DEUXIÈME PARTIE. — LES OUVRAGES D'ART
au rebut les chars rapides et leurs coursiers, délaissera les muscles, de chair et leur substituera des chevaux aux muscles d'acier, nourris d'eau et de feu. Pareils alors aux dragons ailés, ces pégases de l'industrie franchiront les montagnes et les vallées, les fleuves et jusqu'aux bras de mer, traînant à leur suite un millier de voyageurs, et faisant retentir de leur brûlante et bruyante haleine les longues galeries d'airain suspendues dans les airs, au-dessus des flots! »
A coup sûr, on n'aurait eu garde d'écouter la vision d'un fou et sa prophétie pleine d'images : on l'eût mis aux petites-maisons de ce tempslà. Aujourd'hui, cependant, le fait existe, et ce sont les chemins de fer qui nous le montrent réalisé; mais, blasés que nous sommes par le flux des inventions, nous ne nous étonnons plus de rien.
Qu'est-ce qu'un pont tubulaire?
Imaginez quatre lames de tôle, rivées ensemble de manière à former un tube creux rectangulaire, et reposant par les deux bouts sur des culées et sur des piles en maçonnerie. Les trains passent dans ce tuyau métallique, sorte de tunnel suspendu, qui réunit une certaine légèreté à une solidité réelle.
Le Britannia-Bridge, sur le chemin de fer de Chester à Holyhead, étant, parmi les travaux de
ce genre, un des plus remarquables, j'en donnerai une description sommaire :
Le railway avait à franchir le détroit qui sépare Tile d'Anglesey du comté de Carnarvon ; comme condition sine qua non, le niveau des rails devait atteindre 30 mètres au-dessus des plus hautes mers, afin de permettre aux navires de filer audessous avec toute leur mâture. En outre, le conseil de l'amirauté britannique exigeait que les ingénieurs ne se servissent, pour la construction, ni d'échafaudage, ni de cintres d'aucune sorte.
Nouvelles et graves difficultés, dont triompha le génie de Robert Stephenson.
Sur un rocher gisant au milieu du détroit, il fit d'abord construire une tour, haute de 50 mètres ; puis, sur chaque rive, deux tours de moindre hauteur, et enfin, deux culées adossées aux levées d'Anglesey et de Carnarvon. Alors, quatre tubes en fer laminé, long chacun de 144 mètres, hauts de 9 mètres et larges de 4 m ,50, furent hissés, au moyen de presses hydrauliques mues par la vapeur, au haut des tours sur les flancs desquelles ces tubes devaient reposer. Près de deux millions de kilogrammes montés ainsi à 100 pieds de hauteur! La mise à flot et le transport de ces énormes masses n'avaient pas été moins curieux que leur pose. La double galerie qui donne accès aux deux voies de fer est longue de 460 mètres. Le pont tout entier a coûté 15 millions. Enfin, le