DEUXIÈME PARTIE. — LÀ LOCOMOTIVE
mêmes garanties physiques et morales que les mécaniciens ; ils doivent être robustes pour résister à la fatigue du service dont ils sont chargés \ »
On me permettra donc ici, sur la foi du certificat qui précède, décéder la parole à un de ces hommes, dont le pénible métier et la responsabilité n'ont de pareils, que la responsabilité et la vie rude du commandant d'un navire en mer.
Je venais de visiter, en compagnie du sous-chef du bureau des études d'une de nos grandes lignes de fer, les ateliers de construction et de réparation des machines, sur lesquelles j'appellerai plus tard votre attention. Je cheminais seul, le long des voies qui s'entre-croisent en tous sens, à l'approche de la gare des voyageurs, quand une machine vint à passer à dix pas de moi. Un geste d'invitation du mécanicien qui la conduisait, le temps dé l'arrêter, de la faire rétrograder à ma rencontre, ce fut l'affaire d'un instant. Et me voilà installé sur la plate-forme.
Je grillais d'envie d'interroger mon complaisant conducteur. Mais ce n'était pas le moment. Tout entier à sa manœuvre, à l'examen des signaux, au fonctionnement des aiguilles, la main sur la manette du régulateur, c'était merveille de le voir tantôt presser, tantôt ralentir la marche. Il allait pren-
1. Guide du mécanicien constructeur et conducteur de locomotives.
dre une file de fourgons vides, pour, de là, les conduire à la gare des marchandises. Je profitai du silence que le bruit de la vapeur, s'échappant parla cheminée, celui du roulement du véhicule, et les mille voix d'une grande gare rendaient d'ailleurs forcé, pour voir de près la machine en mouvement. Je pris goût à cet examen, et comme je n'avais rien de plus pressé ni de plus intéressant à faire, je retournai jusqu'à la gare des marchandises, et de là à la remise, notre locomotive ayant, en ce moment, terminé sa journée de service.
Pendant que le chauffeur se préparait au nettoyage, et que le mécanicien procédait à une minutieuse visite du mécanisme, je m'empressai défaire part à ce dernier, de l'intérêt réel que m'inspirait l'examen de toutes ces opérations. En homme qui aime son métier et qui s'attache à sa machine, il m'offrit spontanément ses services et son expérience.
C'était un homme de quarante à quarante-cinq ans, robuste, un peu prédisposé à l'embonpoint. Sous la poussière qui noircissait son visage, et que la sueur y avait collée, on distinguait une physiomie énergique et fière, qu'assombrissait légèrement le noir cercle de charbon entourant ses yeux. Un front large, dont la blancheur contrastait avec la teinte brune du reste du visage, l'illuminait d'ailleurs d'un rayon de vive intelligence.