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Ce jour la même voile emporta loin de France Les Muses qui soûlaient y faire demeurance Quand l'heureuse fortune ici vous arrêtait Et le sceptre français entre vos mains était... Les Muses en pleurant ont laissé nos montagnes ; Que pourraient plus chanter les neuf belles compagnes, Quand cet ivoire blanc qui enfle votre sein, Quand votre belle, longue et délicate main. Quand votre belle taille et votre beau corsage Qui ressemble au portrait d'une céleste image. Quand vos sages propos, quand votre douce voix Qui pourrait émouvoir les rochers et les bois. Las I ne sont plus ici ; quand tant de beautés rares Dont les grâces des cieux ne vous furent avares. Abandonnant la France, ont de l'autre côté L'agréable sujet des Muses emporté!...
On lira le sonnet qu'il écrivit, lorsquelle fut captive, pour adjurer les Français de courir à sa délivrance, et pour supplier Elisabeth d'adoucir sa colère. Marie, de son côté, n'oubliera jamais son poète: en 1583, dans la seizième année de sa captivité, elle lui enverra, comme marque de son admiration et de son amitié fidèles, un buffet magnifique surmonté d'un rocher représentant le Parnasse, d'oiî Pégase fait jaillir l'Hippocrène, avec cette inscription :
A Ronsard, l'Apollon de la Source des Muses.
L'année suivante, par une délicatesse exquise, Ronsard rayera de la dernière édition de ses œuvres le nom et l'éloge du comte de Leicester, l'ancien favori d'Elisabeth. Et n'est-ce pas ici le lieu de rappeler que, vingt ans plus tôt, un gentilhomme dauphinois, Chastelard, ayant été condamné à mort pour s'être introduit dans la chambre de Marie Stuart qu'il aimait, ne voulut, avant de monter sur l'échafaud, recevoir l'assistance d'aucun prêtre ou ministre, mais demanda seulement de pouvoir lire jusqu'au bout rHi/miie lie la Mort de Pierre de Ronsard, le poète préferé^de celle pour qui il allait mourir?
Au reste, Elisabeth ne tint jamais rigueur au poète de cette fidélité à l'infortune de Marie. Elle avait pour lui autant d'admiration que sa prisonnière. Elle lui envoya même un jour un diamant d'une valeur considérable, dont
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file comparait rcclat et la pureté à sa poésie. Elle ne devait jamais oublier les beaux vers qu'il lui avait adressés à Toccasion de la paix avec la France, en 1565, et où, après avoir fièrement atfirmé son patriotisme, Ronsard préconisait avec tant d'éloquence l'union et l'amitié des deux royaumes :
N'offensez point par armes ni par noise, Si m'en croyez, la province gauloise...
Le Gaulois semble au saule verdissant : Plus on le coupe et plus il est naissant. Et rejetonne en branches davantage, Prenant vigueur de son propre dommage.
Pour ce, vivez comme amiables sœurs :
Par les combats les sceptres ne sont seurs (sûrs). Quand vous serez ensemble bien unies.
L'amour, la Foi, deux belles compagnies, Viendront çà-bas le cœur vous échauffer, Puis, sans harnois, sans armes et sans fer, Et sans le dos d'un corselet vous ceindre, Ferez vos noms par toute Europe craindre, Et l'âge d'or verra de toutes parts Fleurir les lys entre les léopards.
Notre poète est, on le voit, l'un des précurseurs de
"l'entente cordiale."
Le règne de Charles IX (1560-1574) nous montre à leur apogée le génie et la renommée de Ronsard. Il est le protégé de la reine mère, Catherine de Medicis, et du roi lui-même, qui ne peut se passer de lui, qui lui donne un logement dans son palais, lui accorde des pensions, des abbayes, des prieurés, lui rend visite, lui adresse des vers. Son seul tort est de lui avoir commandé d'écrire un poème épique, cette Francmde, composition artificielle et froide, illisible et justement oubliée, restée inachevée d'ailleurs, dont le héros est Francus fils d'Hector, mythique fondateur de la monarchie franque. Mais à l'instigation de Catherine, Ronsard avait, dès 1563, écrit ce Discours sur les Âïiscres de ce Temps qui, suivi de quelques morceaux d'inspiration analogue, devait faire de lu: un grand poète civique et religieux, le créateur de l'éloquence poétique et de la haute satire, un précurseur catholique
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<le cet illustre huguenot Agrippa d'Aubignc dont la plume, quarante ans plus tard, burinera Z« Tragiques pour montrer les misères de ce même temps à la lueur d'une foi différente ; et l'ancêtre le plus certain aussi du Victor Hugo des Châtiments et de r Année terrible.
Comme Victor Hugo, en tête de ce dernier livre devait écrire :
J'entreprends de conter l'année épouvantable, Et voilà que j'hésite, accoudé sur ma table. Faut-il aller plus loin ? Doisje continuer ? France ! ô deuil I voir un astre aux cieux diminuer ! Je sens l'ascension lugubre de la honte. Morne angoisse I un fléau descend, un autre monte I N'importe. Poursuivons. L'histoire en a besoin. Ce siècle est à la barre, et je suis son témoin.
Ronsard avait dit :
Or, quand Paris avait sa muraille assiégée, Et que la guerre était en ses faubourgs logée. Et que les morions et les glaives tranchants Reluisaient en la ville et reluisaient aux champs, Voyant le laboureur tout pensif et tout morne. L'un traîner en pleurant sa vache par la corne. L'autre porter au col ses enfants et son lit, Je m'enfermai trois jours, renfrogné de dépit, Et, prenant le papier et l'encre de colère. De ce temps malheureux j'écrivis la misère.
Où sont ces beaux vers ? Dans le dernier des Discours, celui qui est intitulé : Réponse de Pierre de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels predicantereaux et ministreaux de Genève, sur son Discours et Continuation des Misères de ce Temps (1564). Ces injures et calomnies lui avaient été d'autant plus sensibles qu'elles venaient de deux disciples autrefois aimés : Florent Chrestien et Jacques Grévin. Dans sa Réponse, il défend contre eux ce qu'ils avaient attaqué : sa foi, son vie, son œuvre. Cherclions-y, sur ces troi points, en consultant aussi les autres Discours, la confession de Ronsard lui-même. Ce sont des documents inestimables ; et nous y recourrons d'autant plus volontiers que ces poèmes, trop longs, diffus, pleins de redites, ne sauraient figurer en entier dans une anthologie, mais que
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pourtant, si l'on n'en connaissait point certaines pages, on ignorerait quelques unes des plus géniales inspirations du maître.
La foi de Ronsard, c'est la foi catholique. Aux ennemis qui l'ont accusé, non seulement de n'être pas chrétien, mais d'être athée, il répond :
Pourquoi tais-tu courir si faussement de moi Que je suis un athée infidèle et sans loi ? ... J'ai le chef élevé pour voir et pour connaître De ce grand univers le Seigneur et le maître. Car en voyant du ciel l'ordre qui point ne faut, J'ai le cœur assuré qu'un moteur est là-haut, Qui tout sage et tout bon gouverne son empire, Comme un pilote en mer gouverne son navire ; Et que ce grand palais si largement voûté De son divin ouvrier ensuit la volonté.
Or, ce Dieu tout-puissant, plein d'éternelle essence, Tout rempli de vertu, de bonté, de puissance, D'immense majesté, qui voit tout, qui sait tout, Sans nul commencement, sans milieu ni sans bout, Dont la divinité très-royale et suprême N'a besoin d'autre bien sinon de son bien même, Se commençant par elle et finissant en soi, Bref, ce Prince éternel, ce Seigneur et ce Roi, Qui des peuples le père et le pasteur se nomme, Ayant compassion des misères de l'homme. Et désirant qu'il fiit du péché triomphant, En ce monde envoya son cher unique enfant, Eternel comme lui et de la même essence, Ayant du père sien la gloire et la puissance. Or ce fils bien-aimé qu'on nomme Jésus-Christ, Au ventre virginal conçu du Saint Esprit, Vêtit sa déité d'une nature humaine, Et, sans péché, porta de nos péchés la peine ; Publiquement au peuple en ce monde prêcha ; De son père l'honneur, non le sien, il chercha, Et sans conduire aux champs ni soldats ni armées, Fit germer l'Évangile aux terres Idumées. Il fut accompagné de douze seulement.
Mal logé, mal vêtu, vivant très pauvrement.
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Bien que tout fût à lui, de l'un à l'autre pôle; 11 fut très admirable en œuvre et en parole : Aux morts il fit revoir la clarté de nos cieux, Rendit l'oreille aux sourds, aux aveugles les yeux ; Il soûla de cinq pains les troupes vagabondes, Il arrêta les vents, il marcha sur les ondes, Et de son corps divin mortellement vêtu Les miracles sortaient, témoins de sa vertu.
Et dans ce langage précis et magnifique tout ensemble, il continue d'exposer la doctrine catholique: la mort de Christ, la prédication de l'Evangile, l'établissement de» cérémonies, la tradition de l'Église, qu'il pense n'avoir jamais varié depuis les Apôtres. Il est anti-individualiste : s'il ne s'est point jeté dans la Réforme, si, un jour qu'il avait, au faubourg Saint-Marceau, écouté un sermon de Théodore de Bèze, il s'est, avec soulagement et joie, échappé du prêche, c'est qu'il a en horreur le sens propre, la recherche individuelle de la vérité, ce que, en maint passage, il appelle "l'opinion " en l'opposant à la tradition. Et s'il la condamne, c'est surtout, semble t'-il, parce qu'il voit dans l'unité religieuse le fondement de l'unité politique et de la paix sociale, quelle que soit d'ailleurs la religion pratiquée:
Tout sceptre, tout empire et toutes régions Fleurissent en grandeur par les religions ; Par elles ou en paix ou en guerre nous sommes. Car c'est le vrai ciment qui entretient les hommes. Remontrance au Peuple de France.
C'est donc d'avoir détruit chez nous ce qu'il tient pour le ciment de la société civile, qu'il fait grief aux novateurs :
O heureuse la gent que la mort fortunée
A depuis neuf cents ans sous la tombe emmenée 1
Heureux les pères vieux des bons siècles passés
Qui sont, sans varier, en leur foi trépassés,
Ains que de tant d'abus l'Eglise fût malade I
Qui n'ouïrent jamais parler d' Œcolampade,
De Zwingle, de Bucer, de Luther, de Calvin,
Mais, sans rien innover au service divin.
Ont vécu longuement, puis, d'une fin heureuse,
En Jésus ont rendu leur âme généreuse 1