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LETTRE DU DOCTEUR DASSY A SON AMI N

• Puyserrou» 2 Novembre 18...

« Nous avions fait jadis assaut de scepticisme, mon ami. Depuis, mes lettres t'ont tenu au courant de mes anxiétés, des troubles de mon âme, des pensées nouvelles qui, dans le calme de ce pays, m*ont porté vers les plus grandes questions qui soient au monde... Je te dois mon acte de foi... J'ai été amené ici par un brisement, j'ai maudit ma destinée , et cependant , j'y ai trouvé ce bien que j'appelais sans oser croire à son existence : la paix. ..

« Oui , une paix que ne m*ont donnée ni les jouissances âpres du travail, ni l'orgueil du succès, ni les plus sérieuses affections...

« On ne m*a pas prêché, mais j'ai vu autour de moi des choses qui ont ébranlé mes doutes. Je t*ai parlé de la mort sereine de ma sœur, qui m*a fait croire à une autre vie, du dévouement obscur d'une pauvre fille qui a souffert autant que moi sans perdre sa tranquillité d'âme... Je sentais un ardent besoin de croire à ce qui soutenait ces cœurs-là , d'espérer ce qu'ils espèrent , d'aimer ce qu'ils aiment.. . J'ai cherché la lumière , je l'ai demandée de bonne foi, et chaque jour un travail silencieux se faisait dans mon esprit et me rapprochait de la vérité... Je défie un homme sincère d'étudier la religion catholique sans être convaincu... Mais un reste d'habitude me retenait. . . Un grand dévouement, un grand sacrifice, une vocation religieuse, en un mot , a achevé de m'entraîner. . . J'ai vu une jeune fille riche et jolie donner ses biens aux pauvres et surabonder de bonheur dans ce sacrifice. . .

« Je suis heureux. Quoi qu'il arrive de mes rêves terrestres, je possède un bien qui suffit à remplir la vie. Je prie ta pieuse femme de bénir Celui qui m'a conduit, des chemins oiseux d'une vaine ambition, à la route que je sens, que je sais être sûre autant que douce. .. Un jour nous nous y rencontrerons , et tu connaîtras la joie que nulle parole humaine ne peut dépeindre et qui se résume, pour un cœur las et troublé , dans ce mot ineffable de paix. . .

« A toi de cœur plus que jamais ,

u Félicien. j>

32(j LES CHEMINS DE LA VIE.

Dans l'après-midi du jour où cette lettre fut écrite, Elisabeth vint Toir M"" Dassy. Cette touchante solennité qui a nom la Fêle des Morts, et dont la pensée est digne de ce grand et tendre catholicisme , qui embrasse tous ses enfants dans son cosur généreux , ravivait encore dans le souvenir de la uière de Térèse l'image toujours présente de sa morte bien-aimée.

Mais une joie, si vive qu'elle adoucissait toute tristesse , remplissait l'âme de la chrétienne : le matin, pour la première fois depuis tant d'années, elle avait amené son fils à son Dieu.

Elle épancha ce bonheur ineffable avec toute Tardeur de sa nature expansive, puis, voyant les yeux d'Elisabeth mouillés de larmes :

— Dieu est si bon, dit-elle avec ferveur, que maintenant qu'il m'a accordé cette grâce, je lui en demande une autre : le bonheur humain du seul enfant qu'il m'ait laissé... Elisabeth, ajouta-t-elle d'une voix qui devint soudain tremblante , il y a longtemps que j'ai lu dans le cœur de mon fils... Notre chère petite Raymonde a vu clair comme moi, elle me l'a dit... S'il était jeune et beau, s'il possédait de la fortune , ou seulement s'il était encore le docteur en renom dont on recherchait avidement les conseils à Paris, il y a longtemps qu'il vous aurait demandé d'être sa femme... Ah ! mon enfant, il est si bon fils qu'il sera un bon mari 1 Ne pouvez-vous pas sentir un peu d'affection pour mon pauvre Félicien ?

LES CHEMINS DE LA VIE. 32i

La soudaineté de ces paroles causa à Elisabeth une émotion dont elle ne fut pas tout d'abord maîtresse. Elle pâlit et se mit à trembler.

Les grandes rides qui rayaient le front de M™^ Dassy se creusèrent plus profondément, et sa main tremblante chercha celle de la jeune fille.

— Est-ce que je vous ai fait de la peine , Elisabeth? J'en serais bien fâchée, car je vous aime de tout mon cœur ... Ne croyez pas que je puisse vous en vouloir si vous ne répondez pas comme je le souhaite... Félicien ne se doute pas, le pauvre enfant , que sa vieille mère s'est imaginé de s'occuper de ses affaires, et rien ne sera changé à notre amitié .. . Cependant , il faut réfléchir avant de me dire oui on non; je vous assure que le cœur de mon fils en vaut la peine \^y

Des larmes mouillaient les paupières flétries de la vieille femme , et Elisabeth l'embrassa en disaat d'une voix entrecoupée :

— Oui, je dois réfléchir... C'est si inattendal Je ne savais pas que ce pût être... Laissez-moi me remettre de cette surprise et redevenir moi-môme...

M"* Dassy lui rendit ses caresses, et la jeune fille, sans pouvoir prononcer un mot, reprit le chemin de sa demeure.

Elle s'arrêta à l'église, pria avec ferveur, et, rentrant chez elle , trouva sa tante assise près du feu , dans le petit bureau.

— Qu'y a-t-il donc , Elisabeth? s'écria M"* de Saulnes avef". inquiétude, en voyant les yeux rougis

322 LES CHEMfNS DE LA VIE.

et l'extrême pâleur de la jeune fille. Est-il arrWé quelque fâcheuse nouvelle? L*un de vos frères estil malade?...

— Oh ! non , il ne s'agit que de moi I répliqua-telle en rougissant, et venant s'agenouiller près de sa tante.

Elle attacha son regard sur les beaux yeux inquiets de M""® de Saulnes, puis cacha sa tête dans ses bras.

— Ma tante, ma chère tante, M""* Dassy m'a parlé de. . . son fils. . . et de moi., .

— Enfin ! dit la voix douce de M"** de Saulnes avec une inflexion joyeuse.

— Le saviez-vous? demanda la jeune fille, relevant vivement la tête.

— Il fallait être ma chère Elisabeth , toujours oublieuse d'elle-même, pour ne point le deviner. . . Et que pensez-vous de lui, mon enfant chérie?

— Que sais-je? dit Elisabeth avec agitation. Il est bon, il a une grande et belle intelligence , nos croyances sont les mêmes maintenant... Mais je n'ai jamais songé à lui que comme à un ami, et ceci est si nouveau I.,

— Interrogez votre cœur, mon Elisabeth, dit M""" de Saulnes en souriant.

Depuis quelques moments, des flocons de neige tombaient silencieusement. Leur ouate légère assourdit les pas pressés d'un homme qui traversait le petit jardin, mais le bruit de la porte qui s'ouvrait fit tressaillir Elisabeth, et elle devint encore

plus pile en entendant frapper au petit guichet du bureau.

— C'est lui ! murmura-l-elle...

M"* de Saulnes, se levant, ouvrit la porte avec un sourire, et pendant les quelques secondes qui s'écoulèrent, Elisabeth se rappela combien de fois elle avait accueilli joyeusement la vue de cette figure amie, et quelles heures paisibles et douces elle avait passées tandis qu'il dévoilait comme en se jouant les trésors de sa riche nature, ou évoquait brillamment ses souvenirs.

Elle leva les yeux et le vit devant elle , ému , inquiet, le visage bouleversé par l'angoisse.

— Ma mère a donc parlé? dit-il d'une voix basse 3t tremblante. Je croyais avoir caché, même à elle, les rêves insensés que je caressais malgré moi... Mais, puisque vous savez tout, il faut que je sache, moi aussi, si je dois être heureux ou malheureux... L'incertitude me brise... Je ne suis pas un étranger pour vous, je me suis révélé depuis longtemps avec mes défauts, ma brusquerie.... Descendez dans votre cœur, interrogez le , et dites- moi si vous pourrez me rendre l'affection profonde que je vous ai vouée. . . Je suis fou de l'espérer, car je suis plus âgé que vous , et je ne puis plus vous offrir môme l'auréole de la réputation et du succès. . .

Il essuyait, tout en parlant, la sueur qui perlait à ses tempes. M°« de Saulnes se leva sans bruit et fit un mouvement pour sortir ; Elisabeth la retint d'un geste suppliant*

— Restez , dit Félicien , vous êtes presque sa mère, et vous devez entendre mon plaidoyer. . .

Elisabeth avait tourné vers le feu sa figure pâle et émue. Félicien domina son angoisse par un violent effort de volonté , et reprit de sa voix basse , tremblante et un peu brusque :

— A quoi bon vous dire depuis quand je vous aime, et à quel moment je projetai de vous offrir mon nom? Alors j'étais un docteur à la mode, en voie d'acquérir peut-être un peu de gloire, et ma recherche eût été moins indigne de vous. . . Mais je reçus d'un autre la confidence de son amour pour vous. . . Vous le refusâtes. . . cependant, je compris qu'à ce moment votre cœur saignait d'un sacrifice accompli...

Elisabeth fit un léger mouvement de surprise et rougit.

— Vous me pardonnerez d'avoir deviné ce secret, continua Félicien, quand vous saurez que votre simple et silencieux dévouement à vos frères a été la première de ces influences mystérieuses qui ont contribué à me ramener à Dieu... Plus tard"; je n'étais plus qu'un médecin de campagne , dont aucun prestige ne compensait plus l'âge, la laideur, le caractère assombri... Un moment, je pensai que votre isolement, surtout après que Savenas fut désert, vous rendrait favorable à ma demande. . . Mais madame votre tante vint près de vous, et vous sembliez heureuse... Je n'osais plus espérer. . .

Il essuya de nouveau son front et reprit : — Je n'aurais pu , jadis, supporter l'angoisse de celte heure. . . Le jour où Roger de Savenas me confia dans sa joie exubérante qu'il allait demander votre main, je maudis l'être que Dieu m'avait donné, et je me dis que la vie sans le bonheur était haïssable. Que Dieu me pardonne I... Je ne voudrais p^s que votre réponse fût dictée par la seule pitié. . . *Si vous acceptez ma tendresse avec la sincère conviction xle pouvoir me la rendre un jour, je dévouerai chacune de mes heures à vous rendre heureuse... Si votre loyauté me repousse, je Irouverai, je l'espère, dans mes «royances ranimées, la force de porter mon épreuve en homme et en chrétien • . •

M»* de Saulnes était profondément émue. Elisa* beth se tourna lentement vers Félicien. Son visage avait repris des couleurs, et ses yeux étaient brillants et humides. . . Pendant qu'il parlait, elle avait revu dans sa pensée les mois qui venaient de s'écouler. Beaucoup de choses, qui alors avaient passé inaperçues, se retraçaient à sa mémoire, et elle voyait tout à coup se dérouler devant elle les témoignages silencieux de cette patiente affection.

— Parlez ! dit-il enfin avec une impatience qui n'était que l'excès de l'angoisse. Pouvez-vous vous résigner à vivre toujours ici, dans ce milieuobscur ? Pouvez-vous m'aimer ? Je ne vous séparerai pas de vos affections, je supplierai votre tante de ne pa« tous quitter, et je serai un père pour vos frère»,.-

La maison blanche est assez grande pour tous.,, Elisabeth rencontra le regard encourageant de sa tapte , et tendit la main au docteur.

— Oui , dit-elle en pleurant , je puis vous aimer, je crois , comme le souhaite votre grand cœur. , . Je suis désabusée de rambilion et du bruit. . . Je ne vous ai jamais tant admiré que le jour où vous avez tout quitté pour consoler votre mère. . .Voire Présence m*a souvent consolée , mqi, aussi. J«' sens maintenant que vous avez éclairé pour moi beaucoup d'heures tristes... J'aime Puyserrou , et je serai une fille pour votre mère. . . Dieu nous a enlevés tous deux aux routes brillantes pour nous réunir ici. . . et nous rendre heureux, ajouta-t-elle, cachant son visage rougissant sur l'épaule de sa tante.

Quand elle releva la tête , elle vit que Félicien pleurait.

xJbs chemins de là. vie. 327

Quelques jours avant Tépoque où Raymonde devait prendre l'humble habit des Petites-Sœurs des Pauvres, le mariage d'Elisabeth et de Félicien fut célébré dans Téglise de Puyserrou.

Il n'y eut point de brillanls invités, mais tous les gens du village prièrent du fond de leur cœur; nulle fête bruyante n'eut lieu, mais chaque pauvre maison reçut un don libéral. Jean et Guy n'avaient pas assez d'yeux pour admirer le doux visage de leur sœur sous ses voiles blancs. . .

Au sortir de l'église , tous s'arrêtèrent au cimetière. La neige étincelait sous les rayons d'un soleil d'hiver, couvrant de sa parure virginale la tombe" de marbre de Térèse, et dessinant les armes grossièrement sculptées sur la pierre des Savenas.

La maison blanche était en fête. Le cœur viril de M"* Dassy n'avait pas permis que le souvenir de sa fille chérie, si doux et si pur, assombrît le repas de noces de son unique fils. M"^ de Saulnes seule remarqua que son regard errait parfois du côté où Térèse s'asseyait. . .

Les premières ombres du crépuscule commençaient à s'étendre sur la campagne quand le repas ûûit. Le temps était presque doux, et Félicien, en-

veloppant Elisabeth d'un épais châle blanc, l'em» mena sur une petite terrasse d'où Ton dominait 1« ▼illage.. .

Le paysage é la il enseveli sous la neige , qui en faisait un décor féerique. Derrière eux, il y avait la maison blanche, cette demeure hospitalière qui devait abriter un jour leur jeune famille avec leurs deux mères; sur la place, Elisabeth revoyait le modeste logis où elle avait souffert et travailléj plus haut, les ruines silencieuses de Savenas..,. Elles n'étaient plus habitées; le vieux Jacques était descendu au village, presque riche des libéralités de se» jeunes maîtres, et la dot de Raymonde ne devait point relever ces vieux murs croulants ; mais, à l'ombre de l'église, il y avait un vaste terrain déblayé, sur lequel devait s'élever, au printemps, l'asile destin^ux vieillards de Puyserrou.

Un bonheur calme remplissait le cœur d'Elisabeth, et ses yeux se mouillèrent de douces larme» quand le facteur, lui adressant un salut familier, vint lui apporter, à cette place même d'où elle résumait, pour ainsi dire, la dernière période de sa vie , une lettre que son mari lut avec attendrissement par-dessus son épaule :

c Chère Elisabeth , quand vous lirez ceci , vous serez la femme heureuse du bon docteur, et Raymonde de Savena» sera prè» de revôtir la chère livrée des Petites-Sœur». . .

« Que Dieu vous bénisse I Moi , je suis si heureuse 1... Savez-vous que j'ai retrouvé ma gaitô

d'autrefois? Je ris toujours, et Ton me dit que je réjouirai nos pauvres vieux. . .

«Ne nous oublions pas... Oîi que mènent les chemins de la vie , la Main qui nous guide est miséricordieuse, et nous nous retrouverons au môme but...

« Toujours à vous dans Tamour de Notre-Sei*

gneur I . . .

tt Sœur Marie- Anne. »

wm.

SAINT-AMAND (chEr). IMPRIMERIE BUSSIÈRE

La Bibliothèque Université d'Ottawa

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Celai qui rapporte ud volume après la dernière date timbrée ci-dessous devra payer one amende de cinq sens, plus un sou pour chaque jour de relard.

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