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Les chemises rouges

Dans la grande allée du jardin du Palais-Royal, une après-midi de l'année i76., à l'heure accoutumée de la promenade des pelits-maîlres et des petites-maîtresses, on remarquait un liommedont les alluresétaientaussi bizarres que le costume.

Coiffé d'un bonnet fourré, il portait une longue robe à l'arménienne, ouverte par devant. Une gravure exécutée pour la galerie du duc d'Orléans, d'après un pastel de Lalour, a conservé raccoutremenl et les traits de cet original illustre.

LES CHEMISES ROIGES, T. 1. 1

Sa démarche était lente, presque solennelle. Il était petit, et s'apetissait encore en baissant la lêle. Les principales lignes de son visage manquaient de régularité, mais non pas tout à fait de noblesse cependant. Sous une physionomie éteinte et froide, il cachait, enfoncés, deux petits yeux, susceptibles d'un vif éclat, comme ces quinquets dont un bouton hausse ou diminue la lueur; mais ses dents étaient horribles.

Ce personnage, qui était Tobjet de la curiosité générale, distribuait silencieusement aux promeneurs des carrés de papier, écrits à la main, sortes de billets-circulaires, dont voici l'historique et singulière teneur :

a Français! nation jadis aimable et douce, qu'êtes-vous devenus? Que vous êtes changés pour un étranger infortuné, seul à votre merci, qui n'a jamais fait, ni voulu, ni rendu de mal à personne, et qui maintenant traîné par vous dans la fange de l'opprobre, se voit, se sent chargé à Tenvi d'indignités inouïes parmi les humains, sans avoir pu jamais en apprendre au moins la cause?

» C'est donc là votre franchise, votre douceur, votre hospitalité! Quittez ce vieux nom de Francs, il doit trop vous faire rougir.

» Je n'attends ni ne veux de vous aucune grâce; ce que je veux et qui m'est dû, c'est qu'on m'apprenne enfin quels sont mes crimes. Que si, pour des raisons qui me passent, vous avez résolu d'abreuver le reste de mes tristes jours d'angoisses et de dérision, sans daigner écouter mes griefs, mes raisons, mes plaintes, j'éJèverai au ciel pour toute défense un cœur sans fraude et des mains pures de tout mal, lui demandant, non, peuple cruel, qu'il me venge et vous punisse, mais qu'il ouvre bientôt à ma vieillesse un meilleur asile où vos outrages ne m'atteignent plus! »

A cause du petit nombre de copies qu'il avait entre les mains, le prétendu Arménien n'en donnait pas à tout le monde. Il choisissait parmi les physionomies du jardin celles qui lui plaisaient davaiage. On eût dit, au fallot

près, le cynique d'Alliènes cliercliaiU un homme.

Les gens réunis autour de l'arbre de Cracovie, au milieu de l'allée des Marronniers, le regardaient passer en le montrant au doigt; on voyait là des gazeliers tout frais sortis de la Bastille, des joueurs d'Académie retapant insolemment leur chapeau sur l'oreille, des poètes qui demandaient des rimes aux branches, des abbés en chenil poursuivant les femmes de leurs quolibets.

Sous cet arbre, longtemps fameux, s'étaient faites bien des réputations, se rendaient bien des oracles. C'était comme un autre chêne de Dodone, que ne dédaignaient pas de consulter les plus indifférents. On y causait de tout, mais particulièrement de philosophie et de politique, deux choses qui se touchaient alors, et, de jour en jour, on en causait à voix plus haute, malgré les avertissements du lieutenant de police. Ce fut le premier club, organisé par le printemps et le soleil. Un jour, la royauté s'avisa de mettre la hache dans l'arbre de Cracovie. Mais il était trop tard. L'arbre de Cracovie avait déjà vu grandir à son ombre les révolutionnaires de l'avenir!

Quand il passa devant, l'Arménien eut un froncement de sourcil, et doubla le pas.

Il abandonna Tallée pour côtoyer le gazon. La foule occupait presque toutes les chaises qui entouraient le grand bassin. C'était jour d'Opéra. Une nuée de femmes, plus luxueusement parées les unes que les autres, éblouissaient le regard; elles étaient chargées d'aigrettes et de girandoles, avec la petite oie entière de la façon de la Dulac; il y en avait qui jouaient de l'éventail ou de la lorgnette. Par esprit de contraste, quelques-unes étaient venues en déshabillé et en robe ouverte, la jupe garnie de falbalas et de quilles, mais courte, de façon à laisser voir un pied mignon chaussé d'une mule blanche. Elles portaient en outre le griffon sous le bras et le panier à ouvrage à la ceinture, enfin tout ce qui est du ressort de la petite toilette.

Dans ce cercle doré, qui pétillait d'éclats de rire, personne ne fil attention à Thomnie aux circulaires...

En grommelant quelques paroles de dépit, il arriva près de la grille du jardin particulier où étaient renfermés des animaux et des oiseaux étrangers. Là seulement il s'arrêta étonné de la scène qui s'olîrit à ses yeux.

Un individu, qu'a son grand air plus qu'à son habit paillette, il était facile de reconnaître pour quelqu'un de la cour, s'am.usail depuis plusieurs instants à agacer un singe longuemain. Il puisait délicatement, au fond d'une boîte d'or, des pistaches qu'il jetait par le treillis, et ensuite il se pâmait de rire aux gambades, souplesses et contorsions de l'animal. Pourtant, c'était un homme d'un âge mûr et d'une belle figure; rintelligence rayonnait sur son fronl; sa main et sa jambe surtout étaient magnifiques; évidemment ce ne pouvait pas, ce ne devait pas être un homme ordinaire. Mais en ce moment il était tellement captivé qu'il ne s'aperçut pas de la présence du témoin que le hasard lui envoyait.

Celui-ci, après quelques minutes d'examen, prit le parti de s'avancer vers lui, et, sans saluer, il lui tendit un de ses billets.

Le grand seigneur, dérangé dans son divertissement, fil un geste qui témoignait plus d'impatience que de surprise. 11 prit néanmoins le papier, après avoir regardé à deux fois la personne qui le lui présentait, et, jetant un rapide coup d'œil sur la suscription, il lut ces mois : A tout Français aimant encore la vérité et la justice.

Alors, s'empressanl de le rendre sans le déplier :

— Merci, dit-il, cela ne s'adresse pas à moi. L'Arménien était demeuré interdit.

— Allons! murmura-t-il au bout d'une réflexion, voilà la seule parole sincèrequej'aieencoreobtenue d'une bouche française.

El, jetant un regard soupçonneux sur le grand seigneur qui s'était remis à jouer avec le singe, il ajouta :

— Mais, pour parler de la sorte, vous savez donc qui

je suis?... — Eh! monsieur, à ce seul Iriiil, qui ivaurail déjà reconnu le philosophe Jean-Jacques Rousseau?

Ces paroles, quoique prononcées avec un accent de bonhomie parfaite, amenèrent un nuage >ombre sur le visage de l'homme célèbre qui venait d'être nommé.

— Je comprends maintenant pourquoi l'on me condamne sans menlendre, pourquoi mes persécuteurs ne cessent d'attirer contre moi l'animosité publique; ils ont juré ma perle dans leur insigne duplicité, et mon nom même est voué par eux à l'exécration du genre humain.

Tel était le langage emphatique de l'auteur de la Nouvelle Héloïse, quand il subissait l'empire de son effervescente personnalité. L'homme de la nature, comme il s'intitulait lui-même , n'était plus alors qu'un rhéteur ambitieux, un comédien jouant la misanthropie, sans but, pour le plaisir seulement de la jouer. Alors sa voix devenait bruyante, sans être pour cela plus vigoureuse. Son maintien, d'ordinaire embarrassé , farouche et vulgaire, faisait place à une contenance oîi se lisait le défi. On s'attendait à des jets de flamme, à des pensées frappantes, à du génie, enfin! Point du tout, maître de lui-même, en dépit de son masque pâle et nerveux, il savait atteler à son apparente indignation les images, les tropes, les apostrophes, les antithèses, et en général toutes les vieilles haquenées du carrosse de la rhétorique. C'était une colère annotée comme une partition. Il ressemblait à cet honnête Allemand dont parle Jean-Paul, qui, toutes les fois qu'il se mettait ù table, « n'oubliait jamais de nouer sa serviette autour du cou, pour ne pas tacher son gilet de satin. »

Il semble qu'il y ait eu deux hommes dans Rousseau, bien différents l'un de l'autre, et que Ton peut caractériser ainsi : Rousseau chez lui, et Rousseau dehors. Rousseau chez lui était un personnage obscur, vivant obscurément, un musicien, un auteur, un botaniste, tout ce qu'on voudra; mais un homme de travail et de pensée. Rousseau dehors était une variété de fou, qui se revôlaii dhabille-

nicnts élrnnges. un être quinleux, brutal, qui briguait à tout prix l'attention du public, courant au-devant de l'affront et de la huce, un maniaque appelant sur sa lêto la persécution pour s'en faire une auréole. Rousseau chez lui adorait les bonimes et travaillait à leur bonbeur; du moins l'écrivait-il. Rousseau dehors exécrait les bomme^ et il le leur disait en face, quand ils se retournaient i>our lui sourire.

— Ob! ob! M. Rousseau, vous Ates donc réellement bien malheureux? fit le grand seigneur qui l'avait écoulé avec surprise. — Justes dieux! c'est un Français qui le demande! — Est-ce que vous n'êtes pas suffisamment satisfait des transports d'admiration, de délire, d'enthousiasme,excités par la dernière reprise du Devin du village? Franchement, vous seriez difficile. — Je ne dis pas cela... — Est-ce que M. le prince de Conti n'a pas envoyé, l'autre jour, sa musique à votre lever? — Oui, vraiment... — Madame de Pompadour ne vous a-t-elle pas fait les plus gracieuses avances qui se puissent faire de femme à philosophe? — Sans doute; mais,.. — Enfin n'ètes-vous pas, avec M. de Voltaire, Ibomme dont on s'occupe le plus dans Paris?

Un sourire fielleux passa sur les lèvres du philosophe genevois, au nom du philosophe parisien.

— Alors, que diable pouvez-vous encore désirer? exclama le grand seigneur. — Justice et vérité! répondit superbement Jean-Jacques en faisant allusion à la devise de son factum. — Justice de qui? vérité pour quoi? — Aveuglement inconcevable! obstination cruelle! Ignorezvous les tortures incessantes dont je suis l'objet, les pièges qui m'entourent, les calomnies auxquelles je suis en butte? Ne suis-je pas signalé, recommandé, dénoncé partout aux facteurs, aux gardes, aux mouches, aux savoyards, dans tous les spectacles, dans tous les cafés, aux barbiers, aux marchands, aux col|)orteurs, aux libraires? Ne m'a-t-on pas fait décréter à Genève et décréter à Paris? Ne m'a-lm pas cliassé de toute la Suisse, et poursuivi, à Métiers,

(le coups de pierres? Justice de qui? Vcirilé pour quoi? Mais vous ne savez donc rien de ma vie et de mes souffrances?... — Ma foi, M. Uousscau, je sais que l'Emile et le Contrat social ont été traduits en plusieurs langues, et qu'il y a là de quoi guérir bien des blessures d'amourpropre, sans compter les petites tracasseries de vos ennemis. — Dites mes bourreaux! des monstres qui sont parvenus à me rendre le jouet de la canaille, et qui ont trouvé l'art de me faire de Paris une caverne plus affreuse cent fois que les antres des forêts! Est-il besoin de vous apprendre les dépenses énormes qu'ils font pour m'enlacer de telle sorte qu'au milieu de ma feinte liberté je ne puisse ni dire un mot, ni faire un pas, ni mouvoir un doigt, qu'ils ne le sacbent et ne le veuillent? Vous raconterai-je comment, dans ma retraite du Daupbiné, ils avaient réussi à écarter de moi toute encre lisible, si bien que je fus obligé d'écrire mes Confessions avec de l'encre de Chine, à laquelle on n'avait pas songé? Dès que je m'établis quelque part, les murs, les planchers, les serrures, tout est disposé pour leur espionnage. Mes lettres sont ouvertes, mes gazettes retenues;on prend note de ceux qui demandent à me voir; au parterre on place un sergent à mes côtés. La haine, la haine aveugle et stupide, voilà ce que je rencontre incessamment sur mon passage! — Allons donc! mon cher philosophe, vous exagérez;ouvrez les yeux: à la ville, à la cour, c'est à qui vous fêtera, à qui vous aura à dîner, à qui vous offrira des retraites somptueuses, le princede Ligne, le duc de Chartres, leducdePenthièvre... — Pure manège! ruse grossière! on me hait, vous dis-je, on me hait! Ce matin encore, un mendiant m'a rejeté au nez mon aumône. Je suis odieux au peuple. Veux-je passer l'eau vis-à-Vis les Qualre-Nations, on ne passera point pour moi, quand même je m'offrirais à payer double. Veux-je me faire décrotter, les décrolteurs, surtout ceux du Temple et du Palais-Royal, me refusent avec mépris leurs services. Je traîne l'horreur sur mes pas. L'autre semaine, on m'a reconduit ignouiinieusement, un soir que

rj.

je sortais du café de la Régence. Je suis odieux au peuple, entendez-vous bien! — Et qu'est-ce que cela vous fait, M. Rousseau? demanda le grand seigneur. — Ah! vous ne comprenez pas cela, vous. Vous croyez qu'il me suffit de l'approbation des courtisans, des grandes dames, des princes; que je suis fort heureux de la sorte, et que c'est d'une étrange audace à moi de désirer davantage! En dehors de Versailles, vous ne voyez rien qui puisse tenter l'ambition d'un homme, n'est-ce pas? On a parlé de moi à la cour; tout est dit, c'est l'apogée, le Capitole. Le reste n'est rien ou peu de chose. Que le peuple m'injurie et me méprise, qu'importe, si Sa Majesté Louis XV a chanté le matin les airs de mon opéra. Parbleu! je suis un personnage bien singulier, n'est-il pas vrai? Eh bien! moi, je vous dis qu'entre la haine d'un roi et l'amour d'un peuple, mon choix serait bientôt fait. Mais peuples et rois m'exècrent à l'envi.

Son interlocuteur était fort attentif.

— Diable! savez-vous qu'à votre place cela m'amuserait beaucoup?

Jean-Jacques Rousseau leva la tête. C'était une goutte d'eau tombée sur sa folie.

— Comment... l'entendez-vous? demanda-t-il plein de stupéfaction et d'embarras. — Ma foi! je l'entends de toutes les manières; et votre philosophie doit être très-récréée du cortège de malédictions qu'on lui fait. Passer dans les rues en soulevant l'invective unanime, froisser le peuple sans y toucher, servir d'épouvantail aux grands enfants, c'est un spectacle de prix et un divertissement que je regrette de ne pouvoir me procurer, moi qui me les procure tous. On sème l'effroi, comme une grosse araignée. Le lieutenant de police s'inquiète de vous comme d'un Mandrin pacifique et moral. Seule, votre réputation cause autant de désordres que vos livres eux-mêmes; votre nom suffit pour faire penser à mal, et l'on est déjà à moitié perverti avant de vous avoir lu. Vraiment, je n'y avais pas songé jusqu'à ce jour, mais cela est rare et plaisant. Je

vous félicite, monsieur, du rôle que vous vous eles fait et qui sera sans doute fort recherché après vous. Peste! cela n'est pointa dédaigner,jevousassure, et maintenant je vous estime infiniment pour votre robe de marchand arménien et pour votre bonnet fourré. Je ne comprenais pas d'abord.

Rousseau demeurait confondu.

Il regardait l'homme qui parlait ainsi, et cherchait à reconnaître si ce n'était pas un mystificateur.

Mais jamais il n'avait vu de visage si calme, d'œil plus assuré; jamais il n'avait entendu de voix plus sereine.

Alors Rousseau lui posa cette question étrange :

— Monsieur, êtes-vous philosophe? — Je me le suis souvent demandé à moi-môme,dit le grand seigneur sans s'étonner, et je vous avouerai franchement que je n'ai jamais su que me répondre. La philosophie est une chose si peu et si mal définie; un philosophe est un homme si absurde ou si raisonnable, si dégradé ou si digne d'adoration, si triste ou si joyeux, que j'ai finalement pris le parti de laisser aux autres le soin important de décider si j'étais ou non un philosophe, et quel était le genre de ma philosophie. Dans tous les cas, M. Rousseau, ne voyez en moi qu'un admirateur et non un rival téméraire. Je n'écris pas. On me pendrait dès les premières lignes; c'est ce qui fait que je m'abstiens, car mes idées sont d'une nature exceptionnelle et oftensante. D'ailleurs, je sais aussi peu d'orthographe que les gentilshommes de l'Académie française.

Jean-Jacques écoutait mal.

Cet homme devenait inquiétant pour lui.

Il allait essayer de s'irriter, lorsqu'il fut abordé tout à coup par un Auvergnat, qu'il reconnut pour être le commissionnaire du coin de la rue Plalrière.

Au môme instant, un brillant coureur, la tète surchargée de plumes, portant une grosse canne à pomme de cuivre, à laquelle llottaient des rubans de couleurs diverses, s'approchait du grand seigneur.

— M. Rousseau, dit le commissionnaire, votre femme,

madame Thérèse; vous prie de passer tout de suite auprès d'elle, car elle est sur le point d'accoucher. — Encore? grommela le philosophe. — Monsieur, dit le coureur, je suis chargé par mademoiselle Clarendon de vous informer qu'elle vient de ressentir les premières douleurs de l'enfantement. — Déjà?

L'Auvergnat et le coureur partirent, chacun d'un côté.

— M. Rousseau, reprit le grand seigneur après un intervalle silencieux, on dit que vous êtes très-fort aux échecs. — On le dit en effet, répondit Jean-Jacques. — Autant que Légal ou Philidor? — C'est s'avancer beaucoup. — Eh bien! vous plairait-il d'essayer une partie avec moi? — Volontiers, monsieur.

Tous deux entrèrent au café de la Régence, où, comme d'habitude, la foule fut bientôt ameutée aux vitres pour contempler celui qu'on appelait le citoyen de Genève.

La maison de Jean-Jacques Rousseau, située vers le milieu de la rue Plâîrière, vis-à-vis la boutique d'un marchand de tableaux, était une des plus hautes et des plus tristes. La porte, constamment fermée, s'ouvrait à l'aide d'un secret. Une allée sombre conduisait au pied d'un escalier tortueux. C'était dans l'appartement du quatrième étage que demeurait l'ancien amoureux de madame de Warens. Malgré ses naïves sympathies pour les robes fines, les chaussures mignonnes et les rubans des demoiselles, qu'il préférait aux paysannes, le pauvre homme n'avait jamais eu une grande entente du luxe.

Il se logeait un peu à la grâce du ciel. A défaut de la maison ])lanche aux volets verts si ardemment désirée, il se contentait de la maison hargneuse de la rue Plàtrière.

- ir) —

Rousseau n'avait d'élégance et de délicatesse qu'au bout de la plume. Le poétique cynisme du délabrement lui était même inconiui; tout était commun et froid dans son intérieur. Il n'y avait là aucun de ces tons sauvages et roux qui éclataient si copieusement dans les terribles galetas de Saint-Amand, de Colletet et de Tristan l'Hermite, l'auteur de la tragédie de Marianne.

Les pièces, au nombre de deux ou trois seulement étaient toutes tapissées de cadres rouges enfermant des plantes dessécbées et collées avec un soin extrême sur du papier blanc. Rousseau s'était appliqué à conserver la couleur des fleurs et des feuilles, au point de faire ressembler ces herbiers à des recueils de miniatures. On voyait aussi, par terre et le long delà muraille, une assez grande quantité de cartons remplis de rameaux, et des graines distribuées dans de petites boites, selon le système de Linneus. Le carreau était ciré pâle. D'insipides meubles, sans physionomie, sans date, d'un bois et d'un cuivre revêches, ajoutafent à l'aspect de cette demeure où tout désobligeait le regard. Et puis le jour entrait mal; de méchants rideaux gris posés aux fenêtres lui barraient le pussage : il fallait absolument, pour se faire ouvrir, qu'il se montrât escorté de son ami le soleil, comme un plaignant qui est allé chercher le commissaire de police.

Ah! ce n'était plus là le soleil des Charmettes, qui brillait ardent et libre sur un jeune homme plein de force; ce n'était plus le soleil de Venise chantant et brûlant sur la gondole fermée de Zulietta. Années vagabondes, vous avez emporté avec vous les enchantements de l'air et du ciel! C'est maintenant le soleil de Paris, un disque insignifiant qui ne met pas plus d'amour-propre à se laisser -fixer par les bourgeois que par les aigles; c'est le soloil français de la rue Plàtrière, qui éveille aujourd'hui la poussière de l'apparlement philosophique de Jean-Jacques Rousseau, le désolé philosophe. Les temps sont changés. Le jeune homme a senti pousser de longues mèches grises sur son front tracassicr et aïontueux. Et puis il comprend

qu'il n'est aimé de personne à présent; il n'a donc plus souci du soleil et de ses belles chansons de midi; le soleil n'est plus de sa famille!

Rousseau possédait un avoir d'environ onze cents francs de rente viagère, résultant de ses arrangements avec les directeurs de l'Opéra et de la vente de ses livres. Il réalisait en outre quelques bénéfices, en copiant de la musique à dix sous la page. La plupart des dames de la cour s'amusaient beaucoup de cette manie, et elles venaient souvent elles-mêmes lui apporter de l'ouvrage. On connaît sa lettre si fière à la marquise de Pompadour, qui avait voulu lui faire remettre cent louis pour des copies qui ne valaient que douze francs. Au bout de six années il avait écrit huit mille pages de musique, ce qui témoigne d'un travail et d'une patience incroyables. Néanmoins ses dépenses étaient très-restreintes; sa table n'était jamais chargée que d'un seul plat, mais délicat et bien apprêté; il aimait le bon vin et Favouait lui-même.

Mais, en littérature, quel est celui qui n'aime pas le bon vin? Le mal est peut-être qu'il ne l'ait pas assez aimé. J'eusse voulu le rencontrer, un soir d'automne, sous une vigne, s'épanouissanl devant une dynastie de flacons. Cet homme, qui ne riait jamais, si j'avais été son ami, j'aurais prétendu le faire rire de force. — Vive liqueur blanche ou rouge, aurais-je dit, va te mêler à son sang pour en précipiter le cours, rallume une étincelle dans ses yeux; que sa bouche s'entr'ouvre facilement pour la chanson! — Un vice déplus, ajouté à ses autres vices, suffit souvent pour sauver un homme. Il a manqué un médecin moral à Rousseau, un médecin qui l'eut tué six ans plus tôt, mais qui l'eût mieux fait faire. C'est bon à Saint- Preux, jeune et passionné, de rougir de son heure d'ivresse, mais, pourle philosophe, amer et fou, qui ne veut plus qu'on l'aime, le vin, c'est le ressouvenir des tendresses premières et franches!

Au moment où nous pénétrons, avant lui, dans l'intérieur de Rousseau, madame Thérèse remplissait de ses

gémissements une petite pièce plus encombrée et plus malpropre que les autres. Là se trahissait l'affreux goût de cette femme, en qui se retrouvait aussi peu d'harmonie que chez un fripier qui déménage. Son lit seul était un grotesque amas de linge, monumental chiffon, taché de gouttes de café au lait, sur lequel il fallait la chercher pour la reconnaître, tant ils se mélangeaient bien tous les deux. Accrochées à trois clous, pendaient trois robes incolores et maussades, semblables à trois cadavres desséchés, et telles qu'on se représente les épouses de la Barbe- Bleue. La tapisserie intacte et blanchâtre, semée de bouquets géométriques d'un mauvais azur, ennuyait profondément le regard.

Peut-être comptait-elle pour se faire oublier, sur les splendeurs d'un trumeau gros-bleu placé au-dessus de la cheminée, chef-d'œuvre inconnu, vaniteux témoignage d'une betise carrée et d'aplomb, où l'on voyait un tircis péchant à la ligne dans un paysage italien. Seulement la perspective était si peu respectée, que ce personnage avait l'air de pêcher une forteresse appartenant aux plans du fond. '

N'oublions pas un détail. Dans le coin le moins éclairé de la chambre, sur un fauteuil dont les bras décharnés laissaient deviner la rudesse, reposait un chat vague, sans forme m couleur précise. C'était la saleté faite animal. On I entendait de temps en temps se roidir comme par ennui et déchirer avec ses grilles l'étoffe usée du siège. Ses yeux s ouvraient, ovales et sans phosphore; puis ils se refermaient, à demi d'abord, ensuite entièrement. Lorsqu'il se echail, la râpe de sa langue faisait un cruel bruit. Celait e chat de Jean-Jacques. On paraît ignorer assez généralement son amour effréné pour les animaux.

Cet homme si peu sociable, par un contraste sans doute prémédité, s'était fait l'esclave plutôt que l'ami de son chien et de ses serins. Il avait des pigeons qui le suiva-ent partout, qui lui volaient sur les bras et sur la tête pendant son travail. Il apprivoisait jusqu'aux poissons avec

une rapidité surprenante, cela n'est pas une plaisanterie. Lui-même a raconté qu'à Monquin il était parvenu à faire nicher des hirondelles dans sa chambre « avec tant de confiance, qu'elles s'y laissaient enfermer sans s'effaroucher. D Enfin on Ta vu faire deux lieues par jour durant presque tout un printemps pour aller entendre un rossignol à Bercy.

La soirée était assez avancée lorsqu'il rentra dans la maison de la rue Plàlrière. Il se dirigea du poids de ses souliers ferrés vers la chambre de sa femme. Il paraissait plus soucieux que de coutume. — Vous venez bien tard, Rousseau, lui dit Thérèse Levasseur.

Le philosophe murmura :

— Ne fallait-il pas me priver pour vous de ma partie d'échecs?

Et regardant autour de lui :

— Pourquoi n'avez-vous pas envoyé chercher la sagefemme? Sa présence ici eût été plus utile que la mienne, je crois. — Elle va venir, répondit Thérèse; je l'attends depuis plus d'une heure. — C'est bon. Si elle larde trop, prévenez-moi; j'irai en chercher une autre.

Il alluma une chandelle et entra dans son cabinet, qui aliénait à la chambre de Thérèse.

Sur un petit secrétaire noir, de nombreux papiers élaienl rangés avec un soin méticuleux. Il y avait des lettres de tous les personnages fameux de l'Europe. Il y en avait une particulièrement de M. Malthus, à demi entrebâillée dans un coin.

Jean-Jacques Rousseau promena d'abord ses mains avec distraction sur son clavecin, et se prit à fredonner tout bas quelques motifs d'un opéra sur Daphnis et Chloé auijuel il Iravaillail.

Puis, de plus en plus soucieux, il revint à son secrétaire. Machinalement il saisit une plume et disposa du papier.

Au bout de quelques instants il écrivait à une de ces grandes dames, qu'il essayait quelquefois d'aimer.

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