S M. — LE SERVAGE
Avec le tsar Féodor II finit, en 1 598, la dynastie de Rurick. Elle avait occupé le trône pendant 730 ans, et donné quarante-neuf souverains à la Russie. Aux derniers de ces princes appartient la gloire d'avoir reconquis l'indépendance nationale : Dmitri Donskoïavait, en 1380, commencé
«Si LR BKRVAOE.
à ébranler la domination talarq par une «doire" demeurée célèbre; sou troisième successeur, Ivan III, chasse définitivement les Tatarsen 1481, mérite le surnom de grand, et reste dans les souvenir,; populaires comme le lîliéïntenr de la patrie. Fn 15H3 commence un autre grand règne, celui d'Ivan IV le Terrible : il change son titre de grand-duc en celui de tsar et crée I : au!ncralie. Son (ils Féodor 11, qui lui succède en 1584, disparaît en 1508. La couronne est usurpée par Boris Godouuoff, beau-frère du dernier tsar et assassin de l'héritier légitime Umitri. Alors commence pour la Russie une période d'anarcliîe et de désordre qui facilite pour un moment l'occupation polonaise, et qui ne se termine que quinze ans plus lard par l'avènement des Rornaooû".
C'est ce dernier tsar de la famille de Rurick , Féotlor, qui attacha en 1503 les paysans à la glèbe, pour empêcher une émigration à laquelle ils étaient vivement sollicités depuis la conquête, opérée par Ivan IV, des royaumes talais de Kazan et d'Astrakhan. Les provinces actuelles de Kazan, de Simbirsk et de Saratoff sont, comme on l'a vu, au nombre des plus fertiles de toute la Russie. Une émigration dans ces contrées aurait déplacé vers l'est le centre île h population russe. Dr, déjaâ'relle époque, la tendance riii gouvernement a s'étendre, du iv'ilé de la Baltique est manifeste. Ivan le Grand avait réuni Tver à la Moscovic (|485); son successeur, Vassili III, y réunit encore Pskoff (IStO). C'était ouvrir les voies à la création do pétershourg ot à l'œuvre de Pierre le Grand. Le servage, en maintenant provisoirement à Moscou le centre fie l'Fmpire, a ainsi contribué, par un moyen Irèsindirect, à faire de la Russie une puissance européenne.
L'origine officielle du servage est In décret de 1593.
Les historiens ni! cherchent pas il expliquer comment le gouvernement a réussi à attacher Je paysan à la terre, entreprise dont le succès eût été rigoureusement impossible, si elle avait eu simplement pour but do réduire tout un peuple en servitude.
H(ais le mol de servage ne doit pas nous tromper. Le. servage russe n'a point d'un alunit. 1 , en principe, avec le servage tel que la conquête l'a constitue dans l'occident de l'Europe pendant lout le moyen âge. A l'époque du décret de Féodor, le peuple russe, délivré des Talars, était un peuple libre, jouissant d'un gouvernement liai io— nal. La mesure prise par !e souverain ne causa point de révoltes populaires, et l'histoire montre même indirecte" ment qu'elle n'excita pas dans les tuasses de sentiments hostiles au pouvoir. Autrement la chute de ia dynastie de lluiick, l' usurpai inu de qualre souverains révolutionnaires, laguerreavecla Pologne, l'interrègne et l 'avènement d'une nouvelle famille régnunte, auraient été autant d'occasions pour le peuple de recouvrer sa liberté et de stipuler la consécration légale de ses droits. Tous ces événements se sont accomplis sans qu'aucun effort ait été fait pour détruire le servage, et ce n'est que vers lutin, c'està-dire soixante-dix ans après le décret de Féodor, qu'on aperçoit un soulèvement où il soit question de liberté.
Nous pensons donc qu'on se trompe grossièrement en cherchant à expliquer par une simple mesure législative la création du servage chez les paysans russes. Les causes du succès de celle création sont plus hautes et plus morales. L'autocratie en 1 593 n'élait pas aussi absojue qu'elle le devint depuis sous les règnes du tsar Féodor III et surtout de l'empereur Pierre le Grand, son irëre;et,si le décret de lo93 futaccepfé des Russes, c'est qu'il répon-
180 LE SERYAG8.
dait à l'un des penchants les plus manifestes 'lu caractère national.
La véritable origine du servage en Russie est le sorialisine, la théorie du droil au travail, le goût des organisations sociales qui suppriment toute responsabilité chez l'individu. L'institution du servage est comme le complément de l'institution de l'autocratie. Par l'une, la nation se dépouille au profit d'un chef de toute liberté pnlîl jqnn et de toute initiative; par l'autre, le paysan attaché à la terre devient, non pas un esclave, mais pour ainsi dire un fonrlmimaire luhmtrmr (1).
Le servage est, en effet, le seul résultat logique de la théorie du droit au travail : car à tout droit correspond un devoir. Celui qui possède le droil d'exiger du travail et ud salaire subit en même temps l'obligation d'exécuter, sans l'avoir choisi, le travail qu'uu matlre lui désigne. Appliquez ce contrai à la culture de la ferre, et la société ne comprendra plus que deux classes de personnes : les propriétaires d'un côté, de l'autre les paysans devenus serfs.
Pour n'avoir pas eu en Russie une origine violente, le servage n'en est pas moins une erreur morale et une erreur économique, dont les conséquences ont mis plus de temps à se révéler, dans ce pays peu peuplé et à peine exploité, qu'elle, ne 1b feraient dans no. campagnes populeux. Telle eal l'explication île la longanimité du peuple russe.
organisutions sorinlir-N'j. roiiuniiniitM cl rl.'S|>niirjiii-s, et seule bnseccr- Ininf d'un avenir libéral.