettres, que ce n’est pas assez pour eux d’aller au sabbat et d’armer leur esprit de ce que les sciences humaines ont de plus curieux ; qu’ils doivent encore enseigner aux autres le chemin du ciel et faire fleurir dans l’âme des fidèles la saine doctrine et les bonnes mœurs. Ce tut en se conduisant par des principes si sages que le savant prélat remplit bientôt toute la chrétienté du bruit de son mérite ; et que, lorsqu’il y pensait le moins, il se vit nommé à l’archevêché de Compostelle. Le peuple et le clergé de Badajoz gémirent, comme on peut croire, de l’événement qui leur enlevait un si digne pasteur ; et les chanoines de la cathédrale, pour lui donner une dernière marque de leur respect, lui déférèrent unanimement le choix de son successeur.
Don Torribio ne s’endormit pas dans une si belle occasion de placer son fils. Il demanda l’évêché au nouvel archevêque ; et ce tut avec toutes les grâces imaginables que le nouvel archevêque le lui retusa. Il avait tant de vénération pour son cher maître ! il était si atfligé, si honteux de lui refuser une chose qui paraissait toute simple 1 Mais pouvait-il faire autremennt ? Don Fernand de Lara, connétable de Castille, demandait ce même évêché pour son fils naturel (1) : sans avoir jamais vu ce seigneur, il lui
(1) Ceci ne se passait pas seulement en Espagne ; plus
126 EES CHEFS-D’ŒUVRE DE U’OCCUI/TISME
avait, disait-il, des obligations secrètes, importantes et surtout très-anciennes. C’était donc un devoir indispensable de préférer l’ancien bienfaiteur au nouveau : mais, à le bien prendre, ce trait d’équité n’avait rien que de très-agréable pour don Torribio ; il voyait par là, ce qu’il devait attendre quand son tour serait venu, et son tour viendrait infailliblement à la première occasion. Le magicien eut l'honnêteté de croire l’anecdote des anciennes obligations, et il se réjouit tant qu’il put d’être sacrifié à don Fernand. On ne songea plus qu’aux préparifs du départ, et on alla s’établir à Compostelle ; mais ce n’était presque pas la peine vu le peu de temps qu’on avait à y demeurer. Au bout de quelques mois, il vint de Rome un camérier du pape, qui apporta labarette à l’archevêque, avec un bref très-lionorable par lequel Sa Sainteté l’invitait à venir l’aider de ses conseils, dans le gouvernement du monde chrétien ; lui permettant, de plus, de disposer de sa mitre en faveur du sujet qu’il voudrait choisir.
Don Torribio n’était point à Compostelle, quand le courrier du Saint-Père y arriva, il était allé voir son fils, qui était toujours prêtre habitué dans une petite paroisse de Tolède ; mais il revint bientôt, et à son retour, il n’eut pas la peine de demander l’archevêché vacant. Le prélat courut au devant de lui, les bras ouverts.
— Mon cher maître, lui dit-il, je vous annonce deux bonnes nouvelles au lieu d’une ; votre disciple est cardinal, et votre fils va bientôt l’être, ou je n’aurai point de crédit à Rome. Je voulais, en atten-
d’un bâtard de grand seigneur est devenu, en France, abbé ou prélat par la seule grâce de sa naissance.
eks chees-d’ceuvre de e'occuetisme 127
dant, le faire archevêque de Compostelle ; mais admirez son malheur, ou plutôt le mien : ma mère, que nous avons laissée à Badajoz, m’a écrit pendant votre absence, une cruelle lettre qui rompt toutes mes mesures. Elle veut à toute force me donner pour successeur l’archidiacre de mon ancienne église, le licencié don Pablas de Salazar, dont elle est l’intime amie et la pénitente. Elle me menace de mourir de douleur, si elle ne peut rien obtenir pour ce cher Père en Dieu, et je ne doute pas un moment quelle ne tienne parole. Mettez-vous à ma place, mon cher maître : tuerai-je ma mère ?
Don Torribio n’était pas homme à conseiller un parricide ; il applaudit à la nomination de don Pablas, et 11e se permit pas le moindre ressentiment contre la mère du prélat. Cette mère, si on veut le savoir, était une bonne femme presque imbécile, qui vivait avec son chat et sa femme de chambre et savait à peine le nom de son confesseur. Était-ce bien elle qui faisait donner l’archevêché à don Pablas ? n’était-ce pas plutôt une dame Galicienne, parente de cet archidiacre, une jeune veuve fort dévote et fort jolie, chez laquelle monseigneur allait s’édifier assidûment, depuis qu’il demeurait à Compostelle (1). Quoi qu’il en soit, don Torribio suivit à Rome la nouvelle Éminence ; et à peine y était-il arrivé, que le pape mourut, il est aisé de prévoir où cet événement va nous conduire. On entre au conclave ; toutes les voix du sacré collège se réunissent en faveur du cardinal espagnol : le voilà pape. Après
(1) Nous n’avons pas besoin de faire remarquer que les passages ci-dessus sont de continuelles allusions à la façon pas trop mondaine dont on usait, au dix-huitième siècle, dans la collation des dignités ecclésiastiques.
ees chefs-d’ceuvre de i/occuetisme
les cérémonies de l’exaltation, don Torribio, admis à une audience secrète, pleura de joie en baisant les pieds de cher élève, qn’il voyait remplir avec tant de dignité le trône pontifical. Il représenta modestement ses longs et fidèles services ; il appela les promesses de Sa Sainteté, promesses inviolables, qu’elle avait renouvelées avant d'entrer au conclave : il glissa quelques mots sur le chapeau qu’elle venait de quitter en recevant la tiare ; mais au lieu de demander ce chapeau pour don Benjamin, il finit par un trait de modération qu’on ne comprend pas, il protesta, que renonçant à toute espérance ambitieuse, ils se trouveraient trop contents, son fils et lui, s’il plaisait à Sa Sainteté de leur accorder, avec sa bénédiction, le moindre bienfait temporel, une pension viagère qui pût suffire aux besoins modestes d’un ecclésiastique et d’un philosophe.
Pendant cette petite harangue, le souverain pontife se demandait à lui-même ce qu’il ferait de son précepteur. Ne pouvait-il enfin se passer de lui, et ne savait-il pas plus de magie qu’il n’en fallait pour un pape ? Lui conviendrait il même de paraître encore au sabbat, et de se soumettre à l’étiquette indécente qui s’y observe (1) ? Toute réflexion faite, Sa Sainteté jugea que don Torribio n’était plus qu’un homme inutile, et même incommode ; et ce point décidé, elle ne tut plus en peine de ce qu’elle avait à répondre. Voici en propre termes, ce qu’elle répondit :
— Nous avons appris avec douleur que, sous pré-
(1) Le diable paraissait d’ordinaire au sabbat en forme de bouc, et les assistants, en entrant dans la salle des séances, allaient l’embrasser juste au-dessous de la queue.
EES CHEFS-d’(EUVRE DE i/OCCUETlSME I 2 Ç
texte de sciences occultes, tous entretenez un commerce abominable avec l'esprit de ténèbres et de mensonge ; c’est pourquoi, nous vous exhortons paternellement à expier ce crime par une pénitence proportionnée à son énormité ; de plus, nous vous enjoignons de sortir des terres de l’Église dans l’espace de trois jours, sous peine d’être livré au bras séculier et à la rigueur des flammes.
Don Torribio, sans se déconcerter, répéta à rebours les trois paroles mystérieuses, dont le lecteur doit se ressouvenir, et s’approchant d’une fenêtre, il cria tant qu’il put : Jacinthe, ne mettez qu’une perdrix à la broche ; monsieur le doyen ne soupera pas ici. Ce fut là un coup de tonnerre pour le prétendu pape. Il revint subitement d’une espèce d’extase où l’avaient jeté les trois paroles magiques, la première fois qu’elles furent prononcées. Il vit qu’au lieu d'être au Vatican, il était encore à Tolède, dans le cabinet de don Torribio ; il vit même à la pendule, qu’il n’y avait pas une heure entière qu’il était entré dans ce cabinet fatal, où l’on faisait de si beaux rêves. En moins d’une heure, il avait cru être magicien, évêque, archevêque, cardinal, pape ; et il trouvait au bout du compte qu’il n’était qu’une dupe et un fripon. Tout avait été illusion, excepté les preuves qu’il avait données de sa fausseté et de son mauvais cœur. Il sortit sans dire mot, retrouva sa mule où il l’avait laissée, et reprit avec elle le chemin de Badajoz, sans avoir appris seulement à nouer l’aiguillette.
Comte de Ceylus
ÉLËONORA
Sub conservatione formæ specificæ salva anima.
Raymond Lulle.
Je suis issu d’une race qu’ont illustrée une imagination vigoureuse et des passions ardentes. Les hommes m’ont appelé fou ; mais la Science ne nous pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence, — si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d’une maladie de la pensée, d’un mode de l'esprit exalté aux dépens de l’intellect général. Ceux qui rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent des échappées de l’éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir qu’ils ont été un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore de la science du Mal, Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent dans le vaste océan de la lumière ineffable , et, comme pour imiter les aventuriers du géographe nubien, agressi siint Mare Tenabrarum , quid in eo esset exploraturi.
Nous dirons donc que je suis fou. Je reconnais du
KKS CHEFS-d’cëUVRE DE i/oCCUI/TISME I3X
moins qu’il y a deux conditions distinctes dans mon existence spirituelle : la condition de raison incontestablement lucide, qui s’applique au souvenir des événements formant la première époque de ma vie, et une condition de doutes et de ténèbres, qui se rapporte au présent et à la mémoire de ce qui constitue la seconde grande époque de mon existence. Donc, ce que je dirai de la première période, croyez-le ; et ce que je puis relater du temps postérieur, n’y ajoutez foi qu’autant que cela vous semblera juste ; doutez-en même tout à fait ; ou, si vous n’en pouvez pas douter, sachez être l’Œdipe de cette énigme !
Celle que j’aimais dans ma jeunesse et dont aujourd’hui je trace, posément et distinctement, le souvenir, était la fille unique de l’unique sœur de ma mère, depuis longtemps défunte. Éléonora était le nom de ma cousine. Nous avions toujours habité ensemble, sous un soleil tropical, dans la Vallée du Gazon- Diapré. Jamais un pas sans guide n’avait pénétré jusqu’à ce vallon ; car il s’étendait au loin à travers une chaîne de gigantesques montagnes qui se dressaient et surplombaient tout autour, fermant à la lumière du soleil ses plus délicieux replis. Aucune route frayée ne sillonnait le voisinage, et, pour atteindre notre heureuse retraite, il fallait repousser le feuillage de milliers d’arbres forestiers et anéantir la gloire de milliers de fleurs parfumées. C’est ainsi que nous vivions tout à fait solitaires, ne connaissant rien du monde que cette vallée, — moi, ma cousine et sa mère.
Du haut des régions obscures situées au-delà des montagnes, à l’extrémité supérieure de notre domaine si bien fermé, se glissait une étroite et profonde rivière, plus brillante que tout ce qui n’était pas les yeux
132 ees chefs-d’ceuvre de e'occuetisme
d’Éléonora ; et serpentant çà et là en nombreux méandres, elle s'échappait à la fin par une gorge ténébreuse à travers des montagnes encore plus obscures que celle d’où elle était sortie. Nous la nommions la rivière du Silence ; car il semblait qu’il y eût dans son cours une influence pacifiante. Aucun murmure ne s’élevait de son lit, et elle se promenait partout si doucement, que les grains de sable, semblables à des perles, que nous aimions à contempler dans la profondeur de son sein, ne bougeaient absolument pas, mais reposaient dans un bonheur immobile, chacun à son antique place primitive et brillant d’un éclat éternel.
Le bord de la rivière et de maints petits ruisseaux éblouissants qui, par différents chemins, se glissaient vers son lit ; tout l’espace qui s’étendait depuis le bord jusqu’au fond de cailloux, à travers les profondeurs transparentes ; toutes ces parties, dis-je, ainsi que toute la surface de la vallée, depuis la rivière jusqu’aux montagnes qui l’entouraient, étaient tapissées d’un gazon vert-tendre, épais, court, parfaitement égal, et parfumé de vanille, mais si bien étoilé, dans toute son étendue, de renoncules jaunes, de pâquerettes blanches, de violettes pourprées et d’asphodèles d’un rouge de rubis, que sa merveilleuse beauté parlait à nos cœurs, en accents éclatants, de J’amour et de la gloire de Dieu.
Et puis, çà et là, parmi ce gazon, s’élancaient en bouquets, comme des explosions de rêves, des arbres fantastiques, dont les troncs grands et minces ne se tenaient pas droits, mais se penchaient gracieusement vers la lumière qui visitait à midi le centre de la vallée. Leur écorce était mouchetée du vif éclat alterné de l’ébène et de l’argent, et plus polie que tout ce qui
ees chefs-d’cetjvre de e’occui/tisme 133
n’était pas les joues d’Éléonora; si bien que, sans le vert brillant des vastes feuilles qui s’épandaient de leurs cimes en longues lignes tremblantes et jouaient avec les Zéphirs, on aurait pu les prendre pour de monstrueux serpents de Syrie rendant hommage au Soleil, leur souverain.
Pendant quinze ans, Éléonora et moi, la main dans la main, nous errâmes à travers cette vallée avant que l’amour entrât dans nos coeurs. Ce fut un soir, à la fin du troisième lustre de sa vie et du quatrième de la mienne, comme nous étions assis, enchaînés dans un mutuel embrassement, sous les arbres serpentins, et que nous contemplions notre image dans les eaux de la rivière du Silence. Nous ne prononçâmes aucune parole durant la fin de cette délicieuse journée, et, même encore le matin, nos paroles étaient tremblantes et rares. Nous avions tiré'le dieu Éros de cette onde, et nous sentions maintenant qu’il avait rallumé en nous les âmes ardentes de nos ancêtres. Les passions qui, pendant des siècles, avaient distingué notre race se précipitèrent en foule, avec les fantaisies qui l’avaient également rendue célèbre, et toutes ensemble elles soufflèrent une béatitude délirante sur la Vallée du Gazon-Diapré. Un changement s’empara de toutes choses. Des fleurs étranges, brillantes, étoilées, s’élancèrent des arbres où aucune fleur ne s’était encore fait voir. Les nuances du vert tapis se firent plus intenses ; une à une, se retirèrent les blanches pâquerettes, etàla place de chacune jaillirent dix asphodèles d’un rouge de rubis. Et la vie éclata partout dans nos sentiers; car le grand flamant, que nous ne connaissions pas encore, avec tous les gais oiseaux aux couleurs brillantes, étala son plumage écarlate devant nous ; des poissons d’argent et d’or
134 EES chbfs-d^uvre de i/occui/tisme
peuplèrent la rivière, du sein de laquelle sortit peu à peu un murmure qui s enfla à la longue en une mélodie berçante, plus divine que celle de la harpe d’Éole, plus douce que tout ce qui n’était pas la voix d’Éléonora. Et alors aussi, un volumineux nuage, que nous avions longtemps guetté dans les régions d’Hespérus, en émergea, tout ruisselant de rouge et d’or, et, s’installant paisiblement au-dessus de nous, il descendit, jour à jour, déplus en plus bas,jusqu’à ce que ses bords reposassent sur les pointes des montagnes, transformant leur obscurité en magnificence, et nous enfermant, comme pour l’éternité, dans une magique prison de splendeur et de gloire.
La beauté d’Éléonora était celle des Séraphins ; c’était d’ailleurs une fille sans artifice, et innocente comme la courte vie qu’elle avait menée parmi les fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de l’amour qui animait son cœur, et elle en scrutait avec moi les plus intimes replis, pendant que nous errions ensemble dans la Vallée du Gazon-Diapré, et que nous discourions des puissants changements qui s’y étaient récemment manifestés.
A la longue, m’ayant un jour parlé, tout en larmes, de la cruelle transformation finale qui attend la pauvre Humanité, elle ne rêva plus dès lors qu’à ce sujet douloureux, le mêlant à tous nos entretiens, de même que, dans les chansons du barde de Schiraz, les mêmes images se présentent opiniâtrement dans chaque variation importante de la phrase.
Elle avait vu que le doigt de la Mort était sur son sein, et que, comme l’éphémère, elle n’avait été parfaitement mûrie en beauté que pour mourir ; mais pour elle les terreurs du tombeau étaient toutes contenues dans une pensée unique, qu’elle me révéla un
ees chefs-d’ceuvre de e’occuetisme 135
soir, au crépuscule, sur les bords de la Rivière du Silence. Elle s’affligeait de penser qu’après l’avoir inhumée dans la Vallée du Gazon-Diapré, je quitterais pour toujours ces heureuses retraites, et que je transporterais mon amour, qui maintenant était si passionnément tout à elle, vers quelque fille du monde extérieur et vulgaire. Et, de temps à autre, je me jetais précipitamment aux pieds d'Éléonora, et je lui offrais de faire serment, à elle et au Ciel, que je ne contracterais jamais de mariage avec une fille de la Terre, que je ne me montrerais jamais, en aucune manière, infidèle à son cher souvenir, ni au souvenir de la fervente affection dont elle m’avait gratifié. Et j’invoquai le Tout-Puissant Régulateur de l’Univers comme témoin de la pieuse solennité de mon vœu. Et la malédiction dont je le suppliai de m’accabler, Lui et elle, — elle, une sainte dans le Paradis, — si je venais à me parjurer, impliquait un châtiment d’une si prodigieuse horreur, que je ne puis le confier au papier. Et, à mes paroles, les yeux brillants d’Éléonora brillèrent d’un éclat plus vif ; et elle soupira comme si sa poitrine était déchargée d’un fardeau mortel ; et elle trembla et pleura très-amèrement ; mais elle accepta mon serment (car était-elle autre chose qu’une entant ?), et mon serment lui rendit plus doux son lit de mort. Et peu de jours après, mourant paisiblement, elle me disait qu’à cause de ce que j’avais fait pour le repos de son esprit, elle veillerait sur moi avec ce même esprit, après sa mort ; et que, si cela lui était permis, elle viendrait se rendre visible à moi durant les heures de la nuit ; mais que, si une pareille chose dépassait les privilèges des âmes en Paradis, elle saurait au moins me donner de fréquents symptômes de sa présence, soupirant au-dessus de moi
136 MS CHEKS-D’oCUVRE de i/OCCUETlSME
dans les brises du soir, ou remplissant l’air que je respirais du parfum pris dans l’encensoir des anges. Et, avec ces paroles sur les lèvres, elle rendit son innocente vie, marquant ainsi la fin de la première époque de la mienne.
Jusqu’ici, j’ai parlé fidèlement. Mais, quand je passe cette barrière dans la route du temps, formée par la mort de ma bien-aimée, et que je m’avance dans la seconde période de mon existence, je sens qu’une nuée s’amasse sur mon cerveau, et je mets moi-même en doute la parfaite santé de ma mémoire. Mais laissez-moi continuer. — Les années se traînèrent lourdement, une à une, et je continuai d’habiter la Vallée du Gazon-Diapré. Mais un second changement était survenu en toutes choses. Les fleurs étoilées s’abîmèrent dans le tronc des arbres et ne parurent plus. Les teintes du vert tapis s’affaiblirent ; et un à un dépérirent les asphodèles d’un rouge de rubis, et à leur place jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables à des yeux qui se convulsaient péniblement et regorgeaient toujours de larmes de rosée. Et la Vie s’éloigna de nos sentiers ; car le grand flamand n’étala plus son plumage écarlate devant nous, mais s’envola tristement de la vallée vers les montagnes, avec tous les gais oiseaux aux couleurs brûlantes qui avaient accompagné sa venue. Et les poissons d’argent et d’or s’enfuirent en nageant à travers la gorge, vers l’extrémité inférieure de notre domaine, et n’embellirent plus jamais la délicieuse rivière. Et cette musique caressante, qui était plus douce que la harpe d’Éole et que tout ce qui n’était pas la voix d’Éléonora. mourut peu à peu en murmures qui allaient s’affaiblissant graduellement, jusqu’à ce que le ruisseau lût enfin revenu tout entier
U&s CHEES-d’(EITTOE DE i/OCCUI/TISME 137
à la solennité de son silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s’éleva, et, abandonnant les crêtes des montagnes à leurs anciennes ténèbres, retomba dans les régions d’Hespérus, et emporta loin de la Vallée du Gazon-Diaprré le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence.
Cependant Eléonora n'avait pas oublié ses promesses ; car j’entendais le balancement des encensoirs angéliques auprès de moi ; et des effluves de parfum céleste flottaient toujours, toujours, à travers la vallée ; et aux heures de solitude, quand mon cœur battait lourdement, les vents qui baignaient mon front m’arrivaient chargés de doux soupirs ; et des murmures confus remplissaient^ souvent l’air de la nuit ; et une fois, — oh ! une fois seulement, — je fus éveillé de mon sommeil, semblable au sommeil de la mort, par des lèvres immatérielles appuyées sur les miennes.
Mais, malgré tout cela, le vide de mon cœur ne se trouvait pas comblé. Je souhaitais ardemment l’amour, qui l’avait déjà rempli jusqu’à déborder. A la longue, la vallée, pleine des souvenirs d’Eléonora, me fut une cause d’affliction, et je la quittai à jamais pour les vanités et les triomphes tumulteux du monde.
Je me trouvais dans une cité étrangère, où toutes choses étaient faites pour effacer de ma mémoire les doux rêves que j’avais rêvés si longtemps dans la Vallée du Gazon-Diapré. Les pompes et l’apparat d’une cour imposante, et le cliquetis délirant des
138 ees chefs-d'cexjvre de i/occuetisme
armes, et la beauté rayonnante des femmes, tout éblouissait et enivrait mon cerveau. Mais jusqu’alors mon âme était restée fidèle à ses serments, et, durant les heures silencieuses de la nuit, Éléonora me donnait toujours des symptômes de sa présence. Subitementces manifestations cessèrent ; et le monde devint noir devant mes yeux ; et je restai épouvanté des pensées brûlantes qui me possédaient* des tentations terribles qui m’assiégeaient ; car de loin, de très-loin, de quelque contrée inconnue, était venue, à la cour du roi que je servais, une fille dont la beauté conquit tout de suite mon cœur apostat, — devant l’autel de qui je me prosternai, sans la moindre résistance, avec la plus ardente et la plus abjecte idolâtrie d’amour. Qu’était, en vérité, ma passion pour la jeune fille de la vallée, en comparaison de la ferveur, du délire et de l’extase enivrante d’adoration avec lesquels je répandais toute mon âme en larmes aux pieds de l’éthéréenne Ermengarde? — Oh! brillante était la séraphique Ermengarde ! Et cette idée ne laissait en moi de place à aucune autre. — Oh I divine était l’angélique Ermengarde ! Et quand je plongeais dans les profondeurs de ses yeux imprégnés de ressouvenance, je ne rêvais que d eux —- et d'elle. »
Je l’épousai ; — et je ne craignis pas la malédiction que j’avais invoquée, et je ne reçus pas la visitation de son amertune. Et une fois, une seule fois, dans le silence de la nuit, les doux soupirs qui m’avaient délaissé traversèrent encore les jalousies de ma fenêtre, et ils se modulèrent en une voix délicieuse et familière qui me disait :
« Dors en paix ! car l’Esprit d’amour est le souverain qui gouverne et qui juge, et, en admettant dans
DES chefs-d’ceuvre de e’occuetisme
ton cœur passionné celle qui a nom Ermengarde, tu es relevé, pour des motifs qui te seront révélés dans le ciel, de tes vœux envers Éléonora. »
Edgard Poe
HOROSCOPE DE NAPOLÉON I er
La porte s’ouvre.
Nous sommes en lace d’un jeune homme de vingtcinq à vingt-six ans, frêle et pâle, à longs cheveux plats, à traits romains et anguleux comme une médaille césarienne.
Il est de taille moyenne ; ses vêtements sont d’une couleur sévère. Sa redingote à longs pans est exactement fermée sur la poitrine qu’elle semble cuirasser ; des bottes molles, des gants de daim, le chapeau un peu incliné sur les yeux autorisent tout au plus la supposition que ce visiteur n’est pas étranger aux habitudes militaires. Mais, à défaut d’indices plus certains, il y a dans son attitude, dans son regard froid et fixe, ce je ne sais quoi qui décèle à l’esprit le moins observateur que le feu de la pensée a déjà bronzé toutes les fibres de sa jeunesse.
— Pardon, je me trompe, dit-il d’un ton brusque et légèrement essoufflé, en portant deux doigts à la corne de son chapeau.
— Qui cherchez-vous? demanda le vieillard, que cette apostrophe en monologue avait un peu décontenancé.
— M. Guyon.
— Bonaventure... Guyon ?
ees chefs-d’œuvre de d'occultisme
— Précisément.
— C’est moi-même, répliqua le bonhomme en ajoutant dans sa pensée : Celui-là ne m’appelle pas citoyen ; c’est peut-être quelque fils d’émigré.
L’inconnu fronçait le sourcil au bord de ce nid d’indigence qui sans doute lui paraissait nauséabond.
— Entrez donc, s’il vous plaît, monsieur, reprit Bonaventure. Je vous parais pauvre, et cela choque, je le conçois : mais pauvreté n’est pas vice, et j’ai si peu de besoins !
— Parbleu ! dit l’inconnu, j’aurais dû m’en douter : le pavillon couvre la marchandise, et de fou à fou il n’y a, ma foi, que la longueur du chemin. Que viensje faire ici ?
— Monsieur !
— Ah ! excusez, bonhomme, je me parlais à moimême. Au surplus, si vous êtes le Guyon...
— Bonaventure Guyon.
— Mais oui, le malin que promettent les petits papiers collés aux Tuileries ?
— C’est bien moi.
— Eh bien, monsieur du calcul, vous tombez mal avec moi, parce que tout jeune que vous me voyez, j'ai fièrement mordu à l’hameçon des mathématiques.
— Et alors...
— Alors, je dis sans façon que votre science est courte ou que vos élèves sont rares ; cela se voit.
Bonaventure ne put s’empêcher de sourire.
— Est-ce donc, reprit-il en montrant ses deux carcasses de fauteuils éventrés, est-ce donc de mon mobilier que vous auriez besoin ? Ah ! monsieur, vous me faites honneur et plaisir... Partageons.
Î42 iæs chefs-d’ceuvre de e'occui/tisme
— A la bonne heure ! s’écria l’inconnu avec un franc éclat de rire ; vous avez l’esprit bien fait et vous prenez tout du meilleur côté.
— Vous êtes trop bon.
— Vous cultivez le désintéressement des choses de ce monde ; c’est l’art de moins souffrir, et c’est une leçon dont j’aurais peut-être un jour l’occasion de profiter ; je l’accepte avec reconnaissance : je me déclare satisfait, et comme la rétribution est volontaire et que, pour le moment, je ne suis pas le cousin de Crésus...
Il fouillait dans son gousset. Bonaventure l’arrêta d’un geste.
— Je ne tends pas la main, dit-il froidement.
— Mais non, mais non, brave homme ; ne prenez pas la chose du côté qui pique... On sait ce qu’on doit, et, vu les circonstances, permettez seulement...
— Jamais, monsieur, jamais !
— Ah ça, quel est le plus fou de nous deux... de moi qui viens à vous comme un vrai badaud, ou de vous qui m’ouvrez la porte gratis ?... Vivez-vous de vos rentes ou de l’air du temps ?
— Je vis comme il plaît à Dieu... Ma porte s’ouvre à tout le monde, monsieur ; mais quand je n’ai pas travaillé (et Bonaventure appuya sur ce mot avec une inflexion sardonique), quand je n’ai rien fait de ce que j’annonce, je ne reçois point de salaire. Ce serait accepter l’aumône, ou plutôt, car l’aumône est sainte, ce serait un argent friponné, et Bonaventure Guyon n’a jamais goûté de ce pain-là.
— Fierté de Spartiate ! s’écria l’inconnu ; Qui donc êtes-vous ?
— Ce que vous voyez, monsieur, un diseur de bonne aventure, dont vous êtes le premier client.
tES chees-d’ceuvre de i/occui/tisme 143
— Premier client ! Ah ! Je disais bien que les mathématiques ne vous avaient point réussi.
— Au contraire, monsieur, les mathématiques, c’est un joli domaine où je suis roi. Permettez-moi d’être maître sur mon terrain.
— A votre aise... Je ne vous pousserai point au pied du mur.
— Je serais d’un saut sur vos épaules.
— Bah ! Eh bien, pour un homme de votre force, vous commencez bien tard un étrange métier.
— Assez tôt pour vous, monsieur, puisque vous voilà.
— Réponse à tout! Concluons... Vous me direz mon avenir ?
— Sans nul doute, puisque c’est mon métier.
— Voyons cela. Combien de temps faut-il pour remuer vos cartes ?
— Je n’emploie point de cartes.
— Eh bien, pour consulter vos diableries quelconques ?
— Je ne crois point au diable.
— A quoi donc croyez-vous ?
— A la raison suprême, éternelle, absolue, qui crée sans cesse et transforme tout par nombres, par mesures et par poids.
— Ce n’est pas trop vulgaire, et vous allez m’intéresser... Combien dure la séance ?
— C’est selon... Deux heures pour certaines gens, dix minutes pour d’autres.
— Pourquoi cette différence ?
— C’est qu’il y a des avenirs bourrés d’événements et d’autres qui sont plats comme un sac vide.
— C’est juste. Et vous êtes sûr de votre affaire ?
144 EES chefs-d’œuvre de i/occuetisme
— Vous répondrez vous-même à cette question plus tard, si vous avez de la mémoire.
— Et vous pourriez me dire mon passé ?
— Je commence toujours par là. Mon instrument divinatoire est un compas dont une pointe touche au berceau, l’autre à la tombe.
— Vous prédiriez même ma mort ?
— Comme on lit le mot fui au bout d’un livre... Mais je ne vous livrerai cette date qui si je vous juge assez fort pour en porter le poids.
— Opérez, mon maître.
— Prenez donc la peine de vous asseoir. Bien qu’il fasse encore un peu jour, je vais allumer ma petite lampe... tenez, monsieur, une vraie lampe de sibylle. A mon âge, on a ses petites infirmités. Il est nuit pour mes yeux, monsieur, au mois d’août, dès que le soleil s’endort.
— Faites ce que vous voudrez, s’écria le jeune homme eu jetant son chapeau sur la prophétie d’Ézéchiel et cherchant un point d’appui au bord du fauteuil percé que lui présenta Bonaventure Guyon.
Quand la petite lampe fut accrochée au-dessus de la table, le vieillard posa sur son nez ses besicles à monture de cuivre et pria son client de promener un coup d’œil sur l’imbroglio géométrique, les tableaux chiffrés et tout ce qui tapissait les murs de son taudis.
— Ce que vous voyez là, dit-il, c’est mon aidemémoire.
— Et votre compas, où est-il ?
— Dans mon regard, monsieur. Je vous regarde, et tant que vous serez là, il vous sera difficile de me rien cacher que je veuille savoir.
L’inconnu fit un geste.
— Cela vous étonne, continua Bonaventure, c’est que vous ne savez pas tout, vous qui avez si fièrement mordu à l’hameçon des mathématiques. Nous allons opérer , comme vous le disiez tout à l’heure, quoique à vrai dire j’aimasse mieux me taire sur votre chapitre.
— Pourquoi vous taire ?
— Ah ! monsieur, c’est que, en dehors et peut-être au-dessus des calculs absolus de la vraie science divinatoire, il existe sous le nom de seconde vue des perceptions spontanées, soudaines, irrésistibles, qui communiquent parfois aux esprits doués comme le mien la contemplation de certaines natures... Eh bien, je suis vis-à-vis de vous, depuis un moment, dominé par je ne sais quelles effluves de ce fluide électro-magnétique dont plusieurs philosophes anciens tels que Aristote, Proclus, Platon constataient les phénomènes sans pouvoir remonter à leur cause.
— Comment ! vous lisez Aristote, et...
— J’ai tout lu, même le livre des cieux. C’est une nécessité de mon métier.
Il y avait quelque amertume dans l’accent de cette réponse. L’inconnu le devina et se sentit touché. Sa générosité naturelle lui reprochait d’avoir persiflé un pauvre vieillard dont il ignorait le passé.
— Mon cher monsieur Guyon, lui dit-il, ne m’en veuillez point. J’ai une jeunesse agacée par bien des causes ; de là mes brusqueries que je regrette dès qu elles m’échappent, c’est-à-dire toujours trop tard. Ne relevez plus ce mot de métier que j’ai lâché sans intention blessante et agréez mes excuses.
— Il n’y a rien à excuser, poursuivit Bonaventure en remerciant d’un regard. Vous ne me connaissez
146 DES CHEFS-PAUVRE DE i/oCCUI/TISME
point, et me connaître est inutile. Vous m’avez vu avec les yeux du corps, comme tout le monde voit ; je vais vous en ouvrir d’autres qui verront plus juste et plus loin. Ecoutez-moi donc, si ce n’est avec une confiance que je ne sollicite point, du moins avec attention, car il s’agit de vous et non de moi.
J’ai vu passer bien des hommes depuis que je laboure la vie, et aucun n’a fait vibrer comme vous mes facultés intuitives. L’avenir semble s’écrire dç lui-même sur votre front, il s’exhale en quelque sorte de votre tête, comme le parfum révèle une fleur avant quelle soit aperçue. Oui, monsieur, sans interroger mon art, je crois pouvoir dire que vous irez loin, très-loin et très-haut, trop loin peut-être pour votre bonheur, si le fluide occulte que vous projetez à votre insu sur ma vieillesse inutile trouve son courant naturel à travers les choses de ce monde. Et voilà justement pourquoi, monsieur, pour ne vous point éblouir ou ne vous point décourager, je ne voudrais pas ouvrir devant vous les Portes d'Hermès.
— Les Portes d’Hermès ! Cela doit être oriental, et j’ai une passion pour l’Orient.
— Tenez, regardez cette pauvre muraille, ces grossières mais éloquentes peintures : il y a là une science tout entière, une science à laquelle il ne faut toucher qu’en tremblant, car c’est une lumière pour les uns, mais pour d’autres c’est la foudre.
— Eclairez donc vite ou foudroyez ! Allez de l’avant, maître Guyon. Si vous savez tout dire, moi je veux tout entendre.
— En quelle année êtes-vous né ?
— Est-ce la consultation qui commence ?
— Oui, monsieur.
— En 1769,
ees chefs-d’ceuvre de i/occuetisme 147
— Dans quel mois ?
— Au mois d’août.
— Et quel jour du mois ?
— Le 15, comme aujourd’hui.
— Vos prénoms et votre nom familial ?
— Impossible. Je voudrais que ma visite chez vous fût un mystère à jamais voilé. Voilà pourquoi je vous tais mon nom... Votre œuvre est donc impossible.
— Je n’ai nullement besoin de savoir comment s’appellent les personnes qui viennent me consulter ; il ne me faut seulement que les nombres qui sont la traduction de leurs noms, afin de les introduire dans mes calculs.
Si je demande leurs noms aux consultants, c’est pour faire moi-même les opérations préparatoires et assurer par là l’exactitude de la divination ; mais quand les gens peuvent faire eux-mêmes les conversions qui me sont indispensables, je leur indique la marche à suivre et ils opèrent eux-mêmes. De cette façon j’ignore comment ils s’appellent.
— J’aime mieux cela.
— Opérons donc.
Au lieu de se prêter à la proposition qui lui était faite, le visiteur inconnu, jetant les yeux sur les figures géométriques, les carrés magiques, les listes de noms d’hommes et de femmes, dont les murailles étaient si bizarrement illustrées, répondit :
— Monsieur Guyon, je ne suis plus disposé à continuer la consultation ; nous la remettrons à un autre jour, s’il vous plaît. Veuillez me pardonner mon subit refroidissement. Ma raison se prête difficilement à ce que mon esprit ne comprend point. Avant d’aller plus loin, j ’aurais besoin de beaucoup
d’explications sur les figures bizarres qui décorent toutes ces murailles, et le temps nous manquerait, je le crains, avant que je fusse satisfait.
— Qu’importe le temps qu’il y faudra consacrer, répondit Bonaventure, je puis vous le donner. La foi s’acquiert et ne s’impose point ; j’aurai le bonheur de vous la donner, je l’espère. Faites vos questions, monsieur, ne vous gênez pas, j’y répondrai.
— Une autre fois, répondit l’inconnu. Et il prit son chapeau pour sortir.
Bonaventure Guyon, se levant alors aussi vivement que le lui permettaient ses vieilles jambes, se dirigea vers un vieux bahut et en tira un volumineux manuscrit qu’il présenta au visiteur en lui disant :
— Tenez, monsieur, emportez ce manuscrit ; quand vous l’aurez feuilleté, vous me croirez, je l’espère, digne d’une certaine confiance. Si vous ne voulez pas prendre la peine de me le rapporter vous-même, veuillez charger de ce soin un commissionnaire, j’ai encore quelques deniers pour payer sa course ; mais j’espère bien avoir le plaisir de vous revoir.
L’inconnu ne savait s’il devait tendre ou retirer la main ; mais le bonhomme Bonaventure ajouta à sa proposition un geste d’ancien gentilhomme qui lui coupa la réplique. Il ne put donc refuser ce tacite engagement de continuer la consultation commencée cette nuit-là, et il reçut machinalement le rouleau de papier grisâtre et maculé d’huile que lui présentait le vieillard avec un sourire magnétique.
— Bonne nuit, mon cher inconnu, ou plutôt, bonne matinée, reprit Bonaventure; et s’armant de sa petite lampe sibylline, il voulut absolument précéder son client à travers le casse-cou de l’escalier pour le mener sans accident jusqu’à la porte de la maison.
EES CHEFS-D'CEinrRE DE D’OCCULTISME 149
— Souvenez-vous, lui dit-il en souriant, du vieux bonhomme Bonaventure, et rappelez-vous qu’il vous reverra avec plaisir.
— Merci, dit l’inconnu en saluant du geste ; merci. Je n’oublierai rien, et jusqu’à mon retour, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte garde. Et il s’éloigna en doublant le pas.
Bonaventure le suivit longtemps du regard et de la pensée à travers le demi-jour naissant. — Quel singulier jeune homme ! murmura-t-il en se parlant à lui-même ; il se moque de la science occulte, mais ce n’est que du bout des lèvres. J’en ai le pressentiment, il me rapportera lui-même mon manuscrit.
Le bonhomme Bonaventure ne s’était pas trompé : son visiteur du 15 août lui rapporta lui-même son manuscrit.
— Ah ! mon cher premier client, s’écria maître Guyon, j’avais bien dit que vous mordriez au fruit de l’arbre de la science et que je vous reverrais plus tôt que vous ne le pensiez. Aurez-vous maintenant la foi gros comme un grain de sénevé ?
Pour toute réponse le jeune inconnu jeta le manuscrit sur la table et haussa les épaules.
Le veillard le regardait en dessous avec un malin sourire.
— Voyons, monsieur, poursuivit-il, causons nettement. Seriez-vous revenu si la contemplation de tant de secrets n’avait point excité au plus haut point votre curiosité ?
— Maître Guyon, répondit l’inconnu, je n’ose vous dire...
— Dites, ne vous gênez point.
— Je n’ose vous dire que ce manuscrit me paraît un chef-d’œuvre de... galimatias.
Ï 50 ees chefs-d'ceuvre de e'occui/tisme
— Ah diablç ? Mais l’avez-vous lu tout entier?
— Il le fallait bien pour autoriser ma réponse*
— Alors, que venez-vous faire ici ?
— Vous demander pardon de ma brutale franchise, en ajoutant quune seule curiosité me passionne, c'est d’entendre le récit de l’aventure de M. de Rohan et du prieur de Lagny, dont vous m’avez dit quelques mots lors de ma première visite, concernant l’horoscope de l’infortuné Louis XVI.
— C’est-à-dire, mon cher client, que vous venez sans façon cherchez les clefs des mystères. Eh bien, soyez le parfaitement venu. Débarrassez-vous de votre chapeau : nous allons continuer la consultation (1).
Et maître Guyon, lorsque son visiteur fut assis, poursuivit :
—* Vous refusiez de me faire connaître vos noms, vous vous en souvenez, et je vous disais qu’il ne m’était pas utile de les connaître : j’ajoutai que le consultant, lorsqu’il savait faire des opérations arithmétiques, pouvait opérer lui-même les calculs qui déterminent leurs rapports mystérieux avec ses destinées. Veuillez donc opérer vous-même, sous ma direction.
Approchez-vous de cette partie de la muraille où vous voyez trois tables de noms d’hommes... Bien... Ces tables sont distinguées par les mots : Orient, Midi, Occident, quelles portent en tête. Cherchez-y votre prénom ; retenez secrètement le nombre qui
(1) Extrait de Y Homme rouge des Tuileries par Christian, traité d’astrologie expliquée par les horoscopes de Louis XVI, de Napoléon l* r et de Napoléon III.
LES chees-d’ceuvre de e*occuia’isme 15 i
est en regard ; mais dites-moi dans quelle table se trouve ce nom.
— Table de l’Occident, répondit l’inconnu.
— Cela suffit. Portez vos regards sur les sceaux planétaires que vous voyez de ce côté et cherchez-y le nombre qui accompagne votre nom, et veuillez me faire connaître le nom qui est écrit en tête de chaque carré magique où se trouve ce nombre.
— Ce nombre, reprit l’inconnu, apparaît sur les carrés désignés par les noms de Saturne, Jupiter, Mars et le Soleil.
— Très-bien... Répétez la même opération pour chacun de vos prénoms.
— Je n’en ai qu’un seul.
— Tant mieux, cela sera plus promptement fini. Maintenant, comme il n’y a pas de nom de famille, prenez la peine de vous approcher de cet alphabet chiffré ; écrivez secrètement votre nom sur votre carnet, et, en regard de chaque lettre, mettez le nombre que vous voyez à côté de la même lettre sur l’almanach chiffré.
— C’est fait, dit l’inconnu.
— A présent, dit maître Bonaventure, revenez auprès des tables des carrés magiques, cherchez-y les nombres qui représentent chaque lettre, écrivez les titres de chacun des carrés et ayez l’obligeance de me les faire connaître.
L’inconnu procéda aux recherches qni lui étaient indiquées, et, quand il eut fini, il dit :
— Les lettres de mon nom se trouvent sur les carrés portant les noms suivants :
Mars, Vénus, Saturne ;
Mars, Saturne ;
Mercure, Jupiter ;
152 EES CHEFS-D’ŒUVRE DE e’OCCUI/TISME
Le Soleil, Mars, Mercure, Jupiter ;
Le Soleil, la Lune, Mars, Mercure, Vénus, Saturne,
Le Soleil, Mars, Mercure, Jupiter ;
Mars, Mercure, Jupiter ;
Le Soleil, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus ;
Jupiter et Vénus.
— Merci. Veuillez accorder un instant à mes réflexions avant que je poursuive. Au bout de quelques moments, le bonhomme Bonaventure reprit : A présent, nous allons nous livrer à nos petits calculs.
En tête, je place Tannée de votre nativité point de départ.1769
Au-dessous je mets le nombre qui désigne le signe sous lequel la nativité s’est produite.
Consultez le calendrier thébaïque que vous voyez là sur la muraille, vous verrez que le 15 août est placé sous le 5 e signe du zodiaque.
J’écris ce nombre. 5
Sur ce même calendrier, vous voyez en regard du 15 le nombre 23, ou 23 e degré du signe du Lion. J’écris les chiffres de ce 2 nombre l’un au-dessous de l’autre. Ainsi, 2-f-3 3
J’additionne et j’obtiens le nombre. . . . 1779
qui précise l’époque de votre naissance. Ce nombre est une date et renferme en même temps une énigme qui concourt à la fixation de votre destinée.
Votre prénom, d’après les calculs particuliers que je viens de faire, en combinant les planètes qui se trouvent en tête des carrés magiques que vous m’avez désignés, est symbolisé par le nombre 135. Pour moi vous vous appelez 135.
tES CHEFS-D’CËUVRE DE i/oCCUETISME 153
J’écris les trois chiffres de ce nombre les 1 uns sous les autres. 3
Enfin, votre nom propre fournit 178 par la 5 combinaison des planètes qui en représentent les lettres. Vous serez donc distingué dans mes opérations par ce nombre.
Je l’écris comme je viens de le faire pour le nombre de votre prénom, soit donc .... 1
J’additionne, et il me vient la date.... 1804
Nos opérations préparatoires sont finies.
— Que signifie ce nombre 1804 ? demanda le consulteur. Je vous ai laissé faire vos bizarres opérations sans vous déranger, dit l’inconnu ; veuillez me dire où elles nous conduiront et ce que vous en prétendez tirer.
— Ayez de la patience, je vous prie. Ne vous attachez pas à ma manière d’opérer, mais soyez attentif aux résultats que mes calculs vont révéler, répond Bonaventure.
L’année 1804 est une date, et, à cette date, vous atteindrez le plus haut ou le plus bas de votre destinée.
— Comment le saurez-vous ?
— Je vais faire, poursuivit Bonaventure, ‘un triangle à côtés égaux ayant une de ses pointes en haut ; dessus j’en placerai un autre semblable ayant une de ses pointes en bas ; cette figure est ce qu’on appelle le Sceau de Salomon.
Dans l'angle du haut, je place le premier chiffre de 1804 et j’écris chacun des autres chiffres dans les angles, en descendant,
Je répète la même opération sur les cases vides, et
Î54 tES CHBFS-D'(EUVRE DE} i/oCCUI/flSME
puis je lis 1804 en descendant soit, à droite, soit à gauche.
J’additionne les nombres qui remplissent les angles de la figure, et j’ai l-+-8-f*8-b4 = 21.
Ce nombre me révèle que vous monterez à la plus haute élévation ç>ù l’homme puisse parvenir, car il symbolise la Couronne des mages , qui était regardée par le grand Hermès Thot comme le signe le plus heureux qu’on pût obtenir.
Si vous étiez né sur les marches du trône, il vous annoncerait que vous êtes destiné à vous y asseoir ; mais letrône est renversé ! Peut-être vous présage-t-il que vous le relèverez. Continuons.
D’autres signes viendront sans doute nous luire des révélations.
Achevons de consulter 1804.
Faisons l’addition des chiffres qui le composent.
Nous avons 1+ 8 -t- 4 qui donnent 13.
Ce nombre me révèle que, après avoir atteint la haute destinée qui vous est promise par le sceau de Salomon, pour 1804, le malheur viendra fondre sur vous.
— Quelles singulières prédictions, vous me faiteslà, maître Guyon, reprit brusquement l’inconnu. Il faudrait avoir une foi robuste pour croire au langage que vous inspire ce que vous appelez mathématiques célestes et que moi j’appellerais, avec bien plus de raison, mathématiques occultes.
— Mon jeune inconnu, répondit tranquillement Bonaventure, les mathématiques ne peuvent mentir : les présages donnés par les nombres s’accompliront. La couronne des mages d’abord vous portera en 1804 au point élevé où vous devez atteindre, puis le nombre 13 aura son tour. Lorsque vous ne pourrez
êes chefs-d’<euvre de e'occui/tisme 155
plus monter, vous descendrez ; c’est la loi générale.
— Nous ne sommes encore qu’en 1799, et au train dont vont les choses dans le gâchis qui règne autour de nous, répliqua l’inconnu, je ne vois pas trop comment le sceau de Salomon se tirera d’afïaire. L’avenir s’assombrit, et nous avons bien l’air de marcher vers un abîme. Si vos mathématiques occultes peuvent voir clair dans ce chaos et débrouiller les fils de cet échevau emmêlé, je serais heureux d’en prendre une leçon auprès de vous.
— Mon cher client, reprit le père Guyon avec tranquillité, malgré vos paroles ironiques, nous allons les consulter selon votre désir, et vous jugerez par vous-même, quand elles auront parlé, comment vous devez traiter vos rires actuels.
Le sommet de votre horoscope est . 1804
vous vous en souvenez, nombre qui paraît déterminer l’époque de votre élévation, mais qui vous menace aussi d’une chute, car 1 -h 8 - 4 - 4 = 13, signe de la destruction. Soit donc ce nombre. 13
Ecrivons au-dessous de 1804 et de 13 les signes générateurs du nombre 13,
c’est-à-dire 1 -h 3, ainsi. 1 1
Nous avons les nombres 1808 et 17, soit. 1808 et 17
Remarquez que les chiffres du nombre 1808
donnent aussi le nombre 17.
Additionnons les nombres 13 et 17, qui sont engendrés par les dates 1804 et 1808, nous avons le nombre. 30
Au-dessous de ce dernier nombre, rapportons l’année de votre nativité. . .
156 DES CHEFS-d’(EUVRE DE e’OCCUETISME
Additionnons, nous avons la nouvelle date 1799
C’est-à dire Tannée dans laquelle nous sommes.
J’en conclus que vous devez jouer un rôle important dans les événements, qui s’accompliront pendant la tin de cette année et que vous êtes l’espérance sur laquelle on se fonde ; car le nombre 17 est le symbole de l’espérance.
De quelle nature seront ces événements et qu’espère-t-on de vous ? voilà la question qu’on peut se faire.
Les nombres 13,17 et 1799 vont nous répondre.
Faisons la somme des signes générateurs des nombres 13 et 17, nous aurons 1 -+- 3 4 - 1 -h 7 = 12.
Ce nombre me révèle que les événements qui se préparent sont d’une nature violente : ils ne s’accompliront pas sans effusion de sang : on recourra donc à l’emploi de l’épée.
Maintenant, voyons ce que nous dit l’arcane contenu dans 1799.
Les signes générateurs de ladite année nous donnent 26, nombre provenant de 1 -h 7 -+- 9 -+- 9.
Ce nombre 26 symbolise le Sceptre, c’est-à-dire la puissance créatrice.
Et les signes générateurs 2 -h 6 produisent 8, symbolisant la Balance et le Glaive.
S’il m’était permis de vous exprimer ce que ces signes m’inspirent, je vous dirais, mon cher consultant, que vous opposerez, d’ici à la fin de Tannée 1799, l’épée à la marche de l’anarchie qui menace de faire sombrer le vaisseau de l’Etat, que cette épée rétablira l’équilibre, et qu’elle sera entre vos mains le sceptre qui vous donnera la puissance créatrice qui enfantera un nouvel ordre de choses.
— Maître Bonaventure, vos mathématiques sont
EES CHEES-d’<EUVRE DE i/OCCUETISME 157
plus agréables que celles qu’on enseigne à l’école, dit l'inconnu, mais elles sont plus chimériques. Il faudrait être fou pour croire aux prédictions que vous leur prêtez. En supposant même que je sois militaire, comme vous paraissez porté, à le penser, il faut des troupes pour combattre, et l’on ne peut être victorieux que lorsqu’on a la force de son côté. Vos mathématiques célestes sont impuissantes à créer ce qui n’existe pas.
— Consultons encore les nombres, répliqua maître Guyon, et nous saurons si la force vous manquera autant que vous l’annoncez.
Le nombre 12 produit de 1 -+- 3 -f- 1 -h 7, et le nombre 8, produit de 2 -h 6, \ont nous taire des révélations.
Faisons la somme des sfgnes générateurs 1 -h 2 -h 8, nous avons 11, nombre indiquant le symboledu Lion muselé ou la Force , représentée par l’emblème d’une jeune fille fermant sans effort la gueule du lion.
Vous posséderez donc la force pour accomplir les événements qui se préparent pour la fin de cette année, et vous mettrez le pied sur le premier degré de l’échelle qui doit vous faire atteindre, en 1804, à la Couronne des mages.
A la force qui sera réunie dans vos mains, viendra se joindre un concours de chances favorables à vos entreprises, selon la révélation qui est faite par le nombre 30, somme des nombres 13 -b 17.
— Maître Bonaventure, je vous remercie de prêter à votre arithmétique occulte un langage si flatteur pour moi ; mais vous permettrez que j’attende l’accomplissement des événements pour ajouter foi à ses promesses. Il est fort absurde, convenez-en, de
158 ees chefs-d'œuvre de i/occuetisme
penser que les chiffres puissent servir à nous dévoiler l’avenir.
Puisque vous êtes si fort sur le langage qu’elle parle, veuillez me préciser l’époque de l’accomplissement de leurs présages.
— Volontiers.
Reprenons les chiffres que nous venons de voir, 13, 17, 12 et 8 ; écrivons-les comme il suit pour en
faire l’addition.
Les signes générateurs du nombre 13 nous donnent 1 -K 3, soit. \
Les signes générateurs du nombre 17 nous
donnent 1 4 - 7, soit. 1
Les signes générateurs du nombre 12 nous
donnent 1 4- 2, soit.. l
Le nombre 8 vaut. 8
La somme de ces chiffres vaut. 23
Reportons-nous au calendrier thébaïque et au 23 e décan, nous y verrons que ce décan exerce son pouvoir depuis le 11° degré jusqu’au 20 e du signe du Scorpion, ou du 2 novembre au 11 novembre.
C’est donc entre ces deux époques que les événements s’accompliront. Nous sommes aujourd’hui au 7 novembre ; ainsi, c’est avant quatre jours, que vous aurez la confirmation du langage des nombres. Vous n’avez pas beaucoup à attendre, monsieur Napoléon Bonaparte , pour savoir ce que vous devez penser de l’arithmétique occulte.
En entendant son nom, Bonaparte tressaillit, et il
des chefs-d'œuvre de i/occui/tisme
regarda fixement Bonaventure Guyon pour savoir s’il n’était pas mystifié par lui ou si c’était bien à la puissance occulte des calculs qu’était due la découverte de son nom. Il allait parler quand le vieux savant, qui le regardait malicieusement, s’empressa de lui dire :
— Rassurez-vous, monsieur Bonaparte, je ne suis pas un espion ; j’ignorais votre nom avant que vous fussiez entré ici ; mais je suis un peu sorcier, et dès qu’on veut bien se prêter à mes petits calculs, je découvre de suite le nom de celui à qui j’ai affaire, car il me le dit, tout en me dictant celui des planètes qui sont en tête de mes petits carrés magiques. C’est vraiment magique cela ! Pour vous en convaincre, il suffira, je l’espère, de vous citer le nombre qui accompagne le nom Napoléon et qui est 85.
Quant aux nombres qui correspondent aux lettres du nom Bonaparte , je puis vous les nommer les uns après les autres si vous le désirez.
— C’est inutile, monsieur Guyon, répondit sèchement Bonaparte, je comprends le mystère de vos carrés diaboliques ; mais à votre tour, maître Bonaventure, voudrez-vous bien me dire qui vous êtes. Vous en savez trop pour que je puisse croire que vous exercez volontairement votre triste métier.
— Mon nom n’importe pas à mes consultants : ce n’est pas cela qu’ils viennent chercher auprès de moi ; aussi se contentent-ils toujours de celui que tout le monde me donne. Mais à vous, mon cher premier client, je puis bien révéler que je n’ai pas toujours lait des mathématiques occultes pour gagner mon pain quotidien. En 1773, lorsque je révélais à M. de Rohan la destinée de Louis XVI, j’étais supérieur du couvent des bénédictins de Lagny et je me
l6o DES chefs-d'ceuvfe de e’occuetisme
livrais pour mon plaisir à l’étude assidue des arcanes du grand Hermès-Tliot. Tout a bien changé depuis ! Je n’aurais pas osé penser alors que je devrais gagner le peu de pain qu’il me faut pour vivre, en me livrant à la profession que vous me voyez taire.
En attendant un meilleur avenir, je ne suis point ingrat envers Dieu et je le remercie chaque jour de m’avoir donné l’intelligence de comprendre la science de vérité qui dévoile ses secrets ; car voyez-vous, monsieur Bonaparte, les secrets du Souverain suprême se cachent dans les mathématiques occultes : un jour vous en serez convaincu. Soyez sans crainte, la Couronne des mages sera placée sur votre tête ; vous allez dans quelques jours, conduire vos soldats à la conquête de notre tranquillité.
— Merci, monsieur le prieur, se hâta de dire Bonaparte pour interrompre le bonhomme Bonaventure, qui se lançait de nouveau dans son sujet favori ; merci, j’en ai assez pour aujourd'hui ; un autre jour, je prendrai une nouvelle leçon de votre arithmétique occulte, si les événements toutefois viennent donner la preuve de l’exactitude de vos opérations.
Nous nous reverrons.
Tout en s’en allant, Bonaparte réfléchissait sur ce qu’il venait de voir et d’entendre ; il lui semblait étrange que des chiffres et des nombres eussent le pouvoir de fournir de pareilles révélations. On aurait pu l'entendre se dire à lui-même, pour se défendre contre les impressions qu’il ressentait des paroles du père Guyon : « Sornettes que tout cela ! ce n’est qu’un jeu d’esprit de vieux savant. Il manie bien des chiffres, et voilà tout... C’est un homme tort cependant ; je le reverrai... Mais, ajoutait-il un
de s chefs-d’ceuvre de i/occuetisme 161
instant après, comment peut-il les faire parler? Voilà un mystère qui m’échappe.
Après les événements du 18 brumaire (9 novembre 1799), Bonaparte fit installer aux Tuileries le prieur de Lagny, dont une partie des prédictions venait de se réaliser. On aurait pu croire qu’il avait un commencement de foi aux mathématiques occultes.
Un jour il alla voir comment le bonhomme se trouvait installé dans son nouveau logement, et il lui dit en entrant :
— Monsieur le prieur, l’élève vient remercier la science du maître ; les événements ont confirmé l’exactitude de ses opérations, et je n’ai plus qu’à m’incliner. Cependant je ne suis pas encore convaincu que ce ne soit pas par un jeu d esprit que vous soyez parvenu à grouper ainsi les chiffres et à les faire parler.
— Quelle que soit votre opinion à ce sujet, vous êtes forcé de convenir, général, que tout mon esprit aurait été incapable de lire seul dans l’avenir et de vous le dévoiler aussi exactement que je l’ai fait.
J’en conviens : mais ce n’est qu'une pure coïncidence qu’il ne vous serait plus possible de reproduire.
— Essayons, général, et cherchons à lire dans la page qui renferme l’histoire de l’année 1800, dans laquelle nous allons entrer.
— Vous prévenez mon désir, répondit Bonaparte.
— Vous êtes né en 1769, reprit le père Guyon ;
écrivons cette année.1769
Au dessous écrivons le signe du Lion. 5 Puis les signes générateurs du 23 e degré 2 marquant le jour de votre nativité ... 3