SUR L*ART FRANÇAIS
Faut-il la considérer comme un malheur pour les progrès de l'art français? Oui, sans doute, mais moins grand qu'on ne le suppose. Le jeune maître eût probablement dédaigné de tenir école ; mais, en admettant l'hypothèse contraire, entier dans sa volonté, ferme dans ses principes, il n'aurait agi que par ses œuvres et par son charme naturel sur les créateurs intelligents qui ne subissent pas de direction. Parmi les artistes de génie inférieur, il aurait fait un grand nombre de disciples; mais, en les mettant aux prises avec un effort trop puissant pour eux, il les aurait arrêtés, inutilement troublés, et à sa manière il eût été le pivot d'une nouvelle école de convention, issue de l'impuissance des élèves à voir, à sentir comme lui. Il eût été le David du romantisme.
Je réussirais bien mal, cependant, à rendre mon sentiment sur ce grand peintre si je laissais croire un instant que son passage dans Tart n^a pas eu d'excellents résultats. Il n'est sans doute pas étranger aux audaces de Sigalon ; c'est peut-être à lui que le timide Léopold Robert, élève de David, doit d'avoir espéré le succès dans la représentation de sujets contemporains, n a étonné, dégagé, suscité une partie des esprits qui seraient restés dans les entraves de l'école; il leur a montré une issue à l'impasse de la tradition classique ; il a donc rendu à l'art français un service important, et qu'on ne saurait méconnaître sans une injustice flagrante.
Aimant l'art avec passion, il devait produire et il a
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produit des œuvres d'un rare mérite et d un ordre moral fort élevé. Epris de la réalité qu'il choisissait en harmonie avec son âme et qu'il éclairait des feux de sa sombre fournaise intérieure, réaliste comme la plupart des grands maîtres, comme Rembrandt, comme Léonard de Vinci, il eût été à souhaiter que ses successeurs suivissent ses traces. Le sillon qu'il a entamé est riche encore, il fait partie d'un champ éternellement fécond, où l'art moderne n'aurait qu'à se pencher pour relever de belles moissons; mais il faudrait le vouloir, et comprendre qu'on ne marche pas vers l'avenir en regardant le passé dans les œuvres mortes ou le présent avec les lunettes du boursier.
La plus forte individuahté de ce temps-ci n'a aucune parenté avec Géricault. Son talent a de grandes parties qu'il faut admirer; mais sans prétendre le juger en deux mots, on peut dire que ce talent, tout incontestable qu'il soit, est purement individuel et n'a rien de suscitateur ni de fécond. Pourtant, on l'avouera, M. Eugène Delacroix est seul à tenir encore haut l'honneur de l'école française. Lorsque le temps aura arraché ce drapeau de ses mains, qui donc le reprendra? N'aurons-nous à nous glorifier dans l'avenir que du nom de M. Delacroix! Notre temps est-il donc si déshérité que nous ne verrons pas un homme vaillamment se lever et crier à son tour, comme le Gorrége, le témoignage d'une puissante vocation d'artiste? Nos mœurs, nos costumes, les grands faits de notre époque seraient-ils donc indignes d'une
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grande interprétation artistique? La politique, Tindustrie, la vie sociale, la vie religieuse sont-elles donc dénuées de sens pittoresque, sont-elles creuses, évidées ou mortes? — Ne le laissons pas croire et ne cessons de protester contre une pareille assertion qui se produit trop fréquemment et parait s'être accréditée dans le monde des arts. l\ ne faut pas craindre de heurter le public. La société est plus intelligente qu'on ne le suppose, elle ne repousse pas si volontiers qu'on veut bien le dire les hardiesses qui s'autorisent d'une ferme conviction dans leur propre valeur. Seulement, comme elle est souvent trompée par des novateurs qui se disent nécessaires et qu'elle reconnaît bientôt n'être que nuisibles, elle repousse un peu au hasard toute nouveauté, toute audace, et de plus en plus elle exige avant de se rendre des preuves de force et de sincérité *.
Nous voulons des talents vrais, sincères, convaincus, nous en avons besoin, et la place est belle en ce siècle à qui osera la prendre. David s'est entêté dans son erreur et n'avait d'ailleurs qu'un génie froid, de pur raisonnement, dépourvu de puissance
1 Pourquoi M. Courbet, qui a fait tant d'autres coups de tête compromettants, n'a-t-il pas exécuté cette grande scène d'incendie à Paris dont on lui attribuait le projet, il y a quelques années? L'agitation de la foule, le reflet des flammes sur les hautes maisons, la silhouette sévère des pompiers, il y avait là certainement un tableau auquel on ne refusera pas les qualités pittoresques. C'était un sujet que n'eût pas dédaigné Géricault, le peintre du drame humain.
entralnanle; Gros, nature de femme, nerveuse, capricieuse, capable en im moment des plus hauts élans et retombant Tinstant d'après au plus bas, Gros a succombé à moitié route ; quant au maître qui vient de nous occuper, il n'a donné qu'im aperçu de ce qu'il aurait fait. Le premier, il a posé les fondements de l'art moderne. Il ne fut pas un peintre baroque comme on Ta dit, il fut le sombre excentrique que nous avons montré en lutte contre les attractions puissantes qui se le disputaient. Il a cédé à celles qui l'enlevaient le plus haut. C'est peut-être pour cela qu'il lui fut donné de mourir Jeune et d'annoncer des temps nouveaux. — Mais nous attendons encore le messie dont Géricault fut le précurseur.