A MADAME DE
« Que vous êtes donc bonne, madame, de vous inlércsser à un pauvre lionime tel que moi, et que la rcconnais- Bance envers vous est donc une chose terrible et dillicile, puisqu'elle ne saurait égaler l'excès de vos bontés! Feninje incomparable! le plus beau trône du monde pourrait-il payer votre douce pitié, votre tendre sollicitude pour un malheureux que chacun s'attache à noircir, et contre ([ui le genre humain semble s'être ligué tout entier!
)) Hélas! madame, plus je vais, moins je vais. J'appartiens à la tristesse et au découragement qui ne me lâchent point. Cette ruine de l'esprit s'étend jusqu'au corps, l'un et 1 autre vieillissent de compagnie, et il n'y a guère que mes ennemis qui puissent me reconnaître maintenant. Je ne suis plus que l'ombre de ce Jean-Jacques que nous avons connu autrefois, de ce Jean-Jacques, qui promettait alors si bien de devenir ce qu'il est aujourd'hui, c'est-àdire un homme insupportable à tous les autres hommes, un scélérat, un monstre, tant au moral qu'au physique, el tel enfin que le peintre Ramsay Ta représenté dans son détestable portrait.
» Vous me demandez où j'en suis de mes travaux, el ce que je prétends faire de mes Dialogues, dont je vous ai parlé si souvent, et qui contiennent de grandes lumières sur ma destinée. Je m'étais occupé durant quatre ans de cet écrit, malgré le serrement de cœur qui ne me quittait point, et je louchais à la fin de cette douloureuse tâche sans imaginer comment en jjouvoir faire usage. Vingt ans d'expérience m'avaient appris quelle droiture et quelle fidélité je pouvais attendre de ceux qui m'entouraient sous le nom d'amis.
y> Leur confier mon manuscrit n'était autre chose que vouloir le remettre moi-même à mes persécuteurs. Dans cette situation, trompé dans tous mes choix, frappé surtout de l'insigne duplicité de ** %que j'avais estimé au point de
lui confler mes Confessions, et qui, du plus sacré dépôt de l'amitié, n'avait fait qu'un outil d'imposture et de trahison, je résolus de me confier uniquement à la Providence, et de lui demander les ressources que je n'avais plus icibas.
» J'imaginai pour cela de faire une copie au net de mes dialoiiues, et de la déposer dans une église sur un autel; et, "pour rendre cette démarche aussi solennelle qu'il était possible, je choisis le grand autel de Notre- Dame, jugeant qu'il pouvait arriver que le bruit de cette action fît parvenir mon manuscrit jusque sous les yeux du roi, ce qui était tout ce qui ne pouvait jamais arriver en m'y prenant de toute autre façon. Pour combiner plus sûrement ma démarche, j'allai plusieurs fois de loin en loin examiner la disposition du chœur et de ses avenues; car ce que j'avais à redouter, c'était d'être retenu au passage, sur que dès lors mon projet était manqué. Enfin, mou manuscrit étant prêt, je l'enveloppai et j'y mis la suscription suivante :