A M. JULES LEVALLOIS
rai voulu dans ce Hvre, mon cher amit retracer Ihistotre de la peinture française au XIX» siècle, sous la forme vive^ ment accentuée d'une série de monographies. J'ai voulu clore une période d'action déterminée, qui , ayant accompli son mouvement jursgu* au bout, n'avait plus rien à donner. J'ai voulu f en évitant le pédantisme et V ennuie écrire une œuvre d* enseignement libre et sincère j à propos de ce siècle quif jusqu'à ce jour, a été plus agité quHl n'a été grand.
Et ce n'était point une csuvre inutile. Il falladt refrapper une médaille déjà fruste, ramener Vaitention sur une époque bien éloignée, quoique très^oisine encore. On TomTbliait, on s^en détournait : et pourtant elle est digne de Vintérêt le plus sérieux. N^est^lle pas en effet le point de départ de Vart moderne ? IT est-ce pas elle qui a définiUvement rompu avec cette tradition italienne qui nou^ avait amolis , alanguis\ et enlevé toute vigueur^ toute &éve originale ? N'a-t-elle pas préparé V avènement du régne hun
main dans Vart en épuisant tour à tour les combinaisons, les formules qui lui sont le plus opposées : V Héroïsme pseudogrec et italienj la Fantaisie déréglée et la Négation de Vidéolismef—V asservissement, la licence et l'abaissement?
Si les circonstances me le permettent ^ je reviendrai sur cette curieuse époque, je reprendrai mon travail d'analyse en le faisant porter sur nos trois écoles de paysage et sur la statuaire. Peut-être alors y aura-t-il aussi de nouvelles manifestations pittoresques à étudier j peut-être pourra-t-on constater l'accomplissement de certaines tentatives que je ne fais qu'indiquer dans ce volume et desquelles on doit attendre des œuvres vivantes, fortes et saines ....
Mais c^està faire au temps, et jusque-là, cher ami, accepte la dédicace de ce livre que tu as vu commencer, comme tu ras vu d^Jieure en heure se poursuivre, puis s'achever. Ente le dédiant, je ne rends que bien imparfaitement témoignage de la tendre et ferme affection qui nous unit-
Sèyrep, 19 RTril 1863.
A David, et non au delà, commence le mouvement moderne en peinture.
Ce mouvement complexe, particulièrement troublé, qui s'est accompli avec la plus grande singularité d'action , — despotique , anarchique tour à tour, tantôt affectant les caractères d'une majesté lente, et tantôt d'une fougue inconsidérée, — l'heure nous paraît venue de chercher à s'en rendre un compte exact. Il est temps d'analyser et de juger d'une manière définitive cette période de Tart français qui s'ouvre avec le
tableau des Horaces en 1 785 et s'arrête vers \ 848, ou, pour être plus précis, à Texposition universelle des beaux-arts, en 1855. A cette date extrême, le cercle se ferme, parce que tous ceux qui l'ont traversé ont dit sinon leur dernier mot, — quelques-uns nous promettent encore de belles œuvres, — ont dit au moins leur mot essentiel. Alors les symptômes d'une ère nouvelle se laissent apercevoir, premiers et pâles rayons d'après lesquels il serait imprudent d'annoncer la journée dont ils ne sont que Vaurore : les aurores^ presque toujours, ne sont -elles pas trompeuses !
Il y aurait de l'audace ou de l'inexpérience à méconnaître les difficultés réelles d'une telle analyse ; Ton ne saurait nier cependant qu'elle est pour nous plus facile qu'elle ne le fut à ceux qui primitivement tentèrent de l'entreprendre. Cette étude est possible aujourd'hui et d'aujourd'hui seulement dans les meilleures conditions d'impartialité, et par conséquent elle ap-
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porte avec soi les éléments d'une décision Ban» appel.
En effet, tant que l'école de David senle dominante fut debout, nul ne put échapper à Tinfluence qu'exerce inévitablement sur nos appréciations l'ordre de ichoses établi, lorsque nous Savons établi de nos mains et qu'il s'est identifié — cause ou effet — à nos propres conceptions. Plus tard, la lutte engagée entre cette école et les romantiques fut assez passionnée pour diviser les esprits absolument et sans partage ; ceux quî restèrent entre les partis, sans se rallier à l'un d'eux, ftirent les faibles, les irrésolus, non les forts qui s'élèvent au-dessus des agitations contemporaines et, les jugeant de haut, tracent en dehors d'elles une voie înd^éndnnte et non encore foulée* C'est une loi de notre humanité que tous, dans la mesure de nos forces personnelles, nous donnions notre sincère et entier concours à Tune des impulsîans souvent opposées quî traversent notr^ siècle. Mêlés aux courants, dont te
flot nous aveugle, nous n'en voyons ni la direction générale, ni T embouchure ; à peine en connaissons-nous les sources. A la seule postérité il appartient de résumer les efforts individuels , d'adopter ou de rejeter les résultats que Ton croyait acquis.
Mais n'oublions pas que pour être rigoureusement justes envers toute personnalité qui obtint un empire durable sur l'esprit de ses contemporains, si nous avons à nous tenir en garde contre leur admiration, à contrôler leur enthousiasme, nous devons aussi ne pas rester obstinément à l'écart des faits généraux qui ont signalé l'heure de sa manifestation. Il est nécessaire de se repor*^ ter au temps même où l'homme se produisit et fut acclamé dans sa gloire, de reconstruire, pour ainsi dire, les mœurs de son époque, de se replacer dans le milieu vivant de cette société dont il fut le témoin et le compagnon, tout en profitant de la distance des événements, distance où nous nous trouvons tout naturellement et qui est notre
garantie d'impartialité. Par un travail de la pen*sée concordant et multiple, il faut réaliser ce singulier effet d'optique , — ce phénomène , — d'obtenir simultanément un double point de vue : le point de vue absolu et le point de vue relatif. La grande timidité, Thésitation de la libre critique à parler de Vart dans Tantiquîté provient précisément de la difficulté qu'elle éprouve à pénétrer dans ces âges disparus, à se faire une idée seulement vraisemblable de la vie païenne. Cette difficulté nous ne l'éprouverons point pour les hommes du XïX* siècle, ils sont heureusement plus près de nous ; et au besoin nous pourrions invoquer le témoignage de personnes qui les ont connus, ont fréquenté leur atelier et reçu directement leurs leçons.
Classiques, romantiques ont enfin désarmé, les heures de combat sont déjà loin dans le souvenir, et nous avons maintenant le champ nécessaire pour embrasser l'ensemble de l'action dont nous étudierons les origines en étudiant Y œuvre
4e DftVid, C'est qu'en réalité, pour les quatreivingts années où se circonscrit Thistoire de Fart moderne^ k ôette heure seulement, le jour de la postéri4ié se lève.