‹ Les chemins de ferChapitre 6 sur 54 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

TAPIOU, ACTIONNAIRES, LUCIEN, puis JV LES MÉSANGES.

TAPIOU, commençant à déjeuner.

Voilà le seul bon moment de la journée...

LUCIEN, entrant^ très-affairé. A Tapiou.

Vite! un bordereau... je suis pressé....

TAPIOU, machinalement et la bouche pleine. Allez voiis asseoir.., que l'on vous appellera..,

LUCIEN

Je vous demande un bordereau,

TAPIOU, lui remettant un bordereau.

Voilà... Allez vous asseoir... (A part.) Allons, bon! on n'a pas mis de sel dans les z'haricots!

LUCIEN

Nous disons donc que j'ai 12,500 francs de coupons à toucher pour monsieur Bernardon, mon patron... [Voyant la table occupée.) Bien! les places .*ont prises... En attendant... piochons mon anglais... [Montrant un livre qu'il tire de sa poche.) C'est un guide de la conversation... car avant quarante-huit heures, j'aurai épousé une Anglaise... Malheureusement elle ne sait pas un mot de français... C'est très-gênant... je serais bien aise, pour le premier soir, de lui décocher quelques phrases significatives... mais décentes... Il est très-commode, ce petit livre... il y a des dialogues pour toutes les circonstances de la vie.. . Voyons.. . {Feuilletant son livre et lisant.) « Pour aller à la corné-

LES CHEMINS DE FER u

die, » ce n'est pas cela; « pour s'embarquer sur un paquebot, » ce n'est pas ça... « pour se coucher. » [Riant.] Ah ! non!... c'est trop tôt... c'est égal... Je vais lui faire une corne. .. [Il corne la page.) Quand je dis qu'elle ne sait pas le français... elle l'a appris dans les poètes... elle sait des tirades... Ainsi, l'autre jour, j'ai eu l'imprudence de lui dire cette simple phrase : A peine nous sortions des portes... de l'Opéra... elle s'est écriée : Oh ! yes !... et elle m'a égratigné tout le récit de Théramène, sans broncher.

TAPI ou, àpart^ venant de boire.

Gristi !... que c'est embêtant de boire du vin tiède !

LUCIEN

Par exemple, je n'ai pas fait part de mon mariage à monsieur Bernardon, mon patron... Il me rase depuis un mois pour me faire épouser sa nièce...

l'employé , derrière le guichet, appelanl

Monsieur Legozillard, . .

TAPIOU,

Monsieur Legozillard . . .

UN MONSIEUR , se Uvaut de la table au coin à droite.

Présent !

LUCIEN, prenant sa place à la table à droite.

Ah! voilà une place!... faisons mon bordereau. [Écrivant.) 38,924; 38,923; malgré moi je pense toujours à ma prétendue... miss Jenny Ginginet... Ecrivant,] 38,926. {Parlé.) C'est un joli nom Ginginet... (Écrivant.]' iS, 9^1... Et elle a un teint... d'Anglaise... et des yeux!... 38,928... et une dot!... Deux cent mille francs... (Écrivant.)

38,929 et orpheline! elle a à peine un oncle

monsieur Ginginet... qui l'a fait venir d'Angleterre pour la

"varier il brûle de s'en débarrasser...".. Écrivant.)

38,930... Dieu! que c'est rasant de faire un bordereau... (Il continue à écrire. Jules Mésanges est entré depuis

r> Li:S CHEMINS DE FER

quelques instants et a fait le tour de la salle en lorgnant les femmes qui s'y trouvent-)

JULES,* à lui-même; il entre à reculons; se heurte contre une dame.

Oli ! mille pardons, madame! [A part.) De plus en plus laid!... C'est drôle... il y a des jours où toutes les femmes qu'on rencontre ont le nez de travers et les yeux en trompette!... Ainsi le vendredi, c'est un mauvais jour... jour maigre!... Le mardi on ne voit que des blondes... Mercredi est consacré aux brunes... Quant au jeudi... moitié l'une, moitié l'autre... c'est un jour panaché!... Rien à faire ici, je vais faire un tour au Nord.

TAPiou, à Jules.

^ronsieur cherche quelque chose ? **

JULES

Oui... je cherche une jolie femme...

Alors monsieur ne vient pas pour toucher?

JULES

Moi?... C'est-à-dire... {A part.) Il est facétieux, le manchot ! {Il continue à lorgner.)

LUCIEN, à part., à la table.

Allons, bon! J'ai fait mon bordereau au nom deGinginet... l'oncle de ma fiancée... Ce diable de nom ne me sort pas de la tête... (// déchire son bordereau.) Il faut que je recommence...

TAPIOU, à partf près de son guichet.

Cristi!... le bras me démange!... [Il se frotte contre la boiserie.)

JULES , qui est revenu, le regardant faire.

Il ne faut pas les remuer... ça les excite.

* Tapioii, Lucien, Jules.

** Tapiou, Jiilo;^, Lucion.

TAPIOU.

(Jiioi?... Voulez-vous un bordereau?

JULES

Si j'en veux!... C'est-à-dire que j'en veux cinq... dix... tout le paquet.

TAPIOU. étonné.

Ah! bah!

JULES

Le bordereau... mais c'est mon truc... ma spécialité... J'aime les femmes... et je les fais au bordereau... (SHnCerrompant.] 3Iàtin! il fait cliaud à ton guichet.

TAPIOU.

Je vous en réponds... Ma pomme est cuite.

LUCIEN

Mon bordereau est terminé. Passons à la caisse centrale. Il sort, troisième plan, droite.)

JULES

Chaque matin, j'arrive dans une de nos grandes administrations de chemin de fer... à l'époque des dividendes... car il en est encore qui payent des dividendes...

Ne m'en parlez pas... J'en ai mal à la gorge...

JULES

Je m'embusque, un bordereau à la main... et dès qu'une jolie femme paraît... cra.c\... [S' interrompant et l'amenant sur le devant (lu théâtre.^ Viens par ici : il fait trop chaud !

TAPIOU.

C'est pas de refus... J'ai ma chemise collée... et vous?. ..

JULES

Je vois cette pauvre petite femme embarrassée de ton vi-

lu LES CHEMINS DE FER

lain papier, et tremblant de tacher ses jolis petits doigts avec tes ignobles plumes de fer. . .

TAPIOU.

C'est pas à moi... C'est à l'administration.

Je m'approche, comme l'ange du bordereau, et...

l'employé, appelant derrière son guichet.

^lonsieur de la Tabardière !

TAPIOU, répétant.

Monsieur de la Tabardière ! {A Jules.) Allez toujours,

JULES

J'offre mes services... On refuse d'abord... J'insiste,,.

l' E M p L 0 Y É , derrière so n guichet . Monsieur Beurré de Sainte-Magne!

TAPIOU, répétant.

Monsieur Beurré de Sainte-Magne ! {A Jules.) Allez toujours !

JULES

Ah ! c'est embêtant de causer comme ça... (Reprenant.) J'insiste... On accepte... Nous nous asseyons à une table... tout près l'un de l'autre... nos genoux se touchent...

TAPIOU.

Oh! taisez-vous! que vous allez troubler ma digestion !

JULES

Alors je lui dis d'une voix musicale : Vos nom et prénoms? — Adeline Cruchard. — Votre profession? — Rentière. — Votre demeure? — Rue Lafayette, 58. — Et le tour est fait ! Je pince l'adresse, le nom, et le lendemain... {Avec force et regardant Tapiou.) Ah çà! mais pourquoi diable est-ce que je te raconte tout cela?

Dame! Je n'en sais rien!

JULES

Tu m'arraches mes confidences... Retourne à ton guichet. . . te faire gratiner !

TAPiou, retournant à son guichet.

Il est malhonnête... C'est un homme comme il faut...

JULES, achevant de lorgner.

Rien de potable... Je file... je vais sonder le Crédit foncier.* [Apercevant une jeune Dame qui entre et va s'asseoir sur 1171 banc.) Trëi-oentiWel .. . très-gentille!... [Prenant unbordereau et s' approchant de laDame.j Madame désire-t-elle un bordereau ?

LA DAME , sèchement.

Monsieur...

TAPIOU, à part.

Il comm.ence son truc.

JULES, à la Dame.

Si je puis vous aider de mes conseils... J'ai la grande habitude...

LA DAME, sèchement.

Merci, monsieur, je suis une honnête femme... J'attends ma mère. 'Apercevant un Jeune Homme qui entre au troisième plan gauche,) Ah ! Ernest ! Elle lui prend le bras et disparaît avec lui par le troisième plan, à gauche.)

JULES

Complet!... Elle appelle ça sa mère... La mère Ernest!

* Tapiou, une Vieille Dame, Jules, une Jeune Dame sur le banc à droite, un Monsieur au gnichet du fond à droite. ** Tapiou, une Vieille Dame, Jnles, un Vieux Monsieur.

16 LES CHEMINS DE FEi\

ux VIEUX MONSIEUR, à Julcs, luî présentant uu papier.

Monsieur, puisque vous êtes si obligeant... auriez-vous la complaisance de me rédiger mon bordereau?

JULES

Monsieur, je ne travaille que pour les dames!

UNE VIEILLE DAME, SB levauty soïi bordeveau à la main.

Alors, monsieur, si c'était un effet de votre bonté !

JULES, avec force.

Pour les jeunes !

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