AMOURS DE MARIE
MIGNONNE, levez-vous, vous êtes paresseuse, Jà la gaie alouette au ciel a fredonné, Et jà le rossignol doucement jargonné.
Dessus l'épine assis, sa complainte amoureuse.
Sus ! debout ! allons voir l'herbelette perleuse. Et votre beau rosier de boutons couronné, Et vos oeillets aimés auxquels aviez donné Hier au soir de l'eau d'une main si soigneuse.
Harsoir en vous couchant vous jurâtes vos yeux D'être plus tôt que moi ce matin éveillée : Mais le dormir de l'aube, aux filles gracieux,
Vous tient d'un doux sommeil encor les yeux sillée. Çà, ça, que je les baise, et votre beau tetin, Cent fois, pour vous apprendre à vous lever matin.
LES AMOURS
AMOUR est un charmeur : si je suis une année, Avecque ma maîtresse à deviser toujours, Et à lui raconter quelles sont mes amours. L'an me semble plus court qu'une courte journée.
Si quelque tiers survient, j'en ai l'âme gênée. Ou je deviens muet, ou mes propos sont lourds ; Au milieu du devis s'égarent mes discours, Et tout ainsi que moi ma langue est étonnée.
Mais, quand je suis tout seul auprès de mon plaisir, Ma langue interprétant le plus de mon désir, Alors de caqueter mon ardeur ne fait cesse ;
Je ne fais qu'inventer, que conter, que parler : Car, pour être cent ans auprès de ma maîtresse, Cent ans me sont trop courts, et ne m'en puis aller.
Chanson
VOULANT, ô ma douce moitié, T'assurer que mon amitié Jamais ne se verra faillie.
Je te fis, pour t'assurer mieux, Un serment juré par mes yeux, Et par mon cœur et par ma vie.
'♦ Tu jures ce qui n'est à toi ; Ton cœur et tes yeux sont a moi D'une promesse irrévocable," Ce me dis-tu. Las ! pour le moins Reçois mes larmes pour témoins Que ma parole est véritable !
Alors, belle, tu me baisas, Et doucement désattisas
Le feu qui brûle mon courage, Puis tu fis signe de ton œil Que tu recevais bien mon deuil Et mes larmes pour témoignage.
Chanson
QUAND ce beau printemps je vois,
J'aperçois Rajeunir la terre et l'onde, Et me semble que le jour
Et l'amour Comme enfants naissent au monde.
Le jour qui plus beau se fait.
Nous refait Plus belle et verte la terre ; Et Amour, armé de traits
Et d'attraits.
En nos cœurs nous fait la guerre.
Il répand de toutes parts
Feu et dards, Et dompte sous sa puissance Hommes, bêtes et oiseaux,
Et les eaux Lui rendent obéissance.
Vénus, avec son enfant
Triomphant, Au haut de son coche assise.
Laisse ses cygnes voler
Parmi l'air Pour aller voir son Anchise.
LES AMOURS
Quelque paît que ses beaux yeux
Par les cieux Tournent leurs lumières belles, L'air, qui se montre serein.
Est tout plein D'amoureuses étincelles.
Puis, en descendant a bas,
Sous ses pas, Croissent mille fleurs écloses ; Les beaux lis et les œillets
Vermeiilets Rougissent entre les roses...
Je sens en ce mois si beau
Le flambeau D'Amour qui m'échauffe l'âme, Y voyant de tous côtés
Les beautés Qu'il emprunte de ma dame.
Quand je vois tant de couleurs
Et de fleurs Qui émaillent un rivage.
Je pense voir le beau teint
Qui est peint Si vermeil en son visage.
Quand je vois les grands rameaux
Des ormeaux Qui sont lacés de lierre.
Je pense être pris aux lacs
De ses bras, Et que mon col elle serre.
Quand j'entends la douce voix Par les bois
Du beau rossignol qui chante, D'elle je pense jouir,
Et ou'i'r Sa douce voix qui m'enchante.
Quand Zéphire mène un bruit
Qui se suit Au travers d'une ramée.
Des propos il me souvient
Que me tient Seule a seul ma bien-aimée...
Quand je vois dans un jardin
Au matin S'éclore une fleur nouvelle, Je compare le bouton
Au teton De son beau sein qui pommelltt
Quand le soleil tout riant
D'orient Nous montre sa blonde tresse, Il me semble que je voi
Devant moi Lever ma belle maîtresse.
Quand je sens, parmi les prés
Diaprés, Les fleurs dont la terre est pleine, Lors je fais croire à mes sens
Que je sens La douceur de son haleine.
Bref, je fais comparaison
Par raison Du printemps et de m' amie :
Il donne aux fleurs la vigueur,
LES AMOURS
Et mon cœur D'elle prend vigueur et vie.
Je voudrais au bruit de l'eau
D'un ruisseau Déplier ses tresses blondes, Frisant en autant de nœuds
Ses cheveux Que ie verrais friser d'ondes.
Je voudrais, pour la tenir,
Devenir Dieu de ces forêts désertes, La baisant autant de fois
Qu'en un bois Il y a de feuilles vertes.
Ha ! maîtresse, mon souci,
Viens ici, Viens contempler la verdure !
Les fleurs de mon amitié
Ont pitié.
Et seule tu n'en as cure.
Au moins lève un peu tes yeux
Gracieux, Et vois ces deux colombelles Qui font naturellement,
Doucement, L'amour du bec et des ailes ; Et nous, sous ombre d'honneur,
Le bonheur Trahissons par une crainte ; Les oiseaux sont plus heureux.
Amoureux Oui font l'amour sans contrainte.
Toutefois ne perdons pas
Nos ébats Pour ces lois tant rigoureuses ; Mais, si tu m'en crois, vivons
Et suivons Les colombes amoureuses.
Pour effacer mon émoi,
Baise-moi, Rebaise-moi, ma déesse.
Ne laissons passer en vain
Si soudain Les ans de notre jeunesse.
Chanson
DOUCE maîtresse, touche, Pour soulager mon mal, Mes lèvres de ta bouche Plus rouge que coral ; Que mon col soit pressé De ton bras enlacé.
Puis, face dessus face, Regarde-moi les yeux.
Afin que ton trait passe En mon cœur soucieux.
Cœur qui ne vit sinon D'amour et de ton nom.
Je l'ai vu fier et brave, Avant que ta beauté Pour être ton esclave Doucement l'eût dompté ;
LES AMOURS
Mais son mal lui plait bien Pourvu qu'il meure tien.
Belle par qui je donne A mes yeux tant d'émoi, Baise-moi, ma mignonne, Cent fois rebaise-moi.
Et quoi ! faut-il en vain Languir dessus ton sein ?
Maîtresse, je n'ai garde De vouloir t'éveiller.
Heureux, quand je regarde Tes beaux yeux sommeiller, Heureux quand je les voi Endormis dessous moi.
Veux-tu que je les baise Afin de les ouvrir ?
Ha ! tu fais la mauvaise Pour me faire mourir. Je meurs entre tes bras Et si ne t'en chaut pas !
Ha ! ma chère ennemie, Si tu veux m'apaiser, Redonne-moi la vie Par l'esprit d'un baiser.
Ha ! j'en ai la douceur Senti jusques au cœur.
C'est une douce rage Qui nous point doucement Quand d'un même courage On s'aime incessamment.
Heureux sera le jour Que je mourrai d'amour !
Stances
JE lamente sans réconfort, Me souvenant de cette mort Qui déroba ma douce vie ; Pensant en ses yeux qui soûlaient Faire de moi ce qu'ils voulaient, De vivre je n'ai plus d'envie...
Quand son âme au corps s'attachait.
Rien, tant fût dur, ne me fâchait, Ni destin, ni rude influence ; Menaces, embûches, dangers, Villes et peuples étrangers.
M'étaient doux pour sa souvenance.
En quelque part que je vivais, Toujours en mes yeux je l'avais.
Transformé du tout en la belle ; Si bien Amour à coups de trait Au cœur me grava son portrait Que mon tout n'était sinon qu'elle.
Espérant lui conter un jour
L'impatience de l'amour
Qui m'a fait des peines sans nombre,
La mort soudaine m'a déçu ;
Pour le vrai le faux j'ai reçu,
Et pour le corps seulement l'ombre.
Ciel, que tu es malicieux !
Qui eût pensé que ces beaux yeux Qui me faisaient si douce guerre.
Ces mains, cette bouche et ce front, Qui prirent mon cœur, et qui l'ont.
Ne fussent maintenant que terre ?
LES AMOURS
Hélas ! oCl est ce doux parler,
Ce voir, cet ouïr, cet aller.
Ce ris qui me faisait apprendre
Que c'est qu'aimer ? Ha ! doux refus !
Ha ! doux dédains, vous n'êtes plus.
Vous n'êtes plus qu'un peu de cendre !
Hélas ! oi) est cette beauté, Ce printemps, cette nouveauté Qui n'aura jamais de seconde ?
Du ciel tous les dons elle avait ; Aussi parfaite ne devait Longtemps demeurer en ce monde.
Je n'ai regret en son trépas.
Comme prêt de suivre ses pas.
Du chef les astres elle touche.
Et je vis ! et je n'ai sinon
Pour réconfort que son beau nom.
Qui si doux me sonne en la bouche...
Toutefois en moi je la sens Encore l'objet de mes sens Comme k l'heure qu'elle était vive ; Ni mort ne me peut retarder, Ni tombeau ne me peut garder, Que par penser je ne la suive.
Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure, Oyant sa voix, qui sonnait mieux Que de coutume, et ses beaux yeux.
Qui reluisaient outre mesure.
Et son soupir, qui m'embrasait, J'eusse bien vu qu'elle disait :
" Or', soûle-toi de mon visage,
Si jamais tu en eus souci :
Tu ne me verras plus ici,
Je m'en vais faire un long voyage."
J'eusse amassé de ses regards Un magasin de toutes parts.
Pour nourrir mon âme étonnée Et paître longtemps ma douleur.
Mais oncques mon cruel malheur Ne sut prévoir ma destinée.
Depuis j'ai vécu de souci Et de regret qui m'a transi ; Comblé de passions étranges, Je ne déguise mes ennuis ; Tu vois l'état auquel je suis, Du ciel, assise entre les anges.
Ha ! belle âme, tu es là-haut Auprès du bien qui point ne faut.
De rien du monde désireuse, En liberté, moi en prison ; Encore n'est-ce pas raison Que seule tu sois bienheureuse.
Le sort doit toujours être égal.
Si j'ai pour toi souffert du mal, Tu me dois part de ta lumière ; Mais, franche du mortel lien, Tu as seule emporté le bien, Ne me laissant que la misère.
En ton âge le plus gaillard Tu as seul laissé ton Ronsard, Dans le ciel trop tôt retournée,
LES AMOURS
Perdant beauté, grâce et couleur, Tout ainsi qu'une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée.
En mourant tu m'as su fermer Si bien tout argument d'aimer Et toute nouvelle entreprise, Que rien à mon gré je ne voi, Et tout cela qui n'est pas toi Me déplaît et je le méprise...
Soit que tu vives près de Dieu Ou aux Champs-Elysés, adieu, Adieu cent fois, adieu Marie ; Jamais Ronsard ne t'oubliera, Jamais la mort ne déliera Le nœud dont ta beauté me lie.
COMME on voit sur la branche au mois de mai la rose En sa belle jeunesse, en sa première fleur, Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur. Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose :
La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose, Embaumant les jardins et les arbres d'odeur : Mais battue ou de pluie, ou d'excessive ardeur, Languissante elle meurt feuille à feuille déclose.
Ainsi en ta première et jeune nouveauté. Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté, La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs. Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs. Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
CESSE tes pleurs, mon livre ; il n'est pas ordonné Du destin que, moi vif, tu reçoives la gloire ; Avant que passé j'aie outre la rive noire. L'honneur que l'on te doit ne te sera donné.
Quelqu'un, après mille ans, de mes vers étonné. Voudra dedans mon Loir comme en Permesse boire, Et, voyant mon pays, à peine voudra croire Que d'un si petit champ tel poète soit né.
Prends, mon livre, prends cœur : la vertu précieuse De l'homme, quand il vit, est toujours odieuse. Après qu'il est absent, chacun le pense un dieu.
La rancœur nuit toujours à ceux qui sont en vie ; Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu, Et la postérité rend l'honneur sans envie.
SONNETS POUR HELENE
VOICI le mois d'avril, où naquit la merveille Qui fait en terre foi de la beauté des cieux. Le miroir de vertu, le soleil de mes yeux. Qui vit comme un phénix, au monde sans pareille.
Les œillets et les lis et la rose vermeille Servirent de berceau ; la Nature et les dieux La regardèrent naître en ce mois gracieux ; Puis Amour la nourrit des douceurs d'une abeille.
Les Muses, Apollon et les Grâces étaient Tout à l'entour du lit, qui a l'envi jetaient Des fleurs sur l'angelette. Ah ! ce mois me convie x6
SONNETS POUR HELENE
D'élever un autel, et, suppliant Amour,
Sanctifier d'avril le neuvième jour,
Qui m'est cent fois plus cher que celui de ma vie.
PUISQU'ELLE est toute hiver, toute la même
glace.
Toute neige et son cœur tout armé de glaçons, Qui ne m'aime sinon pour avoir mes chansons, Pourquoi suis-je si fol que je ne m'en délace ?
De quoi me sert son nom, sa grandeur et sa race, Que d'honnête servage et de belles prisons ? Maîtresse, je n'ai pas les cheveux si grisons Qu'une autre de bon cœur ne prenne votre place.
Amour, qui est enfant, ne cèle vérité ; Vous n'êtes si superbe, ou si riche en beauté, Qu'il faille dédaigner un bon cœur qui vous aime.
Rentrer en mon avril désormais je ne puis ; Aimez-moi, s'il vous plait, grison comme je suis, Et je vous aimerai quand vous serez de même.
ÔTEZ votre beauté, ôtez votre jeunesse, Otez ces rares dons que vous tenez des cieux, Otez ce docte esprit, ôtez-moi ces beaux yeux, Cet aller, ce parler digne d'une déesse.
Je ne vous serai plus, d'une importune presse, Fâcheux comme je suis ; vos dons si précieux Me font, en les voyant, devenir furieux, Et par le désespoir l'âme prend hardiesse.
Pour ce, si quelquefois je vous touche la main, Par courroux votre teint n'en doit devenir blême ; Je suis fol, ma raison n'obéit plus au frein,
Tant je suis agité d'une fureur extrême ;
Ne prenez, s'il vous plaît, mon offense à dédain ;
Mais, douce, pardonnez mes fautes à vous-même.
AFIN qu'à tout jamais de siècle en siècle vive La parfaite amitié que Ronsard vous portait. Comme votre beauté la raison lui ôtait. Comme vous enchaîniez sa liberté captive ;
Afin que d'âge en âge à nos neveux arrive Que toute dans mon sang votre figure était, Et que rien sinon vous mon cœur ne souhaitait. Je vous fais un présent de cette sempervive.
Elle vit longuement en sa jeune verdeur ; Longtemps après la mort je vous ferai revivre, Tant peut le docte soin d'un gentil serviteur.
Qui veut en vous servant toutes vertus ensuivre. Vous vivrez et croîtrez comme Laure en grandeur. Au moins tant que vivront les plumes et le livre.
AMOUR, qui as ton règne en ce monde si ample. Vois ta gloire et la mienne errer en ce jardin ; Vois comme son bel œil, mon bel astre divin. Reluit comme une lampe ardente dans un temple.
Vois son corps, des beautés le portrait et l'exemple, Qui ressemble une aurore au plus beau du matin :
SONNETS POUR HELENE
Vois son esprit, seigneur du sort et du destin, Qui passe la nature en qui Dieu se contemple.
Regarde-la marcher toute pensive à soi, T'emprisonner de fleurs et triompher de toi ; Vois naître sous ses pieds les herbes bienheureuses ;
Vois sortir un printemps des rayons de ses yeux ; Et vois comme a l'envi ses flammes amoureuses Embellissent la terre et sereinent les cieux.
JE plante en ta faveur cet arbre de Cybèle, Ce pin, où tes honneurs se liront tous les jours : J'ai gravé sur le tronc nos noms et nos amours, Qui croîtront à l'envi de l'écorce nouvelle.
Faunes, qui habitez ma terre paternelle, Qui menez sur le Loir vos danses et vos tours. Favorisez la plante et lui donnez secours. Que l'été ne la brûle et l'hiver ne la gèle.
Pasteur qui conduiras en ce lieu ton troupeau, Flageolant une églogue en ton tuyau d'aveine, Attache tous les ans à cet arbre un tableau
Qui témoigne aux passants mes amours et ma peine ; Puis, l'arrosant de lait et du sang d'un agneau, Dis : " Ce pin est sacré, c'est la plante d'Hélène."
ADIEU, belle Cassandre, et vous, belle Marie, Pour qui je fus trois ans en servage à Bourgueil ; L'une vit, l'autre est morte, et ores de son œil Le ciel se réjouit, dont la terre est marrie.
Sur mon premier avril, d'une amoureuse envie J'adorai vos beautés, mais votre fier orgueil Ne s'amollit jamais pour larmes ni pour deuil, Tant d'une gauche main la Parque ourdit ma vie.
Maintenant, en automne encore malheureux.
Je vis comme au printemps, de nature amoureux,
Afin que tout mon âge aille au gré de la peine.
Et, ores que je dusse être exempt du harnois, Mon colonel m'envoie a grands coups de carquois, Rassiéger Ilion pour conquérir Hélène.
VOUS triomphez de moi, et pour ce je vous donne Ce lierre qui coule et se glisse à l'entour Des arbres et des murs, lesquels, tour dessus tour, Plis dessus plis, il serre, embrasse et environne.
A vous de ce lierre appartient la couronne ; Je voudrais, comme il tait, et de nuit et de jour, Me plier contre vous, et, languissant d'amour. D'un nœud ferme enlacer votre belle colonne.
Ne viendra point le temps que dessous les rameaux
Au matin où l'aurore éveille toutes choses.
En un ciel bien tranquille, au caquet des oiseaux,
Je vous puisse baiser a lèvres demi-closes.
Et vous conter mon mal, et de mes bras jumeaux
Embrasser à souhait votre ivoire et vos roses ?
LAISSE de Pharaon la terre égyptienne, Terre de servitude, et viens sur le Jourdain ;
SONNETS POUR HELENE
Laisse-moi cette cour et tout ce fard mondain, Ta Circé, ta Sirène et ta magicienne.
Demeure en ta maison pour vivre toute tienne, Contente-toi de peu : l'âge s'enfuit soudain. Pour trouver ton repos n'attends point à demain ; N'attends point que l'hiver sur les cheveux te vienne.
Tu ne vois à la Cour que feintes et soupçons ; Tu vois tourner une heure en cent mille façons ; Tu vois la vertu fausse et vraie la malice.
Laisse ces honneurs pleins d'un soin ambitieux ; Tu ne verras aux champs que nymphes et que dieux, Je serai ton Orphée, et toi mon Eurydice,
QUAND vous serez bien vieille, au soir a. la chandelle, Assise auprès du feu, dévidant et filant, Direz chantant mes vers, en vous émerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.
Lors vous n'aurez servante oyant telle nouvelle, Déjà sous le labeur a demi sommeillant, Qui au bruit de mon nom ne s'aille réveillant, Bénissant votre nom de louange immortelle.
Je serai sous la terre, et fantôme sans os
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :
Vous serez au foyer une vieille accroupie,
Regrettant mon amour et votre fier dédain. Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain : Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.
GENIEVRES hérissés, et vous, houx épineux, L'un hôte des déserts, et l'autre d'un bocage ; Lierre, le tapis d'un bel antre sauvage. Sources qui bouillonnez d'un surgeon sablonneux ;
Pigeons qui vous baisez d'un baiser savoureux, Tourtres qui lamentez d'un éternel veuvage, Rossignols ramagers qui d'un plaisant langage Nuit et jour rechantez vos versets amoureux ;
Vous, a la gorge rouge, étrangère hirondelle. Si vous voyez aller ma nymphe en ce printemps Pour cueillir des bouquets par cette herbe nouvelle,
Dites-lui pour néant que sa grâce j'attends,
Et que, pour ne souffrir le mal que j'ai pour elle,
J'ai mieux aimé mourir que languir si longtemps.
VOUS me dites, maîtresse, étant à la fenêtre, Regardant vers Montmartre et les champs d'alentour : " La solitaire vie et le désert séjour Valent mieux que la Cour ; je voudrais bien y être.
*' A l'heure mon esprit de mes sens serait maître, En jeûne et oraisons je passerais le jour. Je défierais les traits et les flammes d'Amour ; Ce cruel de mon sang ne pourrait se repaître."
Quand je vous répondis : " Vous trompez de penser Qu'un feu ne soit pas feu pour se couvrir de cendre ; Sus les cloîtres sacrés la flamme on voit passer,
" Amour dans les déserts comme aux villes s'engendre. Contre un dieu si puissant, qui les dieux peut forcer. Jeûnes ni oraisons ne se peuvent défendre."
SONNETS POUR HELENE
QU'IL me soit arraché des tetins de sa mère, Ce jeune enfant Amour, et qu'il me soit vendu ; Il ne faut plus qu'il croisse ; il m'a déjà perdu ! Vienne quelque marchand, je le mets a l'enchère.
D'un si mauvais garçon la vente n'est pas chère ; J'en ferai bon marché. Ah ! j'ai trop attendu. Mais voyez comme il pleure ! il m'a bien entendu Apaise-toi, mignon, j'ai passé ma colère.
Je ne te vendrai point ; au contraire, je veux Pour page t'envoyer a ma maîtresse Hélène, Qui toute te ressemble et d'yeux et de cheveux,
Aussi fine que toi, de malice aussi pleine.
Comme enfants vous croîtrezet vous jouerez tous deux;
Quand tu seras plus grand, tu me paieras ma peine.
IL ne faut s'ébahir, disaient ces bons vieillards. Dessus le mur troyen, voyant passer Hélène, Si pour telle beauté nous souffrons tant de peine : Notre mal ne vaut pas un seul de ses regards.
Toutefois il vaut mieux, pour n'irriter point Mars, La rendre à son époux, afin qu'il la remmène, Que voir de tant de sang notre campagne pleine, Notre havre gagné, l'assaut à nos remparts.
Pères, il ne fallait, à qui la force tremble.
Par un mauvais conseil les jeunes retarder ;
Mais, et jeunes et vieux, vous deviez tous ensemble
Pour elle corps et biens et ville hasarder. ^ Ménélas fut bien sage et Paris, ce me semble, L'un de la demander, l'autre de la garder.
AFIN que ton honneur coule parmi la plaine Autant qu'il monte au ciel engravé dans un pin, Invoquant tous les dieux et répandant du vin, Je consacre à ton nom cette belle fontaine.
Pasteurs, que vos troupeaux frisés de blanche laine Ne paissent à ces bords ; y fleurissent le thym Et la fleur dont le maître eut si mauvais destin. Et soit dite à jamais la fontaine d'Hélène.
Le passant en été s'y puisse reposer,
Et, assis dessus l'herbe, à l'ombre composer
Mille chansons d'Hélène, et de moi lui souvienne.
Quiconques en boira, qu'amoureux il devienne.
Et puisse, en la humant, une flamme puiser
Aussi chaude qu'au cœur je sens chaude la mienne.
ODES
A Cassandre
MIGNONNE, allons voir si la rose Çy\^
Qui ce matin avait déclose r\ /
Sa robe de pourpre au soleil " y-
A point perdu cette vesprée C-
Les plis de sa robe pourprée, '^-'
Et son teint au vôtre pareil. '-
Las ! voyez comme en ])eu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place, __)-'
Las ! las ! ses beautés laissé choir ! ^ -/
O vraiment marâtre Nature, J
ODES
Puis qu'une telle lieur ne dure Que du matin jusques au aoir !
Donc, si vous me croyez, mignonne, Tandis que votre âge fleuronne En sa plus verte nouveauté, ., Cueillez, cueillez votre jeunesse r-»^ Comme a cette fleur, la vieillesse'^ Fera ternir votre beauté.
A la Fontaine Bellene
O FONTAINE Bellerie,
Belle déesse chérie
De nos nymphes, quand ton eau
Les cache au fond de ta source.
Fuyantes le satyreau
Qui les pourchasse à la course
Jusqu'au bord de ton ruisseau.
Tu es la nymphe éternelle De ma terre paternelle.
Pour ce, en ce pré verdelet, Vois ton poète qui t'orne D'un petit chevreau de lait, A qui l'une et l'autre corne Sortent du front nouvelet.
Toujours l'été je repose Près ton onde, où je compose, Caché sous tes saules verts, Je ne sais quoi qui ta gloire Enverra par l'univers.
Commandant a la mémoire Que tu vives par mes vers.
L'ardeur de la canicule Jamais tes rives ne brûle, Tellement qu'en toutes parts Ton ombre est épaisse et drue Aux pasteurs venant des parcs, Aux bœufs las de la charrue Et au bestial épars.
lo, tu seras sans cesse Des fontaines la princesse, Moi célébrant le conduit Du rocher percé qui darde Avec un enroué bruit L'eau de ta source jasarde, Qui trépillante se suit.
A la Forêt de Gastine
COUCHE sous tes ombrages verts,
Gastine, je te chante Autant que les Grecs, par leurs vers,
La forêt d'Erymanthe:
Car, malin, celer je ne puis
A la race future De combien obligé je suis
A ta belle verdure.
Toi qui, sous l'abri de tes bois.
Ravi d'esprit m'amuses; Toi qui fais qu'à toutes les fois
Me répondent les Muses ; Toi par qui de l'importun soin
Tout franc je me délivre, Lorsqu'en toi je me perds bien loin,
Parlant avec un livre,
ODES
Tes bocages soient toujours pleins
D'amoureuses brigades De satyres et de sylvains,
La crainte des naïades !
En toi habite désormais
Des Muses le collège, Et ton bois ne sente jamais
La flamme sacrilège !
U Amour mouillé
Au Sieur Robertet
DU malheur de recevoir Un étranger sans avoir De lui quelque connaissance, Tu as fait expérience, Ménélas, ayant reçu Paris, dont tu fus déçu :
Et moi je la viens de faire, Las ! qui ai voulu retraire Tout soudain un étranger Dans ma chambre et le loger.
Il était minuit, et l'ourse De son char tournait la course Entre les mains du bouvier, Quand le somme vint lier D'une chaîne sommeillère Mes yeux clos sous la paupière.
Xa, je dormais en mon lit.
Lorsque j'entr'ouïs le bruit D'un qui frappait à ma porte, Et heurtait de telle sorte
Que mon dormir s'en alla.
Je demandai : " Qu'est-ce la Qui fait à mon huis sa plainte ? " " Je suis enfant, n'aie crainte," Ce me dit-il. Et adonc Je lui desserre le gond De ma porte verrouillée.
" J'ai la chemise mouillée, Qui me trempe jusqu'aux os, Ce disait, car sur le dos Toute nuit j'ai eu la pluie ; Et pour ce je te supplie De me conduire à ton feu Pour m'aller sécher un peu."
Lors je pris sa main humide, Et par pitié je le guide En ma chambre, et le fis seoir Au feu qui restait du soir ; Puis, allumant des chandelles.
Je vis qu'il portait des ailes.
Dans la main un arc turquois, Et sous l'aisselle un carquois.
Adonc en mon cœur je pense Qu'il avait grande puissance.
Et qu'il fallait m'apprêter Pour le faire banqueter.
Cependant il me regarde D'un œil, de l'autre il prend garde Si son arc était séché ; Puis, me voyant empêché A lui faire bonne chère, Me tire une flèche amère
ODES
Droit en l'œil, et qui de là Plus bas au cœur dévala, Et m'y fit telle ouverture Qu'herbe, drogue ni murmure, N'y serviraient plus de rien.
Voila, Robertet, le bien (Mon Robertet qui embrasses Les neuf Muses et les Grâces), Le bien qui m'est advenu Pour loger un inconnu.
A Joachhn du BelLiy
ÉCOUTE, du Bellay, ou les Muses ont peur De l'enfant de Vénus, ou l'aiment de bon cœur, Et toujours pas à pas accompagnent sa trace ; Car, si quelqu'un ne veut les Amours dédaigner. Toutes a qui mieux mieux le viennent enseigner. Et sa bouche mielleuse emplissent de leur grâce.
Mais au brave qui met les Amours h dédain. Les dédaignant aussi, l'abandonnent soudain, Et plus ne lui font part de leur gentille veine : Mais Clio lui défend de ne se plus trouver En leur danse, et jamais ne venir abreuver Sa bouche non amante en leur belle fontaine.
Certes j'en suis témoin, car, quand je veux louer Quelque homme ou quelque dieu, soudain je sens nouer La langue a mon palais, et ma gorge se bouche ; Mais quand je veux d'Amour ou écrire ou parler, Ma langue se dénoue, et lors je sens couler Ma chanson d'elle-même aisément en la bouche.
A la Fontaine Belkr'ie
ÉCOUTE un peu, fontaine vive, En qui j'ai rebu si souvent, Couché tout plat dessus ta rive, Oisif à la fraîcheur du vent,
Quand l'été ménager moissonne Le sein de Cérès dévêtu.
Et l'aire par compas ressonne Gémissant sous le blé battu.
Ainsi toujours puisses-tu être En religion à tous ceux Qui te boiront, ou feront paître Tes verts rivages à leurs bœufs ;
Ainsi toujours la lune claire Voie à minuit, au fond d'un val.
Les nymphes près de ton repaire A mille bonds mener le bal...
A Charles de P'isseleu
D'OU vient cela, Pisseleu, que les hommes De leur nature aiment le changement.
Et qu'on ne voit en ce monde où nous sommes Un seul qui n'ait un divers jugement ?
L'un, éloigné des foudres de la guerre, Veut par les champs son âge consumer A bien pétrir les mottes de sa terre Pour de Cérès les présents y semer ;
L'autre, au contraire, ardent, aime les armes, Et ne saurait en un lieu séjourner 3°
ODES
Sans bravement attaquer les alarmes, Bien que jamais ne pense retourner.
Qui le palais, de langue mise en vente. Fait éclater devant un président, Et qui, piqué d'avarice suivante, Franchit la mer de l'Inde à l'occident.
L'un de l'amour adore l'inconstance ; L'autre, plus sain, ne met l'esprit sinon Au bien public, aux choses d'importance, Cherchant par peine un perdurable nom.
L'un suit la cour et les faveurs ensemble. Si que sa tête au ciel semble toucher ; L'autre les fuit et est mort, ce lui semble. S'il voit le roi de son toit approcher.
Le pèlerin à l'ombre se délasse, Ou d'un sommeil le travail adoucit.
Ou, réveillé, avec la pleine tasse Des jours d'été la longueur accourcit.
Qui devant l'aube accourt triste à la porte Du conseiller, et là, faisant maint tour. Le sac au poing, attend que Monsieur sorte Pour lui donner humblement le bonjour.
Ici celui de la sage nature
Les faits divers remâche en y pensant.
Et celui-là, par la linéature
Des mains, prédit le malheur menaçant.
L'un, allumant ses vains fourneaux, se fonde Dessus la pierre incertaine, et combien Que l'invoqué Mercure ne réponde, Souffle en deux mois le meilleur de son bien.
L'un grave en bronze, et dans le marbre à force
Veut le labeur de nature imiter ;
Des corps errants l'astrologue s'efforce
Oser par art le chemin limiter.
Mais tels états inconstants de la vie Ne m'ont point plu, et me suis tellement Eloigné d'eux que je n'eus onc envie D'abaisser l'oeil pour les voir seulement.
L'honneur sans plus du vert laurier m'agrée ;
Par lui je hais le vulgaire odieux.
Voilk pourquoi Euterpe la sacrée
M'a de mortel fait compagnon des dieux.
La belle m'aime et par ses bois m'amuse,
Me tient, m'embrasse, et, quand je veux sonner,
De m'accorder ses liâtes ne refuse,
Ni de m'apprendre à bien les entonner ;
Car elle m'a de l'eau de ses fontaines Pour prêtre bien baptisé de sa main, Me faisant part du haut honneur d'Athènes Et du savoir de l'antique Romain.
De V Election de son Sépulcre,
ANTRES, et vous fontaines.
De ces roches hautaines Qui tombez contre-bas D'un glissant pas ;
Et vous forêts, et ondes Par ces prés vagabondes, Et vous rives et bois, Oyez ma voix.
ODES
Quand le ciel et mon heure Jugeront que je meure, Ravi du beau séjour Du commun jour,
Je défends qu'on ne rompe Le marbre pour la pompe De vouloir mon tombeau Bâtir plus beau...
Mais bien je veux qu'un arbre M'ombrage en lieu d'un marbre.
Arbre qui soit couvert Toujours de vert.
De moi puisse la terre Engendrer un lierre M'embrassant en maint tour Tout a l'entour ;
Et la vigne tortisse Mon sépulcre embellisse, Faisant de toutes parts Un ombre épars.
Là viendront chaque année A ma fête ordonnée, Avecques leurs troupeaux, Les pastoureaux :
Puis, ayant fait l'office Du dévot sacrifice.
Parlant à l'Ile ainsi, Diront ceci :
" Que tu es renommée D'être tombeau nommée
D'un de qui l'univers Chante les vers,
" Et qui oncque en sa vie Ne fut bruIé d'envie D'acquérir les honneurs Des grands seigneurs,
" Ni n'enseigna l'usage De l'amoureux breuvage, Ni l'art des anciens Magiciens,
" Mais bien à nos campagnes Fit voir les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons,
" Car il fit à sa lyre Si bons accords élire Qu'il orna de ses chants Nous et nos champs !
" La douce manne tombe A jamais sur sa tombe, Et l'humeur que produit En mai la nuit !
" Tout à l'entour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure, L'un toujours verdoyant.
L'autre ondoyant !
" Et nous, ayant mémoire Du renom de sa gloire.
Lui ferons, comme à Pan, Honneur chaque an."
ODES
Ainsi dira la troupe, Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet, Avec du lait,
Dessus moi, qui k l'heure Serai par la demeure Où les heureux esprits Ont leur pourpris.
La grêle ni la neige N'ont tels lieux pour leur siège, Ni la foudre oncques là Ne dévala.
Mais bien constante y dure L'immortelle verdure, Et constant en tout temps Le beau printemps.
Et Zéphire y haleine Les myrtes et la plaine Qui porte les couleurs De mille fleurs.
Le soin qui sollicite Les rois ne les incite Le monde ruiner Pour dominer,
Mais comme frères vivent, Et, morts, encore suivent Les métiers qu'ils avaient Quand ils vivaient.
La, la j'oirai d'Alcée La lyre courroucée,
Et Sapho, qui sur tous Sonne plus doux.
Combien ceux qui entendent Les odes qu'ils répandent Se doivent réjouir De les ou'ir ! . . .
La seule lyre douce L'ennui des cœurs repousse, Et va l'esprit flattant De l'écoutant.
MA douce jouvence est passée, Ma première force est cassée, J'ai la dent noire et le chef blanc ; Mes nerfs sont dissous, et mes veines, Tant j'ai le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang.
Adieu, ma lyre ; adieu, fillettes.
Jadis mes douces amourettes.
Adieu, je sens venir ma iin ; Nul passe-temps de ma jeunesse Ne m'accompagne en la vieillesse.
Que le feu, le lit et le vin.
J'ai la tête toute étourdie De trop d'ans et de maladie ; De tous côtés le soin me mord, Et soit que j'aille ou que je tarde, Toujours après moi je regarde Si je verrai venir la mort.
Qui doit, ce me semble, a toute heure Me mener la-bas, où demeure
ODES
Je ne sais quel Pluton, qui tient Ouvert k tous venants un antre, Où bien facilement on entre, Mais d'où jamais on ne revient.
LES épis sont à Cérès, Aux chèvre-pieds les forêts, A Chlore l'herbe nouvelle, A Phébus le vert laurier, A Minerve l'olivier, Et le beau pin à Cybèle ;
Aux Zéphires le doux bruit, A Pomone le doux fruit, L'onde aux Nymphes est sacrée, A Flore les belles fleurs ; Mais les soucis et les pleurs Sont sacrés à Cythérée.
LE petit enfant Amour Cueillait des fleurs à l'entour D'une ruche, où les avettes Font leurs petites logettes.
Comme il les allait cueillant, Une avette sommeillant Dans le fond d'une fleurette, Lui piqua la main tendrette.
Si tôt que piqué se vit, Ah ! je suis perdu, ce dit ; Et, s'en-courant vers sa mère, Lui montra sa plaie amère :
*' Ma mère, voyez ma main," Ce disait Amour tout plein De pleurs, " voyez quelle enflure M'a fait une égratignure ! "
Alors Vénus se sourit, Et en le baisant le prit.
Puis sa main lui a soufflée Pour guérir sa plaie enflée.
Qui t'a, dis-moi, faux garçon, Blessé de telle façon ?
Sont-ce mes Grâces riantes, De leurs aiguilles poignantes ?
Nenni, c'est un serpenteau, Qui vole au printemps nouveau Avecques deux ailerettes Çà et là sur les fleurettes.
Ah ! vraiment je le connois, Dit Vénus ; les villageois De la montagne d'Hymette Le surnomment Mélissette.
Si doncques un animal Si petit fait tant de mal.
Quand son haleine époinçonne La main de quelque personne,
Combien fais-tu de douleurs Au prix de lui, dans les cœurs De ceux contre qui tu jettes Tes homicides sa^ettes r
ODES
ji sa Guitare
MA guitare, je te chante, Par qui seule je déçois.
Je déçois, je romps, j'enchante Les amours que je reçois.
Nulle chose, tant soit douce, Ne te saurait égaler.
Toi qui mes ennuis repousse Sitôt qu'ils t'oyent parler.
Au son de ton harmonie Je refraichis ma chaleur,^ Ardente en flamme infinie, Naissant d'infini malheur.
Plus chèrement je te garde Que je ne garde mes yeux.
Et ton fût que je regarde Peint dessus en mille lieux.
Où le nom de ma déesse
En maint amoureux lien.
En maints lacs d'amour, se laisse
Joindre en chiffre avec le mien...
Tu es des dames pensives L'instrument approprié.
Et des jeunesses lascives Pour les amours dédié.
Les amours, c'est ton office, Non pas les assauts cruels.
Mais le joyeux exercice De soupirs continuels.
Encore qu'au temps d'Horace Les armes de tous côtés Sonnassent par la menace Des Cantabres indomptés,
Et que le Romain empire Foulé des Parthes fut tant, Si n'a t'il point à sa lyre Bellone accordé pourtant,
Mais bien Vénus la riante, Ou son fils plein de rigueur, Ou bien Lalagé fuyante Devant avecques son cœur.
Quand sur toi je chanteroie D'Hector les combats divers.
Et ce qui fut fait à Troie Par les Grecs en dix hivers,
Cela ne peut satisfaire A l'amour qui tant me mord :
Que peut Hector pour moi faire ?
Que peut Ajax, qui est mort ?
Mieux vaut donc de ma maîtresse Chanter les beautés, afin Qu'à la douleur qui me presse Daigne mettre heureuse fin ;
Ces yeux autour desquels semble Qu'amour vole, ou que dedans Il se cache, ou qu'il assemble Cent traits pour les regardants.
Chantons donc sa chevelure.
De laquelle Amour vainqueur
ODES
Noua mille rets, à l'heure Qu'il ni'encordela le cœur,
Et son sein, rose nài've, Qui va et vient tout ainsi Que font deux flots à leur rive Poussés d'un vent adouci.
DIEU vous gard', messagers fidèles Du printemps, gentes hirondelles, Huppes, coucous, rossignolets, Tourtres, et vous oiseaux sauvages, Qui de cent sortes de ramages Animez les bois verdelets.
Dieu vous gard', belles pâquerettes, Belles roses, belles fleurettes, Et vous boutons jadis connus Du sang d'Ajax et de Narcisse ; Et vous thym, anis et mélisse, Vous soyez les bien revenus.
Dieu vous gard', troupe diaprée De papillons, qui par la prée Les douces herbes suçotez ; Et vous, nouvel essaim d'abeilles.
Qui les fleurs jaunes et vermeilles De votre bouche baisotez.
Cent mille fois je resalue
Votre belle et douce venue ;
O que j'aime cette saison
Et ce doux caquet des rivages.
Au prix des vents et des orages
Qui m'enfermaient en la maison ! . . .
BEL aubépln verdissant,
Fleurissant, Le long de ce beau rivage, Tu es vêtu jusqu'au bas
Des longs bras D'une lambruche sauvage.
Deux camps de rouges fourmis
Se sont mis En garnison sous ta souche ; Dans les pertuis de ton tronc,
Tout du long, Les avettes ont leur couche.
Le gentil rossignolet,
Nouvelet, Avecques sa bien-aimée, Pour ses amours alléger
Vient loger Tous les ans en ta ramée.
Sur ta cime il fait son nid.
Bien garni De laine et de fine soie.
Où ses petits écloront.
Qui seront Des mes mains la douce proie.
Or vis, gentil aubépin.
Vis sans fin.
Vis sans que jamais tonnerre.
Ou la cognée, ou les vents.
Ou les temps, Te puissent ruer par terre.
ODES
A Remy Belkau
DU grand Turc je n'ai souci Ni du grand sultan aussi ; L'or ne maîtrise ma vie, Aux rois je ne porte envie ; Je n'ai souci que d'aimer Moi-même, et me parfumer D'odeurs, et qu'une couronne De fleurs le chef m'environne, Je suis, mon Belleau, celui Qui veut vivre ce jourd'hui :
Qui, bons dieux ! saurait connaître Si un lendemain doit être ?
Vulcain, en faveur de moi, Je te pri', dépêche-toi De me tourner une tasse, Qui de profondeur surpasse Celle du vieillard Nestor ; Je ne veux qu'elle soit d'or, Sans plus fais-la-moi de chêne, Ou de lierre ou de frêne.
Ne me grave point dedans
Ces grands panaches pendants,
Plastrons, morions, ni armes :
Qu'ai-je souci des alarmes,
Des assauts ni des combats ?
Aussi ne m'y grave pas
Ni le soleil ni la lune.
Ni le jour ni la nuit brune.
Ni les astres radieux :
Eh ! quel soin ai-je des cieux,
De leurs Ours, de leur Charrette, D'Orion, ni de Boè'te ?
Mais peins-moi, je te suppli, D'une treille le repli Non encore vendangée ; Peins une vigne chargée De grappes et de raisins ; Peins-y des fouleurs de vins ; Peins-y Vénus et Cassandre Laisse de Bacchus épandre Le lierre tout autour ; Peins-y la Grâce et l'Amour, Le nez et la rouge trogne D'un Silène ou d'un ivrogne.
LES Muses lièrent un jour De chaînes de roses Amour, Et, pour le garder, le donnèrent Aux Grâces et à la Beauté, Qui, voyant sa déloyauté, Sur Parnasse l'emprisonnèrent.
Sitôt que Vénus l'entendit, Son beau ceston elle vendit A Vulcain pour la délivrance De son enfant, et tout soudain, Ayant l'argent dedans la main.
Fit aux Muses la révérence :
" Muses, déesses des chansons.
Quand il faudrait quatre rançons Pour mon enfant, je les apporte ; Délivrez mon fils prisonnier."
ODES
Mais les Muses l'ont fait lier D'une chaîne encore plus forte.
Courage donques, amoureux, Vous ne serez plus langoureux :
Amour est au bout de ses ruses ; Plus n'oserait ce faux garçon Vous refuser quelque chanson, Puis qu'il est prisonnier des Muses.
VERSONS ces roses en ce vin, En ce bon vin versons ces roses, Et buvons l'un a l'autre, afin Qu'au cœur nos tristesses encloses Prennent en buvant quelque fin.
La belle rose du printemps, Aubert, admoneste les hommes Passer joyeusement le temps.
Et pendant que jeunes nous sommes Ébattre la Heur de nos ans.
Car ainsi qu'elle défleurit
A bas en une matinée.
Ainsi notre âge se flétrit.
Las ! et en moins d'une journée
Le printemps d'un homme périt.
Ne vis-tu pas hier Brinon Parlant et faisant bonne chère, Lequel aujourd'hui n'est sinon Qu'un peu de poudre en une bière, Qui de lui n'a rien que le nom ?
Nul ne dérobe son trépas, Caron serre tout en sa nasse,
Rois et pauvres tombent la-bas ; Mais cependant le temps se passe, Rose, et je ne te chante pas.
La rose est l'honneur d'un pourpris.
La rose est des fleurs la plus belle, Et dessus toutes a le prix :
C'est pour cela que je l'appelle La violette de Cypris.
La rose est le bouquet d'Amour, La rose est le jeu des Charités, La rose blanchit tout autour Au matin de perles petites Qu'elle emprunte du point du jour.
La rose est le parfum des dieux, La rose est l'honneur des pucelles, Qui leur sein beaucoup aiment mieux Enrichir de roses nouvelles Que d'un or tant soit précieux.
Est-il rien sans elle de beau ?
La rose embellit toutes choses, Vénus a de roses la peau.
Et l'Aurore a les doigts de roses, Et le front le soleil nouveau.
Les nyrriphes de rose ont le sein, Les coudes, les flancs et les hanches ; Hébé de roses a la main Et les Charités, tant soient blanches, Ont le front de roses tout plein.
Que le mien en soit couronné.
Ce m'est un laurier de victoire :
Sus, appelons le deux-fois né.
ODES
Le bon père, et le faisons boire De cent roses environné.
Bacchus, épris de la beauté Des roses aux feuilles vermeilles, Sans elles n'a jamais été.
Quand en chemise sous les treilles Il boit au plus chaud de l'été.
SUR toute fleurette déclose J'aime la senteur de la rose Et l'odeur de la belle fleur Qui de sa première couleur Pare la terre, quand la glace Et l'hiver au soleil font place.
Les autres boutons vermeillets, La giroflée et les œillets, Et le bel émail qui varie L'honneur gemmé d'une prairie En milles lustres s'éclatant, Ensemble ne me plaisent tant Que fait la rose pourperette Et de Mars la blanche fleurette.
Que puis-je, pour le passe-temps Que vous me donnez au printemps, Prier, pour vous deux, autre chose Sinon que toi, pourprine rose.
Puisses toujours avoir le sein En mai de rosée tout plein, Et que jamais le chaud qui dure En juin ne te fasse laidure ?
Ni a toi, fleurette de Mars, Jamais l'hiver, lorsque tu pars
Hors de la terre, ne te fasse Pencher morte dessus la place ; Mais toujours, malgré la froideur, Puisses-tu de ta suave odeur Nous annoncer que l'an se vire Plus doux vers nous, et que Zéphire Après le tour du fâcheux temps Nous ramène le beau printemps !
NOUS ne tenons en notre main Le temps futur du lendemain ; La vie n'a point d'assurance, Et, pendant que nous désirons La faveur des rois, nous mourons Au milieu de notre espérance.
L'homme, après son dernier trépas,
Plus ne boit ni mange là-bas.
Et sa grange, qu'il a laissée
Pleine de blé devant sa fin,
Et sa cave pleine de vin,
Ne lui viennent plus en pensée.
Hé ! quel gain apporte l'émoi ?
Va, Corydon, appréte-moi Un lit de roses épanchées.
Il me plait, pour me défàcher, A la renverse me coucher Entre les pots et les jonchées.
Fais-moi venir Daurat ici ; Fais-y venir Jodelle aussi.
Et toute la musine troupe.
Depuis le soir jusqu'au matin
ODES
Je veux leur donner un festin Et cent fois leur tendre la coupe.
Verse donc et reverse encor Dedans cette grand' coupe d'or :
Je vais boire à Henry Estienne, Qui des enfers nous a rendu Du vieil Anacréon perdu La douce lyre téïenne.
A toi, gentil Anacréon,
Doit son plaisir le biberon ;
Et Bacchus te doit ses bouteilles,
Amour son compagnon te doit,
Vénus et Silène, qui boit
L'été dessous l'ombre des treilles.
LA belle Vénus un jour M'amena son fils Amour ; En l'amenant me vint dire :
*' Ecoute, mon cher Ronsard, Enseigne à mon enfant l'art De bien jouer de la lyre."
Incontinent je le pris, Et soigneux je lui appris Comme Mercure eut la peine De premier la façonner, Et de premier en sonner Dessus le mont de Cyllènc ;
Comme Minerve inventa Le hautbois, qu'elle jeta Dedans l'eau toute marrie ; Comme Pan le chalumeau
Qu'il pertuisa du roseau Formé du corps de s'aniie.
Ainsi, pauvre que j'étais, Tout mon art je recordais A cet enfant pour l'apprendre ; Mais lui, comme un faux garçon, Se moquait de ma chanson, Et ne la voulait entendre.
'* Pauvre sot, ce me dit-il Tu te penses bien subtil !
Mais tu as la tête folle D'oser t'égaler à moi, Qui jeune en sais plus que toi, Ni que ceux de ton école."
Et alors il me sourit.
Et en me jflattant m'apprit Tous les œuvres de sa mère, Et comme pour trop aimer II avait fait transformer En cent figures son père.
Il me dit tous ses attraits, Tous ses jeux, et de quels traits Il blesse les fantaisies Et des hommes et des dieux, Tous ses tourments gracieux.
Et toutes ses jalousies
Et me les disant, alors J'oubliai tous les accords De ma lyre dédaignée.
Pour retenir en leur lieu L'autre chanson que ce dieu M'avait par cœur enseignée.
ODES
A l' Aiouette
T'OSERAIT bien quelque poète Nier des vers, douce alouette ?
Quant k moi, je ne l'oserois.
Je veux célébrer ton ramage Sur tous oiseaux qui sont en cage Et sur tous ceux qui sont aux bois.
Qu'il te fait bon ouïr à l'heure Que le bouvier les champs labeure Quand la terre le printemps sent, Qui plus de ta chanson est gaie.
Que courroucée de la plaie Du soc qui l'estomac lui fend !
Sitôt que tu es arrosée Au point du jour de la rosée, Tu fais en l'air mille discours ; En l'air des ailes tu frétilles, Et pendue au ciel tu babilles Et contes au vent tes amours.
Puis du ciel tu te laisses fondre Dans un sillon vert, soit pour pondre.
Soit pour éclore ou pour couver, Soit pour apporter la becquée A tes petits, ou d'une achée.
Ou d'une chenille, ou d'un ver.
Lors moi, couché dessus l'herbette, D'une part j'ois ta chansonnette ; De l'autre, sur du pouliot, A l'abri de quelque fougère.
J'écoute la jeune bergère Que dégoise son lerelot,
Lors je dis : " Tu es bienheureuse, Gentille alouette amoureuse, Qui n'as peur ni souci de rien.
Qui jamais au cœur n'as sentie Les dédains d'une fière amie, Ni le soin d'amasser du bien ;
Ou si quelque souci te touche.
C'est, lorsque le soleil se couche.
De dormir et de réveiller De tes chansons, avec l'aurore, Et bergers et passants encore Pour les envoyer travailler."
Mais je vis toujours en tristesse Pour les fiertés d'une maîtresse Qui paie ma foi de travaux Et d'une plaisante mensonge, Mensonge qui toujours allonge La longue trame de mes maux.
LES HYMNES
Hymne de V Automne
A Claude de l' Atibespiite
Dédicace
LE jour que je fus né, Apollon, qui préside Aux Muses, me servit en ce monde de guide. M'anima d'un esprit subtil et vigoureux, Et me fit de science et d'honneur amoureux.
LES HYMNES
En lieu des grands trésors et des richesses vaines, Qui aveuglent les yeux des personnes humaines, Me donna pour partage une fureur d'esprit, Et l'art de bien coucher ma verve par écrit.
Il me haussa le cœur, haussa la fantaisie, M'inspirant dedans l'âme un don de poésie, Que Dieu n'a concédé qu'h l'esprit agité Des poignants aiguillons de sa Divinité.
Quand l'homme en esttouché. il devient un prophète. Il prédit toute chose avant qu'elle soit faite, Il connaît la nature et les secrets des cieux. Et d'un esprit bouillant s'élève entre les Dieux.
Il connaît la vertu des herbes et des pierres, Il enferme les vents, il charme les tonnerres ; Sciences que le peuple admire, et ne sait pas Que Dieu les va donnant aux hommes d'ici-bas, Quand ils ont de l'humain les âmes séparées. Et qu'à telle fureur elles sont préparées Par oraison, par jeune, et pénitence aussi, Dont aujourd'hui le monde a bien peu de souci.
Car Dieu ne communique aux hommes ses mystères, S'ils ne sont vertueux, dévots et solitaires, Eloignés des tyrans, et des peuples qui ont La malice en la main et l'impudence au front, Brûlés d'ambition et tourmentés d'envie.
Qui leur sert de bourreau tout le temps de leur vie.
Je n'avais pas quinze ans que les monts et les bois Et les eaux me plaisaient plus que la cour des Rois, Et les noires forêts épaisses de ramées, Et du bec des oiseaux les roches entamées ; Une vallée, un antre en horreur obscurci. Un désert effroyable était tout mon souci ; Afin de voir au soir les Nymphes et les Fées Danser dessous la lune en cotte par les prées
^Fantastique d'esprit), et de voir les Sylvains Etre boucs par les pieds et hommes par les mains, Et porter sur le front des cornes en la sorte Qu'un petit agnelet de quatre mois les porte.
J'allais après la danse, et craintif je pressais Mes pas dedans le trac des Nymphes, et pensais Que pour mettre mon pied en leur trace poudreuse J'aurais incontinent l'âme plus généreuse ; Ainsi que l'Ascréan qui gravement sonna Quand l'une des neuf Sœurs du laurier lui donna.
Or je ne fus trompé de ma jeune entreprise ; Car la gentille Euterjje ayant ma dextre prise. Pour m'ôter le mortel par neuf fois me lava De l'eau d'une fontaine où peu de monde va, Me charma par neuf fois, puis d'une bouche enflée, (Ayant dessus mon chef son haleine soufflée) Me hérissa le poil de crainte et de fureur, Et me remplit le cœur d'ingénieuse erreur. En me disant ainsi : " Puisque tu veux nous suivre. Heureux après la mort nous te ferons revivre Par longue renommée, et ton los ennobli Accablé du tombeau n'ira point en oubli.
" Tu seras du vulgaire appelé frénétique, Insensé, furieux, farouche, fantastique, Maussade, mal-plaisant ; car le peuple médit De celui qui de mœurs aux siennes contredit.
" Mais courage, Ronsard, les plus doctes poètes. Les sibylles, devins, augures et prophètes. Hués, siffles, moqués des peuples ont été ; Et toutefois, Ronsard, ils disaient vérité.
" N'espère d'amasser de grands biens en ce monde. Une forêt, un pré, une montagne, une onde Sera ton héritage, et seras plus heureux Que ceux qui vont cachant tant de trésors chez eux.
LES HYMNES
Tu n'auras point de peur qu'un Roi de sa tempête Te vienne en moins d'un jour écarbouiller la tête, Ou confisquer tes biens ; mais tout paisible et coi Tu vivras dans les bois pour la Muse et pour toi."
Ainsi disait la Nymphe, et de là je vins être Disciple de Daurat, qui longtemps fut mon maître. . J'appris en son école à immortaliser Les hommes que je veux célébrer et priser, Leur donnant de mes biens, ainsi que je te donne Pour présent immortel l'hymne de cet Automne...
Hymne de la ]\Iort A Louis des Masures
MASURES, désormais on ne peut inventer Un argument nouveau qui soit bon à chanter, Ou haut sur la trompette, ou bas dessus la lyre ; Aux anciens la Muse a tout permis de dire. Tellement qu'il ne reste à nous autres derniers Sinon le désespoir de suivre les premiers, Et béant après eux reconnaître leur trace Faite au chemin frayé qui conduit sur Parnasse..
Moi donc, Masures cher, qui de longtemps sais bien Qu'au sommet de Parnasse on ne trouve plus rien Pour étancher la soif d'une gorge altérée. Je veux aller chercher quelque source sacrée D'un ruisseau non touché, qui murmurant s'enfuit Dedans un beau verger loin de gens et de bruit ; Source que le soleil n'aura jamais connue. Que les oiseaux du ciel de leur bouche cornue N'auront jamais souillée, et où les pastoureaux N'auront jamais conduit les pieds de leurs taureaux.
Je boirai tout mon soûl de cette onde pucelle, Et puis je chanterai quelque chanson nouvelle, Dont les accords seront peut-être si très-doux, Que les siècles voudront les redire après nous ; Et, suivant ce conseil, à nul des vieux antiques, Larron, je ne devrai mes chansons poétiques ; Car il me plaît pour toi de faire ici ramer Mes propres avirons dessus ma propre mer, Et de voler au ciel par une voie étrange, Te chantant de la Mort la non-dite louange.
C'est une grand' Déesse, et qui mérite bien Mes vers, puis qu'elle fait aux hommes tant de bien. Quand elle ne ferait que nous oter des peines. Et hors de tant de maux dont nos vies sont pleines, Sans nous rejoindre à Dieu le souverain Seigneur, Encore elle nous fait trop de bien et d'honneur. Et la devons nommer notre mère amiable.
Où est l'homme ici-bas, s'il n'est bien misérable Et lourd d'entendement, qui ne veuille être hors De l'humaine prison de ce terrestre corps ?
Ainsi qu'un prisonnier qui jour et nuit endure Les manicles aux mains, aux pieds la chaîne dure. Se doit bien réjouir à l'heure qu'il se voit Délivré de prison ; ainsi l'homme se doit Réjouir grandement, quand la Mort lui délie Le lien qui serrait sa misérable vie, Pour vivre en liberté ; car on ne saurait voir Rien de né qui ne soit par naturel devoir Esclave de labeur ; non seulement nous, hommes. Qui vrais enfants de peine et de misères sommes, Mais le soleil, la lune et les astres des cieux Font avecques travail leur tour laborieux ; La mer avec travail deux fois le jour chemine ; La terre tout ainsi qu'une femme en gésine,
LES HYMNES
Qui avecque douleur met au jour ses enfants, Ses fruits avec travail nous produit tous les ans ; Ainsi Dieu l'a voulu, afin que seul il vive Affranchi du labeur qui la race chétive Des humains va rongeant de soucis langoureux.
Pour ce, l'homme est bien sot, plutôt bien malheureux.
Qui a peur de mourir, et mêniement à l'heure Qu'il ne peut résister que soudain il ne meure.
Se moquerait-on pas de quelque combattant, Qui dans le camp entré s'irait épouvantant. Ayant, sans coup ruer, le cœur plus froid que glace, Voyant tant seulement de l'ennemi la face ? Puisque l'on est contraint sur la mer voyager, Est-ce pas le meilleur, après maint grand danger, Retourner en sa terre et revoir son rivage ? Puis qu'on est résolu d'accomplir un voyage, Est-ce pas le meilleur de bientôt mettre a fin. Pour regagner l'hôtel, la longueur du chemin ?...
Que ta puissance, ô Mort, est grande et admirable ! Rien au monde par toi ne se dit perdurable ; Mais tout ainsi que l'onde, à val des ruisseaux, fuit Le pressant coulement de l'autre qui la suit ; Ainsi le temps se coule, et le présent fait place Au futur importun qui les talons lui trace. Ce qui fut, se refait ; tout coule comme une eau, Lt rien dessous le ciel ne se voit de nouveau ; Mais la forme se change en une autre nouvelle. Et ce changement-la, vivre, au monde s'appelle, Et mourir, quand la forme en une autre s'en-va ; Ainsi avec Vénus la Nature trouva Moyen de ranimer par longs et divers changes, La matière restant, tout cela que tu manges ; Mais notre âme immortelle est toujours en un lieu,
Au change non sujette, assise auprès de Dieu, Citoyenne k jamais de la ville éthérée. Qu'elle avait si longtemps en ce corps désirée.
Je te salue, heureuse et profitable Mort, Des extrêmes douleurs médecin et confort ! Quand mon heure viendra. Déesse, je te prie Ne me laisse longtemps languir en maladie. Tourmenté dans un lit ; mais puisqu'il faut mourir. Donne-moi que soudain je te puisse encourir. Ou pour l'honneur de Dieu, ou pour servir mon Prince, Navré, poitrine ouverte, au bord de ma province !
POEMES DIVERS
Dédicace des Amours diverses
A Nicolas de Neuf-ville
JA du prochain hiver je prévois la tempête, Ja cinquante et six ans ont neigé sur ma tête. Il est temps de laisser les vers et les amours Et de prendre congé du plus beau de mes jours. J'ai vécu, Villeroy, si bien que nulle envie En partant je ne porte aux plaisirs de la vie ; Je les ai tous goûtés, et me les suis permis Autant que la raison me les rendait amis, Sur l'échafaud mondain, jouant mon personnage D'un habit convenable aux temps et a mon âge.
J'ai vu lever le jour, j'ai vu lever le soir ; J'ai vu grêler, tonner, éclairer et pleuvoir ; J'ai vu peuples et rois, et depuis vingt années
POEMES DIVERS
J'ai vu presque la France au bout de ses journées ; J'ai vu guerres, débats, tantôt trêves et paix. Tantôt accords promis, redéfaits et refaits, Puis défaits et refaits ; j'ai vu que sous la lune Tout n'était que hasard et pendait de Fortune. Pour néant la prudence est guide des humains : L'invincible destin lui enchaîne les mains, La tenant prisonnière, et tout ce qu'on propose Sagement, la Fortune autrement en dispose.
Je m'en vais soûl du monde ainsi qu'un convié S'en va soûl du banquet de quelque marié. Ou du festin d'un roi, sans renfrogner sa face Si un autre après lui se saisit de sa place. J'ai couru mon flambeau sans me donner émoi, Le baillant à quelqu'un s'il recourt après moi...
Or, conmie un endetté de qui proche est le terme De payer à son maître ou l'usure ou la ferme, Et, n'ayant ni argent ni biens pour secourir Sa misère au besoin, désire de mourir ; Ainsi, ton obligé, ne pouvant satisfaire Aux biens que je te dois, le jour ne me peut plaire ; Presque "a regret je vis et a regret je voi Les rayons du soleil s'étendre dessus moi. Pour ce je porte en l'âme une amère tristesse De quoi mon pied s'avance aux faubourgs de vieillesse, Et vois, quelque moyen que je puisse essayer, Qu'il faut que je déloge avant que te payer. S'il ne te plait d'ouvrir le ressort de mon coffre, Et prendre ce papier que pour acquit je t'ofl^re. Et ma plume qui peut, écrivant vérité.
Témoigner ta louange à la postérité.
Reçois donc mon présent, s'il te plaît, et le garde En ta belle maison de Conflans, qui regarde Paris, séjour des rois, dont le front spacieux
Ne voit rien de pareil sous la voûte des cieux ; Attendant qu'Apollon m'échauffe le courage De chanter tes jardins, ton clos et ton bocage, Ton bel air, ta rivière et les champs d'alentour. Qui sont toute l'année échauffés d'un beau jour ; Ta forêt d'orangers, dont la perruque verte De cheveux éternels en tout temps est couverte, Et toujours son fruit d'or de ses feuilles défend Comme une mère fait de ses bras son enfant.
Prends ce livre pour gage et lui fais, je te prie. Ouvrir en ma faveur ta belle librairie. Où logent sans parler tant d'hôtes étrangers : Car il sent aussi bon que font tes orangers.
Sonnets pour Astrée
A MON retour (hé ! je m'en désespère) Tu m'as reçu d'un baiser tout glacé.
Froid, sans saveur, baiser d'un trépassé. Tel que Diane en donnait à son frère.
Tel qu'une fille en donne à sa grand'mère. La fiancée en donne au fiancé.
Ni savoureux, ni moiteux, ni pressé.
Et quoi ! ma lèvre est-elle si amère ?
Ha ! tu devrais imiter les pigeons.
Qui bec à bec de baisers doux et longs Se font l'amour sur le haut d'une souche.
Je te suppli' ! maîtresse, désormais.
Ou baise-moi la saveur en la bouche, Ou bien du tout ne me baise jamais.
POEMES DIVERS
POUR retenir un amant en servage II faut aimer, et non dissimuler ; De même flamme amoureuse brûler, Ft que le cœur soit pareil au langage :
Toujours un ris, toujours un bon visage, Toujours s'écrire et s'entre-consoler ; Ou qui ne peut écrire ni parler A tout le moins s'entre-voir par message.
Il faut avoir de l'ami le portrait,
Cent fois le jour en rebaiser le trait ;
Que d'un plaisir deux âmes soient guidées.
Deux corps en un rejoints en leur moitié.
Voila les points qui gardent l'amitié.
Et non pas vous, qui n'aimez qu'en idées.
Cha
PLUS étroit que la vigne a l'ormeau se marie
De bras souplement forts, Du lien de tes mains, maitresse, je te prie,
Enlace-moi le corps, Et, feignant de dormir, d'une mignarde face,
Sur mon front, penche-toi ; Inspire, en me baisant ton haleine et ta grâce
Et ton cœur dedans moi ; Puis, appuyant ton sein sur le mien, qui se pâme.
Pour mon mal apaiser.
Serre plus fort mon col et me redonne l'âme
Par l'esprit d'un baiser.
Si tu me fais ce bien, par tes yeux je te jure.
Serment qui m'est si cher,
Que de tes bras aimés jamais nulle aventure
Ne pourra m'arracher :
Mais, souffrant doucement le joug de ton empire,
Tant soit-il rigoureux, Dans les Champs Elysés une même navire
Nous passera tous deux.
Là, morts de trop aimer, sous les branches myrtines,
Nous verrons tous les jours Les héros près de nous avec les héroïnes
Ne parler que d'amours.
Tantôt nous danserons par les fleurs des rivages
Sous maints accords divers, Tantôt, lassés du bal, irons sous les ombrages
Des lauriers toujours verts, Où le mollet Zéphire en haletant secoue
De soupirs printaniers Ores les orangers, ores, mignard, se joue
Parmi les citronniers.
Là du plaisant avril la saison immortelle
Sans échange le suit, La terre sans labeur, de sa grasse mamelle,
Toute chose y produit.
D'en bas la troupe sainte autrefois amoureuse,
Nous honorant sur tous.
Viendra nous saluer, s'estimant bienheureuse
De s'accointer de nous ; Puis, nous fiusant asseoir dessus l'herbe fleurie
De toutes au milieu.
Nulle, et fût-ce Procris, ne sera point marrie
De nous quitter son lieu :
Ni celle qu'un taureau sous une peau menteuse
Emporta par la mer ; Ni celle qu'Apollon vit, vierge dépitcuse,
En laurier se former ;
POÈMES DIVERS
Ni celles qui s'en vont toutes tristes ensemble,
Artémise et Didon ; Ni cette belle Grecque a qui ta beauté semble,
Comme tu fais de nom.
JE vous envoie un bouquet que ma main Vient de trier de ces fleurs épanies ; Qui ne les eût à ce vêpre cueillies, Chutes k terre elles fussent demain.
Cela vous soit un exemple certain Que vos beautés bien qu'elles soient fleuries, En peu de temps seront toutes flétries, Et, comme fleurs, périront tout soudain.
Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame ; Las 1 le temps non, mais nous nous en allons. Et tôt serons étendus sous la lame.
Et des amours desquelles nous parlons, Quand serons morts, n'en sera plus nouvelle. Pour ce aimez-moi cependant qu'êtes belle.
Èlég'te
NOUS vivons, mon Belleau, une vie sans vie ; Nous autres qui vivons, nous servons à l'envie. Nous servons aux faveurs, et jamais nous n'avons Un seul repos d'esprit tandis que nous vivons. De tous les animaux qui vivent sur la terre L'homme est le plus chétif ; car il se fait la guerre Lui-mêmes "a lui-même, et n'a dans son cerveau Autre plus grand désir que d'être son bourreau.
Regarde, je te pri', le bœuf qui d'un col morne
Traîne pour nous nourrir le joug dessus la corne :
Bien qu'il soit sans raison, gros et lourd animal,
Jamais il n'est par lui la cause de son mal,
Mais patientement le labeur il endure.
Et la loi qu'en naissant lui ordonna nature.
Puis quand il est au soir du labeur délié,
Il met près de son joug le travail oublié.
Et dort heureusement jusqu'à tant que l'aurore
Le réveille au matin pour travailler encore.
Mais nous, pauvres chétifs, soit de jour, soit de nuit, Toujours quelque tristesse épineuse nous suit, Qui nous lime le cœur : si quelqu'un éternue, Nous sommes courroucés ; si quelqu'un par la rue Passe plus grand que nous, nous tressuons d'ahan ; Si nous oyons crier de nuit quelque chouan, Nous hérissons d'effroi ; bref à la race humaine Toujours de quelque part lui survient quelque peine ; Car il ne lui suffit de ses propres malheurs Qu'elle a dès le berceau, mais elle en cherche ailleurs. Faveur, procès, amour, la rancœur, la feintise. L'ambition, l'honneur, l'ire, la convoitise, Et le sale appétit d'amonceler des biens, Sont les maux étrangers que l'homme ajuste aux siens.
Contre les Bûcherons
de la l'omt Je Gast'tne
ÉCOUTE, bûcheron, arrête un peu le bras ; Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas ; Ne vois-tu pas le sang lequel dégoutte à force
POÈMES DIVERS
Des nymphes qui vivaient dessous la dure écorce ? Sacrilège meurtrier, si on pend un voleur Pour piller un butin de bien peu de valeur, Combien de feux, de fers, de morts et de détresses Mérites-tu, méchant, pour tuer nos déesses ?
Forêt, haute maison des oiseaux bocagers ! Plus le cerf solitaire et les chevreuils légers Ne paîtront sous ton ombre, et ta verte crinière Plus du soleil d'été ne rompra la lumière.
Plus l'amoureux pasteur sur un tronc adossé, Enflant son flageolet a quatre trous percé. Son mâtin à ses pieds, à son flanc la houlette. Ne dira plus l'ardeur de sa belle Janette ; Tout deviendra muet. Echo sera sans voix ; Tu deviendras campagne, et, en lieu de tes bois. Dont l'ombrage incertain lentement se remue, Tu sentiras le soc, le coutre et la charrue ; Tu perdras le silence, et haletants d'eflFroi Ni Satyres ni Pans ne viendront plus chez toi.
Adieu, vieille forêt, le jouet de Zéphire, Où premier j'accordai les langues de ma lyre. Où premier j'entendis les flèches résonner D'Apollon, qui me vint tout le cœur étonner ; Où premier, admirant ma belle Calliope, Je devins amoureux de sa neuvaine trope, Quand sa main sur le front cent roses me jeta, Et de son propre lait Euterpe m'allaita.
Adieu, vieille forêt, adieu têtes sacrées, De tableaux et de fleurs autrefois honorées, Maintenant le dédain des passants altérés. Qui, brûlés en l'été des rayons éthérés. Sans plus trouver le frais de tes douces verdures, Accusent tes meurtriers et leur disent injures.
Adieu, chênes, couronne aux vaillants citoyens, 43 Ê5
Arbres de Jupiter, germes Dodonéens, Qui premiers aux humains donnâtes à repaître ; Peuples vraiment ingrats, qui n'ont su reconnaître Les biens reçus de vous, peuples vraiment grossiers De massacrer ainsi leurs pères nourriciers.
Que l'homme est malheureux qui au monde se fie ! O dieux, que véritable est la philosophie, Qui dit que toute chose à la fin périra. Et qu'en changeant de forme une autre vêtira !
De Tempe la vallée un jour sera montagne, Et la cime d'Athos une large campagne ; Neptune quelquefois de blé sera couvert : La matière demeure et la forme se perd.
L,es Gages des Bergers
(Fragments de la Ire E^lugue^
Le Premier Berger
PUISQUE le lieu, le temps, la saison et l'envie, Qui s'échauffent d'amour, à chanter nous convie. Chantons donques, bergers, et en mille façons A ces vertes forêts apprenons nos chansons.
Ici de cent couleurs s'émaille la prairie. Ici la tendre vigne aux ormeaux se marie, Ici l'ombrage frais va les feuilles mouvant Errantes çk et là sous l'haleine du vent ; Ici de pré en pré les soigneuses avettes Vont baisant et suçant les odeurs des fleurettes ; Ici le gazouillis enroué des ruisseaux S'accorde doucement aux plaintes des oiseaux ; Ici entre les pins les Zéphires s'entendent.
POEMES DIVERS
Nos flûtes cependant trop paresseuses pendent A nos col endormis, et semble que ce temps Soit à nous un hiver, aux autres un printemps.
Sus donques en cet antre ou dessous cet ombrage Disons une chanson. Quant k ma part, je gage, Pour le prix de celui qui chantera le mieux, Un cerf apprivoisé qui me suit en tous lieux.
Je le dérobai jeune, au fond d'une vallée, A sa mère, au dos peint d'une peau martelée, Et le nourris si bien que, souvent le grattant. Le chatouillant, touchant, le peignant et flattant. Tantôt auprès d'une eau, tantôt sur la verdure, En douce je tournai sa sauvage nature...
Il va seul et pensif où son pied le conduit : Maintenant des forêts les ombrages il suit. Maintenant il se mire aux bords d'une fontaine Ou s'endort sous le creux d'une roche hautaine. Puis il retourne au soir, et, gaillard, prend du pain, Tantôt dessus la table et tantôt en ma main...
Le Second Berger
Je gage mon grand bouc, qui par mont et par plaine Conduit seul un troupeau comme un grand capitaine ; Il est fort et hardi, corpulent et puissant. Brusque, prompt, éveillé, sautant et bondissant, Qui gratte, en se jouant, de l'ergot de derrière (Regardant les passants) sa barbe mentonnière. Il a le front sévère et le pas mesuré, La contenance fière et l'œil bien assuré ; Il ne doute les loups, tant soient-ils redoutables, Ni les mâtins armés de colliers effroyables, Mais, planté sur le haut d'un rocher épineux. Les regarde passer et si se moque d'eux...
Dès la pointe du jour, ce grand bouc qui sommeille
N'attend que le pasteur tout le troupeau réveille, Mais il fait un grand bruit dedans l'étable, et puis, En poussant le crouillet, de sa corne ouvre l'huis. Et guide les chevreaux qu'à grands pas il devance Comme de la longueur d'une moyenne lance, Puis les ramène au soir a pas comptés et longs, Faisant sous ses ergots poudroyer les sablons...
La Bergère
Je mettrai pour celui qui gagnera le prix Un merle qu'à la glu en nos toréts je pris ; Puis vous dirai comment je l'enfermai en cage Et lui fis oublier son naturel ramage.
Un jour en l'écoutant siffler dedans ce bois J'eus plaisir de son vol et plaisir de sa voix, Et de sa robe noire, et de son bec qui semble Etre peint de safran, tant jaune il lui ressemble : Et pour ce j'épiai l'endroit où il buvait, Quand au plus chaud du jour ses plumes il lavait.
Or en semant le bord de vergettes gluées. L'une assez près de l'autre en ordre situées. Je me cachai sous l'herbe au pied d'un arbrisseau, Attendant que la soif amènerait l'oiseau.
Aussitôt que le chaud eut la terre enflammée Et que les bois feuillus hérissés de ramée N'empêchaient que l'ardeur des rayons les plus chauds Ne vinssent altérer le coeur des animaux, Ce merle, ouvrant la gorge et laissant l'aile pendre. Maté d'ardente soif, en volant vint descendre Dessus le bord glué, et comme il allongeait Le col pour s'abreuver (pauvret qui ne songeait Qu'à prendre son plaisir !) se vit outre coutume Engluer tout le col et puis toute la plume, Si bien qu'il ne faisait, au lieu de s'envoler,
POEMES DIVERS
Sinon à petits bonds sur le bord sautelcr. Incontinent je cours et, prompte, lui dérobe Sa douce liberté, le cachant sous ma robe ; Puis, pliant et nouant de vergettes de buis Et d'osier une cage, en prison je le mis.
Et fut que le soleil se plongeât dedans l'onde, Fut qu'il montrât au jour sa belle tresse blonde. Fût au plus chaud midi, alors que nos troupeaux Etaient en remâchant couchés sous les ormeaux. Si bien je le veillai, parlant k son oreille, Qu'en moins de quinze jours je lui appris merveille, Et lui fis oublier sa rustique chanson. Pour retenir par cœur mainte belle leçon Toute pleine d'amour. J'ai souvenance d'une ; Bien que l'invention en soit assez commune, Je la dirai pourtant, car par la se verra Si l'oiseau sera cher a celui qui l'aura...
Il en sait mille encore et mille de plus belles Qu'il écoute en ces bois chanter aux pastourelles, Car il apprend par cœur tout cela qu'il entend, Et bien qu'il me soit cher, je le gage pourtant.
V Alouette
HE ! Dieu ! que je porte d'envie Aux plaisirs de ta douce vie, Alouette, qui de l'amour Caquettes dès le point du jour, Lorsque des ailes tu secoues La rosée quand tu te joues !
Devant que Phébus soit levé Tu enlèves ton corps lavé Pour l'essuyer près de la nue ;
Trémoussant d'une aile menue ; En te sourdant à petits bonds, Tu dis en l'air de si doux sons Composés de ta tirelire, Qu'il n'est amant qui ne désire, T'oyant chanter au renouveau, Conmie toi devenir oiseau.
Puis quand tu t'es bien élancée, Tu tombes, comme une fusée Qu'une jeune pucelle au soir De sa quenouille laisse choir.
Quand au foyer elle sommeille.
Penchant à front baissé l'oreille ; Ou bien quand en filant le jour Voit celui qui lui fait l'amour Venir près d'elle à l'impourvue, De honte elle abaisse la vue.
Et son tors fuseau délié Loin de sa main roule à son pie.
Ainsi tu fonds, mon alouette, Ma doucelette mignonnette, Alouette que j'aime mieux Que tous oiseaux qui sont aux deux.
Tu vis sans offenser personne ; Ton bec innocent ne moissonne Le froment, comme ces oiseaux Qui font aux hommes mille maux, Soit que le blé rongent en herbe.
Ou soit qu'ils l'égrènent en gerbe ; Mais tu vis par les sillons verts De petits fourmis et de vers ; Ou d'une mouche ou d'une achée Tu portes aux tiens la bêchée,
POEMES DIVERS
Ou d'une chenille qui sort
Des feuilles quand l'hiver est mort.
Et pour ce a grand tort les poètes
Vous accusent, vous, alouettes,
D'avoir votre père haï
Jadis jusqu'à l'avoir trahi,
Coupant de sa tête royale
La blonde perruque fatale.
En laquelle un crin d'or portait
En qui toute sa force était.
Mais quoi ! vous n'êtes pas seulcttes
A qui les mensongers poètes
Ont fait grand tort ; dedans le bois
Le rossignol à haute voix,
Caché dessous quelque verdure,
Se plaint d'eux, et leur dit injure.
Si fait bien l'hirondelle aussi
Quand elle chante son cossi ;
Ne laissez pas pourtant de dire,
Mieux que devant, la tirelire,
Et faites crever par dépit
Ces menteurs de ce qu'ils ont dit.
Ne laissez pour cela de vivre Joyeusement, et de poursuivre, A chaque retour du printemps.
Vos accoutumés passe-temps.
Ainsi jamais la main pillarde D'une pastourelle mignarde Parmi les sillons épiant Votre nouveau nid pépiant, Quand vous chantez ne le dérobe Dedans les replis de sa robe.
Vivez, oiseaux, et vous haussez
Toujours en l'air, et annoncez De votre chant et de votre aile Que le printemps se renouvelle.
A François de France
entrant dans la Maison de l Auteur
BIEN que cette maison ne vante son porphyre, Son marbre, ni son jaspe en œuvre élaboré ; Que son plancher ne soit lambrissé ni doré, Ni portrait de tableaux que le vulgaire admire ;
Toutefois Amphion l'a bien daigné construire, Où le son de la lyre est encor demeuré, Où Phébus comme en Delphe y est seul honoré. Où la plus belle Muse a choisi son empire.
Apprenez, mon grand prince, à mépriser les biens ; La richesse d'un prince est l'amitié des siens ; Le reste des grandeurs nous abuse et nous trompe.
La bonté, la vertu, la justice et les lois Aiment mieux habiter les antres et les bois. Que l'orgueil des palais qui n'ont rien que la pompe.
A Marie Stuart
ENCORE S que la mer de bien loin nous sépare. Si est-ce que l'éclair de votre beau soleil. De votre œil, qui n'a point au monde de pareil. Jamais loin de mon cœur par le temps ne s'égare.
Reine, qui enfermez une reine si rare, Adoucissez votre ire et changez de conseil ; Le soleil se levant et allant au sommeil Ne voit point en la terre un acte si barbare.
POEMES DIVERS
Peuples, vous forlignez, aux armes nonchalants, De vos aïeux Renauds, Lancelots et Rolands, Qui prenaient d'un grand cœur pour les dames querelle.
Les gardaient, les sauvaient, où vous n'avez, Français, Encore osé toucher ni vêtir le harnais Pour ôter de servage une reine si belle.
yîu rot Charles IX
En lui présentant des Melons de son Jardin
BIEN que Bacchus soit le prince des vins. Et que Cérès à nos moissons commande, L'un toutefois, et l'autre ne demande Qu'un peu d'épis et qu'un peu de raisins.
. Neptune, roi des orages marins.
Veut qu'un tableau pour présent on lui rende. Et Jupiter ne cherche pour offrande Que l'humble cœur des dévots pèlerins.
Vous qui semblez de façons et de gestes Aux immortels, imitant les célestes, Prenez de moi le moindre de tous fruits.
Le vous offrant, je ne crains que personne Blâme mon don ; car, sire, je vous donne Non pas beaucoup mais tout ce que je puis.
Vers (lu rot Charles IX A Ronsard
TON esprit est, Ronsard, plus gaillard que le mien ; Mais mon corps est plus jeune et plus fort que le tien ;
Par ainsi je conclus qu'en savoir tu me passe D'autant que mon printemps tes cheveux gris efface.
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes ; Mais, roi, je la reçus ; poète, tu la donnes. Ton esprit, enflanmié d'une céleste ardeur, Eclate par soi-même, et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords. Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps ; Elle t'en rend le maître, et te fait introduire Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire ; Elle amollit les cœurs et soumet la beauté : Je puis donner la mort, toi l'immortalité.
Le lambeau de V Auteur Composé par lui-même
RONSARD repose ici, qui, hardi dès l'enfance, Détourna d'Hélicon les Muses en la France, Suivant le son du luth et les traits d'Apollon ; Mais peu valut sa Muse encontre l'aiguillon De la mort, qui cruelle en ce tombeau l'enserre ; Son âme soit à Dieu, son corps soit à la terre !