LA VIE
Elle m'a fait entendre qu'elle a connu une situation aisée, facile ; elle m*a souvent et tendrement parlé de son père, mais je ne lui ai rien demandé qui pût éveiller ses souvenirs pénibles,
— Ce que c'est que la vie I La dernière fois que Roger l'a vue, elle était, m'a-t-il dit, gaie, élégamment vêtue, entourée de danseurs. .. Maintenant elle gagne son pain, et se trouve heureuse, à ce que tu assures, de venir dîner sous ce toit branlant, dans notre vieille vaisselle ébréchéel
— Ohl maman, s'écria Raymonde, moitié riant, moitié fâchée, vous avez une idée par trop modeste de votre demeure et même de votre vaisselle I Savezvous que le roi lui-même ne déchoierait point en entrant à Savenas ? Quant à ces assiettes dépareillées qui vous choquent, et auxquelles, j'en suis sûre, ajouta-t-elle, riant malgré elle, vous préfère^ riez de la porcelaine blanche, chacune d'elles, dit Roger, a une valeur considérable, et serait payée très cher par des amateurs parisiens,
— Si je croyais cela, je m'en séparerais sans peine ... Et ce préfet n'a donc rien laissé à ses enfants?
— Presque rien, puisque Elisabeth a dû chercher une position.
— On assurait cependant que M"' Raynard possédait une dot de trente mille francs, dit la voix de Roger, qui, enjambant la rampe branlante du perron, vint s'asseoir près de sa mère sur là dernière marche
— Trente mille francs de dotl répéta M"* de Savenas ouvrant de grands yeux. Sais-tu que ce serait une fortune pour Puyserrou? Mais si c'était vrai, aurait-elle sollicité un bureau de poste? Nous vivons avec bien moins d'argent que cela, Raymonde et moi! ajouta-t-elle avec un soupir.
— Oui, à Puyserrou, avec l'appoint de quelques pièces de terre, dit Roger, secouant la tête. On m'avait assuré à N..., vous dis-je , que M"* Raynard avait reçu un petit legs qui, joint au peu que son père pouvait lui donner, s'élevait à trente mille francs de dot, ce qui est peu, ce qui n'est rien dans une ville et dans un certain milieu social.
— Mais son père devait avoir de beaux appointements et mener une vie confortable? dit M"** de Savenas, reprise d'inquiétude.
— Naturellement. . .
— Alors, que pensera-t-elle de notre misérable installation? Même ici, elle a une servante...
— Eh bien, mère, dit Raymonde en riant, ici une Savenas la servira, ce qui ne lui est jamais arrivé.
Roger se mit à rire, tout enroulant avec dextérité une mince cigarette.
— Sais-tu , ma fille , dit M™* de Savenas, se levant pour déposer sur la table la jatte de crème mousseuse , sais-tu que tu deviens chaque jour plus orgueilleuse? Je suis sûre que tu aimerais mieux rester fille que d'échanger ton nom pour un autre, et que tu mourrais de faim ici plutôt que
LES CHEMINS DE LA YIE* tA
d'abriter ta tête sous le toit solide, mais bourgeois, d'une maison de la plaine, . .
— Raymonde aura une ressource, dit Roger en plaisantant. Elle se fera recevoir chanoinesse dans quelque chapitre d'Allemagne, et pourra inscrira sur ses cartes : La comtesse de Savenas...
— D'abord, je n'ai pas de cartes, répliqua Raymonde en riant. Les gens auxquels je fais des visites ne sont pas du tout fashionables... Je leur laisse, au lieu d'un carton satiné, un pain de maïs, un petit pot de bouillon ou un peu de confiture...
— Comment, Raymonde, mon idée ne te sourit pas ? Tu pourrais cependant faire preuve de plus de quartiers qu'il n'en faut pour entrer dans le chapitre le plus exigeant...
En ce moment, Raymonde portait adroitement sur ses bras une pile d'assiettes de vieux Chine. Sa jolie taille se cambrait légèrement, et l'effort qu'elle faisait colorait délicatement ses joues.
— Toi et maman vous vous moquez de moi et de ce que vous appelez mon orgueil, dit-elle avec un sourire. S'il m'arrive jamais de quitter Savenas, je te laisserai tous nos vieux parchemins, Roger... Je ne serai point chanoinesse... Si j'entrais en religion, je choisirais un Ordre où les rangs sont confondus, et où tous les noms disparaissent devant celui de servante du Christ.. .
— Raymonde, tu m'inquiètes !.. s'écria Roger, toujours plaisantant. Ah ! je devine !.. Il y a làbas, de l'autre côté de Luz, un monastère de Cla-
risses qui te porte ombrage... Leurs vieilles murailles sont perchées plus haut queSavenas, et elles sont encore plus pauvres que vous...
Tu n*as pas deviné, répondit-elle, souriant de
nouveau, tout en déposant les assiettes sur la vieille nappe de Saxe... J'aime les vieux et les humbles... Je me ferais petite sœur des pauvres...
— Miséricorde !.. s'écria M""* de Savenas, qui, dans le saisissement que lui causèrent ces paroles, fit crouler une montagne de pêches qu'elle arrangeait. Comment, Raymonde, tu veux me laisser mourir de chagrin sur ce rocher... avec mon rhumatisme, encore !
Raymonde baisa en riant les joues légèrement pâlies de sa mère.
— Rassurez-vous, dit-elle, je ne pense pas à vous quitter, j'exprimais seulement une préférence... Là 1 vous avez meurtri ces belles pêches 1., C'est dommage, et j'ai bien envie de gronder Roger, qui est la cause du mal... Que fait-il là à nous regarder au lieu d'aller au-devant d'Elisabeth et de Térèse ?
— Je me tenais à ton service, ma sœur, prêt à tourner la broche si tu l'exigeais.
— Non, je ne te confierais pas un soin si délicat... Si tu veux absolument faire quelque chose, va cueillir des fougères au pied da mur écroulé, et remplis-en cette vieille potiche de manière que l'éraflure soit cachée.. .
A ce moment, les sons argentins de la cloche de
Puyserrou montaient dans l'air tranquille, et M"* de Savenas et Raymonde se signèrent pour réciter VAngelus. Leur pieuse prière était à peine finie lorsque des voix joyeuses se firent entendre au dehors, et Elisabeth, ses frères et Térèse Dassy franchirent un instant après le seuil du vieux château, tandis que M"* de Savenas lissait machinalement ses cheveux en se répétant avec une inquiétude involontaire :
— La fille d'un préfet I Que va-t-elle penser dt notre dîner ?
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Elisabeth pensa que depuis longtemps elle n'avait pas vu luire une aussi agréable journée. Elle eût à peine cru pouvoir goûter encore un plaisir si vif , mais la jeunesse reprenait ses droits, et la gaîté de ceux qui Tentouraient était vraiment communicative.
Le couvert était dressé dans cette salle immense et pittoresque qui occupait presque tout le rez-dechaussée de l'aile habitable. La grande et rustique table à tréteaux était recouverte d'une nappe en toile de Saxe d'une beauté merveilleuse et chargée de porcelaines dépareillées, mais ayant toutes une valeur artistique, et offrant un agréable mélange de couleurs vives et gaies. Les mets étaient simples, mais bien apprêtés, et sur un mot joyeux de Raymonde, qui demandait des aides de bonne volonté, chacun s*empressa de prendre une part du service, ce qui amena un mouvement tout à fait amusant entre la grande salie et la cuisine voisine.
L'antique et précieux mobilier, la noble apparence des voûtes, de la cheminée sculptée, tout cela relevait ce qui manquait par ailleurs, et les hautes fenêtres ouvertes laissaient apercevoir un paysage merveilleux, les montagnes semblant se rapprochei- dans l'atmosphère singulièrement lim-
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pide, et les pins qui les couronnaient profilant leurs moindres brindilles sur le bleu pur et foncé du ciel.
Aussitôt que le repas fut terminé, on arrangea une promenade. Il s'agissait de se rendre, par un de ces chemins pittoresques qui ravissent les jeunes gens, à une petite chapelle située de l'autre côté de la montagne.
Mme de Savenas, qui aimait peu la marche, consentit cependant à être de la partie, à la condition que Térèse, pour qui elle avait un faible, lui promettrait le secours de son bras.
— Vas- tu prendre les devants et nous guider, Ptoger ? demanda Raymonde s'emparant de son grand chapeau de paille.
— Tu t'acquitteras de cette tâche aussi bien que moi, répondit-il, et je crois que mon bras ne sera pas inutile à Mlle Raynard, qui a le pied moins sûr que vous autres, montagnardes.
Raymonde prit gaîment la tête de la petite caravane, accompagnée de Guy et de Jean, qu'elle renseignait avec une complaisance infatigable sur les noms de chaque pic et de chaque gorge. Elisabeth suivait avec Roger, et Mme de Savenas fermait la marche au bras de Térèse, avec laquelle elle entama une conversation des plus intéressantes, roulant sur l'économie domestique, son sujet favori.
C'était vraiment un spectacle pittoresque de voir apparaître parmi les rochers et les broussailles, les
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formes sveltes des jeunes filles. On remontait un de ces sentiers rocailleux, desséchés en été, creusés par la chute rapide d'un torrent pendant la saison des pluies. Les eaux écumeuses avaient laissé çà et là des traces blanchâtres sur les blocs de marbre veiné de rouge. Le chemin était difficile, et l'attention qu'il fallait apporter à chaque pas n'était guère propice aux entretiens suivis. Raymonde grimpait légèrement, cependant, sans crainte des pierres qui roulaient sous ses pas, et s'aidant à peine du long bâton qu'elle portait. Son teint était animé, ses yeux brillants, ses lèvres entr'ouvertes par un sourire de plaisir, mais sa respiration était à peine accélérée, et la fatigue semblait étrangère à ses muscles souples et forts.
Mme de Savenas restait en arrière , Elisabeth faisait de son mieux pour suivre Raymonde de près, mais elle était moins exercée et moins agile, et sa propre maladresse la faisait rire, tandis que Roger trouvait une certaine grâce et je ne sais quelle saveur à ses pas incertains, et même à la frayeur dont elle ne pouvait toujours se défendre.
Raymonde s'arrêta sur le petit plateau où était bâtie la chapelle. On était entouré de montagnes qui rétrécissaient l'horizon, mais qui offraient, dans leur diversité, mille aspects bien dignes d'admiration. Le petit clocher de la chapelle grisâtre, revêtu de tuiles brunes, s'enlevait sur un fond verdoyant ; un peu plus bas, il y avait un groupe de cens tractions rustiques, et chacune des anfractuo-
LES CHEMINS DE LA Vil 87
sites qui pouvaient porter un peu de terre labourable avait été soigneusement cultivée par les pauvres gens industrieux qui menaient dan^ ce coin solitaire une vie dure et laborieuse.
On visita la chapelle, dont une exqulso propreté était le seul ornement , et Térèse Dassy proposa timidement d'y réciter les vêpres... Son netit livre d'heures ne la quittait jamais.
Les trois jeunes lilles, s*agenouillant sur le sol, et rapprochant leurs têtes, commencèrent alternativement les versets des psaumes . Leurs voix recueillies avaient un écho doux et sonore sous les voûtes du petit édifice, et Roger, qui se tenait appuyé contre la porte, se sentit remué par cette scène pleine de simplicité et de dévotion vraie.
Raymonde se releva la première, et, ayant franchi le seuil, chercha du regard une place où l'on pût se reposer. Non loin de là, un rocher ébranlé par les dernières gelées surplombait un petit tapis de gazon bien vert. On s'assit à l'ombre, et Mme de Savenas, s'appnyant contre le rocher, ne cacha point son désir de faire une courte sieste. Jean et Guy, infatigables, s'éloignèrent bientôt pourexplorer les environs, et 's frr.js jeunes filles restèrent seules avec Roger, qui s'était paresscusoment étendu à leurs pieds.
— Elisabeth, dit Raymonde, après avoir promené autour d'elle un regard enivré, pensez-vous qu'il y ait au monde un site plus délicieux, p' ;> <'oix ii coulempler?
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Elisabeth sourit, non sans une certaine mélancolie. Après Texcitation, la gaieté inusitée à laquelle elle venait de se laisser aller, il se produisait dans son esprit une sorte de réaction, et elle subissait involontairement l'impression solennelle du paysage silencieux et désert qui l'entourait.
— Vous savez que j'aime vos montagnes, répondit-elle. Cependant, elles m'oppressent parfois... Je voudrais en abattre une, — une seule, — pour avoir une échappée sur le monde...
— Quoi I vous ne sentez pas ce genre de beauté qui consiste justement à être séparé de tout le | reste par ces gigantesques murailles ! Térèse, nos horizons bornés nous suffisent, n'est-ce pas ?
— Oui, répondit Térèse, rougissant comme elle le faisait chaque fois qu'elle était obligée de dominer sa timidité excessive. Non seulement ces montagnes sont belles par elles-mêmes, mais elles attirent nos regards en haut, et le coin de ciel qu'elles encadrent me semble plus pur, plus beau, plus lumineux que partout ailleurs.
— Vous êtes une petite contemplative, dit Elisabeth en souriant, et je suis sûre que toutes ces beautés, que nous regardons avec des yeux terrestres, sont pour vous de mystérieux symboles, qui vous élèvent à des pensées plus hautes. . .
Térèse ne répondit que par un doux sourire, et Roger, se redressant à demi, commença à chanter à voix basse l'air de Roland à Roncevaux :
Superbes Pyrét^ées...
Les regards de Raymonde brillèrent ; il éleva peu à peu la voix et chanta l'air tout entier, les sons se répercutant d'une manière étrange sur ce petit plateau entouré de rochers.
Raymonde applaudit joyeusement, Mme de Savenas, qui s'était réveillée, dit que son fils avait une bien jolie voix, et Roger commença aussitôt avec Elisabeth une dissertation sur la musique moderne, dissertation à laquelle les deux autres jeunes filles étaient incapables de se mêler. Puis, une conversation littéraire suivit. Elisabeth avait peu fréquenté le théâtre et connaissait peu de romans ; mais elle avait lu un choix de pièces et de livres à la mode, et elle prenait un vif plaisir à parler de ces sujets qu'il ne lui était guère plus donné d'effleurer.
Pendant qu'on reprenait le chemin de Puyserrou, elle continua à causer avec le jeune lieutenant. Lui aussi goûtait vivement la satisfaction de trouver, dans ce milieu simple et un peu rustique, une femme' du monde, dont la grâce un peu sauvage de sa propre sœur et la gaucherie de Térèse Dassy faisaient ressortir les manières distinguées et l'esprit raffiné.
Quand on se sépara, près de Savenas, il suivit longtemps des yeux la forme élégante et svelte de la jeune fille, qui se retourna, jusqu'au dernier détour du chemin, pour adresser à Raymonde un sourire d'amitié.
— C'est dommage qu'une femme aussi distinguée »oit ensevelie dans ^" pays perdu, murmura-t-il,
yO LES CHEMINS DE LA VFE.
roulant distraitement une de ces ciga^^ettes dont il u^ait presque sans cesse, comme un Espagnol.
— Oui, dit Raymonde, secouant la tête; quand elle a dit, tantôt, que nos montagnes l'étouffaient et qu'elle voudrait voir un coin du monde qui se Uouve au delà, j'ai pensé qu'elle n'était point faite pour cette vie « fermée. »
— Quelle idée, Raymonde ! dit Mme de Savenas, qui s'arrêtait toujours au sens littéral des choses. D'abord, on peut être heureux partout; puis, cette jeune fille n'est pas pour toujours parmi nous. Elle cherchera à se rapprocher de Rayonne, où sa tante est depuis longtemps établie, à moins que...
— Que voulez-vous dire ? demanda Roger, voyant sa mère secouer mystérieusement la tête en interrompant sa phrase.
— Je veux dire que les Dassy l'aiment beaucoup, et que lorsque le docteur viendra, à la fin de ce mois, passer chez sa mère son congé annuel, Mme Dassy arrangera peut-être un mariage.
— Un mariage ! Avec Félicien Dassy !.. s'écria lioger, d'un air extrêmement choqué.
— Et pourquoi pas ? Il a une belle position, mon enfant.
r— Mais il est bien plus âgé qu'elle, et si lourd, et si gauche I II était, je m'en souviens maintenant, à ce bal oh j'ai vu pour la première fois Mlle Raynard, et il ressemblait à un ours de nos montagnes dans son habit noir trop ample, et avec sa chevelure mal peignée !.. Si elle l'épouse jamais, ajouta*
I LES CHEMINS DE LA VIE. 9i
t-il vivement, je la tiendrai pour une femme au jCœur vénal, éprise de l'argent I
— D'abord, on assure que le docteur Dassy n'est pas très riche, dit Raymonde ; il donne tant à sa mère ! Ensuite, on peut s'attacher à un homme intelligent et bon, fût-il laid et gauche.
Roger tourna la tête, et son pied battit impatiemment le carreau de marbre. Mme de Savenas s'éloigna au bout d'un moment, et Raymonde attacha sur son frère un regard plein de malice.
Il eut sans doute conscience de l'examen dont il était l'objet, car il se retourna brusquement.
— Pourquoi me regarder ainsi, Raymonde ?
— Moi! Pour rien I... Mais je serais si, si contente I... dit-elle en poussant un frais éclat de rire et en s'échappant hors de la chambre.
y 2 LES CHEMINS DE LA TIK.
Raymonde eut roccasion, pendant les jours qui suivirent, de faire mille remarques malicieuses sur le goût effréné et soudain de son frère pour les exercices épistolaires de tout genre. Lui qui, jadis, trouvait à grand'peine le loisir ou le courage de vaincre sa paresse pour envoyer un mot de souvenir à sa mère, il se découvrait cent obligations impérieuses. Il fallait écrire au colonel pour éclaircir un point douteux quant à la remise de son congé ; il fallait adresser à ce camarade un compliment de condoléance, à cet autre, des félicitations au sujet d'un événement heureux , etc. , etc. Raymonde commençait à croire, ainsi qu'elle le disait plaisamment, qu'il écrivait des lettres en blanc pour avoir l'occasion d'aller les jeter à la poste, sans compter les renseignements qu'il avait toujours à demander à la receveuse.
Bref, il ne se passait pas de jours sans qu'il franchît la petite porte a claire-voie d'Elisabeth. Et il éprouvait un plaisir toujours plus vif, lorsqu'il avait heurté au petit guichet, à voir apparaître ce joli visage un peu pâle, si harmonieusement encadré de cheveux bruns, et à rencontrer le regard intelligent et doux de ces yeux veloutés.
A vrai dire, cette diversion, qui détenait chaque
jour plus puissante, pius absorbante, étaitaccueillie avec ardeur par le jeune officier. Bien qu'il aimât sincèrement, tendrement sa mère et sa sœur, bien qu'il éprouvât chaque année une sorte d'enivrement délicieux à revenir dans son pays natal, il ne pouvait se défendre d'un peu d'ennui lorsque la première et joyeuse impression du revoir était passée.
Beaucoup moins sensible que Raymonde à la satisfaction de posséder une ruine historique et de porter un nom dont il n'avait pas les moyens de soutenir l'éclat, il souffrait de la vie étroite qu'on menait à Savenas, du manque absolu de confort, de l'impossibilité où il se trouvait d'entretenir avec les châtelains du voisinage des relations inégales au point de vue de l'hospitalité. Ce n'était chezlui ni égoïsme, ni orgueil. Il souffrait surtout pour sa mère de cette pauvreté absolue, et en être témoin, alors qu'il ne pouvait l'alléger, lui était vraiment cruel.
Enfin, les heures lui semblaient longues et monotones, et la promenade, seule ressource extérieure qui s'offrît à lui, ne pouvait lui tenir lieu de la vie éminemment sociable dont il ressentait le besoin.
Roger était doué d'une intelligence brillante, mais il ne possédait point les facultés poétiques de sa sœur, non plus que ces tendances méditatives qui, sans souci des lieux, trouvent leur satisfaction en elles-mêmes. Il se livrait volontiers à l'étude, mais à la condition d'en voir le but immédiat et d'en recevoir le bénéfice palpable. Ainsi, il ne redoutait point de passer des nuits à un travail technique, à
la préparation d'une conférence qui devait lui attirer des éloges et concourir à ramélioration de sa carrière. Mais les labeurs solitaires n'avaient rien qui le charmât, et son esprit même éprouvait un besoin impérieux de frottement, d'excitation et de gaieté,
D'ailleurs, il avait beaucoup fréquenté le monde, et s'était quelque peu blasé sur l'extrême simplicité des relations. Il lui fallait maintenant un certain niveau intellectuel et social, et il trouvait près d'Elisabeth seulement ce ressouvenir de son exis- Icr.ce mondaine, un instant suspendue, qui lui semblait doublement agréable dans cette solitude de Puyserrou.
Ce n'est pas que leurs entretiens fussent frivoles. Elisabeth cherchait trop sincèrement à s'identifier avec sa nouvelle situation pour ne pas être inclinée vers les idées sérieuses et môme mélancoliques. Mais Roger subissait le charme de ses manières raffinées, de son langage élégant, de ce je ne sais quoi qui caractérise une femme du monde. Ailleurs qu'à Puyserrou, il ne l'eût peut-être pas particulièrement remarquée ; mais dans les conditions oii iU se trouvaient tous deux, il y avait une sorte de sympathie toute particulière dans leurs rapports, empreints, du reste, de la liberté plus grande de la campagne, et l'on eût dit deux naturels du même pays se retrouvant tout à coup et parlant le même langage, à peu près inconnu de ceux qui les entouraient.
Car Elisabeth ressentait aussi vivement l'intérêt
nouveau, bien que passager, qu'apportait le jeune lieutenant dans sa vie monotone. Il était plein de verve et d'esprit ; son instruction, un peu superficielle peut-être, en dehors des choses militaires, était cependant variée, et il possédait une de ces natures pour ainsi dire transparentes qui, si elles n'offrent point d'aliment à l'observation et à la curiosité, attirent irrésistiblement la sympathie. Il pensait tout haut, et laissait ses interlocuteurs lire sans contrainte dans le fond de son âme. D'ailleurs, ce qu'on y découvrait était tout à son honneur. Il était resté jeune et joyeux, un peu insouciant, peutêtre, mais incapable de sentiments bas et intéressés. Pauvre comme il l'était, il traitait Tangent avec un mépris superbe, ne le regrettant que pour sa mère et sa sœur, et comptant sur lui-môme pour se faire une voie vers les sommets que visait son ambition un peu naïve.
Un tel caractère n'eût peut-être pas, jadis, fait une impression profonde sur Elisabeth. Dans son isolement actuel, il lui lit l'effet d'une note joyeuse, d'un gai rayon de soleil. Sans songer à s'en rendre compte, elle se mit à attendre impatiemment les visites du jeune officier, qui lui semblaient d'autant moins significatives qu'elles avaient toujours un judicieux prétexte, et qu'il ne passait même pas le seuil de son petit bureau. Ses frères avaient pris en goût les ruines de Savenas, et elle contracta insensiblement l'habitude d'y monter chaque soir, sa besogne terminée. On s'asseyait sur le yieux perron,
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OU bien l'on errait parmi les pans de murs écroulés pour admirer les effets bizarres du clair de lune sur les tours démantelées... La soirée était toujours avancée lorsqu'Elisabeth donnait enfin, à regret, le signal du départ. Raymonde allumait des lanternes, indispensables pour éclairer le sentier pittoresque, mais difficile, qui descendait à Puyserrou,etellene manquait jamais d'aller, accompagnée de son frère, reconduire les « amis de la poste. »
Les deux collégiens, accablés d^'une saine fatigue après leurs excursions de la journée, tombaient promptement endormis; mais Elisabeth demeurait souvent à sa fenêtre, d'où l'on voyait se profiler sur la masse verdoyante de la montagne la silhouette majestueuse du vieux château.
Elle admirait chaque jour davantage ce site familier, sans soupçonner que le changement intérieur qui se produisait en elle se reflétait jusque sur la scène qui l'entourait. Ce qui lui avait paru triste lui semblait simplement recueilli, et je ne sais quelle poésie s'exhalait à ses yeux de ces vallées tranquilles et de ces gorges sauvages.
Le temps passait si doucement, dans cette contemplation, qu'elle ne s'arrachait de sa fenêtre qu'à une heure avancée de la nuit... Les montagnes n'offraient plus que des masses confuses, comme de gigantesques murailles, d'autant plus sombres que le ciel était plus clair et plus brillant... On eûl dit un plafond lumineux au-dessus de ces crêtes bizarres, les unes déchirées et aiguôs, les autres
LES CHEMINS DE LA VIE. 9i
mollement arrondies. . . Quand les yeux d'Elisabeth «e fatiguaient de chercher dans* l'obscurité les détails effacés du paysage, elle regardait ce ciel clair cil des myriades d'astres semblaient se presser^ innombrables dans cet espace étroit. . . Parfois, au milieu des ombres de la montagne brillait une toute petite, lumière, comme si une étoile était tombée pour éclairer ces ténèbres. . . Et Elisabeth, qui croyait ne penser qu'à Raymonde, épiait d'up re^jard attendra i^s lumières de Savenas. ..
S3 LES CIIKMI.NS DE LA VIB.
XIY
La maison Dassy reçut à son tour un hôte impa* tiemment attendu.
Vers la fin d'août, comme le congé du jeune lieutenant touchait à sa fin, le docteur Dassy arriva, pour se reposer des fatigues et des travaux qui avaient rendu ses cheveux plus gris encore, et imprimé de nouvelles rides sur ses traits accentués.
Le lendemain de son arrivée, il se rendit à la poste, pour chercher les iournaux qu'il s'y était fait adresser.
Le visage qui lui apparut derrière le petit guichet était plus pâle que de coutume ; Elisabeth ne pouvait revoir sans une profonde émotion celui qui avait été mêlé aux scènes douloureuses des derniers moments de son père.
Il tendit la main par le guichet.
— Je ne m'étonne pas dit-il d'un ton plein de sympathie, de l'impression pénible que vous fait éprouver ma présence...
— Celte impression est mélangée d'une vive et inaltérable gratitude, répondit-elle, les larmes aux yeux. Je n'oublierai jamais que vous n'avez pas reculé devant les fatigues d'-un long voyage pour revenir voir un pauvre mourant...
— Vous m'avez déjà remercié et mille fois plui
que cela n'en valait la peine, dit-il brusquement. Je m'étais informé, depuis, de ce que vous étiez devenue, et je n'avais pas obtenu de renseignements précis jusqu'au moment où Térèse m'a appris que vous étiez à Puyserrou. . . Quel hasard étrange I
— Je suis arrivée ici le cœur serré et désolé, répondit Elisabeth, mais j'y ai rencontré ce que je n'aurais osé attendre, des sympathies précieuses, qui, avec le temps, se changent doucement en amitiés... Votre mère et votre sœur, aussi bien que les dames de Savenas, se sont montrées pour moi meilleures que je ne saurais le dire. . .
— Térèse vous aime beaucoup. Comment, d'ailleurs, n'accorderait-on point son respect et sa sympathie à une femme courageuse qui ne craint ni le travail, lii l'isolement pour gagner honorablement sa vie I
— Je ne suis pas si courageuse qu'on le croit, dit la jeune fille en soupirant. Jusqu'à ces derniers temps, j'ai versé bien des larmes, et j'ai souvent envié la sérénité de votre sœur... Maintenant, j'aime vraiment Puyserrou.
— Ma sœur possède, en effet, une tranquillité d'àme devant laquelle je sens moi-même un respect involontaire... Parfois, ses perfections m'épouvantent, ajoula-t-il d'un accent soudain altéré. De telles vertus ne sont pas faites pour la terre, et... je trouve Térèse étrAngement, cruellement changée...
— Sa santé est délicate, mais elle ne se plaint jamais, dit Elisabeth avec un intérêt mêlé d'un peu d'inquiétude.
— L'idée seule d'un malheur me rend fou, reprit-il d'une voix plus basse. Il y a déjà longtemps que je la fais soigner par un de mes confrères. . . Moi, je n'en ai pas le courage ; je n'ai plus, quand il s'agit d'elle, ,1e sang-froid qui doit accompagner tout diagnostic.
— Et ne vous a-t-on pas rassuré ?
— Oui, mais chaque hiver, elle est atteinte d'une bronchite qui mine ses forces, et la plus légère affection de la poitrine serait mortelle pour elle. . .
— Le climat de Puyserrou lui convient-il?
— Oui, ce village est admirablement abrité, l'air y est égal autant qu'à Pau, et les émanations des pins sont extrêmement salutaires... Mais laissons ces tristes pensées, qui ne peuvent remédier à rien. . . Avez-vous déjà reçu mes journaux ?
— Les voici, avec des lettres.
— Merci... Je suis chargé d'une commission pour vous... Ma mère m'a prié de vous dire que rien n*est changé à ses habitudes, et qu'elle vous attend jeudi, comme à l'ordinaire.
Elisabeth s*inclina avec un sourire, et le pas lourd du docteur fit crier le sable du jardinet.
— Térèse m'assure que son frère est maintenant un médecin à la mode, pensa la jeune fille en le regardant s'éloigner. Vraiment, cela m'étonne... il faut qu'il possède beaucoup d'inteUigeuce et de
LES CHEMLNS DE LA VIE, lOi
savoir pour faire passer sur cette enveloppe rustique...
Et par un de ces retours involontaires et étranges de la pensée, l'image de Roger de Savenas traversa son imagination...
Le jeudi suivant, elle se rendit avec ses frères à l'invitation de M™° Dassy.
Jean, qui aimait le jardinage, avait remis en ordre le petit parterre qui précédait la maison, et en sortant, il fit remarquer à sa sœur un églantier dont il avait assujetti les branches, et qui commençait à grimper contre la porte.
— Regarde, Elisabeth, si ces fleurs ne sont pas ravissantes, avec leurs feuilles satinées et leur cœur d'or... Elles formeront l'année prochaine un poétique encadrement à la fenêtre où apparaît ton profil sérieux... Tiens, voici la plus belle... Ote ton chapeau, je veux la voir dans tes cheveux.
— Quelle folie ! dit Elisabeth, se défendant en riant de cette fantaisie. Laisse-moi la mettre plutôt à ma ceinture.
— Non, je veux te voir jolie, et ce sera la récompense de mes labeurs de jardinier.
Bon gré, mal gré, Elisabeth dut laisser piquer dans ses tresses brunes la fleur d'églantier, et ses deux frères déclarèrent à Tenvi qu'elle n'avait jamais été aussi charmante.
Si désabusée que se crût Elisabeth des vanités terrestres, elle ne résista pas plus longtemps. Il est peu de femmes qui, à son âge, soient insensibles au
plaisir d'être jolie; et, gardant àla main son grand chapeau de paille, elle alla sonner à la porte de M"'^ Dassy.
Le docteur et Roger fumaient leur cigarette dans le jardin,
— Ah I mademoiselle, s'écria le jeune lieutenant, s'avançant vivement au-devant d'elle, la nature est une grande faiseuse... Aucune fleuriste, aucun coiffeur ne vous aurait fourni cette étoile parfumée I
— C'est Jean qui a été ma femme de chambre, dit-elle en souriant, et j'ai dû céder à sa folle idée quand il m'a déclaré que c'était pour faire valoir ses talents de jardinier.
Elle tendit la main au docteur, et pénétra dans la grande chambre où M"'* Dassy, qui ne marchait guère, passait ses journées avec son tricot, son chapelet et son livre de prières.
— M. le Curé vient d'arriver et parle à Térèse de son nouvel autel, dit-elle, accueillant la jeune fille avec un sourire. Voulez-vous aller au-devant des dames de Savenas , que M . Roger n'a pas eu la galanterie d'attendre ? Je sais que la bonne petite Raymonde est toujours pressée de vous voir.
— Laissez-moi plutôt rester près de vous, dit Elisabeth, s'asseyant près de la vieille femme. Vous ne tricotez pas? Est-il arrivé à'votre ouvrage quelque mésaventure qui réclame les jeunes yeux de Térèse ou les miens?
— Justement. . . Il faudrait rattraper une maille,
et, môme avec mes 1- ^Ites, j'en suis tout à faii incapable.
Elisabeth prit en souriant le long tricot noir, et, ayant réparé le dommage , continua à travailler. Peu accoutumée à ce genre de besogne, il y avait dans ses mouvements une sorte de lenteur qui n'était pas sans grâce. Elle n'avait peut-être jamais été aussi jolie qu'en ce moment, sa taille élégante contrastant avec la taille courbée de la vieille femme, et son visage délicat et distingué avec la figure brune et ridée qui se penchait vers elle.
A son insu, elle était en ce moment l'objet d'une attention profonde. Les deux hommes qui se promenaient dans le jardin s'étaient rapprochés de la fenêtre large et basse, ouverte en ce moment, et suivaient des yeux, en silence, chacun de ses mouvements.
Roger admirait sa grâce pleine de naturel, sa taille élégante dans l'austère robe unie qu'elle portait encore, sa fraîcheur et sa distinction native.
— Quel dommage, pensait-il, qu'une femme si charmante et si spirituelle soit ensevelie dans ce village, loin du milieu intellectuel et social où elle a vécu, privée à jamais, sans doute, de ce qui fait le bonheur et le charme de la vie 1. . .
Félicien se sentait attendri chaque fois que la jeune fille, relevant la tête, souriait à M"* Dassy.
Dans cette chambre austère, près de cette femme toujours vêtue du costume rustique qu'elle n'avait jamais voulu renier^ Elisabeth semblait deux fois
plus élégante, et il y avait quelque chose de vraK ment touchant dans le simple respect qu'elle témoignait à une paysanne.
— Qu'elle est bonne 1 se disait Félicien. Il y a en elle un courage qui me plaît d'autant plus qu'il est plus éloignéde l'insensibilité. . . Elle s'est pliée sans murmure au travail, et, malgré le raffinement de son esprit et de ses manières, elle s'est mise au niveau des gens simples qui l'entourent, avec cette souplesse qui est un des caractères des intelligences vraiment élevées I... Mais devra-t-elle demeurer toujours dans cette solitude, si antipathique à ses goûLs ? Ne connaîtra-t-elle jamais les joies de la famille, pour laquelle elle est si bien faite, et ne retournera-t-elle pas à la sphère moins étroite à laquelle elle doit aspirer malgré elle?
Les dames de Savenas arrivaient en ce moment, et le curé s'arracha à l'entretien intéressant qu'il avait avec Térèse sur le nouvel autel qu'il s'agissait d'inaugurer le dimanche suivant.
Le repas était servi dans la pièce voisine, et M™* Dassy, le front rayonnant d'orgueil maternel, se plaça en face de son fils.
Quand il revenait ainsi près d'elle, elle se sentait payée de tous les labeurs et de tous les chagrins de sa vie. Elle s'enivrait de ses paroles, écoutait avec recueillement, bien qu'elle ne les comprît point, les discussions techniques auxquelles il se livrait en sa présence avec les confrères qui venaient le voir, et c'était pour elle une joie toujours renouvelée de ?e
LES CHEMINS DE LA VIE, lUO
dire que son fils comptait dans le monde savant^ que d'illustres personnages et de belles dames élégantes s'inclinaient devant ses oracles et sollicitaient avidement ses conseils.
Toutefois, il y avait un nuage sur ce grand bon^ heur, une goutte de lie dans cet enivrant calice, et cette goutte unique était assez amère pour laisser à l'âme de la vieille mère une impression absorbante et douloureuse. .,
* Efi ce moment même, lorsque le curé, faisant le signe de la croix, prononça simplement la courte prière destinée à appeler la bénédiction de Dieu sur les dons qu'il nous prodigue, le front de M°^ Dassy devint sombre, rt la grande ride qui îe traversait sembla se creuser encore. Félicien était resté immobile ; sa main ne s'était point levée de la table sur laquelle elle reposait légèrement, et ses lèvres closes n'avaient répété aucune des pieuses paroles du Benedicite,
Oui, c'était là le chagrin de cette chrétienne, le fardeau invisible qu'elle traînait après elle. La grande intelligence de son fils avait perdu de vue la lumière sereine qui répandait sur sa vieillesse à elle un rayon si pur et si doux. Il avait mené une vie austère, il avait eu la passion du travail et l'amour de l'humanité souffrante, il avait fui avec dégoût les vices de son temps, et s'était tenu à l'écart des plaisirs môme les plus innocents de la jeunesse. Mais son esprit s'était égaré à la recherche de la science ; il s'était courbé vers la terre, il s'était
laissé prendre aux idées matérialistes que distillent trop souvent des enseignements célèbres. La vie, cette grande et mystérieuse vie chrétienne, faite de lumière, de paix et d*amour, s'était retirée de son cœur, et sa mère songeait, non sans verser des larmes brûlantes, qu'il n'amassait qu'une moisson terrestre, alors que la foi vive et pratique eût jeté dans chacune de ses œuvres une semence incorruptible, et les eût fait germer pour l'immortelle vie...
— Tant de grandes choses perdues pour cet autre monde que je vois maintenant de si près ! se disaitelle. 0 mon Dieu, vous qui ne laissez nul bien sans récompense, mais qui ne comptez pour l'éternité que ce qui est fait en union à votre grâce et à votre amour, donnez à mon fils, non l'argent et les honneurs, mais le rayon de lumière qui le ramènera dans vos voies !..
Cependant, le repas, ce premier moment passé, se poursuivit gaîment. Il était bien différent des dîners de Savenas. La table, en noyer brillant, était recouverte d'une nappe un peu grosse, et une faïence blanche et bleue, toute moderne et assez vulgaire, contenait des mets substantiels et abondants. Le cadre était bourgeois, mais confortable dans sa simplicité, et M™* de Savenas avait envié plus d'une fois le bonheur de vivre dans une maison blanche, entre des murs tapissés de papier blanc et vert, avec de bons meubles bien solides, point mangés aux vers, et un jardin à la tournure vulgaire, mais rempli de légumes et de fruits savoureux.
lES CHEMINS DE LA VIE. lU/
On s'attarda à table. Roger avait toujours d'amusantes histoires à raconter, et Félicien éveillait un intérêt d'un autre genre, mais plus vif encore, peut-être, par des anecdotes concernant des personnages connus.
Raymonde ouvrait de grands yeux.
— Quoi ! vous avez dîné chez ce poêle, causé souvent avec ce ministre, soigné ce grand prédicateur I Moi, qui ne vois leurs noms que dans les journaux, je pensais à eux comme à des mythes I Oh! Monsieur Félicien, parlez-nous encore des gens célèbres que vous connaissez I
Le docteur se mit à rire, et son regard erra sur les visages qui Tentouraient, Ceux d'Elisabeth et de ses frères exprimaient un vif intérêt, ceux de sa mère et de Térèse une sorte d'extase. M^^ de Savenas était un peu étonnée, et le bon curé tout ravi de se trouver à cette fête intellectuelle. Seul, Roger détournait les yeux et avait l'air sombre, et le docteur, familier avec tous les jeux de physionomie, devina qu'il était quelque peu mortifié d'être momentanément rejeté dans l'ombre.
En toute autre occasion, Félicien, se considérant comme chez lui, se serait hâté de dissiper le nuage couvrant le front d'un de ses hôtes, et aurait amené une conversation générale, où le jeune officier eût pu réclamer et obtenir sa part d'attention.
Un sentiment qu'il ne s'expliqua point, dont^ il ne se rendit même pas compte, lui inspira pourtant une sorte de satisfaction de la contrariété évidente de
Roger. Déjà quelque chose d'indéfinissable l'avait légèrement agacé dans les manières de son jeune compatriote, et il s'était livré intérieurement à une diatribe sur la faconde et la fatuité de la jeunesse.
Docteur, grave docteur, pourquoi cette antipathie soudaine? Pourquoi tenez-vous à honneur d'éclipser, par votre parole nerveuse et éloquente, la jeunesse et l'entrain de l'hôte de votre mère, et pourquoi cherchez-vous seulement sur un visage, seulement dans un regard velouté le reflet des impressions que font naître vos récits? Pourquoi ressentez-vous une sensation si pénible lorsque, tirant sa montre, Elisabeth Raynard prend congé de la petite société, et pourquoi ne trouvez-vous plus rien à dire au jeune officier qui fume silencieusement son cigare à vos côtés dans les allées bordées de buis au delà desquelles votre regard cherche la petite place du village?
— Pauvre Elisabeth! dit la douce voix de Raymonde. Il n'est que deux heures, la journée est superbe, nous allons faire une promenade enchanteresse, et elle, courbée sur son bureau, restera timbrer des lettres et remplir de fastidieux rc' gistres î
— Oui, c'est dur pour une fille de son âge ! murmura le jeune lieutenant d'une voix étouffée.
Cela lui semblait si dur, en effet, particulièrement par cette admirable journée où les charmes nouveaux de l'automne donnaient au paysage je ne
«aïs quelle toucha* jnystérieuse et mélancolique, qu'il ne put se décider à faire, sans Elisabeth, la promenade projetée.
Il prétexta une affaire dans une direction différente, et s'eilfonça tout seul dans un bois de pins qui s*étageait à droite du village, sur une pente raide et glissante
C'était un lieu peu fréquenté. Les aiguilles jaunies tombées des arbres jonchaient le sol, et de petites pommes brunes se détachaient çà et là des branches légèrement agitées par la brise. Roger s'assit sur une roche blanche et luisante, et songea que dans huit jours il serait loin de Piiyserrou...
Les autres années, il voyait sans regrets se terminer son congé. Certes, son cœur était ému de quitter sa mère et sa sœur; mais Raymonde, du moins, se trouvait heureuse, et, certain qu'elle aimait la solitude, il retournait joyeusement vers ses camarades et vers le mouvement de la grande ville qu'il habitait.
Qu'y avait-il de changé? Pourquoi, aujourd'hui, une douleur insupportable s'emparait-elle de lui à l'idée de partir? Que laissait-il de plus dans ce petiit coin de terre? Quel regret emportait-il?
Son regard, à travers les pins, cherchait anxieusement les maisons du village... Oui, là était le lien, là était le regret... Cette jeune fille au front résigné, au doux sourire, aux yeux bruns pleins de douceur, avait conquis son affection et pris une l^lace dans sa vie...
ilO LES CHEMINS DE hk TIE
Et, à ce sentiment, confus jusqu'à ce jour, mai» maintenant bien clair, bien compris, se joignait une compassion généreuse pour le sort d'Elisabeth. Il ne pouvait supporter l'idée qu'elle fût toute sa vie condamnée au travail, toute sa vie ensevelie dans une aussi triste solitude...
Quand l'ombre commença à envahir le petit bois de pins, Roger se leva d'un air résolu. Son parti était pris, il demanderait à Elisabeth d'être sa femme... Ils ne seraient pas riches, oh ! non ! El cette union serait, certes, bien différente de ce que Roger avait parfois rêvé... Sans aimer l'argent, il s'était dit qu'on peut trouver une femme qui soit à la fois riche, bonne et jolie, et sa mère el sa sœur n'étaient point oubliées dans ces rêves dorés.
Mais bah I mieux vaut saisir le bonheur quand on* le rencontre; il pourrait échapper pour toujours. M"** de Savenas ne ferait pas d'objections; pauvre chère femme 1 ne voulait-elle pas toujours ce qui rendait ses enfants heureux? Et Raymonde, comme elle serait surprise et joyeuse? Car Elisabeth était devenue son amie, et. . . cette petite Raymonde 1..., Roger s'en souvenait maintenant, elle avait fait, ces tempsderniers,beaucoupd'allusionsàla beauté d'Elisabeth et aux visites répétées de son frère à la poste I
Roger descendit le sentier d'un pas agile et se disposa à traverser le village pour reprendre, de l'autre côté, la route de Savenas.
Il ralentit instinctivement sa marche en passant devant la poste. Les rideaux baissés du petit bureau
tES CHEMINS DE LA VIE. li\
ne lui permettaient pas de voir Elisabath, mais sa lampe brillait d'un éclat tranquille dans l'ombre déjà épaisse.
Le cœur de Roger eut un élan de joie.
— Pauvre cbère fille ! Combien je la ferai heureuse ! se dit-il, sentant ses yeux devenir humides.
L'odeur acre d'un cigare lui fit tourner la tête. Félicien Dassy venait de le rejoindre à l'angle de la place.
— Votre affaire est-elle terminée, Roger? demanda-t-il avec un peu d'emphase.
— Et avez-vous fait une promenade agréable ? répliqua le jeune homme, éludant la question.
— Moins qu'elle ne l'eût été si vous nous aviez accompagnés et si cette pauvre enfant, qui travaille encore là-bas, eût pu jouir de ce temps délicieux.
Si le docteur avait éprouvé vis-à-vis de Roger une involontaire sensation de jalousie^ celui-ci n'avait pas soupçonné un instant l'existence de cette impression, d'ailleurs mal définie. La jeunesse possède une confiance instinctive en son propre pouvoir, et Roger eût souri avec incrédulité si quelqu'un lui eût dit que ce savant athlétique et gauche, qui avait atteint la quarantième année, prétendait comme lui à l'attention d'une jeune fille de vingt-deux ans. Un jour, sa mère avait pourtant fait devant lui, à ce sujet, une allusion au mariage du docteur ; mais ces paroles n'avaient eu d'autre effet que de lui ouvrir à lui-même les yeux sur ses propres sentiments.
Le ton de compassion avec lequel Félicien venait de parler répondait à ses propres pensées, et il s'arrêta court.
— Oui, dit-il à voix basse, elle est vraiment à plaindre, surtout après la vie animée et joyeuse qu'elle a toujours menée. . . Songez donc à ce que serait pour elle un hiver à Puyserrou ! Toutes ces montagnes sont lugubres sous leur chaperon de neige, et lorsque le sentier de Savenas est enseveli sous l'eau, Raymonde elle-même est trop souvent obligée de s'abstenir de ses courses au village... Oui, ce serait affreux 1
— Ce serait?. . répéta Félicien, appuyant sur ce mot. Y a-t-il donc une chance qu'elle obtienne un changement de résidence avant la mauvaise saison?
— Ce n'est pas là ce dont je voulais parler, répondit Roger, se sentant rougir dans l'ombre.
Puis, cédant tout à coup au besoin d'expansion qui lui était naturel, il saisit d'un geste spontané la main du docteur.
— Félicien, dit-il d'une voix émue, vous êtes bien plus âgé que moi, mais nous nous connaissons depuis longtemps, et ce qui remplit mon cœur m'étouffe à demi. . . Ma résolution est prise. . . Je veux épouser M"® Raynard. . . Nous ne serons pas riches, car elle possède une dot de trente mille francs au plus, m'a-t-on dit; mais je serai capitaine à la fin de l'année, et je puis, en tout cas, lui procurer un sort plus joyeux que cel'û auquel elle «emble destinée. ..
Il eût pu parler longtemps encore... Félicien récoutait avec une apparente impassibilité, et ne trouvait rien à répondre.
Il savait d'avance ce que venait de lui dire Roger; le matin même il avait compris que le jeune homme aimait Elisabeth. Mais il n'avait pas pensé que le dénoûment fût si proche, et peut-être avait-il Tidée confuse de lutter, lui aussi, pour conquérir le cœur de cette jeune fille qui lui avait laissé, depuis la première fois qu'il l'avait vue , une impression ineffaçable.
Oui, près du lit de son vieil ami Raynard, il s'était dit qu'il aimerait à avoir pour compagne une femme à la fois si tendre et si courageuse. Si, plus tard, le travail et l'éloignement avaient un instant atténué ce souvenir, il s'était ravivé à la lecture des lettres de Térèse, et ce jour même Félicien s'était répété à diverses reprises que sa réputation, son intelligence, la situation qu'il porvait faire à une femme étaient bien capables de tenter Elisabeth, en dépit de ses cheveux.gris et de sa laideur.
Maintenant, c'était fini... Il n'était pas homme à aller sur les brisées de celui qui le faisait dépositaire d'une confidence aussi sacrée, et d'ailleurs, Roger, beau, spirituel et jeune comme il VéWA. devait être agréé avec empressement.
— Pourquoi ne me dites-vous rien ? s'écria tout à coup rofficier , pris d'une soudaine inquiétude. Serait-elle engagée k mon insu, ou. . . ou ne m'acceplerait-elle pas?
Félicien serra la main qui tenait encore la sienne Une telle pensée est loin de mon esprit, dil-il avec un calme qui lui coûta assez d'effort pour mouiller de sueur son front et ses tempes. Vos paroles m'ont d'abord étonné, je l'avoue, parce que. . .
— Parce que tout Piiyserrou s'attend à me voir époîîser une héritière et rebâtir Savenas 1 acheva gaîment Roger.
— C'est cela même. . .
— Mais quand je tiens le bonheur, reprit le jeune homme, je serais fou de le laisser échapper pour suivre une chimère dorée. Je ne connais pas de femme plus accomplie que M"® Raynard , mon ami...
— Ni moi non plus, répondit tranquillement Félicien. Je vous souhaite du fond de mon âme d'être heureux...
— Nous le serons. . . si elle m'accepte ! dit Roger d'un ton de confiance qui contrastait avec ses paroles.
— Elle vous acceptera.
— Et vous croyez, n'est-ce pas, qu'on peut se contenter d'une situation modeste ?
— Si j'avais une femme, dit Félicien du même ton tranquille, je pourrais mendier pour elle sans le regretter un seul jour de ma vie. . .
— Adieu, mon ami 1 s'écria joyeusement Roger. Demain, je vais parler à naa mère, et après-demain, s'il plaît à Dieu, j'irai faira é^a^k Aa txiajx mariage â la bonne W^ ûassy 1
LES CHEMIN» DE LA VIE. iiS
— Vous avez un cœur généreux qui mérite son bonheur, Roger, dit Félicien, lui adressant un geste d*adieu.
Le jeune homme s'élança en fredonnant un air joyeux dans Télroite route de Savenas, et Félicien
demeura immobile à la même place Il n'eût pu
dire depuis combien de temps ilétait là si l'horloge de l'église n'eût tout à coup sonné neuf heur^ Un écho répéta chaque tintement, puis tout murmure s'éteignit, sauf le bruit du gave coulant sans relâche sur ses cailloux de marbre.
Félicien releva la tête. A l'endroit où il était, il semblait que les hauteurs qui l'entouraient fermassent absolument l'horizon. Le vent, qui s'était levé, chassait de grands nuages noirs sur le ciel, et pulle étoile ne se reflétait dans l'eau claire et rapide.
— Des milliers de créatures humaines souffrent comme moi à cette heure, se dit-il. Les unes sont torturées dans leur corps, les autres sentent les brisements bien autrement douloureux du cœur... Eprouvent-elles ce désespoir, cette souffrance sans consolation qui pénètre mon âme comme une eau glacée?... Et alors, comment expliquer cet attachement passionné à la vie dont je vois chaque jour les étranges effets? La vie !.. Est-ce un bien, est-ce un mal ?.. Etre ou ne pas être ?.. Le célèbre problème d'Hamlet... Lequel vaut mieux ? Ne pas être, sans doute, quand on ne doit pas rencontrer ici-bas le chemin du bonheur...
Félicien I vous vous rappellerez un jour cette pa-
rôle impie, et elle amènera à vos yeux, secs et brûlés aujourd'hui, des larmes de regret smcère et fécond ••,
Roger s'endormit tard, et le soleil brillait depuis longtemps lorsqu'il ouvrit les yeux. De chauds rayons paraient sa chambre délabrée de leurs reflets d'or, et une impression joyeuse s'empara de son esprit avant même qu'il eût eu le temps de se rappeler distinctement ses projets de la veille.
Il fit sa toilette en hâte, tout en admirant la vue qu'on découvrait de sa fenêtre, et qui, toute fami« lière qu'elle dût être à ses yeux, lui causait ce ma» tin -là une admiration nouvelle. Les objets extérieurs reçoivent, semble-t-il, le reflet de la disposition de notre âme, et celle du jeune lieutenant était en fête.
Son pas sonore réveilla les échos du large corridor et de l'escalier de pierre, et sa mère ouvrit aussitôt la porte de la grande salle.
— Paresseux I dit-elle, souriante. Ta sœur a eu le temps, ce matin, de descendre à Puyserrou et, au retour, de te faire du beurre frais. . .
— Veux-tu ton chocolat, Roger ? dit au môme instant la voix de Raymonde, qui allait et venait dans la cuisine voisine.
— Oui, mais je le prendrai là, sans que tu te donnes la peine de rapporter, répondit-il, s'avançant pour baiser le front de sa sœur»
i\S tES CHEMINS DE LA VIK.
Jadis, des troupes de serviteurs affairés s'étaient empressés dans cette grande cuisine voûtée, dans l'immense cheminée de laquelle un bœuf entier eût rôti sans peine. En ce moment, un petit feu y brûlait doucement sous la cendre, et Raymonde, toujours gracieuse dans les plus modestes fonctions, posa sur la table de chêne une tasse de vieux Chine, une ravissante petite chocolatière en argent, un pain doré et du beurre tout frais.
— Ne vas-tu pas me tenir compagnie? demanda gaîment Roger, s'approchant de la table.
— Si fait, tout en pétrissant un gâteau pour ton dîner, cher gourmet.
Elle releva ses manches, et, ayant passé sur Taulre bout de la table un coin du grand tablier blanc dont sa taille était ceinte, elle y versa de la farine de maïs.
— Si tu faisais le gâteau bien grand, dit Roger, en pourrait inviter quelqu'un à venir le partager...
— Qui donc? dit-elle, cassant des œufs d'un petit coup sec pour les mêler à la farine.
— Mais ... les jeunes Raynard, par exemple, répondit-il sans la regarder.
Elle se mit à rire, tout en enfonçant ses petits doigts blancs dans la pâle.
— Elisabeth n'a que deux heures à elle aujourd'hui, nous ne sommes pas à dimanche. Mais si tu tiens à lui faire goûter ma pâtisserie, je t'en donnerai une part pour elle... Car je suppose que la visite à Id poste entre dans le programme de ta journée?
Les chemins de la vie. \\V)
Tu dois manquer de timbres, ajouta-t-elle, le regardant avec une innocente malice.
Mais, à sa grande surprise, Roger resta sérieux, et, déposant sa tasse, il lui dit avec une émotion soudaine :
— Non, Raymonde, je n'irai pas à la poste aujourd'hui... Mais je voudrais t'y envoj^er à ma place et... te charger d'une mission au succès de laquelle, vois-tu, se trouve attaché le bonheur de ma vie...
Raymonde tressaillit de surprise, puis son visage s'éclaira.
— Ah I tu veux la demander en mariage! s'écrial-elle, frappant joyeusement l'une contre l'autre ses petites mains enfarinées.
— Ne crois-tu pas Que je serai heureux si ello veut bien de moi?
— Si elle veut bien de toi! Et quel meilleur, quel plus charmant mari pourrait-elle rencontrer? répliqua-t-elle avec un tendre orgueil fraternel. Va, mon Roger, tu as fait un heureux choix I... Maman le sait-elle?
— Je vais lui ouvrir mon cœur ce matin môme ; tu es ma première confidente! chère petite sœur... Ah I j'oubliais ! ! . . . Hier soir, comme je venais de prendre cette grande résolution, j'ai rencontré le doi'teur, et je lui ai tout dit.
— Et il t'approuve? demanda vivement Raymonde.
— Qui n'admirerait une telle femme?... Tiens, Raymonde, quoique ce chocolat soit exquis el
120 LES GUEMmS Dl LÀ YIB.
ton beurre merveilleux, je ne puis manger ,. Le bonheur m'étouffe... et aussi un peu l'anxiété... Allons parler à ma mère...
— Ce sera vite dit 1 s'écria gaîmenl la jeune fille. Et, précédant son frère, elle s'élança dans la
chambre voisine et entoura de ses bras le cou de sa mère.
— Maman, chère maman I... vous ne vouliei pas le croire, mais votre petite Raymonde avait raison, . . Roger veut épouser Elisabeth !
M"* de Savenas se recula un peu dans son fauteuil, et promena ses yeux pleins d'étonnement du visage radieux de sa fille à la figure émue de son fils.
Celui-ci vint s'agenouiller près d'elle, comme il le faisait parfois dans son enfance, et attacha sur elle un regard à la fois joyeux et suppliant.
— Trouveriez-vous une plus charmante fille? ditil, lui baisant les mains. Pour moi, je n'aimerai jamais d'autre femme, et elle réalise à mes yeux tout ce qu'on peut désirer et rêver. . .
M™* de Savenas secoua la tête.
— C'est bien subit, Roger.
— Subit! s'écria Raymonde. Et ses visites journalières à Puyserrou? Combien de fois ne vous ai-je pas dit que cela finirait ainsi, chère mère! Allez, il a bien raison de préférera une grosse dot les qualités qui font le bonheur delà vie!
— Comme vous êtes enthousiastes, mes enfants ! Toi, Raymonde, tu as couvert ma robe de farine, comme une petite folle que tu es.
LRS CHEMINS DE LA YIË. 121
— Comment, ma mère, dit Roger, n'approuvezfous pas mon désir?
— Oh ! mon cher enfant, j'approuverai tout ce qui te rendra heureux. . . Celte jeune fille a une dot qui serait une petite fortune à Puyserrou. . . Mais ta vie est ailleurs, Roger, et tu me parlais toujours des difficultés de l'existence dansles villes. . . J'avais pensé qu'avec ton nom, ta figure et l'avenir que tu es en droit d*espérer, tu pourrais faire un riche mariage, et trouver, avec une femme aimable et bonne, une situation facile et brillante. . .
Elle s'interrompit en voyant s'assombrir tout à coup les deux jeunes visages penchés vers le sien.
— Nous ne sommes pas à l'unisson, nous ne par- Ions pas le même langage, dit-elle avec douceur. Vous m'en voulez presque, je le vois, de prononcer ce vulgaire mot d'argent en réponse à vos rêves à tous deux. . .
— Oh! maman, l'argent est si peu de chose! murmura Raymonde.
— Oui, à ton âge. Je ne voudrais pas vous voir intéressés et avides, mes enfants, mais je dois vous faire souvenir de ce que vous avez déjà souffert, et
-surtout de ce que vous pourriez souffrir dans l'avenir.. . Oh ! je sais bien que vous me trouvez prosaïque I Je ne l'étais pas autant à votre âge, et quand je suis entrée dans cette maison, joyeuse et fière, je prenais gaiement la vie et les privations qu'elle amenait déjà... Plus tard, c'a été différent... Quand j'ai été mère, j'ai regretté d'être pauvre. . .
Roger et Raymonde l'embrassèreni en même temps.
— Mais nous n'avons jamais souffert de la pauvreté, ma mère, dit le jeune homme d'un ton ému. Nous avons possédé les vrais biens de la vie : une affection tendre et ardente veillant sur nous, une santé qui se serait peut-être moins fortifiée en série chaude, et la gaîlé, ce don qui, on l'assure, se rencontre plusrarementchez les gens riches et blasés... Ne dites pas de mal de la pauvreté, ma mère, c'est une école virile qui forme et trempe les âmes. . . Riche, j'eusse été peut-être un oisif, inutile et méprisable... Pauvre, j'ai compris la nécessité du travail et goûté ce qu'il a de sais et de fortifiant. . .
Une larme tomba des yeux de la mère sur le front de son fils tant aimé.
— Mais Raymonde? dit-elle.
— Raymonde est la plus joyeuse créature de France et de Navarre ! répondit gaîment la jeune fille. Je vous assure, maman, que j'ai peur, parfois, d'être trop heureuse... J'ai toujours envie de chanter. . . Si vous saviez quels visages ennuyés je vois parfois dans les landaus qui se succèdent tout l'été sur la route de Luz et de Gavarniel... Et quand Roger m'a menée à Pau, l'hiver dernier, croyez-vous que je n'aie pas béni mon sort en voyant toutes cesjeunesflUesdélicatesque leur fortune ne défend point de la maladie, et que leurs mères ne regardent qu'avec des yeux pleins de larmes ? Allez, chère maman, le bonheur complet n'est point de ce
monde, et si Ton pouvait choisir son lot, je préférerais bien autre chose à l'argent 1
M"^ de Savenas sourit.
El moi aussi, dit-elle. Je ne voulais pas conseiller àRoger de se marier pour de l'argent contre son cœur. . .
— Ma mère, mon cœur est engagé I
— Alors, mon cherenfant,jen'aiplusqu*unechose à te dire : si tu aimes assez Elisabeth pour ne jamais regretter ton modeste sort, je Taccueillerai de grand cœur pour ma fille... Quand ton père vivait, ajouta-t-elle, passant sa main sur ses yeux, je ne songeais point aux privations et à la gêne...
Il l'embrassa silencieusement, puis se tourna vers sa sœur.
— Va lui parler d'abord, Raymonde, afin que ma chère mère ne fasse qu'à bon escient la demande officielle. Va vite, petite sœur I
— Et mon gâteau? dit Raymonde en riant.
— C'est bien le moment de penser à ton gâteau! Elle est toujours seule à cette heure... Va, te dis-je !
— Allons, je ferai le gâteau, dit M"^ de Savenas, se levant. Donne-moi ton tablier, ma fille. . - Vraiment, je crois rêver! Comme cela s'est décidé vite!... Ne veux-tu pas réfléchir encore quelques jours, Roger?
— Quelques jours !.. . Ah î ma mère, je suis trop heureux sî^puis que j'ai pris ce grand parti ! Il me faut i ne réponse aujourd'hui môme, ou bien j'aurai la fièvre 1
— Je crois que tu Tas déjà, dit la bonne mère, secouant la tête... Hâte-toi, Raymonde, puisque ton frère te le demande... Après tout, mes chers enfants, je n'ai jamais sonhaiié et cherché que votre bonheur I
— Je le sais bien, répondit son fils, reml>rassaût % l'étouffer.
Kaymonde avait vraiment conscience de son importance quand elle prit le chemin du village. Etre chargée d'une mission semblable, avoir à plaider la cause de son cher Roger, tenir jusqu'à un certain point entre ses mains le bonheur d'un frère si sincèrement aimé, c'était un grave événement dans sa vie. A vrai dire, cependant, elle ne ressentait guère d'inquiétude. Elisabeth serait surprise, peut-être, mais heureuse, sans aucun doute, d'avoir fixé le choix et gagné le cœur de Roger. Comment ne pas aimer cet être charmant et bon, si gai, si expansif? Devenir. comtesse de Savenas était d'ailleurs une perspective qui, à l'avis de Raymonde, devait entrer en ligne, et même influencer une décision.
Sûre du résultat, la jeune fille ralentit cependant 8a marche dès qu'elle fut hors de portée de la voix de son frère, et elle se mit à arranger dans son imagination un petit discours digne d'une si importante affaire.
Elle serait très éloquente, et elle s'attendrissait elle-même à la péroraison de son &peech futur...
0 prévisions humaines I... Elle s'attendrit avant de commencer... ses larmes commencèrent à couler lorsque, introduite dans le petit bureau d'Elisabeth^ elle la pressa dans ses bras, et, oubliant tout ce
126 LES CHEMrwS DE LA VIE.
qu'elle avait projeté de dire, elle s'écria, attachant ses yeux brillants et humides sur la jeune fille, et riant et pleurant à la fois :
— Elisabeth, ma chérie, savez-vous qui m'envoie?... Je viens de la part de Roger vous demander d'être sa femme... Ma sœur, ma chérie I
Mais elle regretta aussitôt d'avoir parlé si vite. Une pâleur extrême couvrit les traits d'Elisabeth, qui sembla près de défaillir.
— Que je suis maladroite ! s'écria Raymonde, la forçant à s'asseoir, et prenant vivement ses deux mains. J'oublie que les autres n'ont pas, comme moi, des nerfs d'acier... Remettez-vous, ma chérie, et dites que vous voulez bien être ma sœur... Maman viendra aujourd'hui même, et nous finirons la journée tous ensemble... Roger est si impatient.
Des émotions profondes bouleversaient le visage d'Elisabeth. D'abord, une joie irraisonnée l'avait illuminé, puis sa pâleur s'accentua, et la joie disparut comme un éclair.
— Je n'avais pas pensé à ce qui arrivé... non, jamais, dit-elle d'une voix faible et entrecoupée. Mais votre frère ignore ma situation... Mes frère» auront encore longtemps besoin de moi...
— Besoin de vous î répéta Raymonde avec inquiétude. Oh! sans doute, mais Roger vous aidera dans votre rôle affectueux de conseillère...
— Vous ne me comprenez pas, dit Elisabeth avec effort. Si j*ai sollicité un emploi, c'est que je devais pourvoir à réducation de mes frères.
— N'ont-ils pas une part de patrimoine? balbutia Raymonde, pâlissant à son tour.
— Non. . . Un petit héritage m'a rendue un peu moins pauvre qu'eux, mais noire cher père n'avait guère que sa place, et il était trop honorable, trop généreux pour avoir fait des économies. . .
Chacune de ses paroles trahissait la souffrance, et Raymonde fondit en larmes.
— Je suis sûre que tout peut s'arranger encore I s'écria-t-elle au milieu de ses pleurs. N'y a-t-il pas des bourses dans toutes les pensions, et ne pouvezvous en obtenir?
— Oh! oui, c'est d^j-à rail... Mais les pauvres enfants paient cher de longues années de paresse... Il leur faut aujourd'hui des leçons coûteuses et des répétitions qui se prolongeront si je veux qu'ils parviennent de bonne heure. . . Puis, les débuts de toute carrière sont onéreux. . . Je ne puis pas me marier, Raymonde. . .
Il y avait tant d'angoisse dans ces simples mots que les sanglots de Raymonde redoublèrent.
— Eh bien, qu'importe, après tout? dit-elle, Roger prendra sa part de vos charges I
— Et je le condamnerais à la gêne pour mes frères, à moi ? Non, Raymonde, je ne suis pas libre. . .
Elle détourna la tête, et Raymonde vit seulement trembler la main qui reposait sur ses genoux.
— Ah ! voire refus n*est pas décisif ! Elisabeth, mon frère ne vous déplaît pas, n'est-il pas vrai?
Un trerablemenl presque imperceptible agita de .nouveau la main d'Elisabeth. Détournant toujours la tête, elle répondit d'une voix tremblante :
— A quoi bon parler de cela ?.. Je n'ai jamais songé qu'il pût penser à moi . . . Mais je me suis dit, quand j'ai perdu mon père, que je ne pouvais me marier. . .
— Roger viendra plaider sa cause . . .
— Non î s'écria Elisabeth, montrant un visage pâle et rigide, non^ qu'il ne vienne pas, ce serait inutile!.. Un jour il pourrait regretter un mariage contracté avec de telles charges, et je ne saurais, moi, supporter cette pensée. . .
Un silence régna entre elles, puis Elisabeth reprit d'une voix raffermie :
— Je veux être libre d'ouvrir à mes frères une carrière à leur choix. . . Pour cela, il faut que je sois libre aussi de mon petit avoir ... Je ne puis supporter l'idée d'être partagée entre le bien-être d'un mari et l'avenir de ces enfants dont je suis presque la mère . . . Votre frère est généreux. . . Oh 1 oui, son choix le prouve I. . . Mais il peut faire un mariage meilleur, trouver une femme plus gaie, plus heureuse, qui ne lui apporte pas des charges, mais le moyen de soutenir son nom, et. . . le bonheur d'entourer de confort la vieillesse de votre mère, ajouta-t-elle avec émotion.
— Ma mère vous acceptait avec joie pour fille... Ah I vous n'aimez pas Roger !...
— Je n'ai le droit d'aimer personne... C'est un
LES UHEMIDib UK LA. VII
bonheur si j*ai pu garder mon cœur libre... Allez, chère petite amie, pardonnez-moi la peine que je vous cause, et... dites à votre frère de m'oublier...
Elle cacha son visage dans ses mains et pleura sans contrainte.
Raymonde posa sa tête contre Tépaule de son amie.
— Que veulent dire vos larmes ? dit-elle tout bas.
— Elles signifient que je suis faible et nerveuse... Gardez-m*en le secret, dit la pauvre fille, en essayant de sourire.
Raymonde la quitta après un long embrassement et Elisabeth resta seule, soudainement et cruellement éveillée du rêve qu'elle poursuivait presque à son insu...
C'aurait été une douceur de pleurer en paix ce bonheur écroulé aussitôt qu*entrevu, ce brisement de toutes les joies, ce sacrifice austère fait au devoir. Mais (et peut-être ce fut un bien) ce soulagement ne lui fut pas donné. Elle était à la disposition du public, c'était l'heure où l'on venait frapper à son guichet, et elle devait refouler ses larmes, mettre un masque de tranquillité sur son visage. L'effort était cruel, mais l'effet en fut salutaire : s'attendrir sur soi-même amollit et énerve.
Quand ses frères revinrent, gais et lassés, pour dîner- avec elle, elle fut capable d'écouter leurs récits et de leur cacher l'angoisse dont son pauvre cœur débordait... Elle courut passer à l'église son
130 tES CHEMINS DE LA VIS
heure de liberté... Où trouverions-nous ailleurs la force, non seulement d'accomplir sans hésitation un sacrifice intime et profond, mais encore de garder un visage calme, et de ne point faire rejaillir sur les autres Tamerturae dont notre cœur déborde?...
En sortant, elle aperçut Térèse et lui serra la main.
— Vous avez pleuré ? dit timidement la jeune fille.
— J'ai un grand chagrin, priez pour moi, répondit simplement Elisabeth.
Térèse ne lui répondit que par une douce pression de main et un regard plein de tendre sympathie, mais la pauvre fille en fut soulagée, et se seut.ik plainte et aimée.
LFr CHEMINS DE LA VIE. 131
Roger quitta Puyserrou le lendemain, après une tentative désespérée et inutile faite de concert avec sa mère auprès d'Elisabeth.
Celle-ci fut courageuse et ferme ; sa dignité de jeune fille ne faiblit pas devant les larmes qui échappaient à Roger, et elle garda le secret du brisement de cœur qu'elle ressentait, du regret profond qui, à ses yeux, se répandait comme un voile sombre jusque sur les objets qui l'entouraient.
Mais l'effort avait été si grand qu'elle éprouva une impression de soulagement lorsque la carriole qui emmenait Roger passa devant sa porte... Les petits chevaux trottaient joyeusement, au bruit de leurs grelots et des claquements de fouet du conducteur... A voir passer le léger véhicule, on n'eût pas songé qu'il abritait un être accablé de douleur...
— Je souhaite qu'il m'oublie promptement , se dit Elisabeth , s'abandonnant à la triste joie des larmes.
Mais au fond , tout au fond de son cœur, il y avait une arrière-pensée : Roger s'était écrié , dans son chagrin, qu'il ne se marierait point avant qu'elle fût libre, et elle entrevoyait dans l'avenir une lumière lointaine, mais radieuse comme l'espoir.
Cette journée passa lentement. Vers le soir, Raymonde vint lui faire une visite affectueuse.
— Maman csl (iésoicr, (lil-ulle, et cependant elle admire voire dévonomenl el votre raison... Ah ! voici la première fois q'ie je regrelle de n'être pas riclie ! Un peu d'argent eût permis à Roger d'être heureux, car il aurait gagné votre cœur, j'en suis sûre...
— Ha.ymonde, dit Elisabeth, qui faisait un violent effort pour retenir ses larmes , ne parlons plus de ce qui est passé. . . Je ne dis pas que j'eusse choisi cette vie solitaire d'une vieille fille. . . Mais je dois m'habituer à mon lot , et ne pas arrêter ma pensée à des joies- qui.ne me sont pas réservées. . .
— Je vous admire , s'écria Raymonde, Tembrassant, tout en pleurs.
— Non, ne m'admirez pas, demandez plutôt pour moi la sérénité, la gaîlé qui me charment en vous... J'ai appris beaucoup de choses depuis que je suis à Puyserrou , et si je suis un peu meilleure qu'autrefois, un peu moins personnelle, c'est en partie à vous et à Térèse que je le dois.
— A Térèse, oh I je le comprends 1 Mais moi, que puis-je vous apprendre?
— Qu'on peut être heureux partout, faire du bien toujours , et toujours s'occuper du bonheur des autres...
Raymonde sourit d'un air incrédule et se leva pour partir.
— Vous viendrez cfimanche à Savenas? dit elle tendrement.
— Non, pas encore; laissez-moi le temps d'être
calme et de redevenir joyeuse. Dans une vie comme la mienne, tout événement , toute secousse bouleversent profondément. . .
— Alors , c'est moi qui viendrai, dit Raymonde, Tembrassant encore. . .
Comme elle tournait le coin de la place , le docteur franchit le seuil du jardinet, et vint frapper au petit guichet de bois.
Il avait appris le départ soudain de Roger de Savenas , et la pâleur d'Elisabeth le frappa immédiatement.
Il ne lui adressa d'abord aucune question qui pût la troubler ou l'affliger, mais chercha un prétexte pour expliquer sa visite , et finit par demander la date des courriers de la Nouvelle-Zélande.
— Je ne m*en souviens pas bien , mais je vais chercher. . . "Veuillez vous asseoir un instant.
Et elle ouvrit la porte de son bureau.
Félicien prit une chaise et la regarda en silence, tandis qu'elle feuilletait rapidement tm petitlivre.il lui avait parlé la veille, et un changement semblait néanmoins s'être produit en elle... Il avait vu souffrir, il avait vu de près beaucoup de douleurs morales à côté des douleurs physiques, et il comprit qu'un regret d'autant plus amer qu'il était contenu était la cause secrète de cette sorte de transformation.
Un combat se livra en lui ; elle l'avait toujours traité comme un ami de son père : pouvait-il s'autoriser de ce titre pour provoquer une confidence et savoir d'elle ce qui s'était passé ?...
iH LES CHEMINS DE LA VIE.
Non, c'eût été cruel ; il fallait laisser à ce chagrin de jeune lllle , quel qu'il lut , le voile dont il s'enveloppait.
Il prit note des renseignements qu'elle lui donna, échangea avec elle quelques paroles banales, et s'éloigna, triste et anxieux.
L'incertitude, toutefois, était antipathique à sa nature. Il s'arrêta au bout de quelques pas et regarda sa montre; elle marquait cinq heures et demie; il avait juste le temps d'aller à Savenas, d'éclaircir l'énigme qui le préoccupait, et de revenir pour le souper de sa mère.
Bien qu'il eût quitté son pays depuis de longues années, il retrouvait' à l'occasion ses allures de montagnard. Il gravit d'un pas rapide , sans s'apercevoir de la fatigue, le sentier escarpé qui menait au vieux château, et arriva un peu après Raymonde qui , tristement assise près de sa mère, parlait avec elle de son cher Roger.
M"* de Savenas était à la fois simple et expansive. La famille Dassy lui semblait d'ailleurs avoir des droits imprescriptibles à sa confiance, et il suffit à Félicien de prononcer le nom de son fils pour que, éclatant en lamentations, elle lui fît connaître tout ce qui s'était passé.
— Ah! certes, continua-t-elle, je n'aurais pas songé tout d'abord à ce mariage ; mais puisqu'il rendait mon fils heureux , j'étais satisfaite, et cette pauvre Elisabeth se serait bien vite attachée à lui... Elle était émue, je l'ai bien vu, quand nous sommes
allés , Roger et moi , essayer de la fléchir. . . Et cependant , elle a raison ; qu'eussent-ils fait , je vous le demande, avec des ressources si modestes, — les appointements d'un lieutenant et une dot obérée par l'éducation de deux jeunes gens?
— Roger attendra, murmura Raymonde avec cette imperturbable confiance de la Jeunesse dans l'éternité de ses sentiments.
Que Roger attendît, cela semblait douteux au docteur, et il secouait la tête d'un air sceptique en reprenant, au crépuscule, le chemin dePuyserrou. Il avait , lui , l'expérience du monde ; il savait que si les rêves éclosent promptement dans l'esprit des jeunes gens, l'éloignement et d'autres rêves peuvent les effacer. L'affection de Roger pour Elisabeth était née bien subitement; si sincère qu'elle pût être, résisterait-elle au refus très ferme de la jeune fille, aux distractions de toutes sortes, aux occasions mêmes qui pouvaient se présenter de faire un mariage plus brillant? Elle avait captivé son imagination , peut-être son cœur, dans cette solitude oh nulle femme n'égalait sa distinction et son élégance; c'était naturel. Mais consumerait-il sa jeunesse dans l'attente, pour épouser une femme pauvre, mûrie, dépouillée peut-être de sa beauté par les années et les soucis? Encore une fois, Félicien ne le croyait pas. Mais ce qu'il savait à n'en pouvoir douter, c'est qu'Elisabeth avait souffert de sa propre décision, et qu'en refusant le jeune lieutenant, elle avaîl accompli un sacrifice»
Et dans son âme, à lui, dans cette âme où les sentiments, plus mûrs, plus profonds , se gravaient maintenant en caractères ineffaçables , l'image de cette jeune fille , si éloignée de penser à lui , se revêtit d'un prestige nouveau , d'une auréole d'abnégation et de renoncement , qu'il admirait sans en deviner la source, sans en comprendre la cause.
Septembre passa , et les vacances finirent. Félicien partit le premier, sombre, tourmenté, se demandant avec amertume s'il mènerait toujours cette vie solitaire qui , enivrée par la science et le travail aux jours de sa jeunesse, lui semblait maintenant creuse et désenchantée. Puis , Jean et Guy s'éloignèrent, sans avoir soupçonné le petit drame intime qui s'était accompli dans le cœur d'Elisabeth , mais pénétrés d'un tendre respect pour cette sœur si aimante et si courageuse, et décidés à récompenser son labeur par leurs succès scolaires.
La petite maison de la poste était rendue ;\ sa solitude, et les tristesses de l'hiver allaient se joiû* Urc pour Elisabeth à celles de l'isolement.
ICJSABETH A SA TANTE.
Puyserrou, 10 novembre 18...
« La neige , la vraie neige , abondante , épaisse , silencieuse, est tombée hier et cette nuit, chère tante, et nous enveloppe d'un suaire éblouissant.
« Jusqu'ici, nous avions vu des nappes blanches sur le sommet des montagnes , et quelques flocona étaient venus, la nuit, poudrer à frimas notre paysage désolé. Si ce n'était la diffrcuUé de la vie pour les pauvres gens qui m'entourent , je saluerais presque joyeusement le voile merveilleux qui recouvre les branches noires et dépouillées, et qui fait de nos pins des arbres féeriques.
« Depuis le départ de mes frères, j'avais peine h me distraire de mon isolement et de mon ennui. Je travaillais de toutes mes forces , suivant votre conseil, tantôt lisant des pages fortifiantes et saines, tantôt préparant de chauds vêtements pour les pauvres qui m'entourent; mais c'était une lutte continuelle avec ma pensée , et le déclin rapide de l'automne semblait conspirer avec ma tristesse. Elles sont toujours belles, ces Pyrénées, si gracieuses l'été, si élégantes sous leur revêtement di verdure; même dépouillées, elles peuvent sembler
138 LES fîHRMTNS DE LA VIE.
merveilleuses au touriste joyeux qui passe, allant, vers d'autres climats. Mais j'éprouvais une indicible mélancolie à voir se dénuderces pentes verdoyantes, jadis couvertes de leur luxuriant feuillage d'automne, et sur lesquelles s'étend aujourd'hui un sombre et inextricable réseau de branches desséchées... La neige est venue, cachant toutes les tristesses ; nous sommes ensevelis, presque séparés du monde, et une couche si épaisse couvre le sol, que mon pauvre facteur chemine sur la banquette gazonnée qui borde les routes, et où la neige ne s'amoncelle pas, car elle est entraînée dans le précipice... Il accomplit sans crainte ce trajet périlleux, sachant pourtant qa'un faux pas peut lui coûter la vie, et il risque ses jours, héros de son devoir obscur, sans se plaindre, sans songer môme qu'il y a quelque mérite...
« Oh 1 chère tante , que ces pauvres gens sont courageux 1 Dimanche, ils étaient venus de loin à l'église, alors que j'avais peine, moi, à traverser la . place. Raymonde et sa mère étaient descendues de • Savenas. Après la messe, je les ai emmenées près de mon feu brillant ; elles étaient mouillées et frissonnantes, et Raymonde, à peine séchée, s'est échappée pour aller voir ses chers malades.
« Tout cela me ranime et m'encourage. Je m'efforce d'oublier mes propres peines pour songer à cette misère que l'hiver rend navrante. D'ailleurs, je vous l'affirme , chère tante, j'ai interdit à mes pensées tout sujet inutile et attristant ; Raymondi
elle-même m*a comprise et ne me parle plus de son frère. A quoi bon?. . .
« Je l'avoue, j*ai essayé tout d'abord de me rattacher à je ne sais quel espoir lointain. Mais c'est folie. . .Puisse Roger m'oublier, trouver une femme aimable et bonne, dont la situation lui permette d'embellir les vieux jours de sa mère, et de tirer Ray monde de cette solitude I. . .
«0 chère tante, combien je suis changée !. .. Quand je lisais des romans, jadis (ils étaient en petit nombre, heureusement! ), je me demandais comment une jeune fille pouvait supporter le sacrifice de ses espérances d'avenir et se consoler d'un chagrin de ce genre. Dieu, qui me réservait cette épreuve, a bien voulu tremper mon cœur par vos sages conseils, puis par la conscience du devoir austère, mais consolant que j'ai embrassé... Mais comme tout cela jette un jour saisissant sur la vie. Comme on comprend le néant des rêves , des illusions, des affections terrestres!... Comme on se prend à chercher plus haut son idéal, son bonheur 1 — Comme, enfin, on sent que ce monde n'est qu'un passage, un chemin, une hôtellerie, et que le repos, le but, le-ijuBue suprême de l'âme est aileursl...
a Sans cette lumière consolante dont le foyer est là-haut , que de problèmes terribles ou tristes 1 Si le bonheur humain était le seul où nous pussions aspirer, je me trouverais à plaindre, et je plaindrais amèrement aussi ces deux jeunes filles, cachées
dans la solitude de Puyserrou, et dont probablement le monde ne connaîtra jamais les facultés si riches, le cœur si chaud , la vertu si aimable. Mais chacun est à sa place où Dieu l'a mis ici-bas, et II sait ce qu'il fait en nous montrant notre voie... J'ai cueilli des fleurs merveilleuses au pied des glaciers, des fleurs qui, bien qu'ignorées, croissaient aussi belles et délicates que si les yeux de la foule eussent dû, s'y reposer, et concouraient pour leur part et dans leur obscurité à la grande œuvre de la création.
a Peut-être , moi aussi , resterai-je longtemps à Puyserrou; peut-être, si un événement douloureux, mais prévu depuis longtemps , vous rendait libre, viendriez-vous m'y rejoindre , et vous attacheriezvous à ce site étrange et beau. Alors, nous y planterions notre tente ; je serais bien partout avec vous , et je vieillirais sans regret entre Raymonde et Térèse, — l'une, mon appui, l'autre ma gaieté... Térèse n'aspire pas, j'en suis sûre , à changer de vie , à moins que ses regards ne s'élèvent mystérieusement vers une de ces montagnes dont les replis cachent de pieuses retraites. . .Raymonde. . . Oh! je ne puis m'imaginer qu'elle vieillisse jamais, que ses cheveux brillants blanchissent, à moins que de beaux et joyeux enfants ne retracent près d'elle sa jeunesse évanouie. Mais où est, surtout à Puyserrou, l'époux digne de ce trésor?
« Voilà bien des rêveries, chère et bonne tante, et je ne vous parle pas de mes frères. . ., peut-êtro
pour ue pas appuyer sur la souffrance que m'a laissée leur départ. Ils ont bien joui de leurs va cances, et ont même fait des excursions nombreuses : Gèdres, Gavarnie, la Brèche de Roland; puis, de l'autre côté, la belle et fertile vallée de Luz , les pittoresques abords de Cauterets, le sanctuaire béni de Lourdes , et même Pau , dont ils m'ont dit des merveilles... Les braves cœurs! ils se sont remis au travail dès la rentrée, et les succès ont commencé. . . Ah ! ils ne savent pas quel baume m'apportent leurs lettres et les bonnes nouvelles qu'elles contiennent I
« Je vous écris de mon petit bureau , je suis parfois interrompue, et à tout autre qu'à vous, je n'oserais expédier une épître aussi décousue. Cependant , cette liberté dans la causerie, dans la pensée, qui se laisse aller sans contrainte et sans suite , est le charme le plus vrai de la correspondance. Vos lettres sont un de mes bonheurs; vous écrire en est un autre. Quand je pense qu'autrefois j'avais presq le peur de vous ! . . . Etait-ce de vous , toutefois , ou de je ne sais quelles idées graves et austères qui, pour moi, s'identifiaient avec voire souvenir? A cette époque-là, j'aimais la vie avec ivresse, je fuyais par un instinct égoïste la vue même du chagrin, qui me faisait froid et peur, et je n'aimais pas à penser aux épreuves qui vous avaient atteinte el qui pouvaient m'être infligées comme à vous. Maintenant, tout en défaillant parfois sous mon fardeau, car je ne suis pas encore assez courageuse , je
comprends le grand travail qu'accomplit en nout celte souffrance tant redoutée. Acceptée avec résignation , elle dilate notre cœur, elle y développe plus de force et plus de tendresse aussi. Il n'y a peut-être de natures complètes que celles qui ont souffert. . . Et , je ne sais qui l'a dit , il existe un lien mystérieux entre les cœurs éprouvés : ils se recherchent comme les naturels d'un même pays, et parlent la même langue.
« La douleur! c'est là encore un de ces problèmes qui , désolants pour ceux qui ont le malheur de ne pas croire , reçoivent une solution lumineuse dès qu'on élève son regard. . . Epreuve ou châtiment, elle suffirait à établir l'existence d'une autre vie , et nous pouvons, si nous laissons former notre âme par ce rude marteau , en retirer un sûr perfectionnement. . . Vous le savez , vous , qui êtes sortie de ce creuset plus douce, plus généreuse, plus dévouée encore; moi, je me répète sans cesse cette leçon à laquelle j'étais si peu préparée. . . Oh 1 chère tante, je fuis les retours sur le passé qui pourraient assombrir mon présent! Mais je pense sans cesse à mon père , et ce passé est si intimement lié à son souvenir î. ..
« Je m'arrête. Je ne veux plus songer à la jeune fille heureuse , enivrée, qui a connu les adulations, les plaisirs, et, ce qui est plus doux, cette tendresse paternelle, aveugle, ardente, intime... Je suis la receveuse des postes de Puyserrou, je n'ai plus de jeunesse, plus d'espoirs humains, mais une tâche
IKS CHEMINS DE LA ^^E. tW
maternelle pour remplir ma vie, de nobles ami liés pour l'embellir, et un peu de bie» à faire dans moo milieu restreint. . .
(( Ecrivez-moi toujours, et aimez-moi comme je vous aime.
% Elisabeth. »
144 LFîS CHEMINS DE LA TIE.
Cette K.'tlre fut écrite un jeudi matin, et quand Elisabeth l'eut cachetée, elle s'aperçut, non sans un certain plaisir, que midi allait sonner, et qu'il était l'heure de se rendre chez M™® Dassy, où elle continuait à dîner chaque semaine.
Elle ferma son bureau, mit sa pelisse, son capulet, et, sortant de chez elle, prit le sentier que les gens du village avaient tracé dans la neige.
A part ce petit chemin, souillé parles empreintes des pas, le paysage était d'une blancheur immaculée. La neige ne tombait pas en ce moment, mais les nuages lourds et bas , qui voilaient les sommets de leurs masses plombées , en contenaient encore, et un rayonnement rougeâtre marquait seul dans le ciel l'effort languissant du soleil pour percer ce voile sombre.
La maison de M™^ Dassy , si gracieuse et si gaie l'été , avait un aspect désolé ; sur toutes ces masses blanches et éclatantes, ses murailles preuaient un air triste et fané^ et les arbustes qui l'entouraient étaient noirs comme des cyprès sous leur revêtement de neige légère.
Elisabeth pensa que c'était la première fois que îa vue de celte demeure ne lui causait pas une impression joyeuse.
lîSS CHEMINS .OE LA VTE. ^45
Elle souleva le ioqiîet de la porte, en habituée du logis, et suspendit ses vêtements dans le vestibule, près du manteau du curé, qui l'avait précédée; puis elle frappa un coup léger, et, sans attendre la réponse, entra dans le salon... Il était vide, et nulle flamme ne s'élevait dans la cheminée béante.
— Il faut monter, s'il vous plaît , mademoiselle , dit la servante, qui traversait le vestibule. M^'® Térèse est si enrhumée, que madame l'a empêchée de descendre, et le couvert est mis dans le cabinet de M. le docteur.
— Enrhumée?... Ce n'est rien, j'aime à le croire, dit Elisabeth , se dirigeant vers l'escalier. Dimanche, elle l'était très peu.
— Mais depuis elle ne sort pas , cependant , répondit la jeune fille , secouant la tête, et elle ferait mieux de prendre le lit , car elle a la fièvre, je le vois bien 1
Il y avait un bon feu dans le cabinet de Félicien, et la table s'y trouvait dressée. C'était une petite pièce très chaude, avec de lourdes tentures de laine, communes de tissu, mais de nuances harmonieuses. Des livres , des plantes séchées , des collections de minéraux tapissaient les murailles et remplissaient de grandes armoires vitrées, et Térèse avait recouvert les sièges de tapisseries fort belles, patiemment copiées sur les tapisseries usées et effacées de Savenas.
M°' Dassy et le curé étaient assis au coin du feu ; un peu plus près de la fenêtre, Térèse s'occupait à un ouvrage de crochet.
Elisabeth jeta sur elle un regard presque inquiet: elle rencontra un regard brillant, — trop brillant, peut-être , mais elle se rassura en voyant des couleurs roses sur les joues de la jeune fille.
Chose bizarre, celle-ci, pour la première fois, lui paraissait jolie. Elle était simplement habillée de noir, comme à l'ordinaire , mais un léger lainage blanc entourait sa tête et ses épaules, et lui seyait étonnamment bien, quoiqu'elle l'eût arrangé sans aucun artifice de coquetterie.
— Nous aurons un tout petit couvert, mademoiselle Elisabeth, dit M""* Dassy, lui faisant place auprès du feu. Les dames de Savenas ne viendront pas, et j'ai pensé que je pouvais agir sans cérémonie avec le bon curé et avec vous. . . Térèse tousse beaucoup, voici trois nuits qu'aliène dort pas, et l'escalier est glacial. . .
— Gomment , Térèse, s'écria Elisabeth, vous êtes souffrante et vous me le laissez ignorer? Comment aurais-je pu mieux passer mes loisirs qu'avec vo'is?
— J'ai été somnolente et fatiguée , dit Térèse en souriant, et je vous aurais tenu bien triste compagnie.
— Laisse ton ouvrage, Térèse, dit la mère. Nous allons dîner , et tu te fatigues en Rappliquant ainsi. ••
— Maman , c'est pour ce pauvre enfant qui est venu hier ; il était si mal vêtu ! . . .
— Je me charge de finir cette camisole , dit Elisabeth, lui enlevant son ouvrage et le roulant près-
lES CHEMINS DE LA VIE. i47
(ement. Vous n*êtes pas raisonnable, ma chère, et vous ne consultez jamais vos forces.
A ce moment, on servit le repas. Il était, comme à l'ordinaire, simple et appétissant. M™* Dassy fit remarquer qu'elle avait choisi des aliments légers convenant à sa fille; mais celle-ci, malgré ses eflorls pour la satisfaire, ne put manger.
— Tu m'inquiètes, dit M"' Dassy, dont le front s'assombrit; si tu ne manges pas, tu seras malade, Térèse.
— Mon malaise sera passé demain, maman. ){ Elisabeth dut elle-même se contraindre pour
faire honneur au dîner. Maintenant , les brillantes couleurs de Térèse lui paraissaient provenir du feu de la fièvre, et elle se rappelait tout à coup avec inquiétude la conversation qu'elle avait eue avec Félicien au sujet de la jeune fille.
— Bah ! son aff'ection le rendait pessimiste , se dit-elle , sentant le besoin de se rassurer.
Malgré les efforts de Térèse pour soutenir la conversation , il y eut moins de gaîté qu'à l'ordinaire. Le curé semblait préoccupé , et les yeux d'Elisabeth étaient rivés sur le visage légèrement enflammé qui se trouvait en face d'elle.
— Raymonde nous manque , remarqua M"* Das>y , reprenant après le repas sa place au coin du feu.
Elle promena un regard mélancolique autour de p Itc chambre, oh tout lui parlait de son fiils, et ivprit en soupirant :
— Nous étions tousjoyeux pendant les vacances... Rogerà Savenas,vos frères près de vous, mademoi" selle Elisabeth, et ici mon pauvre Félicien.. .
Il y eut un silence que le curé rompit en demandant si l'on avait des nouvelles récentes du docteur.
— Oh ! oui , le pauvre enfant écrit toutes les semaines , répondit M™® Dassy avec une nuance d'attendrissement. Mais savez-vous l'idée qui me vient, Monsieur le curé?... Je me demande s'il n'eût pas été plus content ici , dans cet honnête et tranquille pays , que là-bas, avec toute sa science et sa célébrité. . . Il est si seul 1
— Gela, c'est qu'il le veut bien , dit Elisabeth en souriant. Il pourrait choisir parmi des femmes charmantes , avec son nom, déjà connu, sa grande situation médicale...
—^ Eh 1 c'est là ce qui l'arrête 1 interrompit M"^ Dassy, non sans un peu de brusquerie. Il n'est plus tout à fait jeune, il n'a jamais pris les belles manières câlines du grand monde , et il a peur d'être épousé par ambition. Allez, chacun a ses peines, et quoique Félicien ne se plaigne pas, il souffre de sa solitude. . . Songez un peu, Mademoiselle Elisabeth , c'est si triste une maison vide, quand on s'est fatigué tout le jour! Pourquoi gagner de l'argent? A qui laisser son nom?.,. Quelquefois je regrette qu'on en ait fait un savant. Les paysans de chez nous ne connaissent pas d'autre souci que la pauvreté qui , à ce qu'il paraît , n'est pas le plus
LES CHEMINS DE LA VIE. i49
rude, et ils s'endorment contents après leurs dures journées.. .
Il y eut une petite discussion amicale à ce propos, puis Elisabeth dut songer au départ.
Gomme elle sortait avec le curé, il ralentit le pas et lui dit en secouant la tête :
— Est-ce que vous avez souvent vu des malades, Mademoiselle Elisabeth ?
— Non, pas beaucoup, répondit-elle, le regardant avec une vague inquiétude.
— Térèse ne vous a-t-elle pas paru très souffrante aujourd'hui?
— Ohl les rhumes amènent toujours de la fièvre I s*écria-t-elle, pâlissant.
Ils firent quelques pas sans parler, puis le curé reprit d'une voix altérée :
— J'étais vicaire dans une paroisse voisine quand M""* Dassy a perdu trois filles, en l'espace de deux années. ..
— De quel mal ? demanda Elisabeth , haletante. Le curé toucha sa poitrine , sans pouvoir répondre.
— Mais alors, si... si Térèse était frappée, sa mère, qui a acquis une si cruelle expérience, serait dès maintenant saisie de terreur I
— Elle l'est, répondit le curé, secouant la tête; moi qui la connais , je sais qu'elle se raidit contre l'inquiétude. Elle ne veut pas s'effrayer...
— Térèse n'a-t-elle jamais de rhumes ?
— Rarement, mais ce sont chex elle des ma*
foO LES CHEMINS DE LA VIE,
ladies Je vais écrire à son médecin, afin qu'ii
vienne la voir... La saison est bien mauvaise, et elle a une poitrine si délicate !. . .
Elisabeth rentra horriblement préoccupée. Tout le jour, elle fut hantée par la pensée que Térèse était vraiment malade. Divers incidents à demi oubliés revenaient à sa mémoire : elle se souvenait que depuis plusieurs semaines, elle entendait près d'elle, à Féglise^, une petite toux que la jeune fille qualifiait de nerveuse.
Le lendemain, sitôt après la messe, elle se dirigea vers la maison de M"** Dassy. Celle-ci ne sortait guère, étant à demi infirme, mais elle était levée de bonne heure, et Elisabeth la trouva dans la cuisine, appuyée sur sa canne et donnant des ordres.
— Puis-je aller trouver Térèse ?
Et voyant une sorte d'effroi se peindre sur le visage de la vieille femme, elle sentit la nécessité d'expliquer sa visite matinale, et ajouta aussitôt :
— Je voudrais lui demander quelques livres ;' la neige m'empêche de sortir et me prive deRaymonde.
— Alors, montez dans la chambre de Térèse, et répétez-lui que je ne veux pas qu'elle se lève de sitôt,
La chambre de Térèse était petite, simple comme une cellule, et rangée avec un ordre parfait. Il n'y avait point de rideaux au lit en temps ordinaire, mais la veille. M™* Dassy avait entouré la petite couchette d'une tenture en laine de couleur foncée...
Etait-ce ce reflet sombre qui donnait au visage de la jeune fille des tons d'ivoire, ou était-elle déjà
assez minée par la fièvre pour faire venir des larmes de compassion aux yeux d'Elisabeth ?
— J'ai honte que vous me trouviez au lit à cette heure, dit-elle avec un sourire tranquille, mais c'est ma mère qui Texige,
— Vous sembliez si fatiguée, hier, que j'approuve de tout mon cœur toutes les précautions qu'on pourra vous faire prendre.
— Il faut lutter contre le mal, et Ton s'affaiblit au lit, dit Térèse, secouant la tête.
— Mais vous avez la fièvre 1 reprit Elisabeth d'une voix un peu altérée.
— Je crois que oui,. .
— Alors, il faut vous soigner I
Des larmes s'échappèrent des yeux d'Elisabeth tandis qu'elle prononçait ces mots. Le sourire s'efi'aça deslèvres de Térèse ; son visage resta serein, mais ce fut avec une expression plus grave qu'elle répondit :
— Il faut, avant tout, épargner de l'inquiétude à ma mère.
— Et pour lui ménager un souci relativement léger, vous lui causeriez l'angoisse de vous voir sérieusement malade I
Les yeux de Térèse se fermèrent un instant, puis se fixèrent, humides, sur ceux d'Elisabeth.
— Peut-être n'est-ce qu'un rhume , dit-elle avec une simplicité qui avait quelque chose de navrant.
— Qui a dit le contraire? s'écria Elisabeth d'une voix émue. Mais il faut soigner même un rhume , à l'entrée de l'hiver.
452 LES CllLMLNS DE. LA VIE.
Térèse sembla réfléchir un instant , puis elle reprit avec la même douceur tranquille :
— Je crois que vous m'aimez bien, Elisabeth , et il me serait doux de vous parler à cœur ouvert. . .
— Oui, je vous aime, répondit vivement la jeune fille, se penchant pour l'embrasser.
— Il y a dos moments où l'amitié a de pénibles charges, reoril ïéièse, et je crains de vous attrister...
— Dites tv^v, "" qui peut vous soulager, je vous gronderai si ct> des folies, dit Elisabeth , l'embrassant de nouvea
— Eh bien , je «r.... ue je vais être très malade. J'ai eu un voiiiisi«.iK. 'o sang à la suite d'une toux prolongée, et j-^^ii,, <* '^^ que j'ai de la fièvre...
— Alors, s'écria Eli^abeln, terrifiée, il laut appeler un médecin et enrayer le mal au plus tôt I
— Oui, mais si cela devait passer tout seul, j'éviterais une torture à ma pauvre mère, . .
Elle cacha un instant son visage dans ses mains et ajouta :
— Ma mère , vous ne le savez peut-être pas , a perdu trois filles qui , dit-on , me ressemblaient extrêmement, et mon père lui-môme est mort du même mal... Les affections de poitrine sont souvent héréditaires. . .
— Pas toujours 1 dit Elisabeth avec effort. Voyez comme votre frère est robuste I
— Ma mère a été mariée deux fois. . . Le père de Félicien, qui était le cousin du mien, et qui portait
le même nom , avait une constitution bien différente... Vous comprenez maintenant combien j'ai peur d'affliger cette pauvre mère ; elle-même n'ose appeler le docteur, de peur de m'inquiéter. . .
Elle s'interrompit ; un accès de toux opiniâtre la secouait tout entière , et el^e essayait d'en atténuer le bruit sinistre. Elle demeura ensuite épuisée dans les bras d'Elisabeth.
— Le médecin de Luz viendra sans inquiéter votre mère, dit celle-ci. Vous seriez coupable de ne pas vous laisser soigner, chère Térèse I
Elle essuyait d'un geste plein de tendresse la sueur qui mouillait le front de la pauvre fille, et l.i couvrait de baisers.
— Je veux bien guérir si le bon Dieu le veut, dit Térèse d'une voix faible. Ma pauvre mère I. . . que f irait-elle sans moi ?. . .
Deux jours après, après un conciliabule prolongé avec Elisabeth , le curé écrivit à Félicien.
«^-«o- Il .^1^ vw»
Bien que Térèse , selon Texpression de sa mère , se laissât dorloter, elle se levait chaque jour, et g'asseyait, nn ouvrage à la main, près du feu bien brillant. Elle était toujours tranquille et souriante, et M"* Dassy affectait une gaîté presque bruyante, rappelant devant sa fille tous les rhumes qu'ellemême avait eus dans sa jeunesse, y
— Mais les tempéraments d*alors étaient autrement robustes que ceux d'aujourd'hui ! ajoutât-elle, se tournant vers Elisabeth qui arrivait à ce moment. Le médecin n'entrait jamais chez nous ; quand je toussais, ma mère m'envoyait aux champs, et le travail faisait disparaître toutes les courbatures. . . Car je toussais très souvent, mademoiselle Elisabeth! Mais maintenant c'est autre chose... Figurez-vous que le médecin de Luz, qui avait un malade à voir ici près, est entré me demander un doigt de vin et un biscuit ; il était transi, le pauvre homme! Il m'a parlé de mon fils, naturellement, car Félicien fait honneur au pays, et je lui ai parlé, moi, tout à fait par hasard, du rhume de Térèse. Il lui a ordonné un vésicatoire, de la quinine, que sais-je ! Non pas qu'il la croie malade, mais aujourd'hui c'est la mode de droguer les gens... Il est revenu, et reviendra tant que son malade, — l'autre,
qui a un coup d'apoplexie, — exigera ses visites, et il va rendre Térèse douillette, ce qui est absurde, car elle a louL à fait mon tempérament I
Tout en parlant, elle attisait le feu, arrangeait le fichu de laine qui couvrait la tête de Térèse, et mêlait le loch qu'elle venait de verser dans un verre.
— Moi, je suis de l'avis du médecin , dit Elisabeth , s'efforçant de sourire. Je crois que Térèse n'a rien, rien qu'un simple rhume ; mais elle a beau être forte, notre génération ne vaut point la vôtre , chère madame , et il est bon de, . .
Elle s'interrompit au milieu de sa phrase. La porte s'était ouverte sans bruit, et la figure de sa vieille servante venait d'apparaître dans l'entre-bâillement, si effarée, si inquiète, qu'Elisabelh fut ellemême saisie d'une terreur vague.
— Mademoiselle, dit la bonne femme, tout essoufflée, on vous demande à la poste. . .
— On me demande !.. Et vous vous êtes dérangée pour cela seul ! Mais vous savez bien que le bureau est fermé à cette heure-ci, ma bonne 1
— Mais puisqu'on vous demande I répéta la vieille fille d'un air désolé, faisant en même temps des signes désespérés qui accrurent l'inquiétude d'Elisabeth.
Elle prit congé de ses amies, promettant de revenir le soir, et dès qu'elle fut hors de la maison, elle interrogea vivement la servante.
— Je ne pouvais pas vous dire qui c'était, made-
moiselle, surtout devant sa mère. . '"«•t M. Dassj qui vient d'arriver, et qui s'est inst-* . dans votre bureau en disant qu'il vous attendi.i^i.
Elisabeth pressa le pas, et, devan()t r. ' <a compagne, pénétra la première dans la raaiso - .ais là, elle sentit de l'angoisse et de l'hésilalion. . . Qu'allaitelle dire à cet homme qui s'était assez inquiété pour faire ce voyage rapide ?
Elle tourna cependant le bouton de la porte. Son bureau était une assez vaste chambre séparée en deux par une cloison. Dans la partie qu'elle se réservait, il y avait un poêle, et Félicien, le dos tourné à la porte, était assis près du feu, le front enseveli dans ses deux mains, et absorbé dans ses pensées.
Il fit un brusque mouvement en entendant le bruit léger de la porte, et, se levant aussitôt, il attacha un regard tourmenté et scrutateur sur le visage de la jeune fille.
— Pardonnez-moi d'agii avec cette liberté, dit-il, et de vous avoir adressé un appel si impérieux. . . Le curé était absent, je ne savais qui charger d'apprendre mon arrivée à ma mère... Comment est Térèse î
— Oh 1 vous allez la guérir I s'écria Elisabeth, que la présence du docteur rassurait maintenant,
— Ma mère s'inquiète-t-elle ? .
Elisabeth hésita à répondre.
— Térèse croit que oui, dit-elle enfin ; cependant M"* Dassy est gaie, et plaisante à propos de ce rhume.
Le front de Félicien devint sombre.
— Alors, elle a peur. . . Mais que disiez-vous de Térèse ? Elle vous a donc parlé de son mal ?
La jeune fille parut embarrassée et anxieuse.
— Répondez 1 dit le docteur avec impatience,
— Elle dit que, avec les douloureux précédents qui existent dans sa famille, même un rhume peut être à craindre; mais elle est calme, sereine comme toujours, et elle a un désir tranquille, mais sincère de guérir.
Félicien fit quelques pas dans la chambre, puis, s'arrêtant devant la jeune fille, il lui tendit la main avec émotion*
— Combien vous êtes bonne ! dit-il.
— Moi ? Ah I j'aime tant votre sœur I On a été si bienveillant pour moi à Puyserrou, et Térèse surtout m*a si souvent encouragée et soutenue, que je serais ingrate si je ne lui consacrais pas aujourd'hui tous mes loisirs.
Des larmes involontaires s'échappèrent de ses yeux.
— Oui, vous êtes bonne reprit le docteur, et il faut que vous le soyez pour avoir inspiré tant de confiance à ma pauvre Térèse, dont la réserve est presque farouche... Aussi, je m'adresse à vous avec confiance ; vous l'aimez, — vous n'avez pas dédaigné, élégante et raffinée comme^vous l'êtes, de devenir la commensale de ma rustique maison, et vous possédez le tact d'une femme. . . Qup doisje faire ? Faut-il que vous prépariez ma mère et mn
158 LES CliEMTNS DE LA VIE.
sœur à ma visite, ou cette précaution même serait* elle de nature à les inquiéter ?
Elisabeth réfléchit un instant.
— Je crois, dit-elle, que votre mère s'alarmerait en effet si l'on paraissait redouter une émotion pour elle. Elle est assez bien trempée, assez au-dessus des faiblesses nerveuses pour accueillir la surprise de votre arrivée ; elle s'est déjà laissé tromper par le médecin de Luz.
— Le médecin de Luz est venu? dit vivement Félicien, dont le visage s'assombrit encore. Allons, je dois me hâter... Viendrez-vous ce soir, mademoiselle Elisabeth ?
— Oh certes 1
— N'y manquez pas, car demain, peut-être, j*emmènerai ma sœur à Pau • . .
Il se détourna brusquement et s'éloigna sans prendre congé d'elle, peut-être pour cacher l'émotion qui, de plus en plus profonde, bouleversait son visage et mouillait ses paupières.
Aussitôt après son repas, auquel elle toucha à peine, Elisabeth se rendit chez i\P« Dassy. Sa vieille servante marchait devant elle, portant à la main une lanterne allumée, car la lune était cachée par les nuages, et le reflet blanc des monts couverts de neige ne suffisait pas à dissiper les ténèbres.
Elle fut introduite dans le cabinet du docteur, où il ne se trouvait personne en ce moment. Une lampe brûlait sur la table, et un oreiller, demeuré
LES CHEMINS DE LA VIE. i59
sur un fauteuil, rappelait la jeune malade qui venait d*y reposer.
Presque aussitôt, la voix de M"** Dassy se fit entendre sur le palier.
— Que Jeannette reste se chauffer à la cuisine pour y attendre sa maîtresse... Et mettez des braises dans une chaufferette pour Mlle Raynard...
La porte s'ouvrit, et, ayant fait ces recommandations hospitalières, M™® Dass^^ tendit la main à la jeune fille.
— Bonsoir, mademoiselle Elisabeth. . . Nous vous attendions; Térèsea demandé qu'on passe la soirée dans sa chambre, et c'est chose accordée, moyennant sa promesse de ne point parler. . .
Elle arrêta d'un geste Elisabeth, qui se disposait à la suivre, et dit, attachant sur elle son regard cl lir et fin :
— Nous avons eu une grande surprise aujourd'hui. . . Mon fils est arrivé. . .
— Tout Puyserrou le sait déjà, répondit Elisabeth avec un faible sourire.
— Il n'est pas venu pour Térèse, bien entendu, et il a été désagréablement surpris de la trouver souffrante. Justement il venait la chercher pour la mener à Pau, oîi il a promis quelques jours à un de ses clients, et il veut la soigner et la mettre promptement sur pied, car il tient à ce projet, et naturellement, son absence de Paris ne peut se prolonger.
Elisabeth se demanda si cette mère se faisait réellement illusion, ou si elle cherchait à se tromper
elle-même. Sans pouvoir trouver un mot à répondre, elle se dirigea avec elle vers la petite chambre bien chaude où Térèse reposait.
Quelle force de volonté ils avaient tous I La jeune fille était souriante, et le docteur, assis près du feu, racontait avec tant de verve des anecdotes intéressantes, émaill§es de mots spirituels, qu'Elisabeth crut d'abord que, l'état de Térèse n'offrant aucune gravité, il se laissait aller à toute la joie de la sécurité reconquise. Elle fut bientôt détrompée, cependant. Térèse commença à tousser, et, en une seconde, sa mère et son frère furent près d'elle.
— Ma mère, dit Félicien, allez verser dans un verre dix gouttes de la potion qui se trouve sur ma cheminée. . . Dix gouttes, pas une de plus. .• C'est à vous seule que je puis me fier. . .
Et comme elle s'éloignait aussi rapidement que le lui permettait sa jambe à demi paralysée, il saisit une cuvette et l'approcha de sa sœur, qu'un flot de sang étouffait. . . Ce fui sinistre, mais prompt. . . Quand la pauvre vieille mère reparut, tenant le breuvage dans ses mains tremblantes, — un breuvage commandé pour l'éloigner un instant, — la jeune fille était retombée sur son oreiller, et la cuvette était dissimulée derrière un rideau.
Félicien s'occupa de sa sœur avec un sang-froid merveilleux, se faisant aider par Elisabeth, et restant en apparence impassible.
Quand Térèse fut mieux, la jeune fllle se leva pour partir.
— Félicien, tu vas reconduire Mlle Raynard, dit M"® Dassy, aidant Elisabeth à mettre sa pelisse.
— De tout mon cœur. • .
—Mais je ne crains rien, et j'ai ma vieille bonne... Je ne voudrais pas vous déranger.
— Acceptez, Elisabeth, dit Térèse ; mon pauvre frère ne veut pas fumer ici, à cause de moi, et il a besoin de son cigare.
Elisabeth se pencha vers elle et l'embrassa longuement.
— A demain, dit tout bas Térèse. Venez tous les jours, il faut que maman s'accoutume à vous voir. . .
— Chut 1 répondit Elisabeth sur le même ton. Votre frère est là, et Dieu vous guérira. . .
Elle sortit, le cœur oppressé. La vieille Jeannette prit les devants, éclairant le sentier de sa lumière tremblotante. Félicien alluma un cigare et resta quelque temps sans parler.
— Combien nous sommes esclaves de nos habitudes I dit-il enfin. Croiriez-vous que je songeais à fumer, même près de cette malheureuse enfant?. . Nous sommes honteusement asservis par nos besoins réels ou factices 1
Il fumait avec une sorte d'ardeur âpre, peut-être pour s'étourdir. Elisabeth recueillit tout son courage pour lui adresser la question qui brûlait ses lèvres et dont elle redoutait cependant la réponse :
— Que pensez-vous de Térèse ?L'emmènerez-voni à Pau ?
— Il est trop tard. . . C'est une phtisie galopante, et il n''y a plus de ressources. . .
Ils marchèrent en silence ; mais un sanglot à demi comprimé et déchirant, cependant, frappa dans les ténèbres l'oreille du docteur.
— Qui sait I balbutia Elisabeth à travers ses larmes, j'ai besoin d'espérer... N'essayerez-vous pas d'un autre climat ?
— Elle mourrait en chemin, vous dis-je ! Elle le sait, et ne demande que de passer tranquillement ses derniers jours...
— Ainsi elle voit son état ! . . .
— Comme je le vois moi-même... Une seule pensée, un seul regret trouble la sérénité de cette âme dont la hauteur me donne le vertige ... Si vous l'aviez entendue me parler de notre mère I
— Pauvre femme I Quel coup terrible et soudain I
— Oui, mais pas inattendu... Je la connais, et malgré son effort pour cacher son angoisse, elle sait aussi bien que moi, aussi bienque Térèse elle-même, que sa fille est perdue. . .
Il y avait dans la voix de Félicien une sorte de désespoir tranquille qui remuait profondément Elisabeth et redoublait ses sanglots. Ils étaient arrivés à la poste, et restaient debout sur le seuil du jardin.
— Térèse n'a qu'un souci, et ce souci, c'est ma mère, répéta le docteur. Que deviendra-t-elle, infirme comme elle Test ? Je la connais, elle mourrait plutôt que de quitter ses montagnes.. ,
— Je ne l'abandonnerai pas , dit Elisabeth, essayant de faire taire ses pleurs.
— Merci, mais cela ne suffit pas. . . Il faudrait. . . Ah ! tenez, je suis un misérable ! s'écria-t-il avec une explosion de chagrin farouche. Je pourrais donner la paix à ma sœur mourante en lui prometlanl de rester ici, près de ma mère, de celle qui s'est sacrifiée pour moi, dont je serai bientôt le seul amour... Et je sens que j'aime avec une passion sauvage et folle mon art, le renom qu'il méfait, l'excitation qu'il me donne. . . Et devant cette enfant, qui meurt en s'oubliant, je ne pense qu'à moi !. . .
Elisabeth ne sut que répondre à cet épanchement soudain et saisissant.
Félicien revint à lui, et faisant un grand effort, s'inclina devant elle.
— Adieu, mademoiselle. .. Il y a des moments oîi je porte envie à ceux qui savent prier. . . à ceux qui ont une foi assez vive, un amour assez mystique pour embrasser joyeusement le sacrifice. . .
— Chacun peut prier et demander, avec la foi, le secours d'en haut, dit la jeune fille, les larmes aux yeux.
— Priez pour moi, voulez-vous me le promettre? Je ne suis pas tout à fait incrédule... Ce soir, devant la résignation an^élique de Térèse, j'ai senti, avec unecertitude inébranlable, qu'une âme immortelle habite cette enveloppe, fragile, — une âme capable de jouir d'une récompense sans fin.. . Non, elle ne mourra pas tout entière i- -
loi LIS GHEK^ïS DE LA VIE.
Et, serrant avec énergie les mains d'Elisabeth, Félicien retourna d'un pas rapide, à travers les ténèbres, vers la maison qu'éclairait faiblement la laD.pe allumée dans la chambre de sa sœuc*
La maison Uassy est parée de fleurs et de feuillage. La serre et le jardin ont été dévastés ; les murs du vestibule disparaissent sous les guirlandes de lierre et les bouquets de houx , et le long de Tescalier s'échelonnent des lauriers fleuris , des chrysanthèmes, des camélias hâtifs. . .
Le ciel est d'un bleu pur et vif, le soleil fait étinceler la neige recouverte d'une légère couche glacée, une vapeur transparente et lumineuse flotte dans les gorges et s'enroule lentement, comme un voile de gaze, autour des montagnes dépouillées de verdure...
Une clochette retentit dans l'atmosphère claire et vibrante; une lumière, pâlie par l'éclat du jour, tremble dans une lanterne dorée, et , portant contre sa poitrine le Dieu qui voile sa majesté pour se rapprocher de notre misère, le curé, suivi d'un modeste cortège, s'avance lentement vers la maison parée de fleurs...
— On dirait des noces, murmure un enfant, se serrant contre sa mère et regardant, tout étonné , la parure de fête qu'a revêtue cette demeure.
Les portes sont ouvertes , il est accordé à tou de voir ce spectacle devant lequel se fussent émerveillés les philosophes antiques , mais qui n'a rien
Ibb LES CHEMINS DE LA VIE.
de surprenant ni de rare pour les chrétiens . — une jeune fille terminant sans murmure une existence pourtant heureuse , — simple et calme devant la mort, courageuse en face de ce brisement suprême...
Son lit a été approché de la fenêtre ; quand ses yeux, clos pour la prière, s'entr'ouvrent un instant, ils se reposent avec une admiration attendrie sur ce ciel pur, sur ce paysage toujours solennel, œuvres périssables de Celui dont elle va contempler l'éternelle et divine beauté. . .
Ses amis l'entourent dans ce moment suprême. Sa mère, rigide et sans larmes, tient sa main amaigrie ; son frère , mordant sa lèvre tremblante, est près de maudire la science imparfaite qui n'a pu la sauver; Elisabeth et Raymonde , tout en larmes, prient à ses côtés. Mais leur vue à tous n'est-elle pas faite pour éveiller ses regrets et affaiblir son courage?... Il faut les quitter... Pour elle, la route terrestre s'est terminée brusquement, elle est au seuil suprême où les plus ardentes tendresses doivent se dire adieu. . . Nul ne peut nous suivre hors de cette porte mystérieuse, l'âme s'en va seule, si aimée qu'elle ait été ici-bas. '. .
Térèse souffre des larmes qu'elle voit répandre , elle s'attendrit elle-même sur la vieillesse désolée de celte mère dont elle était l'unique joie. . . Elle est tranquille, cependant, car une espérance divine lui sourit a u delà de ce pas terrible qui s'appelle la mort. Sage et heureuse , elle a aimé, pendant sa
LES rrT"}.ÎINS PE tA 71» ^67
courte vie, le seul Ami qui ne nous quitte pas quand les autres nous abandonnent, elle a connu la seule lumière qui continue à rayonner quand ce monde s'efface, et elle a amassé ailleurs qu'ici-bas ces trésors que n'atteignent ni la rouille ni la main des voleurs. A TAmi suprême en qui elle se confie, elle parle tendrement de ceux qu'elle laisse derrière elle. Il l'appelle, elle est prête, et sa tranquille résignation est une leçon solennelle pour ceux qui contemplent son front calme et l'ombre de sourire fixé par la prière sur ses lèvres pâlies.
Une teinte rose colore un instant ses joues, lorsqu'elle entend la petite cloche dont le tintement se rapproche toujours. La mère tressaille et incline la tête.
— J'avais espéré , dit-elle tout bas , que lorsque le bon Dieu visiterait cette maison , ce serait pour moi , vieille femme inutile. . .
Depuis le matin , elle a déposé le rôle fatigant et cruel qu'elle avait assumé ; elle ne feint plus la confiance , elle n'essaie plus de sourire, elle s'efforce seulement d'étouffer le désespoir qui remue son âme maternelle déjà tant éprouvée.
Le vieux curé parle avec peine à cette enfant qu'il a vue naître, et dont la jeune vie est fauchée avant la sienne.
— 0 mon enfant, voici Celui que vous avez aimé plus que tout I... c'est Lui qui vous appelle, et il prendra soin de ceux que vous laissez !..,
H n'en peut dire plus long, et chacun, s'ioclinanl
ec des larmes , respecte le recueillement et la
uce extase de la jeune fille mourante. . .
C'est fini. Elle a reçu les sacrements qui fortifient
et aident à mourir; les étrangers sont partis, et,
après une longue prière, elle embrasse tendrement
les amis demeurés près d'elle.
— Mère, ne vous affligez pas, je vais vous attendre là-haut... Raymonde, Elisabeth, ne pleurez pas ainsi... Que regretterais-je ici-bas, hors ma mère, à qui je croyais être nécessaire? Je savais que la vie est courte, et qu'on n'y trouve pas le bonheur... Pensez à moi, dites- vous que, n'importe quel chemin Dieu nous appelle h suivre, c'est Lui que nous devons chercher pendant la vie pour le trouver à la mort... Prodiguons-nous à lui et aux autres, il sera notre récompense...
Elle était épuisée, et son frère l'interrompit.
— Assez, Térèse, dit-il d'une voix qu'étouffaient des pleurs contenus. Tu dois m'obéir et te reposer. Quel que soit le temps que Dieu veuille te laisser à nous, tu as pour devoir de prolonger ta vie autant qu'il est en toi; et qui sait, ajouta-t-il, détournant son visage, si tu n*as pas encore de longs jours en réserve?
Térèse secoua doucement la tête, mais ne répondit rien. M™* de Savenas et sa fille l'embrassèrent, et Elisabeth promit de revenir le soir. . .
Quand elle vint, en effet , accomplir sa promesse, un changement effrayant s'était opéré chez la jeune fille. W Dassy, immobile et silencieuse , se tenait
assise auprès d*elle , la dévorant du regard, mais ne pouvant pleurer. Dans sa douleur tranquille et farouche, elle était insensible à tout le reste , et demeurait étrangère à ce qui se passait autour d*elle.
Félicien, les traits ravagés, Toeil sec et brûlé, était appuyé contre le lit, prêt à secourir la pauvre mourante et à lui adoucir les dernières angoisses.
Térèse sourit faiblement en apercevant Elisabeth.
— Je suis heureuse de vous revoir. . . Je voulais encore vous recommander ma mère. . .
Un nuage passa à ce mot sur son visage si calme, et Félicien tressaillit.
— Si je ne la laissais , je m*en irais si heureuse I Il n'est pas difficile de mourir.
— Je l'aimerai de toutes mes forces, répondit EHsabeth en pleurant.
Le docteur se rapprocha.
— Térèse, dit-il d'une voix étoufTée, est-iî vrai que tu serais heureuse sans la pensée de l'abandon où reste notre mère?
— Pourquoi ne le serais-je pas? Tu le comprendras un jour. . . Si tu accomplis mon dernier vœu , situ demandes la foi qui me console, et si tu la cherches sincèrement, lu goûteras la paix que je ressens en ce moment solennel. . .
Le visage de Félicien était bouleversé par une éniolion et une exaltation soudaines. Il se laissa glisser à genoux près du lit, et, appuyant son front contre la joue brûUnte d» sa sfisCf^Q^e deT^