‹ Les chefs-d'vre lyriques de Pierre de Ronsard et de son écoleChapitre 34 sur 36 · AGRIPPA D'AUBIGNÉ · texte numérisé non relu

AGRIPPA D'AUBIGNÉ

Sonnet au Roi

SIRE, votre Citron, qui couchait autrefois Sur votre lit paré, couche ores sur la dure : C'est ce fidèle chien qui apprit de nature A faire des amis et des traîtres le choix :

AGRIPPA D'AUBIGNE

C'est lui qui les brigands effrayait de sa voix,

Et de dents les meurtriers : d'où vient donc qu'il

endure La faim, le froid, les coups, les dédains, et l'injure, Payement coutumier du service des Rois ?

Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable Le fit chérir de vous ; mais il fut redoutable A vos haineux, aux siens, par sa dextérité.

Courtisans, qui jetez vos dédaigneuses vues Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rues, Attendez ce loyer de la fidélité.

Pn.

TU vois, juste vengeur, les fléaux de l'Église Qui, par eux mise en cendre et en masure mise, A, contre tout espoir, son espérance en toi. Pour son retranchement, le rempart de la Foi.

Tes ennemis et nous sommes égaux en vice, Si, juge, tu te sieds en ton lit de justice ; Tu fais pourtant un choix d'enfants ou d'ennemis, Et ce choix est celui que ta grâce y a mis.

Si tu leur fais des biens, ils s'enflent en blasphèmes, Si tu nous fais du mal, il nous vient de nous-mêmes ; Ils maudissent ton nom quand tu leur es plus doux ; Quand tu nous meurtrirais, si te bénirions-nous.

Veux tu longtemps laisser en cette terre ronde Régner ton ennemi ? n'es-tu Seigneur du Monde, Toi, Seigneur, qui abats, qui blesses, qui guéris, Qui donnes vie et mort, qui tues et qui nourris ?

L'ECOLE DE RONSARD

Les temples du païen, du Turc, de l'idolâtre Haussent au ciel l'orgueil du marbre et de l'albâtre, Et Dieu seul, au désert pauvrement hébergé, A bâti tout le monde et n'y est pas logé !

Nous faisons des rochers les lieux oh l'on te prêche. Un temple de l'étable, un autel de la crèche ; Eux, du temple une étable aux ânes arrogants, De la sainte maison la caverne aux brigands.

Les premiers des chrétiens priaient aux cimetières : Nous avons fait ouïr aux tombeaux nos prières. Fait sonner aux tombeaux le nom de Dieu le fort, Et annoncé la vie au logis de la mort.

En ces lieux caverneux, tes chères assemblées Des ombres de la mort incessamment troublées Ne feront-elles plus résonner tes saints lieux Et son renom voler des terres dans les cicux ?

Quoi! serons-nous muets : serons-nous sans oreilles? Sans mouvoir, sans chanter, sans ouïr tes merveilles ? As-tu éteint en nous ton sanctuaire ? non. De nos temples vivants sortira ton renom.

Tel est en cet état le tableau de l'Eglise : Elle a les fers aux pieds, sur les gènes assise, A sa gorge la corde et le fer inhumain, Un Psaume dans la bouche et un luth en la main.

Tu aimes de ses mains la parfaite harmonie :

Notre luth chantera le principe de vie ;

Nos doigts ne sont point doigts que pour trouver

tes sons.

Nos voix ne sont point voix qu'à tes saintes chansons

Mets à couvert ces voix qui les pluies enrouent ; Déchaîne donc ces doigts, que sur ton luth ils jouent ;

AGRIPPA D'AUBIGNE

Tire nos yeux ternis des cachots ennuyeux, Et nous montre le ciel pour y tourner les yeux.

Que ceux qui ont fermé les yeux à nos misères, Que ceux qui n'ont point eu d'oreille à nos prières, De cœur pour secourir, mais bien pour tourmenter, Point de main pour donner, niais bien pour nous ôter.

Trouvent tes yeux fermés à juger leurs misères ; Ton oreille soit sourde en oyant leurs prières ; Ton sein ferré soit clos aux pitiés, aux pardons. Ta main sèche stérile aux bienfaits et aux dons.

Ils ont pour un spectacle et pour jeu le martyre ; Le méchant rit plus haut que le bon n'y soupire ; Nos cris mortels ne font qu'incommoder leurs ris. Les ris de qui l'éclat ôte l'air à nos cris.

Ils crachent vers la lune, et les voûtes célestes N'ont-elles plus de foudre et de feux et de pestes ? Ne partiront jamais, du trône où tu te sieds. Et la Mort et l'Enfer qui dorment à tes pieds ?

Lève ton bras de fer, hâte tes pieds de laine ; Venge ta patience en l'aigreur de la peine ; Frappe du ciel Babel : les cornes de son front Défigurent la terre et lui ôtent son rond.

JEAN BERTAUT Les Palmiers

Fragment d^ Elégie

HEUREUX est le destin du serviteur absent De qui l'on sent l'absence autant qu'il la ressent !

On dit qu'en Idumée, aux confins de Syrie

L'ECOLE DE RONSARD

Où bien souvent la palme au palmier se marie, Il semble, k regarder ces arbres bienheureux, Qu'ils vivent animés d'un esprit amouieux. Car le mâle, courbé vers sa chère femelle. Montre de ressentir le bien d'être plein d'elle ; Elle fait le semblable et, pour s'entrebrasser. On les voit leurs rameaux l'un vers l'autre avancer. De ces embrassements leurs branches reverdissent ; Le ciel y prend plaisir, les astres les bénissent. Et l'haleine des vents soupirants à l'entour Loue en son doux murmure une si sainte amour. Que si l'impiété de quelque main barbare Par le tranchant du fer ce beau couple sépare, Ou transplante autre part leurs tiges désolés, Les rendant pour jamais l'un de l'autre exilés, Jaunissant de l'ennui que chacun d'eux endure Ils font mourir le teint de leur belle verdure. Ont en haine la vie, et pour leur aliment N'attirent plus l'humeur du terrestre élément.

Si vous m'aimiez, hélas 1 autant que je vous aime. Quand nous serions absents nous en ferions de même; Et chacun de nous deux regrettant sa moitié, Nous serions surnommés les palmes d'amitié !

Chanson

Les Cieux inexorables Me sont si rigoureux, Que les plus misérables Se comparant à moi se trouveraient heureux.

Je ne fais à toute heure Que souhaiter la mort,

Page 1