‹ Les chemins de la vieChapitre 5 sur 6 · XXVI II · texte numérisé non relu

XXVI II

ELISABETH A RAYMONDl

« Puyserrou, 8 Avril 18.„

« Si VOUS saviez, ma chérie, quelle joie j'ai éprouvée en .trouvant mon nom sur une des lettres que je triais, et surtout en y lisant le timbre de Bordeaux , vous ne regretteriez pas les heures prises sur vos plaisirs et votre repos pour m'écrire. Mais c'est bien de ma chère Raymonde de songer aux amis absents, même dans ce premier enivrement de la vie mondaine : aussi je me borne à vous embrasser mille fois , sans trop vous remercier d'une attention charmante qui, je le sais, vous semble toute naturelle.

« J'ai lu et relu ces pages où vous me livrez avec tanl de confiance vos impressions tour à tour gaies et sérieuses. Ah ! je puis bien vous le dire, tout en rangeant votre voyage dans cet ordre de choses qui sont un vrai devoir de famille et d'affection , je m'inquiétais un peu pour vous de tout ce nouveau, de cet imprévu si brillant dont vous ne pouviez vous faire une idée exacte. Moi, j'ai été détachée du monde par un profond chagrin ; maintenant, je n'y rentrerais plus sans mélancolie, et je sens l'inanité, la rapidité de ce qui m'a un instant charmée.

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Mais enfin, je craignais que ces joies capiteuses ne vous rendissent fades et incolores votre vie de campagne... Combien je vous connaissais mal, ma Raymonde chérie ! Déjà ma chère petite poète songe à ses montagnes , et si le premier regard a été un éblouissement, le second a été celui d'une philosophe, ou, mieux, d'une chrétienne qui reconnaît vite la petitesse de ces choses qui , après tout, ne sont que des apparences.

(( Mais, vais-je philosopher aussi, au lieu de vous dire les nouvelles dePuyserrou? Ma chère, le soleil a été si brillant hier, que j'ai trouvé ce matin, dans mon jardinet, une petite violette qui parfumera cette lettre. Les neiges achèvent de fondre, le gave est large, bruyant; sur la montagne qui fait face à ma fenêtre la cascade jaillit, toute blanche d'écume, et les bourgeons, en éclatant, nous montrent leurs petites feuilles serrées, qu'un beau rayon se chargera promptement de déchiffonner et d'épanouir.

« Je suis allée porter de vos nouvelles à M°* Dassy. Elle s'est mise à pleurer quand je lui ai dit que vous aviez songé à Térèse , et le docteur m'a demandé curieusement si vous étiez bien éblouie par le grand monde bordelais.

« li m'a reconduite jusqu'à la porte du jardin, et m'a dit en secouant la tête :

« — Qui sait l'influence que peuvent avoir sur le contentement et la tranquillité d'esprit de M"" de Savenas un incident tel que ce voyage? Puyserrou

a été pour elle un lieu de délices, peut-être parce qu'elle n'avait jamais vu autre chose.

« — Raymonde ne se déprendrait pas en quel ques jours des innocentes passions de toute sa vie, répondis-je en riant. Elle est assez raisonnable, elle a un caractère assez élevé et assez heureux pour n'emporter aucun regret de ce qu'elle ne doit pas posséder.

« — N'avez-vous donc jamais regretté votre vie brillante? me dit-il tout à coup, me regardant en face.

« — Non , pas ma vie brillante. . . Les affections m'ont fait seules défaut... Si j'avais pu conserver mon père , même infirme et malade , je me serais trouvée presque heureuse à Puyserrou.

« — Presque 1 . . . répéta-t-il d'un accent un peu singulier.

« Puis il ajouta :

« — Je souhaite que M"" Raymonde revoie Pny • serrou avec les mémos yeux qu'elle l'a quitté. . . Je m'intéresse à elle et à vous.. . Toutes deux vous avez côtoyé un instant le même chemin que ma sœur. . . Sa route, à elle, s'est brusquement terminée. . . Je cherche souvent à prévoir où vous mèneront vos voies , à vous. . .

« Je lîe pus m'empêcher de sourire. Si je n'avais été pressée par l'heure de mon courrier, je lui eusse volontiers confié mes rêves d'avenir, qui sont bien simples, et qui s'appuient d'ailleurs sur des probabilités. . . Je hais les changements de lieux* At je

me trouverais gaiement à Puyserrou le jour où ma tante, ayant achevé sa tâche près de sa vieille mère, viendrait me rejoindre et mettre dans ma vie ce grand intérêt d'une compagnie et d'une affection... Mes frères... ah! je les aimerai toujoui s tendrement, et ma pensée les suivra avec sollicitude ; mais ils se feront un avenir dans lequel je ne serai qu'un accessoire. .. Allons, Raymonde, si vous êtes comme moi destinée à devenir une vieille fille, nous passerons doucement et agréablement notre vie à l'ombre de vos chères montagnes. . .

« A bientôt , ma chérie. Jacques vous offre son respect ; il vient tous les matins déjeuner avec Jeannette , pour savoir si la demoiselle n'a pas encore écrit. Je vous transmets toutes les amitiés de M. le Curé et des Dassy, et vous embrasse comme je voua m met

« EuâAJt£Ttt. »

RAYMO.NDE A ELISABETH

Bordeaux, là Avril 18...

« Ah I ma chère , qu'il faut vous aimer pour trouver le moyen de vous écrire I On ne me laisse pas une minute ; ce ne sont que promenades, dîners, soirées, et le mariage a lieu après-demain . . .

« Après un déjeuner un peu précipité, les mariés partiront pour Paris, et nous, ma chérie, nous nous mettrons en route le lendemain même. . . Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que mon cœur bondit de joie à l'idée de revoir Savenas, Puyserrou et ma chère Elisabeth.

« Ne croyez pas, au moins, que je m'ennuie! Je jouis de tout ce que je vois. Les magasins m'amusent comme une enfant , la foule me semble une agréable fantasmagorie , je reste en extase devant les proportions grandioses des églises, j'admire les corbeilles savantes et les belles collections du jardin public , et je suis on ne peut plus sensible à toutes les marques d'affection qu'on me prodigue... Et cependant, j'ai des éclairs de mélancolie, et je sens un avant-goût de la nostalgie des montagnes 1 Vous ne pouvez pas comprendre cela, vous, Elisabeth. . . Hier, on m'a conduite à l'Opéra... Je ne le vou-

tES CHEMINS DE lA VIE, 2.^9

lais pas d'abord, mais rnaman Ta désiré... On chantait le Gh,âlel, que vous connaissez peut-être... Les décors m'ont émue ; je perchais en imagination nos vieilles ruines sur un sommet, je nichais PuyserroQ dans une gorge. . . Mais quand on a entonné cet air :

« Cbant (Je nos montagoes Qui fait tressaillir, »

«Oui, j'ai tressailli, et je me suis rejetée au fond de la loge pour pleurer , parce que , voyezvous, Elisabeth, j'aurais tout donné en ce moment pour êlre dans mes chères Pyrénées, pour voir étincelerla neige au sommet des monts, pour plonger mon regard dans les masses sombres des forêts de pins , et le reposer sur l'herbe d'émeraude de nos prairies...

« Peut-être suis-je trop vieille pour aimer le monde et la vie civilisée. . . Je vais avoir vingt-un ans, et même, on s'étonne ici de ce que je dise mon âge tout bonnement. ..

« Cher , cher Savenas ! Ah I si vous saviez les choses intimes qu'il me dit dans soïi grand silence I Toute petite, j'aimais à m'asseoir parmi les pierres écroulées, ou à grimper sur une des tours, et là, je songeais... D'abord, j'étais fière de cette masse, même détruite, même tombée, qui restait encore une géante et qui gardait tant de souvenirs de grandeur. Puis, je cherchais à évoquer tous les Savenas disparus, et je pen.^ais que leur vie ^a\l été bien rapide, que les siècles étaient bien courts, et que

la fortune est bien inconstante. . . Alors, je faisais comme Térèse : quand mes pensées s'étaient appesanties sur ces ruines de notre maison, quand mes yeux s'étaient fatigués de regarder les pierres croulantes, je les élevais plus haut. . . Il me prenait des ravissements soudains, en pensant qu*à nous autres chrétiens il est promis un lieu où rien ne change, où rien ne tombe, où rien ne passe, un lieu d'amour sans bornes et de grandeur infinie, duquel nous sépare seulement une vie fugitive... Elisabeth, mon amie, ma sœur, quelques jours d'orage , et puis le port. . . Une route vite franchie, et le repos, le pays de l'éternité. . .

« Moi aussi, ma chérie, J'ai songé plus d'une fois avec attendrissement à notre rencontre dans les chemins d'ici-bas, et j'ai cherché, comme vous, à deviner si nos routes demeureraient parallèles, et à travers quels sites — riants ou désolés — elles nous entraîneraient. . .

« Mais ces prévisions-là sont vaines. Voyez , Térèse est déjà arrivée là où nous aspirons I Je souhaite que ma vie s'écoule près de la vôtre... En sera-t-il ainsi? Je ne le sais; mais quoi qu'il arrive, Elisabeth , nous savons quel est le but , et nous y courrons par les chemins , quels qu'ils soient , où Dieu nous appelle. ..

« Votre petite violette a reposé sur mon cœur, et je l'ai baisée mille fois... Je rapporte une couronne pour la tombe de Térèse, et, pour M. le Curé, une belle vue de Saint-André avec son square ver-

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doyant et sa tour isolée. . . Vous n'êtes pas oubliée, si modestes que puissent être mes présents. Jevou! embrasse du fond de mon cœur.

« Votre amie,

« Ratmonde. »

BAYMONDE A ELISABETH,

Bordeaux, 17 Avril.

«Machère, c'est très beau, un mariageàBordeaux. Ma nouvelle sœur était charmante et radieuse, idéale dans sa riche parure de satin. C'était un fracas de voitures, un éblouissement de toilettes!. . Seulement, cela me distrayait malgré moi des idées sérieuses et tendres que m'inspirait le mariage de mon cher Roger... C'est l'orgue qui m*a rappelée au recueillement. Agenouillée sur mon prie-Dieu, j'ai appuyé mon front sur mes mains jointes, et ces mélodies si suaves ont emporté doucementmonâme,en rendant mesoreilles sourdes au froufrou incessant de la soie et au petit babillage de certains invités... Ah! que j'ai prié pour ce jeune couple qui entre dans l;i vie avec tous les augures heureux, toutes les promessesde l'affection, de la situation, de la fortune ! Je sais que les augures mentent parfoisetquelespromesses trompent. Que du moins leur tendresse les soutienne mutuellement quand viendront les heures sombres, et

que Celui de qui Ton ne peut impunément sepassef ait, dès Uurs jours de bonheur, la grande place dans leur vu- !... ^

« Après [d messe, il y a eu un brouhaha indescriptible. Ijiit foule nombreuse et élégante s'étouffait dans h Sacristie, pour serrer la main aux mariés, et j'ai rcQ'J par ricochet toutes sortes de compliments aia:; ^Lles et de shake-hands empressés. ^-

« Nous GÎ^^ons déjeuné en hâte. Roger regardait l'heure, le dtpart était la préoccupation de chacun et jetait sa vilaine ombre maussade sur cette réunion def3:nille. Geneviève ne put attendre la ôl du repas : âu dessert, elle disparut avec sa mère et revint, ayant dépouillé sa belle toilette blanche pour un coutume de voyage. Y^

« On s'embrassa au milieu des larmes et des sourires, le liouveau ménage partit, etnous restâmes tous trisldî- el silencieux. La mère de Geneviève me faisait pitié. Elle avait suivi de la fenêtre la voiture qui entraînait sa fille, et ses lèvres tremblaient lorsqu'elle se retourna vers nous.

— «Je voudrais que la journée fût finie », dit elle en s'efforçant de sourire.

«Ah ! ma chère Elisabeth, que je suis arriérée I Je me disais tout bas que ces usages modernes sont ùïen froids, bien tristes, bien ennemis des honnêtes etsainesjoiesdela famille. Jadis (et même encore chez nous), un riiariageétait un jour defête ; le jeune couple se contentait d'être entouré de parents et d'amis, et n'allait point dissiper ses premières joies

sur les grands chemins. Quand Mariette, la fille du nuMini(M-, s'est mariée le mois dernier à Puyserrou, je n';ii éprouvé que des émotions joyeuses, tandis qu'aujourd'hui, alors qu'il s'agissait de mon propre frère, j'ai du noir dans l'âme. . . Cette maison parée de fleurs, si remplie, si bruyante, puis tout à coup si vide, cette pauvre mère s'effrayant de la longueur des heures le jour du mariage de son uniç^ue fille, tout cela m'a rappelé la mort I

«Pour dissiper la tristesse qui nous~ënvaÏÏissait aussi, maman et moi, nous avons parcouru une dernière fois ce splendide Bordeaux que nous quittons demain. J'ai voulu revoir Sainte-Croix avec sa belle façade romane, Saint-Seurin avec sa crypte datant , dit-on , du premier siècle , et les restes du palais Gallien, ces massives ruines romaines qui, au milieu de nos édiPices modernes, parlent encore de la conquête et de la civilisation antique. Nous avons terminé la journée par une promenade en bateau à vapeur. Le temps nous manquait pour aller à Verdelais, que j'aurais voulu revoir comme lieu de pèlerinage et aussi comme site ; nous n'avons pas dépassé Lormont. Mais quel spectacle amusant et étrange que celui de ce port, encombré de navires de tontes formes et de toutes dimensions, depuis le léger canot jusqu'à l'immense transatlantique I Que d'histoires pourraient raconter tous ces bâtiments, dont quelques-uns ont vu toutes les mers du globe I A quelles luttes maritimes sontils réservés ? Combien reviendront s'amarrer le long

de ces quais splendides ? Je pensais à tout cela tandisquenotreléger bateau à vapeur se glissait avec une dextérité merveilleuse entre les lourdes coques I j usqu'au point où, les navires se faisant plus rares et le fleuve plus large encore, j'admirais les belles rives tranquilles et fertiles qui s'étendaient au loin...

«J'emporte un charmant souvenir de Bordeaux... Mais mon cœur bondit de joie et mes yeux se remplissent de larmes à l'idée que je vais, après-demain, revoir les silhouettes bleues de mes montagnes. . .

« A bientôt, chérie. Je suivrai de près ma lettre, puisque nous arrivons mardi, et maman vous prie de venir le lendemain fêter notre retour à Savenas.

« Je vous embrasse tendrement.

« Raymo.nde. »

« Invitez aussi le docteur, s'il vous plaît.

« J'oubliais de vous parler d'une rencontre qui m'a tristement impressionnée. J'avais vaguement entendu dire que nous avions à Bordeaux des parents de mon père. On leur adressa un billet de part du mariage, et Roger nous montra deux cartes portant ces noms:

Vicomte de Savenas.

Henri de Savenas.

« — Ils ne viendront pas, ajouta-t-il ; le père est très âgé, et le fils infirme depuis sa naissance. « — N'es-tu jamais allé les voir ? demanda maman.

« — M. de Savenas ne m'a pas reçu. C'est un misanthrope, et son fils n'aime pas à se montrer, le pauvre garçon ! Son intelligence est aussi faible que ses membres. C'est dommage, ils sont immensément riches. . . »

« Je ne pensais plus à cetincidentlorsque tantôt, en traversant les Quinconces, une cousine de Geneviève, qui nous accompagnait, me toucha légèrement le bras en me disant à voix basse :

« — Regardez de ce côté, ce sont vos cousins...»

« Je regardai. . . Un vieux monsieur, donnant le bras à un valet de chambre, passait lentement près de nous. Il était emmitouflé, malgré la douceur printanière de l'air, dans un pardessus garni de fourrures, et ses jambes semblaient toutes débiles... Mais il y avait quelque chose de plus triste encore, Elisabeth I Devant lui, un autre domestique poussait une petite voiture, et dans cette voiture il y avait un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, si pâle, si maigre que cela faisait pitié ! Une de ses mains était dégantée et icpu^ait sur la couverture qui enveloppait ses genoux ; cette pauvre main avait des tons d'ivoire, comme la main d'un mort. Il causait avec le domestique , mais il y avait quelque chose de hagard dans ses yeux, et comme nous passions près de lui, il poussa un éclat de rire dont le son bruyant me fit mal. . .

« S'ils étaient pauvres comme nous, ah ! ma chérie, j'aimerais à faire sourire ce pauvre vieux et à amuser cet infirme... Mais que penseraient-ils de

nos avances, eux qui ont même repoussé les plut simples attentions de Roger ?.. .

« Ils passèrent sans nous voir, sans se douter que là, tout près d'eux, il y avait uneSavenas, pauvre, mais forte et robuste, et plus capable qu'eux de jouir des vrais biens de la vie. . .

« Cette rencontre a presque réconcilié ma chère mère avec son sort.

« — Hélas ! m'a-t-elle dit, à quoi leur sert la fortune? C'est encore nous, R'.ymonde, qui avons le meilleur lot I. . . »

(i A bientôt, ma chérie, je n*ai plus de papier. Nous suivrons de près cette lettre, j'ai besoin de Jd redire, ot j'en suis bien joyeuse. »

tES CHEMINS DE LA VIE. 247

Un gai soleil d'avril salue le retour de Raymonde,

La mère et la fille, arrivées depuis la veille, s'agitent pour recevoir des hôtes : elles ont voulu revoir leurs amis à Savenas, où un repas simple, raaisjoyeuy va réunir le docteur et Elisabeth.

La voix de Raymonde, gaie et vibrante, retentit sous les vieilles voûtes. Elle a déjà repris son grand tablier d'une blancheur de neige, et, chantant à la façon des oiseaux, elle va et vient de la grande salle à la cuisine, tandis que M™° de Savenas range ses assiettes antiques avec un respect tout noueau.

11 y a vingt-quatre heures à peine qu'elles sont de retour et Raymonde déclare d'un air satisfait qu'elle croit n'être jamais partie. Elle est allée donner un panier de son à la vache, elle a déniché des œufs frais, et Roland a henni de joie sous ses tapes caressantes. Et avec quel ravissement elle regarde le site sauvage que domine Savena«, ce versant abrupt semé de rochers déchiquetés, au bas duquel bondit un ruisseau grossi par la fonte des neiges 1

Félicien arrive le premier, puis Elisabeth. M°* de Savenas parle avec une volubilité extrême. Elle est encore sous l'impression de son bonheur de mère,

et s'étend avec complaisance tantôt sur les aimables qualités de sa belle- fille, tantôt sur les succès de Raymonde.

— Jamais je ne l'aurais crue si jolie, ajouta-t-elle naïvement tandis que sa fille, insensible à ces récits, riait aux éclats.

— Mais tous ces souvenirs de fête ne hanterontils pas votre solitude ? demanda le docteur avec un sourire.

— J'aime mieux Savenas, répondit ïlaymonde.

— Nous retournerons à Bordeaux et nous y passerons une partie de l'hiver, ajouta sa mère d'un air de triomphe. Ah 1 ma chère Elisabeth, il n'y a rien comme ces gens du vrai monde pour vous mettre à l'aise et dissiper toutes vos timidités. Il me semblait que j'avais toujours vécu dans une ville, et je me serais trouvée bien malheureuse de revenir à ce nid de hiboux, sans la perspective de ramener Raymonde à Bordeaux... Ma belle-fille veut absolument l'avoir un hiver.

— Et M"' Raymonde se mariera à Bordeaux, et nous abandonnera pour toujours, dit le docteur, moitié sérieusement, moitié plaisantant.

— Me marier sans dotl... Je n'ai pas une prétention si exagérée, répliqua gaîment Raymonde. J'irai partout où maman voudra, mais je resterai Savenas comme devant. . .

Félicien semblait s'amuser énormément. M"* de Savenas , dont les manières avaient pris je ne sais quelle importance, parlait avec emphase du luxe de

la maison de sa belle-fille , de la future installation du jeune ménage.

— Il n'y a qu'un nuage sur mon bonheur, ajouta-t-elle , retenant un soupir. Vous qui connaissez les ruines de Savenas , pensez-vous que je puisse y arranger pour Geneviève une installation passable, lorsqu'elle viendra nous voir, au retour de son voyage de noces ?

— Certainement, répondit Elisabeth en souriant. Après avoir exercé , avec quelque succès , j'ose le dire, l'état de couturières, nous nous improviserons tous tapissiers-décorateurs, et le docteur nous aidera. . . Une chambre ornée de vieux portraits , de vieilles faïences, et surtout de vos merveilleuses tapisseries , sera tout à fait dans le goût actuel et plaira à votre belle-fille.

Que cette réunion intime semblait douce à Elisabeth I La tristesse de Félicien lui-môme paraissait s'évanouir au contact de cette gaîté , et la causerie des deux jeunes filles , tantôt grave , tantôt émue , tantôt joyeuse, avait pour lui un intérêt évident.

On fit une promenade. Raymonde trouvait des changements, disait-elle, dans le sentier de Savenas: en effet, un quartier de rocher, à demi détaché par les gelées de» l'hiver, avait roulé dans le précipice, émiettant sur son passage la lisière du chemin.

— Quel dommage! s'écria la jeune fille. Il y avait là un lierre magnifique, et, dans le creux du rocher, des mûres sauvages qui m'ont plus d'une fois rafraîchie pendant mes ascensions vers Savenas...

— Cette roche rougeâtre a bien son cachet pittoresque, répondiL Eli^jabeth, s'arrêtant pour regarder la montagne. Regardez ces tons sanguins, comme ils ressortent sur la jeune verdure d'avril. . .

— Vous avez toutes les deux des yeux de poète , dit Félicien, regardant à son tour la paroi déchirée et les monceaux de pierres qui encombraient une partie du sentier. Moi je vois là non seulement un éboulement, mais encore une menace pour un jour prochain. . . "Viennent des pluies prolongées , et ce morceau de rocher, qui surplombe à droite, roulera à son tour sur le chemin. Il faut que j'avertisse notre maire , afin qu'il prenne les mesures nécessaires à la sécurité de ce passage.

— Oh I docteur, si l'on fait sauterie roc, la montagne sera toute gâtée! s'écria Raymonde d'un ton de regret.

— Cela vaut mieux que de vous voir ensevelie sous ses décombres, répliqua-t-il en souriant.

L'heure de liberté d'Elisabeth allait être écoulée, et l'on se dirigea vers Puyserrou.

La jeune receveuse rentra à la poste , le docteur s*en alla à ses visites, et M"* de Savenas et sa fille se dirigèrent vers la maison de M™® Dassy.

Un grand calme, et même une sorte de gaieté apparente recouvrait le chagrin inconsolable de la pauvre mère. Elle vivait entourée du souvenir de sa fille. En face d'elle, la petite chauffeuse de Térèse restait vide ; sur la table étaient placés la corbeille à ouvrage de la jeune fille et les derniers livres

LES CHEMINS DE LA VIE. 25i

qu'elle avait lus. Ênim , il y avait une photographie suspendue à la muraille au-dessous d'un grand crucifix, et devant cette photographie un petit bouquet de fleurs blanches. M°* Dassy ne levait pas les yeux sans rencontrer cette image froide et douce... Térèse, sur le désir de son frère, avait mis, pour ce portrait, le capulet de laine blanche de ces montagnes, et son visage ressortait d'une manière heureuse de ce cadre un peu opaque. . .

Combien de fois sa mère l'avait vue ainsi, coiffée en montagnarde, comme elle disait, parcourir de son pas léger les sentiers de Puyserrou !" Le cœur de la pauvre vieille femme se serait peut-être brisé dans cette contemplation pleine de regrets, si son regard, s*élevant plus haut , n'eût rencontré l'image de ce divin et suprême modèle de toute douleur et de toute acceptation, le Christ. . . C'était le baume sur la blessure, l'espérance au-dessus de la douleur. A cette mystérieuse école , elle trouvait le courage de vivre sans murmurer, et ses lèvres apprenaient encore à sourire au fils dont elle devinait le sacrifice et les regrets.

Il n'y avait plus pour elle d'intérêt en ce monde, hors le bonheur de ceux qu'elle aimait; cependant, elle accueillit M"" de Savenas et Raymonde avec sa cordialité ordinaire , et prêta une oreille complaisante au récit de leur voyage.

Comme elles allaient partir, elle garda la main de Raymonde dans les siennes, et murmura, attachant ^ur elle un regard soudain attendri :

— On m'a dit que vous avez songé à ma fille , même au milieu de vos plaisirs, Raymonde...

— Oui, répondit Raymonde, émue à son tour, et la pensée de cette chère âme , si douce et si calme au moment de finir sa vie ignorée, cette pensée m'a fait éprouver une grande pitié pour les vanités qui m'entouraient. . . Térèse me parlait encore, voyezvous ! Vous savez qu'elle me donnait jadis de doux et précieux conseils. . •

— Le conseil de la mort est de tous le plus salutaire , dit M""* Dassy, s'efforçant de parler avec calme. Quand mon fils entre dans la chambre de sa sœur ( et il n'y a pas de jour qu'il ne s'y relire), je m'aperçois bien qu'il se passe quelque chose en lui ... Il ne peut manquer de se rappeler cette scèn»» si triste, mais si grande, et il sent bien, voyez-vous, malgré toute sa science , que ma pauvre Térèse savait quelque chose de plus que lui. . .

M"" de Savenas serra en silence la main de sa vieille amie , et M"® Dassy ajouta , en essayant de sourire :

— Dieu sait ce qu'il fait. . . J'aimais bien à voir ma Térèse près de moi, et à écouter sa voix, qui était si douce et si jolie... Mais j'aime surtout l'âme de mes enfants , et je crois que la mort de ma fille a ébranlé l'incrédulité de mon fils. . .

Un sanglot éloulfé l'inlerrompil ; elle passa sa main brune et ridée sur ses yeux, et reprit:

— Revenez lue voir... M^^^ Elisabeth est bien bonne aussi, et Félicien dit quelquefois qu'elle et

Térèse lui onl donné sans le savoir de grandes leçons.. ."Raymonde , les fleurs vont éclore ; c'est vous maintenant qui les cueillerez et qui les porterez à l'église... 11 y a un pied de lilas qui va fleurir... Gomme ma fille était heureuse de cueillir

chaque année. le premier bouquet de lilas!

•Vous en ferez deux-paris; le bon Dieu ne sera pas jaloux de voir au cimetière la moitié de ses rieurs...

254 LES CIIETSimS DE LA. VIE.

Le mois de mai fut affreux, malgré les promesses d'avril.

Le soleil semblait à jamais voilé par des brumes maussades ; des nuages lourds et bas enveloppaient les montagnes comme d'un suaire, et des pluies continuelles détrempaient les sentiers, alimentaient les cascades et gonflaient les gaves au fond des vallées.

Raymonde était intrépide par nature comme par habitude. D'ordinaire, elle descendait à Puyserrou chaque jour, soit montée sur Roland, soit chaussée de lourds souliers ferrés que supportaient bravement ses petits pieds robustes. Mais deux matins s'étant écoulés sans qu'on la vît à la messe de six heures, Elisabeth s'inquiéta, et, ayant pris en hâte ^ son repas de midi, elle se dirigea vers Savenas. j Le sentier était boueux et glissant, et lorsqu'elle fut à mi-hauteur, la jeune fille se sentit presque inquiète. De nouveaux éboulements avaient eu lieu , et la rpute , qu'il avait été impossible de réparer par ce temps pluvieux, était jonchée de cailloux. Elisabeth hésita un instant, puis le désir de voir son amie l'emporta.

— Bah 1 il faut que je devienne brave, se dit-elle, le vieux Jacques me reconduira.

LES CHEMINS DE LA Vl«. 255

La cour était déserte, et, secouant son manteau \out mouillé, Elisabeth ouvrit la porte delà grande Hlle. Dans le coin le plus abrité, tout près de la cheminée, un lit avait été dressé, et Ray monde cousait auprès de sa mère, couchée sur ce lit.

Elle poussa une exclamation de joie à la vue de la visiteuse.

— Vous avez vu le docteur? s'écria-t-elle, lui sautant au cou.

— Non, et j'ignorais que votre chère mère fût malade.

— Oh 1 ce ne sont que mes rhumatismes, dit M"* de Savenas d'une voix faible ; seulement, j*ai tant souffert que Jacques est descendu chercher Félicien.

— Et dans son trouble, ce pauvre Jacques a oublié de vous avertir, ajouta Raymonde. Le docteur sort d'ici, et si vous ne l'avez pas rencontré, c'est qu'il devait passer'par Monvelan, où il avait un malade à voir. . . Chère Elisabeth, comment avez-vous pu monter jusqu'ici par ces mauvais chemins 1

— J'ai malheureusement bien peu de temps à vous donner, dit Elisabeth, tirant sa montre.

Et, s'asseyant près du lit, elle questionna avec intérêt M""" de Savenas, dont les traits altérés lui causaient je ne sais quelle inquiétude.

Raymonde semblait très rassurée, quoique chaque plainte arrachée par la douleur à sa mère l'impressionnât péniblement. Mais il y avait dans l'état de celle-ci quelc(ue chose d'inusité ; une oppressioa

excessive indiquait que le mal se portait au cœur ou à la poitrine, et Elisabeth trouva ses mains singulièrement blanches et enflées,

— Si maman avait été prise moins subitement, dit Raymonde, je vous auraisdemandé l'hospitalité, afin qu'elle fût plus près du docteur. Mais la crise a été foudroyante, et cette nuit, il y a eu une seconde attaque non moins douloureuse. M. Dassy reviendra ce soir m'apporter des remèdes... Il m*a laissé, d'ailleurs, une potion et un Uniment très efficaces, dit-il.

Elisabeth, le cœur serré sans savoir pourquoi, s'efforça cependant d'être gaie et de distraire la pauvre malade qui, de son côté, dissimulait héroïquement une partie de ses souffrances.

Le vieux Jacques l'accompagna jusqu'à mi-chemin de Puyserrou. Contre son habitude, il était silencieux, et en se séparant de la jeune fille, il lui saisit brusquement la main.

— Vous reviendrez, mamzelle Elisabeth? Madame est bien malade^ allez 1 C'est le rhumatisme qui remonte, et notre pauvre demoiselle pleurera avant longtemps.

— Est-ce que le docteur s'inquiète ? éfemanda Elisabeth, pâlissant.

— Il ne Ta pas dit, répliqua le vieillard, haussant les épaules. Mais j'ai vu de près ce mal-là, et je sais bien ce que c'est. . . Elle est plus jeune que moi, pourtant, et j'aurais voulu m'en aller le premier... Je l'ai vue arriver ici jeunQ mariée, et elle était bien

tES CHEMINS DE LA VIE. 257

gaie et bien jolie. . . On ne le croirait plus maintenant, et cependant, c'est la vérité...

Il passa son poiqgfermé sur ses yeux, et, se retournant brusquement sans ajouter un mot, il reprit d'un pas encore rapide le chemin montueux de Savenas.

Elisabeth, toute tremblante, continua à descendre. Quoil la mort planait-elle une fois de plus sur son petit cercle d'affections, et un nouveau vide devait-il se produire autour d'elle ? Pauvre Raymonde I Que deyiendrait-elle si elle perdait sa mère ? L'accueillerait-on bien au nouveau foyer de Roger? N'y regretterait-elle pas ses montagnes?...

Jeannette l'attendait sur le seuil de la porte.

— Eh bien, Mademoiselle, s'écria-t-elle avec une inquiétude évidente, est-ce qu'il y a quelque chose de nouveau à Savenas ?

— Hélas 1 je crains que M™° de Savenas ne soit bien souffrante. Vous qui êtes si pieuse, Jeannette, priez bien pour elle aujourd'hui...

Jeannette ne demandait pas mieux. C'était une de ces âmes recueillies dont rien n'interrompt pour ainsi dire la prière... Tout lui parlait de Dieu quand elle ne lui parlait pas.

Gomme, tout en épluchant des légumes, elle récitait une prière fervente pour « la pauvre malade de là-haut », la porte de la maison s'ouvrit, et elle vit passer Félicien qui se dirigeait d'un pas fiévreux ?ers le bureau.

Il frappa un petit coup sec au guichet, et le visage un peu pâli d'Elisabeth apparut aussitôt.

— M™' de Savenas est forl mal, dit-il brusquement.

— Je le craignais, je viens de la voir, répondit-elle, pâlissant encore. Mais. . . le danger n'est pas imminent?...

— Au contraire, il Test. . . Elle n'est pas désespérée, mais le rhumatisme est violent, et elle avait déjà une affection du cœur. . . J'ai prévenu le curé, il saura ce qu'il a à faire.

— Ne peut-on la transporter ici ?. . .

— Dans l'état où elle est?. . . Impossible I

De grosses larmes tombaient des yeux de la jeune fille.

— Ah ! si j'étais libre, dit-elle, comme je voudrais la soigner et consoler Raymonde I

— J'irai ce soir à Savenas, et j'amènerai une garde ; cette jeune fille ne peut rester seule dans une pareille situation. . .

— Voudrez-vous être assez bon pour me donner des nouvelles à votre retour?

— Certes , à moins que je ne sois obligé d'y passer la nuit... Adieu, Mademoiselle, je voulais seulement vous avertir; je suis pressé, ma mère aussi est anxieuse.

Il lui serra la main à travers le guichet et s'en

alla d'un pas agité /ers la maison de sa mère.

La journée parut terriblement longue à Elisabeth,

Jamais encore elle n'avait éprouvé à ce degré ce

que peut avoir de pénible une occupation forcée,

uu devoir professionnel impérieux.

LES CHKMiNS DE LA VtE. \ ^50

Quand, son repas achevé, elle rentra dans sa chambre et s'approcha de la fenêtre du côté où s'élevait Savenas, une angoisse insupportable s'empara d'elle, tandis que le senlimenl de son inaction lui semblait horriblement douloureux.

Peut-être, à ce moment même, Raymonde sentait-elle l'inquiétude naître en son cœur; peut-être, avec les ombres du soir, l'idée d'un malheur prochain tombait-elle lentement sur son âme. . . Félicien allait arriver. . . Mais que pouvait-il lui dire ? L'affection seule, une tendre amitié sait mettre un peu de baume sur une blessure aussi intime , aussi cruelle, aussi profonde...

Six heures sonnaient à l'-église , et un bruit de grelots retentit sur la place. C'était le courrier qui, depuis quelques semaines, avait devancé son arrivée. Elisabeth s'arracha de la fenêtre oh elle essayait en vain de distinguer dans le brouillard les tours massives de Savenas, et, descendant aussitôt, elle reçut le sac de dépêches et Touvrit.

Il contenait deux lettres à l'adresse de M"* de Savenas. L'une, de l'écriture de Roger, était timbrée de Genève ; l'autre , de grandes dimensions, semblait provenir d'un homme d'affaires avec son enveloppe de papier jaune et son adresse minutieuse, correctement tracée. Sur l'un des angles, les mots très pressé étaient inscrits de manière à attirer l'attention.

Le facteur était reparti. Elisabeth songea un instant à le rappeler r^^ur lui demander de porter

260 LES CHEiflNS DE LA VIE.

cette lettre à Savenas : cet acte de complaisance semblait tout naturel, en effet , dans ce petit pays où les dames de Savenas étaient aimées et vénérées. Une autre idée la retint ; elle songea à charger Félicien de ce message.

Mais il était peut-être déjà parti, et.. . et d'ailleurs, elle-même était si péniblement torturée par l'inquiétude , qu'elle ne demandait qu'un prétexte pour aller veiller la malade avec Raymonde. . .

Elle regarda sa montre... Il était près de sept heure».

En cette saison, il eût fait encore grand jour si ie temps eût été beau; mais, môme en plein midi , le brouillard n'avait pas cessé d'être intense. . .

Elisabeth se consulta un instant. . . Elle avait eu peine à gravir, le matin , le sentier glissant et détrempé ; arriverait-elle à Savenas avant la nuit? Se faire accompagner de Jeannette était impossible ; la maison de la poste ne pouvait demeurer sans une garde, et même, Elisabeth avait quelque scrupule de s'éloigner pour quelques heures, si près qu'elle allât... Félicien était déjà parti, sans doute ; en tout cas, quoiqu'il ne fût plus jeune, les convenances défendaient de cheminer en ta compagnie...

Enfin, en se hâtant, elle pouvait arriver à Savenas tandis que le crépuscule répandait encore quelque lumière sur le chemin.

Et, si craintive que fût d'ordinaire Elisabeth, l'affection eut le dernier mot. S'enveloppant de son manteau , elle imposa doucement silence à J&au-

lES CHEMINS DE LA TIE. 261

nette, qui la suppliait de ne pas sortir par ce temps el à cette heure ; puis, ayant mis dans sa poche les lettres destinées à M- de Savenas , elle tourna le coin de la place et commença à gravir le sentier d'un pas aussi rapide que le lui permettait une boue jaune et glissante.

XXXIÎ

Elle dut s'arrêter bientôt pour respirer. L'aif s'était raréfié , la pluie avait cessé , et des bouffées de vent lourdes et chaudes passaient dans l'atmosphère sans dissiper l'impression suffocante que ressentait Elisabeth.

Jeannette l'avait avertie qu'un orage éclaterait dans la nuit... Il fallait se bâter pour arriver à Savenas avant qu'il commençât.

Les ténèbres s'épaississaient; la jeune fille distinguait à peine la lisière du sentier, cette lisière dangereuse, entamée par les derniers éboulements, et elle s'appuyait instinctivement contre la muraille de rochers qui s'élevait à gauche. Il régnait autour d'elle un grand silence , interrompu seulement à intervalles éloignés par le bruit plaintif du vent. Ce silence était pesant, lugubre, et causait à la jeune fille une singulière impression d'émoi et de tristesse. Elle arriva à l'endroit difficile du chemin, cet endroit jonché de cailloux qu'elle avait eu peine à franchir le matin, et elle s'arrêta un instant, essayant de reconnaître les obstacles dans l'obscurité croissante.

Tout à coup, au milieu de ce calme presque étouffant et de ces ténèbres, un éclair perça les nuages noirs et bas , illuminant d'un éclat grandiose les montagnes échelonnées de l'autre côté de la

vallée, et en même temps "n coup de knnerre déchira les couches d'air et se répercuta dans les gorges avec un fracas épouvantable.

Elisabeth tressaillit; lèvent souffla de nouveau avec violence, et elle dut s'appuyer plus fort contre le rocher. Fallait-il retourner en arrière ?.. . Non, la pensée de Raymonde lui rendit du courage, et elle songea que la pauvre M™° de Savenas redoutait horriblement ces tempôtes.

Elle fit le signe de la croix , et , serrant autour d'elle son léger manteau, s'avança avec effort; mais au même instant un nouvel éclair l'aveugla. Des traits de feu, des zigzags effrayants rayèrent le ciel sombre, et elle ferma instinctivement les yeux pour ne pas voir tomber la foudre .. .

Quand, tremblante , à demi folle de terreur, elle regarda autour d'elle, le vent chassait un nuage épais de poussière et de graviers... Un rocher s'était en partie écrasé sur le chemin.

D'énormes grêlons commençaient à tomber, roulant avec bruit sur le sol et meurtrissant son visage. La tempête se déchaînait avec une violence toujours croissante, et elle craignait d'être renversée par le vent, et précipitée au fond du précipice où le gave, subitement grossi , bouillonnait avec un bruit sinistre. Elle songea de nouveau à retourner en arrière , mais elle était déjà plus loin de Puyserrou que de Savenas, et il eût fallu, d'ailleurs, traverser le bois de hêtres dont les troncs élevés attireraient peut être la foudre.

Elle se sentit éperdue ; les ténèbres lui causaient une sensation de terreur maladive, et les bruits de la tempête, en martelant son cerveau, lui donnaient je ne sais quelle horrible impression, comme si elle se fût trouvée transportée dans une région fantastique , pleine d'horreur et de dangers. Elle n'osait plus faire un mouvement, écrasée qu'elle était par son isolement, par le sentiment de son abandon; frémissante, elle craignait et désirait à la fois un éclair qui lui montrât le sentier. Des pleurs de découragement et de frayeur s'échappèrent de ses yeux, et, dans son angoisse, eîîe appela du secours.

— Qui a crié ? dit tout à coup une voix mâle et brusque.

Elisabeth tressaillit; Dieu avait pitié d'elle : c'était la voix du docteur.

Avec une exclamation de joie , retrouvant soudain des forces , elle fit quelques pas au-devant de la forme massive qu'elle devinait plutôt qu'elle ne la reconnaissait.

— Vous ici , par ce temps et à cette heure I . . . Mais c'est de la folie ! s'écria Félicien d'un ton de surprise et d'effroi indicible.

Il saisit sa main, la tint fortement serrée dans les siennes, et Elisabeth oublia , dans une impression singulière de sécurité, jusqu'à la notion du danger qu'elle courait encore.

— Je voulais passer la nuit près de ces dames , dit-elle d'une voix '^•^f^ermie. Le temps n'était pas

mauvais, et il faibail encore jour quand je me buis mise en route.

— Et si un accident, arrivé à Puyserrou il y a deux heures, ne m'avait retenu, je serais moi-même à Savenas depuis longtemps , et je ne sais ce que vous seriez devenue I répliqua-t-il d'un ton ému. Allons, prenez mon bras, et hâtons-nous de redescendre vers le village.

— Non, Raymonde vous attend, et un retard l'affligerait. . . Allons ensemble à Savenas.

— Vous êtes folle I dit-il brusquement. La foudre a dû tomber à deux pas d'ici, et détacher ce rocher qui tenait à peine à la montagne. . . Il faut que je sois poussé par un devoir professionnel pour m*aventurer dans ce chemin I

— Docteur, si vous pouvez passer, pourquoi ne le pourrais-je pas aussi? Essayons, du moins I

Il haussa les épaules, et, allumant une petite lanterne de poche , non sans une peine extrême , il dirigea la lumière sur le chemin , et fit quelques pas en avant.

— Venez ! cria-t-il brièvement à Elisabeth.

Le rocher qui surplombait le sentier avait disparu , entraînant avec lui dans la vallée une partie de la route même , et laissant au flanc de la montagne une étroite corniche encombrée de cailloux et découpée sur un gouffre.

— Avez-vous le vertige ? dit le docteur, désignant le dangereux passage.

Elisabeth détourna la tête.

266 LES CHEMIiS'S DE LA VtE.

— Oui, répondit-elle d'une voix faible.

— Alors, je vais vous reconduire chez-vous. .. Mais on éiait près de Savenas. . . Elisabeth savait

qu'au détour du sentier, après ce passage effrayant, elle verrait les lumières qui éclairaient la veille de Raymonde... Pauvre Raymonde I Avec quelle anxiété elle devait attendre le docteur I>

— Non, dit courageusement la jeune fille, nous sommes près du but, et votre présence- est nécessaire à Savenas. . . Si vous pouvei me donner la main, je passerai en fermant les yeux.

La grêle avait cessé, mais de grosses gouttes d'eau tombaient avec un petit bruit sourd, présage d'une pluie diluvienne. Félicien hésita un instant : il sentait la sueur couler de son front. Là-haut, une femme en danger de mort réclamait des soins urgents ; mais ces soins, il ne pouvait les lui portef qu'en exposant à une éaiotion terrible, sinon à un danger réel, la jeune fille qu'il aimait secrètement.

Il mesura du regard l'étroit passage ... Sa lanterne venait de s'éteindre, et il fallait un œil singulièrement exercé, des facultés étrangement développées par une excessive surexcitation, pour distinguerdans l''obscurité le terrible feston formé Dar le chemin ' demi disparu. . .

— Je suis sûr de moi si vous n'avez pas peur dit-il, hésitant encore.

— J'ai confiance en vous, répondit- elle, comprimant de sa main les battements de son cœur.

Le tonnerre s'était éloigné, mais roulait toujouri

dans les étroites vallées ; la pluie tombait maintenant à flots, et de temps en temps un éclair, brillant dans l'atmosphère saturée de brouillards, illuminait les masses lourdes des montagnes, et les profondeurs des gorges oùbondissaientles torrents. Félicien ôta son manteau, et en couvrit lesépaules delà jeune fille, malgrévses protestations.

— Il faut m'obéir, dit-il brièvement, ce n'est qu*à cette condition que je vous conduis là-haut. . .

Appuyée sur son bras, Elisabeth s'avança jusqu'à l'endroit où Téboulement avait eu lieu. Ils avaient gardé le silence ; le docteur le rompit.

— La pluie qui vous aveugle vou? empêchera de voir le précipice, dit-il. Appuyez-vous contre le rocher, et laissez-vous conduire; si vous faites un faux pas, je vous soutiendrai.

— Attendez, répondit-elle, j'ai quelque chose à vous demander. . . Laissez-moi prier une minute, et. . .et en souvenir de Térèse, priez avec moi, afin que Dieu vous garde à votre mère I. .

Ces paroles étaient dites avec un accent de supplication dont Félicien subit Tascendant. Elle s'agenouilla sur le sol détreuipé, et il découvritlentement sa tête. . . Elle prononça avec ferveur la prière que le Christ nous a enseignée lui-même, cette sublime et simple oraison qui résume si divinement nos vœux et nos besoins, et en présence de ces éléments déchaînés, devant le danger qui les menaçait tous deux, il se sentit assez conscient de sa faiblesse et de fton impuissaDCGi assez émU| assez transformé,

i ntin, pour répondre d'une voix grave : « Mais délivrez-nous du mal. . . »

Puis, il prit dans sa main robuste la main d'Elisabeth...

Il l'aimait trop, il la respectait trop pour lui dire en un pareil moment quelle influence profonde elle exerçait sur son âme, ou même pour laisser voir l*angoisse qu'il éprouvait pour elle...

— Je suis sûr de moi, répéta-t-il, et je vois le sentier. . . N'ayez pas peur. . .

11 y a des secondes longues comme des siècles. . . Ils accomplirent heureusement, dans un profond silence, ce trajet d'une demi-minute, puis Félicien, respirant profondément, se découvrit de nouveau.

— Que Dieu soit loué 1 dii-il d'une voix fervente.

Un flot de larmes s'échappait des yeux d'Elisabeth, dont les nerfs ébranlés avaient subi un choc trop rude.

— Allons, reprit le docteur d'un ton plus gai, voici Savenas,tout danger estpassé, et Jacques vous reconduira demain matin par une autre route. . ,

Le sol était détrempé, et les minces bottines d'Elisabeth saturées d'eau. Mais elle ne sentait plus la fatigue ni la crainte, maintenant que, derrière la vieille grille de bois, la lampe de Raymonde projetait un faible rayonnement dans l'atmosphère rayée de pluie.

Félicien agita le fil de fer pendu à la cloche fêlée, t comme les pas du vieux Jacques se rapprochaient

de l'autre côté de la grille, il murmura d'une voix rêveuse :

— Faut-il donc que ce soient nos frayeurs et notre intérêt qui nous fassent croire à l'intervention de Dieu dans les choses d'ici-bas, et qui rouvrent des lèvres depuis longtemps closes pour la prière I. ..

— Ah ! Dieu se sert de tous les moyens pour nous montrer sa Providence I répondit Elisabeth avec émotion. Mais d'où que vienne la lumière, il faut lui ouvrir son àme toute i^rande . .

Un quart d'heure après, Elisabeth, mille foji pressée dans les bras de Raymonde, et couverte d vêtements secs, venait prendre sa place près du lit de M"« de Savenas.

Celle-ci souffrait moins que le matin, mais une grande altération s'était produite sur son visage. Elle avait vu le curé dans la journée, et s'était confessée, bien que Raymonde ne la crût point dangereusement malade.

Il y avait une expression de calme dans son regard ; cependant, Elisabeth le vit une fois se mouiller de larmes tandis qu'elle regardait sa fille. Elle parlait avec peine, mais suivait avec une extrême lucidité ce qui se passait autour d'elle.

Félicien avait appliqué différents remèdes et en attendait l'effet. Elisabeth songea alors aux deux lettres qui avaient été pour ainsi dire le prétexte de sa venue, et courant les prendre dans la poche de la robe qu'elle avait quittée, elle les posa sur le lit de M°' de Savenas.

— Lis, Raymonde, dit celle-ci d'une voix faible.

Raymonde rapprocha la lampe et, décachetant la lettre de Roger, commença à la lire gaîment. Elle était courte, comme la plupart des missives

masculines, mais la jeune femme y avait ajouté deux petits feuillets pleins de grâce et d'affection. Elle racontait avec un charme naïf les incidents de leur voyage, et s'étendait avec une sir»r.érité évidente sur le désir qu'elle éprouvait d& ^ Savenas et de faire plus int me connaissance avec la mère et la sœur de son cher Roger.

Le bonheur se devinait à chaque ligne de cette lettre, le bonheur d'une âme douce et charmante, qui ne demandait qu'à rayonner en affection sur les membres de sa nouvelle famille.

Elisabeth avait écouté avec un intérêt évidemment dénué de tout retour sur elle-mêuie. Le docteur, qui épiait sa physionomie, n'y put lire la trace d'aucun regret, et quand Raymonde eut achevé, elle se pencha spontanément vers M""' de Savenas et l'embrassa en disant :

— Quelle charmante fille le bon Dieu vous a donnée là, chère madame 1 On devine qu'elle est vraiment bonne autant qu'aimable et spirituelle 1

M""^ de Savenas essuya avec effort ses yeux humides : ses mains étaient plus enflées que le malin, et ses mouvements se paralysaient à demi.

— Oui, elle est charmante; mais que dira-t-elle de Savenas? Voyez, Elisabeth, depuis deux jours il pleut dans ma chambre, et Raymonde a dû m'arrauger un lit dans cette grande salle froide e4 incommode...

Une exclamation de Raymonde l'interrompit.

— Maman, l'autre lettre est d'un notaire de Bor-

Î72 tES CHEMINS DE LA VI*.

deaux ! Voyez, est-ce bien pour nous ?... Mais oui... Madame la comtesse de Savenas, château de Savenas, près Puyserrou, . .

— Cela fait bien sur une lettre, dit la mère, s'efforçant de sourire, mais quelle pauvre comtesse, et quel château !. . . Lis, Raymonde. . . J'espère que ce n'est pas pour nous demander de l'argent...

— Nous n'en devons à personne, que je sache» répliqua Raymonde en riant.

Elle commença à lire, puis, ayant parcouru les premières lignes, elle tressaillit violemment.

— Mère, mère!. . . Ce pauvre homme, notre parent, le Savenas de Bordeaux 1. . .

— Eh bien?...

— Il a perdu son fils et est mort le lendemain

d'une congestion pulmonaire Et... et...

ajouta-t-elle, sa voix faiblissant, il a laissé un testament...

M™* de Savenas respirait plus vite.

— Est-ce que ?. . . est-ce que ?. . .

Elle ne put parler. Raymonde, tremblante, s'agenouilla près d'elle.

— Maman, chère maman, c'est peut-être un rêve, une erreur... Ne vous agitez pas... Pauvres gensl... Morts si vite !. . . Mais cette lettre. . . Pouvez-vous l'entendre ?... On assure que nous sommes les seuls héritiers. . .

Une contraction violente bouleversait le visage de M""' de Savenas. Félicien s'approcha.

LES CHEMTNS DE LA VTK. 273

— Soyez calme, dit-il de cette voix brève qui avait un singulier ascendant sur ses malades. La joie ne doit point vous faire mal...

Il réventait et humectait son front, tout en pariant, et elle put enfin entendre lire la lettre interrompue, tandis que sa main, serrée dans celle de sa fille, avait des tressaillements nerveux.

— Un million et demi entre vos deux enfants, c'est un bonheur inattendu, certes! dit Félicien, tandis qu'Elisabeth, pleurant de joie, embrassait la mère et la fille,

— Mais si ce n'était pas vrai ! Si l'on allait trouver un autre testament I disait M"® de Savenas.

— Rassurez-vous, le notaire affirme que son intention de laisser sa fortune aux Savenas était de tout temps arrêtée. . .

Raymonde demeurait immobile, ses yeux errant de sa mère, pâle et fiévreuse, à ce dénuement grandiose qui l'entourait. . .

Comme le vent sifflait autour de celte pauvre ruine !.. Parfois, un bruit sec annonçait qu'une pierre s'était détachée des murailles croulantes : \} n'aurait pas fallu beaucoup d'orages comme celui-ci pour jeter en bas la vieille tour de l'ouest !.. A l'intérieur, la petite lampe à abat-jou ' n'éclairait qu'un espace restreint, et un maigr , feu brûlait dans l'immense cheminée où jadis des arbres entiers avaient flambé joyeusement.. . Enfin, sur ce petit lit, arrangé à la hâte et garni de rideaux usés, la comtesse de Savenas s'était réfugiéei malade, parce

que le toit défoncé laissait filtrer la pluie dans sa chambre I

Et voici qu'une fortune tombait au sein de cette pauvreté 1

Ce que c'est que le monde I Selon les prévisions humaines, la richesse devait se perpétuer dans une autre branche. Le dernier rejeton de cette branche était un jeuneinfir me : mais il pouvait vivre de longues années, et le bruit de son rire à demi inconscient résonnait encore péniblement à l'oreille de Raymonde. La mort l'avait fauché, et du même coup, son vieux père... Comment celui ci s'était-il souvenu des parents éloignés qui portaient le même nom que lui? Il les avait laissés souffrir d'une pauvreté excessive, sans jamais s'inquiéter d'eux, sans jamais rechercher leur sympathie. . . Ah 1 sans doute, se disait Raymonde, il avait vu Roger dans les rues de Bordeaux, et il avait aimé sa figure loyale et fière...

Raymonde ne savait pas (|ue son vieux pa^« rent le misanthrope l'avait vue, e^lle aussi, avait appris son nom, et conservait au fond de son cœur le souvenir du regard humide qu'elle avait attaché, un jour, aux Quinconces, sur son cousin inconnu, traîné dans sa petite voiture. • .

Elle croyait rêver, elle était éblouie, mais elle ne songeait pis à elle-même : entourer sa mère de bien-êtn3, !a vêtir de velours et de satin, comme les femmes riches de Bordeaux, réaliser chacun des désirs, innocents qu'elle lui avait entendu exprimer tant de fois, c'était là son unique pensée. . . Je me

trompe : elle voulait relever en partie sa chère demeure, et la remplir de tant de confort que sa mère cessât de souhaiter une maison dans la vallée.

Et les pauvres I Leur donner, non plus un peu de pain, quelques douceurs, de vieux vêtements, mais des secours abondants, réels. — Ah ! quelles jouissances inconnues jusqu'ici lui ménageait cette fortune soudaine 1

Elle essuya ses yeux humides, et rencontra le regard de sa mère.

— Dieu soit loué, Raymonde ! dit celle-ci faiblement. Quoi qu'il arrive, je ne souffrirai plus à cause de toi. . . Tu as un avenir assuré, brillant. . .

— Et vous !.. Oh ! mère, mère, nous relèverons Savenas, vous aurez des chambres élégantes pour vos hôtes, de chauds tapis, un jardin d'hiver où vous soignerez des fleurs... Et vous aimez les voyages. . . eh bien,nousironsenItalie,nousverrons le Sainl-Père, Rome, Naples. . . Nous passeronsles hivers à Rordeaux, si vous le voulez. . . Vous serez encore jeune et jolie, richement habillée. .-. Oh 1 mère, mère, vous voir heureuse !.. Vous voir à l'abri de la pauvreté, du souci, lil)re d'agir, de donner. . . De donner ! . . comme ce sera doux I Ah 1 je suis tropheurctise 1

Elle essuya ses yeux pleins de larmes, et Félicien l'interrompit.

— Il fautdu calme pour votre mère, mon enfant... Allez là-bas, près du feu, et causez loul bas avec iVP^» Raynard, je vais rester ^rès de M""^ de Savenas...

— Elisabeth I oh I ma chérie, il faudra que votre pauvre pelile Raymonde vous fasse heureuse aussi.,. Vous me donniez vos parures, vous accepterez une part du bien qui m'arrive.

Elisabeth sourit et l'entraîna... Et pendant qu'elles causaient à l'extrémité de l'immense salle, Ftlicien constata que les remèdes essayés ne prcK duisaienL aucun effet heureux, et que l'enflure, faisant des progrès effrayants, envahissait la poitrine.

— Il faut me guérir, Félicien, dit la malade d'une voix haletante. Oh I ma pauvre fille 1 Que je vai jouir de la voir heureuse !.. Ce matin, je me croyais bien mal. . . Mais je ne souffre plus, je suis seulement un peu plus oppressée, et je crois que la joie est un bon médecin. . .

— Eh bien, songez-y en silence, et calmez-voui pour que le bonheur de votre fille soit complet demain. . .

Un silence presque absolu régna dans la chambre. A chaque instant , Raymonde s'approchait de sa mère, qui ne s'endormait pas.

— Je pense à tout ce que nous ferons, disait-elle d'une voix de plus en plus faible ; nous serons si heureuses, ma fille 1

Félicien saisit l'occasion d'un de ces moments où Raymonde était près du lit, pour se rapprocher d'Elisabeth.

— Elle est perdue, et peut mourir demain, murmura-t-il avec un soupir étouffé.

Quand .es lueurs du jour pénétrèrent par les grandes fenêtres, Raymonde comprit tout à coup le danger de sa mère.

La tempête de la nuit n'avait pas laissé d'autres traces qu'un revêtement humide qui rendait plus fraîche la jeune verdure des arbres. Le torrent était {.;onflé et bruyant, mais ses flots écumeux se parsemaient de paillettes d'or sous les touches joyeuses du soleil levant.

Cette lumière du jour enveloppa la malade... Comme elle était pâle! comme ses yeux étaient creusés, vitreux, et quelle altération sinistre sur son visage 1

Sa respiration, à la fois faible et précipitée , fit tressaillir Raymonde, et elle dut se pencher sur ses lèvres pour entendre sa voix.

Effrayée , elle se tourna vers ses amis : Elisabeth essuyait furtivement une larme, et le docteur était grave et triste. . .

Raymonde chancela sous l'impression soudaine d'inquiétude qui la mordait au cœur.

Elle fit signe à Félicien de s'approcher de la fenêtre.

— Est-ce que... est-ce qu'elle est plus mal? demanda-t-elle d'une voix étouffée.

Il la regarda avec une pitié profonde.

— La vérité , quelque cruelle qu'elle soit , vaut mieux qu'une erreur suivie d'un affreux réveil , n'est-ce pas, mon enfant?.. . A moins d'un miracle, je ne puis plus rien. . •

Elle devint affreusement pâle , et, attachant sur lui des yeux agrandis par l'effroi :

— Mais. . . ce n^est pas imminent?

Il hésita.

— Dites , je veux la vérité 1 . . .

— C'est imminent.

Elle s'appuya contre la fenêtre, et son regard égaré parcourut la montagne. . . Non , rien n'était changé, elle ne rêvait pas... C'était toujours, au dehors, ce versant sauvage , où quelques arbustes jetaient une noie joyeuse dans la désolation des rochers amoncelés... C'étaient toujours, au dedans, ces vieux murs protecteurs, à l'abri desquels elle avait vécu si heureuse , Dauvre. libre , aimée , avec sa mère...

C'est imminent... Ce mot, que sa pensée répétait comme un écho, lui rappela qu'elle avait un devoir suprême à accomplir... Elle se rapprocha du lit, demandant à Dieu de ne pas se laisser aller au désespoir...

— Je suis faible, oh! bien faible 1 murmura M"*' de Savenas; mais je ne souffre plus, et c'est bon signe , n'est-ce pas ?.. .

Il y avait de l'inquiétude dans le regard qu'elle attachait sur sa fille . . . Elle voulait être rassurée. . .

Ah! faut-il adoucir d'une mensongère espérance cette misérable minute de vie qui lui reste, ou préparer, par une parole austère, mais vraie, le lioiihcurdc la vie qui ne finira pas, les joies qui n'uut pas d'ombre? Un combat se livre entre latendi-esse

de Raymonde et sa foi... Sa tendresse!... Mais serait-elle vraie , sincère , l'affection qui laisserait l'âme aimée franchir sans secours le suprême passage? Non, Raymonde n'hésite plus ; elle veut que la paix accompagne le dernier soupir de sa mère , mais la paix véritable que le monde ne peut donner...

— Mère , dit-elle courageusement, j'espère que vous serez guérie bientôt. . . Mais n'est-ce pas à Dieu qu'il faut le demander? N'a-t-il pas préparé aux malades le remède de l'âme qui devient souvent aussi le remède du corps?...

Elisabeth pleurait, et Félicien pensait que cette enfant était héroïque.

La mère comprit. Une larme roula lentement sur sa joue , et elle regarda sa fille avec un amour et un regret indicibles.

— Merci, dit-elle d'une voix oppressée. Tu as fait ton devoir , Raymonde. . . Appelle le curé . . .

— Mère, vous guérirez I Je le demande si instamment I

M"* de Savenas garda un instant le silence, et reprit d'un accent qui brisa le cœur de sa fille :

— Que la volonté de Dieu soit faite 1 Mais nom allions être bien heureuses...

tES CHEMINS DE LA VIE.

Le soir est revenu, et Elisabeth et Félicien se retrouvent au chevet d e M™® de Savenas. Ses heures sont comptées, elle sait que son fils, rappelé en hâte, arrivera trop tard , et elle offre à Dieu ce sacrifice suprême de mourir sans le revoir.

Elle souffre, elle étouffe, mais sa connaissance est entière, et une expression de paix céleste resplendit sur son visage, Félicien , qui l'a connue un peu vulgaire, absorbée par les soucis, s'étonne de la majesté qui Tenvahit, et s'émerveille de la sérénité croissante de ses pensées. . .

Quoi 1 elle avait cruellement souffert de la pauvreté, et elle ne regrette pas la fortune dont elle n'a pas le temps de jouir I Où cette nature, qu'il avait jugée étroite et médiocre, trouve-t-elle cette force de détachement et de résignation? Quelles hauteurs l'attirent, l'élèvent? Quel souffle la dilate? Quelles espérances font pâlir la richesse entrevue et compensent à ses yeux la vie désormais brillante qui eût pu être la sienne?

Il n'y a qu'une solution à cette énigme , et Félicien n'en peut trouver d'autres, quoique son espril de philosophe et de chercheur se mette à la tor* ture... Quelques heures auparavant, des secoun mystérieux ont été apportés à la malade. A ces

LES CUEMINS DE LA VÎK. 281

sources fécondes, sa propre sœur a puisé non seulement le courage , mais la joie de son agonie ; à ces mêmes sources, sa mère au cœur brisé boit la résignation , et là encore, là toujours, Elisabeth a trouvé la force d'un grand sacrifice... Est-ce une illusion? Sont-ce des croyances vaines que celles qui inspirent tous les jours des sentiments héroïques, et n*y a-t-il que des simulacres dans ces secours religieux qui produisent de si merveilleux effets?

Félicien fait un retour sur lui-môme. 11 a accompli, lui aussi, un grand sacrifice, mais avec quelle amertume, quels regrets, quel désespoir 1. . . Plus d'une fois il s'est senti fou de douleur et a dû songer à sa mère pour éloigner le spleen , les idées sinistres, la tentation même du suicide. . . Dans ce milieu paisible, où le bruit de la vie se tait, où la pensée, loin de toute distraction, se livre sans contrainte à son activité dévorante, il a subi des tortures indicibles ; l'ennui , ce sombre et suprême ennui , dont les plus grandes âmes connaissent le mieux l'horreur, l'ennui l'a étreint et brisé ; il a cruellement souffert de ses doutes, et la paix lui a paru un mythe, une moquerie, un mirage, incompatible avec la nature de l'âme humaine. . .

Et cependant , cette femme qui meurt est calme et résignée. Elle quitte des enfants chéris, elle laisse des biens qui lui semblent d'autant plus désirables qu'elle en a toujours senti la privation , et elle est en paix. . . Il y a dans son regard un rayonnement céleste , et quand le prêtre ou Raymonde prient à

côté d'elle , elle semble voir déjà des biens mystérieux, plus doux, plus brillant», plus enviables quû tout ce qu'elle laisse ici-bas. . .

Raymonde comprime son chagrin, et cependant il y a dans sa voix quelque chose de brisé. Ah ! il est des douleurs qui s'impriment pour toujours dans certaines âmes 1

— Raymonde I balbutia tout à coup M"*" de Savenas d'un accent affaibli.

La jeune fille se pencha encore plus près des lèvres de sa mère.

— A l'heure où je suis , je vois mieux toutes les choses du monde , dit celle-ci avec effort. J'ai trop murmuré d'être pauvre... Dieu fait bien de me rappeler maintenant.. . Tout est bien peu de chose, ma fille !

Les yeux de Raymonde brillèrent d'un éclat étrange, et il y passa celte expression qui semblait illuminer d'une lumière fugitive les profondeurs mêmes de son âme. Elle s'agenouilla et parla bas à sa mère. M°* de Savenas l'embrassa ; un sourire se joua un instant sur ses lèvres, puis elle dit qu'elle allait dormir. . .

Dieu la prit pendant ce sommeil, sans agonie, sans souffrance. . . Ses traits demeurèrent si calmes, que Raymonde ne comprit qu'elle était orpheline qu'en se sentant serrée dans les bras d'Elisabeth, qui sanglotait. . .

Le crépuscule du matin enveloppait les montagnes, de grandes ombres flottaient encore autour

de la ruine où avait vécu el où venait d'expirer la comtesse de Savenas... Nul n'osait arracher Raymonde à sa désolation silencieuse ; mais quand les lueurs encore ternes du jour firent pâlir Ja lumière des lampes , elle se releva , et montra à ses amis , inquiets, un visage que la douleur avait marqué d'une majesté singulière chez une si jeune fille.

— Mon enfant, c'est une grande consolation de voir ceux qu'on aime aller ainsi vers Dieu , dit le vieux curé d'une voix tremblante de pleurs.

— Et c'est une grande leçon, murmura Félicien, Raymonde attacha sur lui ses^ands yeux creusés par les larmes.

— Oui, dit-elle d'un accent étrange, la lumière de la mort éclaire singulièrement les chemins de la vie...

'frois jours après , M"* de Savenas fut conduite à sa dernière demeure.

Le modeste cortège descendit par ces chemins sinueux et pittoresques que la pauvre femme avait si souvent gravis avec peine. Roger, accablé de douleur, suivait son cercueil. Il avait voulu l'entourer de ce triste luxe que la richesse étale devant la mort, comme un hommage suprême et en quelque sorte, hélas ! dérisoire. Celle qui avait porté toute sa vie de pauvres robes usées reposait sous un drap de velours, recouvert de fleurs merveilleuses... eile qui n'avait pas eu les moyens d'élever des fleurs à Savenas I

Raymonde avait laissé faire ; mais elle retrouvait un écho plus vrai et plus doux de la simple vie de sa mère dans la foule des paysans qui l'accompagnaient en pleurant et en parlant de sa bonté.

L'antique tombe armoriée des Savenas touchait celle de Térèse. M"*® Dassy s'était traînée au cimetière pour rendre un dernier devoir à sa vieille amie. Quand elle s'approcha pour embrasser Raymonde, elle se mit à sangloter.

— J'aurais voulu reposer là avant elle, Raymonde. . . Du moins, la moitié de mes fleurs, qu'elle aimait tant , sera pour elle .. .

Elisabeth pressa longuement son amie dans ses bras, puis, le cœur serré, la regarda s'éloigner au bras de son frère. Au chagrin qu'elle éprouvait de la mort de M"* de Savenas se mêlait une pensé" involontaire de retour sur elle-même.

— Que va devenir Raymonde? Vais-je aussi la perdre? Et que serait Puyserrou sans eiie ei sans Térèse?...

Le lendemain, comme, après la messe, Elisabeth se disposait à quitter l'église , elle tressaillit en apercevant, perdue dans sa prière, Raymonde de Savenas , pâle comme une statue de marbre dans ses vêtements de deuil.

Elisabeth n'osa l'interrompre ; mais elle se dirigea vers le cimetière, et bientôt, en effet, la pauvre fille la rejoignit sur la tombe à peine fermée de sa mère.

Dieu a permis que les âmes les plus désolées sentissent comme un baume une sympathie tendre et vraie. Le cœur d'Elisabeth , si aimant et si fidèle , était bien capable de comprendre et de soutenir celui de Raymonde, et quand elles s'acheminèrent toutes deux vers la poste , il leur semblait qu'un lien nouveau fût venu resserrer encore leur amitié : le lien puissant et sacré de la douleur.

Les matinées étaient fraîches, et Jeannette avait allumé du feu dans le petit bureau. Sur un signe de sa jeune maîtresse, elle apporta sur un plateau du thé et des tartines. Elisabeth servit Raymonde avec une tendre sollicitude, et la jeune fille fit quelques efforts pour manger; mais bientôt elle repoussa doucement sa tasse.

— Je ne peux pas maintenant, Elisabeth. . . Je /a

286 LES CHEMINS DE LA VTî!.

vois partout, et ici plus qu'ailleurs, parce qu'elle était toujours heureuse d'y être,..

Elle ôta son châle, se rapprocha du feu machinalement, et garda un silence que son amie ne chercha pas d'abord à rompre. Cependant, voyant que les larmes de Raymonde coulaient plus pressées, elle l'embrassa et chercha à occuper un instant sa pensée.

— Raymonde, ma chérie, vous savez, hélas! que nous ne pouvons nous isoler de ce qui nous entoure et qu'il faut pensera nous dans nos plus grandes douleurs. ..Vous ne sauriez rester seule àSavenas... Venez près de moi...

Raymonde la regarda avec tendresse.

— Oh! ma chère Elisabeth, c'a été ma première pensée et ce serait mon plus ardent désir I

— Alors, c'est chose faite... Personne ne peut mieux que moi vous comprendre et vous plaindre...

— Je le sais... Mais nous ne devons pas écouter uniquement nos préférences, et maintenant comme autrefois^ je veux m'inspirer de ce qu'aurait désiré et choisi mi mère.

— Et ne m'aimait-elle pas comme une autre fille? dit Elisabeth , prenant la main de Raymonde. N'étail-elle pas toujours heureuse de nous voir ensemble?...

— Oui, oh! oui... Mais Roger et sa femme in- Bistenl pour que je les accompagne, et je crois que je dois y consentir...

Le cœur d'Elisabeth se serra.

— Ah I dit-elle, le» larmes aux yeux , vous quillei

Puyserrou pour longtemps ! Le passé se clôt, le? beaux jours de notre amitié sont finis î

— Je reviendrai, et je vous demanderai cetls fois-là l'hospitalité... Ma chérie, Roger souffre du même chagrin que moi, il réclame ma tendresse, et vous savez comme ma mère l'aimait..''. Il dit, et sa femme assure que le monde s'étonnerait de ne pas me voir avec eux en ce moment... Moi, j'aurais voulu pleurer en paix... Mais qu'importent mes goûts et mes souhaits, maintenant, et qu'importe aussi le lieu où l'on me mènera? Je la verrai partout, partout j'emporterai mon chagrin inconsolable. . . Et je reviendrai. . .

Elle parlait avec effort, d'une manière lente et pour ainsi dire douloureuse qui contrastait péniblement avec sa vivacité d'autrefois, et elle regardait le feu de cette manière vague et distraite qui indique que l'esprit est profondément absorbé.

Elisabeth pleurait maintenant sans contrainte, eî elle s'écria de nouveau que Raymonde ne reviendrait pas.

— Qui sait ce qui arrivera? ajouta-t-eîle. Ils vouj aimeront trop pour vous laisser partir. . . Et votre vie se fixera peut-être à Bordeaux. . . Après tout, je suis une égoïste. . . Je vous aime assez cependant, moi aussi, pour désirer sincèrement votre bonheur,

— Et moi, je pense tant au vôtre 1. .. Quand je serai en possession de celte fortune, vous vous rappellerez que je suis votre amie, presque votre sœu;', n'est-ce pas?

288 lES CHEMINS DE LA VII.

Elisabeth ne put retenir un sourire ému.

— 0 chère petite Raymonde, dit-elle tendrement, si vous aviez un peu plus vu le nionde , où les sentiments simples et spontanés sont inconnus ou méconnus , vous comprendriez que ce que vous dites

là est une impossibilité Aux yeux de votre

famille et de vos amis, je passerais pour une vile intrigante si j'acceptais ce que m'offre votre chère et naïve amitié.

— Quoi I ceux qui aiment n'ont-ils pas le droit d'intervenir pour assurer le repos et l'indépendance de leurs amis?

— S'ils sont assez généreux pour le désirer, leurs amis du moins doivent conserver leur indépendance et leur dignité... Ne parlons plus de cela , chère Raymonde; même de mes frères, je n'accepterai jamais rien...

— Et vous craignez que je ne m'attache à un monde oti tout est factice, faux et malveillant? s'écria Raymonde. Ah ! je voudrais ne jamais quitter mes montagnes, où l'on peut, du moins, suivre le mouvement de son coeur, et où l'^n ne se heurte ^as à ces froides et dures conventions!

Elle se leva, reprit son châle et embrassa Elisabeth.

— Nous partons ce soir... Je me laisse faire; d'ailleurs, tons les lieux me sont indifférents... Je reviendrai bientôt, ma chérie!...

Elle promena ses yeux rougis par les larmes sur ce petit bureau ^ù elle avait passé de si douces

heures. . . Elle n'était plus la môme, elle le sentait, et Elisabeth aussi se disait tout bas qu'il s'écoulerait peut être des années avant que la Raymonde d'autrefois retrouvât sa gaieté et son bonheur insouciant.

Elle accompagna son amie jusqu'à mi-chemin, et quand elle revint seule, elle se sentit plus malheureuse, plus isolée même qu'à son arrivée àPuyserrou. Hélas! sa route redevenait solitaire!

Son travail lui pesa lourdement ce jour-là. Son regard s'attachait avec angoisse sur la pendule, et quand le courrier s'arrêta à sa porte, il lui sembla qu'un poids de désolation descendait sur son âme... Le front appuyé contre les vitres, elle vit Raymonde arriver sur la place , accompagnée de son frère et de sa jeune belle-sœur. Raymonde devina qu'elle était là, car elle se tourna vers la maison et agita son mouchoir... Puis, tous trois prirent place dans la petite voiture, les grelots résonnèrent, et tout disparut au coin de la place.

Elisabeth fut arrachée à son chagrin par un coup léger frappé au guichet... Dans l'état d'angoisse où elle se trouvait, elle ressentit une espèce de soulagement inattendu, mais réel, en voyant devant elle la figure de Félicien Dassy.

— C'est un grand vide, dit-il, inclinant la tête d'un air de sympathie.

— Si grand que je suis toute brisée, répondit-elle, retenant ses larmes avec peine.

— Et cependant, vous êtes courageuse... Notre

petit cercle s'éclaircit... Il faut se resserrer... Ma mère en sent elle-même le besoin, et m'envoie vous dire qu'elle reprend ses jeudis... Notre bon curé vient dîner demain avec nous. Si graves, si tristes peut-être que soient désormais nos réunions, ma mère peut elle espérer que vous viendrez comme autrefois?

— De tout mon cœur" Je ne suis plus jeune ni gaie , et votre affection à tous est la seule joie que je puisse désirer maintenant. . .

Elle lui tendait franchement la main en prononçant ces paroles. La simplicité de ce geste prouvait à Félicien qu'elle le regardait seulement comme un vieil ami, et cependant, il sentit que, ainsi qu'elle le disait, elle n'était plus une jeune fille insouciante , avide de gaieté et portée aux rêves romanesques, mais une femme mûrie par le chagrin, le travail et le sacrifice , et plus capable qu'autrefois, peut-être, de sympaihisej* avec lui. .,»

Le lendemain , Elisabeth se rendit chez M"' Dassy un peu avant V Angélus.

La vieille femme était assise dans le salon, et tricotait d'un air paisible.

Elle était seule quand Elisabeth entra, et elle lui tendit amicalement la main.

— C'est bien à vous d'être venue , dit-elle. Maintenant que ma fille n'est plus là , la gaieté n'est guère de mise chez nous; mais Félicien est si triste, si sombre, qu'il faut bien le distraire, et c'est faire œuvre de charité que de m*y aider... Je regrette qu'il ait quitté Paris, ajouta-t~elle en soupirant. Les mères se contentent pour elles du bonheur de leurs enfants, et je crois que j'aimerais mieux le savoir loin de moi , mais heureux , que de voir sa figure sévère et tourmentée, et les efforts qu'il fait pour me cacher sa tristesse.

— Il ne vous quittera jamais, dit Elisabeth en secouant la tête.

— Non, il est tenace comme nous fe sommes tous dans notre famiUe. Si le bon Dieu me prenait, voyez-vous, cela arrangerait tout.

— Ne parlez pas ainsi I Croyez-vous que la science et le succès tiendraient dans le cœur de votre fils la place de son amour filial? Ah I rien ne remplace les affections !••,

— Je le sais, mon enfant; aussi voudrais-je qu'il y eût dans sa vie une affection moins menacée par la mort que ne l'est la mienne. . . S'il se mariait, je serais si heureuse I

Elisabeth ne répondit rien, car le docteur entrail à ce moment avec le curé, et Ton annonça aussitôt le repas.

Chacun se sentit d'abord le cœur serré en s'asseyant à cette table où la mort avait fait des vides. Ce fut M™® Dassy elle-môme qui , dominant héroïquement son émotion, mit l'entretien sur un de ces sujets qu'elle ne pouvait suivre qu'imparfaitement , faute de culture , mais qui avaient le pouvoir, elle le savait, d'animer son fils.

Elisabeth n'était jamais insensible au plaisir de la conversation du docteur. Quand il le voulait, il exerçait sur ses auditeurs un pouvoir magique. Le curé était intelligent autant que bon , et bientôt tous goûtèrent une jouissance vraiment délicate , hors la pauvre vieille mère dont le regard ne quittait la place vide de Térèse que pour se reporter sur la physionomie soudain ranimée et rajeunie de son Qls.

Elle s'applaudit, dans son abnégation maternelle , d'avoir ménagé à celui-ci une diversion dont elle comprenait la puissance.

Les dîners du jeudi semblèrent en effet illuminer pour Félicien la semaine tout entière. Le bon curé proposa timidement de se réunir chez lui le dimanche, et Elisabeth elle-même se surprit à hâter de

es désirs le cours du temps, et à compter ces modestes distractions parmi les joies les plus vives de son existence monotone.

Peu à peu, l'intimité s'augmenta. De la discussion des faits, des actualités et des caractères, on passa insensiblement à celle des sentiments. Un jour, Félicien laissa voir à ses amis un coin de son âme tourmentée. Dans le silence et le calme de sa vie, un ardent besoin de croire dévorait son cœur, et il sentait plus cruellement ce vide qui existe en tout être, ce vide qui est parfois déguisé par l'activité factice d'une existence bruyante, comme un abîme se voile sous des lianes, mais qui est le besoin réel, insatiable du bonheur, l'aspiration à une paix surhumaine, à un bien infini. Le prêtre répondait par ces grandes vérités dont la simplicité et la sublimité donnaient à Félicien une sorte de vertige. Elisabeth le plaignait et lui souhaitait vivement cette paix dont il avait soif.

Les lettres de Raymonde venaient aussi faire diversion à la vie sérieuse de la jeune fille. Mais ce n'étaient plus les joyeux récits, les impressions naïves du premier voyage. Raymonde recherchait surtout la triste douceur des souvenirs.

Dans la maison de son frère, on était pour elle plein d'affection et de sympathie. Mais ses regrets ne trouvaient pas l'écho qu'elle désirait secrètement. Roger avait sincèrement pleuré sa mère ; cependant l'amour de sa femme et les joies toutes nouvelles de son foyer étaient #our lui un baume puissant,

Quant à la jeune comtesse de Savenas, elle avait trop peu connu celle qui n'était plus pour éprouver de sa perte un regret personnel et très profond. Raymonde sentait qu'autour d'elle le bonheur n'était ni détruit, ni même suspendu, mais seulement voilé par un nuage de mélancolie, tandis qu'elle-même ne pouvait trouver ni dans la distraction, ni dans les éléments d'une vie toute nouvelle, le même soulagement que lui donnait un épanchement dans le cœur fidèle d'Elisabeth.

Elle ne parlait pas de l'époque précise de son retour à Puyserrou ; bien qu'elle ressentît évidemment le besoin de revoir ses chères montagnes et la ruine qui avait abrité ses belles et insouciantes années, elle avait consenti à passer à Royan le mois de juillet tout entier.

Elisabeth attendait les vacances avec son impatience ordinaire. Vers la fia de juillet, comme elle comptait les jours qui la séparaient de la distribution des prix, une lettre de sa tante vint l'émouvoir profondément.

« Mon enfant chérie, écrivait M"® de Saulnes, Dieu a rappelé à lui ma pauvre belle-mère... Depuis longtemps, vous le savez, ce n'était plus qu'une ombre, l'esprit sommeillait sous les glaces de l'âge ; et pourtant, elle me laisse un vide cruel et profond... C'était une épave de mon bonheur passé, un legs du compagnon de ma jeunesse, une occupation et un intérêt dans ma vie.

« Que puis-je faire, sinon me rapprocher do

VOUS ?.. D'ici à peu d'années, vos frères pourront se passer de votre aide ; en attendant, nous traverserons des jours paisibles dans ce petit pays que vous aimerez avec moi, m'avez-vous dit souvent.

« Je vous amènerai vos frères pour les vacances... Ah I mon enfant, il me semble que je fais un rêve, mais un rêve bien doux, en songeant que je vais voir des visages jeunes, entendre des voix joyeuses, et me sentir un peu gâtée parcelle que j'aime comme ma fille I... »

Quand Elisabeth entra chez M°* Dassy, le jeudi suivant, son visage était radieux, et Félicien crut remarquer quelque chose de plus recherché dans sa toilette. . . Les plus sérieuses des femmes trahissent souvent ainsi leur joie : — inconsciemment, peutêtre, la jeune fille avait attaché à son corsage un nœud d'une pâle nuance lilas, qui donnait à son teint un éclat à la fois vif et doux. C'était la première fois qu'elle portait une couleur autre que le noir.

— Quelle joie vous est donc arrivée, Mademoiselle ? demanda le docteur sans préambule , en attachant sur elle un regard pénétrant,

Elisabeth rougit.

— Ma joie est causée, au moins d'une manière Indirecte, par un événement funèbre, et peut-être devrait-elle être moins vive... Ma tante arrive, pour demeurer avec moi... C'est la mort de sa bellemère qui lui rend sa liberté. . .

— Cette fin était attendue, je crois... Et... vous restez à Puyserrou ?. • .

— Certes I Et je l'aimerai tant, maintenant que je ne serai plus seule I

Le front de Félicien s'assombrit légèrement. Il n'avait pas renoncé à Tespérance d'être un jour le mari d'Elisabeth, et il avait peut-être compté sur risolement dont elle souffrait comme sur un auxiliaire d'une certaine puissance. La pensée qu'elle restait à Puyserrou le rassura cependant, et M°* Dassy la questionna avec intérêt sur l'installation qu'elle projetait.

— Vous serez trop à l'étroit, mon enfant, surtout ai Raymonde tient sa promesse et vous arrive... Laissez- nous offrir l'hospitalité à vos frères. Ils seront libres comme l'air, et votre tante se trouvera mieux.. .

Félicien se joignit à sa mère et appuya cette offre avec une vivacité exirême.

Il fut convenu que si Raymonde venait à Puyterrou,Giiv ei Jean habiteraient la maison blanche.

XXXYli

L*attente a ses joies. Il y avait tout un avenir de bonheur dans les préparatifs d'Elisabeth, et elle se surprenait se croyant déjà en possession de sa chère famille, parlant tout haut, poursuivant avec sa tante ou ses frères des conversations imaginaires.

Ce jour heureux de l'arrivée vint enfin. Le cœur battant de joie, Elisabeth guetta la rustique voiture, et se trouva pressée dans les bras de sa tante, et à demi étouffée par les caresses de ses frères.

Chacun parlait à la fois ; Jean et Guy surtout entremêlaient dans leurs récits précipités et leurs exclamations confuses les succès de la distribution des prix, les parties de plaisir et les projets de travail déjà combinés entre eux.

— Et cette année , nous aurons moins de regret de te laisser à ton bureau, Elisabeth, ajouta Jean d'un ton affectueux, car tu as une compagne, maintenant !

— Oui, mais cependant nous ferons connaître le pays à ma tante, et il faudra bien qu'Elisabeth nous la cède quelquefois ! s'écria Guy, s'élançant dans l'étroit escalier.

Il avait hâte de revoir sa chambre, et poussa bientôt des exclamations ravies , en y trouvant quelques objeti noufeaux doot Elisabeth leur fai-

29» tES CH MIN S DE tÀ V».

sait la surprise run bel encrier sculpté dans le pays, deux couteaux catalans, achetés à un colporteur espagnol, et des presse-papiers en marbre rouge des Pyrénées.

Les yeux de M""* de Saulnes se mouillaient de larmes, et elle serra tendrement la main de sa nièce. Elisabeth devina sa pensée.

— Oui, dit-elle à demi-voix, je suis bien récompensée d'avoir suivi votre conseil , de m'être faite leur mère . . . J*ai pu leur donner un hom^^yers lequel leurs pensées s'envolent pendant les jours de travail, et, grâce à Dieu, leur avenir ne se ressentira point de nos malheurs...

Quelle vie menaient ces joyeux garçons dans la tranquille demeure d'Elisabeth I

Jeannette, demi-enchantée , demi-ahurie, restait les écouter, une assiette en main, et souriait de leur volubilité. Leur appétit aussi était effrayant; quand Félicien arriva, à la fin du repas, pour prendre des nouvelles des voyageurs , le dessert avait à peu près disparu, et Elisabeth ne put lui offrir qu'une tasse de café.

Il accepta aussitôt et s'assit près d'elle.

Quand il voulait, la brusquerie de ses manières s'adoucissait singulièrement, et son sourire pouvait transformer d'une manière magique l'expression sévère de ses traits énergiques et heurtés. Il causa gaiement avec les collégiens, leur signala des promenades pittoresques, et promit de leur trouver des chevaux sûrs et infatigables.

— Et Roland ? J'aimerais bien à le monter encore I s'écria Guy étourdiment.

Le visage d'Elisabeth s'attrista.

— Ne te souvieiis-tu plus de mes lettres ? demanda-t-elle. Savenas n'est plus habité. . .

— Oui, c'est vrai, dit Jean, secouant la fête. Même dans ce petit monde de Puyserrou, une année a apporté de tristes changements et creusé bien des vides. . .

Il y eut un silence d'autant plus mélancolique qu'il suivait de grands éclats de gaieté. Le docteur surmonta le premier l'émotion que venait de lui causer le souvenir de sa sœur.

— Ne regrettez pas Roland, Guy, dit-il. C'est un être capricieux et bizarre qui , à mesure qu'il prenait des années, ne se souciait d'être monté que par sa maîtresse.

— Nous le remplacerons , répondit Jean. Mais M. de Savenas nous manquera bien autrement 1 Il était si bon guide , et si amusant comme compagnon I

— Si mes cheveux gris ne vous font pas peur, je m'offre à parcourir nos montagnes avec vous , dit Félicien en souriant.

Jean rougit de plaisir. II savait que le docteur avait un nom dans la science , qu'il avait composé des livres, et il était profondément sensible, comme on Test surtout dans la première jeunesse, aux avances d'un homme quasi-célèbre.

— Et si , comme de laborieux garçons que vo

êtes, je n'en doute pas , ajouta Félicien, vous projetez d'employer au travail deux ou trois heures de votre journée, je puis vous offrir la solitude de mon cabinet, les ressources de ma bibliothèque, et même les conseils d'un ancien lauréat des concours aca* démiques.

— Que vous êtes bon î s'écria Elisabeth, les yeux brillants. Vraiment , je vous suis profondément reconnaissante, ••

— Bah I c'est moi qui serai redevable à vos frère* du plaisir que j'aurai à côtoyer leur fraîche jeunesse... Vous n'oublierez pas que c'est demain jeudi?... Ma mère n'est plus en état de faire des visites, Madame, ajouta-t-il, se tournant vers M""* de Saulnes ; mais vous voudrez bien accepter l'invitation qu'elle ne peut vous adresser de vive voix ?

— J'ai hâte de la remercier de tout ce que ma pauvre Elisabeth a trouvé d'appui , de consolation et d'affection dans votre demeure. Monsieur, répondit M"* de Saulnes. Elle était cruellement isolée, et avait un bien grand besoin d'amis.

— La recevoir était une joie pour ma mère , et l'aimer était chose toute naturelle, Madame... Maintenant... (et sa voix se troubla un peu ), maintenant, elle ne viendra plus à la maison blanche que par souvenir et par charité , car elle trouvera en vous bien plus qu'on ne pouvait lui donner ici...

Les yeux pénétrants de M"* de Saulnes remarquèrent l'émotion que Félicien essayait de dominer. Elisabeth ne devina rien , et répondit vivement :

USS CHEMINS DE LÀ YIE. 30!

— Alors, TOUS me croyez ingrate? Ahl certes, je «uis heureuse de n'être plus seule , mais je n'en aimerai pas moins mes amis, et j'aurai toujours besoin d'eux î

Félicien sourit, peut-être pour cacher un peu ^'angoisse, et, déposant sa tasse vide, prit aussitôt congé pour (^otumencer ses visites de malades.

xxxvm

Elisabeth se disait qu'elle ne pouvait êire plui heureuse.

Elle avait, ceiLes, alLeinl plus tôt que ne le font les jeunes filles cette période de la vie ou cet état d'âme où l'on voit les choses de ce monde dépouillées d'illusions. Elle savait (et nous ne le croyons guère avant d'avoir souffert) que la mort peut briser les liens les plus étroits, que les situations les plus brillantes peuvent s'effondrer, que cette terre n'est qu'un lieu de passage , que ses chemins sont durs aux pieds, et qu'on y cueille de rares fleurs parmi beaucoup d'épines ; mais elle était encore capable de goûter profondément ce genre de bonheur, le plus pur et le plus vrai de tous, qui consiste à aimer et à se sentir soi-même Tobjet d'une tendresse vive et profonde.

Les vides qui s'étaient faits dans sa vie ne pouvaient être comblés ; mais elle se laissait aller avec une douceur infinie à la joie que lui causait la gratitude de ses frères, et surtout à ce bonheur d'avoir près d'elle une amie comme M""® de Saulnes. Leurs idées se rencontraient si bien! La mère sans enfants rêvait parfois qu'elle avait retrouvé au bout de iongues années sa fille morte tout petite, et Elisabeth se disait avec attendrissement que sa propre

mère n'eût pas été plus tendre, plus judicieuse, plus sensible aux moindres attentions.

M"° de Saulnes avait conservé, malgré ses chagrins, un cœur jeune et un esprit ouvert à tout ce qui est beau. Ce n'est pas la douleur elle-même qui flétrit, qui blase, qui vieillit avant Tâge : c'est la révolte qui l'accompagne trop souvent. M""" deSaulnes avait souffert en chrétienne ; ses larmes n'avaient laissé en elle aucune amertume. Elle était désabusée des choses futiles et creuses, elle aspirait au but oii elle devait retrouver ses chers bien-aimés , mais elle pouvait encore sentir de l'intérêt pour le bonheur des autres, et de l'admiration pour les œuvres de Dieu, qu'elles se manifestassent dans la nature physique ou dans l'âme humaine.

Aussi prenait-elle plais'ir à parcourir avec Elisabeth les environs de Puyserrou, de même qu'elle était toujours empressée à lire les bons et beaux livres dont le docteur fournissait sa nièce.

Les relations sociales étaient représentées par le bon curé et par les Dassy. M"® de Saulnes avait pris en affection cette rude paysanne pleine de cœur et de jugement, et elle goûtait, comme tous ceux qui approchaient le docteur, un plaisir irrésistible à sa causerie vi-aiment séduisante.

D'ailleurs, l'intimité s'accroissait chaque jour entre la maison blanche et la poste. Jean et Guy ressentaient pour Félicien une véritable passion, et celui-ci, non content de se faire leur cicérone et de leur facihter les excursions, les aidait si puissam-

304 LES CHEMINS DE LA Tifi.

ment dans leur travail que Jean, sous son impulsion, commençait à caresser une ambition nouvelle, celle de subir six mois plus tôt les épreuves du baccalauréat, première étape vers Saint-Gyr.

Cependant, les vacances tiraient à leur fin. et Raymonde ne donnait point de ses nouvelles.

— Elle ne viendra pas cette année, disait tristement Elisabeth.

Et comme tout bonheur a ses nuages, le sien se voilait de mélancolie à la pensée que son amie l'avait oubliée, et prenait sans doute trop de goûta sa vie nouvelle pour se résigner à passer quelques semaines dans la pauvre petite maison de la poste.

Mais un jour de la fin de septembre, comme Elisabeth revenait avec sa tante de faire sa promenade habituelle, après le repas de midi, Jeannette s'avança sur le seuil de la cuisine, et, le visage radieux^ étendit silencieusement son bras dans 1/ direction du bureau.

— Qu'est-ce donc , Jeannette ? Est-ce qu'on m'attend ?

— Entrez, entrez, et vous verrez... Je ne pouvais pas en croire mes yeux. . . Elle est toujours jolie... Mais elle avait meilleure mine quand elle était ici I...

Elisabeth poussa impétueusement la porte. . .

Debout près de la fendtre, suivant des yeux les nuages qui passaient lentement sur le ciel déjà pâli, une femme se tenait immobile, svelte et élégante dans sa longue robe noire. Elle se retourna soudain,

et à travers les larmes qui montaient à ses yeux, Elisabeth revit le cher visage de Raymonde. . .

Elle était changée. Son teint doré avait pris des teintes plus délicates, l'ovale de son visage s'était un peu allongé, et sa taille semblait plus fine dans la robe de cachemire garnie de crêpe qui sortait évidemment des mains d'une couturière émérite.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenue ? J'aurais eu le plaisir de l'attente, et je n'aurais pas douté de vous l s'écria enfin Elisabeth, l'embrassant pour la dixième fois.

Raymonde se dégagea doucement de son étreinte pour saluer M"* de Saulnes, puis répondit avec un sourire ému :

— J'avais trop de choses à vous dire pour les contenir dans les limites d'une lettre, et mon départ ne s'est décidé qu'hier. . . On a tout fait pour me retenir, et j'ai eu grand'peine à faire valoir la promesse que je vous avais laite. . .

Puis, voyant que les regards d'Elisabeth s'attachaient avidement sur elle, elle ajouta en souriant de nouveau à demi :

— Ne croyez pas que je sois changée parce qu'on m'a habillée comme ma belle-sœur... J'avais résolu défaire tout ce qui leur plairait... Pouvez-vous me garder ici ?

— Certes 1 Mes frères iront chez M"« Dassy.

— Cette chère M"* Dassy et ce bon docte comme je serai heureuse de les revoir I... Je vie du cimetière.. .Vous avez fait pour ma chère tom

ce que j*eusse fait moi-même... Merci, ma chérieî Elle essuya ses yeux, devenus humides, et M"* de Saulnes, pensant qu'elle aimerait à causer avec son amie, se retira doucement. y

— Demain j'irai à Savenas, reprit Raymonde, cherchant du regard les ruines qui se profilaient sur les premières assises de la montagne. Vous ne m'en voudrez pas de mes caprices, Elisabeth ? Je mènerai une vie errante, et je monterai Roland chaque jour... Je veux m'enivrer de mes montagnes!

— Mais vous les reverrez souvent si cela vous plaît, Raymonde. Ma maison est la vôtre.

— Oh ! je le sais I Je n'en voudrais plus d'autre ici... Je n'aurais plus le courage d'habiler là-haut sans ma pauvre mère...

Elles restèrent un instant silencieuses. Raymonde expliqua ensuite à Elisabeth que la femme de chambre de sa belle-sœur, qui était de Luz, était venue la conduire et venait de repartir par la voiture même qui l'avait amenée pour passer quelques heures chez ses parents; puis elle commença une série de questions sur Jean et Guy, sur les Dassy, sur tout Puyserrou. Elisabeth ne put l'interroger elle-même, et ce ne fut que le soir, une fois retirées dans leur chambre, que Raymonde parla de son séjour chez son frère.

— Quelle vie nouvelle, Elisabeth ! Geneviève est très bonne, on m'a bien gâtée, bien choyée, et l'on a fait tout ce que l'on a pu pour apprivoiser l'hiroD-

délie sauvage et pour lui faire aimer cette grande ville et cette existence luxueuse.

— Et a-t-on réussi, Raymonde ? Aimez-vous ce que vous appeliez jadis la vie civilisée ?

La soirée était très belle, la lune s'était levée, et pour toute réponse, Raymonde ouvrit la fenêtre.

— Vous n'avez pas froid, n'est-ce pas, Elisabeth? Ce clair de lune est féerique, et cet air m'enivre. . .

Elle parcourut des yeux le paysage bien connu, les cimes couvertes de bois, qui semblaient se rapprocher dans la lumière fantastique de la lune, et son regard s'attacha sur Savenas, dont la masse sombre se détachait sur un ciel tout brillant d'étoiles.

— Que j'ai vécu heureuse ici ! dit-elle d'un ton ému. Et Ton dit que la pauvreté esta plaindre I

Elle demeura quelque temps immobile. Elisabeth s'était rapprochée d'elle et avait passé son bras autour de sa taille.

— J'avais un caractère heureux, je crois, reprit Raymonde, pensive. J'aurais pu me trouver bien partout, jadis, quoique' je préférasse ce site à tous les lieux du monde... Mais la fortune est venue trop tard...

— Pauvre chérie 1 Votre mère, du moins, ne Ta pas regrettée à ses derniers moments...

— Non, elle a été éclairée d'une lumière qui lui a montré le peu qu'est la vie et le néant de tous ces biens, qui ne peuvent nous acheter une heure d'existence... La même lumière a lui pour moi,

308 £BS GHBMINS DE LA YIE.

Elisabeth, j'ai vu une austère leçon dans cette fortune jelée aux pieds de ma mère mourante. . . Vous rappelez-vous ce pauvre lit dans cette chambre délabrée?... Et elle allait être riche 1

— Raymonde, vous aurez la joie de faire du bien.

— Oui , grâce à Dieu 1 répondit-elle, essuyant ses larmes.

Elisabeth ne lui demanda pas quels étaient ses plans d'avenir. Raymonde semblait désireuse de repos moral, et cherchait évidemment un changement de milieu complet. Son amie apprit bientôt d'elle-même qu'on lui avait arrangé, à Bordeaux, une vie aussi agréable que le permettait la sévérité de son deuil. Sa belle-sœur avait une famille aimable, des relations brillantes et distinguées, et la part était largement faite chez elle au côté intellectuel et artistique. Raymonde parlait cependant de tout cela avec une sorte de lassitude.

— Je me laissais faire, disait-elle, car je ne voulais contrarier ni Roger ni sa femme. Je portais mon chagrin dans leur salon à demi égayé ; que m'importaient le lieu et les gens? Mais je n'aimerai jamais le monde, Elisabeth !

— Cependant, vous reiournerez près d'eux?

— Que sais-je? Ma chérie, ne me parlez pas de l'avenir. • . /ai un grand besoin de repos. . . J'ai vu un coin de ce monde que je n'aime pas, vous dis-je. Laissez- moi me retremper dans ce calme si doux, et jouir sans arrière-pensée de votre chère amitié...

Comme Raymonde l'avait dit, elle s*eiiivra de ses montagnes. Chaque matin elle revêtit l'amazone usé qui lui retraçait de si vifs souvenirs de jeunesse, et, montée sur Roland, elle parcourut tous les sentiers familiers où elle avait jadis promené son innocente joie.

Chaque maison reçut sa visite, et ses humbles amis s'émerveillèrent de sa libéralité.

Elle était aussi simple, aussi aimante qu'autrefois. Sa gaieté , jadis enfantine et un peu bruyante, s'était transformée : on devinait que si, avec le temps, le rire devait revenir à ses lèvres, Tombre d'un souvenir funèbre planerait toujours sur son esprit.

Elisabeth seule était témoin des accès de tristesse qu'elle éprouvait en rappelant le souvenir de sa mère. Lorsqu'eHes étaient seules, toutes les deux, le soir, Raymonde restait silencieuse, pensive, ou s'arrachait à sa rêverie pour montrer à son amie un coin de son âme où les grandes pensées germaient chaque jour avec plus de force.

Jean et Guy partirent, puis Raymonde annonça aussi son départ.

C'était après un dîner à la maison blanche. Elle avait causé longuement et tout bas avec M'^'Dassy,

et celle ci avait essuyé ses yeux à plusieurs reprises.

— Que disiez-vous donc à notre vieille amie , Raymonde? demanda Elisabeth. Parliez-vous de la chère Térèse?...

— Oui , et je lui faisais mes adieux. . .

— Vos adieux, Raymonde!

— Ma chérie, je dois quitter Puyserrou, mais je ne vous dis pas adieu, à vous. . . Je vais faire une retraite à Lourdes, mais ce n'est pas loin de vous, et nous nous reverrons.

— Et. .. votre frère est-il averti ?

— Je lui écrirai. . . Je profite d'une occasion sûre, la vieille mère Banalet se chargera de moi. ..

— Vous reviendrez ici , Raymonde ?

— Peut-être ; sinon, vous viendrez m'embrasser avant mon départ.

Elisabeth se sentait le cœur serré.

— Hélas 1 dit-elle , vous n'êtes plus la même I Jadis, votre cœur était pour moi un livre ouvert...

— Je suis la même, et je vous aime plus que jamais , répondit Raymonde , fondant en larmes. Ayez pitié de l'angoisse que je ressens, Elisabeth... Je me trouve si seule au monde! Ah ! je n'avais jamais si bien compris combien vous avez dû souffrir en arrivant ici !

— Mais vous n'avez pas, comme moi, entre vous et toute espérance d'avenir , cette barrière de la pauvreté !

— Elisabeth, dit vivement Raymonde, je n'ai pas renoncé à l'idée d'aider à votre avenir.,.

Elisabeth sourit.

— Je n'ai aucun regret, je ne forme aucun rêve, et maintenant surtout , je trouve mon sort doux et enviable. Mais j'ai presque une mère.. . Vous, vous pouvez choisir un compagnon de route, et devenir une femme heureuse et une mère sage et tendre, comme vous avez été la plus charmante des filles.

Raymonde secoua la tête.

— Laissons cela, Elisabeth, et regardons encore une fois ensemble ce ciel étoile, encadré dans les sommets, et qui semble deux fois plus brillant ici qu'ailleurs. . . Ah 1 comme j'aime ces montagnes I

Et des larmes d'enthousiasme roulèrent sur ses joues.

Une heure après, elle reposait, calme comme un enfant. Pourtant, ses longs cils étaient encore humides, et Elisabeth, qui la regardait dormir, songea en soupirant que son amie était plus gaie et plus heureuse quand elle abritait sa tête sous le toit ruiné de son vieux château . . . A.lors, elle avait sa mère, et ce ne sont oas les richesses, mais les affections qui nous rendent heureux ici-bas...

Avant de partir, Raymonde visita encore les salles délabrées de Savenas. Le temps était calme et doux; le feuillage édairci, mais coloré des tons fauves et riches de l'automne, voilait deses massesluxuriantes les pentes des précipices, au fond desquels coulait tumultueusement le gave, enflé par les premières pluies. Le bleu du ciel était plus pâle, et de légères vapeurs, montant lentement, déroulaient leurs spi-

raies irisées sur les flancs majestueux des monts . .

Il y avait dans les yeux mouillés de pleurs de Raymonde une expression étrange tandis qu'elle regardait avidement ce paysage tant chéri. . .

La petite voiture s'ébranla... Au détour de la route, la jeune fille aperçut encore la petite place avec sa vieille église romane, la poste, les maisons couvertes de tuiles, tout cela blotti au pied de la montagne sur laquelle s'élevaient les murs déchiquetés de Savenas. Le vieux Jacques essuyait une larme furtive, Elisabeth sanglotait.

Raymonde leva la tête, et son regard erra plus haut que le village, plus haut que Savenas, vers les profondeurs bleues qui s'étendaient au-dessus da monts...

Et qaelques jours après , Elisabeth reçut une lettre volummeuse, dont l'écriture fine et serrée la ramenait à Tépoque — si proche et si lointaine à la fois, — où Rayrnonde lui racontait son voyage de Bordeaux.

Voici ce que contenait celte lettre :

« Lourdes, 15 octobre 18...

a Ma chérie, tout est fini, ou plutôt tout commence. Votre Rayrnonde revient à vous, oui la Rayrnonde du bon vieux temps , qui peut être encore joyeuse, encore heureuse, et qui vient vous ouvrir toute son âme, afin que vous y lisiez le bonheur qui lui est promis...

« Et d'abord, pardonnez-moi mes allures capricieuses, mon humeur inégale, mes anxiétés de ces derniers jours... Je cherchais en vain l'occasion de vous dire, sans vous trop émouvoir, ce qui occupait mon âme... J'allais faire un grand pas, prendre un parti décisif, et, bien que presque résolue, je ne voyais pas encore clairement ma voie... Maintenant, c'est fini, tout est décidé ; je suis si calme, si heureuse, que je ne puis que pleurer de joie, et je liens vous dévoiler, ma chérie, ces plans d'avenir

314 LLi LllL.M.Ao -t LA VIE.

«or lesquels votre tenà [\., affi'.clion me questionnait sans cesse...

« Elisabeth, mon amie, ma sœur, remerciez avec moi Dieu qui m'appelle à lui.

« Le jour où ma chère mère est morte , pauvre devant la fortune qui lui arrivait, j'ai senti une grande pitié pour ces biens d'ici-bas, si âprement poursuivis, si impuissants à rendre heureux, et incapables d'éloigner d'une minute le moment solennel où nous devons rendre nos comptes. . . A demi folle de douleur, je promis tout bas à ma mère de consacrer aux pauvres cet héritage venu trop tard. Je ne pensais pas alors à me faire religieuse... Cette pensée ne m'est pas venue comme un coup de foudre, Dieu l'a insinuée doucement dans mon âme, et ce que je n'avais pas pressenti dans la période de pauvreté de ma vie, je l'ai vu luire comme un doux espoir au milieu de Texistence nouvelle que le luxe embellissait et qui pouvait me promettre toutes les joies de cette terre. .. J'ai senti, dans ce milieu où j'étais soudain transportée, un ennui profond, une lassitude, une sensation d'étouffement comme celle que vous éprouviez jadis en regardant nos montagnes et en souhaitant qu'une d'elles tombât à vos pieds pour vous montrer l'horizon... Ma chérie, j'étais entourée de ces sommets que chacun s'efforce ici-bas de gravir... A ma portée, il y avait l'argent, le luxe et les jouissances de la vie ; on me disait encore que je pouvais être aimée, et trouver, avec les jo>i^ C'an heureux ménage, des

satisfactions d'ambition, une situation haute et honorée. Ce sont bien là les sommets humains, n'estil pas vrai ? Mais un horizon mystérieux manquait à mon âme... Alors, je me suis souvenue de ce mot de Térèse ... Vous en souvenez-vous ? . . . Elle vous dit un jour que si Tespace manquait, que si les montagnes resserraient l'horizon ^ il y avait le ciel au-dessus.. .

« Elisabeth , ma chérie, mon frère a lutté contre mes vœux, à Taccomplissement desquels il ne se résigne qu'avec peine.. . Ceux qui ne voient que le côté superficiel des choses se récrieront, les uns sur ma folie, les autres sur mon prétendu sacrifice. Un sacrifice I Ah ! si Ton savait combien peu je tiens à cet argent, sans lequel j*ai longtemps vécu heureuse , à ce luxe au milieu duquel je me sentais étrangère!.,. Non, tout cela, je le donne avec joie... N'ai-je senti cependant aucun brisement de cœur? Aucun lien ne retenait-il mon âme?... Oui, Elisabeth, je me réjouis d'avoir eu uu sacrifice à offrir ai Dieu ... Ce sacrifice , c'est vous, d'abord , t^ue j'aime tant, c'est mon cher frère (quoique, sincèrement heureux, il n'ait plus besoin de moi), c'est, enfin, le pays que j'aime avec un sentiment presque sauvage, et le vieux toit dont j'étais naïvement fière. ..

«Oui, j*ai versé des larmes amères en parcourant une dernière fois ces montagnes bien-aimées. Pardonnei-moi mon silence : je craignais de m'aitendrir en vous disant adieu.

3i6 LES CHEMINS DE LA VIE.

« Mais quand c'a été fini, quand, le cœur encore meurtri , je suis arrivée dans ce lieu béni où les agitations semblent se taire et les douleurs se suspendre, dans ce lieu qui est comme le vestibule du ciel, je n'ai plus senti que la douce certitude d'être appelée à la joie de mon rêve accompli , et l'étonnement plein de ravissement d'être choisie pour servir les pauvres.

« De a pieuse maison oîi je suis, je vois briller les lumières qui tremblent à l'entrée de la grotte de Massabielle dans l'atmosphère tranquille, et la voix des pèlerins, se mêlant au bruit du gave, me dit mille choses mystérieuses douces à l'âme... Je passe de longues heures dans cette église et dans cette grotte, nouveau Thabor oti chaque chrétien voudrait dresser sa tente , et d'où l'on emporte comme un avant-goût du calme et du repos qui nous attend là-haut.. .

« Mais vous connaissez ce sanctuaire , Elisabeth , et vous viendrez encore y prier, si vous voulez embrasser votre amie... Je pars bientôt pour la maison où l'on va m'enseigner les devoirs de ma nouvelle vie... Cette maison est bien loin d'ici, près de Bécherel, non loin de Montauban de Bretagne... C'est une vaste ruche, où plusieurs centaines de novices s'exercent à de rudes travaux , — une solitude agreste où l'on se trempe pour la vie populeuse des cités... Quand vous reverrez votre Raymonde, elle portera une mante grossière et une petite coiffe tout unie... Elle ira mendier le pain de ses pauvres.

et les vieillards qu'elle soignera en souvenir de sa mère l'appelleront : Ma petite Sœur!...

« Elisabeth, j'ai eu peut-être trop d'orgueil de mon nom... Mais je me réjouis d'entrer dans les rangs de celles qui , humbles selon le monde, ont été rassemblées par une servante, et formées à la suprême pauvreté qui va jusqu'à mendier de porte en porte . . .

« Puyserrou ne sera pas oublié ... Ce que je possède sera employé à y fonder une maison où mes nouvelles sœurs soigneront les vieillards ... 0 ma chérie ! quand elles frapperont à votre porte pour demander la desserte de votre table, pensez à votre pauvre et trop heureuse Raymonde !... Qui sait? Peut-être l'enverra-t-on elle-même dans ces chères montagnes, qu'elle ne reverra plus que si l'obéissance Ty amène. . .

« Mon Elisabeth, nous avions jadis rêvé de suivre ici-bas la môme route, de vivre l'une près de l'autre, de nous abreuver aux mêmes sources... Nos chemins deviennent différents... Quelle. voie Dieu vous réserve-t-il ?. . . J'ai pensé ces temps derniers que le bonheur humain n'était pas loin de vous , et que votre tâche vous appelle à élever une famille... Mais quoi qu'il arrive, nous ne serons pas séparées, oh ! non, mon amie ! Le but est le même, et si les roules sont différentes, nous aspirons aux mêmes destinées. . . Aimons-nous toujours. . . Térèse nous a précédées en nous donnant l'exemple ; dans toute vie il y a des peines : sachons

souffrir comme elle, et mourir comme elle aussi,

puisqu'une vie sérieuse, raisonnable et chrétienne

ne doit être que l'apprentissage de la mort. ..

« A bientôt, ma chérie, je vous embrasse et vous

attends.

« Votre Raymonde. »

Elisabeth se mit à sangloter. C'était le regret mêlé à l'admiration et à la joie de voir son amie appelée à des voies si hautes. . . Son cœur saignait de cette séparation, et cependant, elle espérait fermement que, ainsi que le disait Raymonde, elles «'aimeraient encore et se retrouveraient un jour.

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