SCÈNE PREMIÈUE
VoY.VGEURs, Une Demoiselle assise au comptoir, pui^ TAPIOU et le CHEF DE GARE, jniis GIN- GIN ET. Au lever du rideau, les voyageurs consomment^ les ïins sont au buffet, les autres sont attablés,
CHŒUR
Garçons! garçons! l'heure s'avance:
Dépèchez-vous de nous servir; Et surtout faites diligence,) Car bientôt le train va partir!
TOUS, criant."^ Garçon! garçon!
LE CHEF DE GARE, entrant, suivi de Tapiou.
Ne vous pressez pas, messieurs, vous avez encore un quart d'heure.
TAPIOU, entrant de la porte gauche, au fond, en uniforme d'employé de chemin de fer; à part. Me voilà installé!... On m'a fait endosser l'uniforme de
* Voyageurs, Garçon, Voyageurs, le Chef de gare, Voyageurs, la Demoiselle de comptoir.
LF.S CHI-MINS DI' Fl-n '7
mon prédécesseur... il est trop court de manches! Mais le
chef de gare m'a dit que ra s'allongeait à l'air.
LE CHEF, qui a causé avec des voyageurs, à Tapiou.
Ah ! vous voilà, vous!
Oui, mon chef.
LE CHEF
Qu'est-ce qu'il y a de nouveau à Paris ?
Est-ce par rappport a la politique ?
LE CHEF
Oui...
Eh bien ! ne le répétez pas; il est fortement question de percer la rue de Lisbonne et d'y planter des orangers... Il paraît que le Portugal n'est pas content, à cause des oranges.
LE CHEF
Oui. (Aj)art.) On m'a expédié-là une jolie Ijrute! Haut.] Le train va partir... vous allez décrocher les deux derniers \vagons... un wagon de bestiaux et un wagon de marchandises... Vous les laisserez sur la voie. (// le quitte et remonte au fond.
TAPIOU.
Oui, mon chef. {A part.] Les deux derniers wagons... un wagon de bestiaux et un wagon de marchandises... ça fait quatre wagons à décrocher... c'est raide pour un homme seul... Mais, j'arrive; ne disons rien. [Sortant.) C'est égal, quatre wagons, c'est raide! [U sort par le fond, à droite.)
GixGiNET, entrantpar le fond, à gauche, à la cantonnadeJ^ Tout de suite! je reviens! ne quittez pas votre wagon.
* GingiDfct, L^ Demoiselle, le Chef de gare (au fond), les Voyageurs (à leurs tables).
{A la Demoiselle de comptoir.) Pardon, mademoiselle, je voudrais trois petits pains... bien tendres.
LA DEMOISELLE
Très-bien... Vous faut-il autre chose?
Non... pas pour le moment, nous avons nos petites provisions dans un panier. {A part.) Comme ça, on n'est pas écorché. [Haut.) Ahl vous n'auriez pas une boîte de pâte de guimauve... ou de jujube ?
LA DEMOISELLE
Non, monsieur.
GINGINET
C'est que nous avons dans notre wagon un vieux monsieur qui tousse à fendre la locomotive... c'est un homme très-bien, du reste... Il m'a avoué qu'il était dans l'enregistrement, conservateur des hypothèques.
LA DEMOISELLE
Nous avons du sucre d'orge bien frais.
GINGINET
A la guimauve?
LA DEMOISELLE
Non, à l'absinthe.
GINGINET
Diable! C'est que l'absinthe... pour le rhume... Après ça... ça peut donner un coup de fouet... Metlez-en un... Pardon, quel prix?
LA DEMOISELLE
Dix centimes.
GINGINET
Mettez!... Ayez l'obligeance de m'envelopperça. {A part, descendant sur le devant.) Je voudrais bien faire aussi un cadeau à la nourrice... elle est belle fille et provocante. — Entre nous, elle m'a marché sur les pieds à plusieurs reprises ; alors, moi, j'ai riposté... Ma femme dormait, et nous
nous sommes piétines comme ça une partie de la nuit... C'est ennuyeux, parce qu'elle a de gros souliers... Mon Dieu ! je ne suis pas un don Juan, mais j'ai le sang gaulois... En chemin de fer surtout, j'ai le sang gaulois... J'ai envie de lui offrir deux oranges pour mettre sur sa commode. (Haut, à la Demoiselle de comptoir.] Mademoiselle, vous ajouterez deux oranges. (Se ravisant.' Combien les oranges ?
LA DEMOISELLE
Quarante centimes.
GINGINET
Huit sous ! N'en mettez qu'une. {A part. Je lui dirai que c'était la dernière.*
LE CHEF DE GARE, s'approchaiit clc Ginginet, Monsieur arrive de Paris ?
GINGINET
En ligne directe.
LE CHEF
Et que dit-on de nouveau ?
GINGINET
Ah! il y a des nouvelles. [Mystérieusement.^ Il paraît qu'on ne percera pas la rue de Lisbonne.
LE CHEF
Pourquoi ?
GIN GI NET
Je ne sais pas; on ne nous dit rien !
LE CHEF, le quittant.
Pardon, monsieur.
GiNGiNET, le saluant.
Monsieur! [A part.) C'est Colombe, ma bonne, 'qui m'inquiète, elle ne va pas mieux... Le conservateur des hypo-
* Le Chef de gare,. Ginginet, la Demoiselle.
thèques a eu l'idée de la faire passer dans le wagon des dames... Je viens de la voir, elle m'a demandé du jambon; dans sa position, je me suis énergiquement opposé !
LA DEMOISELLE, çui Œ fini d'etwelopper la commande de Ginginet.
Voici, monsieur.
GINGINET, s' approchant du comptoir.
Ah! très-bien!... Nous disons : six de pain, huit d'orange et deux de sucre d'orge, ça fait seize sous. [Lui donnant une pièce.) Veuillez me rendre.
LA DEMOISELLE, lui rendant sa pièce.
C'est une pièce étrangère... ça ne passe pas.
GINGINET, V examinant.
Tiens! c'est vrai, qui est-ce qui m'a fourré ça?... Je vais la mettre de côté, ça sera pour la statue de Voltaire... En voici une autre. [La Demoiselle lui rend sa monnaie. Saluant.) Serviteur, à une autre fois. Mademoiselle, j'ai bien l'honneur... [Il sort par la portedu fondjàgauche.)
TAPiou, entrant par la porte à droite du fond^ une cloche à la main et sonnant.
En voiture, me.-sieurs les voyageurs, en voiture!
LE CHEF DE GARE, à TapîOU.
Taisez-vous donc! on ne sonne pas dans le buflet.