‹ Les Chefs d'œuvres de l'occultismeChapitre 3 sur 35 · LE RÊVE DE M. BÉRARD · texte numérisé non relu

LE RÊVE DE M. BÉRARD

A cette époque, il y a de cela quelque dix ans, j’étais magistrat, je venais de terminer la longue et laborieuse instruction d’un crime épouvantable, qui avait porté la terreur dans toute la contrée ; jour et nuit, plusieurs semaines, je n’avais vu, en veille et en rêve que cadavres, sang et assassinats.

J’étais venu, l’esprit encore sous la pression de ces souvenirs sanglants, me reposer en une petite ville d’eaux, qui dort tranquille, triste, morose, sans bruyant casino, sans mail coacli tapageurs, au fond de nos montagnes vertement boisées.

Chaque jour, je m’égarais à travers les forêts de chênes, mêlés aux hêtres et aux fayards, ou bien par les grands bois de sapins. Dans ces courses vagabondes, il arrivait parfois que je m’égarais complètement, ayant perdu de vue les cimes élevées qui me permettaient habituellement de retrouver la direction de mon hôtel.

A la nuit tombante, je débouchais de la forêt sur une route solitaire, qui franchissait ce col étroit entre deux hautes montagnes ; la pente était rapide, et dans la gorge à côté de la route il n’y avait place que pour un petit ruisseau retombant des rochers vers la plaine

DES chefs-d'œuvre de e'occuetisme 13

en une multitude de cascades. Des deux côtés, la forêt sombre, silencieuse à l'infini.

Sur la route, un poteau indiquait que la ville était à 10 kilomètres : c’était ma route ; mais, harassé par six heures de marche, tenaillé par une faim violente, j’aspirais au gîte et au dîner immédiats.

A quelques pas de là, une pauvre auberge, isolée, véritable halte de rouliers, montrait son enseigne vermoulue : Au rendez-vous des amis. J’entrai.,

L’unique salle était fumeuse et obscure : l’hôtelier taillé en hercule, le visage mauvais, le teint jaune ; sa temme petite, noire presque en haillons, le regard louche et sournois, me reçurent à mon arrivée.

Je demandai à manger et, si possible à coucher. Après un maigre souper, très maigre, pris sous l’œil soupçonneux et inquisiteur de l’hôtelier, à l’ombre d’un misérable quinquet, éclairant fort mal, mais répandant en revanche une fumée et une odeur nauséabondes, je suivis l’hôtesse, qui me conduisit à travers un long couloir et un dur escalier, dans une chambre délabrée située au-dessus de l’écurie. L’hôtelier, sa femme et moi, nous étions certainement seuls dans cette masure perdue dans la forêt, loin de tout village.

J’ai une prudence poussée jusqu’à la crainte ; cela tient de mon métier qui, sans cesse, me fait penser aux crimes passés et aux assassinats possibles. Je visitai soigneusement ma chambre, après avoir fermé la porte à clef; un lit — ou plutôt un grabat — deux chaises boiteuses, au fond, presque dissimulées sous la tapisserie, une porte munie d’une serrure sans clef. J’ouvris cette porte, elle donnait sur une sorte d’échelle qui plongeait dans le vide. Je poussai devant pour la retenir, si on tentait de l’ouvrir en

14 JM S CHEFS-d’cEUVRE de i/OCCUI/TISME

dehors, une sorte de table en bois blanc portant une cuvette ébréchée qui servait de toilette ; je plaçai à côté une des deux chaises. De cette façon, on ne pouvait ouvrir la porte sans laire de bruit. Et je me couchai r

Après une telle journée, comme bien on pense, je m’endormis profondément. Tout à coup, je me réveillai en sursaut : il me semblait que l’on ouvrait la porte, et que en l’ouvrant, on poussait la table ; je crus même apercevoir la lueur d’une lampe, d’une lanterne ou d’une bougie, par le trou resté vide de la serrure. Comme affolé, je me dressai dans le vague du réveil et je criai : « Qui est là? » Rien : le silence, l’obscurité complète. J’avais dû rêver, être le jouet d’une étrange illusion.

Je restai de longues heures sans dormir, comme sous le coup d’une vague terreur. Puis la fatigue eut raison de la peur, et je m’endormis d’un lourd et pénible sommeil, entrecoupé de cauchemars.

Je crus voir, je vis dans mon sommeil, cette chambre où j’étais, dans le lit, moi ou un autre, je ne sais ; la porte dérobée s’ouvrait, l’hôtelier entrait, un long couteau à la main ; derrière sur le seuil de la porte, sa femme debout, sale, en guenilles, voilant de ses doigts noirs la lumière d’une lanterne ; l’hôtelier à pas de loup s’approchait du lit et plongeait son couteau dans le cœur du dormeur. Puis le mari portant le cadavre par les pieds, la femme le portant par la tête, tous deux descendaient l’étroite échelle ; voici un curieux détail : le mari portait entre ses dents le mince anneau qui tenait la lanterne, et les deux assassins descendaient l’escalier borgne à la lueur terne de la lanterne. Je me réveillais en sursaut, le front inondé d’une sueur froide, terrifié. Par

EES chefs-d’œuvre de l’occui/tisme 15

les volets disjoints, les rayons du soleil d’août inondaient la chambre ; c etait sans doute la lueur de la lanterne.

Je vis l’hôtesse seule, silencieuse, sournoise, et je m’échappai joyeux, comme d’un enfer, de cette auberge borgne, pour respirer sur le grand chemin poudreux l’air pur des sapins, sous le soleil resplendissant, dans les cris des oiseaux en fête.

Je ne pensais plus à mon rêve. Trois ans après, je lus dans un journal une note à peu près conçue en ces termes : « les baigneurs et la population de X. sont très émus de la disparition subite et incompréhensible de M. Victor Armand, avocat, qui depuis huit jours, après être parti pour une course de quelques heures dans la montagne, n’est point revenu à son hôtel. On se perd en conjectures sur cette incroyable disparition ».

Pourquoi un étrange enchaînement d’idées, ramena-t-il mon esprit vers mon rêve à mon hôtel?

Je ne sais, mais cette association d’idées se souda plus fortement encore quand, trois jours après, le même journal m’apporta les lignes que voici : « On a retrouvé en partie les traces de M. Victor Armand. Le 24 août au soir, il a été vu par un roulier dans une auberge isolée : « Au rendez-vous des amis ». Il se disposait à y passer la' nuit ; l’hôtelier, dont la réputation est des plus suspectes et qui, jusqu’à ce jour avait gardé le silence sur son voyageur, a été interrogé. Il prétend que celui-ci l’a quitté le soir même et n’a point couché chez lui. Malgré cette affirmation, d’étranges versions commencent à circuler dans le pays. On parle d’un autre voyageur d'origine anglaise disparu il y a six ans. D’autre part, une petite bergère prétend avoir vu la femme de l’hôte-

IÔ des chees-d’cèuvre de e'occuetisme

lier, le 26 août, lancer, dans une mare cachée sous bois, des draps ensanglantés. Il y a là un mystère qu’il serait utile d’éclaircir ».

Je n’y tins plus, et tenaillé par une force invisible qui me disait malgré moi que mon rêve était devenu une réalité terrible, je me rendis dans la ville.

Les magistrats saisis de l'affaire par l’opinion publique, recherchaient sans donnée précise. Je tombai dans le cabinet de mon collègue le juge d’instruction, le jour même où il entendait la déposition de mon ancienne hôtelière. Je lui demandai la permission de rester dans son cabinet pendant cette déposition.

En entrant, la femme ne me reconnut pas, ne prêta même aucune attention à ma présence.

Elle raconta que, en effet, un voyageur, dont le signalement ressemblait à celui deM. Victor Armand était venu le 24 août au soir, dans son auberge, mais qu’il n’y avait point passé la nuit. Du reste, avait-elle ajouté, il n’y a que deux chambres à l’auberge, et, cette nuit-là, toutes deux étaient occupées par deux rouliers, entendus dans l’instruction et reconnaissant le fait.

Intervenant subitement : « Et la troisième chambre celle sur l’écurie? » m’écriai-je.

L’hôtelière eut un brusque tressaillement, et parut subitement, comme en un soudain réveil, me reconnaître. Et moi, comme inspiré, avec une audacieuse effronterie, je continuai : « Victor Armand a couché dans cette troisième chambre. Pendant la nuit vous êtes venue avec votre mari, vous tenant une lanterne, lui un long couteau; vous êtes montés par l’échelle de l’écurie, vous avez ouvert une porte dérobée qui donne dans cette chambre ; vous, vous êtes restée sur le seuil de la porte, pendant que votre mari est allé

I,£S CHEFS-d’gÊUVRK DE l’OCCUI/TISME 17

égorger son voyageur afin de lui voler sa montre et son portefeuille.

C était mon rêve de trois années que je racontais ; mon collègue m’écoutait, ébahi; quant à la lemme, épouvantée, les yeux démesurément ouverts, les dents claquant de terreur, elle était comme pétrifiée.

« Puis, tous deux, ajoutai-je, vous avez pris le cadavre, votre mari le tenant par les pieds ; vous l’avez descendu par réchelle. Pour vous éclairer, votre mari portait l’anneau de la lanterne entre ses dents ».

Et alors, cette femme terrifiée, pâle, les jambes se dérobant sous elle : « Vous avez donc tout vu ? »

Puis, farouche, refusant de signer sa déposition, elle se renferma dans un mutisme absolu.

Quand mon collègue refit au mari mon récit, celuici se croyant livré par sa femme, avec un affreux juron : « Ah la g... elle me le payera ! »

Mon rêve était donc bien vrai et était devenu une réalité, une sombre et terrifiante réalité.

Dans l’écurie de l’hôtel, sous un épais tas de fumier, on retrouva le cadavre de l’infortuné Victor Armand et à côté de lui des ossements humains, peutêtre ceux de l’Anglais disparu six ans auparavant dans des conditions identiques et tout aussi mystérieuses.

Bèrard.

Page 1