DEUXIÈME PARTIE. — LA LOCOMOTIVE
Mais la lourde chaudière restant immobile et comme fixée au lieu même de son travail, l'application aux transports en parut d*abord impossible, du moins en ce qui concerne les routes de terre. Après une série de remarquables progrès, les premières années du dix-neunème siècle furent témoins d'une nouvelle conquête qui installa la puissante machine sur une demeure mobile : Fulton réalisait dans le bateau à vapeur le rêvedePapin. C'était un premier pas vers la solution du problème. Quel autre pas restait-il à faire? 11 fallait rendre le moteur lui-même automobile ; il fallait employer ce mouvement même à remorquer la charge qu'on veut transporter au loin.
Ce pas fut fait, et la locomotive inventée.
Sous Ja pression de quelles exigences s'est accomplie cette décisive réforme, dans l'industrie des transports, c'est ce que je n*ai point mission de dire. Qu'on songe seulement à l'immense développement du commerce et des arts industriels, en Amérique comme en Europe, depuis la fin du dix-huitième siècle, et Ton comprendra que les sociétés modernes ne faisaient qu'obéir à une nécessité chaque jour plus pressante, celle de traduire en faits matériels et pratiques la grande pensée révolutionnaire qui a fait éclosiou dans le monde, il y a quatre-vingts ans.
C'est à ce mouvement qu'on doit rattacher, ce me semble, les progrès de la locomotion, ceux de la télégraphie, et bien d'autres encore.
Comme la plupart des grandes inventions mécaniques, la locomotive n'est point venue tout d'une pièce. Informe à l'origine, c'est grâce aux efforts de cent hommes de génit; ou de talent, grâce au concours de la théorie et de la pratique, qu'elle est devenue la merveilleuse machine que vous savez. Aussi, est-ce bien à la locomotive qu'on pourrait appliquer aujourd'hui la comparaison d'un maître es
arts du dernier siècle, qui s'écriait, en parlant de la simple machine à vapeur :
« Voilà la plus merveilleuse de toutes les machines; le mécanisme ressemble à celui des animaux. La chaleur est le principe de son mouvement; il se fait, dans ses différents tuyaux, une circulation comme celle du sang dans les veines, ayant des valvules qui s'ouvrent et se ferment à propos ; elle se nourrit, s'évacue elle-même dans des temps réglés et tire de son travail tout ce qu'il lui faut pour subsistera »
En continuant la métaphore, ne pourrait-on pas encore ajouter : « Cette admirable machine va, vient, se meut avec une aisance et une docilité sans pareille. Sa force musculaire est prodigieuse, et sa rapidité atteint, pour ainsi dire, celle du vent le plus impétueux. La noble bête consomme beaucoup sans doute, mais sa nourriture est prise aux entrailles de la terre ; elle respire, mais l'air qu'exhalent ses poumons est une vapeur embrasée ; elle boit, mais l'eau qu'elle engloutit dans son vaste estomac de bronze sort de son corps en fumée ; ses muscles sont de fer et d'acier, ses jambes des cercles aux cent pattes mobiles ; sa voix est tantôt le sifflement du serpent tantôt l'apre rugissement du tigre. Quand, après avoir dévoré l'espace, elle a fourni sa course rapide, elle rentre comme un coursier fatigué dans son écurie, où l'attend un court repos. Nettoyée, alimentée, embellie, elle en sort bientôt élincelanle, prête à recommencer le jour et la nuit ses utiles travaux. »
Les premiers essais de voiture mue par la vapeur d'eau remontent à l'ingénieur français Cugnot, qui, en 1769, conçut et fit exécuter à Paris un chariot destiné à se mouvoir sur les routes ordinaires, sous l'action de la vapeur- Vint plus tard Olivier Évans, qui construisit, à Philadel-
* Bclidor, Archilcclnrc hydraulique.