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Les chemins de la vie

Au dehors, les dernières clartés d'un jour d'hiver .ulta'.enl encore avec la lueur jaune des becs de ;az, mais l'ombre avait envahi le petit salon dont .n domestique venait de soulever la portière, et endait indécise jusqu'à la forme svelte de la jeune ille assise près de la cheminée.

— Les lampes?... Non vraiment, J3 suis bien insi.

Elle était encore à Tâge heureux où Ton est à li-même une agréable compagnie, où la solitude i peuple d'images riantes, et où le crépuscule, ette heure mélancolique, n'amène aucun souvenir riste, aucun regret, aucun retour pénible vers le lassé.

Le passé I II compte si peu dans une vie de5L% ans 1 Elisabeth trouvait le présent aussi doux, et disait que l'avenir serait plus radieux encore. C'est quand on a beaucoup vécu qu'on regarde derrière soi pour chercher des traces joyeuses : — les jeunes placent le bonheur en avant, dût-il rester toujours un mirage.

Les ténèbres devinrent plus épaisses. De temps à autre, cependant, la flamme ravivée projetait çà et là une lueur fugitive, faisant ressortir un cadre doré, chatoyer les plis d'une tenture , ou enveloppant dans sa lumière capricieuse la jeune fille qui, les paupières à demi closes, s'abandonnait au bienêtre et au repos plein de charme de cette heure tranquille.

La pendule sonna cinq heures, et son bruit argentin vibra un instant dans le silence de la chambre. Presque aussitôt, un pas d'homme se fit entendre, et, la portière ayant été de nouveau écartée, une voix affectueuse arracha Elisabeth à sa rêverie.

— Mais il fait tout à fait obscur I N'as-tu pas demandé les lumières, ma chère petite?

— Non, cette heure est délicieuse, et si paisible 1 . . . Est-ce que tu vois ton fauteuil , cher père?

Elle se leva, et, la flamme du foyer ayant jeté à ce moment une lueur plus vive, elle roula près du feu un siège bas et profond.

— Quelle bonne surprise tu me faisi dit-elle gaîment, s'asseyant elle-même sur un coussin. Nous

avons une heure jusqu'au dîner, et il est si rare que tes affaires me laissent ainsi jouir de toi I

Le visage de son père se pencha vers elle et effleura ses cheveux.

— Oui, à ton âge, la rêverie est douce. . . Plus tard, on a peur de ses pensées ou de ses souvenirs... A quoi songeais-tu donc, enfant?

— Ohl je ne sais! A mille choses agréables qui «'enchaînaient je ne sais comment... A mes amies du couvent, à notre bal de demain, au voyage que tu m'as promis cet été. . . Surtout au voyage.-. . Il sera si charmant !

— Oui, si nous pouvons réaliser ce rêve.

— Comment, si nous pouvons?. . s'écria vivement la jeune fille. N'ai-je pas ta promesse?

— Sans doute; mais les promesses sont soumises à des éventualités de tout genre.

— Je n'en veux pas prévoir... Qu'est-ce qui viendrait se mettre à la traverse de notre joli projet?

— Ton mariage, peut-être, dit M. Raynard d'un ton de plaisanterie.

— Oh! pour celai. . . Vraiment, pçipa, tu pense» sans cesse à mon mariage! Es-tu donc si pressé de te débarrasser de moi? J'ai pourtant la prétention de me croire utile, sinon nécessaire! Qui est-ce qui ferait les honneurs de ta préfecture ? Qui est-ce qui te dériderait quand tu as été accablé d'ennuis et que tu rentres de ton cabinet avec une figure fatiguée et fâchée?

La main du père se posa , tendre et cares-

gante, sur la jeune tête qui se relevait vers lui.

— Aussi fais-je abstraction de mon propre bonheur quand je songe à me séparer de toi, dit-il d'une. voix légèrement émue. Mais ta dot est bien mince, pauvre enfant, et je voudrais que ton avenir ne dépendît pas uniquement de ma position, qui est incertaine... Je puis mourir demain, ou être destitué. Que deviendrais-tu?

— Mourir! dit-elle avec une émotion subite. Ahl c'est bien cruel de parler ainsi! Tu es jeune, ta saule est robuste, malgré quelques malaises nerveux, et. . . et tu sais qu'une idée si horrible me brise le cœur! ajouta-t-elle en pleurant.

— Enfant ! murmura M. Raynard, avec quelle facilité on passe à ton âge du rire aux larmes! Eh bien, admettons que ma vie ne soit pas incertaine comme Test celle de toute créature, et que je doive vivre centenaire. . . Reste ma situation , . .

— Oh! tu es si aimé dans ce pays, si apprécié par le ministre !

— Mais si le ministre change !

Elisabeth resta un moment silencieuse.

— Vraiment, dit-elle enfin, saisissant les pincettes et tourmentant le feu, tu vois les choses sous un jour désolant, ce soir... Pourquoi ne pas être heureux tranquillement, sans crainte, sans soucis?

— Parce qu'un père doit être soucieux de l'avenir de ses enfants. Il faut tout prévoir, ma fille. Je suis entré tard dans l'administration, et si modeste que fût mon cabinet d'avocat, j'ai peut-être eu tort

de l'abandonner. . . Hélas! à la mort de ta mère, j'avais pris en horreur le séjour de ma petite ville. Mais si l'on me desLiluait, ou s'il se présentait quelque circonstance où ma conscience fût en jeu, je serais réduit à une situation vraiment pénible. . . Il faut te marier maintenant, Elisabeth, aQn que mon influence présente serve d'appoint à ta modeste dot. Elisabeth ne répondit rien. Elle se leva et tira deux fois d'un geste nerveux le cordon de la sonnette.

— Des lampes, dit-elle brièvement au domestique qui se présenta.

Quand la lumière fit irruption dans la cîiambre, son père la regarda d*un air deaii sérieux, demi amusé; elle s'était éloignée de la cheminée, et rangeait à tort et à travers les journaux et les livres jetés sur la table.

— Tu es donc lasse de cette heure charmante ? demanda-t-il en souriant.

— J'aime l'ombre lorsque aucune idée désagréable ne hante mon esprit, répliqua-t-elle sans se retourner.

— Et à quelles idées désagréables sommes-nous redevables de la lumière des lampes ?

La jeune fille secoua sa tête brune.

— Je vois bien que tu veux me marier à quelque ambitieux qui recherche, avec ma main, le moyen d'avancer dans l'administration. . . D'abord, je déteste tous tes conseillers de préfecture!.. Oui, tous! répéta-t-elle énergiquement en voyant sou père sourire.

— Il ne s'agit d'aucun d'eux, et personne ne me demande ta main, dit M. Raynard, reprenant un air plus grave. Il est probable, mon enfant, que tu trouveras, pauvre comme tu l'es, peu d'occasions de fixer ton avenir. . . C'est pourquoi je voudrais te mettre en garde contre les rêves auxquels se laissent aller tant de jeunes filles. Tu es ici comme une petite reine; tu disposes du pouvoir envié d'ouvrir à peu près à ta guise les salons de la préfecture, tu es entourée, gâtée, adulée, non seulement par la jociété des fonctionnaires, mais encore par les habitants du pays, dont j'ai pu me concilier les sympathies. . . Mais qui sait ce que cela durera? Toute royauté est éphémère, hélas ! Je te vois avec des yeux pleins de tendresse ; cependant, je fais la part des attentions et des hommages qui sont adressés à la fille du préfet, .y Si un parti convenable se présente, sache donc préférer la raison au rêve, la sagesse à l'imagination. . .

Elisabeth' avait écouté ces paroles avec une véritable stupeur. Son père, d'ordinaire insouciant et gai autant que tendre, ne lui tenait pas souvent un pareil langage.

iMais elle secoua tout à coup la tête en le regardant.

— Tu as reçu une lettre de ta sœurl s'écria-t-elle vivement.

M. Raynard ne put retenir un sourire.

— Ainsi, tu ne me crois pas capable de te parler raison sans être inspiré par une n'^t^p?

— C'est que ma tante est si austère 1

LES CHEMINS DE LA VlË. 7

— Bah I tu ne la connais pas ! En tout cas je n'ai reçu aucune lettre d'elle, mais j'ai des nouvelles fâcheuses de tes frères... On est mécontent de leur travail, et ils ne semblent pas comprendre qu'ils doivent se créer une position.

— Ils sont encore bien jeunes, dit Elisabeth avec insouciance, et vraiment on exige trop des garçons! Mais tu prends tout cela si fort à cœur qu'il te faut un peu de musique pour chasser tous les papillons noirs qui nous hantent... Ecoute celte petite barcaroUe qu'on vient de m'envoyer de Paris. . . Cela ne vaut pas grand'chose comme musique, mais mon solennel professeur m'a dit gravement qu'en la chantant j'égrène des perles ! '

Elle acheva ces paroles en riant, et ouvrit le piano. Un flot de notes légères, harmonieuses, vint tomber dans l'oreille attentive du père. Elisabeth avait une voix douce et charmante, à laquelle l'étude n'avait rien ôté de sa fraîcheur, et qui avait le don de dissiper tous les soucis dui se reflétaient sur le front de son père.

Quelques minutes après, ils étaient assis l'un en face de l'autre, dans la salle à manger, la jeune fille remplissant avec grâce le rôle de maîtresse de maison, laissé vacant, hélas I depuis de longues années par la mort de sa mère^ et M. Raynard reposant sur ce jeune et frais visage des regards pleins de tendre orgueil.

Ils étaient tout l'un pour l'autre. Les jeunes 9 ^res d'Elisabeth étaient pensionnairesdans un coN

, leur père n'ayant pas des loisirs suffisant? r surveiller lui-même leur éducation ; et celuici était assez jeune pour inspirer ^ sa fille, en outre de l'affection, cette confiance, cet abandon de cœur, celte sympathie intime qui fait le charme de la vie et aui est la fleur même de la tendresse.

Il était jaloux de cette confiance, de cette intimité. Lorsqu'elle était revenue du couvent, il n'avait pas souffert qu'un tiers se glissât entre eux ; mais il avait réussi, à force de sollicitude et de soin, à diriger la vie un peu anormale de son enfant sans mère. Si occupé qu'il fût, il trouvait le moyen de sortir avec elle; il lui avait ménagé, dans son entourage, des relations agréables et sûres, une sorte de patronage irréprochable ; et enfin, Elisabeth, bien qu'elle goûtât vivement les plaisirs de sa situation, savait s'occuper et employer sans ennui les heures de solitude.

Ainsi aimée, gâtée et entourée, il n'était pas étonnant, après tout, qu'elle eût atteint sa vingtième année sans jeter un regard au delà du présent, et sa vie avait été assez préservée pour qu'elle ne •e défiât point des surprises et des chocs de la vie.

Le lendemain, il y avait un bal à la préfecture.

Elisabeth n'affrontait pas sans un peu d'émotion ces grandes occasions où elle sentait peser sur elle une part de responsabilité, et qui, elle le savait, défrayaient longtemps les conversations de la ville.

Elle se leva de bonne heure, s'enquit à plusieurs reprises de l'exécution des ordres donnés, envoya vingt messages au fleuriste, au glacier, et elle était très fatiguée lorsque, l'heure du dîner ayant été devancée, elle s'assit en face de son père dans une petite chambre du second étage oti l'on avait servi le repas.

— Tout est bouleversé ce soir, papa, dit-elle en souriant. La salle à manger est disposée pour le souper, et nous allons dîner le plus vite possible, car je dois être « sous les armes « à neuf heures précises, et j'ai le pressentiment que mes cheveux refuseront de friser!

— Ce qui serait grave, répondit en riant M. Raynard.

— Je regrette mes frères ce soir, reprit Elisabeth. Guy aime tant la danse, et Jean apprécie tant les glaces! Je suis sûre que la pensée du bal leur donne ies distractions aujourd'hui.

— Il faut, hélas! peu de chose pour les détour-

ner de leur travail, dit M. Raynard en soupirant. Je voudrais qu'ils eussent ton énergie et ton activité, mon enfant. ..

Il s'interrompit brusquement, et recommença à manger d'une manière distraite.

— Est-ce que tu as un souci ce soir, papa? demanda la jeune fille, après l'avoir regardé avec attention.

— Moi ? Non certes ; j'éprouve seulement ces vertiges qui sont si pénibles, et cela tombe mal un jour de bal.

— Il faudrait te reposer un peu, dit-elle avec tendresse. Je vais arranger ce canapé, ettu pourras t'y étendre pendant une demi-beure... Je te réveillerai à temps. . .

M. Raynard n'acbeva point de dîner. Cédant au conseil de sa fille, il s'appuya contre les coussins qu'elle avait amoncelés, et il ferma bientôt les yeux.

La jeune fille étant demeurée un instant près de lui, attisa le feu, éloigna la lampe, et, laissant la porte entr'ouverte, sortit sans bruit pour s'occuper de sa toilette.

Elle n'était pas insensible au plaisir d'être parée, mais elle n'était pas non plus assez frivole pour consacrer un temps exagéré à la parure. D'ailleurs, il faut si peu d'efforts à la jeunesse pour plaire et séduire I

Quand ses cheveux bruns furent arrangés et qu'elle eut piqué un bouquet de bruyères dans ses lourdes nattes, elle serra son peignoir autour d'elle

et retourna dans la chambre où elle avait laissé son père. Il semblait dormir; elle se garda de troubler ce court repos, et quand elle revint vers lui, au dernier moment, elle était toute prêle, vêtue d'un flot de gaze rose pâle, et tenant son éventail et ses longs gants blancs.

— Pauvre pèrel murmura-t-elle, le baisant doucement au front, quel dommage de t'éveiller! Mais tu n'as que le temps de faire ta toilette, voici huit heures et demie!

M. Raynard ouvrit les yeux. 11 y eut d'abord quelque chose d'effrayé ou d'égaré dans son regard, mais il reconnut sa fille, et se leva avec effort.

— Ce bal tombe mal, dit-il. J'ai d'étranges fourmillements dans le bras droit, et ma pauvre tête est horriblement lourde... Il faut secouer ces malaises. .. Fais-moi apporter un verre de rhum, mon enfant.

— Es-tu sûr que cela n'augmentera pas tes vertiges? demanda-t-elle avec un peu d'inquiétude.

— Non, non... D'ailleurs, ce malaise passera vite... J'en parlerai ce soir au docteur.

Elle sonna pour faire apporter un flacon de rhum dans la chambre de son père, puiss'enveloppant d'une sortie de bal fourrée de cygne, elle descendit dans les salons, qu'on venait déclairer.

Tout était à souhait. Un flot de lumière faisait étinceler les glaces, les dorures et miroiter les parquets glissan * sur lesquels agitaient instinctive-

ment les petits pieds d'Elisabeth. Des fleurs à profusion remplissaient les angles et les embrasures, et une gracieuse illumination de verres bleuâtres avait été disposée dans la grande serre s*ouvrant sur le dernier salon.

Le visage de la jeune maîtresse de maison s'épanouissait d'aise tandis qu'elle parcourait les vastes appartements que la foule allait bientôt remplir. Toutes ses instructions avaient été suivies, rien ne laissait à désirer, et ce fut avec un orgueil naïf qu'elle s'élança au-devant de son père et se suspendit à son bras pour lui faire admirer l'élégante décoration des salons.

— Tu es une petite fée, dit M. Raynard d'un ton plein de tendresse. Tout est charmant... Mais laisse-moi admirer ma fille et regarder en détail cette fraîche toilette.

Elisabeth quitta le bras de son père, s'éloigna un peu, et se mit à tourner en riant devant lui.

— Un nuage rose, n'est-ce pas, cher petit père? De l'étoffe.à vingt sous. . . Il est vrai que ma couturière se rattrape sur la façon, et que ta bourse n'y gagnera rien...

— Si ta mère t'avait vue ainsi 1 . . . -murmura-t-il avec un soupir.

Elisabeth revint vers lui et lui tendit son front en silence. Elle savait quel regret il gardait de cette mère qu'elle avait si peu connue, et elle se disait souvent qu'il fallait beaucoup de tendresse pour combler un peu ce vide toujours béant.

Mais les voitures commencent à rouler joyeusement sur la place, un bruissement d'étoffes se fait entendre dans le grand escalier tout orné d'arbustes, et, les huissiers annonçant d'un ton solennel les premiers arrivants, le préfet et sa fille reprennent leur rôle officiel, tout composé de sourires et de banalités aimables, rôle qui pèse parfois à l'homme fatigué de travail et de soucis, mais qui plaît à la jeune fille heureuse à laquelle la grâce est naturelle et la bienveillance facile.

Bientôt, les salons furent remplis, et Torchestre entama avec entrain les jaremières mesures d'un quadrille.

Les inquiétudes de la jeune maîtresse de maison n'avaient plus de raison d'être. Le sourire empreint sur chaque visage lui disait que tout était réussi, et elle songea à s'amuser pour son compte. Comme elle inscrivait ses danseurs, la voix de son père lui fit relever la tête.

— Elisabeth, je te présente le docteur Félicien Dassy... Bien que tu ne lises point les journaux scientifiques, lu n'ignores pas que son nom est honorablement connu à l'Ecole de médecine de Paris.. .

Elisabeth s'inclina. Devant elle se tenaitun homme de taille athlétique, dont la force avait une certaine gaucherie, et que ses cheveux épais et grisonnants, aussi bien que ses traits énergiques et heurtés, faisaient paraître plus vieux que son âge.

Elle leva machinalement son crayon, pensant qu'il allait l'inviter à danser.

Il devina son mouvement et sourit.

— J'aurai le regret, Mademoiselle, de ne pouvoir solliciter l'honneur d'un quadrille... Je ne danse jamais.

Elle rougit involontairement et ne sut que répondre.

— Etes-vous depuis longtemps à N. . .? demandât-elle enfin, tandis que l'essaim de danseurs se rapprochait avec impatience.

— J'y suis arrivé aujourd'hui , et j'en repars demain. . . Je suis heureux d'avoir pu profiter de ce court voyage pour serrer la main à Monsieur votre père et vous off'rir mes hommages.. . Mais permettezmoi de céder la place à ceux qui, plus favorisés que moi, peuvent voir leur nom inscrit sur votre carnet.

Il s'éloigna après ces paroles, dites avec un sourire plein de bonne humeur, et, un instant après, M. Raynard revint vers sa fille.

— J'avais oublié de te dire que j'avais rencontré et invité Dassy. . . Il est sur le chemin de la célébrité... Je m'étonne presque qu'il soit venu, car c'est un sauvage. Gomme il ne connaît personne ici, je te le recommande, n'est-ce pas, mon enfant?

Elisabeth fit un petit signe affirmatif , tout en se demandant , à part elle , ce qu'elle pouvait faire d'un homme à cheveux grisonnants, qui était un sauvage et qui ne savait pas danser.

D'ailleurs, elle était si entourée, si occupée I C'était vraiment le jour des nouvelles connaissances , car la femme du général , arrivant en retard,

suivant sa coutume, vint lui serrer la main, au bras d'un très brillant lieutenant d'artillerie.

— Chère petite, j'ai osé présumer de votre bonne grâce et de celle de votre père. . . Je n'ai pas eu tort, n'est-ce pas?. . . Je vous présente mon cousin, M. de Savenas, qui ne me pardonnera pas d'avoir tant tardé , si vous ne trouvez , par charité pour moi , le moyen de lui promettre un quadrille ou une polka. .

Elisabeth sourit. Le petit carnet était plein.

Le jeune lieutenant, dont le regret était sincère, se dédommagea en s'asseyant fréquemment près d'elle, et en causant avec entrain et esprit.

— Quelle différence avec le sauvage de papa! pensa Elisabeth, qui voyait de temps en temps la haute stature de M. Dassy dans l'embrasure d'une fenêtre ; au milieu de magistrats iolennels ou de graves conseillers.

L'heure s'avançait , et la jeune fille s'amusait franchement lorsque , revenant à sa place après un quadrille suivi d'un tour dans les salons, elle aperçut le visage laid et énergique du docteur parisien.

— Voulez-vous m'accorder l'honneur d'un moment d'entretien? dit-il, s'inclinant gauchement devant elle.

Il lui offrait son bras ; elle y posa sa petite main gantée et le suivit avec surprise à travers le salon.

— Nous autres, médecins, dit-il avec un grave sourire, ne savons jamais perdre de vue nos préoccupations professionnelles.. • Il m'a semblé tout à l'heure

que monsieur votre père est souffrant ; on parle ce soir d'une nouvelle qui paraît l'agiter péniblement, et, dans ces conditions, un séjour prolongé dans cette atmosphère chaude et malsaine lui serait certainement préjudiciable. . . Ne pouvez-vous l'engager à se reposer?

Elisabeth regarda le docteur avec un mélange de reconnaissance et d'inquiétude.

— Je vous remercie beaucoup, et je vais le décider à se retirer. . , Voulez-vous être assez bon pour me conduire à lui ?

Il la guida vers un salon où. Ton jouait, et elle reprit à voix basse t

— Savez-vous quelle est cette nouvelle qui semblait l'impressionner désagréablement?

— On parle d'un changement de ministère, et j'ai cru comprendre que le ^utur ministre de l'intérieur est son ennemi. . .

Elisabeth sentit un choc douloureux, comme si toute cette prospérité, qui semblait solide, eût été vivement ébranlée. Elle jeta au docteur un regard de reproche ; comment avait-il pu lui porter un coup si brusque, si imprévu I

Avec la rare pénétration qui le caractérisait , il comprit ce qu'elle ressentait.

— Pardonnez-moi ma franchise , dit-il aussitôt ; vous m'adressiez une question , mais j'aurais dû penser que la vérité est parfois trop dure.

Ils arrivaient en ce moment à la porte du salon de jeu ; les tables étaient abandonnées , un groupe

nombreux se pressait devant un divan, et le docteur Dassy, comprenant d'un coup d'oeil ce qui s'était passé, so tourna vers la jeune fille effrayée.

— Attendez-moi un instant;, dit-il , ne venez pas plus loin. . .

— Mon père est malade, dit-elle avec un calme affecté, s'élançant vers l'extrémité de la chambre I

L'avertissement du docteur était venu trop tard. Le préfet, raide, immobile, gisait sur le divan, au milieu d'une foule frappée de stupeur.

— Laissez-moi seul avec lui, dit le médecin d'un ton d'autorité. . . Qu'on appelle des domestiques et qu'on ferme les portes. . .

La solitude se fit instantanément. . .

Derrière les portes closes on entendait le murmure des voix... Les invités, interrompus dans leurs plaisirs, attendaient l'arrêt de l'homme de l'art.

Comme celui-ci , penché sur. le corps , arrachait sa cravate, son col, et épiait anxieusement son souffle, la voix d'Elisabeth , étrangement changée , s'éleva près de lui,

— Est-il mort?

Il jeta un regard de compassion sur la pauvre fille qui frissonnait , pâle comme du marbre , dans sa toilette rose.

— Non, il n'est pas mort, et vous pourrez m'aider à le soigner, si vous êtes courageuse et calme...

Un quart d'heure après, le préfet, frappé de paralysie, gisait sur son lit, veillé par sa fille, par son

médecin, et par le docteur étranger que le hasard avait amené ce soir-là dans la ville.

Les domestiques affolés erraient comme des âmes en peine dans le vestibule qui précédait la chambre de leur maître.

Dans les salons déserts , les fleurs se penchaient tristement dans les jardinières, et les bougies continuaient à brûler sans que nul songeât à les éteindre...

Sur la place de la préfecture, la façade resta ainsi brillamment éclairée jusqu'au jour, comme si, dans cette demeure soudain attristée , il n'y eût pas eu le specUe de ia maladie et de la mort.

IIÏ

Elisabeth ne se rappela que d'une manière conuse ce douloureux lendemain de fête.

M. Dassy lui demanda si elle avait quelque amie [u'elle désirât voir près d'elle ; mais après avoir îherché un moment, elle fit une réponse négative. >on père lui avait suffi jusqu'alors, et elle s'aperce- 'ait pour la première fois , non sans un serrement le cœur, qu'il n'était pas une de ses brillantes connaissances qui pût la soutenir et la fortifier- près de ;e lit de douleur.

— Mais vous avez bien une parente au moins qui )uisse vous aider à soigner votre père ! dit le doceur après un instant de réflexion,

— J'ai une tante, . . sa sœur, . , Mais je la conlais si peu I

— Il n'importe ; veuillez me donner son adresse, e vais lui écrire.

Elle ne protesta pas, elle était trop biisée. Les ^eux attachés sur le visage rigide du malade , elle ittendait, avec le calme ou plutôt la stupeur qui iccompagne l'excès du désespoir, qu'une crise se )roduisît et que son sort se décidât.

Elle demanda une fois si l'on devait appeler ses rères. Les docteurs voulaient attendre : une légère létente semblait se produire dans l'état de M. Ray« lard.

M. Dassy repartit vers le soir, promettant de revenir. On eût dit que les huit heures de chemin de fer qui séparent N... de Paris n'étaient rien pour lui.

La seconde nuit, Elisabeth refusa de se coucher, et demeura dans la chambre de son père avec la religieuse qu'on avait appelée. Elle pleura longtemps et j)ria avec une ardeur qu'elle n'avait guère connue depuis les jours de ferveur du couvent. A la fin, la fatigue l'emporta, et elle s'endormit dans son fauteuil , à la grande joie de la bonne sœur garde-malade, qui la couvrit soigneusement d'un châle, et glissa un oreiller sous sa lêle.

Un pâle soleil d'hiver venait de se lever quand Elisabeth ouvrit les yeux après un sommeil prolongé, lourd et profond.

Elle n'était plus dans la chambre de son père, mais dans sa chambre à elle, et étendue sur son lit.

Elle eut un tressaillement et écarta d'une main tremblante le rideau de mousseline. Une femme vêtue de noir était debout près d'elle et semblait épier son réveil.

— Mon pèrel... Pourquoi ne suis-je pas près de lui?...

— Parce qu'il reprend connaissance, et que l'on a craint l'excès même de votre émotion, répondit une voix singulièrement claire et douce. Le docteur Dassy est avec lui et quand vous serez sûre de vous, vous pourrez le voir.

— Je suis prête... Je ne diraf rien qui lui fasse lall...

Puis , s'apercevant qu'elle n'avait pas encore iressé à sa tante un mot de bienvenue, elle lui 'it les deux mains.

— Que vous êtes bonne! dit-elle, et... et que )us ressemblez à mon père!

Oui, M™^ de Saulnes avait, comme son frère, une ille élevée, un visage fin et régulier et de grands îux noirs et brillants. Seulement il avait, lui, une lysionomie ordinairement joyeuse, tandis que le lurire venait rarement aux lèvres de M°* de mines, éprouvée, dès sa jeunesse, par les douleurs 1 veuvage.

Elisabeth ne l'avait pas vue souvent, et la gravité 1 peu austère de sa tante l'avait presque rebutée. Ile avait conservé un souvenir enfantin, presque tristant de sa petite maison propre et froide, de . pauvreté fîère, de ses manières réservées, de sa (ciété sérieuse. Mais alors elle-même était heu- ;use, insouciante, avide de gaîté et d'expansion; aintenant que le chagrin avait passé comme 1 ouragan sur ses jeunes espérances, ce visage •ave et tendre était justement celui qu'elle it rêvé de voir penché sur elle en cette heure épreuve.

— Pauvre enfant, comme vous avez souffert! dit °* de Saulnes avec compassion. Votre visage est Ui par les larmes... Espérons que le terrible malîur est éloigné de nous, et soyons bien calmes,

22 LES ohEMTNS DE lA VIE.

l'une et l'autre, près de ce pauvre ami, dont Texi»tence n'est pas encore bien assurée...

Les lèvres d'Elisabeth tremblaient, et elle était toute chancelante quand elle rentra, suivie de M"* de Saulnes, dans la chambre de son père.

M. Raynard avait ouvert les yeux. L'intelligence s'y peignait de nouveau, bien qu'une expression de fatigue semblât, de temps à autre, suspendre ses pensées; mais sa main droite, roide et bleuâtre, demeurait paralysée, et sa langue ne proférait aucun son.

Elisabeth ne put prononcer un mot : elle ne voulait pas pleurer. Elle essaya de sourire, couvrit de baisers le front et les yeux de son père et s'assit près de lui, tenant sa main, celle qui pouvait encore sentir sa chaude étreinte.

Dans ses yeux, à lui, se lisait toute l'horreur de son infirmité, tout le souci de l'avenir, toute la crainte d'une inaction prolongée, définitive peutêtre, en admettant qu'il pût se relever de cette secousse.

M"* de Saulnes parla doucement de guérison, et le docteur Dassy essaya à son tour d'encourager son malade.

-^ Il guérira, n'est-ce pas? murmura Elisabeth, lorsque, ce jour môme, il dut repartir, après avoir reçu les chaleureux remerciements de la jeune fille.

Il faut toujours espérer, répondit-il brièvement.

M°^'' de Saulnes le reconduisit jusque dans l'es-

us CHEMINS DE LÀ TTE. f3

calier. Il tourna alors la tête pour voir si Elisabeth ne pouvait plus l'entendre et, se penchant à son oreille :

Une seconde attaque est imminente, dit-il, et l'issue, hélas I en sera fatale. Je sais que Raynard est chrétien, il serait urgent de lui amener un prêtre.

Et il s'éloigna d'un pas rapide, murmurant entre ses dents :

— Pauvre fille! Elevée dans Taisance, dans le plaisir et plongée soudain dans la misère! Voilà de ces brusques changements qui font de la vie réelle le plus mouvementé, le plus triste des romans L..

24 LES CHEMINS Lii LA VU

Elisabeth passe sadernière soirée à la préfecture.». Demain elle quittera pour toujours ce toit qui a abrité ses plus heureuses années. . . Elle laisse tout derrière elle ; ces meubles familiers, rendus sacrés à ses yeux par ses chers souvenirs, elle ne peut les emporter pour se reconstituer un home... Elle laisse surtout ce bagage de joies et d'espérances qui est le meilleur trésor de la jeunesse. . . Son chemin, joyeux et fleuri, est devenu aride. . . Les yeuxfatigués de pleurs, enveloppée dans sa robe noire d'orpheline, Elisabeth se dit qu'elle ne sera plus jamais jeune.

Elle est encore assise dans ce petit salon intime où elle a passé avec son père de si charmantes soirées. La nuit tombe, et les réverbères s'allument l'un après l'autre. . . Mais la lampe éclaire le salon : Elisabeth ne pourrait, en ce moment, supporter la mélancolie du crépuscule...

Elle n'est pas seule ; maintenant , la solitude lui cause de l'angoisse, car elle a peur de ses propres pensées , peur de son désespoir, et elle sent que, pour supporter la vie , elle doit s'efforcer de dominer sa douleur.

M"'^ de Saulnes est assise près de la table , grave et triste, occupée à un ouvrage d'aiguille, et

sur le tapis , devant le feu , deux jeunes garçons sont assis l'un près de l'autre , se tenant silencieusement enlacés.

Un sanglot élouffé d'Elisabeth les fait tressaillir, et l'aîné prend la main de sa sœur.

— Ne pleure pas , murmure-t-il. Toi , tu as toujours rendu notre père heureux, tandis que nous, nous l'avons souvent mécontenté... Je voudrais avoir dix-huit ans I je m'engagerais demain, et j'accepterais avec joie celle vie si dure pour expier ma paresse et mon égoïsme 1

Une expression de tendresse passa sur le visage pâli de la jeune fille, et elle se pencha pour baiser le front de l'adolescent.

— Vous étiez bien jeunes pour comprendre la nécessité du travail. . . Moi aussi , je croyais notre position assurée. . . . Les souffrances matérielles sont peu de chose, cependant, et, avec lui, j'aurais enduré si gaîment la pauvreté !

Elle se tut, et regarda vaguement les flammes qui montaient dans la cheminée, éclairant joyeusement la chambre et répandant une douce chaleur.

— Nous travaillerons maintenant , Elisabeth , reprit Guy, tandis que son frère pleurait en silence. Nous ne te causerons pas de soucis... Et quand nous serons grands, nous demeurerons tous ensemble. . . Tu nous écriras au collège, n'est-ce pas? Il me semble que je t'aime plus qu'avant, ma sœur, et que j'aie plus besoin de toi. • .

— Et moi aussi, murmura-t-elle, les attirant à

elle en pleurant. Souvenez-vous que tout mon bonheur, maintenant , sera de vous voir devenir des hommes , — des hommes honorables et estimés comme notre père ... Oh ! mon Dieu ! . . . Etre seuls tous trois , si tôt privés de son appui , de son amour!. . .

— Mais vous serez, vous, l'appui de vos frères, en attendant qu'ils deviennent le vôtre, dit M°" de Saulnes d'un ton affectueux.

Elle déposa son ouvrage, vint s'asseoir près d'Elisabeth et passa son bras autour de sa taille.

— C'est une grande force, c'est une grande con- •olation d'être utile en ce monde , reprit-elle. Si vous n'avez pas, pour guider vos frères, l'expérience et la sagesse de leur père, vous pouvez du moins les aimer comme il l'eût fiil, et ils ne seront pas les premiers près desquels une sœur aura rempli la tâche d'un ange gardien. . .

— Oh 1 ma tante , vous me faites du bien I murmura la jeune fille. Quel don possédez-vous pour me rattacher à la vie et relever mon courage? De la part d'une autre , je supporlerais à peine une parole tendant à m'arracher à mon chagrin , mais vous avez trouvé le chemin de mon cœur, et j'ai honte, maintenant, de vous être demeurée presque étrangère pendant de si longues années. . .

— Enfant, ma vie désenchantée et votre jeunesse heureuse ne suivaient point le même sentier..,. Peut-être n'ai-je pas su voiler devant vous la tristesse qui pèse si lourdement sur moi, . , J'ai perdu

mari et enfants , et je n'ai d'autre devoir, pour occuper mes longues journées, que de soigner la santé délabrée de la oière de mon mari, dont les chagrins ont affaibli rintelligence. . . Maintenant, nous nous comprenons mieux , parce que la souffrance a son langage et ses sympathies; chacun sent son fardeau : le vôtre est moins lourd, cependant, car vous avez devant vous de longues années, sans doute, et qui sait les compeusdions qu'elles peuvent apporter, sinon pour vous, du moins pour ces enfants qui deviennent les vôtres?. . .

Elisabeth baisa avec un élan de tendresse le doux visage qui effleurait presque le sien.

Oui, M"' de Saulnes avait trouvé le secret de l'encourager et de la fortifier. Pour adoucir le chagrin des âmes généreuses, il n'est rien de tel que de les arracher à elles-mêmes , et de leur montrer un but dans leur vie désolée. /^

Quelques heuros plus tard , les deux jeunes garçons reposaient l'un près de l'autre, dormant pour la dernière fois dans cette chambre qu'ils revenaient habiter si gaîment aux vacances , et oti leur père avait maintes fois admiré leurs têtes blondes, en songeant à la femme aimée dont ils lui retraçaient l'image.

— Ne serait-il pas sage de vous reposer aussi , Elisabeth? dit M"« de Saulnes d'un ton de sollicitude.

— Non, je ne sens pas le besoin de sommeil. .• Laissez-moi savourer la tristesse solennelle de ces

28 LES CHEMTT- t>t: tA VIE.

dernières heures... Demain je romps avec mon passé ...

M""® de Saulnes reprit son ouvrage et garda quelques instants le silence.

— Elisabeth, dit-elle enfin , tout a été si prompt, si cruel , vous avez eu si peu de temps pour songea, à votre chagrin au milieu des embarras d'un départ précipité, que nous avons bien peu parlé de vor plans futurs. . .

Elisabeth tressaillit et regarda sa tante avec inquiétude.

— Ne me gardez-vous pas près de vous? demanda-1-elle anxieusement.

— Aussi longtemps que vous le désirerez... Je voudrais ne jamais me séparer de vous, si c'était possible. xN'êtes-vous pas tout ce qui me reste de ma famille, à moi ?. . . Mais je songe à votre avenir. Vous vous êtes montrée si énergique pendant ces tristes derniers jours, que je vous crois capable de discuter dès maintenant vos résolutions. C'est au premier moaient d'un brisement tel que vous l'avez subi, qu'il faut tout prévoir et tout décider... Est-ce aussi votre avis, ou préférez-vous attendre?

— Je hais l'incertitude, répondit Elisabeth d'une voix altérée. Je n'avais pas pensé que je dusse vous quitter. . . Si je dois encore souffrir cette épreuve , il vaut mieux que ce soit tout de suite.

— Eh bien, mon enfant, je vous parlerai franchement. . . Ce que laisse mon frère ne peut vous faire vivre tous les trois.. . Un petit legs de votre

ante maternelle vous a avantagée ; mais , même n rétablissant l'équilibre et en réunissant vos resources, il me semble impossible de pourvoir aux rais de l'éducation de vos frères sans entamer votre apital... C'est dur, n'est-ce pas? Moi, je vis de la pension de veuve et du mince rapport d'un ureau de tabac ; ma belle-mère n'est pas plus iche que moi. . . Dieu sait cependant quel baume e serait pour moi de garder sous mon toit la fille e mon unique frère et de l'aider dans sa tâche maternelle. . . Si ce bonheur m'élalL donné, je croiais que la vie peut me sourire encore. . . Vous ne ivez pas quelle puissance a la jeunesse sur les œurs flétris comme le mien I. . .

Elle s'interrompit, et deux larmes coulèrent lenîment sur ses joues blanches ; puis , dominant ette émotion passagère :

— Mais je ne dois songer qu'à vous , reprit-elle *un ton ferme. Je ne vivrai sans doute pas bien ieille, et je n'ai rien à vous laisser. . . Que feriezous après moi? Ne serait-il pas trop tard pour ontracter la pénible habitude d'un travail salarié?.. e crois que vous devez, pendant que votre maleur récent excite autour de vous un intérêt qui, élasl ira en s'effaçant, solliciter du gouvernement ne situation qui vous assure un avenir.

— Qui m'assure un avenir! répéta Elisabeth. Et que uis-je obtenir, sinon quelques centaines de francs endant un an ou deux ? Quelle situation puis-je me réer, à moins de donner des leçons de musique ?

— J*ai pensé à autre chose. . . Il faudrait demander un bureau de poste. C'est là une carrière, el si vous ne vous mariez pas, votre vieillesse se trouvera assurée par une modeste pension de retraite.

Elisabeth ne répondit pas tout d'abord. Si cruelle que lui semblât l'idée de se séparer de cette tante mal connue jadis, et qui lui devenait si chère, elle ne se méprenait pas sur le sentiment qui dirigeait M™* de Saulnes. Non seulement elle ne lui en voulait pas de lui parler si tôt ce langage austère, mais elle lui savait gré de la croire capable de l'entendre. D'ailleurs, pour certaines natures, la souffrance entraîne un irrésistible besoin d'activité el de changement. Agir, ce serait tromper son insupportable douleur, et ce serait en même temps aplanir les voies à ses frères.

Son parti fut pris. Elle embrassa longuement sa tante et lui dit :

— Vous avez raison , je suivrai vos conseils. M"" de Saulnes lui rendit son étreinte.

— Vous m'avez comprise, n'est-ce pas, Elisabeth ? dit-elle avec émotion. Vous ne pouvez vous méprendre sur les motifs qui m'ont guidée en vous parlant ainsi ?

Leurs yeux se rencontrèrent, pleins de tendresse, de regret et de sincérité.

— Vous me soutiendrez de loin, dit la jeune fille en sanglotant.

fWWMMMM^

Le soleil luit sur la plaine, mais les vallées étroites qu'enserrent les hautes montagnes sont encore pleines d'ombre et de fraîcheur. Sur le ciel, d*un bleu vif, se découpent des cimes bizarres, les unes couronnées de sapins, les autres échelonnant leurs crêtes rocheuses, tandis que dans le lointain, sur les monts qui bornent la vallée, la neige s'étend en nappes éblouissantes, ou s'accroche aux anfractuosités des roches grisâtres.

Une route étroite et pittoresque serpente sur le flanc d'une montagne. A gauche, elle s'appuie contre les murailles de marbre rouge; adroite, elle surplombe un précipice dont les pentes rapides se voilent d'une riante verdure, et au fond duquel court un gave écumeux. L'eau claire, verte et bruyante bondit sur les cailloux de marbre usés et arrondis, rejaillit en poussière neigeuse et se précipite en cascade sitôt que son lit s'abaisse. Au delà, d'autres montagnes s'élèvent, glissant leur pied sous une étroite et verdoyante lisière de prairies.

Les aspects du paysage changent à tout moment. Les éléments sont les mêmes : des montagnes, des bois, un torrent, et cependant, à chaque détour de la route, l'œil ravi reçoit une impression nouvelle : ici, en effet, les forêts recouvrent d'une chevelure

verte la tête des monts les plus élevés; là, le roc nu émerge d'une sombre ceinture de pins ; puis, les pâturages couleur d'émeraude, parsemés de vaches blondes et de chèvres agiles côtoient les masses abruptes de porphyre et de marbre... De ce côté, c'est une solitude dont l'aridité sauvage glace l'âme d'une sorte d'épouvante, et plus loin, un petit village riant s'accroche à un étroit plateau et cause l'impression d'une oasis délicieuse avec ses maisons basses, ses bouquets de bois et sa ceinture de prairies.

Quelques femmes revenant (3u marché de Luz suivaient gaiement la route poudreuse, montées sur leurs vigoureux petits ânes, et leurs visages bruns abrités sous le mouchoir de coton aux nuances vives. Elles riaient et plaisantaient dans leur patois rapide et sonore lorsque le pas vif et ferme d'un cheval se fit entendre au loin.

— C'est la demoiselle du château , dit l'une d'elles, donnant un vigoureux coup de pied à son ânf! et prenant la lisière de la route.

— Je l'ai vue à l'église de Luz, dit une autre. Et elle était si jolie avec sa longue robe sur le bras, et priant comme un ange du ciel !... Bonjour, Mademoiselle Raymonde ! ajouta-t-elle, montrant ses dents blanches dans un large sourire.

L'amazone qui venait de rejoindre le groupe rustique arrêta son petit cheval et le mit au pas.

— Bonjour, mes bonnes femmes, dit-elle gaîment. Le beurre s'est-il bien vendu à Luz, ce matin ?

— Mais, on n'est pas trop mécontent, Mademoi lie, quoique chez nous on ait eu bien des mal- ^urs.

— Et lesquels, ma pauvre chère ? demanda la une fille, ôtant son chapeau de paille pour iser ses cheveux dérangés par la course.

— La montagne s'est éboulée aux dernières lées, et les débris ont couvert notre pâturage... outez que chaque année le gave ronge la berge... )us savez que Ton est avare même d'un pouce de rre chez nous.

— Je le sais bien ! dit la jeune fille en souriant ; >tre vieux Jacques vient de défricher sur notre ontagne une pente si raide qu'un montagnard lut seul s'y accrocher... Votre grand'mère est-elle ieux, Pierrette ?

— Pas trop, Mademoiselle, ses rhumatismes l'ont prise, que c'e'^t à fendre le cœur de l'entendre.

— Annoncez-lui ma visite ; mon Uniment lui a it du bien l'an passé, et je lui en apporterai autre... Marie, j'ai cousu un sarrau pour votre aé, qui m'a récité sans faute son Pater. Envoyezmoi dimanche.

Le petit cheval, humilié peut-être du voisinage stique de ses compagnons aux! longues oreilles, mnait des signes d'impatience, et gardait à and'peine l'allure qu'on lui imposait.

— Voici Roland qui se fâche, dit la jeune fille riant. A bientôt, et bonne santé, mes chères

mmes I

— Que Dieu vous garde, Mademoiselle I

Et tandis que l'aniazone s'enfuyait sur la route au milieu d'un nuage de poussière blanche, un concert d'exclamations bruyantes s'éleva derrière elle. '

— La chère créature du bon Dieu ! Elle a toujours un mot aimable à vous dire... »

— Et un petit cadeau à vous faire 1

— Et comme elle sait plaindre les autres, quoiqu'elle ne soit pas beaucoup plus riche ellemême !

— Non, mais c'est la plus noble famille du pays...

~ Regardez-la, comme elle est jolie à cheval...

— Elle marche, avec cela, comme une montagnarde qu'elle est ; elle suivrait un izard à la course. . .

Tandis qu'on lui décernait ces éloges enthousiastes, la jeune fille qu'on avait appelée Raymonde se livrait au plaisir, familier pour elle, mais toujours enivrant, d'un temps de galop rapide, presque désordonné. Elle avait à peu près lâché la bride à son cheval, qui bondissait sur l'étroite corniche dont, le banc gazonné s'était éboulé en maint endroit, et qui côtoyait de préférence le bord du précipice, sans que sa jeune maîtresse en ressentît la moindre frayeur.

Bientôt, cependant, il ralentit de lui-même soï allure. La route montait sensiblement, et un trot modéré permit à llaymonde de jouir du paysage

ien connu, mais passionnément aimé qui s'éteniit autour d'elle.

La gorge se resserrait, et les montagnes étaient

hautes que, bien qu'il fût huit heures du malin, I soleil n'avait pas encore paru en cet endroit.

Mais, à un coude brusque du chemin, il y avait ne déchirure dans la chaîne, et par cette ouverire qui se crénelait sur le ciel bleu foncé, un flot e lumière intense se déversa tout à coup sur la iUée, dorant les masses de verdure, jetant des appes ardeiites sur les prairies, et inondant de aillettes brillantes les eaux tumultueuses du tor- 3nt.. .

Raymonde avait vu mille fois ce spectacle féeriue dont les habitants de la plaine ne peuvent se gurer la magnificence. Cependant, elle éprouvait j même ravissement, la même impression joyeuse ans ce passage subit, sans transition, de l'ombre à i lumière... Il lui sembait que son joyeux esprit ejeune fille recevait aussi le reflet de cette profuion de soleil, et, joignant les mains par un mouvelent instinctif, elle murmura en élevantson regard umide :

— Mon Dieu, mon Dîeu, que vous êtes grand!..

Raymonde avait dix-huit ou vingt ans. C'était ien une fille des montagnes, de taille moyenne, velte et leste, avec des traits gracieux et un teint run et mat éclairé par des yeux d'un brun de ve- )urs. Avec ces yeux-là et cette peau satinée, mais orée ^ar le soleil, aug^uel la j^eune fille s'expo^i^vit

sans arrière-pensée de coquetterie, on eût supposé que la chevelure dût être noire. Il n'en était rien. Des nattes épaisses, d'un châtain si clair qu'elles paraissaient blondes sous un rayon de lumière, donnaient à sa figure une originalité extrême, un genre de beauté qui étonnait tout d'abord, mais dont on s'éprenait bien vite et qu'on ne pouvait oublier.

Elle était vêtue d'une longue amazone en drap noir usé qui eût semblé misérable sans la manière aisée et instinctivement Gère dont elle la portait, et une petite toque en paille, bordée de velours et ornée, en ce moment, d'un panache de cette délicate petite fougère qui croît sur les montagnes, et dont le soleil fane si vite les brins tremblants.

Le cheval, quittant la route, prit de lui-même un sentier plus étroit, serpentant entre deux montagnes, et suivant le cours d'un ruisseau babillard qui, au printemps, prenait volontiers les allures de torrent et envahissait le sentier.

Quelques minutes suffirent pour arriver à un village blotti dans une sorte d'anfractuosité gigantesque, et offrant, dans cette saison verdoyante, un aspect vraiment enchanteur.

Quelques maisons aux murailles blanches coiffées, les unes d'ardoises foncées, les autres de tuiles éclatantes, se groupaient autour d'une petite église romane à demi ruinée, à laquelle un lierre gigantesque semblait prêter l'appui de ses rameaux. Poëées çà et là, d'antres demeures plus modestes,

LES CHEMIiNS DE LA VIE. 37

ouvertes en chaume, s'échelonnaient sur la monîgne ou s'avançaient sur le bord du ruisseau. le moelleux lapis d'émeraude couvraient les entes, et des massifs de hêtres et de pins projelient leur feuillage épais sur ces belles prairies, roduisant d'admirables contrastes de tons, et des Efets magiques d'ombre et de lumière.

A l'entrée du villav'^e, assise à quelque vingt mè- *es au-dessus de la vallée, se trouvait une maison mple et riante, aux murs éclatants de blancheur, atourée d'un verger, et ombragée de beaux arres. Plus haut encore, perché sur une cime aiguë, )cheuse, privée de verdure, s'élevait un château B fière mine en dépit d'un pan de mur écroulé et une tour plus ruinée encore que la vieille petite ^lise.

Ce donjon avait dû commander et protéger le iys. Maintenant, la tour ruinée profilait mélanco [juementsur le ciel son sommet déchiqueté, auael chaque hiver, chaque coup de vent, chaque ilée arrachaient une pierre ; mais tel qu'il était, ce eux château représentait une des beautés du site, , éveillait, avec une idée mélancolique, un sentient de respect involontaire.

Les étrangers l'eussent cru inhabité. Ce fut (pendant dans le sentier montueux qui y condui- ,it que Raymonde poussa son cheval, et il eût été tficile de se méprendre aux regards pleins de lïve fierté dont elle enveloppait les vieilles muilles: c'était son home bien-aimé, qu'elle n'eût

•8 IBS CHEMINS DE lA TII.

pas échangé, malgré se, pierres croulantes et le. lugubres concerts qu'y disait entendre l'orfraie contre un château moderne rempli de tout le lux' nouveau et du confort inventés par notre générV

TI

Les restes d'un mur d'euceinte parsemaient de débris pittoresques la petite plate-forme sur laquelle était bâti le château. Cette plate-forme, gui dominait une muraille à pic, n'était accessible que d'un côté, par un sentier taillé dans le roc, et tel que les chevaux du pays, au jarret d'acier et au pied sûr, pouvaient seuls le gravir. A droite, quelques cultures avaient été conquises sur le terrain couvert de petites broussailles, et des champs de maïs et de pommes de terre s'étendaient jusque BOUS les murs du château.

Une porte faite de planches vermoulues fermait la grande ouverture cintrée que dominait un écusson à demi brisé. Raymonde sauta à bas de son cheval, enroula la bride autour de son bras, et, ayant soulevé un loquet grossier, pénétra dans la cour.

— ^Si 'le château conservait au dehors une mine altière et majestueuse, l'intérieur offrait l'image de la désolation. Les bâtiments bordaient les trois côtés d'un rectangle flanqué de quatre tours massives; mais une très petite partie seulement demeurait habitable. Les tours étaient découronnées et les plafonds de leurs étages s'étaient effondrés successivement; à l'intérieur, il ne restait que l'esca-

lier en spirale pratiqué dans l'épaisseur des murailles, et lorsqu'on était sur le faîte, l'œil plongeait dans une sorte de précipice béant d'où s'envolaient des oiseaux de nuit au vol effrayé. Les longues rangées de fenêtres des ailes étaient, pour la plupart, veuves de vitres ; les châssis de pierre avaient seuls résisté. Quant aux toits, ils s'affaissaient par endroits et laissaient pénétrer les pluies d'hiver dans les grandes salles désertes jadis remplies d'hôtes illustres et de bruits joyeux.

Une herbe rare recouvrait par places le sol jadis pavé de la cour. Dansun coin s'élevait une meule de foin doré, dans un autre il y avait un tas d'instruments aratoires, et Raymonde conduisit son cheval vers une des anciennes cuisines, transformée en écurie.

Un vieux paysan qui fumait sa pipe, appuyé contre la muraille, se dirigea vers elle et souleva son béret.

— Laissez-moi bouchonner Roland, Mademoiselle Raymonde, et allez bien vite trouver Madame qui vous attend dans la salle.

La jeune fille donna à son petit cheval deux ou trois tapes d'amitié, et, gravissant les marches disjointes d'un perron dont les rampes en fer rouillé menaçaient ruine, elle entra dans une vaste pièce qui tenait à elle seule à peu près toute la largeur du bâtiment central.

En outre des fenêtres qui Téclairaient du côté de la cour, cette salle prenait jour sur l'autre versant

de la montagne, et dominait un site sauvage, un amoncellement de pierres énormes, parmi lesquelles une cascade bondissait jusqu'à la vallée. Il n'y avait point de tentures, mais l'encadrement sculpté des fenêtres et les lambris en chêne noir eussent perdu à se voiler sous des étoffes modernes. Deux ou trois vieux lapis, jadis précieux, qui aujourd'hui montraient la corde, étaient étendus sur les carreaux de marbre, et le long des murailles étaient alignés des bahuts sculptés, des fauteuils raides au dossier armorié, et des crédences mangées aux vers" qui eussent fait l'admiration d'un antiquaire ou d'une Parisienne.

Près d'une fenêtre, une paire de lunettes sur le nez, une femme d'environ cinquante ans ravaudait des bas.

Avec beaucoup d'attention, on eût peut-être découvert quelques traces de beauté sur son visage hâlé et couvert de rides précoces, mais elle avait dû, en somme, être plus fraîche que régulièrement jolie, et la vulgarité de son type, de son expressiou et de sa toilette contrastait à la fois avec les nobles ruines qui l'entouraient et avec la distinction innée qui caractérisait Raymonde.

Elle releva la tête en entendant grincer la vieille porte vitrée et repoussa, sous le mouchoir de coton qui couvrait sa tête, les mèches ébouriffées de ses cheveux gris.

— As-tu arrangé raff*aire, Raymonde ? L'hôlelier de Luz prendra-t-il notre foin?

— Non, mère, répondit la jeune fille, s'asseyanl sur un vieil escabeau recouvert de brocatelle usée, il a fait sa provision ailleurs, ayant trouvé la dernière meule humide.

— Mon foin n'est pas pire que d'autres, cependant, reprit la mère avec aigreur. Peut-être n'as-tu pas insisté, Raymonde? Si je n'avais pas eu mon rhumatisme, je suis sûre que j'aurais conclu le marché.

— J'ai fait de mon mieux, répliqua la jeune fille avec insouciance, et vous savez cependant, ma mère, que je hais de m'occuper de ces transactions-là.

— Puisque Jacques était malade! Ah! dame, ce n'est pas gai d'avoir besoin d'argent, et pourtant, nous réduisons nos dépenses chaque année... Quand j'étais jeune, je m'imaginais que ceux qui possédaient un nom et un château roulaient tous sur Tor... Si Roger voulait me laisser vendre ces ruines et acheter une maisonnette dans la plaine!...

— Oh! mère, mère, comment pouvez-vous parler ainsi ! Gomment n'aimez-vous pas ces vieilles murailles dont l'antique grandeur console de la pauvreté présente, et ce pays où, malgré notre misère^ nous sommes si honorés, si respectés, à cause de noire nom!

La mère secoua la tête et, tout en pliant avec soin la paire de bas qu'elle venait de réparer :

— Toi et ton frère vous avez un genre d'orgueil qui me manque, dit-elle.... Tant mieux pour vous s'il vous tient lieu d'argent et de confort!

— Non, ce n'est pas de l'orgueil, répliqua la jeune

fille, promenant un regard attendri sur ce qui l'entourait. C'est un amour du passé si vif, si ardent, que quitter ces ruines serait pour moi le plus grand, le plus cruel des sacrifices... Notre 7ieux donjon et les montagnes avec lesquelles il semble faire corps, tant il y a de temps qu'il y a pris racine, c'est là ma seule passion, chère mère...

— Tu es bien une Savenas, dit la mère enfilant son aiguille. Moi, j'ai des idées plus bourgeoises, et c'est sans doute pour cela que je n'ai jamais senti îa gloire qu'il y a à mourir à moitié de froid et de faim parmi ces pierres branlantes... Quand ton père vivait, c^étàit différent...

Elle soupira, ses rides devinrent plus profondes, et cependant une expression plus jeune et moins vulgaire passa sur son visage comme un rayon fugitif. Pour cette âme, absorbée par les plus pénibles soucis de la pauvreté, il y avait eu un jour de poésie, et elle gardait, au milieu de sa Tie occupée et fastidieuse, un tendre et frais souvenir à l'époux de sa jeunesse, à celui dont elle n'avait jamais reconnu les défauts et qui, lui aussi, avait aimé ses ruines au point d'y ensevelir à jamais sa famille, et d'y vivre, d'y mourir dans une coupable inaction.

— J'aurais voulu que Roger entrât dans le commerce, reprit brusquement M""* de Savenas. Sais-tu, Raymonde, que je suis bien près de le croire ingrat? Nous avons tant fait de sacrifices pour lui, et il ne trouve pas le moyen de nous aider, si peu que ce soiti Quand il ne te donnerait qu'une amazone

neuve, ma pauvre chérie, puisque Tunique plaisir de ta jeunesse est de monter notre brave vieux cheval 1 Raymonde, qui était allée à l'autre bout de la chambre, revint, portant une corbeille pleine de petits pois, qu'elle commença à écosserde ses jolis doigts fins et brunis.

— Roger n'est que lieutenant, mère, et nous ne nous faisons pas une idée bien juste des dépenses d'une ville. Rien que l'uniforme coûte si cher! Vous savez bien qu'il a payé la dernière réparation du toit. Oh! il nous aime bien!

— Je le sais, dit la pauvre mère, dont les yeux se mouillèrent de larmes. J'ai de bons enfants... Je voudrais que d'autres les connussent comme moi. Encore, Roger pourra faire un beau mariage, il est si joli garçon! Mais toi, ma Raymonde, quel mari viendra te chercher dans ce nid de hiboux ! Si j'étais plus riche, je passerais avec toi une saison à Luz ou à Saint-Sauveur.

Un joyeux sourire éclaira le visage de Raymonde.

— Je vous ai dit que la passion de nos ruines suffit à ma vie, répondit-elle en riant.

— Oui, aujourd'hui... Quand je ne serai plus et que tu te trouveras seule ici, tu ne penseras peutêtre plus de même... Enfin, qui sait? Les étrangers commencent à arriver là-bas, et quand tu reviens de tes promenades, si jolie sur ton petit cheval, je m'attends toujours à voir derrière toi quelque beau cavalier pris d'intérêt et d'admiration pour ma chère amazone*

Cei paroles naïves ne firent point sourire Hay* monde. Une vive rougeur envahit son visaae, et elle s'écria d'un ton sérieux :

— Maman, je n'irai plus jamais du côté de Luz si vous me parlez ainsi I Je me mépriserais si j'avais l'idée d'attirer les regards de qui que ce fût au monde! Laissons mon avenir, qui s'arrangera comme le bon Dieu en aura décidé, et regardez ces beaux petits pois que Térèse Dassy m'a envoyés hier soir! Leur jardin est un petit Ëden, toutes les primeurs y viennent à ravir. Il est vrai qu'il est abrité des vents du nord par la montagne, tandis que nous, nous sommes entourés de cimes déchirées, qui laissent passer tous les souffles glacés.

M™* de Savenas jeta un coup d'oeil sur la corbeille posée sur les genoux de sa fille.

— Cela fera un beau plat pour notre dinar, laymonde... Arrange-les au sucre...

— Il y en a tant, dit la jeune fille, plongeant sa main dans la corbeille et faisant ruisseler entre ses doigts les petites perles vertes, que je pourrais bien en réserver une part à la vieille Jeannette.

-^ Sans doute ; quand on ne peut pas donner d'argent, il faut partager ce qu'on possède... As-tu appris des nouvelles sur ta route?

— Non, mère, je suis revenue sans passer par le village.

— Eh bien, moi, j'ai reçu une visite, dit M"" de Savenas avec une satisfaction évidente.

— A cette heure 1

— Oui, M"' Aubry est venue me faire ses adieux. La nouvelle receveuse des postes est arrivée hier, avec une dame plus âgée qui l'installe, et M"' Aubry s'est hâtée de lui remettre le service afin de partir pour Pau, oti sa nièce se marie après-demain.

— Et comment est la receveuse? demanda Raymonde avec curiosité.

— Jeune et jolie, à ce qu'il paraît, mais triste à fendre l'âme; songe qu'elle va rester toute seule ici I

— Pauvre fille! j'espère que nous pourrons la voir et la distraire un peu. ..Voici mes pois écossés... Je vais prendre mon livre,aussitôt que j'aurai changé de robe, et je mènerai la vache dans le chemin.

— Tu pourrais descendre cette après-midi jusqu'à Puyserrou, ma fille... Peut-être trouveras-tu une lettre de ton frère, et ce sera une occasion de voir la receveuse...

— Et de lui faire des offres de service, dit Raymonde, baisant tendrement le front de sa mère.

Elles s'aimaient tendrement, de tout leur cœur, cette mère et cette fille, et un accord inaltérable régnait entre elles, quoique jamais, peut-être, esprits, éducations et tendances n'eussent été plus dissemblables. L'une était la prose, l'autre la poésie. La mère ne voyait que le côté matériel et besoigneux des choses; son imagination, sans cesse appliquée aux soucis journaliers, ne lui représentait que les tristesses et les ennuis d'une situation déchue; la fille, au contraire, apportait aux soins les plus vulgaires une disposition joyeuse, un entrain

continuel, et parait la réalité de tous les charmes dont la jeunesse a le secret heureux.

Quand elle préparait le pauvre repas de sa mère, elle ne s'affligeait point d'être astreinte à un tel labeur, mais elle souriait toute seule en songeant à ses aïeules en robe de brocart qui semblaient la poursuivre de leurs regards immobiles. Quand elle menait paître sa vache dans les sentiers montueux, elle ne se sentait ni humiliée, ni attristée ; elle jouissait du paysage avec le même enthousiasme, la même ivresse que si une corde grossière ne s'enroulait pas à son bras, la transformant en bergère, elle, la fille d'une noble maison. En un mot, elle possédait le don, rare et charmant, de se contenter de sa destinée, et de glisser une sorte de poésie radieuse dans les plus modestes labeurs de sa vie. Et elle s'étonnait d*être plainte; même, elle estimait son sort plus enviable que celui d'un grand nombre déjeunes filles: la liberté dont elle jouissait l'enivrait. Parcourir à sa guise ses chères montagnes, pouvoir, soir et matin, s'agenouiller dans l'église tranquille du village, penser en paix à Dieu au milieu de ses grandes œuvres, et avec cela, faire l'aumône de ses soins, de ses sourires, parfois de son nécessaire, se sentir aimée, enfin, comme une petite reine par cette population honnête et expansive qui l'entourait, c'était là pour Raymonde une vie suffisamment heureuse, un chemin béni, bien qu'austère, qu'elle suivait, le sourire aux lèvres, en remerciant chaque jour le Ciel.

Il y avait, tout près de l'église de Payserrou, sur une petite place irrégulière, ornée d'une fonlaine rustique et d'un groupe de hêtres, une maisonnette àdeux fenêtres de façade, et d'un aspect vieillot, grâce à ses murailles mal crépiesetàla teinte brune de son vieux toit de tuiles. Un jardinet mal entretenu l'entourait; la palissade tombait çà et là, les mauvaises herbes avaient envahi les allées, et un étroit carré de légumes, remplaçant les fleurs, était évidemment la seule partie de ce très petit coin de terre que l'ancienne propriétaire eût jugée digne de ses soins.

Une porte à claire-voie fermait ce triste jardinet. On y avait cloué une boîte à lettres et une planchette portant cette inscription :

Recette des postes Entrez S. V. P.

L'intérieur de la maison ne répondait pas tout à fait à l'état négligé du parterre. Elle était laide et vieille, mais avait été habitée par une personne soigneuse. Cependant, les murs blanchis à la chaux et les poutrelles brunes du plafond n'avaient rien de particulièrement réjouissant pour le regard. En ce moment, quelques meubles anciens étaient épars dans les chambres, et deux femmes s'occupaient

en silence à leur trouver une place convenable.

— Vous choisissez décidément la chambre de droite, Elisabeth? dit tout à coup la plus âgée, s'emparant d'un rideau.

La jeune fille inclina la tête sans pouvoir répondre. Sa compagne l'enveloppa d'un regard tendre et inquiet, puis, lui prenant vivement la main ;

— Mon enfant, dit-elle à voix basse, peut-être avons-nous trop présumé de vos forces... Moimême je me sens défaillir à l'idée de vous laisser ici. . .Si ma pauvre belle-mère avait été transportable, je vous aurais suivie, mais elle ne peut, à son âge, changer de climat et d'habitudes, et elle a encore plus besoin de moi gue vo«s, ma chère, chère enfant I . . •

— Je le sais... Je sais que vous avez fait pouî moi tout ce qui était possible... Le travail ne m*épouv'ante pas, mais l'isolement l. . •

Et, cachant sa tête dans ses mains, elle se mit à langloter.

— Je ne puis voir vos larmes, dit M°* de Saulnes, secouant la tête avec angoisse. Voulez-vous renoncer à cette situation et revenir près de moi ? Tant que je vivrai, vous aurez un abri. . .

Elisabeth releva la tête et essuya brusquement les larmes.

— Non, je suis déraisonnable, dit-elle. J'ai fait :.n stage pour arriver à cette position, je l'ai obtenue, et je ne dois pas renoncer à ce qui, je le sais est mon devoir, parce que j'ai été déçue dans mon

espoir et envoyée loin de vous.rTJe puis obtenir ce bureau tant désiré près de Bayonne, et alors voire cher voisinage me suffira. . . C'est une affaire de patience, quelques mois d'exil tout au plus, ajouta-t-elle en essayant un sourire. Embrassezmoi, chère tante, et continuons nos rangements, cela empêche de penser... Quand vous serez partie, il me sera doux de me voir entourée des vieux meubles dont vous avez fait le sacrifice pour moi, et sur lesquels se sont reposés les yeux de mon père enfant... Mes journées seront occupées par le travail, j'ai si peu de pratique et j'ai si peu vu la personne que je remplace ! Enfin, les vacances arriveront vite, et j'aurai un logis à offrir à mes frères I Comme ils jouiront de ce beau pays 1 ... Je tâcherai de leur donner des ânes, de les amuser, continuât-elle, souriant courageusement, et je serai si heureuse de les avoir chez moi I . . .

Ses lèvres tremblaient, et elle détourna la tête pour cacher les larmes qu'elle ne pouvait plus retenir. A ce moment, la porte du jardinet s'ouvrit en faisant résonner une petite clochette, et un instant après un coup léger fut frappé à la porte de la maison.

Elisabeth descendit rapidement et se trouva en face d'une jeune fille velue d'une robe de toile écrue, dont le visage au teint doré ressortait, frais et souriant, sous une petite toque en paille noire.

— Je vous demande mille fois pardon de vous déranger au milieu de votre installation, dit-ella

LES chëxMLN's de la vie. 51

d'une voix harmonieuse. Ma visite a deux motifs... D'abord, avez-vous des lettres pour M"« ou M"' de Savenas?

Ce nom avait pour Elisabetli des réminiscences confuses. Elle ne s'attarda point, cependantj à consulter ses souvenirs. Entrant dans le bureau que M™° Aubry avait laissé dans un ordre très satisfaisant, elle inspecta deux casiers* et fit une réponse négative.

— Mon frère est un vilain paresseux, dit Raymonde avec un sourire. Je passe donc à l'autre but de ma visite... Je sais que vous êtes étrangère dans ce pays... Voulez-vous m'autoriser à me mettre à votre disposition pour tout ce que vous pourriez désirer ? On est solidaire les uns des autres dans des solitudes comme celle-ci, ajouta-t-elle avec un regard à la fois joyeux et bienveillant, et vous devez vous croire au bout du monde, ainsi enveloppée dans nos montagnes.

Les yeux d'Elisabeth se mouillèrent.

— Que vous ôteà bonne I dit-elle. Habitez-vous Puyserrou ? Serai-je assez heureuse pour vous voir quelquefois ?

— Oh ! vous me verrez très souvent, car je suis toujours par les routes, et je descends au moins deux fois par jour au village, répliqua Raymonde en souriant. J'habite ce vieux château que vous voyez de votre fenêtre, perché sur ces rochers rougeâtres. . . Mais vous n'êtes pas seule ici ?

— Je serai seule demain, hélas 1 La parente qui

a bien voulu m'accompagner est rappelée par d'au« très devoirs...

— Alors, je viendrai vous consoler, et quand vous serez libre, vous voudrez bien visiter nos ruines et faire la connaissance de ma mère. . .

— Merci, oh ! merci I Que vous êtes bonne ! répéta Elisabeth, émue. ""

— Avez-vous déjà une servante ?

— Ma tante a vu hier votre curé, qui lui en a indiqué une.

— Et quel est son nom ? demanda curieusement Raymonde. Vous devez me trouver indiscrète, mais j*ai toujours vécu dans ce pays, et je m'intéresse au dernier de ses habitants.

— C'est une femme âgée qu'on nomme Jeannette Madirous. . .

— Oh ! c'est parfait! s'écria Raymonde, frappant des mains. Je pensais à elle ce matin et j'allais lui faire une petite visite... A bientôt, Mademoiselle... Je voudrais vous plaire autant que vous m'avez plu, ajouta-t-elle avec son beau sourire, car à part nous et une autre famille, vous n'aurez guère de relations dans ce cher pays perdu. . .

Elle serra cordialement la main d'Elisabeth et s'éloigna, gracieuse et charmante dans sa robe de toile unie.

— Vous aviez donc une visiteuse, ma chère petite ? dit M™* de Saulnes, voyant revenir sa nièce avec une ombre de sourire aux lèvres.

— La plus charmante fille du monde venant

m'offrir son aide et me faire entrevoir une liaison cordiale, répondit Elisabeth, reprenant son labeur avec un courage nouveau. N'est-ce pas quelque chose, chère tante, de trouver tout à coup une riante et aimable figure de jeune fille?

La petite sonnette retentit de nouveau, et une voix jeune et douce accueillit Elisabeth.

— Je suis honteuse de vous déranger déjà, Mademoiselle, mais ma petite provision de timbres est épuisée...

Elisabeth prit des timbres, tout en jetant un regard curieux sur la personne qui lui parlait. C'était encore une jeune fille, petite et brune, à l'air délicat. Son visage était dépourvu de beauté, mais ses grands yeux timides avaient une expression pénétrante d'intelligence et de douceur. Elle portait une robe noire, et malgré la clémence de la saison, elle serrait autour de sa taille un grand capulet blanc.

Comme elle prenait la monnaie que lui avait rendue Elisabeth, elle dit en rougissant :

— Est-ce que vous connaissez notre pays, Mademoiselle ?

— Non, mais il est bien beau, répondit la jeune fille avec douceur.

— Si vous aviez besoin de quelque chose, nous demeurons tout près. . . Là, à deux cents pas, cette maison blanche. . . Yous n'auriez qu'à me demander. . . Térèse Dassy...

Cette phrase obligeante avait dû beaucoup coûter à sa timidité.

— Dassy ! s'écria involontairement Elisabeth. Est-ce que... Oh ! sans doute, je m'abuse... Seriez» vous parente du docteur Dassy, de Paris ?

Un éclair joyeux brilla dans l'œil noir deTérèse.

— C'est mon frère, dit-elle avec une innocente fierté. Est-ce que vous le connaissez ?

Un flot de larmes s'échappa des yeux d'Elisabeth.

— Il a soigné mon père dans sa dernière maladie, et il a été si bon, si sympathique 1 murmurat-elle à travers ses pleurs.

Térèse prit sa main.

— Voyez, dit-elle avec douceur, voici déjà que vous n'êtes plus une étrangère pour nous, puisque mon frère vous connaît... Mais comment ne vous a-t-il pas envoyée tout d'abord à nous ?

— Je ne Tai pas revu depuis la mort de mon pan.vre père. . . Je lui ai adressé des remerciements qui partaient du fond de mon cœur, mais depuis, je n'ai pas eu de ses nouvelles, et il ignore sans doute que j'ai dû solliciter un bureau de poste.

— Yiendrez-vous voir ma mère ? demanda Térèse timidement.

— Oh ! de tout mon cœur I Je serai si heureuse qu'on veuille me témoigner un peu de sympathie I

Elles échangèrent une amicale poignée de main, et Elisabeth remonta, encore rassérénée.

— Ma tante, dit-elle, demain, pendant mes deux heures de liberté, nous ferons des visites. ..Je crois que Dieu a pitié de moi... Vous ne laisserez pas votre pauvre Elisabeth complètement isolée...

La mère de Félicien Dassy était une paysanne. Quelle que fût Taisance introduite sous son toit par son fils, elle n'avait jamais quitté sa robe de camelot ni le grand capulet noir qui l'enveloppait depui son veuvage, et, plus on la complimentait sur le succès de son fils, sur l'éducation dont Térèse avait si bien su profiter, p4us elle se plaisait à rappeler la misère d'autrefois, le temps où son toit de chaume s'élevait à la place de la maison blanche, et où elle travaillait jour et nuit pour élever sa famille, alors nombreuse.

La mort avait fait bien des vides dans la pauvre ferme. Elle s'était soumise avec une foi invariable et l'espérance ferme de revoir un jour le mari et les enfants. L'aîné et la plus jeune étaient restés; Félicien fut recueilli par des religieux qui se chargèrent de son éducation , et lui-même consacra ses premiers gains à faire instruire la chère petite sœur qu'il voulait élever à son niveau.

Ni l'un ni l'autre, — chose rare, peut-être, — ne se crurent supérieurs à leur mère. Il est vrai que celle-ci, qui savait tout juste lire, possédait une de ces intelligences qui peuvent jus(j^u'à un certai«ï.^ point se passer de culture. Si son langage pitlorês- ^ ' que s'émaillait parfois du patois de ses montagnes,

56 LES GHEMlfta DE LA VIE.

ses pensées étaient marquées au coin de la raison la plus haute. La religion avait élevé son esprit en même temps que sou âme, et le vieux curé assurait qu'elle disait de plus belles choses que bien des livres.

Et ce n'était pas étonnant : si l'intelligence s'é-» panouit en recevant l'enseignement des hommes, cette pauvre petite lumière terrestre et incomplète, comment n'atteindrait-elle pas un bien autre développement en s'élevant sans cesse vers la lumière incréée? Comment l'âme ne s'ennoblirait-elle pas en méditant chaque jour ses grandes destinées, en s'essayant à connaître la Perfection infinie, en pesant le peu qu'est le monde dans la balance de l'éternité?

Il n'y avait point de luxe dans la maison commode et spacieuse de la mère du docteur. Cependant, il se plaisait à y envoyer quelques objets confortables ou agréables aux yeux : un grand fauteuil pour la vieille femme et une petite chauffeuse pour la jeune fille, un épais tapis pour l'hiver, de belles gravures dont les sujets plaisaient à l'âme et aux yeux , une statuette en marbre de la sainte Vierge.

Le jardin , soigné amoureusement par M"' Dassy elle-même, était plein de roses, de lys, de fleurs vivaces et de plantes rares, abritées, quand l'air devenait vif , dans une belle serre construite à côté de la maison. C'était ce jardin qui avait l'honneur de fournir des fleurs à l'église. Chaque samedi

lES CHEMINS DE tA VIE. 57

Térèse coupait une moisson odorante que ses mains adroites disposaient au pied de l'autel, et, le dimanche venu, sa mère avait d'innocentes distractions en regardant les gerbes de roses que ses mains valent greffées et soignées pour le saint lieu , et ^ui étaient une merveille dans ces montagnes.

Jadis , Elisabeth eût peut-être ressenti un étonbiement dédaigneux en entrant dans cet intérieur pemi-rustique. Térèse , bien qu'instruite et intelligente, n'était pas une femme du monde, et elle ne l'eût certes pas choisie pour amie aux jours de sa prospérité. -Mais les temps étaient changés^ et elle éprouva un plaisir véritable lorsque M"* Dassy, lui tendant ses mains brunes et ridées, durcies par les rudes travaux , promit à sa tante de s'occuper d'elle , et l'invita à venir, chaque jeudi , s'asseoir à

a table avec le curé et les dames de Savenas. Vers la fin de la visite, Raymonde parut. Sa mère

tait partie le matin pour le marché de Luz, et elle foulait éviter à M"* de Saulnes et à sa nièce la ^eine de monter au château.

M™" de Saulnes vit avec une joie profonde un

ayon de l'ancienne animation reparaître sur le yisage de sa nièce , et , le soir, en la quittant , elle put se dire qu'il y avait , dans ce pays perdu , des éléments d'afTection et même de distraction. j — Que Dieu vous bénisse et vous garde 1 dit-elle, embrassant à plusieurs reprises la jeune fille en larmes. Votre vie, qui semblait si sévère, sera peutêtre égayée par ces nouvelles amies. . . Tâchez de

jouir des bonheurs relatifs qui peuvent être à votre portée, mais n'oubliez pas qu'au-dessus des amertumes comme des joies incomplètes de la terre, il est une atmosphère sereine où peut s'élever notre pauvre âme... Vous avez commencé bien jeune l'apprentissage de la vie dans ce qu'elle a de plu« rude, la pauvreté et l'isolement. Puissent des jours meilleurs vous être réservés I Mais l'avenir est toujours incertain, et nous devons à tout événement recueillir nos forces, pour soutenir dignement la joie comme l'épreuve.

— La joie I Ah I chère tante, après ce que j'ai souffert, je ne peux plus être heureuse 1

— Ma chérie, la jeunesse ne perd jamais ses droits, et la vôtre peut refleurir. Mais, heureuse ou malheureuse, il faut jeter l'ancre au delà de ce monde. . . Quelque austère que puisse vous paraître mon langage, croyez que tout ce qui est humain nous trompe, qu'il n'y a de réalité que dans le sacrifice, et qu'il n'est qu'un guide sûr et infaiUible dans les chemins de la vie, que ces chemins soient aisés ou abruptes, remplis de roses ou d'épines. ..

La carriole qui devait l'emmener était arrêtée à la porte, et les deux petits chevaux faisaient tinter bruyamment leurs grelots argentins. Elisabeth, fondant en larmes, se tint sur le seuil du petit jardin, et agita son mouchoir jusqu'à ce que, la voiture ayant tourné le coin de l'église, elle entendit seulement le trot sec des chevaux et les grelots qui sonnaient...

Le jour baissait déjà; un des côtés de la vallée était plongé dans l'ombre, tandis que Tautre versant s'éclairait encore de reflets ensoleillés. Du fond des gorges étroites montaient lentement des vapeurs légères, d'une transparence bleuâtre, qui s'enroulaient autour des monts, tandis que la teinte du ciel se dégradait de l'azur foncé au gris perle. . .

Elisabeth promena autour d'elle un regard désolé. La petite place était déserte, un grand et solennel silence enveloppait la vallée, et les montagnes fermaient de tous côtés l'horizon... Elle éprouva alors une sensation pénible , étrange, comme si sa jeunesse eût été à jamais emprisonnée dans ce lieu isolé. Elle songea avec un élan de douleur aux joyeuses années écoulées, à la tendre affection qui jadis protégeait sa vie, à ce petit salon bien clos de la préfecture, où son père s'asseyait en face d'elle, et enfin à la maison de sa tante, où elle venait de passer quelques mois austères, mais tranquilles et éclairés par une vive tendresse... ly Le cœur lui manqua à l'idée de rentrer dans sa chambre solitaire et sombre, et, traversant la place, elle se dirigea vers l'église... C'est le lieu de refuge suprême, c'est le home doux et sacré de ceux qui n'en ont pas.

— Mon Dieu I murmurait-elle en sanglotant, j'ai si peu pensé à vous dans mon bonheur, et aujourd'hui, je n'ai plus que vous seul I

Combien d'entre nous attendent ce moment de la souffrance pour recourir à Dieu I Mais comme

aussi, pour peu quc nous ayons de foi, nojs devons bénir cette souffrance qui nous jette, quoique meurtris, sur la seule rtve qui soit sûre et tranquille, dans les seuls bras capables de nous soutenir î

LES GHEMmS DE LA TIE 61

LETTRE d'Elisabeth a M™° de Saulnes

« Puyserrou, 4 juillet 18. ..

« Je VOUS ai écrit bien brièvement depuis votre départ, chère tante. D'abord, j'ai élé absorbée par un travail que je ne connaissais qu'imparfaitement, malgré mon apprentissage, et qui, s'il ne réclame pas des facultés transcendantes, exige de l'ordre, de l'attention, et impose une sujétion plus grande que je ne Tavais cru. Mais surtout, ma chère, chère et bonne tante, je craignais, en épanchant mon cœur, de laisser aller tout mon courage, de m'attendrir sur moi-môme, et d'être atteinte de cette nostalgie que j'ai vue de bien près. ..

« Voici un mois d'écoulé. . . Il a passé lentement, mais aussi, c'était le plus pénible; maintenant, mes habitudes sont prises, et je tâche, selon votre conseil, de ne pas laisser de place à la rêverie, qui, je le sens, m'ôtcrait mon peu de forces,

« Ah! je me demande quelquefois dans un élan de douleur si je ne suis pas oublieuse et ingrate quand je détourne volontairement ma pensée de mes plus chers souvenirs; quand, tentée de me plonger dans le passé, de revivre heure par heure ^e temps joyeux où mon père était là, je secoue

brusquement ce désir, m'astreignant à la lecture, aa travail, à une promenade dans des chemins pittoresques, une promenade qui, pleine de difficultés pour mes pieds peu exercés, occupe mon attention et suspend ma pensée... Mais je vis encore pour lui en travaillant pour ses fils, et pour ce travail ingrat et solitaire, il me faut tout mon courage.

a Je sais qu'une source de force et de consolations m'est offerte. On m'a appris, dans mon enfance, qu'une chrétienne n'est jamais complètement malheureuse. Hélas ! j'ai laissé bien des broussailles croître sur la précieuse semence ; je me suis laissé enivrer par une existence mondaine dont les traces sont demeurées trop vives dans mon souvenir. Je comprends aujourd'hui, je sens profondément « le peu qu'est la vie », et aussi le vide de ces fêtes, l'inconstance de ces amitiés mon-daines, la vanité des situations les plus enviées. .^ Mon pauvre père le disait : j'étais une petite reine, gâtée, fêtée, adulée, et, je le croyais, aimée. . . Il ne reste rien de tout cela; même ceux qui s'appelaient mes amis ont borné leurs soins à une carte ou tout au plus à une lettre de condoléance. Je suis une naufragée sur la grande mer mondaine, et nul ne songe à rechercher les épaves de ma prospérité. . .

«Mais, bonne tante, cette expérience, je l'ai chèrement acquise, et il me reste au cœur une grande amertume. J'ai goûté aux fruits de la mer Morte, et leur cendre m'est révélée. L'écho lointain

de ma joyeuse vie de plaisirs attriste mes soirées solitairt;S, l'tMnpressement dont j'étais Tobjet rend plus cruel mon isolement, et il me semble que j'éprouverai désormais, envers tous et pour toutes choses, une défiance capable de déflorer jusqu'aux joies elles-mêmes,

« Ah ! si jamais je devais élever des filles, je mettrais assez de sérieux dans leur vie pour qu'elles puissent envisager sans découragement le travail et le chagrin I Mais c'est là une hypothèse folle... Pauvre et seule, je ne connaîtrai la malernilé que par la sollicitude et la tendresse que m'inspirent mes frères. . . Chose étrange ! Je protestais chaque fois que mon pauvre père me parlait de mariage; j'étais si heureuse !... Peut-être, d'ailleurs, attendais-je ce prince Charmant, dangereux et vain fantôme qui hante l'imagination des jeunes filles. Maintenant, je ne me vois pas sans mélancolie vouée au célibat... Je pense au jour où, n'étant pins nécessaire à mes frères, ayant passé les belles années de la jeunesse, je cheminerai seule dans la ?ie, sans devoir et sans affections. . .

i Le lendemain.

« Chère tante , j'ai quitté brusquement mon bureau hier. . . La nuit venait, et avec elle s'abattait sur mon âme un poids de tristesse. . . Ce matin, le soleil m'a ranimée, et aussi, et surtout, une visite à cette vieille et chère petite église où je laisse toujours quelque chose de mon fardeau.

« Cependant, je ne déchirerai point ce triste début de lettre; je vous ai promis une conliance absolue, et vous verrez ainsi que celle que vous appelez votre courageuse Elisabeth a ses heures noires parfois. . . C'est inévitable, n'est-ce pas? La vie a ses jeux d'ombre et de lumière, et nous devons courber la tête sous les souffles glacés qui traversent même les atmosphères sereines. Je veux vous dire pourtant que j'ai mes petites joies, même dans cette vie sévère, et je suis ingrate quand je ne les apprécie pas à leur vraie valeur.

« Vous m*avez demandé plusieurs fois le détail de mes journées. Elles se trouvent réglées par mes occupations professionnelles, et j'en remplis les vides par toutes les variétés de travail que je puis imaginer.

« D'abord, suivant votre conseil, je me lève de bonne heure. J'assiste à la messe, et j'y rencontre mes deux nouvelles amies, Raymonde de Savenas et Térèse Dassy. Je ne sais vraiment laquelle m'est la plus sympathique. Toutes deux sont simples, gaies, satisfaites de leur vie monotone, car elles n'en ont point connu d'autre. Raymonde, bien que n'ayant pas vu le monde, a plus de distinction native, un esprit plus joyeux, plus prime-sautier, plus original. C'est bien ainsi que je me représentais les natures méridionales, débordant d'expansion, affectueuses, vives. Tout lui est un sujet de bonheur, et elle a le don charmant de communiquer aux autres ses joies naïves. Térèse est plus

timide, plus recueillie, el plutôt sereine que gaie, Mais il semble que sa tranquillité aussi soitcommunicative, et quand ses doux yeux bruns se reposent sur moi, j'y crois lire un encouragement et une consolation.

« Tout d'abord, nous n'avions pas grand'chose à nous dire. Mais, heureusement, on se fait à son milieu : — le mien est modeste et je tâche d'ajuster mon esprit à ce cercle un peu rétréci. Je prends main enant intérêt aux rhumatismes de l'épicière, au cours du beurre au marché deLuz, et je demande leurs noms aux enfants à mine éveillée qui appliquent leur petite figure curieuse contre la palissade de mon jardinet. Toutefois, nos conversations né se limitent pas uniquement aux rares nouvelles et aux innocents comméragesdePuyserrou.Mesdeux amies ont fait dans leur vie une petite part aux études littéraires et à la lecture. Bien que mon cher père fût sévère pour mes lectures, à moi, je suis infiniment plus au courant qu'elles du mouvement de notre époque : elles se sont attardées à ce grand xvn® siècle, si fécond en génies, et, séduites par les belles allures, le noble langage et la correction de ces écrivains qui ont nom Bossuet, Fénelon, Maintenon et Sévigné, elles n'ont guère songé à taire un pas en avant... Soit, je me retremperai dans ce milieu un peu austère, oh la descendante des comtes de Savenas et la fille des paysans ont uni et concentré leurs études, et pour nous reposer de ces livres attrayants, mais sérieux, nous aurons le livre varié

66 LES CHEMTP^ DE LA YIE.

du bon Dieu, cette admirable nature pyrénéenne, qui a ses aspects sauvages, mais dont la grandeur se revêt le plus souvent d'élégance et de grâce exquise,

« Chaque jour nous faisons une promenade. De midi à deux heures mon bureau est fermé, et, soit avec Térèse, soit avec Raymonde, soit avec toutes les deux, nous entreprenons, elles d*un pas agile et sûr, moi, soufflant et m'accrochant à elles, Tascension de quelque sommet rapproché de ma demeure. Raymonde, qui est poêle à son insu, souligne pour moi chaque détail du paysage, et me révèle, en quelque sorte, ces beautés dont je perçois l'ensemble, mais dont la moindre la fait tomber en extase... A deux heures, c'est fini; je redeviens l'esclave d'un public restreint, bienveillant, mais qui a ses exigences, dont la tête dure à peine à comprendre mes explications.

« A cinq heures, je suis libre encore. J'entre à l'église et je fais une petite visite à M"* Dassy, dont je commence à goûter le rustique bon sens, puis je rentre dans ma demeure solitaire... Ahl oui, c'est alors que je sens tout le poids de mon isolement, et que ma pensée s'envole malgré moi. vers les années qui ne peuvent plus revenir!

« Chère tante, dans votre route aussi se sont faits bien des vides; vous avez été plus frappée que moi, puisque vous possédiez de nombreuses affections... Votre maison est grave, silencieuse, les amitiés banales en ont oublié le chemin... Mais vous n'y êtes pas seule... Quand vous vous asseyez à table, il

LES CHEMINS DE LA VIE. bt

y a près de vous une vieille femme, infirme et faible, je le sais, atteinte dans son intelligence, je ne l'ignore pas... Cependant, c'est un être vivant qui respire à vos côtés, qui réclame vos soins, vos pensées, votre temps, vos affectueuses paroles: elle est pour vous une épave d'un passé disparu... Ahl c'est encore quelque chose, qu'une épave I... Elle a besoin de vous, enfin, et personnifie à vos jeux un devoir et une affection...

« Moi, je suis seule. Je me dis qu'un devoir aussi m*est laissé; mais les deux chers garçons qui représentent ce devoir sont loin de moi. Je n'ai à épier, à deviner les besoins de personne. Près de moi, sur la table où je prends mes repas, il y a un livre dont, perdue dans mes pensées, j'oublie d« tourner les pages, comme j'oublie de goûter au mets qu'a pourtant soigneusement apprêté ma vieille servante.

« C'est une bonne créature, cette Jeannette! Membre du tiers ordre de Saint-François, elle partage son temps entre l'église et le soin minutieux de ma maison. Elle frotte et nettoie sans cesse, s'enquiert de mes besoins, me parle de vous, qui avez conquis son cœur honnête, et attend avec un mélange de crainte et d'impatience les deux collégiens qui bouleverseront ma demeure méthodique- [nent rangée, mais qui répandront la vie autour d'eux, et mettront un sourire sur le visage trop sérieux de « Mamzelle Elisabeth. »

« Mais, si affectueuse qu'elle soit, cette bonne

Jeannette ne peut m'être une compagnie. Quand, après mon souper, je place ma lampe sur ma petite table, prenant tour à tour mon ouvrage et mon livre, les heures me paraissent si lourdes que je salue avec une espèce de plaisir l'arrivée du facteur qui, vers dix heures, vient m'apporter son sac de lettres, le dernier de mes trois courriers. J'aime à voir son honnête figure épanouie sous son béret, et je ne manque pas de lui donner un verre de vin qui le remet, dit-il, de ses courses laborieuses, — attention légère qui m'a attaché, je crois, cette bonne et joyeuse nature

« Vous voyez, chère tante, que la note dominante de ma vie est sérieuse, plutôt triste. Demandez à Dieu qu'il rende mon âme égale à la tâche qu'il m'impose, à cette tâche faite de résignation et de passivité qui, à mon âge, semble plus lourde que toute autre... Je vous disais hier que mon existence me semblait fermée du côté de la terre, dénuée de devoir comme d'affection... Je me trompais , j'étais coupable : c'est toujours accomplir un devoir que de se soumettre, que de soulever son fardeau sans murmurer. Quant aux affections, j'aurai toujours la vôtre, et peut-être mes frères se souviendront-ils avec quelque reconnaissance que, pour rendre leur avenir plus brillant, je me suis vouée au travail et surtout à l'isolement, si répulsif à ma nature.

« Ecrivez-moi toujours et aimez-moi bien. Quand, en triant les lettres, je vois votre chère écriture, i'ai du bonheur pour ma journée. « Elisabeth, r

USS CHEMINS DE LA YIE. 69

Août est venu, août, le mois des vacances, et Elisabeth , le sourire aux lèvres, va et vient dans sa maisonnette, posant ici un gros bouquet de fleurs sauvages, arrangeant là le pli d'un rideau , et se penchant vingt fois à la fenêtre d'où l'on découvre un bout de la route qui mène à Luz.

Jamais la modeste petite maison n'a eu un aspect aussi gai. La salle à manger exiguë, qu'une cloison de planches sépare du bureau, a sa table dressée, toute couverte de fruits savoureux et de gâteaux de maïs ; de la cuisine, qui s'ouvre de l'autre côté de l'allée, s'échappe un parfum substantiel qui fait grand honneur à la science culinaire de Jeannette. Enfin, l'angle de l'escalier lui-même a reçu une masse de feuillage aux tons variés qui s'épanouit sur le mur d'un blanc de neige. Mais c'est dans la chambre destinée à ses frères qu'Elisabeth a rassemblé tout le confort dont elle peut disposer. Les deux étroites couchettes ont été drapées d'étoffe algérienne; les oreillers, emprisonnés dans des housses , figurent des coussins sur des divans. Sur la table à écrire, il y a un joli encrier, sculpté dans le pays ; des livres de voyage sont rangés sur des étagères que la jeune fille a elle-même noircies et vernies, et les murs blancs sont égayés par de belles

gravures, choisies jadis par M. Raynard lui-mêrîie

Tout cela est loin de ressemblei' à la chambra élégante qu'occupaient les deux frères, il y a juste un an, à la préfecture de N... Mais tout réduit paraît joyeux à des collégiens en vacances, et puis, dans la baie de la fenêtre ouverte s'encadre un si admirable paysage !. . . Par ce temps clair et doux, les sommets se profilent à angle vif sur le ciel foncé. 11 y a, au second plan, une énorme montagne, dont la croupe est hérissée d'une forêt de sapins, et, dans l'atmosphère limpide, les branches se découpent avb€ une netteté merveilleuse. Puis, plus bas, creusant son lit rocailleux entre deux tapis d'herbe moelleuse, le gave roule ses cailloux de marbre et anime le paysage de son bruit incessant. . .

Mais voici que d'autres bruits retentissent. De joyeux grelots , accompagnant des cris de joie, se font entendre au loin , et un Cot de joie monte au cœur d'Elisabeth. Elle sait, toutefois, qu'il faut prendre patience; la route, qui semble si proche par la traverse, doit contourner le pied de la montagne avant ,de rejoindre Puyserrou. Mais, presque au même instant, le galop d'un cheval retentit sous sa fenêtre , et Roland, tout couvert d'écume, s'arrête devant la porte à claire-voie.

— Mademoiselle Raynard? dit une voix mâle, jeune et joyeuse.

Elisabeth se penche sur la rampe de Tescalier. Un lieutenant d'artillerie en petite tenue se tient

LES CHEMINS DR LA TTfc. 71

dans l'allée, et Jeannette pousse des exclamations.

— Monsieur Roger I C'est-il possible 1 Comme vous devez être content de revenir au pays et de revoir la montagne I

— Je suis venu de la part de ma sœur annoncer à votre maîtresse que ses frères n'ont pas manqué le train, dit-il gaiement. Ils arrivent dans la carriole avec Raymonde, et je les aurais de longtemps précédés si ma chère sœur. . .

Il s'interrompit tout à coup. Elisabelh était devant lui, pâle comme du marbre.

Mademoiselle Raynard ! balbulia-t-il. J'aurais dû, en effet, être frappé par cette similitude de nom. . . Est-il possible I. . . Ma présence doit vous rappeler un cruel souvenir, mademoiselle. . .

— Le soir même où vous vîntes chez nous, mon père tombait mortellement frappé, dit-elle d'une voix altérée.

Elle avait reconnu le jeune officier qui lui avait été présenté par la femme du général commandant à N..., et s'étonnait maintenant de ne pas s'être rappelé que son nom était le même que celui de sa nouvelle amie.

Elle fit un effort sur elle-même, et remercia Roger qui, murmurant une excuse sur la brusquerie de son entrée, reprit aussitôt le chemin de Savenas.

Mais, hélas I cette rencontre inopinée et les douureux souvenirs qu'elle ramenait avaient défloré plaisir d'Elisabeth. Son sourire n'était plus aussi

'oyeux lorsqu'elle s'avança sur la route pour rec^ yoir les bruyantes accolades de ses frères.

— Oh I quel admirable pays, Elisabeth I s'écria Guy avec ravissement. Je veux, d'ici à quinze jours, connaître tous ces pics, et tenter les plus hautes escalades. Quelle gentille maison I

— Elle est bien petite, dit Elisabeth, s'avançant audevant de Ray monde, qui sautait à bas delà carriole.

— Remercie ton amie, Elisabeth, s'écria Jean, saluant la jeune fille. Elle et son frère ont été si aimables pour nous 1 En attendant le départ de la voiture , ils nous ont fait voir à Luz la plus curieuse petite église. . Tu la connais, je pense?

— Non, répondit Elisabeth en souriant, je n'a ici personne qui me remplace, et je n'ai jamais pu entreprendre de longues promenades.... Merci, ma chère Raymonde [

— Bah I vous plaisantez, dit M'^* de Savenas en riant. C'est d'ailleurs un plaisir de montrer son pays à de jeunes enthousiastes qui déclarent préférer les montagnes même à la mer... Aussi ai-je mis Roland à leur disposition chaque fois que mon frère ne le montera pas... A bientôt, n'est-ce pas? Ma mère vous attend tous à dîner dimanche, et comme ce jour-là vous n'avez pas de courrier dans l'après-midi, nous ferons tous ensemble une grande promenade autour de Savenas. . •

Ayant adressé aux jeunes garçons un charmant sourire, elle fit un petit signe d'amitié à Jeannette, debout sur le seuil de la porte.

— Cela sent bien bon chez -vous, ma bonne Jeannette, dit-elle gaîment. Si mon frère ne venait d'arriver, je m'inviterais aujourd'hui chez Elisabeth I

Et, prenant de son pas léger le petit sentier qui menait au château, elle disparut bientôt entre les bois de hêtres et les quartiers de roches qui parsemaient l'étroit chemin.

— Elle a raison, dit Jean, qui avait un faible pour les bonnes choses, tu me fais Teffet d'avoir un cordon bleu, Elisabeth. Du reste, nous mourons de faim, et je pense que nous allons nous mettre à table?

— Pas avant d'avoir vu notre chambre, riposta Guy, s'élançant dans l'escalier. Est-ce à droite ou à gauche, petite sœur ?

— A gauche. . . Peut-être seras-tu désappointé, mon cher Guy; je suis bien modestement installée ici, et.. .

Un cri de ravissement lui fit juger que le reste de sa phrase était inutile. Jean eut en deux bonds rejoint son frère, et Elisabeth les trouva en contemplation devant la vue qui s'encadrait dans la fenêtre.

— C'est le bon Dieu qui a fait les frais des décors, dit Guy. Ma petite sœur chérie, tu aurais pu t'épargner toute cette peine pour rendre notre chambre aussi jolie ; cette fenêtre-là, vois-tu, c'est assez pour nous trouver les plus heureux de tous les garçons!

— Oui, mais ces bons petits divans auront leur

charme quand on sentira le besoin d'une sieste après avoir vu lever le soleil, répliqua Jean, s'étendant sur son lit pour l'essayer.

— Et voici les chères gravures qui étaient chez nous ! reprit Guy avec attendrissement.

— Mais nous oublions la chose importante, dit son frère, passant son bras autour du cou de sa sœur. Tu ne nous demandes pas combien nous avons eu de prix, Elisabeth. . .

— Vraiment, vous avez des prix ? s'écria-t-elle, essuyant ses yeux pleins de larmes. Oh 1 que notre pauvre cher père eût été heureux !

— Guy a le 1" prix de mathématiques et d'histoire, et une masse d'accessits. . . Moi, j'ai le 2* prix de version latine, le 1" accessit d'excellence, et d'autres nominations dont tu verras le détail quand nous aurons dîné.

Elle pleurait de joie en les serrant contre sa poitrine.

— Combien je suis nere ! s'écriait-elle à travers ses larmes.

Jean l'embrassa dix fois, et Guy la regarda tendrement.

— Nous serions bien lâches, dit-il, si nous ne te donnions pas celte compensation. . . Ma tante m'a fait tout comprendre... Ta as renoncé au petit avantage que te faisa'il le testament de notre tante pour nous faire donner des répétitions et nous diriger vers la carrière de notre choix. . . Beaucoup d'autres nous auraient abandonnés à la bonne

•volonté d'autrui et auraient sollicité des bourses pour nous...

— Vos maîtres sont venus à mon aide en vous dispensant d'une grosse partie de la pension, mon cher Guy...

— Et les répétitions, sans lesquelles nous n'aurions pu réparer le temps perdu ?. . . Et les leçons d'armes, de musique, de dessin?... Va, Elisabeth, nous avons hâte de te rendre ce que tu fais pour nous...

— N*en parlons plus, et allons dîner, dit-elle gaîment, les précédant dans le petit escalier.

Quel joyeux repas 1 Rien qu'à les voir tous les trois, si unis, si heureux, un large sourire s'épanouissait sur le visage de la bonne Jeannette. Guy et Jean s'interrompaient l'un l'autre pour raconter à leur sœur leurs impressions en arrivant dans ce pays. Chacun d'eux prétendait avoir vu le premier les silhouettes bleues des montagnes encore lointaines. Puis, c'étaient des discussions archéologiques sur la curieuse église de Luz, avec son mur d'enceinte crénelé, son chemin de ronde, et ')e petit tombeau d'enfant placé à l'intérieur delà muraille, sous une arcade.

— Il y a une inscription du xni* siècle, en patois I s'écriait Jean.

— Oui, mais je crois qu'elle est apocryphe, ripostait son frèrel On nous a montré, au collège, des caractères du xiii* siècle, et ils sont beaucoup moins déchiffrables.

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— Puisque le guide Ta dit I Et il a dit aussi que l'église remonte au xii* siècle 1

— Çà, je le crois bien. Mais il y en a une aussi, à Pnyserrou, qui est joliment curieuse, n'est-ce pas, Elisabeth ?

— Très curieuse, répondit-elle en souriant. Et vous aurez également un grand plaisir à visiter le château de Savenas.

— De Savenas I Alors, il appartient à ton amie, M"« Raymonde?

— Oui... Penche-toi à la fenêtre, et tu le verras à droite, sur la montagne.

Les deux frères s'élancèrent vers la fenêtre et regardèrent le château, Guy avec admiration, Jean avec stupeur.

— C'est habité, cette ruine? s'écria ce dernier, ouvrant de grands yeux.

— C'est habité, et Raymonde n'échangerait pas sa vieille demeure contre un palais.

— Je le crois bien! dit Guy avec admiration. Comme c'est pittoresque, et que de légendes il doit y avoir sur ces murs ruinés !..

Quand le repas fut terminé, Elisabeth invita ses frères à ptofiter immédiatement de leur liberté, et leur donnaquelques indications généralessur le pays.

Ils déplorèrent sincèrement qu'elle ne pût les accompagner. Mais, l'ayant vingt fois embrassée, ils se munirent d'un bâton et s'élancèrent joyeusement au dehors, tout à l'ivresse de leur liberté éphémèr© et de la nouveauté du paysage.

Elisabeth s'installa dans son petit bureau et commença à préparer son courrier. Certes, elle eût souhaité delessuivre;maislapenséequ'ils reviendraient à la fin de la journée, qu'elle entendrait de nouveau leurs voix joyeuses et bruyantes, cette idée-là suffit pour fixer un sourire sur ses lèvres et pour lui faire prendre patieufi^ pendant ses heures de soU-

— La fille d'un préfet ! Vraiment, Raymonde, je regrette presque de l'avoir invitée à dîner! Elle a dû être habituée à un jervice irréprochable, et il nous manque tant de choses, à commencer par une servante!

— Elle ne verra que le plaisir d'une réunion de famille, maman. Je la connais assez pour savoir que votre invitation lui a causé un vrai plaisir.

— Ce gâteau est-il assez cuit? Je crains vraiment que tu ne Taies enlevé du four un peu trop tôt. . . As-tu lavé la salade?... Le café est-il moulu?

— Oui, maman... Le gâteau sera très bon, vous ne le manquez jamais... Voulez-vous battre la crème pendant que j'essuie les tasses ?

Raymonde tira d'un bahut des tasses de vieux Sèvres d'une grande beauté, et se mit en devoir de les essuyer avec précaution, tandis que sa mère, rouge et affairée, s'asseyait sur le seuil de la porte pour battre une crème jaune et épaisse de la mine la plus appétissante.

— Un préfet! reprit M"'* de Savenas ea secouant la tête. Je me demande comment, depuis deux mois qu'elle est ici, M"** Raynard ne t'a pas dit qu'elle est fille d'un préfet.

— Je ne l'ai jamais questionnée sur son passé.

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