SCÈNE V
TAPIOU, puis COURTEYOIL, puis GINGINET, CLÉMENCE, JULES, LA NOURRICE.
TAPIOU, seul.
Sapristi! qu'est-ce que j'ai fait là? J'ai décroché un wagon de voya.seurs avec les vaches et les bœufs! On va s'en apercevoir! Si c'est comme ça que je commence!... (Prêtant V oreille.) Je n'entends rien! S'ils pouvaient se rendormir... on les raccrocherait demain matin au train de six heures huit. (On entend les mugissements d'un bœuf.) Un bœuf! Tais-toi donc! animal!... il va les réveiller! [Le bœuf se tait.) Il se calme! Je vais toujours éteindre la lampe, parce que la lumière. . . ( Nouveau beuglement du bœuf.) Allons, bon.
VOIX de Courtevoil dans la coulisse.
Qu'est-ce que vous dites? Insolent! taisez-vous.
TAPIOU.
En voilà un qui se dispute avec le bœuf.
COURTE vo IL, entrant du fond à gauche et à la cantonade.
Je te couperai les oreilles! polisson! [A Tapiou.) Donnemoi du feu, toi.*
TAPIOU, à part.
C'est le capitaine.
couRTEvoiL, à Tapiou. Est-ce que tu ne m'entends pas, ratatouille? TAPIOU, hii présentant une allumette enflammée. Voilà ! voilà !
couRTEvoiL, allumant un cigare.
Combien d'arrêt ?
TAPIOU.
Vingt-cinq minutes,., on forme le train.
COURTEVOIL,
Trop long! trop long!... Il faut que je sois à six heures au bout du pont. [A Tapiou.) As-tu servi?
TAPIOU.
Servi... quoi?
COURTEVOIL.
As-tu été militaire?
TAPIOU.
Non!
COURTEVOIL.
Alors, fiche-moi la paix !
TAPIOU, à part.
Il ne va pas être commode à amuser, celui-là !
GiNGiA'ET, entrant du fond à gauche., suivi de Clémence, de Jules et de la Nourrice.
Puisqu'on ne part pas encore, venez vous chauffer, mesdames... il y a du feu... et ça ne coûte rien. **
• Conrtcvoil. Tapion.
** Clémence, Jules, Ginginet, la Nourrice, Tapiou, Courtevoil (assis au guériflon).
LES CHEMKNS DE FEU 8y
TA PI OU , () part.
Encore des voyageurs!... Il paraît que j'en ai décroclié pas mal.
GiNGiNET, à la Nourrice.
Qu'est-ce que vous avez fait de votre enfant ?
LA NOURRICE
11 dormait, je l'ai laissé sur la banquette.
JULES
En remontant, il faudra bien prendre garde de ne pas vous asseoir dessus... ça le réveillerait, ce pauvre petit.
GiNGiNET, rt part.
Il est excellent, cet homme-là! [Haut, à Jules.) Approchez-vous du feu, monsieur le conservateur des hypothèques...
JULES, offrant une chaise à Clémence.
Les dames d'abord...
CLÉMENCE
Il y a place pour tout le monde.
JULES, la faisant asseoir en lui baisant la main.
Je vous en prie.
CLÉMENCE, retirant sa main.
Mais, monsieur... i Jules est pris d'une quinte detoux.)
GiNGiNET, à part.
Pauvre homme î il n'ira pas loin.
couRTEVoiL, assis. A part.
En voila un qui est embêtant avec sa coqueluche.
G IN G IN ET
Voulez-vous que j'aille chercher votre potion ?
JULES
C'est inutile... c'est ma troisième crise... J'en ai cinq dans la nuit...
GINGINET
Encore deux !
JULES
Et après, je toiissaille, mais ce n'est pas sérieux. *
CLÉMENCE, à son mari, lui montrant Courtevoil qui fume à une table.
Peut-être que l'odeur du cigare...
GINGINET
C'est juste. {Allant à Coiirtetoil et le saluant.) Capitaine... nous avons ici un vieillard qui est souffrant.
COURTEVOIL.
Eh bien ? je ne suis pas médecin.
GINGINET
Non, mais peut-être que la fumée de votre cigare...
COURTEVOIL.
J'endure bien son rhume il peut bien avaler ma
fumée.
GINGINET
Oui, je n'insiste pas! {A part.) Porc-épic 1
CLÉMENCE, qui S est levée, et s'adressant au Capitaine d'une voix câline.*"^ Et moi, capitaine, me refuserez-vous, si je vous prie d'éteindre votre cigare?
COURTEVOIL, se levaut.
Quand une femme commande, c'est comme si elle ordonnait... [Appelant.) Ratatouille!
TAPIOU.
Capitaine!
COURTEVOIL.
Un couteau.
*Clèmencej la Nourrice, Jules (tous assis prps du poêle), Ginginet, Tapiou, Courtevoil.
LES CHEMIiNS DE FER 91
TAPI OU, le lui donnant.
Voilà! (A part.) Qu'est-ce qu'il va faire. (Courtevoil coupe sur la table la partie du cigare allumée. A part.) Bien ! il a coupé la nappe.
COURTEVOIL, à Clémence, galamment.
Pour la beauté, on ne recule devant aucun sacrifice.
CLÉMENCE, le saluant.
Merci, capitaine.
COURTEVOIL, à part.
Bégueule I {Il serre le reste de son cigare dans son étui en fer-blanc.)
TAPiou , à part.
Jusqu'à présent, cette petite soirée se passe très-bien.
JULES, à Tapiou.
Monsieur le Chef! monsieur le Chef! combien devonsnous rester ici ?
TAPIOU, passant entre Courtevoil et Ginginet. Trente-cinq minutes d'arrêt.
COURTEVOIL.
Tu m'as dit vingt-cinq.
TAPIOU.
Il y a dix minutes de cela.
COURTEVOIL.
Eh bien ?
TAPIOU.
Dix et vingt-cinq font trente-cinq.
GOURTEVOIL.
C'est juste. (Tapiou remonte près de la table au fond.)
GINGINET, à Jules.
Gomment vous trouvez-vous ?
JULES
Bien faible.
92 LES C llExMINS DE FER
GIN Gl NET.
Si vous preniez quelque chose. .. un potage gras.
Je préférerais un tapioca au lait d'amandes.
GiNGiNET, à Tapiou.
Vite, servez à monsieur le conservateur un tapioca au lait d'amandes.
TAPIOU, descendant à la gauche de Ginginet. C'est que... je ne sais pas s'il en reste.. . Je vais voir à la cuisine.
JULES
Monsieur le Chef ! monsieur le Chef ! bien sucré... n'est-ce pas?
TAPIOU, à part.
S'ils pouvaient souper, ça me ferait gagner du temps. {Il disparaît par la porte à droite^ derrière le comptoir.)
COURTEVOIL.
C'est embêtant de croquer le marmot comme ça. (.4 Ginginet.) Jouez-vous au piquet, vous ! l'homme au gros ventre? GINGINET, étonné.
C'est à moi que vous faites l'honneur... ?
COURTEVOIL.
Oui.
GINGINET
Je me permettrai d'abord de vous faire observer que je ne m'appelle pas l'homme au gros ventre.
COURTEVOIL,
Hein?
GINGINET, à part.
Il me dit ça devant la nourrice. [Haut.] Quant à jouer le piquet... cela m'arrive quelquefois... le dimanche, en famille... mais jamais avec les personnes que je ne connais pas.
CLKMENCE.
Mon ami!
lj:s chemins dh fï-u p3
coLiiTK voiL, à i:nri.
On dirait qu'il cherche une affaire.
TAPiou, entrant avec une lanlerne, et à part. Tout le monde est couché... les fourneaux sont éteints... Je n'ai rien trouvé qu'un vieux bonnet à poil dans lequel couche le chat.
CLÉMENCE
Eh bien ! ce tapioca?
TAPIOU.
Il est sur le feu... on le prépare.
couRTEvoiL, appelant.
Ratatouille !
TAPIOU.
Capitaine !
COURTEVOIL.
Qu'est-ce qu'il y a à voir dans ton pays ?
TAPIOU.
S'il vous plaît?
COURTEVOIL.
Y a-t-il des monuments... une caserne?...
Non,., nous n'avons pas de caserne pour le moment.
COURTEVOIL.
Alors, c'est une bicoque !
TAPIOU, à part.
Tiens! si je pouvais les promener... ça gagnerait du temps... [Haut.) Par exemple, il y a deux choses bien curieuses que tous les voyageurs visitent.
TOUS
Qu'est-ce que c'est ?
TAPIOU, à part.
Ah! oui, au fait! [Haut.] Eh bien! nous avons d'abord les remparts... on y jouit d'une vue!... quand le soleil se lève, et si vous voulez attendre jusqu'à six heures huit...
* La Nourrice, Jules, Giuginet, ClémeDce, Courtevoil, Tapiou
9i LES CHEMINS DE FER
COURTEVOIL.
Allons donc ! imbécile I
TAPI ou, à part.
Qu'est-ce que je pourrais bien inventer? Ah I [Haut.) Ensuite, nous avons le puits ! . . .
GINGINET
Quel puits?
TAPIOU.
Le puits de monsieur L'Hérissard...
Un puits historique ?
COURTEVOIL.
Un puits militaire?
TAPIOU.
Je ne sai» pas s'il est historique ou militaire... mais il a un écho... Qnand on crie dedans : Caroline!... il répond : Broum ! brou m ! broum !
GINGINET
Très-curieux !
TOUS
Allons voir le puits !
TAPIOU.
C'est que... il est minuit... et la porte de M. L'Hérissard doit être fermée... Si vous attendiez jusqu'à six heures huit...
COURTEVOIL.
Allons donc I on la lui fera ouvrir sa porte !
GINGINET
Déranger un monsieur... que nous ne connaissons pas... J'inclinerais plutôt pour les remparts.
COURTEVOIL, passant devant Tapiou^ à Ginginet»
Ah çà ! vous allez finir, vous !
GINGINET
Quoi donc ?
LES CHEMINS DE FER 9b