LE SERVAGE
Il s'est plaint plutol des alius du servage que du servage on lui-même, ni, s'il n'élail pas dans la nature des institutions vicieuses do s'alléior île plus en plus en vieillissant, il est probable que li>s paysans n'auraient jamais manifesté le besoin de détruire celle organisation tout arlilicielfe. Leurs soulèvements n'indiquent pas de tendances bien libérales. En 1603, Stenka Razinc su met a la téte du peuple révolté, auquel il promet l'nlTraiii-hissnment; après quelques sucrés, il est pris et exécuté à Moscou, C'est à la cherté excessif! de la lie à colle époque qu'il faut attribuer l'entreprise hasardée de Stenka, contemporaine à peu près de la grande émeute de. Moscou. La liberté ne jouclii qu'un rùle secondaire. Ceutans après, Poiigatchef, un antre Cosaque, se fait passer pour Pierre III, le malheureux empereur que sa femme, la grande Catherine, avait fait assassiner; du 177;t à 1775, il entraîne à sa suite les paysans de plusieurs provinces, séduits par sa ressemblance avec l'ancien Empereur; il remporte des victoires, puis il est trahi, livré et mis à mort. Tout rentre ensuite dans une paix profonde. Ces mouvements, à de si grands intervalles, ne montrent pas que le servage ait beaucoup pesé sur les paysans ; ils n'ont rien du caractère irrésistible que prend bien vile une question de principe lorsqu'une nation entière -se lève pour la soutenir. L'élude du servage dans sa portée régulière, et abstraction faite des abus qui ont pu s'y introduire on certains temps el sur certains points, montrera en effet que le servage n'est pas l'esclavage, et que le paysan russe n'a pas connu le joug du serf « taillable e( corvéable à merci. »
L'organisation du servage, réduite à ce qu'elle a d'essentiel, astreint le paysan à certains devoirs, et lui reconnaît en même temps certains droits.
ISS LE SERVAfiF..
Le paysan doit cultiver la terre du seigneur; )e seigneur finit pn'-siTvr li' paysan de l'indigence. I,e paysan doit an seigneur un cerlaiutravail ; mais la corvée n'est pas (l'une durée indéfinie, trois jours par semaine sont réservés au paysan, et le seigneur est tcuu de lui abandonner trois desMatines de terre en usufruit (1).
A cela ne se ho ni g pas l'organisation du servage. Outre le rapport de hiérarchie qui soumet le paysan au seigneur comme le sujet au souverain, il y a encore le rapport
ce qu'il y a de plus intéressant dans les institutions rurales
composé Je maisons de huis entourées chacune d'un jardin. C'est là qu 'habitent les paysans et leurs familles, et c'est ce village qui l'orme la véritable imité morale de la population de l'Empire. Ici les principes communistes sont appliqués dans toute leur portée, La totalité des terres cultivables est dévolue à la commune, qui en Tait il des époques déterminées le partage entre chaque famille de paysans.
L'administration des intérêts communaux et la police de la commune ont certainement appartenu primitivement à la commune même. Les principes électifs, chose étrange dans un pays de gouvernement absolu, ont toujours été appliqués en Russie à tous les degrés de l'échelle sociale, dans les régiments et dans les campagnes comme diins les assemblées de la noblesse. Cependant les progrès nécessaires du pouvoir central ont peu à peu réduit les attributions des communes en matière de police, et oa ne les
(l| Noue prenons ici (jiicj ]es chiffres que nous citons n'ont pas une valeur uhtoluc, et peineul èlri' ininlilii's d'un point à l'autre de riiujjiirr d'apiûs les usages locaux.
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retrouvait plus, ces dernières années, que dans quelques parlies de la Russie, et parmi les paysans" de la couronne. Chez tous les paysans indistinctement, nous Irouvons du moins le besoin d'autorité cl de hiérarchie. Des qu'ils sont réunis en grand nombre quelque part, l'élection désigne un chef dont l'autorité n'est jamais méconnue, et même en dehors de la commune, sur les chantiers des travaux publics, les paysans exercent sur eux-mêmes, par la voie de ces chefs électifs, une police de délail qui les soumet dans certains cas à des châtiments corporels.
On voit que le paysan, à l'état de servage, est encore partie intégrante de la sociélé russe : la loi n'eu l'ait pas uu esclave, et ne le range pas, comme on l'a dit, au niveau du bétail. Le paysan est membre de la grande famille nationale, et l'Empereur est par lui regardé comme un père. Ses droits sont fixés par la loi et par l'usage. Il a la jouissance de sa cabane, de son champ; il peut posséder des valeurs mobilières (1). Il ne peut pas posséder d'immeubles parce qu'autrefois il n'y avait pas d'immeuble sans paysans, et que la possession des paysans est un privilège de noblesse. Enfin la loi no le maintient pas indéfiniment dans le servage, et elle lui indique les moyens d'acquérir sa liberté provisoire ou définitive.
Ici pourtaut la loi présenle des lacunes bien regrettables.
Le paysan qui veut quitter son village doit au seigneur, en échange de son travail, une redevance annuelle,
(I) Ouelques exemples lie serfs enliiVi ^nn-nl ilépHiiilléi |mr leurs seigneurs nous ont été cilés comme une preuve du emitniire. Cm «senii'lu* inuincraienl wiilenit'iil le |n>H i!c u-ii -i-jl ii 1 - qui- [ir i vriiir l.'ijn-lirc nme. Miiis l'aptitude du surCA pium'-ilcr (1rs islciirs 1 1 j . . ] . E I j ~ i e-l liii'mHlemenl consacrée pur la lui iniisiriiVllt: lui niL-unnaii le druit d'aclieler sa
liberté.
1!)0 SBBV1CE MILITAIRK.
YObrok, moyennant laquelle il peut aller où il lui plait, et exercer un métier quelconque. Si celte redevance, loyer delà liberté, était fixée par la loi, ou verrait là une mesure émancipalrice très-bienfaisante. Malheureusement la fixation de ce loyer a été laissée au débat du seigneur et du paysan, comme si leurs situations respectives étaient égales, ce qui donne au seigneur la faculté d'élever ses prélentionsà un taux qui peut rendre la liberté inacces-
En dépit de
seigneur est dans une situation nfiéréu, comme il arrive a bien des seigneurs, le marché, habilement conduit, peut réussir sans qu'il en coûte trop cher à l'acheteur. Certains paysans, enrichis dans le commerce, se sont rendus libres de celle, manière, el on en cite, même qui ont acheté la liberté de tout leur village. L'iusuflisance
l'obbok. I9t de la loi, qui ne met aucune barrière à lu cupidité des seigneurs, n'a pas permis toutefois qu'elle ail les grands résultais qu'un aurait pu raisonnablement un attendre.
La plus grande des servitudes du paysan, et surtout de lu femme serve, est le service personnel du seigneur quand celui-ci le réclame. Cette domesticité entraîne, en fuit plutôt qu'en principe, les abus les plus révoltants.
C'est parmi les paysans que se recrute principalement l'armée. A chaque levée, le seigneur est tenu de fournir un nombre d'hommes proportionne! à lu population de ses propriétés. Il désigne les hommes qui doivent devenir soldats. L'avenir pour ceux-là est complètement chaulé par cette désignation. Ils parlent du village emmenant avec eox leurs familles au régiment. Le service peut durer vingt-deux années. Au bout de ce temps, le soldat est libre. Il ue retourne plus uu village, et se trouve dans un Ires-grand embarras, parce que. le plus souvent, il ne sait comment gagner sa vie. Aussi le vieux soldat est-il presque le seul mendiant que l'on trouve dans la Russie; il est comme perdu en dehors de la hiérarchie sociale, où sa place n'est plus marquée. On s'accorde à regarder le soldat libéré du service comme l'élément révolutionnaire du pays.
Le paysan attaché à la terre suit généralement la terre dans les mains pur lesquelles elle passe successivement. Si par exception un seigneur achète des paysans pour les faire passer d'une terre sur une autre, il doit démontrer que celte terre a l'étendue légale qui correspond à sa nouvelle population.
En résumé, le paysan serf est protégé par la loi tant qu'il reste comme agriculteur sur les terres du seigneur; il est sans protection softisanle quand il quille la lerre pour
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exercer une industrie, ou quand il débat les condilions'de son rachat; il est libéré par le service militaire. Il n'a qu'exceptionnellement affaire à l'administration publique : détail qu'il est essentiel de mentionner.
Le servage exerce une grande influence sur le caractère du paysan. La dissimulation, qualité que le Russe de toute classe possède à un haut degré, n'est nulle part aussi développée que chez les serfs. Dès que le paysan a tant soit peu d'intelligence, sa vie jusqu'à l'affranchissement n'est qu'une perpétuelle diplomatie. Lu Russe est silencieux, il garde facilement un secret. On peut vivre des années à côté de lui sans apercevoir la trace de ses véritables pensées, et pour cette raison, la Ilitssie, comme tout l'Orient, est remplie de sociétés secrètes.
Le servage est de même une culture pour la paresse. Le paysan est garanti de la misère, et sod travail activement mené profiterait plus souvent à son soigneur qu'à luimême. Lespaysansal'Obroli retrouvent, au contraire, dans leur demi-liberté une activité dont quelques-uns savent tirer parti.
Lorsque le droit à l'assistance est reconnu pour tout le monde, les châtiments corporels deviennent une nécessité sociale : car l'homme qui a une ration assurée pour toujours doit être puni s'il n'achète pas sa ration par son travail. Malgré ce correctif du droit au travail, le jeu pur et simple de la liberté et de la responsabilité humaines conserve sur toutes les organisations socialistes une supériorité bien évidente. Le travail non libre produit peu ; les campagnes exploitées par les serfs restent sUilionnaires, tandis que les villes, berceau de la bourgeoisie naissante, s'enrichissent et entrent dans la voie des progrès.
On comptait en 1839 vingt-trois millions de serfs en
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lus paysans ue la couroknb. hi:j Russie ; ils étaient très-inégalement répartis entre les différents gouvernements. Le gouvernement de Kîof était celui qui en comprenait le plus grand nombre, 1 ,121 ,001) ; ensuite venait le gouvernement de Podolie, 1 ,041 ,000. Il y en avait 621,000 dans le gouvernement de Moscou, et seulement 260,000 dans lu gouvernement de Potersbourg. Le caractère tout agricole du servage se manifeste dans ces inégalités de distribution.
Dans ce total de 23 millions, on ne compte pas les paysans de la couronne qui Boni affranchis depuis plusieurs années. Pour avoir été affranchis en masse, ils n'en sont pas plus heureui ; ou dit même que, de tous les paysans, les anciens serfs de la couronne sont les plus misérables. Voici la raison de cette situation exceptionnellement malheureuse : les paysans de la couronne ont à débattre une foule d'intérêts avec l'administration russe, tandis que les autres paysans traitent avec elle par l 'intermédiaire du seigneur. Or l'administration est, en Russie, le plus terrible des Itéaux. Celle triste remarque fait pressentir que l'émancipation générale des paysans, la grande révolution tentée par l'empereur Alexandre, n'aura pas sur-le-champ les heureux effets qu'on voudrait pouvoir en espérer, et que le paysan russe, délivré du seigneur cl de son intendant, retrouvera peut-être un maître plus dur el plus absolu dans les employés de la couronne.
Il est temps que nous abordions l'examen de cette œuvre d'émancipation générale dont la pensée, sinon le succès immédiat, fera l'honneur du règne actuel. On dit que l'empereur Nicolas avait déjà résolu en principe de donner la liberté aux paysans. Quoi qu'il en soit, celle intention resta à peu près stérile pendant tout son règne. Elle fut reprise par son successeur, et, malgré l'opposition de
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tous les intérêts menacés ou compromis, elle aboutit le 19 février 18<>i , pour le sixième anniversaire île l'avènement d'Alexandre 11, ù la publii al ion du laineux manifeste qui pose les principes île la rénovation sociale. Ce manifeste est écrit dans un esprii liés-modéré ; il présente aux paysans l 'émancipation comme une concession librement consentie par la noblesse, ce i;ui n'est pas tout à Tait vrai, et, prudemment, il leur parle plus îles devoirs que la liberté impose que des droits qu'elle accorde en retour (I). La lecture eu a été l'aile dans imites li s églises de Russie le premier dimanche du carême de 18ui. Le manifeste avait alors une semaine ou deux de date, mais on avait craint de nolilier au peuple sou émancipation pendant les plaisirs de la semame folle. L'effet apparent sur ce peuple dissimulé, en dehors des iléinonslialiens préparées, a été complètement nul. L'effet réel a été très-profond, mais trèS'Coniplexe, et il est peul-ùlre encore assez diflicile de l'apprécier avec exactitude.
Les règlements publiés avec le manifeste formaient déjà un gros volume, qui depuis a dil yrossir encore. Ou ue pouvait, en effet, régler en peu de mots une question qui présente autant de cas particuliers qu'il y- a de districts dans le pa\s. La loi russe d'ailleurs est généralement prolixe, et les rédacteurs semblent quelquefois vouloir lui ùler toute précision en en surchargeant chaque alinéa d'une multitude d'exceptions et de remarques. Mous ne pouvons que résumer ici l'esprit des mesures d'émancipation. 11 suflit pour cela d'indiquer que le paysan devient
(I) On a surtout remarqué le mouvement <iu dernier alinéa : » Kl maintenant, peuple pieux ei Adèle, fais sur Ion fruni le signe « sacré 'le lu itioï, el juins U-~ [uïrii'i .mi NiMrrs jiuiir appeler la lient - « diction du Tres-Ilanl sur ton pivinii'i- lrav;iil libre, (tige assuré dis Ion ,i bicn-ilre personnel uinsi que de la prospCrilc publique. ■
DO 19 FÉVIIIEH 1861. 10b dans un certain délai propriétaire de !a maison qu'il occupe et du jardin qui l'entoure, que le seigneur reste propriétaire de la terre, et qu'au rapport force de serf à maître, la loi substitue un rapport facultatif de fermier à propriétaire.
Ces mesures, à coup sûr très- raisonnables, ont excité un vif mécontentement chez les serfs comme chez les soigneurs.
Le seigneur se trouve avoir des ferres sans être sûr de trouver un fermier qui les mette en valeur. La population du village peut eu effet, porter ailleurs le travail de ses bras : n'est-ce pas pour maintenir les populations sur les terres qu'elles voulaient déserter que le servage a été institué en 1593? Rien ne prouve donc que l'assiette actuelle de la population soit la plus naturelle, et que le pajsan russe, qui aime passionnément à se déplacer, n'abandonnera pas les parties maigre*, où il a été parqué jusqu'ici, pour vivre à moins de frais sur un sol plus généreux. Les propriétaires assez heureux pour louer leurs terres craignent, d'un autre colé, que l'aneieii serf ne tache faire paver à l'ancien seigneur des excès de pouvoir que celui-ci a pu s'être permis sur sa bourse ou sur sa personne. Les seigneurs tombent pour ainsi dire à la merci des paysans : car la concurrence entre les paysans existe peu en Russie à cause des immenses étendues de (erres à exploiter, et une coalition générale des paysans pourrait au besoin faire baisser notablement les fermages. Lnflu les idées d'émancipation ne peuvent s'introduire chez les paysans sans que tous ceux qui, à tort ou à raison, se plaignent de leurs maîtres, ne cherchent sur-le-champ les moyens d'eu tirer vengeance : et le maître est exposé à payer non -seulement pour ses méfaits personnels, ruais encore pour ceux
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île l'intendant, personnage subalterne qu'on retrouve partout en Russie, parasite qui n'est pas toujours estimable et qui n'esl jamais aimé île ses in relieurs. Certains propriétaires, pressentant tous ees dangers, ne se sont plus trouves en sûreté- dans leurs terres après la publication des règlements. Une véritable émigration s'est opérée des campagnes vers les grandes ailles, et de la Russie vers l'étranger. La (erre a perdu eu une année sur certains points les neuf dixièmes de sa valeur : e'est le coup de grâce pour la noblesse, déjà en grande partie ruinée par ses habitudes de dissipation.
Le pavsan n'est pas non plus satisfait de la réforme l'aile à son profit. Il s'attendait à mieux, et la déception a été générale dans les campagnes lorsqu'on a vu à quui se réduisait la révolution depuis si longtemps préparée. Des désordres ont éclaté dans certains gouvernements. A Kazan, un voyant, commis le peuple russe, nourri de traditions bibliques, est disposé à eu rencontrer quelquefois, excita les paysans à la révolte. 11 attaqua le manifeste lu dans les églises comme une pièce fausse, une altération du vrai manifeste impérial supprimé par la noblesse (1). Les paysans crurent leur nouveau prophète, et il fallut les mellre à la raison a coups de fusil. Pour comprendre le désappointement du paysan, il faut savoir que, dans sa pensée, il était possesseur du la terre, et qu'il re-
impot en nature ou en travail. Le règlement qui réduit
(I) Ce procédé n'aurai rien pu d'ioiraifeTobliblc. Ou wil que ht cuurusans ri» J'Empi-n-ut un! Ijil faire pour un moment une édition sp.Viale du journal ipvoJuufmnaifrr M Clori.c. rman 4 I u«»<- de *a llajeoie.