DEUXIÈME PARTIE. — LA LOCOMOTIVE
— Voilà bientôt seize ans, me dit-il, que je conduis des locomotives. J'ai débuté au chemin d'Orléans, où je serais sûrement encore, sans un maudit rhumatisme, qui m'a torturé à diverses reprises, pendant près d'une année. Guéri, je trouvai ma place prise, et, sans plus importuner la compagnie de réclamations qu'elle eût admises sans doute, je vins ici. Vous dire, monsieur, tous mes voyages, et les incidents qui en signalèrent plus d'un, vous parler des essais que j'eus à faire, des types variés dont il m'a été donné d'étudier la eondijite, ce serait une longue histoire, un peu monotone peutêtre, et qui d'ailleurs ne répondrait point à votre désir.
— Vous devez avoir besoin de repos, lui dis-je alors ; ce sera, si vous voulez, pour une autre fois.
— Non pas. Oh ! j'en ai bien vu d'autres. La semaine a été douce, le temps est beau et bon; je suis à vos ordres.
Je n'insistai plus.
— Il en est, reprit-il, des locomotives comme des chevaux. Il y en a de bons, de mauvais et de passables. Mais aussi, bien souvent, vous le savez, comme l'habit fait le moine, le cavalier et le palefrenier font la béte. Il en est tout de même dans la grosse cavalerie des chemins de fer. Le mécanicien estpour beaucoup, dans lebon ou le mauvais service d'une machine. A la multitude des soins qui nous
incombent, vous allez juger si je dis vrai. Parlons d'abord de la nourriture, de l'eau d'alimentation et du coke.
Inutile de vous dire, que toute machine, pour être prête au voyage, doit avoir été visitée, nettoyée, lavée avec soin, et que toute réparation d'une pièce endommagée, si minime en soit l'importance, a été faite préalablement. Cela étant, me direz-vous, quoi de plus simple que la mise en marche : charger le tender d'eau et de combustible, emplir la chaudière, allumer le foyer et partir? Vous dites vrai ; vous allez voir cependant que c'est moins simple que cela n'en a l'air.
La prise d'eau se fait dans des réservoirs, ou grues hydrauliques, installées dans les dépôts et dans les gares. Mais un point fort important, — et je le sais par une longue expérience — c'est de faire un bon choix des eaux qui alimentent ces réservoirs. Si elles sont, comme les eaux de source, chargées de sels calcaires, non-seulement elles déposent une sorte de vase au fond de la chaudière, mais encore elles encrassent d'incrustations solides , les parois des tubes, et surtout du foyer. Il m'est arrivé plus d'une fois, de trouver de ces incrustations, qui avaient un millimètre d'épaisseur dans les tubes, d'un centimètre sur les parois de la botte à feu. Avec de mauvaises eaux, c'est un entretien très-pénible, ou même avec le temps une détérioration complète