PREMIÈRE PARTIE. — LA VOIE
pourquoi ces conditions, ces limites adoptées pour l'inclinaison de la voie? Quelle est la raison de ces exigences qui se traduisent en dépenses si coûteuses, tantôt sous la forme de frais de premier établissement, tantôt sous celle de frais d'entretien? — Réfléchissez deux minutes seulement, et vous aurez compris. Voyons ce qui se passe dans une route ordinaire. Un cheval traîne une voiture plus ou moins chargée : tant que la route est horizontale, il n'a que deux résistances à vaincre, le frottement des roues sur le sol, d'autant plus rude, que la charge est plus grande et le terrain plus mou, puis le frottement des essieux sur les roues. Mais que notre attelage ait une rampe à gravir, et les conditions changent aussitôt. Moins de frottement sur le sol, c'est vrai ; mais une troisième force naît, la pesanteur, qui entraîne en arrière le véhicule, et, pour peu que l'inclinaison croisse, rend bientôt l'ascension impossible :
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé, Six lourds chevaux traînaient un coche....
Si la pente n'est pas trop forte, ce sont les muscles de la pauvre béte qui résistent à l'accroissement de charge et réagissent avec énergie ; les sabots du cheval adhèrent au sol, le moteur tient bon.
En est-il de même des chemins de fer? Non, évi-
yGopgk
demment. L'adhérence des roues sur les rails n'étant produite que par le poids même de la locomotive et des voitures, l'adhérence diminue à mesure qu'augmente l'inclinaison de la rampe. Au delà d'une certaine limite, les roues cessent de mordre, tournent sur place, la machine perd pied, le convoi reste en chemin.... Ce serait bien pis encore, dans les temps froids, de gelée ou de neige, lorsque les rails, enduits d'une mince couche de glace, sont devenus glissants : à l'impuissance d'avancer succéderait alors le danger du recul, le déraillement, ou la périlleuse rencontre d'un autre train.
Au retour, sur les pentes, le contraire arrive; c'est la vitesse alors qu'il faut craindre, qu'il faut ' modérer. Entraînant les convois avec une puissance d'autant plus irrésistible, que leur poids est plus lourd, cette vitesse croissant avec la descente — ne l'oubliez pas — donnerait lieu à des accidents terribles. Même en restant dans les limites des inclinaisons adoptées, il faut alors user des freins, qui ralentissent la vitesse de la marche. Il est vrai que, si l'air est calme, ou mieux encore, si le vent s'oppose à la marche du convoi, la résistance du fluide atmosphérique croissant avec la vitesse, suffit à la fin pour contre-balancer entièrement cette dernière, circonstance favorable aux pentes. Mais que le vent vienne à favoriser la vitesse , et le danger s'accroît d'autant.