DÉPÔT REMIS A LA PROVIDENCE
« Prolecteur des opprimés. Dieu de justice et de vérité, reçois ce dépôt que remet sur ton autel un étranger infortuné, seul, sans appui, sans défenseur sur la terre, chargé de traitements pires que la mort, et d'indignités inouïes jusqu'ici parmi les humains. Providence éternelle, mon seul espoir est en toi; daigne prendre mon dépôt sous ta garde et le faire tomber en des mains jeunes et fidèles, qui le transmettent exempt de fraude à une meilleure génération. »
Au verso du titre et avant la première page était tracé ce qui suit .
« Qui que vous soyez que le ciel a fait l'arbitre de cet écrit, quelque usage que vous ayez résolu d'en faire et quelque opinion que vous ayez de l'auteur, cet auteur
infortuné vous conjure par vos entrailles humaines et par les angoisses qu'il a souHerles en récrivant, <Ie n'en disposer qu'après l'avoir lu tout entier. Songez que celle grâce que vous demande un C(cur brisé de douleur, est un devoir d'équité que le ciel vous impose. »
» Tout cela fait, je pris sur moi mon paquet et je me rendis, le sainedi 24 février, sur les deux heures, à l'église de Notre-Dame, dans l'intention dy présenter mon offrande.
» Je voulus entrer par une des portes latérales qui conduisent au chœur, où je com|)lais i)énétrer. Surpris de la trouver fermée, j'allai passer plus bas, par l'autre porte latérale (jui donne dans la nef. Kn entrant, mes yeux furent frappés par une grille que je n'avais jamais remarquée et qui séparait de la nef la partie des bas-côtés qui entoure le chœur.
» Au moment où j'aperçus cette grille, dont les portes élaient fermées, je fus saisi de vertige comme un homme qui tombe en apoplexie; et ce vertige fut suivi d'un bouleversement dans tout mon être, tel que je ne me souviens pas d'en avoir éprouvé jamais un pareil. L'église me parut avoir tellement changé de face, que, doutant si j'étais bien dans Xolre-Dame, je cherchai avec effort à reconnaître et à mieux discerner ce que je voyais.
» Depuis trente ans que je suis à Paris, j'étais venu fort souvent, et en divers temps, à >«otre-Dame : j'avais toujours vu le passage autour du chœur ouvert et libre. D'autant plus frappé de cet obstacle im|)i'évu (|ue je n'avais dit mon projet à personne, je crus, dans mon premier transport, voir concourir le ciel même à rini(|uité des hommes; et le murmure d'indignation qui m'échappa ne peut être conçu que |)ar celui {|ui saurait se mettre à ma place, ni excusé que par celui ((ui sait lire au fond des cœurs...
Je sortis rapidement de l'église, résolu de n'y rentrer de ma vie, et me livrant à mon agitation, je courus tout le reste du jour, errant de toutes parts sans savoir ni où
LES CHEMISES ROlGESjF 1. 2
jt'lais ni où j'allais, jusqu'à ce que, n"en pouvant plus, la lassitude et la nuit me forcèrent de rentrer chez moi, rendu (je fatigue ei presque hébété de douleur.
)> Depuis ce, te aventure, madame, j'ai le cœur obstrué de divagation et d'angoisses; je n'aurais jamais cru que la vie put me devenir si rude, ou que je pusse devenir si faible en face d'elle. Tout en moi n'est que lassitude ou qu'imprécation; ce sont les deux seuls formules par lesquelles se traduisent mes derniers sentiments. Je n'ai plus même la force de rêver; il me semble plus court de pleurer ou de maudire. Loin de me rendre meilleur, comme le deviennent certaines victimes, je suis de ceux que l'adversité envenime et révolte!
» Madame! madame! la vieillesse qui vient à moi me fait peur. Qui me sauvera de ma vieillesse? Mes désolations intimes et persistantes commencent à m'étonner moi-même. J'ai sans cesse à la bouche le mol des désespérés : « Ah! si je pouvais recommencer ma vie! si je pouvais rentrer surtout dans le monde des inconnus? » La vieillesse! ce mot me semble tracé partout en lettres noires autour de moi, sur mon papier, devant moi; je l'efface, et il revient.
» Pourquoi donc des lâchetés pareilles? Il est des vieillesses grandes, augustes et blanches, qui s'écoulent dans le repos et que l'on salue involontairement, tant est beau le spectacle d'un honmie qui s'en va l'air calme. Au fond des j)ares superbes, j'ai rencontré souvent de ces vieillards à tête argentée, nobles et dj haute taille, débris superbes de la cour de Louis XIV; ils s'appuyaient sur le bras d'un de leurs enfants, et ils regardaient sans tristesse le soleil qui se couchait en brûlant les arbres lointains.
» Mais ma vieillesse à moi, ma vieillesse, je la sens, je la devine. Elle n'aura pas le luxe, elle n'aura pas la tranquillité. Il lui manquera le cortège de la famille, les beaux enfants blonds et les jeunes (llles en robe blanche. On me laissera être vieux tout seul, eton me dira que je l'ai bien me-
vWé. Ma vieillesse ne sourira pas; aussi ne viendra- t-on l)as vers elle, cl ne cliercliera-t-on pas à la distraire. Je resterai abandonné à mes pensées; je demeurerai chagrin comme hier, comme toujours. La nature me remplira de regrets, et, en passant le long des eaux claires, je sentirai des idées lugubres traverser mon cerveau.
» Ai-je donc fait autant de mal (|u'on le dit, madame, et le croyez-vous? A la fin, je me perds moi-même dans ma pensée comme dans un abime. Il me semble pourtant que j'ai été un homme de bonne foi. Me serais-je trompé? Aurais-je vu le bien de l'humanité là où il n'est pas? el l'avenir, ainsi que le présent, me fera-t-il un crime de mes ouvrages? Je ne veux pas le croire; souvent un homme qui a trop raison dans son siècle n'a plus assez de raison aux yeux du siècle suivant. Je voudrais me persuader qu'il en sera ainsi pour moi. Apôtre en politique, doit-il donc être éternellement synonyme de martyr? Certainement, pour ma tranquillité, pour mon repos actuel, je sais bien que j'ai eu tort d'avoir raison; el cependant il est des jours où, malgré moi, je me berce de l'espoir d'une réaction populaire, où je crois voir arriver riieure de mon triomphe! Oui, mon imagination s'égare quelquefois sur celle illusion flatteuse, el, d'un regard avide lancé dans l'avenir, je mesure l'espace qui la sépare encore de la réalité!..
Dominé et comme suffoqué par son inspiration, Jean- Jaccjues Rousseau s'arrêta à cet endroit et plongea sa tète dans ses deux mains.
Un grand tumulte se Ht dans la rue, el il lui sembla entendre des voix (jui s'écriaient :
— Jean-Jacques! Jean-Jacques!
Il n'ouvrit pas sa fenêtre, mais il écarta les petits rideaux, cl son œil plongeant en bas, il aperçut une foule remuante, levant ses têtes vers lui, et qui agitait des flambeaux
— Jean-Jacques! Jean-Jacques! criait celte foule. Etonné, il allait ouvrir la fenêtre pour tâcher de com-
prendre le sens et l'à-propos de celte manifestation, lorsqu'une réflexion Tarrêta. Ses sourcils tressaillirent sous un vertige d"orgueil; un sourire pétilla dans ses rides.
— Le triomphe! nuirmura-t-il, le triomphe! ils viennent me saluer grand! Leurs mains sont pleines de couronnes, sans doute! Ils poussent des vivat et demandent à me voir! 0 mou cœur, contiens-toi! un instant encore, ô mon cœur!
Par un mouvement rapide, il se jeta sur la chandelle et réteignit. Il ne voulait pas que personne pût suspecter sa joie ou apercevoir les mouvements de son ombre. Mais dès quil eut fait la nuit autour de son bonheur, alors un souffle énorme se détacha de sa poitrine; il se prit à rire tout haut et à battre l'air de ses bras. Cet accès passé, il s'approcha à pas de loup de la croisée, et il colla son vifage au coin d'une vitre.
— Oui, c'est bien cela; leurs yeux se sont dessillés, mon heure est venue. A la fin, je touche la récompense de mes misères et de mes peines... Le triomphe! c'est le triomphe!
Les bruits du dehors redoublaient. Des étincelles envolées des flambeaux secoués montaient jusqu'au quatrième étage.
— Jean-Jacques! criait-OH.
Il regardait toujours.
Cependant il se fit une minute de silence. La foule prenait une décision.
Lui était tout inquiet...
Tout à coup les clameurs du dehors recommencèrent, mais plus intenses et plus désordonnées. Il s'y mêlait quelques éclats de rire et des lambeaux de chansons railleuses.
Le philosophe se haussa pour mieux voir. Une vive flamme remplissait la rue Plàtrière. Il voulut voir tout à fait, et il ouvrit sa fenêtre. Un spectacle inouï frappa en plein son regard.
Il était dusa'cre tous les ans de brûler en cérémonie un
Suisse de paille dans la rue aux Ours. Ce divertissement populaire déjà négligé à l'époque de notre récit, allait sans doute être entièrement supprimé, lorsque le peuple, par une de ses fantaisies significatives, s'avisa de le renouveler à propos de Rousseau et de ses singularités récentes. A cet efîet, on donna sa figure et son vêtement à l'homme de paille, on lui arma la main d'un couteau luisant. Pourquoi ce couteau? Les mémoires du temps ne l'expliquent pas, et on le promena ainsi en grande pompe à travers Paris. Puis au lieu de le brûler, selon la coutume, dans la rue aux Ours, il fut résolu d'un accord unanime que l'auto-da-fé aurait lieu dans la rue Plàtrière,devaut la maison même de l'auteur du Contrat social
Donc, lorsque Jean-Jacques Rousseau mit la tête à la croisée, il se vit brûlé en effigie par le peuple parisien.
— Jean-Jacques! A bas Jean-Jacques!
Telle fut la huée assourdissante, quand on l'eut vu apparaître. Le contentement du peuple a ses hurlements particuliers. Un homme, plus exalté encore que les autres, saisit le mannequin, malgré les tourbillons de feu qui le dévoraient, et, montant sur la borne d'en face, il le montra au philosophe, en l'élevant à trois reprises. Après quoi, il le rejeta embrasé dans le foyer sifflant, où il suscita une furieuse explosion d'étincelles qui illuminèrent la rue et se répandirent ensuite toutes dans le même sens comme un vent pailleté d'or.
Rousseau demeurait frappé de stupeur, lorsqu'une pierre, lancée par une main inhabile, rebondit sur l'appui de sa fenêtre...
— Rousseau! qu'est-ce que c'est donc que ce bruit que j'entends? demandait de la chambre voisine une voix qui était celle de Thérèse.
Rousseau ne répondait pas. Il tremblait convulsivement, et s'appuyait au dossier d'une chaise rencontrée. 11 disait, les dents serrées :
— Oh! le peuple!
Car le peuple criait toujours :
— A bas Jean-Jacques. — Haï, haï partout! répétait sourdement Thomme de Genève; partout la malédiction et l'outrage. 0 l'énigme désespérante! Voilà comme ils comprennent ma vie et mes œuvres. Peuple stupide, mais regarde-moi donc mieux; je suis peuple comme toi, pauvre comme toi, je suis un des tiens, et tu te frappes en me frappant. Ah! misère! folie! à quoi m'aura servi de loger dans les mansardes, de fuir les grands, de renoncer aux joies du luxe, de briser mes amours sous les pieds, de me faire noir, sauvage, lamentable, laborieux, si maintenant les hommes du peuple s'en viennent à moi et me battent, parce que je suis semblable à eux! Vous avez raison, M. de Voltaire : donner sa vie au peuple, c'est insensé, c'est inutile. II vous adore, vous, parce que vous êtes riche, et que vous êtes gentilhomme; il vous aime, parce que vous le dépravez; il vous crie bravo parce que vous avez chaque jour de nouveaux cadenas pour ses chaînes.
Le peuple s'amuse à vous voir bien vivre; votre faste le réjouit, lorsque ma pauvreté l'irrite. Ah! je n'ai pas fait la Pucelle, moi!
— Jean-Jacques! à bas Jean-Jacques! — Oui, criez et raillez! criez haro sur l'imbécile et sur le fou. Vengeances du ciel! dire que le bonheur m'eût été facile comme à tout autre, et que j'ai eu mes belles journées frissonnantes de passion, à l'ombre des grands arbres! Dire que mes pieds ont trempé dans l'eau, que de frais sourires déjeunes filles ont glissé sur moi, et que j'ai senti plusieurs fois mon cœur se fondre dans leurs yeux bleus! Ah! le hibou! le pauvre homme chagrin que je fais maintenant! Tête d'incrédule! âme gémissante, jeunesse dont il ne reste plus rien, mais rien! Ne vois-tu pas que tu inquiètes et que tu ennuies la société en passant au milieu d'elle comme un souci fatal? Retire-toi de ces hommes, annonciateur qu'on redoute, ou referme tes mains pleines de vérités! — Jean- Jacques! A bas Jean-Jacques!
Thérèse, de son lit, s'inquiétait cependant.
— 11 me semble qu'on l'appelle dans la rue, Rousseau; celle fois, j'entends bien. — Dors, pauvre femme! répondit-ii; dors, ce sont des gens ivres qui passent. — Rousseau, je te dis que c'est loi qu'on appelle, répélait-elle toujours. — Dors, Thérèse.
Il s'approcha delà croisée et en saisit les deux battants pour les clore.
Mais il les lâcha aussitôt.
Une deuxième pierre venait d'enirer dans une vitre et de la casser...
Le philosophe rugit.
El, comme un lion blessé, il alla se tapir dans un coin de la chambre.
— Eh bien, gronda-t-il sourdement, haine pour haine! morsure pour morsure! Ils le veulent! ils le veulent! r>!alédiclion funeste, retombe sur leur têtes! Colères par le pauvre envoyées, soyez renvoyées sur le pauvre! Rebondissez sur leurs fronts, pierres brutales! Ces hommes, je les maudis!
Il frémissait de partout. Soudain il cul un rire violent qui lui sangla la gorge.
— Ah! ah! vos pierres ont raison, elles frappent juste, mais elles ne me tueront pas ni moi ni mes livres! Essayez d'arracher mes idées de votre mémoire, je vous en défie; elles sont les vôtres maintenant, vous les portez avec vous, et ce serait en vain que vous tenteriez d'en secouer l'influence. J'ai fait mon œuvre dans votre pays. Chacun de mes pas a remué et fait gémir votre sol, si bien qu'il en relenlira encore lorsque je ne serai plus Allez toujours! Le citoyen de Genève, vous a fait votre chemin, il faut que vous y passiez. Large courant d'hommes, vos murmures et vos récriminations ne retarderont pas d'une seconde votre course bouillonnante, et sans écluse désormais! Vainement vous vous retournez vers moi. Roulez d'abîmes en abîmes, cataractes populaires!
Son doigt sec et ferme s'allongeait dans l'ombre.
— Va! il fist trop lard pour me tuer maintenant, trop tard, m'entends-tu bien? Tu portes ma vengeance avec loi. Tu commences par des pierres, tu finiras par des boulets. Et puis, après les boulets, autre chose, si c'est possible. Masses terribles! je vous ai pétries avec mon encre, et vous dépassez mes espérances l
Alors il marcha résolument à la fenêtre celte fois, et il la ferma.
Cependant, à l'aspect de tous ces cous tendus vers lui, cous d'hommes, cous de femmes, cous de vieillards, cous d'enfants, il lui vint une pensée affreuse, si affreuse qu'il détourna les yeux, épouvanté lui-même!...
Puis il se relira.
— Rousseau! disait la voix dolente de Thérèse Levasseur. — C'est vrai; pauvre Thérèse, je l'avais oubliée!
Il alla à elle.
Le moment de la crise était proche. Elle roidissait ses bras, et des larmes nerveuses mouillaient ses joues; ce qui l'empêcha de remarquer le visage bouleversé et pâle du philosophe.
— Rousseau, disait-elle, par pilié, une sage-femme! un médecin!... — AUends, j'y cours, dil-il effrayé réellement... — Rousseau... je me meurs!... — Une minute seulement!
Et il s'élança dans l'escalier, sans canne et sans chapeau.
La rue Plàtrière était redevenue déserte. Il marcha dans la cendre.
Dans la même rue Plàtrière, à la même heure, une scène à peu près pareille se passait au fond d'un magni-
fique hôtel, faisant presque face à la pauvre maison de Jean-Jacques.
Pendant que Thérèse se tordait sur son affreux grabat, mademoiselle Clarendon ou plutôt la Clarendon, une des coryphées célèbres de l'Académie royale de musique, allait, elle aussi, devenir mère au bénéfice de M. le duc deNoyal-Treffléan.
Etendue avec grâce sur un lit en étoffe de pékin jonquille, la Clarendon laissait pendre hors des draps un petit poignet blanc qui sortait d'un lit de dentelles, et dont un grave personnage en perruque à la Tronchin interrogeait de temps à autre les battements.
C'était une fort jolie personne que la Clarendon, un abrégé des merveilles des cieux, comme auraient dit les poètes confiseurs du siècle. Elle avait poussé toute seule dans les bosquets de TOpéra. Un soir, M. le duc de Noyal-Trefiléan, qui passait par hasard, l'avait cueillie. Voilà son histoire.
Elle était très à la mode, partout ailleurs qu'au théâtre, où elle ne dansait que trois ou quatre fois l'an, aux fêtes carillonnées. De talent, elle n'en avait pas l'ombre. En revanche, son phaéton était le plus riche de Paris, ses chevaux étaient les plus coquettement pomponnés; elle avait même un coureur qui courait en arrière, comme celui du duc d'Aiguillon.
On soupait plusieurs fois la semaine chez la Clarendon. Elle réunissait ses bonnes amies des coulisses, des abbés, des militaires, des fermiers généraux, bêtes comme des oies; et puis des artistes, des peintres, des écrivains, qui venaient chez elle manger pour deux jours.
A force de s'entendre dire par tous ces gloutons qu'elle avait de l'esprit, la danseuse finit par le croire. Deux ou trois sottises originales, qu'elle avait laissées tomber de ses lèvres, furent ramassées et érigées en bons mots. Mais son véritable esprit était dans ses yeux, deux filous d'amour, selon l'expression de Marivaux; dans son sourire qu'on eût dit découpé dans une feuille de rose; dans
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sa voix qui était une musique. Son esprit était surtout dans la bourse de M. le duc de Noyal-Treffléan.
Quant à son cœur, le cœur de la Clarendon! les renseignements nous manquent de la manière la plus absolue. Nous sommes porté à croire que c'était le i)lus joli petit caillou du monde. Quelques mauvaises langues disaient que son père était mort de pauvreté dans un taudis de la rue Traînée, avoisinant Téglise Saint-Eustache. Il est donc permis de supposer que mademoiselle Clarendon, ainsi que la plupart des danseuses, avait le cœur descendu dans lesjpnîbes.
Avouons aussi que ce diable de cœur est une chose bien gênante, bien insupportable et bien triste. Le cœur! mais s'il fallait l'écouler toujours, on ferait de belles folies. Parlez-nous plutôt de la tète, voilà une bonne conseillère! La tète aime le vin, les perles, la soie qui craque, les bougies éveillées, le propos galant et toute celle honte saupoudrée avec de la poudre d'or. Le cœur gronde, la tète chante. Fi du grondeur!
Celte insolente flile continuait la tradition éternelle de Pandore après Touverture de la boîte. Mauvais génie au front brillant de jeunesse, elle traversait le monde en faisant éclore sous chacun de ses pas un vice ou un coupable désir. D'i coin de la borne où hésitait leur vertu, de jeunes femmes du peuple, pâles de faim, la regardaient passer dans sa robe à la polonaise, avec des diamants aux oreilles, suivie de ses laquais; et leurs pauvres yeux flambaient d'envie. Ah! malheur aux femmes curieuses qui se penchent sur l'abîme où Tune d'elles vient de choir!
Pourtant elle ne savait pas le mal qu'elle faisait. Il en est ainsi chez toutes celles qui ont perdu la clef de leurs consciences. Arrivées à un certain point de dépravation el de coquetterie, elles ne touchent plus à la société que par les côtés matériels. Leur pensée s'en va; elles enferment l'horizon dans un boudoir; leur ciel, selon un auteur, c'est le ciel de leur lit. On dirait les habitantes d'un
— M — monde à part, intelligent et galonné; elles n'ont presque plus rien de la femme : ce sont des oiseaux, un bouquet, un article de joaillerie.
La Clarendon occupait, comme nous l'avons dit, un vaste hôtel situé devant la maison du philosophe genevois. Rien de remarquable dans la façade, si ce n'est un balcon rebroussé avec orgueil et travaillé curieusement par un serrurier de génie. La porte n'était ni assez large ni assez haute pour donner passage à un carrosse. Cet hôtel portait encore le nom du président Ilénault qui l'avait habité au dix-septième siècle.
Toutes les grâces et toutes les ardeurs du luxe étaient réservées pour l'intérieur. Le luxe montait l'escalier, entrait dans les chambres, grimpait aux plafonds, rampait furtivement sur les planchers. Il se faisait or, marbre, velours, porcelaine, bois d'amarante et bois de rose. Il élincelait dans les glaces, il souriait dans les Amours mythologiques peints par Giliot, il embaumait avec les fleurs dans les vases du Japon. Le luxe était le maître céans, rien ne se faisait que de par le luxe; et, dès qu'on entrait, il semblait entendre comme une ode au luxe chantée à la fois par les cristaux, la sculpture et les Gobelins!
La pièce où se trouvait alors couchée la Clarendon avait été décorée par Carpentier, l'architecte du roi et de M. Bouret, le Sardanapale bourgeois de ce temps. Les lambris étaient chargés d'arabesques exécutées sur les dessins du château du Croisy; les meubles étaient en bois d'aventurine appliqués par Martin. Des transparents de taffetas en couleur amortissaient l'éclat des bougies.
A cette heure de nuit, la danseuse était vraiment séduisante à voir. Sa physionomie doucement alanguie était rehaussée par une petite mouche taillée en forme de croissant, appelée ï équivoque et placée à la pointe de l'œil. Elle avait quitté en partie son rouge. De temps en temps elle poussait quelques faibles cris de douleur.
Le docteur était assis auprès d'elle sur un de ces tabourets désignés, dans le langage précieux de l'époque, sous le nom d'enfants du respect.
Ce docteur, dont il importe d'esquisser la physionomie, était l'excellent docteur Palmézeaux, vulgairement appelé dans Paris le médecin des pauvres, grand ennemi de la compagnie de Jésus, détracteur acharné du père de Sacy et fortement imhu des principes philosophiques. Il avait été à l'école de Boerhaave, et ses lumières méritaient de le classer auprès des Sydenham, des Tronchin et des Louis. Seulement il avait des idées audacieusement avancées sur Forganisation des corps et sur les expériences auxquelles il est possible de les soumettre. C'est de lui qu'on tient cette recette pour faire des cyclopes. «Prenez deux enfants nouveau-nés, mâle et femelle; masquez-leur l'œil gauche; mariez ces deux borgnes artificiels quand ils seront grands; suivez le même procédé pour les enfants qui naîtront d'eux, et obtenez une dispense du pape pour les marier ensemble; masquez toujours les yeux gauches, mariez toujours les frères et les sœurs, et au bout de quelques générations, vous aurez le plaisir de voir ces yeux gauches s'oblitérer, disparaître, et l'œil droit se déplacer petit à petit pour venir se fixer au milieu du front... »
A part ses manies expérimentales, le docteur Palmézeaux était le meilleur homme du monde.
Il demandait alors à la Clarendon :
— Soulîrez-vous beaucoup? — Ah! docteur, répondait-elle, si ma taille allait demeurer gâtée! — Cela n'est pas probable, t— Je crois que j'en mourrais, docteur! — Bon! voyez mademoiselle Sophie Arnoult, qui en est à sa troisième grossesse. — 3Iais c'est l'excès contraire que vous me citez là! Mademoiselle Arnoult est maigre comme les six commandements de l'Eglise. Docteur?— Madame? — Pensez-vous que ma convalescence dure longtemps? — Mais... quinze jours... trois semaines au plus. — Trois semaines! La vilaine chose que la maternité, et combien je suis a plaindre!
La Clarendon s'agitait dans ses mousselines et découvrait tantôt un tour de gorge en point d'Angleterre, tan-
lot un bras d'albâtre ou un coin luisant d'épaule. Une de ces petites chiennes à la mode appelées gredines s'était pelotonnée sur son lit et endormie au milieu de deux ou trois pralines éparpillées.
Dix heures sonnèrent à la pendule.
En ce moment un roulement sourd se fît entendre dans la rue. Une voiture venait de s'arrêter devant la porte de l'hôtel. C'était un de ces élégants vis-à-vis peint en camaïeu d'un bleu obscur et doublé d'un velours lilas à la reine, brodé en chenilles couleur de rose. Les moulures étaient en or rembruni dfe dernier goùl, et les peintures des panneaux représentaient les passages les plus galants des Métamorphoses d'Ovide. Il était traîné par deux chevaux isabelles à crins noirs, nattés en bleu, avec les cocardes de même. Le cocher, énorme Mecklembourgeois, avait le plumet, un gros manchon et dépaisses moustaches; de plus, il était copieusement ivre, selon l'usage, et sa figure se détachait en cramoisi sous la poudre de sa perruque.
Un heiduque, porteur d'une haute canne, fit retentir le marteau de l'hôtel, pendant que les deux laquais de derrière s'empressaient d'abaisser le marchepied du carrosse.
M. le duc de Noyai -Treffléan descendit pesamment en fredonnant un air de théâtre. Au bas de l'escalier, il fut instruit de nouveau, par la femme de chambre, de l'état critique où il allait trouver laClarendon.
— Vraiment? dit-il, moi, père; cela est amusant. Puis, fouillant aussitôt dans sa large veste, falbalatée
à rang double :
— Tiens, Orphise; voilà vingt-cinq louis pour la nouvelle, et je t'en promets autant si j'ai un enfant mâle.
La soubrette empocha.
— Père! répéta le duc avec un sourire gros de nivslèrcs.
Lorsqu'un sentiment humain tombait au milieu de cette société d'apparat, parmi ces hommes et ces femmes qui
— ôi —
vivaient justement de tout ce qui ne constitue par la vie des autres, il y produisait l'éclaboussure d'une pierre dans un étang. La famille, la dévotion, le travail étaient regardés par eux comme le roman de l'existence. Ils n'admelîaient pas qu'il pût leur arriver rien de ce qui arrive communément aux petits bourgeois: le moindre point de contact leur causait des ébahissemenls profonds ou des colères à tout briser, comme quand leur carrosse se trouvait arrêté par un embarras de charrettes. En dehors de ce cinquième élément, la cour, où ils vivaient, soyeux et j)uériis, avec des frémissements analogues à ceux des poissons rouges dans un bassin, ils ne savaient rien voir ni rien entendre.
Devenir père, comme le premier marchand de la rue Saint-Denis, lorsqu'on est tout absorbé par le sourire de la reine, le pont-neuf en vogue, la dernière sorte de poudre ou les dernières montres de la Fresnaye, c'était pour eux d'un trivial à faire pousser le rouge au front! On comprend alors la sérénité d'àme et Toute l'admirable grandeur de caractère qu'il fallut à M. le duc pour se contenter simplement d'en rire.
Après avoir pressé le bouton de la chambre à coucher de la Clarendon, et salué le docteur d'un geste, il s'assit sur une ottomane, enrichie de crépines d'or et garnie de coussins avec des glands en chaînettes, qui faisait face au liî.
— Bonsoir, déesse, dit-il en rangeant son épée.
La danseuse se souleva pour voir s'il n'y avait pas sur le visage de son protecteur un peu de l'ironie contenue dans ses paroles. 3Iais, rassurée :
— Déesse à la façon de Sémélé, répondit-elle, quand Jupiter daignait assister à ses couches.
M. le duc de Noyal-Treffléan, qui allait prendre une |.ri-e de tabac d'Espagne, demeura émerveillé de cette njythologie d'Opéra.
— Malepesteî Clarendon, avez-vous marché sur quelque poète aujourd'hui? — Mais à peu près. Je lisais, en
— oa —
vous attendant. — Quoi donc? — Je ne sais, dit-elle en cherchant un petit livre sous son oreiller... ah! les matines de Cythère.
Le duc savoura béatement sa prise.
— Montrez-moi votre tabatière, reprit la Clarendon qui étendit la main; il me semble apercevoir un nouveau sujet dessus. — Tudieuî vous avez la vue bonne. — Donnez. — Volontiers. — Qu'est-ce que cela représente ?ditelle en examinant le bijou avec attention. — Ça? c'est une miniature. V Amour qui cloue un papillon à un arbre. Je gage, friponne, que vous devinez aisément l'allégorie. Il veut fixer une âme vohîge.
Ici un soupir et un sourire.
— Oui, oui... c'est très^galant... et très-significatif, répondit-elle. — Bah! tout le monde en porte de semblables.
La danseuse attacha sur lui des yeux qui lançaient l'interrogation.
— Duc? — Qu'est-ce qu'il y a? — Vous êtes à cent lieues de moi; venez donc plus près. Est-ce que ma maladie vous épouvante? Cela ne se gagne pas, demandez au docteur.
Le duc de Noyal-Treffîéan changea complaisamment de place pour venir se plonger dans une sultane, au pied du lit de mademoiselle Clarendon.
— Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle dès qu'elle l'eut à portée, mais vous embaumez l'eau de Chypre! — Est-ce que cela vous incommode, céleste amie? — Non. Je vous trouve à ravir de la sorte, avec votre habit de velours ponceau, vos riches dentelles, et surtout le gros diamant qui rayonne à votre doigt... — C'est FArislole, un des plus précieux qui existent dans toute l'Europe — Pour peu que cela continue, vous êtes en train de devenir l'arbitre du rafinement. — Oh! oh! — Depuis deux mois, c'est à peine si je vous reconnais. — C'est que depuis deux mois vous ne m'avez jamais tant regardé qu'aujourd'hui, idole. — Tenez, duc... — Mignonne? ™ Parlons franchement.
— ÔG —
— Je refuse, répondit le duc. — El la raison? demandât-elle légèrement surprise. — C'est que vous n'êtes pas de force. — Eh bien! nous allons voir; je suis piquée au jeu. D'abordj répondez-moi. D'où sortez-vous, à présent? — De mon carrosse. — Mais, auparavant? fît la Clarendon impatientée. — De la Comédie italienne, tigresse. — Ah! et que donnait-on ce soir, à la Comédie italienne? — Dame! ce qu'on a Thabitude d"y donnertous les soirs, une parodie, quelque chose comme Fanfale, je crois, ou bien... — Il n'importe. El qui est-ce qui jouait dans cette parodie? — Les chanteurs? — ^'on les chanteuses? — Ma foi, aulanl qu'il m'en souvienne, mademoiselle Prudhomme, mademoiselle Beaupré, mademoiselle Baptiste, qui a dit si bien l'air : Tu croyais en aimant Colette... — Et puis? — Et puis... attendez donc... mademoiselle Mantel... oui, c'est bien la Mante). — M. le duc, voulez-vous que je vous dise une chose?
— Dites, lumière de mon àme. — Vous êtes amoureux de mademoiselle 3Iantel. — Allons donc: fît le duc en tarabustant du bout de sa canne la petite chienne qui s'était réveillée et qui lui montrait les dents. — Depuis deux mois, vous lui faites une cour réglée. — Quelle plaisanterie! Depuis deux mois! Mais il y en aurait assez pour me donner dans toutes les ruelles la réputation d'un Amadis ou d'un Cassandre. Vous n'y songez pas, Clarendon. — Prenez garde, mon cher duc, je m'y connais, un indice me suffit; et, s'il faut absolument vous convaincre, ehbien!... vos breloques par exemple.. — Mes breloques?
— Oui. Croyez-vous que je ne me sois pas aperçue que depuis deux mois vous en aviez changé presque toutes les semaines. — Qu'est-ce que cela prouve? — Oh! ne faites pas l'ignorant. J'en sais aussi long que vous sur le langage des bagues, des mouches, des fleurs et des rubans. Grâce à cette science, j'ai suivi pas à pas vos progrès dans votre nouvelle passion. Vos breloques m'ont tout raconté. D'abord sitôt que vous vous êtes senti captivé par les charmes de mademoiselle Mantel, vous vous êtes empressé
de porter une i)elite chaîne, des lacs de soie et un oîseaii en cage, chantant la perte de sa liberté. Puis quelque temps après, sans doute en marque de voire attachement discret et fidèle, une éternelle, un chien blanc et un Cupidon le doigt sur la bouche et sans ailes. Même une fois, vous affectâtes de ne suspendre qu'une larme d'or; vous voyez que j'observe bien. Jusque-là, les choses me parais'saient être menées avec assez de lenteur lorsque, il y a huit jours, vous êtes arrivé avec une couronne de roses épanouies, une trompette et deux brins de laurier. Cet emblème triomphal ne sollicitait aucune explication, au contraire; bien des gens auraient pu le trouver trop explicite et suffisamment vaniteux. Enfin, aujourd'hui, je vous vois porter simplement deux cœurs entrelacés. Ah! }X)ur le coup, M. le duc, convenez-en, vous me forcez les yeux; et il faudrait être aveugle pour n'avoir pas lu couramment l'histoire de vos amours dans les métamorphoses de vos breloques.
Le duc de Noyal-Treffléan se gratta l'oreille et se prit franchement à rire.
— Clarendon, vous êtes une fille adorable, et jamais je ne vous ai connue plus spirituelle que ce soir. — Eh bien! c'est flatteur. — Mais, à mon tour, voulez-vous que je vous dise? — Voyons. —Vous ne m'en voudrez pas de ma sagacité? — Pas plus que vous ne m'en avez voulu de la mienne. — Ma chère belle, votre jalousie est trop subite pour ne pas cacher une arrière-|)ensée. Vous avez un projet. — C'est selon. — J'en suis sûr. Votre siège est fait, comme dit ce bon abbé Vertol. — Un siège? — Allons, avouez sincèrement. — Avouer quoi? — Que vous avez une demande à m'adresser. — Moi, du tout. — Comme il vous plaira! fit le duc en croisant ses jambes et regardant au plafond. — Seulement... — Hein? — Je voulais... — Qu'est-ce que vous vouliez? — Je désirais... — Ah! ah! — Oh! mon Dieu, causer; pas autre chose. — Oui, causer, c'est ce que j'avais l'intention de dire, cela s'entend; mais causer de quoi? — De quelqu'un.
LES CHEMISES ROUGES, T. i. 5
— Encore dols-Je savoir de qui? — Eh bien! de... voire... enfant, par exemple.
Il y avait dans le regard et dans l'accent de la danseuse une inquiétude qui n'était pas jouée. Sans doute le duc s'en aperçut, car un sourire desserra ses lèvres et il rel)iil :
— Bon! cet enfant n'est pas encore né? — Non, mais il va naître. — Eh bien! alors, nous aurons tout le temps den causer à loisir. — Vous croyez? — Assurément. — Je le ferai nourrir près de moi, dit la Clarendon, dans une campagne voisine, afin de le voir souvent, bien souvent, car c'est mon premier-né, duc; et quel bonheur j'éprouverai à surveiller ses tendres jours, à épier ses béyagements délicieux, à guider ses pas hésitants! Comprenez-vous cela et excusez-vous ces transports pour moi 8i nouveaux?
Le duc feuilletait les Matines de Cythère.
— Si c'est un fils, continua la Clarendon, je le nommerai Charles, comme vous, mon ami; et si c'est une fille, Charlotte.
Le duc gardait le silence.
Ensuite, il faudra faire quelque chose pour son avenir, veiller à ce que son éducation soit achevée et brillante, lui donner enfin un honorable état.
Le duc se taisait toujours.
— Mais vous paraissez m'écouter à peine, dit-elle, et vous ne me répondez point. A quoi songez-vous donc? Est-ce que ces projets ne seraient pas de votre goût?
— Clarendon, répondit le duc avec une certaine lenteur, je vois que vous perdez la mémoire.
La Clarendon tressaillit.
— La mémoire... de quoi? balbutia-t-elle. — De nos conventions. — Quelle plaisanterie!
Le duc de Noyal-Treffléan se leva silencieusement et comme avec effort.
Il alla droit au docteur.
— Docteur Palmézeaux, dit-il, rendez-moi le service é.i lâler le pouls à mademoiselle Clarendon.
Le docteur exécuta cet ordre avec une gravité et u» scrupule dignes d'un médecin de Molière.
— Bien, fort bien, ajouta le duc. Maintenant, ditesmoi pendant combien de temps mademoiselle peut supporter la contrariété d'une conversation d'affaires.
Le docteur consulta la pendule placée sur la cheminée puis sa montre à lui; il interrogea une seconde fois le pouls de la malade, et répondit :
— Une demi-heure encore.
Et sur un regard du duc, il s'inclina révérencieusement et sortit.
Resté seul avec la Glarendon,leducde\oyale-Tréflléan se dirigea vers un panneau de l'appartement; il poussa un ressort secret et tira d'une cachette un petit coffret noir orné de précieuses incrustations, qu'il vint déposer sur une console.
Il ouvrit ce coffret, au fond duquel on ne vovait qu'une feuille de parchemin pliée en quatre.
Celte feuille de parchemin, il la prit délicatement entre ses doigts, et après l'avoir dépliée, il revint s'asseoir dans la sultane où il se trouvait tout à l'heure, auprès du lit de la Clarendon.
Celle-ci l'avait regardé faire, en se mordant les lèvres, de I air de quelqu'un qui se souvient trop tard.
Mais lui, sans vouloir remarquer son embarras, il éleva le papier, et le balançant entre l'index et le pouce :
— Connaissez-vous ceci, chère belle? demanda-t-il. — Attendez donc... joua la danseuse. — Cherchez bien. -— N'est-ce pas celte folie dont nous nous amusâmes tellement I année dernière, cet engagement que vous m'obligeâtes a signer? — Je crois que oui. — Eh bien! dit-elle avec une gaieté apparente, qu'est-ce que vous voulez faire de ce chiffon? — La, la, parlons plus sérieusement d'un acte en bonne forme, signé, parafé et enregistré par tous les hommes noirs de la chicane. — En vérité^ — Voyez plutôt ces gros pâtés d'encre et ces zigzags de procureur, au le duc en avançant le parchemin sans le lâcher. Mai^
— iO —
comment se fait-il que vous en ayez sitôt perdu la mémoire?— Je ne sais pas, dit la danseuse. — Vous plaît-il, dans ce cas, fraîche Hébé, que je vous en rappelle les clauses les plus importantes? — Comme vous voudrez, répondit la fraîche Hébé, non sans un grain d'humeur.
Le duc de Noyal-Treflléan s'arrangea au fond de son fauteuil el entama la lecture de cette pièce originale qui n'est pas sans exemple parmi les annales de la galanterie, au dix-huitième siècle :
— «Par-devant, etc., etc., il a été formé une société, d'une part entre M. le duc de Noyal-Tieffléan, seigneur de... Je passe les titres, dit-il, et mademoiselle Hélène Clou, dite la Clarendon, coryphée au théâtre royal... » — C'est bon, c'est bon, passez les titres, interrompit-elle. — « Cette association a pour but l'agrément mutuel des parties contractantes; elle est fondée sur l'immoralité et le plaisir, dans la limite des articles ci-dessous énoncés :
Art. i". M. le duc de INoyal-ïrefïléan s'engage envers la demoiselle Clarendon à lui acheter un hôtel dans Paris, meublé comme celui de mademoiselle Eryphile: avec une toilette en argent du célèbre orfèvre Germain.
Art. 2. Plus, une folie sur les bords de la Seine, à Meudon, Vaucresson ouBellevue.
Art. 0. A lui faire obtenir de Francœur trois pas seuls, chaque année, dans les divertissements de l'Opéra.
Art. 4. M. le duc tâchera de paraître jaloux au moins deux fois par mois, en présence de témoins.
Art. 3. De son côté, la demoiselle Clarendon consent à se vêtir quatre fois par an en bourgeoise ou en grisette, pour aller en partie de cabaret aux Porcherons, avec M. le duc, déguisé en maltôtier.
Art. 6. A essayer d'apprendre l'orthographe et la grammaire;
Art. 7. A ne changer d'équipage que tous les trois mois.
Art. 8. A se procurer dans le plus bref délai tous les vices charmants de son sexe, ainsi que les défauts qui pourraient lui manquer.
Art. 9. A n'avoir...
La Glarendon laissa échapper un mouvement d'impatience.
— Mon Dieu! monsieur, dit-elle, sautez par-dessus quelques articles, et arrivez à ceux qui sont les plus essentiels. — Soit. Art. 10... art. 12... art. 15... Ce n'est pas cela. — Y êtes-vous? — Art. 10. La durée de l'association n'est pas limitée; il suffit de la volonté d'une des deux parties contractantes pour la dissoudre entièrement. — Ce n'est pas encore cela. — x\rl. 17. La raison sociale est Noyal-Clarendon... — Plus loin, sans doute. —Ah! m'y voici.— Eh bien?— Art. 20. C'est l'arlicle 20, articula le duc avec une lenteur malicieuse. — Oui, oui, mais voyons... — Art. 20. Au cas où la demoiselle Glarendon viendrait à être mère, l'enfant né d'elle appartiendrait à M. le duc de Noyal-Treffléan, qui demeurerait libre d'en disposer comme il lui conviendrait. — Est-ce tout? demanda la danseuse. — C'est tout, répondit le duc. ~ Eh bien! — Eh bien! n'avais-je pas motif, douce amie, à dire tout à l'heure que vous aviez perdu la mémoire?
— Mais non, je vous jure. — Comment cela? — Je proteste que nous nous entendons à ravir. Disposez de mon enfant, selon qu'il vous plaira. Je n'y mets point obstacle.
— A la bonne heure. — Seulement, permettez-moi de vous demander ce que vous voulez en faire! — Ah! pour cela, c'est mon secret.— Prenez garde, cher duc, le traité ne me défend pas les interrogations. — Soit; mais il ne m'ordonne pas les réponses.
La danseuse était battue, elle le sentit; car sa voix et son regard, d'attentifs et de spirituels qu'ils étaient, commencèrent à devenir suppliants.
— Au moins, un renseignement, un mot! dcmanda-lelle. — Rien, prononça le duc.
Le silence qui se fît dans celle chambre trois minutes couva une résolution bizarre chez la Clarendon. Elle eut un mouvement du cœur, le premier de sa vie. L'être qui palpitait dans ses entrailles lui fit ressouvenir qu'elle était femme.
— Ma foi, M. le duc, dit-elle avec un sourire qui n'élail déjà plus celui de la courtisane, vous allez vous moquer de moi, je le sais. Je ne vous ai guère habitué jusqu'à ce jour à des sensibilités, et moi-même je m'étonne du caprice qui me prend. Mais enfin cela m'amuse de céder à la nature, une fois par hasard. Cet enfant n'est pas né, donc il est encore à moi; eh bien! je romps notre engagement...
Cette fois, ce fut au tour du duc de se mordre les lèvres et d'être désappointé. L'étonnement imprévu qui se peignit sur son visage témoignait de sa perversité profonde.
— Allons donc! ma belle, est-ce sérieux ce que vous dites là? — Très-sérieux. Je veux voir, je veux savoir, je veux connaître. Peut-être y a-t-il dans la maternité un monde de délices supérieures. Enfin, c'est ma fantaisie. — Mais vous n'y songez pas, Clarendon?— Si fait, M. le duc, et c'est moi qui ne vous comprends plus. Croyezvous avoir le privilège de la singularité! Ne suis-je pas votre élève? Je veux voler de mes propres ailes maintenant, et être seule à créer mes sensations. — Ainsi donc?... fit le duc inquiet. — Ainsi donc, repartit la danseuse, vous êtes libre d'anéantir ce contrat. — A votre aise, ma charmante.
Et sur-le-champ il approcha le parchemin d'un flambeau de cire.
Mais auparavant il se retourna encore.
— Eh bien? murmura-t-il. — Brûlez...
Le duc de Noyal-Treffléan hésita. A la fin, il remit le papier dans sa poche.
Au fond, la Clarendon n'en fut pas fâchée.
Il fit silencieusement trois ou quatre tours dans la chambre, pendant lesquels il roula des projets. La résistance de cette fille l'intéressait, à l'égard d'un problème qu'il se serait mis en tête de résoudre.
Au quatrième tour, il s'arrêta devant le lit. Sa figure rayonnait d'une idée mauvaise. Il s'était composé un sou-
rire avec les sourires combinés do Mazarin, de Dubois cl de tous les Richelieu.
— Allons, niurmura-t-il,]o vois qu'il faut rccourlraoi grands moyens.
El, après une pincée de labac lestement humée :
— Clarendon, dil-il, je vous achète votre enfant.
La danseuse était habituée î\ bien des choses de la part du ducde Noyal-Treflléan; mais elle ne s'attendait pa» à celle-là. Pour lui, elle on rougit presque.
— Voyons, combien? dil-il. — Mais, M. le duc... balbulia-t-elleen sentant toutes ses idées confondues. — Oh! ne marchandons pas, c'est inutile; je suis résolu h en passer par ce que vous voudrez... Tenez, dix mille livres! — M. le duc, à votre tour, ce que vous dites \k est-ce sérieux? — Rien de plus sérieux. Dix mille livres votre enfant, voulez-vous? — Mais un j.areil moyen est odieux, conlinua-l-elle. — Parbleu! <iuel charme y trouverais-je, s'il était innocent? — Cependant... — Oh! mon adorable, finissons. La demi-heure du docteur est près d'expirer, dit-il en regardant la pendule; voyons, vingt mille livres, cela vous va-t-il?
La Clarendon passa la main sur ses yeux :
— Duc, laissez-moi, je souffre. — Trente mille alors! — Duc, rappelez le docteur, je vous en prie. — Quarante! — Votre voix me fait mal... Je vous dis que je ne veux pas... laissez... — Cinquante, cinquante mille livres! dit-il en se iienchanl avidement sur elle.
Un silence.
La danseuse se tordait, ébranlée à demi.
— Ah! vous tenteriez les saints, cria-t-elle; non, non, non, je ne serai pas une mauvaise mère. 0 mon enfant, entends-tu? cinquante mille livres, tes caresses? ton regard, le sourire que j'ai tant désiré, cinquante mille livres tout cela! cinquante mille livres, ce mot que tu prononceras un jour : Ma mère! — Non, non, je ne veux pas!
Mais lui, le duc, poursuivait toujours son implacable enchère.
— Six mille pisloles! — Non! nou! non! — Hail mille! — Non! — Cenl mille livres!
Pas de réponse. Un horrible combat avait lieu dans le eœiir de la Ciarendon,
Et puis les douleurs de l'enfantement commençaient à se faire sentir impérieuses.
Le duc, à son oreille, ré|)élait :
— Combien? — Ah! mon enfant, tu me maudiras! — Combien? criait le duc. — Eh bien... eh bien... dit la courtisane en se soulevant dans un suprême effort, deux cent mille livres!
Elle retomba en proie aux convulsions de la crise. Le duc de Noyal-Treffléan eut un mouvement d'horreur. Il agiia précipitamment une sonnette. Le docteur apparut.
Le spectacle le plus sublime qu'un homme puisse voir est peut-être celui des premières caresses qu'une mère donne à son nouveau-né. Abattus par la souffrance, les traits de la femme se revêtent alors de splendeur. C'est plus que du bonheur, et ce n'est pas tout à fait de la joie, surtout en ce moment d'immobilité suave où le regard de la mère, se glissant, curieux et divin, prend l'empreinte du visage de son enfant pour se l'appliquer au cœur.
Thérèse Levasseur tenait son fils dans ses bras; elle attachait son regard languide sur cette ébauche humaine qui, enveloppée de langes misérables, semblait ne pas vouloir ouvrir les yeux, afin de ne pas voir la vie. Ses deux petits poings fermés apparaissaient hors du maillot.
Auprès d'elle se tenait le médecin que Rousseau était allé, quérir et qui se trouvait être précisémenl le docteur
Palniézeaux. Le philosophe l'avait rencontré comme il sortait de l'hôlel de la Clarendon, et, après s'être nommé h lui, il lav.iit prié de venir donner ses soins â une pauvre femme qui demeurait tout proche.
Le docteur l'avait suivi, la têle découverte.
— Enfin, disait-il maintenant à Thérèse en se voûtant de manière à former avec sa canne un arc irréprochable, quels noms donnerez-vous à ce jeune garçon? Ceux de son père, évidemment. Eh bien! promettez- moi eu outre de le nommer Erasme.
C'était le prénom du docteur.
Thérèse hocha la têle.
— Il n'aura pas besoin de noms, répondit-elle, triste. — Vous voilà retombée dans vos appréhensions mauvaises. Vous ne croyez donc pas à la science? Cet enfant est heureusement constitué; tout fait présumer qu'il vivra pour porter le nom glorieux de son père, auquel j'aurai ajouté trois syllabes, moi, le plus humble admirateur du fameux philosophe. — Il ira où les autres soiit allés. — Que vous avfrz d'étranges visions! Parce que la mort s'est déjà abattue sur les précédents, croyez-vous qu'elle soit continuellement aux aguets?
Pendant quelques minutes, Thérèse demeura muette. Les paroles du docteur avaient réveillé chez elle de lugubres souvenirs. Elle serrait son nouveau-né contre son sein avec plus de tendresse. 11 y avait à la fois de la terreur et de l'amour dans sa physionomie. — Docteur, ditelle enfin, ce n'est pas la mort qui m'a enlevé mes autres enfants.
La canne du médecin faillit rouler sur le plancher.
— Ce n'est pas la mort? Mais alors...— C'est Rousseau qui me les a pris. — Quoi! votre auguste époux? — Oui. docteur. — Et qu'on a-t-il fait? — Hélas! demandez aux sœurs de l'Ilôlel-Dicu.
Le médecin se redressa en passant la main sur son front.
—0 majestueux philosophe! s'écria-l-il dans un Irans-
— report d'enthousiasme; c'est superbe! Tu élèves tes enfants dans Ja médiocrité, afln qu'ils deviennent des hommes intègres, de vertueux citoyens. Tu redoutes pour eux le contact d'une société corrompue. Magnifique leçon donnée à tous les pères! Sublimité de l'exemple! 0 mon maître! je voudrais que demain il me naquît un fils, afin de pouvoir imiter ta sagesse! — Vous trouvez cela beau, vous? — Mais je suis trop vieux pour avoir un fils, continua le docteur en levant vers le ciel un regard de reproche. — En vous confiant ce secret, reprit Thérèse, j'espérais vous voir compatir à mes anxiétés; je croyais trouver en vous une àme de brave homme et non un cœur de philosophe. — Pauvre femme* c'est-à-dire que vous ne me supposiez polni si grand, n"esl-il pas vrai? Vous m'assimiliez aux bourgeois et aux laboureurs; vous me prêtiez la faiblesse morale de ces gens qui aiment leurs enfants à l'égal de leurs sacs d'écus. — J'ollais vous prier de soustraire cette malheureuse créature au sort qui lui est réservé. Cela vous eût été si facile! Vous n'aviez qu'à l'emporter dans vos bras chez quelque bonne femme qui lui aurait servi de mère jusqu'à ce que j'aie la force de me lever seulement. — Votre intention eût donc été de vous opposer aux volontés du célèbre Rousseau? Thérèse roidit le bras par un geste menaçant.
— Et mon intention n'a pas changé, dit-elle en grossissant la voix; si Jacques vient essayer de me voler mon enfant, je lui plante mes ongles dans les yeux. 11 ne pourra pas cette fois profiter lâchement de mon sommeil, car je ne dormirai pas!
Le médecin prit le bras de Thérèse, et, lui tâtant le })Ouls :
— Avant deux heures, dil-il froidement, vous dormirez. — Et si je ne veux pas? — La nature ne tient pas compte des fantaisies de la raison. — Je me tiendrai debout auprès de mon lit, pour ne pas succomber au sommeil. — Vous tomberez évanouie quelques instants après. — Ah! votre cruauté me révolte! — Dites ma science, et non ma
cruauté. — Alors, selon vous, je ne pourrai pas empêcher qu'on ne me prenne ce pauvre petit?— Non. — Cependant si vous veniez à mon secours? — Je m'en garderais bien! — Je vous promets de l'appeler Erasme, dit Thérèse d'une voix que l'inquiétude fêlait. — Il n'a pas besoin de nom, comme vous avez dit. — Mais vous y teniez,M. le docleur, car il n'y a qu'un moment... — J'ai pu vous dire beaucoup de choses quand j'ignorais la grave expérience que Rousseau tente sur sa progéniture. —Ce n'est pas une expérience qu'il fait. — C'est un essai d'éducation? — Allons donc! je vous dis que Rousseau noierait ses enfants, si ce n'était défendu' — Comment! vous croyez quil aurait cet étonnant courage?
Thérèse, pétri liée, jeta un regard d'épouvante sur le médecin.
— J'en suis sûre, dit-elle. — C'est un bien grand homme! s'écria-t-il. — Vous me donnez froid dans le dos avec des mots pareils. — Hélas! il en sera toujours de même. La philosophie refroidit ceux qu'elle ne réchauffe pas. Adieu, madame. Rendez grâce au destin qui vous a faite l'épouse d'un homme si admirable!
Le médecin s'en alla en faisant sonner sa canne tout le long des marches de l'escalier.
— C'est égal, dit-il lorsqu'il se trouva dans la rue; je veux absolument savoir si cela est vrai ou faux...
Demeurée seule, Thérèse Levasseur avait fait de ses bras une espèce de hamac où reposait son enfant. Par la fatigue de cette position, elle espérait vaincre le sommeil, déjà rôdant auprès de ses paupières. A de courts intervalles, elle promenait autour d'elle un regard enchevêtré. Insensiblement ses yeux se fermaient.
Tout était silencieux dans la maison du philosophe. Le vent seul battait un volet mal fermé ou versait sa plainte aux ténèbres des corridors." La chandelle qui éclairait la chambre de Thérèse lançait des lueurs fumeuses qui luttaient avec l'ombre sans cesse envahissante. Au milieu de ces ondes rougeâlres, la pauvre femme se débattait contre
— iS —
la j)(5nible torpeur que laisse après lui le travail de l'enfantement. Elle se releva sur son séant.
— Je n'y peux pas tenir! cria-t-elle; le sommeil me frappe sur le front à coups de marteau. Si je succombe, Rousseau viendra. Comment résister à ces tourbillons perfides qui m'entraînent?... Ah! j'ai là un élixir de force... Oui, je me rappelle... je l'avais caché pour l'avoir sous la main à l'occasion.
Mais l'enfant de Thérèse se prit à geindre; elle lui donna le sein, ce qui apaisa immédiatement sa clameur. Alors, coulant les doigts sous un coin du lit, elle en retira une bouteille noire, trapue, et sur le ventre de laquelle on lisait : Curaçao de Hollande, maison Collas et Périneux,
AU VAISSEAU d'argent.
— Chacun son goût! prononça-t-elle en collant ses lèvres au goulot.
C'était en effet la passion favorite de Thérèse Levasseur, qui la poussait à l'extrême. Elle buvait comme un Cent-Suisse, et c'est ce qui la fit chasser plus tard de chez M. de Girardin. Si le mari ne buvait pas assez, la femme buvait trop. Ainsi ce ménage monstrueux devait être, dans toutes les habitudes de la vie, en perpétuelle contradiction.
— Encore, oui, encore! murmurait-elle en mesurant chaque gorgée à travers la bouteille qu'elle présentait à la lumière; il faut en boire beaucoup pour oser le braver. Mais ce curaçao n'est pas assez fort, je l'achèterai ailleurs désormais. Âh! comme le courage est lent à venir... Encore!
A cette heure donc, elle aspirait la liqueur avec l'avidité que dut mettre Agar à se désaltérer dans le désert. Elle buvait, lorsque tout à coup une silhouette lente se découpa sur le mur.
Thérèse tressaillit.
Elle saisit la bouteille d'une main, son enfant de l'autre.
Jean-Jacques venait à elle.
Il s'arrêta à la place occupée auparavant par le médecin. Quand il se fut planté sur ses jambes, comme une statue qui cherche son équilibre, il se croisa les bras et posa son menton sur un de ses poings.
Puis il dit :
— Je vous avais défendu de boire des liqueurs. — J'en ai bu à peine, murnjura Thérèse. — Vous n'avez donc pas songé que dans l'état où vous êtes, celte imprudence peut vous tuer. — J'ai songé qu'il me fallait de la force pour veiller sur mon enfant. J'ai oublié le reste.
La brûlante boisson n'avait pas seulement réchauffé l'estomac de Thérèse, mais encore ses pommettes s'étaient soudainement colorées d'un vermillon fiévreux et fébrilleux. Sa voix, remplie de rocaille, eût charmé l'oreille de Vadé.
— Que le sort de cet enfant ne vous inquiète point, dit Jean-Jacques; j'y ai pourvu. — Oui; comme vous avez pourvu au sort des autres, n'est-ce pas? — Aucun n'a souffert, je pense. — Aucun ne m'appelle sa mère.
11 haussa les épaules.
— Sa mère! la belle avance! Est-ce que je m'inquièle, moi, de ce qu'il n'y ail personne au monde qui m'appelle son père? — Vous, Rousseau, vous n'avez pas de cœur.
— J'en ai eu trop, autrefois. Maintenant, j'ai de la raison, ce qui vaut mieux; et c'est au nom de la raison que je vous dis : Thérèse, donnez-moi cet enfant. — Non!
Elle but.
— Thérèse, nous sommes pauvres, vous le savez. Que ferions-nous de ce petit èlre? Il serait malheureux chez nous et ne saurait apprendre à nous bénir. Prenez donc la vie par la réalité. Et puis il nous coûterait trop cher...
— Quand même il devrait me coûter les yeux de la tête, je le garde!
Elle but.
— Vous ne devriez pas vous permettre d'avoir une autre pensée que la mienne, Thérèse. — Je vous laisse ù vos livres, laissez-moi à mon fils. Pourquoi vous
ocAiuper de gon sort? Ne pouvez-vous, une fois, confier ce soin à ma tendresse maternelle? — J'ai de grands motifs, dit le philosophe. — Au moins, expliquez-les-moi. — Vous ne les comprendriez pas, Thérèse. — Alors, retire-toi, démon!
L'ivresse a ses résultats plus ou moins prompts, suivant la force et la disposition du cerveau qu'elle frappe. Thérèse Levasseur, déjà considérablement aflTaiblie par sa délivrance, éprouva une congestion subite qui, après avoir un instant quintuplé sa puissance morale, devait bientôt Tanéantir. Elle avait bu par réflexion, elle but par verlige. Alors tout se teignit à ses yeux d'un aspect insensé et fantasque autour d'elle. La ronde de Tivresse commença.
Les moindres ombres lui paraissaient des êtres animés qui allongeaient et retiraient tour à tour leurs bras, comme s'ils eussent médité de lui prendre son enfant. Elle entendait des craquements dans le plancher, des bruits étouffés au fond de la commode. Peureuse, elle se dressait, frottant ses yeux hagards. Quand elle vit l'effet que lui produisait le curaçao, elle fut épouvantée comme une baigneuse qui se sentirait emportée par la mer. Mais l'ivresse a cela d'inévitable que ses premiers nuages appellent la tempête; Thérèse continua de boire.
A la fin, Jean-Jacques, qui la regardait en silence et sombrement, se leva.
— Ah! le lâche et le voleur! s'écriait-elle dans sa double fièvre: comme il tourne autour de mon lit et avec quelle impatience il attend mon sommeil! Mais je ne m'endormirai pas, non, non, non. Entends-tu bien? Oh! je connais depuis longtemps ton méchant regard de traître; maintenant, il ne m'effraye plus, c'est fini, je suis accoutumée. Voleur! voleur!
Il frappa du pied et dit brièvement :
— Thérèse!
Puis, haussant les épaules et essayant d'une voix plus souple :
— Allons, Thérèse, de l'obéissance!
Elle se souleva à demi, électriquement, et ce soubresaut eût pu lui rompre les reins.
Elle le regarda en silence.
Une idée lui était venue.
— Rousseau, prends garde; j'ai toujours été pour loi une bonne ménagère, je t'ai suivie partout; tes extravagances et les caprices, je les ai subis les yeux fermés. Rousseau, prends garde; je peux te rendre la vie dure. Oh! ne hoche pas la tête, je connais tes secrets aussi bien que toi, lu fais semblant de l'ignorer, mais je ne suis pas tout à fait la brute que Ion croit. Là où les autres admirent, je ris de pitié, car je sais les dessous de ton âme; et moi aussi je peux écrire mes confessions. Il ne manque pas d'écrivains publics dans Paris; au besoin, j'irais trouver M. de Voltaire, et je lui dicterais. Bon! bon! fais semblant de n'avoir pas peur; je te dis que tu trembles de tous tes membres. Ainsi, essaye de me voler mon enfant, et lu verras. Dieu merci! ce n'est pas la vengeance qui a jamais embarrassé une femme; ah bien! oui. Douze philosophes comme toi auraient beau jeu entre mes ongles. Rousseau, je te le répèle (et, disant ces mots, elle faisait entrer vraiment l'effroi dans son âme), Rousseau, je déchirerai les papiers, je volerai tes manuscrits, je mettrai le feu à tes idées, à les projets, à la réputation, à ta gloire. Je te trahirai vivant, vivant je te livrerai sans défense à les ennemis. Prends garde!
Elle étendit les mains et les joignit par-dessus le corps de son fils.
— Rousseau, dit-elle avec un accent qni s'égarait de plus en plus; mon bon Rousseau, écoule-moi! Tu te trompes, vois-tu... un enfant, c'est bien plus drôle que lu ne penses; et puisque lu aimes les chats, je ne comprends pas que tu détestes les enfants... un enfant c'est tout comme. Ecoute-moi donc. Tu crains peut-être qu'il ne crie trop; c'est vrai que c'est ennuyeux! Mais il ne criera pas, ce pauvre chéri; oh! non, il a l'air si chétif... re-
garde... on voit bien que nous ne sommes plus de la première jeunesse. Tiens! il ne vivra pas longtemps, je vois ça, ajouta-l-elle avec une horrible affectation d'insouciance; lu peux me le laisser, sans crainte, nous en serons bientôt débarrassés. — Folie! folie! répétait sourdement Rousseau. — Tu ris, n'est-ce pas? ce que je le dis te fait - rire. Dame! que veux-lu? je me fais vieille, moi, et je sens une énorme envie de tendresse. A quoi bon nie disputer ce dernier bonheur? Tu n'en entendras jamais parler, Rousseau, je le cacherai soigneusement, personne ne se doutera quil existe. Bien sur.
Elle pleurait chaudement.
Puis, embrassant et secouant son enfant :
— Ah! si lu pouvais parler, cela l'attendrirait peutêtre! si tu pouvais seulement ouvrir les yeux, petit auge! Honte du cœur, un père!...
Rousseau ne bougeait pas.
Thérèse eut un éblouissement. Les deux pleurs de feu qui mangeaient ses joues s'en allèrent. Elle fixa le philosophe, sourit follement, et se recoucha tout de son long, en rangeant les draps du lit.
— Eh bien! viens me le prendre, dit-elle.
Et avec cet acharnement bestial que les ivrognes mettent à leurs exploits bachiques, elle reporta la bouteille à sa bouche et lui fit une couronne de ses lèvres épaissies.
31ais Rousseau lui saisit le bras.
— Malheureuse! vous vous tuez, vous dis- je. — Laissemoi boire, disait-elle en riant et délirant; c'est si bon... tu boiras après, si tu veux... — Thérèse! — Mais làchemoi donc le bras!
Une lutte ignoble s'engagea entre le philosophe et sa femme. Enfin, ce qui devait arriver arriva : c'est-à-dire que la bouteille noire se cassa entre eux, répandant le reste de la liqueur sur les couvertures.
Une moitié resta aux mains de Rousseau; l'autre, entraînée par un mouvement désespéré de Thérèse, alla frapper le front de l'enfant.
La frèlc créature eût été tuée sur le coup sans le hasard qui semblait veiller sur elle. La blessure fut «<i large qu elle ne put être profonde. A la naissance des clie- ^eux I éclat du verre coupa la peau, en décrivant un accent circojjflexe parfaitement arqué.
Le sang jaillit.
Thérèse poussa un cri, car elle crut l'avoir tué, cl elle appliqua sa bouche sur la plaie.
Jean-Jacques, un instant vaincu par l'horreur de celle scène, s éloigna...
Le irayaii de la nature est si actif chez les êtres naissants, qu une rupture du tissu cellulaire est chez eux presque inslanlanément ressoudée. Lorsque Thérèse eut arrêté I hémorragie, elle fit à son enfant un anneau de ses bra^^ et bientôt peu à peu, affaiblie par le conibat qu'elle avait dormi'"' '"^^^ ^''•'^'"curs par Tivresse maladive, elle s'en-
Jean-Jacqucs Rousseau renlra, se glissant comnie un voleur chez un orfèvre. A force de précaulions et d'adresse, Il parvint à desserrer les bras de Thérèse Levasseur, sans la réveiller.
Il emporta l'enfant.
Seul dans un vaste salon, le duc de Noyal-TreHléan passait son temps, comme Domilien, à percer des mouches avec une aiguille d'or.
Néanmoins, il commençait à s'impatienter lorsque la porte s ouvrit. La servante Orphise apportait dans ses bras un nouveau-né, enveloppé des langes les plus riches et les plus hns.
- Eh bien! Orphise, demanda le duc en lirant une bourse; hlle, ou garçon?
LES CHEMISES ROICES. T. 4. 4
Orphise soupira.
— Hélasî monseigneur, ce n'est rien qu'une fille.
— La peste t'étouffe! s'écria-t-il en lui jetant toutefois sa bourse au visage.
Orphise déposa précautîonneusemeni Tenfant sur un sofa, et sortit.
— Une fille! une fille! murmura le duc de Xoyal-Treffléan en se promenant à grands pas dans le salon; que diable vais-je en faire, et à quoi cela sert-il, une fille? J'aurais si bien parié pour un garçon!
Et s'asseyant à peu de distance du sofa, il tomba en rêveries.
Me voici maintenant en face d'une tache difficile, c'està-dire en face du portrait de cet homme qui doit être fait sans broncher, hardiment, cruellement même, à cause de l'enseignement social qui en découle, qui en déborde. Soyez tranquille, il n'en rejaillira aucune éclaboussure pour la noblesse moderne.
La noblesse d'à présent n'a rien à voir avec la noblesse d'autrefois; la noblesse d'à présent est discrète, convenabie, prudente; elle repousse la satire aussi bien que le panégyrique: elle met à ne pas faire parler d'elle autant de soin que la noblesse d'autrefois en mettait à afficher sa vie, sa fortune et ses voluptés. Il faudrait bien de la bonne volonté pour trouver dans ses mœurs un motif plausible à révolution!
Dans le peu de châteaux qu'on lui a laissés debout, et dans un faubourg désert de Paris où l'herbe pousse, elle vit doucement, assouplie aux usages actuels, sans tristesse, sans moquerie, en relation avec tout le monde, n'ayant du faste qu'aux heures calmes et perdues, et tout juste ce qu'il en faut pour rappeler que, de tous ses privilèges, elle tient uniquement à conserver celui des belles manières et du goût artistique.
Mais j'ai à peindre un homme de l'ancienne noblesse, et ceci est autre chose. Il me faut des lumières franches et crues, ainsi que de larges ombres. On doit d'autant
moins de nK^nagenicnts aux |)ùres que les /ils s'en passcrii glorieusement. Ce sont cinq ou six individualilés comme le duc de Xoyai-Trellléan qui ont accéléré la venue de la révolution et qui l'ont sinon excusée, du moins rendue compréhensible. Aussi, celle histoire serait-elle incomplète sans ce personnage important et fatal, philosophe en action, cynique comme au temps où le cynisme avait ses écoles et ses prédicants, et que Ion ne peut pas plus omettre dans les récits de la monarchie que Texécuteur dans les annales de la république.
Hugues-Sylvain-Magloire-Elionne-Mcolas-Dominique- Charles de Noyal-Trellléan, seigneur de Chef-Doulonne, de Fougereuse et de IMéniiré, descendait des ÎVoyal de Bretagne, dont les terres considérables sises du côlé de la basse mer et de Pornik, furent érigées en fiefs vers 1405. La ressemblance des armes des Xoyal-Treflléan, qna celle famille écarlelait avec celle des Vermandois, lui faisait dire souvent qu'elle venait d'une princesse de celle maison.
Dans les annales de l'ordre militaire de Saint-Louis, on trouve un IVoyal-Treflléan, chef d'escadre, remplissant les fonctions de vice-amiral, créé commandeur par Louis XIV, et ayant reçu dos mains de ce monarque le premier cordon rouge qui ait été donné dans la marine de France. Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque où s'ouvre notre livre, celle maison comptait des alliances avec les (Jharolais, les Grussol, les Béthune, les Boulainvilliers, cl les Chaulnes-Cadenet.
Le duc de Noyal-Treffléan était un homme de quarar)te-cinq ans environ; il était fort, vaste d'épaules et d'une taille au-dessus de la moyenne. On ne pouvait pas dire précisément que sa figure prévint beaucoup; non, elle ne cherchait pas le regard, mais elle le retenait. C'était un mélange harmonieux de finesse et de puissance, avec une grande teinte dapathie; on devinait l'homme qui ne fait rien, justement parce qu'il est capable de tout.
Ceux qui sont impuissants par quelque côlé, ceux-là
seuls sont les meilleurs ambitieux. Lui, était une nature complète, développée dans un équilibre parfait. II asail la tête carrée à la façon bretonne; d'énergiques cheveux blonds cnvahissaient'son front plein de rudesse, comme un escarpement de carrière, moins blanc que le reste du visage; la boîte de son crâne devait être construite avec la solidité d'une citadelle. Il était facile de presseniir que, dans une occasion politique, le duc de Xoyal-T ellléan eût montré la ténacité capricieuse de ce Bironque Henri IV fit décapiter.
Ses yeux, plutôt petits que grands, n'avaient pas de couleur à eux propres; ils devenaient verts, gris, noirs, selon les circonstances et les impressions. Du reste, cetaienl des yeux parfaitement secs, des yeux rien que pour voir, ne nageant jamais dans le fluide. Ils exprimaient tout, sauf l'attendrissement. Le nez était d'une grosseur efîrontée : il rappelait celui du Roi-Soleil, ce nez que Je pinceau de Lebrun a fait si terrible e', si trivial.
Mais chez le duc deNoyal-Treflléan, le nez était expié parla bouche, qui était une merveille de dessin, de couleur et d'expression; fine et grasse tout ensemble, elle formait un arc parfait, toujours prêt à lancer le sarcasme empenné. Le coin des lèvres spécialement contenait des mondes de séduction et d'insolence. Une pointe de sensualité agitait la lèvre inférieure plus rouge. Le menlon tombait droit et rond à la manière des gens sans avidité, qui aiment leurs aises partout. Il avait le. cou fort, mais bien modelé et superbement blanc.
Son éducation avait été celle de tous les nobles du temps, c'est-à-dire qu'il avait été élevé par les pères jé.-uites, et que les plus verdoyantes années de sa jeunesse s'étaient passées dans les hautes et grandes salles dallées du collège de Rennes. D'ailleurs, on n'avait jamais reconnu en lui qu'un écolier absolument médiocre, que le plaisir aiguillonnait plutôt (lue l'émulation.
Ensuite, ce dont on ne s'aperçut que trop tard, c'estqu'à cùté de la science du collège, le'jeune Breton s'en procu-
rait une autre, plus dangereuse et charmanlc, avec laquelle il anéantissait les bons germes de la i)reini<>re. Il lisait de mauvais livres. Il dévorait en cachette des romans galantins et poissards que le hasard faisait passer sous ses yeux. Tout l'argent de ses menus plaisirs était consacré à l'achat des productions scandaleuses qu'on imprimait alors en Hollande et en Angletei're, mémoires anonymes, libelles coquins datés de la Chine ou de Gonstantinople, iniprimerie du mufti.
Celte armée de livres coupables, qui s'est abattue sur le dix-huitième siècle comme une invasion de barbares, est un fait révolutionnaire suflisaniment reconnu aujourd'hui. Je n'envisage pas sans effroi cette grande expédition du vice contre la société, et ces \ engeances terribles exercées la plume à la main, par des goujats sans àme et sans style. Quel attrait fatal existe-t-il donc au fond de ces inepties écrites avec le sang-froid d'un valetdebourreauouavec le rire d'un tabarin qui ne se sent pas bien portant? C'est ce que le duc de ^>o>al-Tre{îléan eut peut-être su vous dire, lui qui prétendait avoir appris bien davantage dans les mauvais livres que dans les bons.
Ainsi donc, et d'abord, cet homme fut le produit immédiat des livres du dix-huitième siècle. Ce n'est ni par ses propres doulem's ni par ses propres joies qu'il s'est instruit; c'a été par les joies et par les douleurs écrites. Il s'est privé de la sorte des découvertes si douces à la jeunesse, des élonnements naïfs, des petits bonheurs qui rendent si fiers parc*e que l'on croit les avoir inventés. Il n'a eu que la jeunesse des autres.
Dès vingt-cinq ans, les larmes lui avaient totalement manqué. La sensibilité labandonnail chaque jour, comme fait une marée qui ne doit plus remonter. Le rire lui resf;iit ù peine, il n'avait plus guère que le sourire. Déjà même ses passions commentaient à n'être \)\us humaines, c'étaient des passions à côté, excroissantes et parasites, tumeurs morales, dont il est rare qu'on guérisse jamais.
En revanche, il était arrivé à cet immense bon sens,
qui est un des plus épouvantables résultats de la débauche calculée. Ce qui ne s'acquiert pas toujours par la vertu, lui l'avait acquis par le vice. Dire, horrible élrangeté! que les voies les plus diverses et les plus extrêmes conduisent souvent à un but semblable; que les ascétiques et les libertins parviennent au même délire de clairevoyance! Ah! monstruosités! incohérences! ne plongeon? point dans ces abîmes de la raison, d"où ne peut revenir seulement que Torgueilleuse pantoufle d"EmpédocIe, ce type désespéré de Timpuissance en colère!
Pour le monde turbulent et puéril, le duc de îVoyal- Troffléan passait pour le type accompli du courtisan et du grand seigneur. Bien certainement, s'il eût pris naissance dans le peuple, il ne fût pas resté peuple; il fût devenu capitaine illustre, forban redoutable ou duc de Noyal- Treffléan. Né grand seigneur, il l'était d'autant mieux qu'il avait plus de peine à le rester.
Ses caprices l'entraînaient souvent à se mêler aux mallôliers des barrières, ou à boire avec les raccoleurs du 4uai de la Ferraille et du Port-au-Blé. Pour redevenir homme de cour après de tels excès, ses efforts pouvaient lui coûter, mais, à coup sûr, il n'en paraissait rien.
Ce qu'il y avait dans sa nature de rebelle à l'élégance s'évanouissait complètement par un prodige de volonté, facile à observer chez quelques hommes supérieurs. J'en ai \u, des plus sauvages, se promettre d'être beaux et distingués pendant une heure ou deux, et se tenir parole. Ils éblouissaient. Le duc de Noyal-Treffléan possédait cette rare qualité au degré suprême. Vêtement, maintien, langage, tout était noble en lui.
Un fait à constater, c'est qu'il détestait profondément Tesprit, et lorsqu'il en avait, c'était sans le savoir, c'était surtout sans le vouloir. Il avait pour habitude de dire que l'esprit était l'orgueilleuse excuse des gens qui ne possèdent ni cœur, ni imagination, ni patience, ni passion, ni qualités grandes, ni vices hautains. Le langage d'un homme despril le laissait toujours sérieux, tandis
que les moindres mois d'une brute le faisaicnl rire aux larmes ou rêver avec délices.
Sa causerie, à lui, se composait de phrases très-courtes et de mots très-courts, qu'il accentuait avec une netteté tranquille. H savait recouvrir de douceur ses formules, d'ailleurs très-impératives. Son geste prévenait la réplique, son sourire éteignait la conlradiclion, et son regard était préposé aux périphrases.
On aimait à l'entendre, justement parce qu'il tranchait et par le fond et par la forme sur le ton général des conversations. Il imposa une fois tellement à Champfort, quoiqu'il dédaignât de s'adresser à lui, que ce jeune littérateur ne put jamais arriver à fournir plus de quatre bons mots dans toute la soirée. Ordinairement, Champfort poussait jusqu'à douze, c'était la moyenne. En outre, il avait son tarif pour les repas.
S'il l'avait voulu, le duc de Noyal-Trcffléan serait arrivé à tout à la cour de France. Le roi l'aimait pour la lournure de son esprit, et la favorite pour la tournure de sa jambe. Il n'avait qu'à tendre la main pour être ainbassadeur ou ministre. Bah! l'idée no lui en élaitpas encore venue, mais elle pouvait lui venir; il ne répondait rien. Sa famille lui avait fait épouser une dame d'honneur de la reine, qui tenait d'un côté aux Brissac, et de l'autre aux Rohan. Ainsi pourvu, il vit trop de facilité à êlre ambitieux, et il se borna à tenir son rang. Pilier à Versailles, espalier à l'Opéra. Seulement il se réservait pour ses vieux jours, lorsqu'il serait devenu veuf, de demander le chapeau de cardinal.
Maintenant cet homme marchait d'un pas sûr dans la forêt de ses vices; il en connaissait tous les taillis et il pouvait en chiffrer l'étendue par hectares. Maintenant il ne s'occupait plus que de leur culture et de leur revenu net. C'était effrayant et prodigieux de statistique morale. Il avait des procédés à lui pour développer tel ou tel défaut, comme les éducateurs des vers à soie; il avait ses grefTes, ses boutures spéciales et selon les saisons. Un
- co —
almanach est certainement moins rigoureux. En mars, on sème le pourpier et la bourrache. Le duc de ?soyal-Treffléan faisait ainsi : en mars il semait le défaut; en octobre il récollait le vice.
Ses plaisirs élaient d'une nature souvent inexplicable,, toujours recherchée; chacun deux était une trouvaille, une conquête. Il passait son temps à la poursuite de désirs nouveaux et dans leur assouvissement immédiat. Sa richesse lui permettait de parcourir sans crainte la gamme des criminalités.
Il avait arrangé sa vie avec le soin qu'on apjiorte à une chose d'art. Des dissonances étaient ménagées savamment. Entre autres originalites.il payait un homme trèsadroit et rempli d'imaginalive, alîn qu'il lui procurât des récréations imprévues, des événements auxquels il ne s'attendait pas.
— Fais de ma vie un roman brillant et joyeux, tout semé d'aventures, lui avait-il dit; ne néglige ni le mystérieux, ni le tendre, ni le chevaleresque, ni même le terrible, au besoin. Jette l'or à pleines mains, s'il le faut: cela regarde mon intendant. Mais que tes ficelles me demeurent bien cachées, que mes surprises soient réelles: veille surtout à graduer mes sensations. Chaque jour, sans pourtant te montrera ma vue, cherche à deviner mes désirs sur ma figure.
Si tu crois que j'aie l'envie d'un duel, procure-le-moi; d'une maîtresse, qu'elle soit dans deux heures sur mon chemin. Fais-rnoi voir les gens célèbres ou savants dont je suis curieux, avec malice. Que lobjet qu'on vante ou qu'on envie se trouve sans relard en ma possession. Fnfin, deviens un enchanteur invisible et perpétuellement attentif; et plutôt que de me laisser m'ennuyer, entendstu bien, ruine-moi, irrite-moi, et tue-moi, le cas échéant!
Ce rôle, d'une audacieuse invention, il l'avait confié à un romancier malheureux, homme de génie, qui n"a jamais fait, sans l'écrire, qu'un seul livre, la vie de M. le duc de Xoval-Tretïïéanî
Mais ce qu'il a dépensé de verve, de passion et denouvea^ité dans ce livre vivant, c'est ce qui ne peut s'écrire qu'avec peine. Ce grand homme inconnu a tour à tour été aussi varié que le Sage, aussi fantastique que Cervantes, profond comme Richardson et plus humoriste que Sterne. Il a mis en scène toute une société et fait mouvoir presque tous les personnages d'un siècle.
Partout il se glissait, il voyait tout, mais il ne faisait voir que ce qui valait la peine d'être vu. Il a pesé successivement à ses poids rigoureux, princes, artistes, courtisanes, laquais, grandes dames, ministres, spadassins, cardinaux, mendiants, bourgeois et bourgeoises, tout ce qui avait du relief. Imprimé, ce livre eût eu des dimensions extrêmes. Les chapitres en étaient variés à Tintini, et sans un air de ressemblance entre eux. Pour la multiplicité des ressources, les plus étonnants aventuriers, Roselli, Balsamo, le comte de Saint-Germain n'allaient pas à la cheville de cet obscur romancier, qui suscitait les événements et déplaçait les existences au profit d'une seule existence.
Sur un simple caprice deviné, il inventait un drame ou une comédie. Bouffon, fais-moi rire! et il avait des joies à dépasser le Pantagruel, qui est cependant un beau livre de joie et de matérialisme. Avec la métempsycose, il n'eut peut-être pas été impossible de prouver qu'il ressuscitait Arioste.
Et quel magnifique décorateur cela faisait! Le splendide ordonnateur de fêles! Quels charmants concerts sur l'herbe, quels bals éblouissants, quelles promenades en bateaux il savait organiser! Avec lui, le lieu de la scène changeait tous les jours; tantôt c'était un boudoir et tantôt une charmille; riiorbe des tapis alternait avec le veloiM's des gazons; le malin sur le grand escalier de Versailles, le soir au fond d'une loge en clavecin à l'Opéra. Du reste, il était sans mœurs, sans pitié, sans conscience; après avoir soulevé la portière d'un salon, il ne reculait pas a lever le pauvre loquet d'une mansarde. Car ce livre
— Cr2 —
avait des pages barbares, de même qu'il avait des pages sensibles; parfois un déshonneur coudoyait une douce et blanche action. Rien ne manquait enfin à l'harmonie de l'ensemble. C'était un ouvrage inouï, d'une vérité romanesque, un ouvrage à la fois grandiose, trivial, amoureux, sérieux, riche, extravagant, politique et sans précédent dans les littératures, car il dura toute la vie de deux hommes, celui par lequel il fut fait et celui pour lequel il fut fait, un auteur et un lecteur, pas davantage.
Telle était une des idées de ce duc de Noyal-Treffléan, qui n'était vraiment pas un homme ordinaire.
Maintenant, il se demandait ce qu'il allait faire de son en fan i; il se le demandait avec la naïveté cynique de l'ogre, et il se trouvait fort à plaindre de ce qu'il ne pouvait rien imaginer sur le moment.
Il regardait la petite fille qui dormait tranquillement sur le sofa.
Toui à coup, après avoir agité dans sa tête quelques projets qu'il repoussa comme slupides, le duc de Noyal- Treffléan poussa le mot éternel de tous les Archimèdes :
— J'ai trouvé!
Et après quelques minutes de réflexion :
— Diantre! quel nom faul-il que je lui donne?...
Il leva les yeux au plafond, puis les ramena au plancher.
Avisant l'Almanach de la cour sur uneconsole, il le prit et le feuilleta.
— Parbleu! dit le duc, c'est cela; nous sommes le trois mai; ma fille se nommera Trois-Mai, du jour de sa naissance.
Aller à une table, tracer rapidement quelques mots, déchirer le papier et revenir le fixer par une épingle aux langes de l'enfant, c'est ce que fit le duc en moins d'une seconde.
— Maintenant, s'écria-t-il, il n'y a pas de temps à perdre!
Qo —
Il pleuvait...
La nuit était d'un noir irréprochable. Les réverbères fleurdelisés, rudement secoués par le vent sur leur corde, jetaient seuls des poignées de lueur dans des flaques d'eau, lueur sale et triste!
Les gouttières chantaient, tombaient et s'aplatissaient sur le pavé, avec de mauvais ricanements.
Nuit bizarre pour l'une des premières de mai! Lèvent eût rougi le nez d'un Suisse et contraint un barbet à se réfugier sous une porte cochère.
C'était rheure où le cercle des causeurs s'amoindrissait dans les salons de par filage, où les petits abbés se levaient pour aller dire bonsoir à leur marquise et l'appeler cruelle en minaudant.
C'était l'heure où la Sylvia, la Gaussin ou la Beaumenard donnaient un sourire ou un coup de buse à leur Mondor, suivant la moisson de gloire quelles avaient faite dans la soirée.
On rencontrait çà et là quelques carrosses ravisseurs, aux roues soigneusement enveloppées, qui roulaient sans fracas, les uns du côté de la Grange-Batelière, les autres vers la rue du Bac ou le faubourg Saint-Antoine, partout où il y avait de petites maisons discrètes.
Quelques bourgeois attardés revenaient en brouette des spectacles des boulevards; de loin en loin s'entendait la chanson d'un ivrogne ou d'un escroc de billard, interrompue par des invectives conire Forage.
Minuit sonnait, heure noire que l'homme n'entend pas vibrer sans une émotion involontaire, car c'est le moment où un de ses jours s'envole dans le passé!
— Gi —
Les douze coups inurmuraienl encore dans l'air Ironh\é; une ombre se glissa d'un côté de la rue PhUriùre, frôlant bornes cl murailles. Vue de près, cette ombre laissait deviner un homme dans un manteau; aux ])lis du drap, on reconnaissailque cet homme portait quelque chose.
Il marchait avec vivacité, la figure cachée sous une des cornes de son chapeau.
La pluie ne lui faisait rien.
Par intervalles, il jetait son coup d'œil à droite et a gauche, devant et derrière lui, comme s'il eût craint d'être suivi ou épié.
En passant à peu de distance d'un réverbère qui se dandinait au coin de la rue, la lumière frappa pleinement siiv ses traits...
C'était Jean-Jacques Rousseau!
Le diseur de bons conseils aux mères de famille allait exposer son enfant.
Voilà donc où mènent les paradoxes! Au crime raisonné et calme, à la barbarie justifiée, à ranéantissement orgueilleux des sentiments humains. Piédestal, tout cela.* Jean-Jacques bâtissait alors sur la haine comme il a\ait bâti tout à l'heure sur la misère. Il ne s'excuse pas, il se glorifie. Il accuse l'exécration qu'on lui a vouée, et prétend empêcher qu'elle ue retombe sur les héritiers de sou nom. Il met ses fils aux Enfants trouvés, afin d'en faire les égaux des princes. Moi, je crois plutôt que cet homme veut tuer sa race et demeurer seul dans l'avenir à porter sa funeste gloire!
Jean-Jacques était arrivé maintenant ù la pointe de Saint-Eustache. Il marchait plus vite.
Les petits doigts de son enfant réveillé s'accrochèrent h son bras. Cette caresse inattendue le fit tressaillir. Puis, la pauvre créature poussa une plainte.
— Tais-toiî dit Rousseau en lui mettant la main sur les lèvres.
3Lnis, au lieu de se taire, l'enfant se prit à gémir plus distinctement; seulement, étouffée par une lourde compression; sa voix ne pouvait pas être entendue.
Un instant le vciligc s'empara de l'honime au manteau noir. Les vitres mouillées des mains se renvoyaient la lumière des lanternes. Les éclienals en saillie versaient bruyamment des torrents deau. A fréquentes reprises, l'orage déroulait au lointain Técliarpc rouge de l'éclair. Des coups de tonnerre, violents, butors, précipités, se répétaient sur le silence de la ville. Le ciel changeait deux ou trois fois de robe dans une heure.
Il lui semblait, à travers les sifflements du vent, que les fenéti'es s'ouvraient parloul, afin de le voir passer lui et son enfant/
11 se dirigeait du côté de la rue Montmartre, et, en môme temps, il remerciait le temps de s'être fait si noir et si rechigné |)our une aussi basse action.
A Tangle des deux rues, il se heurta face à face avec un individu, suivi d'un petit garçon qui tenait une croix.
C'était ui\ prêtre qui allait porter le saint viatique.
Jean -Jacques se jeta en arriére pour laisser passer riiomme de Dieu, et il continua son chemin; la secousse n'avait pas inlerroni|)u le sommeil de l'enfant.
Le long delà rue.^Ioiitmarlre, quelques cabarets étaient ouverts, à cause du voisinage des Halles; on y voyait des hommes stupidement accoudés sur des tables, auprès de quelques cho|)inesetde morceaux de i)ain rougis; plusieurs d'entre eux dormaient. Il y avait, dans les recoins, deux ou trois femmes sans forme. Personne ne s'égayait là dedans, car chez le bas peuple on regarde Fivresse noi) comme un plaisir, mais comme une tâche sérieuse et à laquelle il est nécessaire dap|)orter une gravité i)resquc farouche. Les buveurs ne chantent que dans la jeune période de vingt à trente ans.
Lpuisé, il s'assit sous les Halles.
Son œil atone erra d'abord dans les masses confuses de la nuit, pour venir se fixer sur un point lumineux.
Dans la maison qui lui faisait face, une seule fenêtre était éclairée. L'absence de rideaux permcllail de voir ce (|ui se passait à Tintéricur.
Un artisan, en manches de chemise, Iravaillail devant une petite table. La lueur d'une chandelle, agrandie par une boule d'eau, tombait sur divers bijoux qu'il était occupé à sertir. C'était un homme de trente ans environ.
Derrière lui, allant et venant, Rousseau voyait une jeune femme. Sa figure revenait, selon une expression populaire; ses yeux étaient intelligents, sa bouche était bonne.
Elle couchait son petit enfant, en l'embrassant par tout le corps.
Quand elle l'eut bien paré et qu'elle l'eut coiffé avec amour d'un bonnet de quatre sous, elle le prit dans ses bras et l'apporta vivement à son mari, qui se retourna avec un tendre sourire, et qui confondit dans un double baiser ces deux tètes penchées sur lui...
Rousseau regardait.
Ce tableau qu'il venait de surprendre dans sa douceur nocturne entrait dans son cœur, sans forcer les portes, et l'emplissait d'un trouble inexpressible. De sourds battements faisaient remonter à son souvenir les choses à demi entrevues de son enfance. Les odeurs de jadis, des airs anciens, des émotions qui semblaient perdues sans retour lui revenaient en foule et cependant distinctes comme au moment même. A ce point d'électricité morale où l'homme se transfigure et absorbe tout autour de lui avec cette puissance de lucidité, aussi difficile à retrouver qu'un degré exact en alchimie, Rousseau plongea cruellement par les yeux de l'àme au fond du néant de sa vie!
Soulevant un coin du manteau qui cachait la figure de son fils, il murmura :
— Si je le gardais?...
L'ombre était muette autour de lui. Rousseau, haletant, souriait à"cette pensée audacieuse.
Il dévorait son enfant du regard.
El tout à coup il lui vint un désir.
Après s'être assuré que personne ne pouvait le voir, il pencha ses lèvres sur les siennes, et l'embrassa...
L'enfant cria.
Le ciel eut un coup de tonnerre.
Jean-Jacques se releva par une commotion soudaine et trembla.
— Lâclielé! lâcheté! gronda-l-il.
La fenêtre de vis-à-vis brillait toujours.
Il s'enfuit sans oser la regarder.
Enfin, il déboucha sur les quais.
La pluie tombait à flots, à flols, à flots...
Il allait, abrité à demi par les auvents des boutiques.
Egaré, il puisait une sorte de courage dans la furie des éléments.
Son manteau ruisselant lui coulait sur les épaules; il suait sous son chapeau trempé.
Paris était tout noir. Le grand vaisseau de la cité, plus noir encore, se détachait et semblait s'avancer vers lui. A peine cet immense bloc d'ombre élail-il piqué de cinq ou six lumières, qui se reflétaient longues et minces dans la Seine, comparables h des cierges qui brûleraient tout droit au fond de l'eau troublée.
Le philosophe avait peur.
La Samaritaine, qu'il avait dépassée, lui sonna un quart d'heure aux oreilles.
Minuit un quart
Il voyait mal. Ses yeux battus de gouttes d'eau se vitraient malgré lui. Les ruisseaux devenaient torrents à son pied. Il n'en pouvait plus.
Et voilà que, sur le pont Notre-Dame, Tenfant recommença à crier.
Jean-Jacques fut sur le point de le jeter à l'eau.
— Au fait, murmura-t-il, ce serait plus simple; Tinjustice des hommes ne le suivrait pas là dedans... .
Il entrait enfin dans la rue de la Cité.
Or, à quelque distance, un autre individu, recouvert, lui aussi, d'un manteau noir se dirigeait également vers riiospicedes linfants trouvés. Il portait un fardeau comme Jean-Jacques. Mais il était gai, lui; sa démarche n'avait
rien de craintif; parfois même il fredonnait les airs de Colasseet de Rameau, intercalant ses souvenirs mélodieux de réflexions dans le genre suivant :
— Oui, parblen! c'est une idée originale que j'ai eue là, une idée d'or... Je ressemble à Saturne avec moins de cruauté et de gourmandise. Je me contente d'abandonner mon enfant. Si cette petite ne meurt pas, elle me fera une agréable occupation pour ma vieillesse. Voilà mon cousin, Tallure! voilà mon cousin...
C'était le duc de Noyal-Trellléan qui parlait el chantait de la sorte. On Ta deviné. Sorti de Thôtel de la rue Plàtrière au moment oîi Rousseau sortait de la maison voisine, il avait suivi la même direction i)our venir accomplir le même crime.
Il disait, malgré la pluie :
— La vie est un jeu. Je joue à la vie comme je jouerais .<ui pharaon ou au trictrac. Je me fais le plagiaire du Créatour, je lance dans le monde un être, et je suis seul à savoir le secret de son existence. Pourquoi ce qui s'appelle mystère pour Dieu s'appellerait-il crime pour Thomme? Dieu n'est-il pas comme moi un père qui met ses fils à l'hospice du hasard? Diable de pluie...
Souvent aussi il regardait sa fille avec une satisfaction étrange.
— Tu seras belle peut-être, el le diable te tentera. Il te tirera par la robe el te fera des niches incessantes. Autour de toi, il rendra le vent du soir plus voluptueux cl l)lus embrase; sous tes pieds, l'herbe se ploiera, plus grasse, avec des enivrements terribles. Tu le débattras, petite fille, et je serai là, assistant à les luttes, derrière loi. Je te sauverai, si cela me plaît, je le perdrai, si je le veux. Je ferai battre ton sang plus vif el plus chaud dans tes veines; ou bien, selon ma fantaisie, la chasteté viendra abriter ton chevet sous ses deux ailes blanches. De la sorte, j'aurai mon spectacle jihilosophique et mystérieux. Avec un mot, je ferai la joie ou la douleur de tes seize ans, j'aurai des recettes pour tes larmes, cl des rcs-
~ G9 — sorts pour chacun de tes éclats de rire. Penché sur loi, comme un médecin, sur son sujet, j'apprendrai le point exact où le cœur se brise; montre en main, je saurai ce que dure la souffrance ou la jouissance que l'on croit éternelle; tes hésitations dans la société me diront Tanalomie des instincts. Tu seras un aliment toujours nouveau à ma curiosité.
Puis il tachait de s'attendrir :
— Qui sait? je t'aimerai si je peux. Ta voix aura peutêtre pour moi des notes non entendues; dans ton sourire il est possible que je retrouve d'anciennes et jeunes rêveries; tes cheveux peuvent n'être pas les cheveux de tout le monde... 0 ma fille! si, grâce à toi, j'allais devenir sensible et humain!... Mais non, un pareil bonheur n'est pas fait pour moi; le paradis de la bêtise me lient ses portes inexorablement fermées.
Cependant tous les deux arrivaient, le duc et le philosophe.
En ce temps-là les enfants trouvés, au lieu d'être reçus directement à l'Hôtel-Dieu, étaient déposés dans une pharmacie qui faisait face, et où on leur prodiguait les premiers soins.
En vue de cette pharmacie, collé contre un pilier de la sombre cathédrale, se tenait un troisième individu, enveloppé jusqu'aux dents et mouillé jusqu'aux os.
Celui-là attendait.
La pluie l'inondait; mais, loin de se rebuter, il opposait un mépris stoïque aux outrages du temps.
Néanmoins il s'enrhumait fort.
— Atchi! disait-il en éternuant, je saurai à quoi m'en tenir... Atchi!
Une patrouille du guet à cheval s'annonça par un bruit cadencé; au détour de la rue du Cloître, on vit apparaître les gardes avec leurs tricornes à galons, et couvrant des plis de leurs larges manteaux la croupe de leurs montures. Ils juraient et maugréaient contre la pluie qui souillait la bourse de leurs cheveux.
LES CIIEniSF.S ROCGES, T. 1 . 5
— Halte! commanda le sergent.
II venait d'apercevoir l'énorme tache d'encre que l'inconnu faisait sur la muraille.
— Qui vive? cria le sergent, qui se détacha et s'avança seul.
L'inconnu se rencoigna de son mieux et ne répondit point.
— Qui vive?
Toujours semblable silence.
Le sergent eut un juron à faire tomber un saint de sa niche de pierre.
Il poussa sa bête jusque sous le nez et sous les pieds du muet personnage.
Alors celui-ci fit entendre un grommelement de contrariété.
— Çà, l'ami! qu'est-ce que vous faites ici, à pareille heure?'dil le sergent. — Parbleu! je m'enrhume, repartit une voix de notre connaissance. — Vous moquez-vous du guet par hasard? — Je lui dis la vérité, à lui, comme à tout le monde. Le mensonge est proscrit de ma bouche. Atchi! — Vous n'avez pas le droit de demeurer planté sous un porche, minuit sonné. — Et pourquoi pas? — • Parce qu'on n'a pas le droit de ressembler à un larron, — Atchi! — M'avez-vous entendu?
Cette fois l'inconnu parut impatienté, et haussant légèrement les épaules :
— Allez, allez, sergent; croyez-moi, poursuivez votre chemin et ne faites pas mouiller inutilement vos hommes. Je suis le docteur Palmézeaux, prononça-t-il en se décoiffant pour laisser voir ses traits.
Le sergent du guet recula au nom du médecin, que répétèrent immédiatement tous les gardes de la patrouille. Ils le connaissaient. Médecin des pauvres, il était aussi médecin des soldats.
— Pardon... excuse! balbutia le sergent; je me repentirais de mon impolitesse, si elle ne m'avait procuré l'honneur de dialoguer avec un brave homme comme vous.
Et s'adressanl à sa troupe :
— Marche! articula-l-il.
Le guet à cheval s'éloigna.
Quelques minutes s'écoulèrent. La pluie ne cessait pas de tomber. Le docteur Palmézeaux avait repris son immobilité de marbre.
Tout à coup il entendit un léger bruit de pas.
— Enfin! pensa-t-il.
Mais aussitôt le bruit se doubla, et sur une ligne absolument parallèle, il vit s'avancer deux ombres : d'un côté, un homme noir couvert d'un manteau noir; de l'autre, un homme également noir couvert d'un noir manteau. Juste en face du docteur, ces deux personnages, qui cherchaient où poser leurs pieds, ne se voyaient pas encore, bien qu'ils fussent près l'un de l'autre à se toucher, lis avaient écarté leur manteau et tenaient chacun leur progéniture sur l'extrémité de leur bras, afin de n'avoir plus qu'à faire un mouvement pour s'en débarrasser.
Comme la porte de la maison de secours, qui restait toujours ouverte, était suftisamment largc,ils entrèrent à la fois.
Préoccupés, ils ne se regardèrent point...
Mais une fois qu'ils eurent consommé leur barbare abandon, en sortant, sur la première marche éclairée par les rayons d'une lanterne rouge, ils levèrent les yeux l'un sur l'autre.
Le duc de Noyal-Trefiléan éclata de rire.
Jean-Jacques Rousseau reconnut le grand seigneur qu'il avait rencontré le matin au Palais-Royal, jouant avec un singe.
Il s'enfuit, sombre et contrarié...
Le docteur Palmézeaux avait disparu. Il avait vu tout ce qu'il voulait voir. 11 en avait même vu davantage.
Longtemps encore, à travers la nuit, on entendit l'éclat de rire du duc poursuivant le philosophe.
l.'agonie dn XTIII« siècle.
Ainsi donc, voilà noire roman posé. D'un côté le fils de Jean-Jacques Rousseau, de Taulre la fille du duc de Noyal-Treflléan, deux enfants abandonnés que nous allons suivre dans la \ie, à travers les événements fastueux, horribles ou sanglants d'une ère sans égale. Pour user d'un privilège commun à tous les romanciers, nous commencerons d'abord par enjamber seize ou dix-sept années. Ce premier livre n'était qu'un prologue. Maintenant nos héros sont grandis, et Jean-Jacques n'existe plus.
Un des originaux les plus fameux et les plus oubliés du dix-huitième siècle, l'avocat Grimod de la Reynière, donnait ce soir-là un de ces soupers étranges et merveilleux avec lesquels il remuait toute la société de Paris.
C'était le petit-fils d'un charcutier, dont il aimait à tirer honneur lorsqu'il se trouvait au milieu de gens de cour, et qu'il rappelait en mainte occasion, par une sorte d'orgueil retourné. Un des appartements de Grimod de la Reynière était orné de tous les attributs de la charcuterie; au milieu des panneaux dorés, un artiste habile avait brodé des assiettes de boudin en relief. Les dessus de porte représentaient des hures peintes en camaïeu.
Il était riche, mais il méprisait sa richesse. Malgré les instances de sa famille, il n'avait jamais voulu être autre chose qu'avocat, homme de lettres et gourmand. Son nom de baptême était Balthazar. Il aimait l'mdépendance pardessus tout; et ses déblatérations incongrues contre les grands, qu'il invitait à ses repas, n'ont pas peu concouru à sa réputation exceptionnelle.
Au physique, Grimod de la Reynière était d'assez haute taille, bien fait et d'une figure agréable. Par malheur, il
avait un défaut de conformation aux mains qui l'obligeait à se servir de doigts artificieIs,toujours recouverts de gants. Ce qui ne l'empêchait pas d'être un homme infiniment eujpressé auprès des femmes, surtout vis-à-vis des actrices qu'il adora jusqu'à la fin de ses jours, et dont il posséda les plus belles.
Comme littérateur, il avait du goût, de l'érudition, et surtout une philosophie d'une franchise ])iquanle. 11 était très-personnel dans ses ouvrages, mérite qui les a vile rendus rares, et qui les fuit rechercher aujourd'hui. Et puis, enfin, c'était un écrivain de bonne humeur, et de ceux-là on en complait alors si peu!
Néanmoins c'est i)lulôl comme r/owrma?2fZ que Grimod de la Ueynière mérile de laisser un nom après lui. Sa supériorité à table était réelle et incontestée. Pour lui la table était un trône. Il s'est fait représenter plusieurs fois dans une Vaste bibliothèque, sur les tablettes de laquelle on aperçoit, au lieu de livres, une multitude de provisions alimentaires, tels que pâtés et cervelas de diverses sortes, légumes au vinaigre, lièvres, outardes, bartavelles, des pains de sucre et des flacons de liqueurs fines. Du milieu du plafond pend, en guise de lanterne, un monstrueux jambon de Bayonne.
On l'appelait généralement Grimod, l'avocat, pour le distinguer de Grimod, sangsue du peuple, son père, qui était fermier général, et qui, par un contraste ])laisanl, était réputé pour sa sobriété excessive. Grimod, l'avocat, s'était surnommé lui-même un cynique de bonne compagnie. Il avait coutume de dire, et c'est un de ses plus jolis mots : « Je voudrais qu'il fût d'usage d'appeler un bon auteur Votre Excellence, et la plupart des grands Votre Impertinence.)) En consé(iuence de ses principes, il n'allait nulle part, si ce n'est dans les coulisses et à la boucherie; mais on allait chez lui, ce qui revenait exactement au même.
On n'en finirait pas à raconter toutes ses étrangetés. Malgré sa puissante fortune, il faisait un petit commerce
de (liflerents objets qu il vendait lui-même à ses amis. S'il les reconduisait dans son carrosse, il exigeait d"eux le prix quon eût donné à un tiacre, appliquant ensuite ces protils à des œuvres de charité. Il apportait d'ailleurs beaucoup de noblesse et d'humanité dans ses fonctions d'avocat; il ne se chargeait que de la cause des malheureux et aflectait spécialement de prendre celle des gens opprimés par les fermiers généraux.
A l'époque où nous parlons, c'est-à-dire vers la fin de l'année 178., Grimod de la Reynière n'avait pas trente ans. C'était un homme toujours mis avec une certaine recherche et d'une politesse qui dégénérait souvent en ironie, lorsqu'elle s'exerçait vis-à-vis des grands seigneurs. Rencontrait-il chez son père un cordon rouge ou' bleu, aussitôt on le voyait se courber jusqu'à terre, reculer et donner tous les signes de l'humilité la plus extrême, comme pour témoigner de son infime extraction.
En revanche, il donnait aux savants et aux littérateurs des déjeuners philosophiques qui se prolongeaient rigoureusement jusqu'au soir, et pendant lesquels se succédaient, aux yeux des convives, des spectacles de tout genre : tantôt des essais de phosphore ou des expériences d'électricité par lltalien Catanio; d'autres fois, une représentation d'ombres chinoises exécutées supérieurement. Seulement, il avait la manie d'exiger de ses invités qu'ils prissent chacun une dose de vingt-deux petites tasses de café; son unique concession était de permettre aux personnes délicates de s'en tenir à la petite dose composée rien que de dix huit lasses. On se servait soi-même, à l'aide de deux robinets adaptés au mur du salon, et qui représentaient, l'un la figure d'Apollon, (c'était la grande dose,) et l'autre la figure de Marsyas. Ces déjeuners philosophiques étaient fort courus, en dépit ou à cause de leur singularité; on y rencontrait les frères Trudaine, M, de Fontanes tout jeune, Mairobert, Crébillon fils, de même que plusieurs acteurs estimables et de talent : Larive, Saint-Prix et le monumental Dessessarls, gourmand-né.
L'exaltation de Grimod de la Reynière, en matière de gastronomie, était des plus plaisantes et surtout des mieux convaincues. Voici ce qu'il écrivait dans un moment d'inspiration, l'appétit l'emportant sur la galanterie : « J'ai toujours regardé les plaisirs que procure la bonne chère comme les premiers plaisirs de l'esprit et des sens. On conviendra d'abord que c'est la jouissance qu'on goiite le plus tôt et qu'on peut multiplier le plus souvent. Qui pourrait en dire autant des autres? Est-il une femme, tant jolie qu'on la suppose, qui puisse valoir ces admirables perdrix rouges du Languedoc et desCevennes, ces langues fourrées de Troyes, ces mortadelles de Lyon, ce fromage d'Italie? Peut-on mettre un petit minois bien grimacier et bien fardé à côté de ces admirables moutons de Ganges qui fondent sous la dent, de ces délectables veaux dePontoise et de Rouen, dont la blancheur et la tendreté feraient honte aux Grâces elles-mêmes? Qui osera préférer une beauté maigre et chétive à ces aloyaux énormes et succulents, qui inondent celui qui les dépèce et qui ravissent ceux qui les mangent? Quelle comparaison peut-on faire entre une figure piquante et chiffonnée et ces poulardes de Bresse, ces coqs vierges du pays de Caux dont la finesse, l'embonpoint et la beauté délectent les houppes nerveuses d'un palais délicat?... »
L'hôtel de Grimod de la Reynière était situé et est situé encore dans la rue des Champs-Elysées, faisant angle sur la place Louis XV. C'est un monument somptueux, monument de fermier général, riche et commode, bâti en belle pierre, et qui est occupé aujourd'hui par la légation ottomane, après l'avoir été précédemment par l'ambassade de Russie.
L'hôtel la Reynière, comme il est encore désigné par les vieux concierges du quartier, n'a que deux étages, mais vastes et espacés à l'aise; c'est un édifice carré, entouré d'arbres plus que centenaires et que ceint de toutes parts un mur élevé.
Ce jour-là, c'était un jour du mois de septembre, l'hôtel
avait été illuminé du haut en bas dès l'approche du soir. Grimod, ravoeat, qu'on appelait aussi le jeune M. de la Reynière, profitait d'une absence de sa famille pour se livrer à sa fantaisie accoutumée. Il fêtait Paris.
Toutes sortes de gens avaient été invités à ce souper, pour lequel notre original avait promis de se surpasser lui-même : des artistes, des dames de la cour, des marquis, des comédiens, des apothicaires et des garçons tailleurs. Les lettres d'invitation contenaient une phrase ainsi conçue : « Du côté de l'huile et du cochon, j'ai lieu de croire qu'il n'y aura rien à désirer. »
En vérité, il fallait être bien intrépide et bien curieux pour aller souper chez Grimod de la Reynière.
On y allait, cependant. Cela amusait ce siècle profondément lassé, qui voyait revivre en lui le marquis de Brunoy, fou sensible et pieux, qui faisait peindre en noir les feuilles de ses arbres et jeter des fioles d'encre dans son étang, afin que tout chez lui portât le deuil de sa famille. Les inventions de Grimod étaient d'une nature souvent analogue; il se plaisait à mélanger Tenjouement et la terreur, le luxe et le mystère. Louis XVI fit, dit-on, encadrer un de ses billets d'invitation, conçu dans la forme des billets d'enterrement, et qui portait, au lien de têtes de mort, un entourage de gueules béantes. Mais le souper de ce soir devait laisser bien derrière lui les précédentes excentricités. On en avait parlé huit jours à l'avance, on en devait parler huit mois après.
Voici le détail authentique et minutieux des formalités premières par lesquelles il fallait passer. D'abord, un suisse chamarré d'or, an large baudrier, arrêtait chaque convive sur le seuil de la porte pour lui demander s'il allait chez M. de la Reynière, l'oppresseur du peuple ou chez M. de la Reynière, le défenseur du peuple. Naturellement on répondait qu'on allait chez le défenseur du peuple; alors le suisse faisait une corne au billet d'invitation ( dont on était formellement prié de se munir ) et l'on passait dans une pièce de corps de garde où se le-
naienl rassemblés des hommes velus à l'antique. Ceuxci vous introduisaient dans une première pièce où l'on voyait un inconnu, le casque en tête, la visière baissée, couvert d'une cuirasse, une manière de frère terrible, qui faisait une seconde corne à votre billet et vous ouvrait les battants d'une autre salle. Là se présentait un homme en robe noire, en bonnet carré; il demandait au convive ce qu'il voulait; il le questionnait sur son nom, ses qualités et sa demeure; il dressait de tout procès-verbal, et, après avoir pris son billet, il l'annonçait enfin dans la salle de réunion.
Dès son entrée, le convive se trouvait en face avec quatre petits enfants de chœur tout mignons, la tète couverte d'une calotte rouge, les bas rouges, le surplis de dentelles, comme aux grandes fêtes de Téglise, Ils commençaient par l'encenser avec leurs encensoirs d'argent. C'est alors que Grimod de la Reynière arrivait à lui les bras ouverts et l'embrassait fraternellement. Puis s'il remarquait sur sa physionomie la surprise causée par les enfants de chœur :
— Mon père et ma mère, disait-il, ont l'habilude d'inviter toujours à leur table trois ou quatre flatteurs chargés spécialement de les encenser, eux et leurs connaissances. Ma foi! j'ai trouvé plus simple de me procurer ces petits bonshommes qui s'acquittent aussi bien de cet emploi. Voyez plutôt!
Se tournant vers eux, il leur disait :
— Encensez monsieur!...
Les enfants de chœur encensaient gravement jusqu'à ce que le nouveau venu disparût dans un jiuage et criât qu'il en avait assez.
Après quoi, Grimod de la Reynière le prenait sous le bras et le présentait à la compagnie.
Les convives, hommes et femmes, étaient au nombre de quarante environ; ils causaient, debout au milieu de la chambre ou assis sur des canapés adossés à la tapisserie du mur. Nous ne mentionnerons que les plus con-
nus, ceux qui méritent les honneurs d'une silhouette. Honteux et stupides, quelques hommes de rien cherchaient à se dérober dans les angles ou contre les rideaux des fenêtres donnant sur le jardin. C'étaient, comme je l'ai décrit, des gens sans épée, des artisans, de petits bourgeois; on disait même qu'il y avait un perruquier.
Il faut citer d'abord, avant tous et le premier par la réputation, ce personnage alerte, souple et dont la tête un peu petite et si spirituellement dressée sur les épaules, l'œil toujours en éveil, la bouche toujours sur ses gardes, comme quelqu'un qui n"a d'autre chose à faire qu'à se défendre et qu'à attaquer, dont l'expression de visage hardie va souvent jusqu'à l'impertinence, mais ne s'élève jamais jusqu'à la fierté, celui que plusieurs de nos lecteurs ont déjà nommé par son nom de Beaumarchais. L'exmailre à chanter des filles de Louis XV se rengor-eait et faisait le paon chez Grimod de la Reynière, qu'il avait l'habitude de décrier, une fois dehors.
Sur un fauteuil, environnée de cinq ou six personnes, on remarquait madame la comtesse Fanny de Beauharnais, une assez belle personne, pleine d'amabilité, qui commençait à devenir une femme de lettres, une Sapho, comme on disait alors de toutes les femmes auteurs. Elle faisait déjà cercle; il est vrai qu'elle savait trouver de plus spirituelles choses au bout de ses lèvres qu'au bout de sa plume. Au nombre de ses courtisans s'empressaient M. le marquis de la Grange, le jeune prince de Gonzague, et surtout un homme au regard perçant, au nez pointu, qui souriait d'une drôle de façon, écoutant sans cesse, ne disant rien, et qui s'appelait Jacques Cazotte.
— Voyons, M. de la Grange, disait la comtesse de Beauharnais; vous qui êtes de la cour, vous allez nous donner des lumières sur bien des faits. Il s'agissait hier des Mémoires du duc de Richelieu. Sont-ils vrais? — Oui et non, répondit le marquis; ne croyez rien de sa ta- 'pissière,pas plus que d'autres traits semblables;ce sont des romans qu'il a fait faire pour jeter quelque intérêt sur la nullité de sa vie...
Rivarol ctail venu avec ses deux sœurs, qu'il avait tout récemment appelées auprès de lui à Paris, au grand déplaisir de sa femme. On sait que le ménage de Rivarol était un enfer. Ce fut là sans doute ce qui le conduisit à traduire le Dante, bien qu'au premier aspect l'union de ces deux talents puisse sembler impossible. Quoi qu'il en soit, ce Rivarol, un des hommes les i)lus brillants de la décadence française, était vêtu comme un prince, dont il avait d'ailleurs la mine et le maintien, malgré qu'il ne fut que le lils (rès-obscur d'un cabaretier. 11 portail avec aisance un vaste habit bleu de ciel, galonné très-large et enrichi d'une multitude de boutons et boutonnières de clinquant d'argent; la veste était d'un beau basin, avec des boucjuets brochés etornée d'une longue frange à graines d'épinards. 11 n'y avait guère en ce moment à Paris que deux hommes capables de lutter de science élégante avec M. de Rivarol : c'étaient le comte d'Artois et Mole le comédien. Le bas de soie accusait une jambe de cour, et sa chevelure poudrée avec un art spécial étincelait aux lueurs des bougies.
Un gros homme, en perruque à boucles épaisses, élail assis non loin de madame la comtesse de Beauharnais. C'était Sébastien Mercier, l'auteur du Tableau de Paris. Il s'agitait bruyamment siu' sa chaise et prodiguait à l'unisson la voix et les gestes. Son élocution ressemblait h son style : c'étaient la même clarté dans la même énergie, la même rapidité d'appréciation, les mêmes arêtes dans la période. Il prenait grand souci des intelligences obscures ou sommeillantes, mais il était sans pitié pour les esprits vulgaires dont la petite scienceaété puisée aux abreuvoirs communs. On avait cru le flétrir en disant de ses ouvrages qu'ils étaient «pensés dans la rue et écrits sur la borne.» Il n'en portait la tête que plus haute, car il était fier avec raison; et par ses drames populaires et robustes, tels que la Brouette du vinaigrier, il tranchait vigoureusement sur les écrivains afladis de l'école encyclopédique, décapitée alors de ses chefs les plus illustres.
Parmi les voisins de Mercier, celui qui paraissait le plus offusqué, c'était M. Pons ( de Verdun ). un petit farceur médiocre, qui a inondé les Alnianachs de ses épigranimes sans esprit et de ses contes sans nouveauté, propres tout au plus à tapisserie fond des bonbonnières. Mais qui s'inquiétait de M. Pons et qui faisait attention à M. Pons, sinon M. Pons lui-même?...
J'aime mieux arrêter mes regards sur cet homme brun de visage, grand de stature, qui regarde tout le monde hardiment, qui montre un diamant superbe à son jabot, de fortes bagues à ses doigts, qui est vêtu de velours cramoisi, et dont la poitrine majestueuse saillit comme celle d'un géant. Au moins celui-là est taillé dans une large étoffe; il est joyeux et à l'aise : c'est Casanova, un intrigant solide, un vaste chevalier d'industrie, Casanova de Seingalt, qui a touché à tous les rivages de l'Europe, amoureux, fripon, écrivain, prisonnier d'Etat, courtisan, banquier de jeux, espion, secrétaire, qui a été tout ce qu'on n'est pas!
Qui y avait-il encore à ce festin funèbre et goguenard, donné par Grimod de la Reynière? Il y avait un poète terrible, qui s'appelait Robbé dans les écuries et dans les greniers où il couchait, et M. Robbé de Beauveset dans les salons sans pudeur où il était admis. Le prince de Conti, et c'est là une de ces actions qui honorent le plus un homme, avait acheté vingt mille francs la non-publication de ses ouvrages erotiques et antichrétiens. Robbé avait le malheur de posséder du talent, et on le priait quelquefois, vers la fin des orgies, de réciter son Origénisme, poëme rocailleux, mais énergique, qui continuait la tradition des poètes du seizième siècle. En déclamant, il avait la figure et les gestes d'un convulsionnaire, ses yeux roulaient dans leur orbite, une légère écume mouillait ses lèvres, sa voix s'enflait, et les auditeurs s'entre-regardaient presque épouvantés.
Il y avait enfin le vieillard Goldoni, encore leste pour son âge; Flins des Oliviers et le censeur Coquelei de
Chaussepierre. Parmi les liommes de la noblesse, le comlc de Pîles, le chevalier de Caslellane, le marquis de I\lar- «esia et le vicomte de Toiistain-Ricliebourg. Les femmes étaient représentées, outre madame de Beauharnais el les sœurs de Rivarol, par la comtesse de Laval, par la belle marquise de Montniemberl et par une troisième, plus belle encore, qui n'était connue de personne, el que (irimod de la lieynière avait présentée sous le nom de madame la marquise de Perverie. Ces trois dames luttaient entre elles de fierté el d'élégance; elles s'étaient réunies par instinct; de loin on les eût prises pour trois châsses dorées, tant elles s'étaient posées majestueusement.
De temps en temps, une d'elles se penchait vers l'autre, et les frissons soyeux qu'elle imprimait à sa robe courait par toute la salle. C'était le vent élolTé, inconnu des anciens. D'autres fois, de leurs trois éventails ouverts ensemble comme trois arcs-en-ciel, elles voilaient et dévoilaient harmonieusement leur visage encadré de dentelles et de perles. Les trois Grâces mises à la mode du dix-huitième siècle n'eussent pas eu d'autre aspect, ne se fussent pas vues enlourées d'un plus glorieux resplendissement.
C'était surtout la marquise de Perverie que l'on regardait davantage. Il était dilTicile en elTct d'être plus belle que cette personne, el d'avoir en même temps cet éclat reposé que donne une patiente habitude du monde, el auquel les natures privilégiées arrivent seules avant trente ans. Qui était-elle el d'où venait-elle? Pourquoi ne l'avaiton pas vue jusqu'à présent, ou, si on l'avait vue, pourquoi ne l'avail-on pas remarquée? Jamais, de mémoire de courtisan, une femme n'avait mis pour la première fois les deux i)ieds dans le monde de Paris avec autant de certitude el de charme supérieur. Elle imposait considérablement par le regard el par le maintien, el ce pouvait passer pour un niiracle au milieu de celte société composée des gens les plus spirituels el les plus dépravés du royaume, d'autant moins disposés à se laisser étonner
qu'ils étonnaient eux-mêmes. Où avait-elle pris celte témérité heureuse, cette douceur grave, enfin celte science aimable et exacte, qui fait qu'une femme n"est jamais lanl chez elle que lorsqu'elle est chez les autres?
Son costume caractéristique et de la plus réjouissante fantaisie, mérite d'être dépeint depuis la chemise, qui était en belle toile batave, bordée de mousseline de Picardie, jusqu'aux souliers en glacé d'argent. Par-dessus un jupon de satin blanc, elle portait un fourreau hermine, à bordures roses, avec les petits crochets en diamants et la ceinture en émeraudes. Le fichu était de gaze à étoiles d'or sur une respectueuse de Malines; le mincie tablier, de tafletas rose fleuragé en perles. Son chignon était demi-flottant; elle avait sur son joli bonnet de dentelles à plis imperceptibles un chapeau de mariage avec des pierreries imitant des fleurs. Ses bas de soie montraient leurs coins, et sur chacune de ses mules mignonnes s'étalait un bouquet de brillants : un cordonnet d'or bordait le bout du talon. Ainsi parée, elle luttait d'un côté avec la violence et l'extravagance des déguisements d'Opéra: de l'autre, avec la somptuosité des toilettes de la cour.
Au moment où l'on allait se mettre à table, un bruit assez vif se fit entendre dans l'antichambre; on eût dit de quelqu'un se disputant avec les valets. Comme Grimod de la Reynière se dirigeait vers la porte d'entrée, afin d'apprendre la cause de cette rumeur, une femme parut sur le seuil, une fort belle femme.
— Madame de Rivarol! s'écrièrent quelques personnes.
A ce nom redouté, le spirituel écrivain pâlit imperceptiblement et froissa la dentelle de ses manchettes. Ses deux sœurs cherchaient partout un endroit pour se cacher.
— Madame... fit Grimod en saluant. — Je ne suis pas invitée, monsieur, dit-elle avec l'accent anglais, et je ne demanda pas à l'être... Je connais les influences auxquelles vous cédez... Depuis que mes belles-sœurs sont ici, elles ont porté le trouble dans ma maison. Mon mari
m'a quittée et m'a enlevé mon fils... — Pardonnez-moi, madame, de vous interrompre, dit Grimod de la Keynière après un second salut ironique; mais si c'est une consultation que vous venez chercher auprès de moi, je vous préviens que je n'en donne point aux heures du souper. Aujourd'hui l'avocat cède le pas à l'amphitryon.
Rivarol avait tourné le dos à sa femme et commencé une conversation avec M. Casanova.
— Mais cependant... conlinua-t-elle.
Grimod de la Reynière saisit un cor d'ivoire qui était appendu a la tapisserie, et il en tira un son dolent et prolongé.
Trois hommes velus de noir apparurent.
— Bourguignon, la Jeunesse, Robert! prononça-t-iL emparez-vous de madame, et transportez-la dans la chambre des douleurs.
Immédiatement madame de Rivarol fut enlevée, malgré ses cris, et emmenée hors delà salle du festin. On était tellement habitué à ses escapades, que cet incident et l'ordre qui le termina ne surprirent personne. Grimod de la Reynière s'avança toutefois vers Rivarol, comme pour s'excuser de la liberté qu'il avait prise, mais celuici fit la moitié du chemin et lui frappa sur l'épaule en souriant d'approbation.
Alors l'heure du souper sonna. Une musique invisible se fit entendre dans le lointain, et contribua à donner une teinte d'enchantement aux scènes qui allaient se dérouler.
Grimod invita l'assemblée à passer dans la salle du festin; lui-même se dirigea vers la belle marquise de Perverie à laquelle il offrit sa main, précédant le cortège de ses quarante convives.
— Où diable ce coquin de la Reynière a-t-il été dénicher celte belle inconnue? demandait Beaumarchais à l'oreille de Cazotte. — 11 parait que c'est une jeune veuve de province, répondait celui-ci; son mari était un ours septuagénaire qu'on a trouvé gelé, un matin, dans sa gentilhommerie. Alors la marquise a tiré le verrou sur ses
domaines, et voilà qu'elle est à Paris. — Qui vous a raconté cela, Cazotte? — Personne...
On traversait une pièce entièrement obscure. Beauniarcliais garda le silence. Tout à coup une toile de théâtre se leva rapidement et laissa voir la salle à manger.
Ce ne fut qu'un cri d'admiration. Les convives se crurent un instant transportés au pays du soleil, tant l'éclairage était exagéré et splendide. Un lustre de théâtre pendait au-dessus de la table; ses cristaux, taillés en fleurs de lis, lançaient des feux changeants, sans cesse remués. En outre, \\ y avait trois cent soixante-cinq bougies en l'honneur des trois cent soixante-cinq jours de l'an; c'était d'un aspect féerique. Une galerie supérieure faisait le tour de la salle; elle était indiquée par un cordon de feu qui se détachait, vivace, sur des draperies riches et sombres.
La table était ronde, symbole de l'égalité, et ornée d'une multitude de fleurs embaumantes, qui reposaient dans de maguiflques vases de porcelaine de Sèvres. Au milieu, par une antithèse de Tespèce la plus choquante, s'élevait en guise de surtout un catafalque en velours, parsemé de petites larmes d'argent clignotantes et de petits os disposés en quinconces. Cette déplorable et brillante parodie donna le frisson à quelques-uns; mais comme on s'attendait généralement à des choses extraordinaires, on ne s'en étonna pas plus qu'il ne fallait.
Lorsque tout le monde se fut assis, on reconnut qu'il y avait une place vide. Instinctivement les regards se tournèrent de ce côté. Grimod de la Reynière s'en aperçut et satisfît la curiosité unanime par ces paroles :
— M. le duc de Noyal-Treffléan nous excusera de ne point l'avoir attendu. Il aura fallu, sans doute, des causes majeures pour motiver son absence. C'est la première fois qu'il manque un de mes soupers. — Attendez donc, s'écria le marquis de Marnesia; mais voilà plus d'une semaine, en effet, que l'on n a vu le duc de Noyal-Treflléan. — C'est inconcevable de la part d'un homme si fort à la
mode, ajouta la comtesse de Laval. — Il faut, comme dit notre hotc, qu^'l lui soit arrivé quelque chose d'imprévu
de bouleversant, de peu commun, murmura le poëte Uobbé' — Ze croîs plutôt, dit Goldoni, qu'il se cace exprès pour faire parler de loui. — Non, dit tranquillement une voix- M. le duc de Noyal-Treffléan sera ici dans une heure. ' '
C'était Gazotle qui venait de parler.
— Comment le savez-vous? demanda Grimod de la Keyniere en riant. — J'en suis certain.
L'entrée du premier service détourna immédiatement 1 attention de ces paroles mystérieuses, et l'on cessa de s occuper de la place vide. Le nouveau spectacle qui s'offrit aux yeux éblouis des conviés était d'ailleurs de nature a les absorber complètement...
3Iais avant de continuer cette relation, je demanderai la permission de rétrograder quelque peu, afin de voir ce qui avait pu empocher le duc de Noyal-Treiïléan de se rendre plus tôt au souper fantasque de Balthasar Grimod delà lleyniere.
A 1 heure douce du crépuscule, un fiacre antique et lent, avec de belles roues toutes rouges, remontait la rue baint-Viclor, que Santeuil et l'épicier empoisonneur Desrues ont successivement rendue célèbre. Il était traîné par deux betes placides, sur lesquelles un cocher somnolent laissait pendre les rênes avec mélancolie. Des planches tenaient lieu de glaces et étaient haussées.
Ce fiacre, que la population pauvre regardait avec surprise, dépassa tour à tour la ruedu Paon, la rue du Chardonneret, la ruedu Mûrier, et toutesces petites rues horriblesqui ontdesnomspleinsdecoquellerie.Oneùtditqu'il promenait
un malade, tant il y avait de calme réfléchi dans son allure provinciale. , ,^
\rrivé à la hauteur du cabaret du Verre galant, (lui existe encore aujourd'hui, et qui fait le coin de la rue Saint-Victor et de la place Maubert, le cocher leva la tele et jeta les yeux autour de lui. Il arrêta ses chevaux et quitta son siège à franges avecprécaution. Le crépuscule commençait à ressembler à la nuit.
Ouvrant la portière, il prononça ce seul mot : — Descendez.
San^ doute la personne à qui il s adressait ne 1 entendit pas ou ne voulut pas l'entendre, car il répéta son injonction.
Même silence. , t . ,
Alors le cocher, s'appuyanl sur le marchepied, avança les deux bras et saisit, dans le fond de la voiture ou elle était tapie, une jeune lille qu'il enleva comme une plume et qu'il déposa sur le pavé, plus morte que vive. II referma la portière.
C'était une enfant de seize ans, blonde comme notre mère Eve, mais habillée d'une robe misérable el faite avec une de ces étoffes de couleur navrante qui ne se rencontrent que dans les maisons de charité. Comment el e s'arrangeait pour être jolie là-dessous, c'est le secret de
la jeunesse. . , ., . ,,^ „,,;.
Elle était d'abord demeurée immobile el muette, mais en vovant le cocher qui remontait sur son siège :
— Où ^uis-je? demanda-t-elle timidement. — Place 3Iaubert... — Place Maubert... Pourquoi m'avoir amenée
ici?
Le cocher prit ses brides.
— Je ne sais où aller, ne m abandonnez pas! dit-el.e avec une expression de terreur.
Le cocher fouetta ses chevaux.
— Monsieur, de grâce!... s'écria la jeune fille en joignant les mains.
Le cocher partit.
Elle resta seule devaiil le cabaret, cuninie une jilaluc liriiiic, n'osant botiiier ses deux pieJs cliarniarïls et regardant passer le monde d'un air craintif. Ce (jui se disait, on ce qui si; chantait dans Tintcricur du Vcric i:;danl n'arlivail pas ;"i ses oieilics. Elle écoutait ujacliinalenient le bruit monotone des réverbères descendus el remontés |)ar les allumeurs.
La place Mauberl avait comme aujourd'liui cet aspect rebutant et sinistre qui s'attaclx' toujours aux endr(uts iiabilés par la misère vicieuse. C'était ce|iendant le quartier où se trouvaient le plus de couvents : les Carmes Decliaux, les Filles Bleues, les liernardins, les l'rémontrés^ sans compter les collèges elles séminaires. Le reste étaitîoccupé par des marchands de vin; ensuite venait celte population indescriptible de chilTonniers, de tondeurs de chiens, de m.ilelassiers, de rempailleurs, de regrattiers et de crieuses de fruits, écume bruyante de Paris. Sur le devant de (|iiel(iues portes basses se tenaient des vieillards de qua rante ans, hébétés de débauche, el doDl l'alcool avait rendu tous les membres tremblants.
Ce qui se fait, ce qui s'agite au fond de ces masures é|)ouvantables m'a toujours intrigué. Çù et là une femme se montre à une croisée, étreignant un linge, l'n ragoùl soupire péniblement dans une casserole, et l'odeur qu'il exhale remjilit la rue entière. Plus près, c'est un enfanl (pie l'on assomme à coups de chaise, pour le punir de s'être laissé tond)er dans l'escalier. Dans les angles ténébreux des bouli<jues sont assises des vieilles qui ne jiarlenl plus, (|ui ne voient plus, qui ne dorment plus et qui existent néanmoins.
La vie semble avoir installé ses problèmes physiques el moraux dans ces taudis croulants, (ju'on r/examino pas sans une vraie tristesse, el dont rintérieur plus horrible encore n'est connu (|ue de quel(|ues hommes de la pt)lice. Commenl voulez-vous, dans de semblables conditions, obtenir un peuple sain de corp.s et d'àuje? Qui peut nailre et sedé\ebq»per au milieu de ces rues privées
(lair, où l'on ne marche que sur des choux en décomposilion? Ces fcmnies ébourilTéeSj qui n'onl plus d';ige passé vingt ans, quelle sorte d'êtres peuvent-elles mettre au jour? Rasez au plus vite ce quartier, tout le commande, à moins que vous ne vouliez entretenir au sein de Paris une race immonde, bancale et sans pensée. Le dixneuvième siècle ne doit pas avoir sa truanderie.
La jeune fille essaya de faire quelques pas; il était aisé de voir qu'elle ne connaissait point la ville. Elle se dirigea d'abord vers la rue Galande; mais, là, elle se perdit dans l'ignoble réseau qui déroule ses mailles derrière les bâtiments de l'Hôlel-Dieu. Elle allait de la rue des Anglais, courte et noirâtre, à l'étroite rue du Fouarre, où se tenait une académie d'armes; de là, à la rue Sainl- Julien-lc-Pauvre , et partout elle rencontrait des figures qui n'étaient pas faites pour la rassurer Souvent les hommes qui passaient auprès d'elle la regardaient grossièrement ou la coudoyaient avec un mauvais rire, car sa démarche indécise et ses yeux sans but devaient donner le champ aux interprétations injurieuses.
Elle n'osait pas demander son chemin, car il n'y avait pas de chemin pour elle, pas de maison qui s'ouvrit à sa voix, pas de famille qui put la recueillir et l'embrasser au front...
Après avoir erré quelque temps dans les alentours de la place Maubert, où elle espérait peut-être voir revenir le fiacre, elle se trouva tout à coup sur les quais. L'horizon élargi la remplit d'eflroi. Paris se montrait par un coin de son immensité, qui se débattait dans la brume, avec son fleuve tortu, ses maisons en foule, son Louvre lointain, ses confusions et ses rumeurs de fourmilière humaine. Devant elle deux tours épaisses semblaient peser de toute leur sombre force sur la Cité, et l'enfoncer plus avant dans l'eau. On entendait des bruits de cloche, aigus et sourdSy qui coupaient l'air, annonçant l'Angelus. De toutes parts s'éveillaient des lumières aux fenêtres, comme aulant de petits souffles nés d'un impur marais.
Pourtant la populniion avait cliaiigt'' de iilijsionoinie, ?os visages étaient moins crnels, les allures plus honnêtes. De même (jue les maisons, les costumes s'élaieut faits plus propres. Enfin, si l'on ne respirait ))as mieux, du moins on respirait davantage. C'était comme un purgatoire après un enfer.
La jeune personne suivait maintenant le quai des Grands-Augustins. Des ravaudeuses, dans leur tonneau posé au coin des rues, voyant son air de candeur, lui souriaient avec cette malignité aiïahle qu'ont les femmes qui se souviennent; ou bien elles chantonnaient un refrain (lu Rémouleur de Lécluse. De petits clercs passaieni, lestes et la tête à l'évent, portant encriers, papiers et sacs de procédures. Le long de l'eau se promenaient amoureusement grisetfes et soldais aux gardes, causant du rendezvous prochain au lieu de causer du rend(;z-vous actuel, tantôt silencieux avec délices, rouges et se contentant de pousser avec le pied les petits cailloux devant eux.
Les femmes n'avaient pas encore adopté la mode des souliers plats; la plupart portaient des mules de couleur, tantôt blanche ou verte, avec un réseau d'argent, tantôt rose avec une boucle riche ou simplement des rubans; ces mules infiniment pointues étaient ornées de talons minces dits talons de chanoinesse, hauts quelquefois de trois pouces et qui donnaient à la démarche une légèreté, mêlée d'embarras, du plus provoquant elTet. En outre, c^tte chaussure élevée, que nous regrettons beaucoup, favorisait le dégagement de la taille en assurant une juste projiortion à un grand nombre de jolies lenimes qui sans cela eussent paru petites; elle aflinait la jambe et préservait de la boue de Paris; tandis que les souliers à talons j)lals tirent les nerfs des mollets, les grossissent et aident considérablement aux souillures de la robe, saus racheter ces désavantages par une grâce ou une coquetterie quelcon- (juc. Joignez à cela la jupe courte et lloltanle, le justaucorps baleiné un peu long par devant, la coille éblouissante <le idancheur et vous aurez le portrait physique des avenantes bourgeoises d'avant la révolution.
Parmi ce monde plus gai et mieux vêtu, la pauvre fille que nous voyons errer depuis une heure sentait son cœur moins contrit, sans pour cela être bien rassurée. IMais son regard se levait avec plus de confiance sur ce qui l'enlourail; les paroles qu'elle saisissait partaient de voix moins rudes. 3Iême les gens du port, qui fumaient en se penchant sur les parapets, elle ne les trouvait pas trop effrayants, malgré leur stature d'athlètes.
Elle arriva sur le Pont-Neuf. Là, elle fut un peu étourdie du mouvement de carrosses qui s'y faisait et des industries ambulantes dont ce lieu est, depuis, toujours le siège traditionnel. C'étaient des marchands de chansons, habillés en marquis jaunes avec une bourse graisseuse continuellement en branle sur le collet. C'étaient des escamoteurs qui faisaient manœuvrer sur une table des oiseaux privés, lesquels tiraient des coups de petit fusil et imitaient le mort. Les sieurs Miette et Pinelli avaient un cabinet de physique au bas du pont. D'agiles carillonneurs, armés de leurs baguettes, tiraient des harmonies limpides et tintantes de leur cadre de sonnettes, art perdu! Graves et funèbres, comme les vieilles gravures flamandes, passaient les marchands de mort-aux-rals, avec leur haute perche sur le dos, d'où pendaient les nombreuses et rebondies victimes du poison.
Tantôt c'était une famille de saltimbanques, les cheveux rejetés derrière les oreilles, qui traînait après elle son tapis et ses chaises. Espagnols cagneux sous leur maillot, petits drôles de six ans, femme hàlée en jupe courte, habituée à porter des poids de cent livres sur son ventre. Comme le Palais-Royal, comme le Temple, comme les Tuileries, le Pont-Xeuf avait sa population spéciale, qui tenait du spectacle en plein vent et dont on ne peut retrouver aujourd'hui que les débris eiïacés. C'était sur le Pont- Neuf, et seulement sur le Pont-Neuf, que l'on entendait la réunion assourdissante de tous les cris parisiens : cris des marchands d'épongés, cris des vinaigriers, cris des brocanteurs d'habits, cris des animaux, chiens et chats,
pour lesquels un fer caché s'aiguisait sans cesse. Je ne parie pas des voleurs et des coupeurs de bourses, qui ont assuré au Pont-Neuf une réputation européenne, commencée du temps de Tabarin, continuée avec succès par Cartouche, et surtout par ce duc d'Orléans, qui n'avait pas son pareil pour dévaliser un bourgeois avec goût. Le beau moment du Pont-Neuf, c'était de huit à dix heures du soir. 11 n'en était que sept à peine.
Troublée par toute cette agitation, la jeune fille alla donner d'abord dans un groupe formé autour de quatre bouts de chandelle, qui tachaient d'éclairer un homme, poitrine nue, bras retoussés, qui avalait une lame d'épée. Ce malheureux, après avoir fait trois fois le tour de l'assemblée, retira l'épée de sa gorge, ayant soin de faire remarquer deux gouttes de sang, brillantes, sur l'acier. La jeune fille s'éloigna...
Plus loin elle se vit face à face avec le Grfmacier illustre. Il était monté sur une chaise et s'accompagnait lui-même de son violon, dont il jouait tantôt par derrière la tète et tantôt par-dessous la jambe. Il chantait avec les contorsions les plus forcées, la béquille du pèreBarnaba. Les éclats de rire de la foule accueillaient ses lazzi.
En fuyant ce bruit trivial, elle se trouva devant la croix de Trahoir,à l'entrée de la rue de TArbre-Sec. Elle s'arrêta, sans remarquer dans un angle obscur, à quinze pas devant elle, un homme qui se tenait immobile et debout, et dont le regard ne la quittait pas.
Cet homme l'avait suivie depuis l'instant où le fiacre l'avait déposée sur la place Maubert; il l'avait suivie sur le quai, il la suivait encore; et maintenant qu'elle était arrêtée, il s'arrêtait avec elle.
Espion étrange, il riait dans l'ombre. La force d'une émotion inconnue réveillait dans son œil des flammes assoupies depuis longtemps. Sa bouche était joyeusement entr'ouveile. Quelquefois il regardait les passants pour voir si quelqu'un d'entre eux s'amusait autant que lui. Puis toute son attention se reportait de nouveau sur la
jeune fille, qu'il guettait en se jouant, comme un chat guette une souris.
CeUe-ci ne se doutait de rien.
Sous les vêtements noirs et presque communs dont M s'était aflublé, peut-être n'eùt-il pas été impossible de reconnaitre ce mystérieux personnage,un des acteurs principaux de mon roman.
Dix-sept années écoulées ne semblaient pas l'avoir vieilli. On eut dit qu'il avait compris le temps, dans le déti téméraire porté par lui aux hommes et aux choses.
C'était le duc de Noyal-Treffléan.
En regardant la jeune abandonnée qui venait de s'asseoir surune des marches les moins mouillées de la fontaine, il disait :
— Voila mon sang, voilà ma fille. Celte jeunesse, cette ■ grâce, cette douleur, tout cela est à moi. Où ira-l-elle? que va-l-elle faire? Ahî ne pas pouvoir plonger dans le cœur humain pour en contempler les pensées secrètes, souvent étranges et terribles comme les trésors du fond de la mer! Enfant rougissante, que je couve du regard, estu le vice ou es-tu la vertu? Sang tumultueux,fouelté sans cesse par les verges des passions farouches, sang de mes veines, es-tu celui de cette mignonne dont les grands yeux ébahis semblent éclairer Tombre, tandis que le pied imperceptible trempe dans la boue? 31a fille! Si les natures ne mentent pas, en ce moment où la cité brille et pétille, où les haleines sont en feu, tu dois sentir remuer en toi (juelque chose de la courtisane ta mère, et de ton père, le libertin gigantesque. Bruit, flamme, vice, élégances, couleurs et richesse, ne lui chantez-vous pas votre hymne la plus enivrante, celle qui comprime le cœur, élargit le io?ard et desserre la lèvre avide? Paris! accomplis ta mission corruptrice, enlace dans tes rets parfumés une «me neuve, souffle à son visage tes bouffées qui égarent, nianguis sa marche ingénue, multiplie devant elle les féeries timides ou fauves, riantes ou furibondes. C'est ma fille, et je te la livre entière, ô ville sirénéïqueî...
Comme sous refTorl d'un mugnétiseur invisible, Tenfanl qu'on voyait assise au pied de la fontaine de la Croix du Tralioir s'agitait et paraissait souffrir.
I/œil du duc de Noyal-Trefflt^an avait une projection lumineuse telle qu'on en donne aux génies du mal dans les peintures fantastiques.
Au bas de la fontaine, la jeune fille murmura :
— J'ai faim.
Premier mot de la vie réelle.
Se levant avec peine, elle se dirigea vers une boutique de boulanger, et elle s'arrêta devant en regardant les pains qui étaient au fond.
Le duc ricanait.
— Ab! tu veux manger, disait-il; voilà que tes luttes vontcommencer alors: et moi q"i ne songeais pas au pain, au brutal, comme on l'appelle dans les auberges! Voilà ton premier séducteur trouvé, ma fille, c'est le pain. Regarde comme il a l'air bonbomme sur sa plancbelte où tu le convoites; lui aussi est doré comme un grand seigneur; c'est l'amoureux aux baisers rudes, c'est le minotaure de bas étag<' qui attend cbaque jour son tribut de virginité et d'bonneurs. Uegarde-le bien. Le pain est terrible, ma b'Ile, rien ne l'émeut; c'est un amant (|ui creusera tes joues, qui pâlira ton front, qui éteindra ton regard si lu cbercbes à lui résister longtemps. Tu le prieras à mains jointes et il ne t'écoulera pas. Le pain n'a pas d'oreilles. La nuit tu rêveras de lui; bo!ite et cruauté! A seize ans, avec un visage d'ange, blond et cbasle, la boucbe rosée et les piiupières closes, révéra un morceau de pain!
La jeune fille passa.
Implacable et ténébreux, le duc de Xoyal-Tredléan la suivit.
Elle se traîna une beure encore dans la rue Sainl-llonoré, mais un abattement profond se manifestait dans son allure.
An coin de la rue ïirechappc elle lendit la main à uu passant.
— Elle mendie! elle mendie! exclama son père qui sentit un nuage pourpre sur sa figure, mais qui le chassa aussitôt par un rire atroce; elle mendie! Mon sang est le même que celui des gueux!
Le passant ne vit pas la jeune fille ou ne voulut pas lui répondre.
Elle attendit un second passant, puis un troisième, toujours la main timidement tendue.
Quelques débauchés, au nombre de quatre ou cinq, sortirent d'une allée en titubant. L'un d'eux Taperçut, et, venant à elle, il la regarda sous le nez.
— Tiens! elle est jolie, dit-il. — Elle pleure, dit un autre. — Raison de plus pour la consoler...
Et plusieurs bras furent passés autour de sa taille. L'enfant, effrayée, se débattait palpitante comme un oiseau. Le cercie des jeunes gens se resserrait autour d'elle.
— Laissez-moi! laissez-moi! criait-elle d'une voix étouffée.
A quelques pas de là, le duc voyait toute cette scène. Les émotions les plus rapides se succédaient en lui. Il tremblait légèrement : c'était sa fille qu'on insultait en sa présence.
— A moi! répétait-elle.
Pourtant, il restait immobile.
— Au secours! par pitié!...
Le duc n'avait qu'à faire un mouvement, un geste. Il ne bougea pas. Seulement ses doigts se crispaient, malgré lui. L'émotion était forte...
A la fin, on lui lâcha sa fille; et les débauchés continuèrent leur chemin, chantant à tue-tète, à travers leurs éclats de rire :
Le^couventle plus doux de Paris Est celui (le nindame Paris...
— Allons, cela ne commence pas mal! dit le duc ûr Noyal-Treffléan; mon idée est vraiment heureuse, et je passe par des sensations d'une espèce particulière et vive. Mais ce n'est pas assez. Il faut pousser le drame jusqu'au bout. Je veux voir comment, sans aide et sans conseil, elle se tirera de son premier combat avec la vie, si Dieu n'envoie pas du ciel un de ses séraphins pour la sauver.
Exaltée, frémissante, elle avait doublé le pas; dans ses yeux brillait une résolution. Elle cherchait quelque chose et regardait fixement les maisons au sonunet. Tout à coup un cri de joie i)arlit de sa poitrine : une croix se dessinait dans l'air noir.
C'était une église.
Elle y courut...
Mais le duc l'avait devinée; rapide, il fendit l'ombre cl se dressa devant elle, lorsqu'elle parut aux premières marches du monument.
— On n'entre plus, dit-il, il est trop tard; l'église est fermée. — Fermée! dit-elle avec une explosion de sanglots, en se laissant tomber sur la pierre.
Le duc demeura debout derrière elle.
Père dénaturé, il venait de refuser à son enfant l'entrée de la maison de Dieu!
Oui, horrible! horrible comme dit Shakespeare. Ici le drame devient odieux et se dresse de toute sa hauteur, comme un ours, sur ses pattes de derrière. Cet homme va trop loin; et pour sentir crier la vie au dedans de lui, il ne recule ni devant l'infamie, ni devant le sacrilège. Qu'est-ce donc qu'il a fait de son âme? Le ciel la lui a-t-il retirée ou se l'est-il retirée lui-même? Peut-être je devrais le laisser à son œuvre et détourner de lui mes yeux. Mais non, cet homme appelle Tanalyse; et »|uoi qu'il fasse, c'est une i)atiente et abominable étude que nous devons tout entière h nos lecteurs. Allons donc juscju'au bout avec le duc de Noyal-Treffléan, et surmontons, s'il so peut, notre grande horreur!...
Une pensée lui était venue.
II s'était rappelé l'inviialion deGrimod de la Reynière, et, consultant sa montre, il se disait que Tlieure était proche.
— Diable! je ne voudrais pas faire à ce brave garçon rinjure de manquer son souper. Il m'amuse, ce la Reynière. Tous les originaux de Paris, tous les songe-creux, tous les gredins de mérite seront chez lui ce soir. Je ne serais pas fâché de m'y produire moi-même avec quelque éclat. Cela devient nécessaire. On ne parle presque plus de moi depuis quelque temps. Je m'oublie et Ton m'oublie. Les femmes commencent à me trouver vieux; les hommes font semblant de ne plus me redouter.
Que leur faut-il donc de plus, à eux et à moi? \'ai-je pas fait déjà tout ce qu'il est humainement et inhumainement possible de faire? >"ai-je pas creusé le vice jusqu'au tuf? J'eusse bien voulu les voir, à ma place! On parle de ee drôle nommé Hercule, et de ses douze travaux: babioles que cela. Etrangler un lion, balayer une écurie, assommer (les voleurs, couper la tète aux serpents, c'est le fait d'un homme de la Halle ou d'un exempt de maréchaussée. Je ne ^eux pas des exploits d'Hercule. 3Iais au lieu d'une hydre ou d'un tigre, prendre un événement et le faire marcher devant soi, et le pousser, et le conduire jusqu'à ses limites extrêmes, et ne s'arrêter que là où le possible tiiiil: à la bonne heure! Voilà ce que l'homme à la massue ji'eùt jamais imaginé, et ce que j'ai réalisé, moi. Tout ce que les autres sont parvenus à faire, à voir et à sentir, je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai fait. Aucune sensation ne m'est échappée, depuis la plus infime jusqu'à la plus grandiose.
Pendant huit jours, j'ai sucé des araignées enfermées dans une tabatière d'or, comme l'aslronome Lalande, afin de connaitre le plaisir qu'il y trouvait. Est-ce ma faute à présent si je ne sais plus de thème à ma curiosité: si ce monde flétri, stupide, en ruines, m'est connu jusque dans ses derniers recoins, et jusqu'au plus bas de ses hontes? ï/homme que je paye pour me récréer paraît être à bout d"iiiventious;il se répète comme un auteur énervé;ses der-
nières situalions sont plaies et traînées en longueur; j'ai déjà vu cela quelque part. Peut-être faudra-t-il que je le chasse. En quinze jours il ne m'a servi qu'une misérable intrigue, bonne tout au plus pour un provincial débarqué, cl un rendez-vous auquel j'ai envoyé mon valet de chambre. Vraiment lecomtc dArlois estbien un aulre homme, lui qui s'en est revenu tout un, à cheval, de Versailles à Paris. Encore une semaine, et me voilà perdu de réputation, classé parmi les mortels inoffensifs et vertueux, les Penthièvre ou les Maleshcrbes, couronné de roses et suspecté d'aller sécher des pleurs au fond des chaumières. MorbleuJ j'aurais bien voulu arriver chez ce la Reynière, de façon à faire jaser un peu!
Sa fille pleurait toujours, enroulée dans sa douleur, et cachant sa tète dépeignée entre ses mains que les libertins avaient meurtries.
— Mais je suis cloué aux pas de cette petite, et je ne puis me partager en deux. Comment concilier l'un et l'aulie de mes désirs? Quel moyen employer pour ne perdre aucune des larmes de celte enfant, aucune des gorges-chaudes de ce souper? 0 pauvreté de l'espèce humaine, qui, sur deux plaisirs, est toujours forcée d'en làcher un! La voici qui se relève cependant et qui promène aux alentours son beau regard, éloquent comme un tableau de sainleté. Elle descend les marches, et se retournant, elle se signe. Oui, la religion donne la force; mais, à moi, d'où vient que la force ne m'a pas donné la religion? Elle paraît calme et résignée maintenant; sa prière, ainsi qu'un baume miraculeux, aura coulé dans ses veines.
Celte ville folle ne lui fait plus tant de peur; en vain les vieilles maisons mystérieuses se penchent vers elle pour lui murmurer de confuses infamies, elle fuit, cette proie blanche, mais elle ne tremble plus et elle parfume de son innocence les rues fangeuses où elle passe. Je ne la suis plus, elle m'entraîne. Ce n'est plus elle à présent qui s'inquièle et qui s'étonne, les rôles sont changés el je
sens mon rire qui s'est éteint. Pourquoi cela? Est-ce la tendresse qui ni'envaliil le cœur? Cette domination à laquelle je semble obéir; est-ce le lien du sang, que j'ai tant de fois nié et méconnu? Allons donc! Et pourtant il ne tiendrait qu'à moi de larrèler en lui criant : « 31a tille?» mais babî ce serait trop simple cl trop vite fini. Xïmj)orte; c'est un mot étrange à prononcer...
Il le prononça deux ou trois fois dans la nuit, à voix bien basse, et comme s'il eût craint de s'entendre luimême.
— Ma fille... ma fille!
Au milieu de son extase enveloppée de honte, le duc de Xoyal-Trefïléan ne vil pas d'abord trois ou quatre hommes qui s'élancèrent sur lui, d'un angle obscur oîi ils étaient cachés.
— La BoiRSE ET lwie! fil l'un d'eux en le saisissant aux poignets. — Oh! comment dites-vous cela? s'écria le duc en reculant; la bourse et la vie, tous les deux à la fois?Corbleu! que d'exigence!
Il chercha à tirer son épée. Un homme venu par derrière lui épargna ce soin. En se retournant, le duc de Noyal-Treffléan reconnut qu'il avait alîaire à une demidouzaine d'individus.
On était sur le quai, un endroit désert, à quelque distance de l'arche Marion. La jeune fille, dans ses circonvallations sans but, se rapprochait, comme on voit, du poini d'où elle était partie.
Elle marchait toujours, sans s'apercevoir de l'incident qu'elle laissait derrière elle. Bientôt le duc la perdit complètement de vue.
Il en poussa un blasphème de rage.
Quatre grifles vigoureuses le maintenalentaux épaules. Pendant ce temps-là, un homme lui arrachait sa montre; un autre le fouillailà fond.CcIa s'accomplissait vivement, lestement, sans bruit. Dans toute autre circonstance, le duc en eût été charmé, mais en ce moment cet épisode ne laissait pas que de lui inspirer une contrariété é\idente.
D'autant plus qu'il s'aperçut qu'on le |)oussail vers la Seine.
— Au fait, pensa-t-il, j'étais indécis entre ma fille el le souper de Reynière; ces bandits vont trancher la qiieslion.
Néanmoins il essaya de lutter. Il était robuste et il avait appris la boxe dans les carrefours de Londres. Il se dérouilla donc du mieux qu'il lui fut j)ossible, et quelques-unes de ses gourmades déconcertèrent les assaillants. Mais que pouvait-il faire contre six ou sept qu'ils étaient? Un J'entre eux le saisissant à la gorj^e se mit en devoir de lui pousser un bâillon entre les dents.
En se débattant, le duc sVcriait :
— Laissez, laissez donc. ..je sais ce que c est... la poire d'angoisse... je n'en veux |)as!
D'un coup de poing rudement assené dans le plein de l'esloinac, il se débarrassa de son bàillonneur. Mais bientôt, serré de plus près par les autres :
— Eli bien! dil-il, si vous tenez absolument à étouffer mes cris... mes cliers messieurs... soyez assez obligeants pour vouloir bien remplacer... Aïe! ne frappez donc pas si fort! l^our vouloir bien remplacer la poire d'.ingoisse, que je connais, |)ar le mas(|ue de poix, ipii m'est lolalement inconnu... Voulez-vous me rendre ce dernier service, hein?
Au milieu de leur verve occupée, les filous ne |)ureiil s'empêcher d'échanger un coup d'œil d'élonnement. Le duc insistait.
— Mes amis... mes bons .tmis... un masque de poix! accordez celte suprême satisfaction à un mourant. Du fond de l'eau, je vous bénirai, je vous remercierai! Un masque de i)oi\!...
On descendait toujours vers la rivière.
— Ah! chiens!... ah! canailles! ^le faire mancpiemn souper auquel je IfMiais tant! au moins, mettez-y des formes... On ne noie pas un duc et pair comme on fe-
rail d'un chai ou d'un veau... Au secours/ au sec...
Une paume de main, large comme un gant de joueur de balle, prit la mesure de sa bouche, en y comprenant le nez, le menlon et une partie des joues.
De sorte qu"il ne put achever sa phrase.
En ce moment, par un de ces éclairs d'âme que rien n'explique et qui expliquent Dieu, il eut une vision qui lui rap-pela soudainement sa fille, alors quelle criait, elle aussi au secours, et que lui ne i'écoutait pas. Ce qui lui arrivait maintenant, était-ce une vengeance céleste? Je n'oserais dire qu'il en eut la pensée; mais un frémissement dansa sur ses lèvres pâles, et il ferma les yeux pendant Tespace d'une seconde.
Arrivé à un endroit où le quai précipite sa pente, les bandits eurent un mouvement de recul, qui laissa le duc en avant et seul.
II comprit que Tinstant était venu.
— Tenez, dit-il en sortant une bague de son doigt et la leur offrant, vous êtes des maladroits qui ne savez pas votre métier...
Puis un des hommes le prit par les épaules, et le poussa brusquement dans la Seine.
Un sourire magnifique passa sur la face du duc de Noyal-Treffléan, qui disparut avec la noire majesté du Don Juan de Molière.
— Au secours! au secours!... un homme vient d'être jeté à feau.
A ces cris poussés subitement^ quelques hommes et quelques femmes, tètes curieuses, accoururent sur le
— loi — quai, à la place où venait de disparaître le duc de Noval- Treflléan. La lune, étalée brillante sur le bleu du ciel éclairait si bien qu'on eût dit le plein jour. '
— Où est donc l'homme qui se noie? — On ne voit rien. — C'est une hâblerie de quelque mauvais plaisant. — Ou une ruse de coupeurs de poches. — Non! voici une lète et puis des bras; tenez, le voyez- vous? voilà le noyé !
L'immersion du duc avait été longue, car, lancé brusquement sans qu'il lui fût possible de se conformer aux règles de la nautique, il était tombé en troublant la Seine comme une i)ile de pont qui s'écroule. Après avoir tourné et retourné sur lui-même, il reparaissait enfin étourdi brisé et se frottant les yeux. 11 aperçut la galerie de spectateurs dont tous les regards le contemplaient avidement. I\e pouvant trouver une meilleure occasion de prouver qu'il savait nager, il s'étendit alors sur le fleuve aussi bien qu'un Tytire sur l'herbe.
La foule désappointée gesticulait en criant à la mystification; elle se fut peut-être retirée mécontente sans un incident cruellement burlesque qui vint ajouter quelques péripéties à cet accident.
Un marinier s'était élancé vers le duc. On n'avait guère pu voir d'où il sortait et s'il arrivait de dessus ou de dessous le fleuve.
— Voilà un brave homme, dit-on, qui, trompé comme nous, va au secours de cet original.
Le marinier plongea au mon'ient où il atteignait le duc, et ce dernier s'engoulTra absolument comme si un requin lui eût happé la jambe.
— Ce sont d'habiles nageurs, dit un bourgeois en accompagnant son observation d'un rire admirable mélangé au reniflement d'une prise. — Mais non, dit un autre, ils ne s'amusent pas, ils sont engloutis tous ûeux.
Pendant un instant on ne vit, en efi'et, ni l'un ni l'autre. Vnc rumeur d'anxiété accueillit leur double réapparition! Mais le marinier, posant aussitôt la main sur la tète du
LES t;UEMlSES ROlGES, T. 1 . 7
duc, l'envoya d'un mouvement vigoureux revoir le foiuî pour la troisième fois.
— C'est un divertissement, dirent quelques voix — Tenez! ils recommencent.
Le plongeur faisait subir au grand seigneur une quatrième immersion plus longue encore que les précédentes.
— Bravo! bravo! s'écrièrent les spectateurs, il est impossible de mieux rester sous l'eau à moins d'être amphibie.
Quand M. de Noyal-Treflléan revint à la surface, il ne nageait plus, ses bras battaient l'air, imitant les ailes d'un moulin.
— Je .. je me noie...
Glou, glou, glou, glou, faisait l'eau en entrant dans sa gorge.
— Bravo! bravo! répéta la foule.
Il est temps d'en finir avec ces passes trop prolongées, si du moins on n'avait pas Tintention de noyer bel et bien M. le duc. Aussi le plongeur le prit aux cheveux et l'amena vers un canot dans lequel se trouvait un homme fort souriant.
— C'est bien, dit ce dernier, c'est très-bien.
A eux deux ils posèrent sur le bateau le duc inanimé, comme un saumon de plomb.
— Est-il à point, M. Soleil? — Parfaitement, répondit le personnage interpellé par ce nom bizarre. — Je ne pouvais sans danger lui en laisser avaler une gorgée de plus. — C'est suffisant. Maintenant remenez-le à terre.
Le marinier se revêtit d'un surtout de grosse toile, et, faisant jouer les avirons, il dirigea la barque vers la pointe de la Cité.
Les curieux, voyant ce corps roide étendu au fond du bateau, s'attroupèrent sur le carré Henri IV, et un vieux médecin qui passait, par hasard, descendit promptement l'escalier afin d'aller sur la berge donner les premiers soins au noyé.
— Voici le prix convenu, dit M. Soleil avant d'aborder.
Leur débarquement fut salué duii concert de louanges, car les témoins de ce mystère avaient fini par voir la chose sous un point de vue Irès-dilTérejit de la vérilé.
— Permellez, permettez, écartez-vous, messieurs et dames, dit le vieillard descendu en sa qualité de médecin, que je sonde les dangers de celte asphyxie!
Le lecteur aurait reconnu la voix qui parlait ainsi, mais non l'homme; il était si changé, ce pauvre docteur Palmézeaux: il n'avait jamais élé gras, cela est vrai, mais maintenant c'était un squelette.
A peine ses yeux se furent-ils arrêtés sur les traits du personnage évanoui, qu'il salua ce corps inanimé avec une vénération profonde; puis, ayant vérifié la gravité du mal :
— Qu'on apporte M. le duc dans ma maison, dit-il, je serai trop honoré de lui donner les soins que réclame son état.
Sur un clin d'œil de M. Soleil, quatre hommes qui, mêlés à la foule, semblaient attendre ce signal, firent de leurs bras un brancard sur lequel ils emportèrent M. de Noyal-Treflléan.
— Là, tout près, quai des Augustins, n. 27, prononça le docteur Palmézeaux.
Une partie de la foule suivit, Taulre resta sur la berge, livrée aux commentaires les plus extravagants.
— C'est un duc! — 11 a voulu se suicider parce qu'il est amoureux de la reine. — Non, c'est sa femme légitime qui l'a fait jeter à Teau par ses laquais. — Voilà le brave homme qui l'a sauvé, dit quelqu'un en montrant le batelier. — El îiucune récompense ne lui a été donnée!... Ce siiiit bien la les grands seigneurs!
Le marinier eut beaucoup de peine à empêcher qu'on ne le portât en tiiomphe.
Les(|uatre hommes avaient déj)osé le duc sur le lit du médecin el s'étaient retirés.
— Ce malade n'est donc pas pour vous un inconnu, docteur? demanda M. Soleil, quand il fut seul en présence
de celui-ci. — M. le duc de Noyal-Treflléan, un inconnu pour moi! oh! non, je le proclame. — Cependant, il faut qu'il vous soil inconnu. — Plaît-il? — M. le duc doil s'être noyé et avoir été soigné par vous, tout cela incognito.
Les moindres mystères agaçaient singulier, mente Tinlelligence de Palmézeaux; il s'arrêta immobile, la bouche ouverte, les yeux clignotants.
— C'est bizarre! je ne pourrai pas me vanter d'avoir l'insigne honneur de... — Non! — Je me rends. — L'état de M. le duc offre-t-il quelque danger? reprit M. Soleil en adoucissant sa voix. — Aucun danger; c'est un évanouissement, ce n'est même pas une asphyxie; avant une heure, M. le duc aura toutes ses facultés comme vous et moi, et il pourra retourner a son hôtel à pied ou en carrosse.
M. Soleil hocha la tête négativement.
— Retourner à son hôtel, non. — J'ignore quelles seront ses intentions dans une heure. — Il ne faut pas qu'il ait des intentions, murmura entre ses dents le singulier personnage qui avait payé si largement le bain de M. le duc. — Tenez, voyez-vous? la potion que je lui ai donnée lui permet déjà quelques mouvements. — Il va revenir à lui? — Plus tôt que je ne croyais. — Diable! — Cela me prouve l'efficacité de mes médecines, s'écria le docteur Cilhousiasmé. Oui, monsieur, qui que vous soyez, sachez-le bien, la France possède en moi un savant utile, fécond en inventions, mais je vous répète peut-être ce que vous avez entendu dire... — Certainement, certainement, fit M. Soleil.
Palmézeaux sourit à celte réponse, comme un sultan au balancement d'un éventail.
Le duc de Noyai -Treffléan enlr'ouvrit les yeux, puis ses lèvres pâlies remuèrent imperceptiblement. On aurait dit qu'il voulait parler, mais qu'il n'en avait pas la force.
— Docteur, murmura M. Soleil, il ne faut pas que cette atonie cesse de sitôt. — Par exemple, voilà une
nouvelle singnlarité bien extraordinaire. — Vous m'entendez? — Oui, mais je ne comprends pas. — Peu importe. — C'est dilTérent.
L'ascendant qu'exerçait M. Soleil sur Palmézeaux n'était autre chose que cette supériorité que donne la force magnétique du regard, Tinflexion plus ou moins volumineuse de la voiXj l'énergie du geste, toutes choses qui n'ont qu'une puissance relative à la faiblesse de l'être qu'elles dominent. Or, le docteur pouvait avoir grandi en science, mais sa force morale avait suivi le déclin de son âge.
En ce moment, le duc articula quelques consonnances diffuses.
— Voyons, reprit M. Soleil, il s'agit maintenant de lui donner une potion qui lui procure un sommeil de...
Il lira de son gousset une grosse montre convexe, comme une coquille de noix, et observant la position des aiguilles : — Un sommeil, continua-t-il, de trois heures environ, plutôt plus que moins. — Jamais Je ne consentirai à me rendre le complice d'une semblable imprudence. — Vous refusez? — Je refuse. — Irrévocablement?
— Vous l'avez dit, prononça le docteur avec solennité.
— Eh bien alors, je vais de nouveau faire jeter M. le duc dans la Seine.
La terreur et l'indignation se disputèrent à la fois les traits de Palmézeaux.
— Vous auriez cette cruauté? — Si vous m'y forcez.
— Mais de quel droit, monsieur, feriez-vous noyer cet honorable, cet illustre, ce magnanime gentilhomme? — Du droit que j'ai de le faire noyer. — A qui persuaderezvous semblable folie? — A tous ceux à qui je montrerai ce papier.
Le docteur jeta un regard effaré sur l'écrit que lui présentait son iuterlocuteur. Ses yeux s'agrandirent de moitié, ses lèvres se gonflèrent à toucher son nez. Il tendis la main ù M. Soleil.
— Oh! je vous demande pardon de vous avoir mé-
connu. Sublimel sublime! s'écria-l-il, oh! philosophe, lu fais des géants au moral comme moi, par la science, je vais créer des hommes de huit pieds quatre pouces. — comprenez maintenant pourquoi j'aurai le droit de rendre M. le duc aux voluptés du bain froid si vous ne Ini administrez pas le narcotique dont je vous ai parlé. — Écoutez, mon bon, mon excellent M. Soleil (j"ai vu votre nom sur le papier), j"ai maintenant confiance en vous autant que M. le duc lui-même; excusez-moi de ne pas avoir accueilli vos prescriptions sans examen: j'aurais dû, sur votre physionomie, dans vos yeux, lire la dignité de votre caractère, la grandeur de votre mission. Désormais je suis votre aveugle serviteur, et, si vous le permettez aussi, votre ami.
La main de M. Soleil rencontra celle du docteur, et ils échangèrent une cordiale étreinte.
— Potion somnifère! se dit à lui-même le sémillant Palmézeaux en cherchant parmi des flacons alignés sur les étagères d'un placard. — Voilà.
Dans une coupe de cristal, il versa une liqueur noirâtre...
— Nous disons trois heures de sommeil.
II mesura la potion avec le soin qu'il eût mis à régler une montre à réveil.
— Ce breuvage ne peut produire aucun mauvais effet, n'est-ce pas? — J'en réponds sur ma tête, sur mes cheveux blancs; dans trois heures, M. le duc s'éveillera frais et dispos, comme il sortirait de son lit après la nuit la plus heureuse. — Fort bieu.
Le docteur Palmézeaux insinua entre les lèvres du duc de Xoyal-Treffléan le contenu de la coupe. — Consommatum est, dit-il. — 3Iaintenant, il s'agit de déshabiller M. le duc. — Le déshabiller? — Entièrement. — Mais quel est donc votre projet? — Ah! docteur, docteur... — C'est juste, je ne peux pas être initié aux devoirs de votre mission.
Le docteur aida M. Soleil de fort bonne graàce. Quand
Topéralion fut terminée, ce dernier le pria d'attendre un instant et sortit pour revenir peu de temps après, suivi de quatre hommes que nous avons vus déjà sous ses ordres.
Ces quatre hommes portaient un immense plat d'argent qui aurait pu dignement figurer sur la table d'Ajax ou d'Ulysse. Des linceuls étendaient leur blanche neige jusqu'aux rebords de son ovale. Un petit édredon garnissait l'une des extrémités.
En apercevant ce plat, le docteur Palmézeaux recula abasourdi. On y posa le duc de Noyal-Treffléan recouvert de serviettes brodées.
— J'en ai la chair de poule, dit Palmézeaux à M. Soleil. Vous ne pouvez pas m'expliquer?...— Non. — C'est égal, je vous admire et je veux vous prouver mon estime et mon amitié. Cela vous surprendrait si moi, vieillard, préoccupé par la science et qui suis censé vivre hors du monde et en ignorer tous les scandale-, je vous apprenais un secret qui peut avoir sur M. le duc une influence magique. — Docteur, je ne saurais comment vous prouver ma reconnaissance. — Venez chez moi demain matin et nous causerons. — A demain, dit M. Soleil; mais pour aujourd'hui, combien vous dois-je? — Oh! monsieur! prononça Palmézeaux en accompagnant ces paroles d'un geste de désintéressement sublime.
Les quatre hommes emportèrent le plat où reposait le duc de Noyal-Treffléan, et i Is le déposèrent dans un spacieux carrosse qui attendait à la porte.
M. Soleil pressa de nouveau la main du docteur, puis il monta dans la voilure qui s'éloigna.
ÏV
Il est temps de revenir au souper de Griniod de la
Reynière, où j'ai laissé mes convives en train de se placer et (le s'asseoir, à la grande satisfaction de leurs muscles zygomatiques.La plupart avaient fait une ample provision d"appétit, car on savait qu'un festin chez l'avocat n'était pas une mince affaire. Cinq ou six heures étaient d'une rigoureuse indispensabililé pour raccomplisseraenl à fond de ceite cérémonie alimentaire et théâtrale, où les yeux autant que la bouche se trouvaient étonnés et ravis. Sous l'aneiennne Rome, Griniod de la Reynière eût lutté de faste avec Lucullus; tous les deux fussent devenus inséparables, comme il le devint plus lard avec Cambacérès. De tous ses aïeux, il n'aimait à se glorifier que d'un seul, mort, disaii-il, au champ d'honneur, c'esl-àdire d'une indigestion de pàlé de foies gras.
L'entrée du premier service se fit avec toute la pompe des solennités antiques. Deux joueurs de fiùtes ouvraient la marche: ils étaient suivis d'un héraut d'armes exactement costumé comme Lekain dans la tragédie de Bayard, le glaive au flanc et tenant en sa main une lance dorée, dont il frappait lesol à chaque pas. Le maître d'hôtei venait ensuite, et puis les cuisiniers portant les plats d'argent élevés sur leurs bras au-dessus de la tète. De jeunes imberl)es, des éphèbes en aube blanche, marchaient à leur côté, comme chez les Romains. Suivait l'écuyer tranchant. Le cortège se terminait par plusieurs jeunes filles ou nymphes, blondes pour la plupart, vêtues d'un fourreau couleur de chair, et chaussées en brodequins; elles portaient gracieusement sur leurs épaules des amphores pleines de vin, et leurs cheveux en forêt débordaient somptueusement par derrière, mal retenus par un cercle d'or.
Ce service fît trois fois le tour de la salle, en cadence et gravement. Au troisième, les plats s'abaissèrent, et les nymphes se réunirent pour les poser l'un après l'autre, car ils étaient d'une énorme dimension. On ne s'attend pas probablement à ce que je dresse un historique de ce menu; ici les renseignements m'ont fait défaut, et je le
— iOO —
regrette avec sincérité. La littérature y perd sans doute une curiosité et la gastronomie un enseignement. Disons cependant que tout ce que les marchés de Paris fournissent de plus fin et de plus délicat s'était donné rendezvous sur la table de Grimod de la Reynière.
Dès les premières attaques de fourchettes, les convives s'élaient entre-regardés d'un air significatif et en souriant. Ils portaient leurs yeux sur leurs mains et de là sur leurs genoux. Ils se retournaient et se remuaient.
Grimod de la Reynière s'd perçut de l'embarras général.
— Qu'attendez-vous? demanda-t-il. — C'est que, mon cher Grimod, dit Flins des Oliviers, c'est que... nous n'avons pas de serviettes. — C'est juste.
El sur un signe, les jeunes filles vinrent se ranger immédiatement autour de la table, en dénouant leur chevelure, qui se répandit en ondes frissonnantes sur leur cou, sur leurs bras et le long des hanches.
— Drôles de serviettes! murmura la plus jeune sœur de Rivarol, celle que l'on surnommait Agacète. — C'esl un usage renouvelé des anciens, dit son frère.
Tout le monde essuya ses doigts aux cheveux des belles blondes, et le festin continua imposant, affamé, brillant.
L'entrée de chaque service s'opérait dans les mêmes formalités que nous avons décrites. Toujours le héraut avec sa lance; toujours les deux joueurs de flûte. Une fors seulement ils furent remplacés par deux joueurs de cymbales. Grimod s'était levé et avait disparu. Il rentra, précédant lui-même son maître d'hôtel. Quand, au bout des trois tours, les plats furent posés, on vit que c'était un service tout en cochon, cochon en côtelettes, cochon en ragoût, cochon en menus-droits, en petit-salé, en rôti, en laitues à la dame Simone, en jambons, en fromage; cochons de lait à la broche, en daube et au pèreDounsou. C'était la glorification et l'apothéose du cochon sous toutes ses formes, sous tous ses points de vue; c'était le dernier mot du cochon, on ne pouvait point aller au delà> Aussi Grimod de la Reynière, voyant l'approbation peinte sur tous les visages, s'empressa-t-ii de dire :
— Messieurs, celle cochonnaille est de la façon du charcutier Michel; demeurant rue des Arcis, le cousin de mon père...
On le laissa dire, et on mangea.
Mais lorsque ce fut le tour des petits cochons de lait arrosés d"huile vierge, il ne put retenir sa langue et il demanda si l'on élait content de celle huile.
Chorus enthousiaste.
— Eh hienî dil Grimod, elle m'a été fournie par l'épicier Planson, demeurant rue Saint-Avoye, le cousin de mon père. Je vous le recommande ainsi que le charcutier.
Quelques convives inclinèrent la tête en manière d'acquiescement; les autres se contentèrent de sourire, habitués qu'ils étaient aux extravagances de leur hôte.
IVous avons parlé, au commencement, d'une galerie élevée dans la salle; elle était destinée aux personnes qui voudraient jouir du coup d'œil. Une immense quantité de billets avaient été distribués sans dislinclion par Grimod de la Reynière; et déjà le flot grondant des visiteurs emplissait la sonorité de Tantichambre. Ceux des convives qui n'étaient pas prévenus s'inquiétèrent de cette rumeur.
L'amphitryon souriait.
— M. de la Reynière, n'entendez-vous pas? — Si fait, M. Mercier, j'entends fort bien. Vous plait-il un peu tle ces pigeons à l'eau-de-vie?
Le bruit redoublait.
— Grimod, je crois que l'on heurte à la porte, dil M« de Bonnières, jeune avocat de quelque réputation. —Tu ne te trompes pas, mon cher ami;laissons heurter, la serrure est solide. — Mais cependant... — M. de Rivarol, des figures d'Ollioules? — Je veux bien, répondit l'homme de lettre, assez friand de sa nature.
Comme onze heures vinrent à sonner, Grimod de la Reynière se tourna vers ses hérauts et leur dil alors d'ouvrir la galerie.
Une cohue de visages échelonnés, surpris, gouailleurs,
— Ml —
rouges, agiles, curieux, apparut derrière les deux ballants. Il y avail des femmes, il y avail des enfanls, il y avail des gens de la rue. La procession commença.
D'abord, ils n'osaient rien dire. On n'entendait que la cadence pesante de leurs pieds. Il était expressément défendu de s'arrêter; on ne pouvait que traverser pour faire place à d'autres.
Tout de suite il y eut une sensation générale d'ébaiiissement, parmi ceux d'en liaut et parmi ceux d'en bas. Les mangeurs regardaient les passants; les passants regardaient les mangeurs. Quelques-uns de ces derniers étaient vexés qu'on les montrât en spectacle. Les autres, moins scrupuleux, n'y prenaient pas garde, et buvaient.
Peu à peu les langues des promeneurs se délièrent; à quelques rires étouH'és succédèrent quelques propos railleurs.
— Tiens! regarde donc ce gros, comme il bâfre en baissant la tète. — Et cette dame toute reluisante, qui cause d'un air si dédaigneux avec son voisin sans paraître s'occuper de ce qui se passe autour d'elle. — Faites circuler! faites circuler! criait Grimod de la Reynière.
Un mouvement d'oscillation se manifesta au milieu de la galerie. Un homme, en costume d'abbé, se disputait avec les hérauts d'armes qui marchaient en tète du défilé. Lui voulait demeurer à toute force.
— Mais laissez-moi donc tranquille! s'écriail-il; je vous dis que je le connais. Hé! Grimod!
Grimod leva les yeux.
— C'est moi, mon cher ami, je suis ton oncle, l'abbé de Jarente, coadjuteur d'Orléans...
Les hérauts poussaient toujours.
— Grimod! est-ce que tu ne m'entends pas? Je te répète que je suis ton oncle .. tu sais bien, ton onde le coadjuteur?
La foule commençait à rire.
Cependant l'abbé de Jarente insistait :
— Dis donc, Grimod, veux-tu que je descende? Gri-
mod, écauteun peu... — Faites circuler! répéta Grimod de la Reynière.
Les deux iiérauls empoignèrent l'abbé au collet, malgré ses récriminations, et le contraignirent à avancer. Il était pourpre de colère. Il montrait le poing à son neveu, en se penchant sur la balustrade.
— Ahî coquin; ah! débauché; ah! drôle!...
Les hérauts ne cessaient de le pousser.
-^ Tu me payeras cela! s'écriait-il en se rapprochant <le la porte de sortie.
Grimod s'empressait auprès de ses convives et faisait semblant de ne pas entendre. Il était inflexible sur la consigne. Le peu de sympathie qu"il ressentait d'ailleurs pour tous les membres de sa famille, en général, ne devait pas l'aider à le faire revenir sur sa décision. Il laissa donc tranquillement mettre à la porte son oncle le coadjuteur, comme s'il se fût agi d'un intrus, et sans paraître autrement se soucier de ses apostrophes fulminantes.
Enfin, au bout d'une demi-heure, la galerie se vida, après avoir livré passage à cinq ou six cents personnes environ. Les dernières furent les plus rebelles à s'en aller, car, de propos en propos, la licence s'était mise de la partie; les rires avaient tourné en huées, on s'était pris de chansons, on avait soufflé bon nombre de bougies. Néanmoins, moitié de gré, moitié de force, les hérauts finirent par congédier ce public malencontreux, et tout rentra dans l'ordre, après qu'ils eurent fermé soigneusement les portes de la galerie supérieure.
Cet épisode jeta un peu de contrainte sur les convives de Grimod de la Reynière. L'appétit de plusieurs d'entre eux en avait été désagréablement troublé. La marquise de Perverie, qui faisait ce soir-là son entrée dans le monde, était la seule qui ne parût affectée de rien. Ce grand calme, joint à cette grande beauté, lui valait l'admiration de tous. Elle n'étudiait pas, elle n'écoutait pas pour profiter, comme font neuf provinciales sur dix; elle avait la science innée; les hommes la regardaient à l'envl, les femmes avec envie.
Et non-seulement les hommes et les femmes, mais encore les valets, ces pauvres êtres dont on niait l'humanité. Les valets, leurs flacons à la main, debout le long du mur, fixaient leurs yeux ard^ nts sur celte belle femme et faisaient mentir mille fois le magnétisme en la laissant insensible et tranquille sous celte obsession muette. La marquise de Perverie ne les voyait pas. Et ils eussent pu la contempler cent ans, comme alors, face à face, sans qu'elle les vît jamais. Quelque chose lui disait qu'il y avait des valets là, et elle ne regardait pas là.
Pourtant là, dans cet angle, deux étoiles étaient arrêtées sur elle, deux flammes comme il s'en éveille chez les jeunes tigres lors de leurs premières colères ou de leurs premières amours, deux yeux de laquais, deux prunelles d'enfant de dix-sept ans, immobiles, éblouies!
Ce valet regardait la marquise de Perverie, comme bien certainement il ne peut être donné à l'homme dans sa vie que de regarder une seule femme; il l'enveloppait, il la buvait avec son àme, il l'embrassait tout entière, dans ses moindres mouvements, et jusque dans les nuances les plus imperceplibles de sa beauté sculpturale.
La marquise de Perverie était assise entre 31. de Castellane et le prince de Gonzague. Ces deux messieurs se penchaient souvent vers elle pour lui parler et lui sourire. Elle répondait avec mesure, mais agréablement toujours, sans mettre de prix à ses paroles. Sa conversation était ce qu'elle devait être, dans celle réunion si folle et si diverse.
J'ai dit que le public admis dans la galerie supérieure s'était amusé à éteindre les bougies qui se trouvaient à sa portée. Cela avait répandu quelques plaques d'ombre dans la salle. Les domestiques s'occupaient à rallumer, lorsque l'orchestre qui se faisait entendre au lointain cessa tout à coup ses accords. Grimod de la Reynière dressa la tête d'un air inquiet. Après quelques secondes de silence, la musique reprit; mais ce fut pour entonner un chant douloureux, plein de notes gutturales et funèbres. Si la musique a une couleur, on peut dire que celle-ci était de
la musique noire. L"oreille y distinguait des fragments d'hymnes religieuses, des sanglots de plain-cliant et ces soupirs prolongés qui traversent les mélodies sépulcrales. Involontairement rassemblée éprouva une pénible sensation. Les fourchettes s'arrêtèrent, les vers furent posés à moitié vides.
Un esprit fort, M Robbé de Beauveset, murmura :
— Diable! cela n'est pas gai.
Le marquis de Marnésia fronça le sourcil :
— Voilà des dièze qui gâtent singulièrement le vin. — Une vraie chanson à porter ma femme en terre! dit Rivarol. — C'est sans doute encore une invention de Grimod, ajouta le censeur Coquelei.
Mais Grimod paraissait n'être pour rien là dedans. Il s'étonnait comme les autres et comme les autres il était légèrement ému. Les valets ne se pressaient pas de rallumer les bougies; la main leur tremblait. Il semblait que chacun pressentit qu'il allait se passerquelque chose d'effrayant et d'inusité.
Grimod de la Reynière se leva pour aller savoir le mot de cette énigme.
Il n'avait pas fait deux pas que la porte de la salle s'ouvrit avec retentissement. Un spectacle élrange se produisit alors.
Quatre laquais tout habillés de noir s'avancèrent solennellement, portant sur leurs épaules un immense plat d'argent, démesurément ovale, et recouvert, lis ployaient, tous'les quatre, sous ce pesant fardeau S'approchant de la table, où la surprise des conviés était au comble, ils l'y déposèrent au milieu, non sans user de précau ions infinies.
La musique jouait toujours. C'était une lamentation continuelle, une plainte lîllrant goutte à goutte, traversant les antichambres, s'insinuant par les fentes des portes et les trous des serrures, quelque chose d'élégiaque et d'humide, de souffrant, de patiemment atroce, s'altnquant à la racine des cheveux et produisant sur les dents
— JiS —
des effets analogues à ceux que les maçons obllennenl du grincement de la scie sur la pierre de taille Les tortionnaires de Tinquisilion eussent classé celte mélopée dans leurs divers genres de questions. Toulle monde commençait résolument à avoir peur.
Autour de la table il n'y avait pas un souffle, pas uu geste; seulement, cinquante regards cloués sur ce plat monumental...
Une voix annonça :
— 31. le duc de\\oyal-Treffléan!
Et, comme par miracle, le linge qui recouvrait ce nouveau service s'écarta en un clin d'œil. Cinquante regards plongèrent à la fois comme une tombée de flèclies sur un même but. Un cri de stupéfaction sortit de cinquante poitrines.
Plorreur!
Ce plat contenait un être humain!
Un être humain presque nu, couché tout de son long, dans l'attitude d'un poisson gigantesque, entouré d'herbages, couronné de plantes aquatiques, les bras étendus et collés contre le corps, muet, pâle, sans mouvement et les yeux fermés... le duc de Noyal-Treflléan!
— Le duc!!!
D'abord on n'osa pas parler.
On regardait...
Et puis la musique de mort, la musique d'enfer ne cessait pas de se faire entendre; elle devenait hautaine, elle ouvrait les portes, elle approchait. Cette musique, jointe à ce spectacle, troublait les esprits etempèchait toute pensée de se faire jour. Cette musique tordait les entrailles, pinçait les nerfs, lapait sur la tête.
A tout prendre, en effet, cette scène était inouïe et ne ressemblait à rien dans son audace effrénée. Etait-ce joyeux? Etait-ce terrible? Fallait-il rire ou s'inquiéter? A celte hauteur, la farce devient sauvage et le rire se glace sous la sueur froide. Il est de ces amusements formidables qui donnent le frisson et dont on se passerait volontiers;
ce sont de ceux où l'image de la niorl figure comme ingrédient de joie. Les tyrans de Tanliquilé se plaisaient particulièrement à ces orgies où le sang avait ses coupes à l'égal du vin. Pour ces énormes natures telles que les Busiris, les Denys, et quelques-uns des douze Césars , il n'y avait pas de plaisir là où il n'y avait pas de cruauté.
i\lais au dix-huitième siècle ces traditions étaient complètement tombées en désuétude;aussi trembla-t-on quand un vit au milieu de cette table un homme tout semblable à un cadavre. La plaisanterie, 3i c'en était une, atteignait des proportions inconnues. Néanmoins, au premier aspect, la surprise avait tellement dominé l'effroi que les femmes n'avaient pas eu le temps de s'évanouir. Elles commen- Ç4iient maintenant à y songer, lorsqu'un mouvement échappa au duc sur sa couche verte et argentée.
On respira.
Ce mouvement fut suivi d'un soupir comme fait un homme qui se réveille. La poitrine se haussa. Quelques doigts de la main se contractèrent, mais les yeux restèrent clos.
N'importe, l'assemblée était rassurée, bientôt elle allait rire.
Le duc de Xoyal-Treflléan reprenait peu à peu connaissance; un bourdonnement confus arrivait à ses oreilles; ses paupières commençaient à percevoir une lueur éclatante, bien qu'il ne les eût pas encore ouvertes; la chal«ur pénétrait son corps, mais la pensée sommeillait toujours. Cependant, il y eut un moment où il crut entendre des voix rapprochées et en foule : il venait de se lever sur son séant, livide et les cheveux collés aux tempes, comme quelqu'un qui n'est plus mort, mais qui n'est pas encore vivant, et tel que Rembrandt a représenté le ressuscité Lazare. Alors il ouvrit vaguement les yeux, mais il les referma aussitôt, car il lui avait semblé y voir entrer un million de poignards éclatants. C'étaient les lustres de la salle. Il retomba dans son plat.
Cette fois, une clameur homérique et joyeuse, la cla-
meiir des convives, étouffa la musique, souffleta les luluiùres et njonta jusqu'au jjlafoiid. Ils avaient pris leur parti. Griniod de la heynière donnait Pexenjple. A présent ils étaient bien certains que ce n'était qu'une comédie, et ils voulurent la pousser jusqu'au bout.
— Il faut le découper, criait-on. — Oui! oui!
Un cercle de fourchettes brandies s'éleva autour du duc de Noyal-Treflléan.
C'étaient des cris, des transports!...
Chez lui, cependant, la pensée commençait à batailler vigoureusement. Il s'agitait. Ses lèvres redevenaient roses; deux ou trois fois encore il voulut voir. Il se débattait contre ce qu'il croyait être un cauchemar lumineux. A la fin il ne lui fut plus permis de douter de son réveil. Il reconnut quelques visages penchés sur lui; les paroles se firent distinctes. Au même instant il sentit une légère piqûre au bras, et il entendit Grimod de la Reynière demander :
— Qui est-ce qui veut un morceau de Noyal-Treffléan? L'éclair est moins rapide. D'un bond, oubliant ou
domptant sa faiblesse, il se roula sur lui-même et se dressa debout. Quand il vit à ses pieds ces hommes et ces femmes rangées en rond, le vertige le prit, et il sauta en bas de la table.
I! y eut un hurrah prolongé.
Ce fut alors qu'un personnage respeclueux, en qui nous retrouvons M. Soleil, s'approcha de lui et jeta vivement sur ses épaules un ample manteau.
Le duc n'était pas tellement étourdi qu'il ne put le reconnaître.
— Monseigneur est-il content de moi? lui demanda cet étrange officieux. — Diable! dit le duc en souriant, ceci est un peu vif; n'importe, je te donne deux cents louis. — Sans compter ce que moi et mes gens avons eu l'honneur de soustraire à M. le duc? la montre et la bague.
Après ce colloque rapide et qui ne fut entendu de personne, le duc de Noyal-Treffléan, qui n'était pas tout à
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fait remis de cnlte secousse imprévue, et dont les jambes fléchissaient, fui entraîné par M. Soleil dans une pièce voisine.
Quand au bout de vingt minutes environ il reparut, étinceianl de broderies et de velours, recouvert de ses insignes, droit, fier, bien coiffé, le sourire sur les lèvres, comme s'il sortait des appartements de Versailles, tout le monde se leva. Il était pâle encore, et celte pâleur légèrement répandue ajoutait à la noblesse de son visage. La cravate blanche était gracieusement serrée autour du cou, et le jabot, neige aux plis de soie, descendait en s'éparpillanlsur sa poitrine. Il était velu avec un goût exquis. Mais, par un rare privilège, c'était lui seul et non son habit qui émerveillait le regard; il eût rougi de paraître riche comme un financier; il ne tenait qu'à paraître beau comme un grand seigneur. Il n'avait pas encore franchi celle limite qui sépare l'homme mùr du vieillard; il ne voulait pas la franchir.
C'était un de ces rares débauchés qui déjouent tous les calculs et toutes lesprévisionsdes moralistes; qui avancent dans le vice et dans l'âge, frais, gras, fleuris; que les excès ne tuent pas, mais qui parviennent, au contraire, à tuer les excès, à l'aise dans leur dépravation comme des grives dans un champ de raisin, joyeux et impunis à dégoûter (le la vertu et à faire tomber la bcche des mains d'un trappiste. De ces hommes il en est bien peu, mais on en compte cependant. Le duc de Noyal-Treflléan était de ce nombre; il promettait de vivre cent ans, au grand scandale de la clirétienlé et à l'ébahissemenl profond des bonnes gens, qui, bien que prévenus des tourments réservés au crime dans l'autre monde, ne sont pas fâchés néanmoins de le voir châtié dans celui-ci.
La vertu trouve bien mieux son édification et ses arguments, par exemple, dans la caducité repoussante du duc de Richelieu, spectre fardé, moitié chair et moitié onguent, qui ne se promenait que bardé de rouelles de veau, pour s'entretenir dans une vivifiante chaleur, et que les pères
de famille pouvaient au moins monlrer \ leurs enfants m leur (lisant : « Tels sont les funestes effets de rinlem|)érancc et du libertinage! » Avec le duc de Noyal-Trellléan, la morale eu action en est jwur ses frais de maxime, et, pour notre part, nous sommes vraiment fâché que le personnage odieux et méprisable de cette histoire ail cette fleur de santé, ce port majestueux et calme, cette force et ce! esprit (jne la juslice di\ine devrait seulement réserver à riionnéle homme. Par malheur, je ne suis (|ue l'Iiislorien d'une époque et le peintre d'un genlilhomme véridiquc.
Le duc de Noyai-Trcflléan s'assit à la place (]ui était restée vide depuis le commenccuicnt du repas, et il se trouva justement en face de la marquise de Pcrverie. Il la regarda curieusement et atlenlivem«'ni, comme il savait regarder; de ce regard savant, elTronlé comme un baiser, âpre commi' un instrument de chirurgie, voyageur comme nue puce. I.a mar(|uise soutint tranquillement ce regard. Il en fut surpris.
L'ne fois assis, le duc recu<Mllil les coniplimenls sans fin que lui valait son entrée originale, et il ne s'occupa plus qu'à regagner le temps perdu. Il mangea comme un poëte du temps de Willon; il but comme un musicien de tous les temps. Grimod de la Heynière le regardait faire avec une admiration qui allait jusipià rattendrissemenl.
(le souper tant de fois interrompu se remit donc en marche avec une furie nouvelle, comme une diligence dont on a fermé les portières et qui roule sur une pente rapide. Il semblait que cet incident dut être le dernier. Les bougies étaient rallumées toutes, rorchestre invisible revenait graduellement à des senlimenls meilleurs exprimés en plus harmonieuses cadences. Les services se succédèrent toujours de plus en plus somptueux; les vins se reprirent de babil charmant et de charmant éclat; il y en avait de roses qui brillaient langoureusement, il y en avait d'écarlates qui grondaient sourdement au fond du verre, brillants et orgueilleux. Les vins ont des oMlladcs comme les femmes,
cl à une certaine lieure, on se grise rien qu'à les voir. Ce isOiipiT cilla ainsi jusqu'à Iravors vingl-qualre services.
Quant au desscrl, ce fut quelque chose (rolyni|»ii|ue el (le transcendanlal. On donna de la grâce el du*iuou\e.'jient à ce servie^ en couvrant la lable de miroirs, sur lc>quels des sables diversement coloriés figuraient déléganis purterres. Des arbustes véritables portaient des fruits confits à leurs branches. Et, pour compléter l'illusion, toute une société de petits personnages en sucre se promenaient sur un boulingrin émaillé de fleurs. Mais l'ornement princi|)al de ce dessert, et celui qui souleva le plus de transports laudatifs, ce fut un colossal morceau d'architecture candie, représentant le festin de Trimalcion, d'après Pétrone. Les colonnes, les chapiteaux, les corniches, tout était d'une pureté de profit remarquable. Drapées avec vérité, les figures étaienlcomposéesavec uneexcellentepàte d'amande. Ce surtout, qui était alors une nouveauté pittoresque, occupait trois pieds de longueur sur vingl pouces de large el trente d'élévation.
Sur d'autres plans, l'œil considérait avec complaisance des montagnes de nougat, des cloches de sucre filé ol toutes ces inventions de la friandise-co////îc/»c/, qui élèvent le pâtissier à la hauteur dun artiste.
Est-il besoin de mentionner ces fruits en pyramides, ces fromages fouettés et panachés, glacés el cannelés, ces petits paniers en feuilletage garnis d'une crème cuite à la pistache el bordés tout autour de feuilles de fleur doranger pralinées, ces biscuits, ces macarons, ces massepains, innombrables délices de l'œil, du goût el de l'odorat? Ne dois-je pas craindre défaire venir l'eau à la bouche du lecteur, et ne convient-il pas de njellre quelque discrétion dans celte nomenclature pour ne pas trop humilier les modernes amphitryons?
Il était une heure du malin. La chaleur des vins, des haleines et des flambeaux suflbquail. On fut obligé d'ouvrir les fenêtres toutes grandes. Alors la lune enlra, clair» entre les arbres noirs, la lune des nuits d'été; elle re>:arda
— i-JI -
manger ces honinics el n-s femmes, et elle parnl y prendre du plaisir.
Ce n'est pas tout. A i'inslani le plus anirii<S Grimod de la Ileynière approcha une allunjelle à la fleur d'urange du festin de Triniakiun; le feu se connnuiii(iua à une nirclie soigneusement radiée. Aussitôt le temple se couvrit de feux odorants, mille ^rcrbossciancèrent au plafond, un chœur de petites étoiles rouiies, bleues et jaunes dansèrent au-dessus de la table, l-our ne pas ciïraycr les femmes, (irimod eut le soin de prévenir que ces étincelles, malgré leur vivacité, étaient tellement innocentes (|ue les tissus les |)lus légers n'en recevaient aucun dommage. Ce s|)ectacle inattendu obtint beaucoup de succès; et i\ dater dr ce jour, rinlroduclion de la pyrotechnie dans les desserts fut presque universellement admise; tous les pâtissiers s'empressèrent d'adapter des feux darlilice à leurs décorations.
Le souper était enfin arrivé î\ son apogée : c'était l'heure béate et brillante où l'on ren\erse voluptueusement la tète, où Ton donne congé à sa pensée, où Ion jette la bride sur le cou de sa parole. Il y a de lor au fond des yeux. Les lèvres s'entr'ou\renl, grasses et pourprées, encadrant le sourire. On est heureux sans savoir pourquoi et surtout, cela est le plus curieux, sans savoir de quoi; maison est heureux, heureux de partout et de tout, heureux de la beauté de sa voisine aussi bien <|ue de la laideur de son voisin, heureux du silence el heureux du bruit.
Quand on y réfléchit bien, c'est hnmiliaiit pour Ihomme el pour ce qu'cui appelle le bonheur. (]e qui ré>ulle à |M'ine (run travail austère et du pé-nible accoiiiplissemeiit d'un devoir, (piehiues gorgées le donnent aussitôt, el le donnent complètement, absolument, il est un degré tel où les joies ivres et les joies à jeun, où le bonheur probe el le bonheur vicieux se rencontrent et se font semblables. Quelle chose méprisable et facile est-ce donc, ce bonheur, si le premier venu peut l'acheter en liole, tromper les autres el se tromp(M' lui-même, et cela autant de fois qu'il
le veut; s'il lui c^l loisible, à son gré, de se procurer l'idée riante et lï'paiiouissenieiil divin, de colorer sa joue, de dilater son cœur, de s'ordonner la gaieté et de sobéir ponctuellement? Pouniuoi Dieu a-l-il permis que lliomme découvrit le ressort (|ui fait jouer en lui le contentement parfait et commandât impunément à son intelligence de la même façon qu'il commande ù son corps? L'ivresse esl^ elle une permission ou une conquête? Quoi qu'il en soit, les convives de Grimod de la Reynière en usaient largement, avec plénitude, sans remords.
L'hôte se leva, et étendant son verre :
— A la santé de M. le duc de Noval-Treffléan! s'écriaf-il.
Tout le monde acclnma.
Après le choc des verres, et lorsqu'il se fut incliné, voici ce que le duc répondit :
— Eh bien*, oui, vous avez raison; à ma santé! À la santé de tous ceux qui vivent bellement et grandement! A ma santé! Car j"aidomj)té l'existence; de ce cheval hérissé et sauvage j'ai fait un palefroi gracieux, que je mène et qui m'obéil. A ma santé! Je suis la force, l'insolence, la richesse, la joie altière et souveraine. Je suis le vice logique et rayonnant. Au temps du paganisme, j'aurais eu trente coudées. J'ai manqué mon coup, je suis Aenu trop tard. J'étais né pour être dieu de l'Olympe ou roi de Judi, satrape ou sybarite, consul ou sullan. Ce qu'il me fallait, c'étaient la pourpre de ïyr et les par-^ fums de l'Asie, un flacon de Massique dans la poitrine, xine couronne de fleurs sur la tête, et la queue de mon chien coupée. Il me fallait un siècle de marbre et non un siècle de bois, de grands palais se prolilant sous de grands ciels bleus, des salies immenses où j'eusse du moins eu îa place de trainer mon ombre monumentale. J'étoulTe, j'étoulTe dans nos moeurs de nains et dans notre monde resserré! C'est ce qui fait que j'enfonce les portes de mes poignets nerveux et que je vais au delà. Au delà, c'est le cri des hommes puissants. A ma santé! J'appartiens à une
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race qui compte parmi ses yncêlres Nemrud, Salomon e* Tiirqiiiii unies géantes auxquelles il faut des corps gt^anls, el dont le:> desceiidanls décroissent de jour en jour, broyés entre les murailles sans cesse raj)prucliees d'une société (|ui n)an(|ue d'air. Moi, j'ai mis les iiicds sur la société. I.à où les autres s'arrêtent et font un détour, j'enjamhe. Toutes mes facultés, |)liysiques el morales, je les ai élargies outre mesure; faut-il vider la bulle de lîassompierre, pleine de vin jusqu'au bord? A ma santé! Que ma vie soil toujours un vaste fleuve roulant l'or, les clianls, les fleurs arrachées au rivage! Que je vive toujours dans mon impénitente volu|)té, debout comme à présent; que je vive |)our les larges soifs, pour les fêtes moqu(!Uses, pour les délires de toute sorte, jjour les chimères réalisées, |>oiir les désirs sans frein et les jouissances sans mors! Le ciel m'a donné une âme à bail, je neveux la lui rendre (ju'après en avoir exi)rimé tout ce qu'elle contient de pensées mystérieuses, impies , cachées, audacieuses, insensées! Mon existence aura été un concerto de toutes les passions élevées à leur dernière puissance, où chaque note aura fourni son volume de son le plus ex essif, où Us cordes des violons aurunt été tendues à se rompre. CÀ'la aura été beau et cela aura été entendu de loin. Souvent je m'admire. Autour de moi se groupent les amours et les éclats délire interminables; à mes pieds se roulent, dans les plus humbles et les plus ravissantes contorsions, txjutes les joies de ce monde, toutes les opulentes fanlai- >;ies, tout ce (|ui s'achète, se donne, se prend ou se trouve. Ce globe est à moi. Je m'y empare à mon gré de tout ce qui m'y plaît, j'y mets les (jeux juains el on me laisse faire. A ma santé, à ma santé donc! Je suis un des rois de ce siècle, c;ir je fais peur el envie; là est mon double secret. Où vais-je ainsi? je it'en sais rien. Où va-t-on derrière uioi, peu m'importe. Hien ne me résiste, rien ne me fail hésiter, ni les mains jointes, ni les éclairs de l'épée nue. Je suis roi, bien roi! Ma couronne est scellée h mon front, et, pour la faire tomber, il faudrait faire tonjberma
tèle avec elle. A la fuçon des Irioniphaleurs de jadis, sur le passage desquels se courbaient des milliers de genoux, j'ai lancé mon char à travers les sillons humains; et tous les regards flamboyants du peuple écrasé ne sauraient monter à mon visage ni retarder d'un instant ma course exagérée!
Ces paroles, qui tenaient à la fois de l'ode et de la malédiction, on les écouta en silence, presque avec terreur.
Toutefois, on applaudit longuement.
— A boire! dit ensuite le duc Noyal-Trefiléan en tendant son verre à l'un des jeunes gens qui se tenaient derrière lui.
Celui-ci hésita un moment, regarda le duc de travers, et, jetant loin de lui le flacon qu'il avait à la main, il répondit :
— Non!
Le duc se retourna pour le voir en face.
11 s'était fait un silence de stupeur.
C'était un jeune homme en costume d'éphèbe; sa tête s'élevait, pâle et triste, sur sa robe blanche; ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules nues. Tout à l'heure c'était lui qui regardait avec tant de flamme la marquise de Perverie. En présence de tous ces yeux, il resta immobile.
Puis, fiévreusement, il arracha le bandeau doré qu'il avait au front, déchira sa robe et murmura sourdement :
— Je ne veux pas demeurer ici un instant de plus. J'ai honte et j'ai peur. Vos parfums me brisent la tête et me dévorent les yeux; je ne sais plus où je suis; vos rires me donnent envie de pleurer, et mes pleurs me rendent furieux. Ce que vous dites, je ne veux pas l'entendre; ce que vous faites, je ne veux pas le voir. Toutes mes idées se troublent au milieu de vous Je sens chanceler ma raison. Laissez-moi partir. Ces vêtements de comédien m'indignent et m'entrent dans les chairs comme une tunique empoisonnée.
Grimod de la Reynière se leva.
Le duc de Noyal-Treflléan le contint avec un sourire.
— j\on, laissez-le dire; il m'a causé une minute de surprise dont je lui suis reconnaissant. D'ailleurs, je |)uis fort bien me verser à boire nioi-nième.
Prenant un flacon des mains d'un autre laquais, il se }.T;iti(ia d'une rasade royale qu'il vida lentement et jusqu'à la dernière goutte.
L'éplièbe éta l lonjoiirs debout.
— As-tu tout dit? demanda le duc après qu'il eut posé son verre. — Pas encore, répondit-il en relevant son regard sombre; mais si vous êtes curieux de savoir le reste, moi aussi, la parole me loiirniente, car riiidignation a son ivresse, et les larme^^ emplissent le cerveau à leur tour. Les larmes, c'est le vin de la douleur. Je vou>^ ai trop longtemps regardé boire sans que vous m'ayez regardé pleurer. Et puis, du reste, comme vous dites, cela est divertissant de voir de temps h autre sortir un bon flot de baine du cœur d'un bomme. Moi, je ne suis qu'un enfant. Kcoutez pourlanl, si cela vous amuse. Vos paroles ne sont pas seulement barbares et ridicules, elles sont folles de la pire folie, de la folie aveugle. Obî vous ne m'eiïrayez pas, je n'ai pas peur, je ne tiens à personne; derrière moi il n'y a pas une miette d'atTection; je ne dois rien à la société, au contraire; une fois par liasard je peux donc dire ce que j'ai sur le cœur. Allez, ce n'est pas un métier d'bomme que vous faites ici, et, si bas que je sois ù vos pieds, je me trouve encore plus baul que vous en ce moment. Versez-vous donc à boire, M. le duc!
Puis s'adressanl à tous :
— Oui, buvez, buvez! Devenez pâles, ivres, balancés, abandonnés! buvez, et (jne le torrent de l'ivresse cbarrie vos raisons perdues! Que le vin coule désordoiinément dans votre corps, faisant la cbasse h votre âme, à votre tête, à tout ce qui vit et palpite en vous! Par ici, par ici, boisson vengeresse, entre bien partout : tue ce souvenir, éteins ce regret ne laisse pas un de leurs sentiments debout! Buvez, buvez encore, et tant que vous pourrez boire. A voire santé! 0 mon Dieu! penser que la plupart
de tous ces hommes ont chez eux le baiser d'une femme ou d'une sœur qui les allend! De tous ces gentilshommes» pas un qui ne pourrait, s'il le voulait, passer heureusement sa soirée sous les ombrages de son parc ou à la fenêtre de son château, la main dans les cheveux de son enfant! Dire que les voilà tous, s'altachanl à bien dissiper le peu de cœur qu'ils ont, ne voulant ni de la tendresse, ni de la rêverie, ni du ciel, ni rien de ce qui est bon, suave et simple! Ils ne craignent donc pas qu'un jour la justice divine ne leur demande : « Qu'avez-vous fait de la force et de Tintelligence que je vous ai départies? » Hélas! ils en fout de la débauche, de l'oubli, des rubans tachés de vin, de folles actions et de lâches discours. Tenez, vous me donnez le vertige. Et lorsque, non contents de vous dégrader, de vous anéantir vous-mêmes, je vous vois encore ouvrir vos belles mains blanches pour en souffleter la maigre joue du peuple, ce n'est pas même de la colère que je ressens, c'est une grande pitié pour vous, mêlée à une grande terreur!
Alors il se tut.
— Duc, est-ce que vous ne reconnaissez pas ce drôle? dit Grimod de la Reynière d'un bout de la table à l'autre.
— Ma foi, non! L'aurais-je vu déjà en autre lieu? — Regardez-le bien au front; n'apercevez-vous pas une marque, une cicatrice, comme qui dirait un accent circonflexe? — En effet. — Consultez vos souvenirs. Rappelez-vous cette visite que nous fîmes ensemble à l'hospice des Enfants trouvés. — Il y a trois ans! — Juste! dit Grimod de la Reynière. — Eh bien? demanda curieusemsnt le duc de ^oyal-Treffléan. — Eh bien! n'avez-vous pas mémoire d'un jeune garçon dont la physionomie studieuse nous frappa? — Et que vous recueillîtes dans un élan d'humanité contre lequel je m'élevai de toute ma raison? — Précisément. — Il se nommait, je crois...
— EMILE. — J'y suis tout à fait maintenant, fil le duc; ainsi donc ce maraud, qui voudrait aujourd'hui nous tuer de la parole et nous brûler du regard, n'est autre... Que cet enfant trouvé.
Le duc de Noyal-ïreflléan éclata de rire; l'assemblée lout entière en fit autant.
Celuiqui portail ce nom d'Emile montra son front, beau sous les larmes, et eut cette réponse :
— Enfant trouvé! c'est la première fois que je suis glorieuxde ce titre, car il n'est personne ici que je ne rougirais d'appeler mon père! — Va-t'en! je te chasse! cria Grimod.
Mais comme il allait sortir, il entendit s'élever une voix qui lui dit : — Venez demain, a mon hôtel, faubourg du Roule.
Emile tressaillit; et, s'inclinant, il baisa respectueusement un pan de la robe de celle qui venait de prononcer ces mots.
C'était la marquise de Perverie,
Le lendemain de ce souper mémorable, et dont toutes les gazeltes. Gazette bleue. Tableau mouvant do Paris, Mémoires secrets, s'emparèrent pour en faire un conte des Mille et une Nuits; le lendemain, disons-nous, vers les huit heures du matin, trois petits coups secs frappés sur les contrevents encore fermés éveillaient le bon docteur Palmézeaux dans son domicile. Comme on le sait déjà, il occupait sur le quai des Augustins une grande boutique quoiqu'il ne vendit rien du tout; mais ce local de plainpied était favorable à ses travaux mystérieux.
En entendant frapper contre la devanture, présage d'une' visite qui lui parut un peu matinale, le docteur Palmézeaux s'enveloppa à la hàle d'une douillette couleur souris qui trotte, et passa sa tète sans perruque a travers un petit a'il-de-bœuf pratiqué dans le haut d'un volet.
Cependant l'inconnu, qui n'élailpasau fait de ces préparatifs, s'était mis à frapper derechef.
Eh hienî eh bien! prononça le docteur mal éveillé, à qui en avez-vous donc de la sorte, brave homme?
En apercevant celle digne figure dans ce cadre improvisé, l'homme ne put s'empêcher de sourire.
— Daignez tourner votre prunelle un peu plus de ce côté, doctus doctor, dil-il en reculant de quelques pas. — Oh» oh! attendez donc... je ne me trompe point... vous êtes mon homme d'hier soir. Parbleu! soyez le bien-
venu
El le re^te de cette phrase commencée à la lucarne s'acheva dans les profondeurs de la boutique, tant l'estimable Palmézeaux mil d'empressement à venir tirer les verrous de la porte. , , , ,
— Ma foi. vous êtes de parole, fiMl en se présentant d'un air à la fois épanoui et curieux. — Est-ce à dire que vous ne comptiez plus sur ma visite? reprit l'autre légèrement goguenard. — Bon! je ne dis pas cela... mais entrez donc, entrez donc... .. .
Ainsi qu'un héros de tragédie, le docteur avait les jambes nues sous sa douillette, drapée à l'instar des chlamydes insuffisante comme elles. Néanmoins il prit le temps de retirer un ou deux volets, afin de laisser pénétrer la clarté du jour à l'intérieur.
Une fois entré, le visiteur se plongea sans façon dans l'unique et solennel fauteuil de la pièce, pendant que le médecin s'empressait de compléter sa toilette au fond de i'arrière-boutique.
Cet hôte déjà prévu, et avec lequel il importe que nous fassions connaissance sans plus tarder, l'étrange serviteur que nous avons vu à l'œuvre la veille, l'individu au plat d'arsent et aux paroles énigmaliques, n'était autre que ce nersonnase dont le singulier emploi a été défini dans le proloeue^de celte histoire. Ce n'était pas précisément l'homme de peine de M. le duc de Noyal-Treffléan, cetait au contraire son homme de plaisirs, le Lebel de cet
autre Louis XV, le machiniste souterrain de ses distractions véhémentes.
Il s'appelait François Soleil. Sans être rebutante, sa physionomie oflYail un ensemble de vulgarité contre laquelle luttaient désespérément deux yeux pleins d'intelligence et une bouche aussi éloquente que les yeux. A en juger par les lignes profondes de son visage, le chapitre réservé des passions de cet homme, passions tombées de la table de son maître, devait être d'une nature particulière. Il eût été difficile de clouer un âge à ce front sans ampleur comme sans bassesse, dépoli mais non ridé.
N'ayant jamais été jeune, ilespéraitn'être jamais vieux. Mais sur ce masque de rustre diplomate se lisait une vie ardente et dissimulée avec effort, toute d'envie refoulée et de désirs incomplètement assouvis. Vivant au milieu des excès qu'il suscitait pour autrui, il semblait un Tantale de nouvelle espèce apprêtant lui-même les fruits de la table mythologique à laquelle il sait qu'il ne doit point s'asseoir. Et pourtant il avait faim de deux appétits, de l'appétit de son maître d'abord, et ensuite de son appétit à lui, François Soleil!
Au bout de cinq minutes, le docteur Palmézeaux reparut, nouant sur ses genoux les boucles de sa vieille culotte de velours, et assujettissant avec une certaine crânerie les deux ailes de sa perruque moitié poudre et moitié graisse.
— Voilà qui est fait! Et maintenant, mon cher monsieur, je suis tout à votre service. — Docteur, vous vous méprenez; c'est moi qui demeure absolument au vôtre, dit le nouveau venu. — Enfin peu importent les termes, reprit le médecin; causons! — C'est cela; causez d'abord, je vous écoule.
L'honorable docteur était visiblement embarrassé; il leva deux ou trois fois les yeux au ciel; il chercha aux. alentours de son oreille une démangeaison absente; enfin il poussa un profond soupir.
— Quand vous voudrez... dit M. Soleil attendant tou-
— iôO —
jours. — Eh bien!... Mais... Ne veniez-vous pas me demander quelque chose? — Distinguons, docteur; ne vouliez-vous pasni'ofTrir quelque chose? — Vous avez raison. Je suis si troublé... Il faut vraiment que la nécessité m'y pousse... J"ai tant besoin d'argent! — D'argent?
Et M. Soleil, en répétant ce mot essayait d'en lire à l'avance la signification sur le visage du médecin. Mais la bénégnité parfaite de celte physionomie déroutait toutes ses suppositions.
— Venez, dit le docteur Palmézeaux d'un air demys-^ tère.el comme s'il se fût décidé à raccomplissement d'un grand acte; suivez-moi.
Il remua deux ou trois clefs dans sa poche et précéda son visiteur de plus en plus intrigué.
Dans i'arrière-boutiijue où ils pénétrèrent tous deux> le carreau était encombré d'un amas de livres rances, ternes, jaunàtreSj recroquevillés, plus répugnants à voir et à humer qu'une collection du Journal du Trévoux, qui constitue, comme on le sait, le paradis du rat.
— Voilà ma bibliothèque, prononça le docteur Palmézeaux avec unecertaine velléité d'orgueil. — Ah! ah! — De bien bons livres, ajouta-t-il, et tous bien chers. — Vraiment, dit M. Soleil en jetant un coup d'œil dédaigneux sur les bouquins. — Vous plait-il d'examiner les titres de quelques-uns? - Bah!
Mais déjà, sans attendre une réponse, le docteur avait saisi au hasard quelques-uns des volumes les plus hérissés d'aspect.
— Celui-ci, c'est Gongman, ou l'homme prodigieux transporté dans l'air, sur la terre et sous les eaux... Cet autre, tout petit, mais fort rare, ce sont les Contredits des songes-creKX, par Pierre Gringore; puis l'Histoire des imaginations extravagantes de M. Oufle, causées par la lecture des livres de magie... — C'est bon mais... — Les Hommes volants, en deux tomes; l'Éénopogonéritrée, ou Éloge des barbes rouges; le Peloton de théologie.,. Enfin, Bringuenarilles, cousin germain de Fesse-Pinte,
ou voyage du compagnon à la bouteille — Passez, docteur, passez. -^ Ceci est le dictionnaire de métempsycose... puis le Traité sur l'emploi du mot Vaste... Cela, ce sont les Aventures du prince Tricolore chez les Sub-Ondines du fleuve de Gambie... Voici maintenant le voyage dans mes poches; et puis encore...
Mais M. Soleil lui frappant sur l'épaule :
— Un autre jour, mon cher docteur, nous examinerons tout cela à loisir; aujourd'hui vous savez ce qui m'amène. — C'est juste, dit le savant en replaçant à terre plusieurs in-folio dont il avait les bras surchargés avec amour.
Et se redressant, il guida son interlocuteur dans une troisième pièce qui tirait sa lumière d'une cour étroite et maussade en forme de puits.
-^ Nous sommes dans mon cabinet, articula-t-il avec respect, ou plutôt dans mon laboratoire : c'est ici que loin des regards profanes j'accomplis mes expériences^grandes et petites.
Le magasin d'un docteur Faust ou d'un Paracelse eût pu seul offrir une idée de l'étrange et malpropre confusion qui régnait dans cet habitacle. Les rayons étaient enva^ his d'une armée capricante de cylindres, de fioles aux becs variés, de métaux de toute couleur et de paquets de drogues qui saisissaient l'odorat. A travers ces aspirations multiples, fuyantes, criardes, plaintives, et si cruellement mises en opposition, un poëte allemand n'eût pas manque d'écrire le Ballet des Odeurs, pour le théâtre impossible d'une principauté imaginaire de l'Allemagne.
— Hein? s'écria le docteur Palmézeaux en se retournant vers M. Soleil, comme pour provoquer son admiration.
Mais celui-ci se sentait évidemment mal à son aise au milieu de cette atmosphère faite par des hommes spéciaux, épris de science jusqu'à la gorge.
— Oui, oui, c'est très-beau, certainement, murmurat-il; mais ce n'est pas ici, je pense, que nous devons avoir
noire entrelien. — Avez-vous vu mes deux cyclopes? — Quels cyclopes? — El mon colosse? — De quel colosse j)ailez-vous? — Du colosse que j'ai formé el que jélève, parbleu!
M. Soleil toussait.
— Mes cyclopes ont encore leurs deux yeux, il est vrai, continua le docteur Palmézeaux, mais dans quelque temps j'espère qu'ils n'en auront bientôt plus qu'un.
M. Soleil s'agilait en faisant la grimace.
— Mon colosse n'est encore qu'au berceau; mais il osi certain qu'il ne peut manquer d'atteindre graduellemenl un développement gigantesque préparé par mes soins.
M. Soleil piétinait.
— Je vous en prie, docteur, laissez là votre colosse et vos cyclopes, et songez à ce qui m'amène — Volontiers. — D'abord sortons d'ici. — C'est ce que j'allais vous proposer, dit le médecin en soulevant une trappe. — Qu'est-ce que vous faites? demanda M. Soleil étonné. — J'ouvre la porte de sortie. Venez. — Où cela? — Venez, vous dis-je, il vous reste encore d'autres choses à connaître. — Mais, docteur, vous me menez à la cave. — Je le sais bien. Venez toujours.
M. Soleil, poussé par la curiosité, se décida ùle suivre, bien qu'en gronimolanl.
— A quoi diable aboutiront tous ces préliminaires? pensait-il.
Ils descendirent ainsi au fond d'un caveau assez bas. mais spacieux et frais, et qui était éclairé par deux soupiraux ouvrant sur le quai.
Celte fois ce fut une odeur de comestibles qui s'empara du nerf olfactif de M. Soleil.
Celle cave n'était en elTet qu'un garde-manger. D'énormes fromages hollandais el normands en garnissaieiu les parois; des buissons d'arlichauls s'échafaudaient daiiles angles; on remarquait, pendus par les pieds, deux ou trois coqs vierges, célibalaires de nos basses-cours, qiii doivent à leur c^i.-ilinence le goùl el le parfum (|i;i les dis-
tin^'uenl (.'iiiIiR'miiHMil des cliiipoiis.Lt' reste des provision» se composjiit (le fruits secs cl de saliiisoiis, telles «jue aiicliuix de Nice, morues \ertes et liareii.i;s d»' riaudre.
— Ah çà, s'écria M. Soleil, je tombe d'un î^ourinaiid chez un antre. Tudien! docteur, il parait que vous a|)|)orlez des siuiis tout particuliers à voire nutrition. — Ohî oh! ce n'est pas pour moi, dit le docteur avec un rire d'iiumilité. — Kl pour qui donc? — C'est pour mes iniigalanthropog^Miésiens. — Comment dites-vous cela? — Je dis m(''galanthro|)0{5'éné^iens... de mt-Halanlliropo^'dnésie ou l'art de procréer de graiids hoiiunes. — VoUb procréez de grands hommes? — Certainement. — 3Iais encore, dans quel genre? — Dans tous les genres et au choix. Voulez-vous ik-s mé'galanlhropogénésiens guerriers ou savants, un Alexandre ou un Newton? Je peux vous en montrer. J"ai des mégalanthro|)ogénésiens ruusiciens et poêles, scul|)teurs et peintres, navigateurs el niédecins. Tel que vous me voyez, en ce moment je m'occupe à former un mégalanthropogénésien de l'ordre des voleurs ou bandits, destiné à lutter avec les modèles du genre, el qui surpassera un jour, j'en suis certain, les |ilus célèbres inalfaileurs, lels (|ue Mandrin et Cartouche. Mais, comme vous le pensez bien, ceci n'est (ju'un |)ur article de curiosité el de fantaisie. — Je comprends, dit M. Soleil qui ne comprenait pas. — Prévenez-moi ((uand vous voudrez avoir un mégalanlhro|)ogénésien. — Je vous renuTcie. — Ou une mégalanthropogénésienne. — Fort bien. — Il ne s'agit absolument que de faire suivre un régime donl je possède seul le secret. — Kt quel régime peut faire di\enir... ce que vous dites' deman. la M. Soleil. — Cesl le chef-d'ieuvre de la chimie, répondit rexcellent docleur. Il faut, pendant six années, ne vivre absolument (jue de cresson, d'escargots et de chardonnerets, varies de liuil jours en huit jours par le bon potage connu sous le nom de |)otage h la jambe de bois. Quand on a suivi rigoureusomcnl ce régime, il devient nécessaire de se baigner dans du lait tiède, durant trois mois, tous les U'o'\< jour>, pen-
LE5 CHEMISES ROIGES, T. i, 9
dant trois lieures, en ne prenant d'autre nourrilare que des hannetons en salade, que Ton a soin de mettre en réserve sous de la glace, afin qu'ils durent les trois mois. Ce laps de temps écoulé, on doit se substanter encore une année enlière de raves plates des Vosges, avec force vers luisants accommodés à la sauce aux tomates, et une bouillie de crème de riz tous les soirs. AprèscesdifTérents régimes, on passe vingt-quatre heures à boire, de quart en quart, de Teau de source édulcorée avec du miel des Iles Philippines: c'est le dernier article à suivre, jusqu'à Vàge communément désigné sous le nom d'âge de raison. Pendant que le docteur Palmézeaux parlait ainsi, François Soleil le regardait attentivement dans les yeux, étourdi lie ce qu'il entendait, et cherchant vaguement swi chemii» au milieu de ces paroles entrelacées et déraisonnables. A la fin, se rappelant le sujet primitif qui Tavait appelé en ces lieux, il se fatigua de prêter son attention à ces sornettes sérieuses,' et frappant du pied le soi noir et gras du caveau :
— Au nom du ciel, docteur, quittez pour un instant vos dissertations; venons-en au but. Vous m'avez donné rendez-vous: me voici, qu'est-ce que vous me voulez?
A son tour le docteur Palmézeaux ouvrit les yeux avec un grand étonnemenl.
— Eh bien! mais... Est-ce que je ne vous l'ai pas dit? Ces mots furent prononcés avec une telle vérité de candeur, qu'ils coupèrent bras et jambes à M. Soleil.
Sans s'en apercevoir le docteur poursuivit :
— Je veux vous faire participer à l'œuvre immense el glorieuse des mégalanthropogénésiens dans la limite de vos moyens pécuniaires, c'est-à-dire en vous instituant le banquier de cette entreprise scientifique. Qu'en pensezvous?
Et il se campa sur ses hanches comme un homme enclianté de lui-même.
M. Soleil ne répondit pas, mais il fit entendre un gémissement plaintif.
— Eli bien? reprit le docteur qui attendait une réponse.
— Si nous sortions de celte cave? murmura son interlocuteur. — Pas encore; mais asseyez-vous sur ce fronwge.
M. Soleil s'assit sur un fromage. Il avait Pair d'un |)alient. Il n'écoutait ))lus.
— J'ai besoin de beaucoup d'argent pour mes expériences; vous le concevez facilemenl; je compte sur vous, et, en échange, je vous livrerai ce que je vous ai |)romis.
Fvaspéré et ouvrant impétueusement les bras, M. Soleil cria de toutes ses forces :
— Mais encore une fois, docteur, vous ne m'avez rien promis! Uicn! rien! rien! — Croyez-vous? — Mais je le jure sur la tète de vos cyclopes, de vos colosses et de tous vos monstres en général! — C'est singulier. Alors il fa;it 1 éprendre de plus haut. Condjien payeriez-vous,par exeml»le, la connaissance d'un secret de 31. le duc? — D'un secret? — Ou d'un mystère, comme vous voudrez. — J'entends bien, dit M. Soleil, attentif mamtenanl, et se grallani le nez d'un air réfléchi. — Eh bien? — Dame! mon cher doetem*, cela dépend du mystère ou du secret.
— Allons, allons, je vois que vous nje soupçonnez; peutêtre croyez-vous qu'il s'agit d'une niaiserie, d'une peccadille sans inqiortance. Détrompez-vous, le secret dont je parle est sérieux et surtout plus fertile que vous ne l'imaginez. — Vraiment? — En l'exploitant avec adresse, vous en avez jus(|u'à la (in de vos jours. -- Ohî oh! — El il faut tout mou amour de la science, croyez-le bien, pour me décider à vous le livrer enlièremenl. Mais la science a ses nécessités. — Sans doute, sans doute... Enlin ce secret? demanda M. Soleil avec un empressement où perçait néanmoins une pointe de méliance. — Voilà ce (|ue c'est : Le ô mai i7G,, à onze heures et demie du soir...
M. Soleil dressa l'oreille.
— ... Ou onze heures trois (juarts, M. le duc de Noyal- Trefiléan était dans un hôlcl de la rue IMàlrière, où l'avait fait mander une actrice qu'il lioiiorail, je crois, de sa no-
Lie protection. — La Clarendoii; n'est-ce pas? — Précisément.
M. Soleil frappa sur sa cuisse.
— Ah! docteur, s'écria-t-il, quel regret venez-vous de réveiller! C'est le seul jour où ma police ait été mise en défaut. — Votre police? — 31ais continuez. — Ce jour donc, reprit le docteur Palmézeaux, ou plutôt cette nuit, à l'heure que je viens de vous indiquer, M. le duc, qui avait renvoyé sa voiture, sortait de l'hôtel par une porte dérobée, emportant sous son manteau un enfant qui venait de naître et qui était le sien. — Le sien? — Ou pour mieux dire la sienne, car c'était une fille. Pauvre petite, je crois la voir encore, doucement endormie dans les bras de son père, qui lui chantait, en marchant, des chansons aux oreilles. Il faisait un orage épouvantable; Paris passait à la 1( ssive. Même je me souviens que celte nuit-ià je gagnai un gros rhume de cerveau. Pourtant vous n'eussiez pas reconnu M. le duc, tant il était allègre; il sautait les ruisseaux plutôt qu'il ne les enjambait. La petite dormait toujours. Moi j'éternuais à briser les réverbères, et je crois vraiment, mon cher M. Soleil, qu'il n'y a que les grands seigneurs au monde pour ne pas s'enrhumer quand il pleut. Qu'en croyez-vous? — Après? — Après, il déposa sa fille à la maison des Enfants trouvés, et tout fut dit. — Aux Enfants trouvés! — D'abord cela m'élonna, mais après quelques réflexions, je finis par comprendre la haute sagesse de cette mesure. M. le duc de Noyal- Trefiléan est un bon père, me dis-je; il n'a pas voulu exposer sa fille aux séductions d'un monde élégant et pervers. En lui cachant sa brillante origine, il a prétendu écarter de son âme la paresse et l'orgueil, ces deux fléaux de la femme. C'est fort bien pensé. Le duc, en cela, s'esl rencontré avec de grands philosophes.
François Soleil n'écoulait plus. Le coude au genou et la tête dans une de ses mains, il réfléchissait.
— Oui, le voilà bien! murmurait— il; je le reconnais à celle action de ténèbres. Insatiable! insatiable! Cel homme linira par m'effrayer moi-même...
Puis, relevant la tôle et lu secouant comme pour en chasser des pensées obsédantes :
— Eh bien! docteur, reprit-il, comment retrouver cet enfant à présent?
Le docteur Palmézeaux le regardait d'un air narquois. Evidemment c'élait là qu'il rallcndait. Ses petits yeux clignotants, sa bouche entr'ou\erte étaient remj)lie d'une malice triomphanle.
— Rien de i)lus simple, répondit-il; ne suis-je pas le médecin en chef de l'hospice des Enfants trouvés?
M. Soleil bondit sur le froniage qui lui servait de siège, et l'exclamation de joie qui sortit de sa poitrine fit résonner la cave entière.
— Serait-il vrai? — Je savais bien, continua Palméy.caux en souriant, que je finirais par vous intéresser. Vous mépreniez sansdoutepour un rabâcheur d'histoires, et voilà tout. Vous vous disiez : « Palniézenux n'est qu'un savant; Palmézeaux ne sait rien de ce qui se passe dans le monde. » Aussi je vous étonne. Sachez donc que je connais celle enfant comme si c'était ma fille; qu'après I avoir vue naître, je l'ai vue grnndir, que je l'ai presque élevée; enfin, si j'ose m'exprimer de la sorte, que j'ai eu l'honneur de lui servir de deuxième père. Ah! vous m'écoulez à présent. Et si vous saviez la jolie fille que c'est aujourd'hui! C'est le premier visage sur lequel je me suis surpris à regarder autre chose que la maladie ou la santé. Jusqu'alors j'avais tàté le pouls à tout le monde, mais je n'avais serré la main à personne. Elle m'a fait comprendre la grâce et la jeunesse. Groiriez-vous que moi, tète blanche, j'en rêve souvent devant mes alambics? Ses grands yeux se mettent à briller au fond de mes vieux livres et je me retourne quelquefois croyant l'entendre courir. Alors je me fâche contre ma faiblesse et je me dis : « Voyez-vous cet oclogénaire à qui le ciel envoie des visions de damoiseau! » El je me fâche aussi contre le ciel qui me les envoie si lard et qui semble se moquer de mol >i doucement. Mais vous ne savez pas comme Trois-Mai
est belle! — Trois-Mai? — C'est son nom. Un nom de fleurs et de printemps, le seul nom que je comprenne et que j'aie pu retenir Trois-Mai! n'est-ce pas que cela est joli? Si j'avais une fille, il me semble que je ne l'aurais pas appelée autrement, quand même eile serait née au mois de décembre. El puis, comme elle ressemble à son nom! même fraîcheur, même suavité, poésie et gaieté semblables. .Ah! M. le duc est bien heureux! — Au moins, est-il venu la voir à l'hospice? — Trois fois, pas davantage; e'esl ce qui m'étonne. — Seul? — La première fois, il y a bien longtemps, c'était avec moi, qui l'avais engagé adroitement à visiter cet asile philanthropique; la deuxième fois, c'était avec M. de la Reynière, un de ses amis... — Et la troisième fois? — La troisième fois, c'était avant-hier. M. le duc était seul. — Avant-hier, dites-vous? — Avant-hier. Il s'entretint longtemps avec le sous-directeur, à ce que l'on m'a dit; il lui remit une bourse pleine d'or, s"il faut en croire les indiscrétions d'un garçon de salle qui m'est absolument dévoué. — Avanthier... pensait M. So'eil; cette jeune fille que le duc a suivie si longtemps sous un déguisement d'homme du peuple... ce serait bizarre, en vérité... Et, dites-moi^ M. Palmézeaux, dans ses rares visites à l'hospice, monseigneur a-l-il parlé quelquefois à sa fille? — Jamais! — Du moins a-t-il manifesté pour elle quelqu'une de ces sympathies que trahissent le regard et le geste? — Aucunement. — Mais encore, a-l-il fait veiller sur son éducation? Peut-être que des ordres secrets émanés de lui...
— Du tout. Trois-Mai a reçu l'éducation commune a toutes les pensionnaires, et jamais une seule faveur, une seule distinction n'a pu faire soupçonner la connaissance du sang glorieux dont elle est issue. — C'est singulier!
— IN'esl-ce pas? continua le bon Palmézeaux; pour moi, je mets vainement mon esprit à la torture dans le but de pénétrer les projets de M. le duc de Noyal-Treffléan. Ils doivent être d'une nature philosophique toute nouvelle.
— Docteur, dit François Soleil après un instant de ré~
flexion, pourriez-vous me faire en quelques mois le |x»r- Irail de celle jeune lille? — l.e porlrail de Trois-Mai? Mon Dieu! je ne sais pas si mes souvenirs sont e.xacls. Je la vois pourtant toutes les semaines, mais c'est son àme que je regarde toujours dans sa figure, et non ses Irails. Est-ce qu'il y a uno autre manière de regarder ceux qu'on aime? — Enfin, vous devez vous rappeler ce|)€ndant si elle est brune ou blonde. — Si je me le rappelle! ohî oui! Elle est blonde, blonde comme un rayon céleste, comme lY'pi mûrissant, comme... — C'est bien cela, se dit tout bas M. Soleil. Et sa taille? — Sa taille! poursuivit Palmézeaux en proie à une douce exallalion, c'est celle du bouleau flexible, du pahnier élancé, de l'arbrisseau qui be balance au gré du zépbir! — J'entends : une lailbî moyenne. Ses yeux? — Ses yeux sont ceux des anges! — Des yeux bleus. — Mais ù quoi bon tous ces détails? demanda le médecin; suivez-moi, allons ims deux à riiospice des Enfants trouvés; vous la verrez par vousmême, ce qui vaudra bien mieux. — C'est inulilc, dit François Soleil. — Inutile? — Vos renseignements me Kuflisenl et je n'ai j)as besoin d'autre chose. — Vous ne voulez pas voir Trois-Mai? — Pourquoi faire? — Dame... je ne sais pas... Cela vous regarde. Après tout, faites à voti'e volonté, et prenez ce que bon vous semblera de mes i'<5vélalioJis. — C'est fort bien dit, docteur; et pour vous prouver toute ma gratitude, tenez, voici une bourse qui contient cent louis, bien neufs, bien luisants, bien jaunes; prenez la, et puisse cette somme doter la France d'un couple ou deux de mégalanlrhropogénésiens!
Le docteur Palmézeaux lenail la bourse dans sa main. Il la regardait, il la soupesait, il s'en meliail aussi. Chez les gens honnêtes, l'argent gagné trop f;ii'ilen»enl épouvante. Ses yeux exprimaient une crainte enfantine et le Iremblement de ses lèvres trahissait une lutte intérieure.
— Cent louis! murmura-t-il.
II passa lentement la main sur son front.
— Écoutez-moi, M Soleil, reprit-il d'une voix émue,
je vous ai dévoilé mes travaux, je vous ai raconté mes espérances. La science n'a pas, je crois, de disciple plus zélé que moi, d'adorateur plus enthousiaste. L'argent que vous m'offrez, je l'accepte, parce que j'espère vous le rendre un jour an centuple. Mais je le refuserais sans hésitation si, de la confidence dont il est le prix, devait résulter tôt ou tard quelque malheur i)our ma pauvre Trois-Mai. Je vous ai dit mon inexplicable affection pour cette enfant. Promettez-moi donc (et en parlant de la sorte le vieillard se sentait venir les pleurs aux yeux) qu'iî ne lui sera fait aucun mal par vous; promettez-le-moi, je vous en prie, je vous en supplie. M. Soleil eut un mouvement d'épaules.
— Je vous le promets, dit-il. — Jurez-le-moi, poursuivit le docteur Palmézeaux en joignant les mains; jurezle-moi sur quelque chose de sacré. — Surtout ce qu'il vous plaira. — Eh bien!... sur les mânes de voire mère ! . . .
M. Soleil se leva brusquement.
Il jeta im mauvais regard sur le docteur, puis il reprit la bourse et la mit dans sa poche.
Tout cela sans proférer une parole.
Le docteur le regardait avec surprise en même temps qu'avec effroi. Une lueur horrible venait de passer devant ses yeux. Il se demanda tout bas ce que ces deux hommes, ce père et ce valet, prétendaient faire de cette jeune fille. Il frémit.
M. Soleil se dirigeai vers îa porte du caveau.
Le docteur le suivit machinalement.
M. Soleil repassa par le laboratoire, par la bibliothèque, par la chambre à coucher, et enfin il se retrouva dans la boutique. Une fois là, il se retourna vers le docteur consterné.
— Maintenant, lui dit-il, voulez-vous connaître pourquoi j'ai refusé tout à l'heure d'aller voir avec vous la fille du duc de Noyal-Treffléan? — Eh bien? balbutia le docteur. — C'est que, depuis avant-hier, la fille du duc
de Noyal-TreÛléan a disparu de l'hospice des Enfaiils frouvésî
Et sans attendre de réponse, M. Soleil poussa du bout de sa canne la porte de la rue et s'en alla tranquillement.
Quand il eut fait vingt pas dehors :
— Allons! pensa-t-il, j'ai bien fait de m'assurer l'autre soir de celte fillette que suivait M. le duel
La marquise de Perverie demeurait vers le milieu du faubourg du Roule, qui commençait alors à devenir un quartier à la mode, et qui était déjà un quartier élégant. L'hôtel qu'elle occupait était neuf, audacieusement neuf du haut en bas : à celte grande dame apparue d'hier, i! avait fallu une maison bâtie d'hier. Point de ces lourdes lapisseries du temps de la reine Malhilde; point de ces hautes cheminées à féeries pouvant abriter sous leur manteau blasonné une douzaine de barons frileux. Tout élail riant et clair là dedans; les plafonds étalaient leur mythologie fraîchement peinte; les Cupidonneaux qui gambadaient dans les panneaux en jouant de la flùîe étaient de vrais Amours, remuants et vermillonnés, foulant de leurs petits pieds un gazon bleuâtre. Il faisait bon vivre au milieu de ce luxe jeune et franc, de ces lambris véritablement dorés, de ces beaux meubles qui prometlaient de durer des siècles. Aussi s'allendait-on involontairement à voir surgir quelque frais et gracieux visage derrière ces portières éclatantes. Ce logis, où tout égayait et charmait, semblait appeler une jolie femme, de la même façon qu'un flacon de cristal ciselé somptueusement appelle une liqueur superbe.
Emile n'avail pas manqué de se rendre chez la mar-
qiiise de Perverie, selon rinvilation qu'il en avait reçue dVIle-mème au souper de Grimod de la Reynière. Emile était, comme ofi Ta vu, un beau garçon, fier, plus fier qu'il n'aurait dû l'être, avec des cheveux bruns. Il était \èlu d'une lévite humble et grise, comme en portaient alors les domestiques. Sa taille était ordinaire, mais il marchait sans irrésolution, et il portait la tète haute, ce qui était peu commun dans ce temps d'élégante féodalité. Lorsqu'il se présenta à Ihôtel de Perverie et qu'il demanda à parler à madame la maquise, on le regarda et on l'écouta sans trop lui rire au nez, et on l'introduisit auprès de M. le majordome.
M. le majordome s'appelait Turpin et était un gros homme. Il reçut Emile avec celle importance familière des subalternes qui ont du ventre et des économies. 11 iui demanda ce qu'il savait faire. Au lieu de répondre : Tout comme le bossu de Phrygie, Emile répondit . Rien. Le majordome n'en fut pas surjjris. Une grande partie de la domesticité du dix-huilième siècle n'aurait rien perdu à s'appeler l'Inulililé. Et puisque aussi bien ce jeune homme se recommandait si hautement de madame la Hiarquise, Turpin ne vit aucun mal à le placer dans l'antichambre, en attendant de nouvelles instructions. Valet chez Grimod de la Reynière, Emile fut donc installé valet chez madame de Perverie. Il avait la livrée verte avec le galon d'argeiit, il eut la livrée amaranthe avec le galoh d'or.
Parlons de lui, puisqu'il doit tenir la première place dans ce roman. 11 est des enfances heureuses et faciles, toutes couronnées de candeur et d'amour. Le romancier qui les trouve sur son chemin s'arrête devant elles et se complaît dans leur peinture gracieuse, bouquet de lumière allumé sans effort sous sa palette, ronde de printemps peuplée de sourires, brouillard naissant éclairé de beaux regards, bleus et doux. C'est un chapitre ravissant à écrire et que l'on écrit toujours, ne fut-ce que pour retarder le drame et jeter un rayon d'or sur les ténèbres
sanglantes de ruction. Il est des enfances presque divines, soil qu'elles aient leur nid entre deux jolis bras de femme du monde ou qu'elles soient manijées et harbouiifées de caresses |)ar les mères du peuple. Le baiser tonnant de la mansarde vaut alors le baiser ouaté du salon. Le même sourire s'éveille ù la même heure sur les riches berceaux tapissés de dentelles et sur les humbles berceaux en osier. C'est presque la nn-nie chanson, chansoi^ vague et somnolente comme les cendres du foyer, qui k'endort à tous les petits chevets blancs, et dont le refrain expire derrière les rideaux tirés.
Telle ne devait jjoinl être Penfance d'Emile. D'un monde de religieuses et d'infirmiers, il passa sans transilion à un monde de laquais et de valet> de chambre. A la tranquillité noire et pieuse de rhosj)ice succéda l'agitalion grossière de riiôlcl. Il connut les mœurs de ses compagnons brodés à l'épaule comujc lui, et il s'elTraya dek*ur bassesse animale et de leur immoralité nanjuoise; il sut ce que valaient ces Lafleur de comédie, ces Martin et ces Lisette, avec lesquels il passa son temps à jouer au.\ caries, ce qui est la grande occupation et le premier di- Ycrtissement des gens de livrée. On le roua de coups pendant les premières années jusqu'à ce qu'il se fût fait nn poing à l'égal des plus robustes, a|)te à la ri|)oste, et qu'il eût appris ù casser les bouteilles sur la tète de lies semblables. Alors on le laissa être ce qu'il voulait être, c'est-à-dire un enfant rêveur, farouche et solitaire.
Grimod de la Ueynière croyait avoir beaucoup fait pour lui en le retirant d'un hôpital pour le placer dans un oflice. Il se trouvait généreux et il s'applaudissait volontiers de ce qu'il croyait être un beau trait. Ses amis Icn avaient chaleureusement félicité. Lorsipi'il entra chez lui, le petit Kmile savait déjà lire et écrire; il ne lui lit lion enseigner de plus, afin de ne pas lui inspirer des sentiments propres à l'élever au-dessus de sa sphère de médiocrité. A l'hospice, on lui eût mis un métier entre les Miains; à l'olTice, on en fit un désœuvré. On pouvait eu faire pis.
Heureusement la nature était bonne chez notre héros. Il avait le sens du juste et de l'injuste, il voyait vrai, ce qui est un don rare et grand. Mais nul n'était là pour diriger ses qualités et façonner son caractère; il marchait en aveugle dans la vie, sans but, sans volonté, ayant de l'énergie et n'en sachant que faire, un cœur que personne ne revendiquait et qui lui dévorait sourdement la poitrine de ses flammes ignorées. Peu lui importait de rester dans le peuple ou d'en sortir, il n'aimait pas plus les maître^! que les valets; le spectacle de la richesse ne lui avait jamais causé d'insomnie, non pas que son imagination fût bornée, mais elle ne s'épuisait pas en désirs frivoles. Jusqu'à présent il n'avait demandé à la société autre chose que l'impossible : une famille. Il eijt été trop simple pour lui de demander tout d'abord des choses qui se peuvent. Même à tout prendre, il se trouvait plus à son aise dans les rangs obscurs du peuple où il pouvait du moins cacher sa tète pleurante sans être vu. Sa fougueuse incartade au souper de Grimod de la Reynière venait plutôt d'un instinct de révolte que d'une idée d'ambition ou d'envie.
Livrée entièrement au tourbillon du monde et aux fêtes parisiennes, la marquise de Perverie ne s'aperçut pas dans les premiers lemps de la présence d'Emile. Elle ne pensait plus à lui, non plus qu'à l'incident hardi qui l'avait mis en lumière à ses yeux. Dans son hôtel, elle ne voyait guère que ses femmes; son regard hautain n'était jamais tombé dans l'antichambre ou ne se promenait qu'à dix pouces au-dessus de la tête de ses laquais. Le plus souvent elle était escortée de damerets et d'abbés, qui étaient pour elle ce que sont les nuages et les machines pour les déesses d'opéra. Elle ne faisait, pour ainsi dire, que traverser la scène. Sur une marche de l'escalier ou à l'entrée d'une porte, un flambeau à la main, Emile la regardait avidement et impunément sans qu'elle soupçonnât même son existence...
Elle était si belle à voir, même en secrelî Surtout elle
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élait née grande dame. Dès le premier jour, elle avait eu la fierté et la grâce, sans savoir comment, sans les avoir ciiercliées. Elle était élancée comme doivent l'être ou le paraître toutes les vraies grandes dames; mais élancée sans maigreur, assez seulement |)our donner de la majesté à sa robe. Ses mouvements svelles et onduleux faisaient songer à ces beaux cygnes des étangs royaux. Comme eux, elle avait le calme blanc et la splendeur muette. On devinait en elle la race de ces femmes dont le corps n'est i|ue la cuirasse du cœur, ambitieuses, mystérieuses, bâilleuses, à qui le monde peut jeter par pitié un Scarron j)our mari, mais qui sont de force à lui rendre un Louis XIV pieds et poings liés. Elle savait donner h son sourire et à son regard les nuances les plus opposées, charmantes cl nombreuses comme les variétés d'une même jleur.
Sa figure était un théâtre oij se lisait, depuis le front, morceau de marbre, jusqu'aux lèvres et au menton, tout un répertoire de comédie galante, satirique et profonde. La marquise de Perverie n'avait que vingt-cinq ans; ses cheveux n'étaient précisément ni blonds ni noirs, ilsavaienl cette belle teinte châtaigne, presque rousse, que les peintres puissants affectionnent jusqu'à l'idolâtrie, et que l'on retrouve si abondamment chez les princesses espagnoles. Il élait fâcheux que la poudre en éteignît les magnifiques reflets. Ainsi couronnée, elle portait sa tête légèrement jetée en arrière et déployait les hautes lignes d'un cou pour la louangeduquel le Cantique des Cantiques n'aurait pas eu ai'sez d'ivoire et de neige: cette femme,que l'on soupçonnait dangereuse, mais qui joignait la fascination i\ la beauté, élait plutôt faite pour soulever la passion que pour éveiller le caprice. Cependant on sentait vaguement que son amour devait être d'une nature ù part, diftîcile, étrange, renq)li de complications, de conditions, de restrictions et d'abimes, un amour sur la corde roide, et qui exigeai! un homme habile autant qu'épris.
Tne fois que la marquise était passée, Emile posait la
main sur ses yeux comme s'il avait eu une vision...
11 se sentait plus abandonné que jamais.
Cependant le hasard lui fit rencontrer dans le majordome Turpin un protecteur, presque un ami. Cet homme (l'une intelligence et d'un cœur secondaires, qui était veuf (le trois femmes el qui s'ennuyait, comme si toutes les trois eussent encore été de ce monde, s'intéressa machinalement à lui et s'en fit une manière de confident. Emile était assez jeune pour l'écouter avec patience et politesse, quoique le majordome fût un bavard de la pire espi'ce, un bavard politique. Il s'occupait avec une importance comique des affaires du temps el de la cour; les maximes sociales travaillaient cette tète massive, devenue tète révolutionnaire par distraction, plutôt que par conviction. Au milieu des devoirs de sa charge, en levant sa canne sur un marmiton indocile, il se surprenait à rêver de l'affranchissement des peuples et de la paix universelle. Ainsi qu'il aimait à le raconter, sa philosophie datait d'un jour où il avait eu l'honneur de servir à table M. Helvétius et de verser un potage brûlant sur les cuisses de M. Grimm.
Le langage de ce gros individu était le même que celui des coryphées du système de la nature, passé à l'alambic du ridicule et de la déclamation quand même. Le mot ne sortait de sa bouche que flanqué de deux épithètes, une à droite et l'autre à gauche, et soigneusement enveloppé dans une métaphore. Ses deux joues étaient pleines de phrases emphatiques, qu'il débitait, avec des gestes oratoires et en grasseyant, ce qui lui composait une prononciation nourrissante. Le concierge de l'Académie ne devait pas s'exprimer en plus beaux termes, el l'on reconnaissait facilement un homme élevé dans la saine Poétique de Marmonlel el imbu de la rhétorique des Incas.
Turpin avait chez lui tous les ouvrages des encyclopédistes reliés en veau el dorés sur tranche; il en avait permis et recommandé la lecture ù son jeune protégé. Ce fut en fouillant dans cet arsenal d'erreurs, d'ennui, de
génie, de paradoxes el même de vérités, que celui-ci loniha sur un livre qui portail son ïioiu : Emile. Guidé par une curiosité naturelle, il le prit et le lut, d'abord avec intérêt, ensuite avec passion el douleur. Cel Eniilo était si dilTérent de lui-même! C'était un enfant si complètement aimé, si oniièremenl heureux! Le ciel lui avail donné un si bon père!
— Quel est donc ce M. Rousseau? demanda-l-il au majordome. — Jeune téméraire, s'écria Turpin, prononce avec plus de respect le nom de ce philosophe incomparable, dont les œuvres immortelles, animées du feu sacré de la patrie cl de Ihumanilé, ont leur place marquée au temple de Mémoire!
Après cette phrase, il res|)ira bruyamment.
— M. Uousseau est-il vivant? continua Emile. — IIélas!ré|)ondilTur|)iu en porlanlla main à ses paupières, la mort, la cru(!lle mort a tranché de sa faux impilttyahlo les jours de l'homme vertueux! — Combien eut-il d'enfants? demanda encore Emile. — Le nombre m'en csl inconnu; je sais seulement qu'un sort de fer l'empêcha de goûter la douceur de leurs embrassemenis. — Est-il possible? — Oui; il fui obligé, dil-on, de les abandonner sur la voie publique, afin de s'occuper plus tranquillement el plus exclusivement du bonheur de riiumanité.
Emile bondit, comme sous la morsure d'un aiguillon.
— Allons donc, s"écria-t-il, cela ne peut pas être; c'e>l un blasphème, un mensonge?... — C'est la vérité, prononça sentenlieusement le majordome; jeune présomptueux, ne cherche point à pénétrer la conduite du sage. Conlenle-toi d'imiter ses vertus. — Mais cel Emile? — Cet Emile n'est qu'un être fictif, enfant de limaginalion el de la sensibilité. — Quoi! cette tendresse attentive, ces caresses, cel amour, ces mille soins sublimes et presque célestes, tout cela ne serait qu'invention el chimère! — Tu l'as dit. Tel est, du reste, le noble privilège de l'homme inspiré, qui sait donner à ses moindres accents le prestige de la vraisemblance. Que cela ne l'étonné point : l'illus-
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Ire Jean-Jacques était bien capable de faire réducalion d'un fils imaginaire. 3Ioi-nième, lorsque je n"élais encore qu'un humble employé dans les cuisines de M. de Silhouette, il me souvient d'avoir composé un plat de bœuf aux confitures où il n'entraii absolument que du jambon et du blanc de volaille.
L'éloquent majordome eût pu longtemps continuer sur ce ton sans qu'Emile récoulAt. Plongé dans un abîme de réflexions nouvelles, interdit de ce qu'il venait d'apprendre, le jeune valet tenait ses yeux fixés en terre et gardait le silence. Malgré lui, son âme naïve se révoltait ù l'idée d'une contradiction si cruelle chez le glorieux penseur.
— Si lu veux en savoir davantage, lui avait dit Turpin en finissant, tu peux consulter les Mémoires de Jean- Jacques écrits par lui-même, lu les trouveras à côté du Compère Mathieu^ sur le quatrième rayon de ma bibliothèque.
Le soir, Emile montait rapidemenl les degrés qui conduisaient à sa petite chambre dans les greniers de Thôtel, et d'où l'œil embrassait un vaste horizon déployé sur Paris. 11 emportait sous son bras les Confessions. Dès les premiers feuillets, cette lecture l'attacha comme aucune n'avait fait encore. Cette jeunesse timide, vagabonde, haineuse, ces amours de grands chemins, ces brutalités sans cause, ces larmes sans raison, tous ces délires d'un sang fermenté, le troublèrent puissamment et éveillèrent en lui des fibres jusqu'alors inconnues. 11 ne voulait pas aimer ce Rousseau, et pourtant il se sentait sur le point de l'adorer. Plusieurs fois il s'arrêta comme oppressé par maints tableaux énergiqucmenl sympathiques.
Il arriva enfin au septième livre, où l'écrivain raconte comment l'idée d'abandonner son premier enfant lui fut suggérée au milieu d'une compagnie de table, et comment il s'y détermina « gaillardement et sans le moindre scrupule. » Un éblouissement passa sur le visage d'Emile. II
crul avoir mal lu. A deux fois il revint sur cette phrase dont il ne voulait pas comprendre les mots, si odieux et si calmes en même temps. 11 eut peur pour la gloire du grand homme. Une larme chaude tomba sur la page, mais elle no l'effaça point.
La nuit venait.
Emile alluma une chandelle et continua sa lecture.
Au bout de quelques instants, un gémissement sortit do sa poitrine. Ce qu'il avait pris pour une erreur, pour une faute, née d'un instant d'égarement et d'oubli, c'était un crime; c'était plus qu'un crime, c'était un système. Rousseau venait de porter son deuxième enfant à l'hôpital. «Je crus faire un acte de citoyen et de père, disait-il, je me regardai comme un habitant de la république de Platon. »
— Quoi! murmura Emile, les plus pauvres d'entre \ci pauvres, les mendiants de la rue, se font une volupté d'élever leur enfant! Quand ils partent le malin, c'est sur ce front endormi que leurs lèvres cueillent le courage. Ils marchent pieds nus pour donner des vêtements à l'être qu'ils ont créé et qu'ils regardent vivre avec joie; ils rognent leur pain afin de lui en réserver une part plus large, et chaque bouchée est pour eux une conquête, lis dorment sur des planches pour lui laisser la paille ou la laine de leur couche; en revanche, ils ne lui demandent qu'un de ses sourires ou un de ses regards pour se payer de toutes leurs privations; dès qu'il peut njarcher, ils font de lui leur trésor ambulant, ils mettent sur son corps, en nippes et en colifichets, toutes leurs économies, tous leurs sacrifices, le prix du travail et du sommeil, du jour et de la nuit! Et lui, Jean-Jacques, lui, un philosophe, un poète, il prend son enfant, le dépose sur le seuil d'une maison publique et s'en retourne chez lui gaillardement et sans le moindre scrupule!....
Le volume était tombé de ses mains.
Il le ramassa.
A peine avait-il commencé le huitième livre qu'il Ireni- , bla d'horreur en lisant le passage suivant : « Mon Iroi-
LES CUEMISES ROLCitS, T. 1. 10
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sième enfant fui mis aux Enfanis-Trouvés, ainsi que les deux autres. Cet arrangement me parut si bon, si sensO, si légitime, que si je ne m'en vantai pas ouvertement, ce fut uniquement par égard pour la mère; mais je le dis h tous ceux ù qui nos liaisons n'étaient pas cachées; je le dis à Diderot et à Grimm, je l'appris dans la suite à madame d'Epinay et dans la suite encore à madame de Luxembourg, et cela librement, franchement, sans aucune espèce de nécessité et pouvant le cacher aisément à tout le monde. »
Le pauvre enfant qui lisait ceci sentait sa raison prête à faillir et son cœur prêt à se briser. Le vent de la nuit battait en vain son front qui restait brûlant. Ses yeux étaient fixes. Tout bas il se demandait de quel chair et de quel sang avait donc été pétri ce philosophe audacieux! ..
Il voulut aller jusqu'au bout, il lut, il lut toujours.
Un quatrième enfant fut abandonné par Rousseau..,
Il lut, il lut encore.
Puis un cinquième.
Mais celui-ci, c'était le dernier. Le livre était fini.
Cette lecture laissa une longue traînée de réflexions au fond de l'âme d'Emile. Une imagination altérée trouve toujours dans l'ouvrage qu'elle absorbe des faits ou des pensées qui lui sont personnels. Quelques-unes de ces lignes furent pour lui comme les barres d'un soupirail à travers lesquelles il crut entrevoir vaguement le mystère de sa naissance.
— Je dois être, se disait-il, le fils d'un homme qui a pensé. Peut-être mon père et ma mère venaient de lire les Confessions, eux aussi, quand ils ont décidé de mon sort. O Jean-Jacques! comme moi tu fus valet, mais l'orgueil entra dans ton âme et ouvrit la porte à l'envie. L'envie, c'est la soif aveugle de la victoire avant le combat, c'est w poison qui ronge les bonnes cordes du cœur. Comme t(»i je subirai les souffrances et les humiliations, mais je neveux pas qu'elles me rendent comme toi haineux et méchant. Du mal qui me sera fait, il ne reviendra pas du nKif
aux autres; je ne serai pas ranimai enragé qui mord parce qu'il a été mordu.
Ainsi cet enfant sondait la route âpre el douloureuse que le destin lui avait tracé»;.
— Seulement, c'est horrible de n'avoir i^ersonne à qui dire : « Voici loulcs mes tortures d'aujourd'hui, voici loni mon courage de demain. Dieu a écarté de moi tout appui et toute affection. » Mais ne suis-je pas ingrat en parlant de la sorte? N'ai-je pas un ami. un protecteur dans le bon vieillard Palmozeaux, le médecin des Enfants-Trouvés? C'est le seul qui ait veillé sur mon enfance, et j'ai souvent surpris des larmes à ses paupières lorsqu'il me regardait. Bon docteur? c'est à lui que je dois tout; c'est iui m'a enseigné la force et la résignation...
Emile regarda une dernière fois les étoiles du ciel avant de refermer sa croisée.
— C'est étrange, murmura-t-il en s'endormant; mais j'ai toujours pensé que le docteur Palniézeaux a connu mon père!
Tn jour le majordome Turpin, qui voyait avec peine la tristesse du jeune valet, lui proposa de venir au Grand vainqueur, où il ne pouvait manquer de trouver des distractions d'un goût piquant. Emile accepta. Après tout, ce majordome avait ses heures de popularité, conjme tous les grands politiques, et il ne reculait pas plus devant un rigodon et une partie de grisettes que devant les ennuyeuses doctrines de la Meltrie.
Quelques-unes des guiiiKueltes d'autrefois sont encore, les guinguettes d'aujourd'liui. [.a plupart des cafés célèbres el même dos cabarets, sont restés debout, depuis le café
Procope jusqu'au Vieux Rince-bec, situé à la Halle. De môme que les merciers de la rue Sainl-Denis, plusieurs marchands de vin ont conservé un certain respect pour les feuillages en fer de leurs enseignes, caprieux entrelacement, encadrant tantôt le Chien de Jean de Nivelle, la Tour d'argent, le Petit Suisse, et tantôt mettant en action réternel et exhilaranl calembour du Bon coing. Chacun de ces cabarets a sa spécialité rigoureuse; celui-là, c'est l'eau-de-vie; celui-ci, c'est le muscat; cet autre, c'est le punch, le brou de noix ou le genièvre. La spécialité est, en effet, de toutes les curiosités de Paris la plus curieuse peut-être. C'est elle qui ne veut pas qu'on mange de bons pieds de mouton autre part qu'an Veau qui telle, de lêtes de veau ailleurs qu'au Puits certain.
S'il fallait écouler la spécialité, un bon repas devrait commencer dans le premier arrondissement et ne finir que dans le douzième; on prendrait le potage au Palais-Royal, on mangerait le bœuf à la mode, dans la rue Sainl- Honoré, ou s'arrêterait pour le coup du milieu sur la place de l'Ecole et ainsi de suite jusqu'à la Râpée, temple spécial où les poissons rissolent en permanence. La spécialité a trouvé le moyen de se nicher jusque dans les établissements de danse. A l'heure qu'il est, on ne se livre absolument qu'à la valse dans le salon du Ranelach; Torchestre se contente de jouer les quadrilles et le public de les écouler.
Le Grand vainqueur, situé à la barrière des Gobelins, partageait autrefois la célébrité des salles de la Courtille et des Porcherons; il rivalisait avec le Grand salon et la Maison blanche. On y faisait des parties et des noces. La fricassée s'y dansait et s'y mangeait (excusez ce pitoyable jeu de mots). Le peuple des faubourgs Saint-Germain, Saint-Benoît, Saint-Jacques y affluait les jeudis et les dimanches. C'était là que le majordome Turpin avait conduit Emile.
Quand ils entrèrent, la foule était grande; il faisait cliaud. On dansait et Ton mangeait dans la même salle :
les danseurs au milieu, les mangeurs alentour. Do façon que l'odeur des mels et du vin, la sueur, Thuile des quinquels, la poussière el les haleines, tout cela formait une atmosphère impérieuse, un brouillard épais, à travers lequel on distinguait sur leur estrade drapée de rouge le? musiciens, s'évertuanl. Dès leurs premiers pas dans la cohue, Turpin et Emile rencontrèrent quelques camarades. C'étaient en grande partie des cochers, des laquais, des cuisiniers, des coureurs, des piqueurs, tout un monde galonné, insolent, tapageur.
Chacun d'eux avait une fille au bras. Alsace, le postillon, avait une blanchisseuse de bateau qui achevait de salir à la barrière les déshabillés blancs de ses praliques; Lapierre, le valet de chambre, avait Jeanneton la cardeuse, une grande fille qui avait de beaux yeux, mais qui était trop hardie; Christophe, le palefrenier, pronienait avec ostentation une jolie crieuse, de celles qui vont par les rues, en répétant à tue-tête sur un mode pl«inlif : Mes nouas varies! mes belles nouas vàrlesl mes belles nouas vàrtes! ou bien : Pouas ràmésl pouas écossést Sa mise était très-propre, c'était une robe d'indienne blanche à petites mouches rouges, avec un tablier de burat vert; enfin, Ferrand, le laquais de Monsieur, et Lacravale, le laquais de Madame, escortaient, le premier Toinon lacoquelière, vêtue d'un casaquin blanc et d'une jupe de taffetas cramoisi, et le second une jeune IHle toujours parée en amazone, qui portait en bandoulière une mauvaise guitare, el qui gagnait sa vie ù vendre des livrets de chansons.
— Bonsoir, mes enfants! s'écria Turjiin en distribuant des poignées de main de toutes parts; bonsoir, Javotle; bonsoir, Agalhe; bonsoir, Nina; voilà un beau fils que je vous amène h dégourdir...
Il montrait Emile.
— Heluquez-moi ça, comme c'est tourné, comme c'est bûti; on dirait le tinibalicr du roi de Maroc! Ce serait mon fils qu'il no serait vraiment pas pins beau. — J'en suis toute éberlouie, dit Jeanneton la cardcuse, en faisant une grande révérence.
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Mais déjà on enleiidait grincer les violons de la procliaine contredanse; et la bande joyeuse s'envola, pour aller prendre position au milieu de l'a salle...
Turpin, demeuré seul avec Emile, s'allacha à lui faire les honneurs dn Grand vainqueur et à lui montrer les illustrations féminines d'alors.
— Voici, lui disail-il, la belle Bourbonnaise ou la nouvelle débarquée, celle qui a donné lieu à la chanson; e'est une bonne fille qui n'a que le tort de trop aimer les farauds... Ce beau brin de femme que tu vois passer avec un mantelel d'indienne à coqueluchon, c'est Jacquette, la marchande de cire d'Espagne; elle est avec un tireur de hors flotté du quai Saint-Bernard, qu'elle doit épouser dans quelques jours... Tiens! bonsoir, Françoise, ma passion de la halle au beurre, tu es rouge comme un bigarreau cl Ton jurerait Dieu que tu es en colère. — Eh! parguienne, il y a bien de quoi, répondit Françoise la grande blonde; c'est un Meodème qui voulait me manier le menton; ne Toilà-l-il pas un beau morceau de contrebande avec ses mollets en planche de bois! c'est comme la banjue d'Asnières; ça ne sert plus qu'à passer l'eau! Ma foi! je te lui ai appliqué, avec votre permission, mon moule de ganl <ur la màchuire, et je te lui ai dit sa généalogie, dont il se souviendra. — Tu as donc toujours du sel sur la langue, mademoiselle la beurricre! — Faut-il pas aussi éo laisser dévisager par ces muguets qui s'en viennent NOUS chercher casiille. Tiens, tiens! le voilà qui passe làbii%a\ec sa ligure de la noce des pendus; n'a-t-il pas l'air de l'huissier du diahle? Parle donc, enseigne de cimetière, marionnette du pilori, balustre de la grève? Tu veux faire le quelqu'un, et ton père a été étouffé dans de la filasse; tète de caniche, pilier de boulevards!
La grande blonde, remontant sur sa colère comme sur un cheval au galop, s'éloigna en égrenant sur son passage les tropes les mieux nourris du chapelet poissard.
Emile et Turpin riaient aux éclats.
Sur un autre point du bal, ce furent de nouveaux por-
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traits, car le majordome était un habitué du Grand vainqueur, et il savait à fond toutes les aventures de ces demoiselles.
— Quelle est celle-là, qui porte un joli déshabillé de toile h carreaux rouges? demandait Emile. — C'est Nauelte, l'herbière, qui s'est sauvée l'an dernier avec un garnement de clerc de procureur, et qui s'en est revenue toute seule. — Cette autre, en chapeau à la préférence? — C'est la plantard, une porteuse de pain chez les boulangers; elle est jolie et la douceur même, mais elle vit avec un espion de police qui lui mange tout et la bat comme plaire. --- Et cette petite qui tremble toujours? — C'est Nicolina, la petite marchande de pain d'épice; on Ta gurnonmiée aussi mademoiselle la Gelée. — La Gelée! Pourquoi cela? interrogea Emile. — Dameî c'est toute une histoire... Mais nous pouvons la lui demander. Eh! la Gelée, écoute donc par ici.
Turpin appela une enfant mièvre, assez pauvrement arrangée, qui ne cessait pas de sourire et de trembler.
— Dis donc, petite poupée de chapelle d'enfant, voilà un camarade qui désire savoir pourquoi on l'appelle comme ça mademoiselle la Gelée. Raconle-lui donc cet emblème, à ce curieux; cela nous fera rire, et on te l)ayera à boire. — Je le veux bien, pardi! avec ça qu'il ne fait pas chaud ici et que je commence à grelotter; vrai! la fraîcheur tombe; ne trouvez-vous pas? Brrrr...
En disant ce mots, ses dents claquaient, quoiquUa siieur ruisselât de son visage, et elle tortillait son pauvre corps chétif.
Emile la regardait avec pitié.
— Voici ce que c'est. Un jour de Sainte-Geneviève, qu'il faisait un froid à couper le visage, je vendais du pain d'épice, comme c'est mon métier, devant la porte de Saint-Etienne-du-Mont, toute transie, parce que mon chaudron était éteint. Voilà deux ans de ça, et je n'y peux jamais penser sans frissonner. Brrrr... Ce qui fait que j'avais quinze ans, car j'en ai dix-sept du mois der-
nier, mais j'étais fraîche alors comme de la salade de mâche, si bien que tous les hommes s'en venaient me godelurioter. Par exemple , ce jour-là il n'y avait pas foule autour de mon étalage, car il faisait un temps à ne pas mettre dehors le cousin de mon chien. Brrrr... Notez que la nuit arrivait de toute la vitesse de ses grandes jambes noires, et que la neige commençait à tomber, brin à brin, comme de la charpie; le suisse, qui est un bel homme, était venu fermer les portes de l'église, après m'avoir souhaité une bonne nuit... Ah bien! oui, moi, il fallait que je demeure pour attendre ma mère; à preuve qu'elle m'avait donné une petite chandelle que j'essayai d'allumer plusieurs fois, mais que la neige éteignait toujours... Alors j'eus Tinvenlion d'aller me mettre sous le réverbère, et de crier bien fort, puisqu'on ne me voyait plus : Pain dépice! Achetez du bon pain d'epice!
— Et passait-il beaucoup de monde? demanda Emile. — Pas l'àme d'un juif, mon gentil monsieur! c'est ce qui me désolait, car je sentais mes lèvres se fendre, et puis j'avais l'onglée si fort, si fort, que j'aurais pu me couper les doigts avec les dents sans rien sentir du tout. Brrr... Ne voilà-t-il pas cependant, sur les huit heures, que je vois venir M. Lapierre, grimpé sur sa voiture, avec son gros manchon d'ours pour s'échauffer les pieds, qui nje regarde et qui dit : « Vous ne devez pas avoir chaud, oui-da, la belle? Non, monsieur, lui fîs-je, moi, en grelottant. — Voulez-vous venir vous dégourdir un petit instant au cabaret de la place? — Vous avez bien de la bonté, mais ma marchandise! Bon! il fait si froide que personne ne pourra desserrer les doigts pour en acheter, ni les dents pour en manger. C'est égal; M. Lapierre, que je lui répondis bien malgré moi, ma mère m'a dit de rester; voyez -vous bien; sans rancune! à une autre fois! ■> Et je me remis à crier : Pain d'épine! Qu'est-ce qui veut du pain dépice? » 3ïalgré cela, je ne sentais plus me? pieds. Brrr... — Nigaude! s'écria Turpin. —Combien
de temps reslàtes-vous donc ainsi? dit Emile à qui ce récit faisait mal. — Ma fine! à dix iicures, je ne sentais plus rien de nulle part, ma mère m'avait oubliée en buvant sa goutte au Petit-Trou... Tout ce que je sais, c'est que lorsque je me réveillai le lendemain matin, j'avais une belle robe blanche qui m'avait été consue par la neige pendant mon sommeil. J'en fus malade tout un grand mois, et depuis j'ai toujours conservé une grande peur de la neige et de l'hiver. Voilà pourquoi les gouailleurs du quartier Saint-Marcel ont pris l'habitude de ne plus m'appeler que mademoiselle la Gelée. Brrrl Nicolina tremblait et souriait.
— Merci, lui dit ïurpin. — Oh! ben, il n'y a pas de quoi, répondit-elle; puisque vous m'avez promis de payer (lu pivois. — C'est juste, retrouve toi par ici après le menuet ..
Car on dansait le menuet au Grand vainqueur, le grand menuet de la cour de France, éplcjuc et solennel. Le peuple avait conservé encore des prétentions de l'élégance, à la grâce et à la légèreté. Il n'y avait pas le moindre porteur à crochets qui ne tendît hi jambe et n'arrondît les bras avec le moelleux d'un courtisan émérite; la marchande d'œufs rouges saluait et se balançait comme madame de Sévigné.
— Dansons, dit le majordome à Emile. — Je n'ai pas le cœur à la danse, répondit simplement celui-ci — liah! cela viendra, il suffît que tu y aies les pieds. Allons inviter nos dames. — Comme vous voudrez.
Turpin promena ses regards dans le bal; mais la plupart de ses connaissances étaii nt déjà au bras de leur galant. Chacun avait sa chacune.
L'orchestre préludait.
Il avisa débout contre un pilier deux femmes seules qu'il ne connaissait pas. Leur costume était simple et leur physionomie modeste. Petites toutes deux, on eût dit les deux sœurs. Elles étaient jolies, mais chacune avec une expression différente. Cellcquiparaissaitêtre la plus âgée,
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quoiqu'elle n'eût pas vingl-cinq ans, avait les yeux vifs el la bouche joyeuse. Les accords de la musique éveillaient en elle des tressaillements involontaires. L'autre, qui n'accusait pas encore dix-huit ans, n offrait sur son visage qu'une expression étonnée; elle était sérieuse et même triste.
Le majordome Turpin poussa Emile vers ces deux personnes et formula son invitation.
Elles rougirent ensemble. La première eut un mouvement de joie; la seconde baissa les yeux.
Emile demeura frappé des traits angéliques de la seconde.
Cependant, la bouche en as de cœur, Turpin attendait une réponse.
— Ces dames sont-elles retenues? — Mais... non, monsieur... bulbutia la première.
Sa compagne la regarda d'un air effaré, en lui poussant le coude.
Emile à son tour fît sa demande à celle-ci. Elle hésita.
— Accepte donc, Trois-Mai, lui dit l'autre à voix bas e; l)ersonne ne nous connaît ici.
Elles prirent alors le bras des deux hommes qui les entraînèrent au milieu de la salle où le menuet allait commencer.
Emile ne se lassait pas de regarder la jeune fille qu'il venait d'entendre désigner sous le nom de Trois-Mai; sa candeur et ses grands yeux le ravissaient malgré lui. Il éprouvait pour elle je ne sais quelle sympathie secrète et qu'il lui eût été difficile de définir. C'était de rintércl, c'était de l'amour, c'était une pitié instinctive. Il lui semblait qu'un lien commun de douleur les réunissait aujourd'hui. De son côté, Trois-Mai sentait brûler ses joues lorsqu'elle levait ses yeux sur lui.
Après le menuet, les deux femmesvoulurenl s'échapper, mais le majordome les retint par la robe.
— Parbleu! mes jolis oiseaux, leur dit-il, vous ne re-
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fuserez pas une petite collation sur l'ongle du ponce. Holà! les autres, Alsace, Toinon,Ferran(J, Nicolina, Jac- (juelte, par ici! par ici! — Mais, monsieur...
Emile eut un regard de reproche pour la jeune fille qui voulait fuir, et qui resta.
— Allons! ne craignez rien, s'écria Turpin; nous sommes de bons lurons et nous ne vous ferons point de mal.
Comme les abeilles au son d'une cloche, les laquais et les grisettes s'assemblèrent en grou|)e autour du majordome.
Ils s'approchèrent d'une table sans nappe, autour d<' laquelle ils se tassèrent sur des bancs de bois, riants, rouges et s'évenlant avec leurs mouchoirs.
FIN ne PREMIER VOLIME.
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