‹ Les chercheurs d'idéalsChapitre 1 sur 5 · RUE RACINE · texte numérisé non relu

RUE RACINE

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Droits de traduction et de reproduction réservés

pour tous les pays.

by Ernest Flammarion .

LES

— Je m'ennuie !

EUe s'exprima toute en cette exclamation.

Le ciel était bleu, intolérablement : les lilas sombraient sous leur perruque violette; au milieu du jardin s'arrondissait une pièce d'eau béate.

Et la jeune femme, abandonnée à son roking-chair, sous l'ombre d'un marronnier, répéta, les yeux noyés dans la lumière insolente du jour :

Je m ennuie

La lassitude de vivre lui montait aux lèvres comme un roi amer et désagréable, lassitude d'autant plus cruelle et désastreuse, qu'elle était sans cause, apparente du moins.

Med Merti avait trente-deux ans : elle était très riche et veuve, c'est-à-dire doublement libre, et elle avait un bori estomac. En ces conditions on est heureux « sur le papier», cest-à-dire qu'on a a«x yeux des gens de bon sens tout ce qu'il faut pour l'être. Mais que * d'entreprises industrielles ont ainsi sur « le papier » tout ce qu'il faut pour réussir et ne réussissent pas ! Il y a, dans la vie des hommes comme dans celles des ali'aires, une part d'inconnu, d'insaisissable, d'oii dépend le succès.

Entre les affaires et la vie un autre rapprochement s'impose : les éléments dont l'une et les autres sont faits n'ont point tant d'importance que la manière dont on les administre.

LES CHERCHEURS p'ipÉALS 3

Il faut savoir administrer sa vie : c'est une industrie.

Faute d'avoir su le faire, Med Merti soutirait, par cette orgueilleuse après-midi de mai, de ce mal stupide et noir qu'on nomme la neurasthénie.

Et elle avait, assis près d'elle, son flirt, l'homme en qui elle avait mis son dernier espoir, de qui elle attendait son salut : et il venait de la désespérer irrévocablement par une conduite insupportable à son égard, un manque de tact inouï en la circonstance : un empressement à lui plaire qu'elle ne pouvait lui pardonner.

Il y a des heures oiî les femmes lasses veulent trouver de la résistance pour se reposer : en ces heures-là vous les irritez de ne leur offrir que le vide de vos complaisances.

Quand donc, l'ayant entendu dire par deux fois : « Je m'ennuie ! », il répliqua : « Vous êtes aimable ! » elle lui mit en pleine hgure :

— Que vous êtes donc bête, mon pauvre

ami

L'homme le plus spirituel du monde est incapable de riposter à cette constatation par queiqu'autre chose qu'une ineptie. Le mieux est encore de se taire. Jacques Briannes s'y résolut, et il employa ce silence à une méditation douloureuse, dont le thème était à peu près celui-ci :

— Avoir vingt-huit ans, être un homme du monde dont sont réputés l'élégance sobre et les entretiens à volonté spirituels ou érudits, pratiquer tous les sports au profit d'un corps souple et vigoureux, être un lettré délicat, un amateur d'art éclairé, bref le plus accompli dilettante, jouissant de la vie dans toutes ses expressions, jusqu'en ce qu'elle a de plus subtil, de plus clos à la vulgarité, être cela, et concentrer pendant huit jours toutes les richesses de sa séduction à la conquête d'une femme qu'il vous plairait d'avoir une fois, par coquetterie vis-à-vis de soi, et, cela fait, entendre tom-

ber de la bouche dont on attendait mieux ou autre chose, cette constatation dénuée de ménagement : « Que vous êtes donc bête, mon pauvre ami ! » c'est ennuyeux.

Jacques Briannes tenait à la main une grappe de glycine. Il l'approcha de son nez, tenta d'évanouir à son parfum le désagrément qui lui venait de choir et lui mordillait l'amour-propre. Peut-être y serait-il parvenu. Par malheur, Med se mit à chanter, et cela lui déplut à ce point qu'il se leva, siffla le bull qui sommeillait au soleil, et s'en alla les mains dans les poches voir ce que faisaient les poissons rouges dans le bassin.

Les yeux vagues sur le bout d'une branche de tilleul où un hanneton, qui avait perdu l'équihbre, s'épuisait en merveilles d'acrobatie, à rétablir sur la branche son derrière égaré dans le vide, Med continuait à chanter.

Elle chantait un refrain qui, cette saisonlà, courait les rues, un de ces refrains d'uue

a LES CHERCHEURS d'hjÉALS

stupidité ravissante qui atteint à la sublimité.

Mon cœur a pris ton cœur En un jour de folie...

Le hanneton, pris de malaise, ou charmé par cette chanson, tomba. C'en l'ut assez pour que Med, le regard détraqué par ce minuscule incident, se tût.

Elle bailla, s'étira les bras, et elle plissa les yeux, si étroitement qu'ils ne furent plus qu'une imperceptible ligne noire et brillante dans la coloration luxueuse de son visage.

Et puis elle croisa les mains sur sa tête.

D'un pas rapide, que rythmaient ses pensées, Briannes tournait toiit autour du bassin suivi du chien.

Elle les regarda faire un toiir, puis deux, puis trois. Au quatrième elle s'esclaffa.

Il s'arrêta net, ce q^i ht que le chien (|ui n'avait pas été prévenu, buta en hurlant sur ses talons. En raison de quoi il le gratiha

d'un coup de pied. Eperdue, la béte qui manquait décidément d'à-propos s'alla réfugier dans une corbeille de géraniums.

Med riait de plus en plus fort :

— Ah çà, mon cher, vous êtes complètement fou !

Briannes préférait de beaucoup qu'on le traitât de fou .que d'imbécile.

— Ma chère, dit-il, quoi que je fasse, je ne saurais faire rien de plus idiot que ce que je faisais tout à l'heure.

— Vraiment?

— C'est vous qui me l'avez dit. Quand un homme comme moi n'est même plus capable de plaire à une femme comme vous, le mieux serait pour lui qu'il se jetât à l'eau.

— Vous, vous tournez autour.

Elle lui jeta cela, moqueuse à tout hasard : elle n'était pas très sûre en effet qu'il n'y eût dans ce qu'il avait dit quelque chose de rosse à son intention. Elle s'en tirait par de Fesprit.

Il était revenu s'asseoir à côlé d'elle.

— Med, dit-il gravement, en lui prenant la main, dont il allong-ea soigneusement les doigts d'une élégante nudité, sur la paume de la sienne, Med, écoulez-moi. Vous m'intéressez énormément.

Elle se méprit :

— Ha bah ! fit-elle.

il secoua la tcte :

— Vous ne m'entendez pas :je ne vous aime plus.

— Au moins vous êtes franc.

— Depuis un instant vous vous êtes révélée à moi beaucoup plus intéressante que vous ne m'étiez jusqu'alors apparue.

— Charmant !

— Et c'est parce que vous m'intéressez énormément, vous dis-je, que je n'ai plus le loisir de vous aimer. Fini, ça.

— Mais pourrais-je au moins savoir en ç'^^o^jevous intéresse?

Il lui caressait activement les doigts : il les sentait qui s'impatientaient. Et comme

LES CHERCEIEURS d'iDÉALS 9

il s'attardait à ne rien dire, elle les lui arracha brusquement, et impérieusement elle ordonna :

— Dites !

Il releva les yeux jusqu'aux siens.

— Oui, vous êtes, personnifiée, notre époque.

— Rien que ra. Et quelle est, d'après vous, la caractéristique de notre époque ?

— C'est de s'ennuyer. Elle s'ennuie affreusement, notre époque, et savez-vous pourquoi?

— Je n'y ai jamais songé.

— Parce qu'elle manque d'idéal. Oh ! ne riez pas, ma chère amie, à ce mot sottement vulgarisé. L'idéal, entendu convenablement, ce n'est ni ceci ni cela, rien de conventionnel ni d'absolu, mais ce quelque chose d'essentiellement individuel, de par conséquent très nombreux, très divers, qu'on appelle une raison de vivre. On me blague, je le sais : on me blague sur la minutie de ma toilette, sur mes fantaisies intellec-

JO LES CHERCHEUHS DIDÉALS

tuelles et autres, sur mes joies inintelligibles. N'empêche que j'ai, moi, ce qui vous manque, à vous tous les désorientés de cette aurore de siècle, ma raison de vivre. Je dois, pour être sincère, vous avouer que je la trouve en partie dans les autres. Je regarde vivre tout autour de moi, j'ai la curiosité de la vie. J'en ai la compréhension. Ceux-là qui me flanquent à la figure, comme un outrage, mon inutilité, ne comprennent pas que tout serait inutile, s'il n'y avait pas quelques êtres comme moi ; que je suis, moi, mieux qu'utile, nécessaire, la conscience d'une quantité de choses et d'une quantité de gens qu'y s'ignorent.

— Quelle belle profession de foi î

— A ne pas faire dans une réunion publique 011 elle risquerait fort de n'être pas comprise. — Tenez, j'ai parfois cette pensée étrange, cette certitude — car c'est alors une certitude — que moi seul j'existe, que je suis le seul centre conscient de l'univers : rien n'existe hors de moi, si ce n'est

le destin — illusion lui aussi peut-être — à quoi je me heurte parfois. Ce jardin, ce bassin, ce chien, vous, rien de tout cela n'existe. Il n'existe que la sensation de bonheur que me donnent ces imaginations.

— C'est charmant pour les autres.

— Et l'avantage de ce rêve-hypothèse, c'est qufe jamais personne ne me convaincra qu'il n'est pas la vérité. Et le plus beau c'est que nous pourrions être cent mille à le faire en même temps, ce rêve qui ne supporte qu'un individu, sans nous gêner le moindrement les uns les autres. — Mais soyez tranquille, il n'y a pas cent mille hommes qui soient capables de le faire.

— Et c'est cet idéal que vous me proposez!

— Vous ne m'avez pas écouté : vos doigts sont trop attentifs à la fleur qu'ils caressent en ce moment pour que vous ayez le loisir de me prêter votre esprit. Je vous ai dit que l'idéal d'un individu est ce qu'il a de plus personnel, la seule expression dont

12 LKS CHERCHEURS d'iDÉALS

il soit capable et faute de quoi il ne peut vivre.

— Je serais curieuse d'apprendre le mien.

— Je ne le connais pas, mais vous pouvez le connaître.

— Comment?

Briannes sourit :

— Savez-vous bien que j'ai été, jusqu'à vingt-quatre ans, l'homme le plus tourmenté, le plus malheureux qui puisse être !

— Ce n'est pas possible.

— J'ai toujours eu un penchant pour les arts : j'ai voulu faire de la peinture. Nettement convaincu qu'un artiste ne vaut que par son originalité et que d'autre part chaque époque a son expression d'art, je me suis détaché vigoureusement des formules employées, par conséquent mortes.

J'ai tenté de m'épanouir en originalité. J'ai fait des œuvres curieuses, je crois, mais qui, inutilement audacieuses, ne répondaient pas à une nécessité. Or une véritable œuvre d'art, qui est belle et qui vient à son

heure, est nécessaire : c'est d'ailleurs un critérium. Elle peut devancer d'un peu la mentalité du grand nombre : elle est vite comprise puisqu'elle est, fixée, l'émotion de l'époque qui est ou qui vient. — Désespéré de n'avoir pas été cet artiste que je croyais être, atrocement ulcéré, j'ai tout lâché pour faire des sports, rien que des sports. C'était la réaction naturelle. Au reste, la culture du corps m'avait, elle aussi, de tout temps séduit. Mais je n'y trouvai pas la sérénité espérée. C'était une joie incomplète, que ternissait un vague regret, le regret de laisser en friche toute une partie de moimême, de n'être pas totalement en valeur, « de m'être inférieur ». J'en étais, dégoûté, à cet endroit de ma vie, quand je rencontrai l'homme à qui je dois de vous parler aujourd'hui aussi fièrement que je le fais : Salomon Bigle.

— Qui est cet homme?

— Un révélateur d'idéal.

— C'est sa profession?

— C'est sa profession. Jl n'en tire d'ailleurs aucun profit.

— Un l)ien drôle de Monsieur!

— En ell'et. Ce guérisseur d'àmes pour l'amour de l'art ne doit pas avoir grande concurrence.

— Et alors il vous a guéri?

— Absolument. Il établit d'abord mon diagnostic : je ne vivais pas « selon moi » : j'avais, si vous préférez, déraillé, et il paraît que la plupart des hommes sont ainsi déraillés. Au bout de quelques semaines d'un examen auquel je me livrai aussi sincèrement, aussi complètement qu'il me fût possible, Salomon Bigle acquit la certitude que ma sensibilité était de beaucoup supérieure à ma volonté, d'où il conclut que je ne devais pas « agir « : « Vous n'êtes point celui qui fait, me dit-il, vous êtes celui qui recueille, et — pardonnez-moi, madame, le propos qu'il me tint — celui-ci est de beaucoup supérieur à l'autre, en dépit des apparences et des préjugés, s'il sait donner à ses facultés

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l'ampleur et la perfection dont elles sont susceptibles. » — Dès lors je commençai d'être le dilettante que je m'évertue à perfectionner sans cesse, cet homme incohérent et fantasque, le plus logique du monde, qu'enthousiasme une page de saint Augustin, que ravit une polissonnerie de Fragonard, que transporte une tragédie de Racine, qu'émerveille une poésie de la comtesse de Noailles, qu'intrigue un Cézanne, qu'amuse la défense d'un cheval de sang énervé par l'obstacle, que passionne un combat de boxe, que trouble le parfum du soir dans un jardin, que ravit la société d'une jolie femme !

— Tous mes compliments. Je ne ferai, mon ami, qu'une critique à votre idéal, c'est qu'il exige cent mille francs de rentes.

— A peu de chose près. Quel inconvénient y voyez-vous ?

— Vous êtes admirable! Dans la circonstance aucun, puisqu'il se trouve fort à pro-

11) LES CIIEHGHEURS d'iUKALS

pos que vous êtes riche. Mais imaginez que vous ne le soyez pas.

— Ma clière Med, je vous avouerais que celte hypothèse inutile m'est indiirérente : elle ne m'est d'ailleurs jamais venue à l'esprit. Au surplus Salomon vous dirait à cette occasion des choses fort intéressantes qui se résumeraient ainsi : l'état actuel de la société est déplorable; vous y voyez des gens affligés de cent mille livres de rentes et qui en souffrent sans savoir pourquoi. Ceux-là eussent été heureux d'avoir à gagner leur vie, d'économiser; ils souffrent, sans vouloir s'en rendre compte, de n'avoir pas à le faire. Ce sont des déraillés de naissance. Parmi les laborieux, il en est à qui l'on devrait donner ces cent mille francs de rentes, car ils leur sont nécessaires. Bref il n'y a rien à changer dans la société que les gens de place : la répartition de la richesse d'après le tempérament de chacun et la faculté qu'il a d'en tirer profit, voilà une solution à laquelle on n'a pas encore songé.

— Mais le moyen de la réaliser?

— Je ne le conçois pas, tout le temps du moins qu'un préjugé stupide obsédera les hommes, à savoir que l'argent c'est le bonheur, tandis qu'il n'est qu'un moyen pour certains de se le procurer. C'est là l'erreur initiale qui nous aveugle et qu'il serait profitable de combattre : le travail, la pauvreté même sont des facteurs tout aussi puissants de félicité que l'argent : cela dépend des individus.

Briannes se leva :

• — Mais je vous rase et j'empiète sur ce que vous dira Salomon Bigle.

— Vous voulez donc que j'aille le consulter.

— J'y tiens : il y va de votre bonheur.

— Laissez-moi réfléchir.

— Non : j'y ai réfléchi pour vous.

— Vous êtes épatant!

— Nous irons demain à Paris, ensemble : je vous conduirai chez lui.

— Tout de même...

18 LES GHERGHFAIRS d'iDÉALS

Il ne la laissa pas achever : il l'avait regardée, magnidqiie dans la splendeur dorée du jour :

— Oh ! Med, s'écria-t-il, si vous saviez tout le bonheur dont nous sommes capable!

Ce soir-là dînaient chez Med des voisins de campagne, les Duferblé et leur fille. Quand elle en eut avisé Briannes, il protesta :

— Je viens passer vingt-quatre heures chez vous, et le soir il faut que vous ayez du monde à dîner. Vous êtes impitoyable.

Il ajouta :

— Et quelles gens que ces Duferblé !

d'ineptes bourgeois dont la société est insipide.

— Je le reconnais.

— Alors?

20 LKS CHERCHEURS d'iDÉALS

— Mais, mon cher ami, je fais toute la journée des choses qui me sont insipides- Tout m'est insipide, jusqu'à mes désirs, Briannes, j'ai envie de me tuer.

Briannes rélléchiL un instant.

— Quand une chose vous ennuie, le mieux est évidemment de s'en débarrasser : la vie vous déplaît, vous me parlez de vous la supprimer, c'est très rationnel. Peut-être même vous approuverais-jc si j'étais certain qu'elle vous ennuyât, la vie. Mais je crois plutôt que vous ne la connaissez pas.

— Je la connais trop.

— Ne souillez pas vos lèvres, je vous prie, de banalités pareilles. Tout être dégoûté prétend connaître la vie : c'est un peu comme si un malade disait : « J'en ai assez d'être en bonne santé! » C'est idiot, ditesvous au contraire : « Je ne connais pas la vie, c'est-à-dire ma vie, je souffre de ne pas la connaître. Je vais essayer de la connaître et de la vivre. Et après seulement, s'il est à mon épanouissement un empêchement que)'

conque — c'est possible — je songerai aux remèdes ultimes.

— Vous avez raison : je veux voir votre homme et j'attendrai jusqu'à demain soir pour recourir à çà.

Elle avait, d'on ne savait où, tiré le petit argument nickelé.

— Intéressant, songea Briannes. Je ne la croyais pas si près de la porte. Ha! ha! nous allons voir cette fois si Salomon Bigle est à la hauteur.

Il prit une pierre et la lança devant le buU qui se rua dessus; et il sourit de voir le jeu souple des reins de l'animal qu'emportait un galop ramassé.

Med, assise devant sa coitl'euse, lissait ses cheveux. La fenêtre ouverte s'extasiait sur le jardin que baignait la sérénité de la journée finissant. Des moineaux piaillaient dans Topulente chevelure des arbres. Sur la pelouse, plus loin, près de sapins dont les premières branches venaient, condescendantes, flirter avec l'herbe, un écureuil se multipliait en cabrioles : la volute rousse de sa (jueue liondissait, émergée du gazon.

On entendait, tout près, le bruit familier d'un râteau sur le sable de la terrasse.

Et Med avait en cet instant la notion

nette, de tout le bonheur possible à une femme comme elle, de tout le bonheur qu'elle n'avait pas.

Trente-deux ans, c'est une étape! Mille souvenirs surgissaient de son passé : de petits faits, à quoi, sur le moment, elle avait à peine pris garde, et qu'elle enfilait à cette heure les uns au bout des autres en un chapelet de joies défuntes : il lui semblait bien que le pouvoir de a faire du bonheur » n'était plus en elle.

— A quoi bon vivre! murmura-t-elle.

Elle se leva, s'approcha de la fenêtre: enfant, sur ces mêmes pelouses elle s'était bien des fois roulée, ivre d'un bonheur défendu. Le bassin, on le vidait chaque année, vers cette époque, et quand il n'y avait presque plus d'eau, elle y entrait pour ramasser les poissons rouges qui se débattaient dans la vase. A gauche de la pelouse, on apercevait dans un rond de sable une table, un banc, des chaises : c'était là qu'elle apprenait ses leçons, et il y avait alors un

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acacia, un très gros acacia, aujourd'hui disparu : il avait une longue branche scclie, où venait parfois se percher une tourterelle, qui se mettait ù crouler douloureusement. Et c'était parmi ces verdures, ces Heurs, qu'elle avait connu les toutes premières émotions de la jeune fille, qu'elle avait senti s'éveiller en elle cet immense désir de possession, d'enivrement, de bonheur, cet immense désir de vie dont elle portait aujourd'hui le cadavre en elle.

Plus tard, un soir tout pareil à celui-ci, tout pareil à beaucoup d'autres, mais qui demeurait dans sa pensée distinct de tous les soirs possibles, elle était assise sur la terrasse avec son père et sa mère, alors vivants, et son frère. Elle regardait le ciel tout uni, quand son père la surprit par ces paroles :

— Écoute-moi, Med. Nous avons, ta mère et moi, à te parler.

Elle s'était sentie soudain prise d'une grande terreur. Son frère souriait en faisant

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sauter des graviers qu'il recevait sur ses mains, comme des osselets.

Elle demanda :

— Qu'y a-t-il donc?

Et alors, de loin, de très loin, elle entendit qu'on lui parlait de mariage. Prise au dépourvu, d'ailleurs drôlement étrangère à la question, elle avait acquiescé à tout ce qu'on lui demandait.

Et son père et sa mère l'avaient embrassée, et son frère aussi, et il avait dit — pourquoi se souvenait-elle ainsi de ces mots :

— La frangine va nous quitter.

Alors, subitement angoissée, elle s'était levée, et elle était allée, dans un coin de la basse-cour qui lui était réservé et oij elle élevaitdeslapins, elle était allée les embrasser tous, les uns après les autres, sur le museau.

Et comme ce soir-là, Med se prit la tête dans ses mains et elle pleura.

Un merle passa rapide, devant la fenêtre, en rigolant.

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Elle secoua la tête, comme honteuse d'avoir été surprise par l'oiseau railleur. Pour se donner une contenance elle prit un livre sur une table, l'ouvrit : c'était Y « Ecce Homo » de Nietzsche.

— Le surhomme, quelle blague!

Elle jeta loin d'elle le volume, et s'affaissa dans un fauteuil.

— Je souffre! Je souffre atrocement!

Indifférente à cette détresse, la nature

s'endormait, joyeuse, dans une promesse de lendemain magnifique.

Pendant ce temps, Briannes se promenait sur la route : il allait, recueillant au passage mille sensations dont s'enrichissait sa sensibilité en éveil. Le battement d'aile d'un canard dans une cour de ferme lui rappelait quelque nuit d'affût, à la hutte, sur le bord d'un étang ; le chant d'une alouette perdue dans de la clarté une page lumineuse de Mallarmé ; une voix de chien dans la campagne, toutes les émotions d'une journée de chasse à cheval, et, par contraste, la sérénité du paysage lui évoquait ces soupers parisiens où l'on s'attarde parmi la splen-

deur artificielle des propos et des femmes.

Il marchait d'un pas solide : il sentait avec joie SCS reins pris en l'élroitesse élégante d'une jaquette de chasse kaki ; il avait une culotte anglaise, ample et plate aux cuisses, lui moulant les genoux; des bas tabac lui épousant la jambe, un chapeau mou de môme couleur et une très mince cravate verte, l'imperceptible note audacieuse qui fait chanter le reste.

Et il sourit :

Il pensait à tous ces gens sempiternellement vulgaires, qui se lamentent sur les modes de notre époque.

— Parce qu'ils ne savent pas s'habiller, ils regrettent des vêtements désuets où ils seraient plus ridicules encore. La vérité c'est que la plupart des hommes, que vous les vêtiez d'un haubert, d'un pourpoint ou d'un habit, seront toujours aussi grotesques. Au reste ce qui fait la perfection d'un vêtement, c'est sa conformité aux mœurs, aux exigences, à l'ambiance !

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11 s'arrêta, surpris soudain par une fâcheuse pensée :

— Cette pauvre Med!... sa neurasthénie me paraît grave : elle y sombre. Quel dommage!... Une femme si agréable, d'esprit assez délié. — Ce Salomon Bigle est un bonhomme prodigieux : si elle veut bien s'abandonner à lui, il la repêchera. — Seulement consentira-t-elle jamais à se soumettre à une hygiène si étrange, si hors de toutes conventions !... Et puis, que lui ordonnera Bigle ?

Une barrière s'intercalait dans une haie, séparant la route d'un enclos d'herbe : il la franchit d'un bond.

— Le muscle est bon ! fit-il.

Avec des cris de frayeur, deux pies, la queue pendante, s'échappèrent de l'enclos.

Les Duferblé arrivèrent en grande pompe à huit heures. Ils étaient en auto. La famille comprenait Mme Duferblé , femme d'un exhubérant automne, vêtue de mousseline et sur qui se déshonoraient, par monceaux, des perles ; Mlle Duferblé qui était à marier et travaillait en ce sens, et M. Duferblé qui savait passer partout inaperçu.

Quand l'auto se fut arrêtée devant la maison, ces dames s'en échappèrent. Leur élégance éclatait dans le calme du soir. Elles s'abattirent sur Med qui s'empressait à leur rencontre, et ce fut, un instant, une explosion violente de mots.

Med aimait ce tapage des lèvres, qu'elle écoutait comme un bruit d'ailes et comme un chant d'oiseau, c'est-à-dire sans y chercher de sens. Cela l'étourdissait agréablement, une minute ou deux, et puis sa neurasthénie la repossédait, augmentée d'un dégoût amer pour cette joie passagère et vide qu'elle avait eue.

— Tiens, voilà ce bon monsieur Briannes ! s'écria Mme Duferblé, en apercevant le jeune homme qui apparaissait à l'instant, en smoking d'un violet très foncé, le noir cru offusquant le plein air.

Elle s'époumonnait à le couvrir d'épithètes aimables.

— Toujours aussi impeccable, aussi élégant, aussi cbic !

Il les salua toutes deux, sans trouver de mots assez vains pour la situation et l'on alla s'asseoir en cercle sur la terrasse.

— Exquise, cette campagne, exquise !

s'extasiait Mme Duferblé.

— Exquis ! répétait docilement son mari d'une petite voix mièvre et précieuse.

La fille, par habitude de courtiser tous les hommes en qui elle soupçonnait un mari possible, s'était emparée de Briannes, qu'elle savait un parti magnifique et très coté sur la place. Elle s'évertuait à lui plaire. Mme Duferblé, ardente par nature à précipiter les événements, lui jetait de temps à autre, à la dérobée, des coups d'œil souriants et maladroits.

Le jeune homme, pour se divertir, se prêtait à ce jeu : il abondait en plaisanteries qui, ne signifiant rien, autorisent tous les sous-entendus possibles et permettent à une jeune fille bien élevée de laisser voir qu'elle ignore peu de choses.

Ils se levèrent et entreprirent tous les deux le tour de la pelouse.

— Vous aimez la campagne? s'informait Briannes.

— Beaucoup. Et vous ?

11 s'amusait à la dérouter;

— Ça dépend de ce que j'y trouve : si ce ne sont que des arbres, des prés, des champs : non. Si ce ,sont de jolies femmes comme vous : oui.

— ^-Vous êtes trop aimable.

— C'est de votre faute.

Il avait juré de la tant presser de galanteries qu'elle devrait se dérober. C'est en effet ce qui advint.

Elle coupa court.

— N'est-ce pas que Mme Merti est charmante ?

Quand une femme est acculée par l'excessive amabilité d'un homme et qu'elle juge utile une diversion, neuf fois sur dix elle fait un éloge aussi outré qu'inopiné, d'ailleurs rarement sincère, de la maîtresse du lieu où elle se trouve en difficulté.

— Charmante ! acquiesça Briannes.

Or Mlle Jane Duferblé prit goût au sujet où elle s'était réfugiée par nécessité.

— Mais comme elle est bizarre, vous ne trouvez pas?

31 Lies CHIÎRCIIKUKS ij'lDIiALS

— Bizarre ?... Non. — Au fait qu'appelezvous bizarre ?

— Je ne sais pas, moi!... Mais enlin elle n'est pas comme tout le monde, vous ne trouvez pas ?

11 sourit :

— Je ne la crois pas très gaie, poursuivit la jeune fille.

— Ah!

A plaisir il laissait tomber la conversation.

Mais ayant rencontré les yeux de Mlle Duferblé, ils rétonnèrent. C'étaient des yeux d'un gris trouble, oiî semblaient dormir, comme pas encore éclosés, d'inconnues pensées. Ils s'étaient, en ces dernières secondes, aggravés d'une tristesse soudaine. Et Briannes, subitement interdit, se demanda si cette jeune fille n'était pas en ce moment, entre les mains de sa mère, un petit être d'artilice et d'abnégation, s'il ne se cacbait pas sous ses apparences frivoles quelque originale personnalité.

LES CHERCHEURS d'iDËALS 3b

Et il s'en voulut de l'avoir taquinée.

Gênant pour tous les deux, le silence demeurait, inviolable maintenant.

La cloche du dîner fut la diversion salutaire.

Ils regagnèrent la terrasse, d'un pas pressé qu'ils mirent sur le compte de la politesse et de leur appétit.

Mme Duferblé s'extasiait en ce moment sur tout à la fois, sur la nature, sur Med, sur elle.

On se mit à table.

Med s'étonna : une place était inoccupée. Avait-on mis un couvert de trop? On se compta.

Briannes observa le premier que M. Duferblé manquait.

On rit beaucoup, Mme Duferblé Surtout, et on envoya un domestique le chercher.

Il finit par le découvrir dans le jardin, très occupé à ranger sur un banc des colimaçons qu'il avait récoltés.

— On attend monsieur à table ! dit le

domestique, les joues gonflées d'un éclat de rire étouffe.

— Oh ! pardon ! fit M. Duferblé en se levant précipitamment.

Docilement il suivit le domestique, devant qui il s'excusa de passer.

Le repas finissait. Med, toute à la tristesse d'un effort fait en vain pour se dissiper, agacée par ces gens dont toutes les attitudes, dont tous les sentiments la heurtaient, ne disait plus rien.

Briannes avait lâché Jane Duferblé pour la mère, qui s'en était emparée. C'était d'ailleurs son habitude, habitude déplorable à quoi Mlle Duferblé devait de rater tous les mariages amorcés.

Invariablement, Mme Duferblé s'adjugeait, tôt ou tard, comme amant, le fiancé éventuel de sa fille.

Mlle Duferblé, les yeux de nouveau troubles, faisait de petites boulettes de pain qu'elle avalait coup sur coup.

M. Duferblé mangeait attentivement.

L'auto frémit : il y eut des paroles jetées qu'on n'entendit pas, et la machine, comme un gros bourdon aux yeux de lumière, démarra sur le sable, gagna la porte, s'engouffra dans lanuit.

Briannes et Med demeurèrent un instant silencieux, l'un en face de l'autre.

— Oh ! mon pauvre ami, fit enfin Med, ce que je me suis rasée!

— Et moi donc !

— Je vous plains par exemple!... Vous vous êtes amusé avec la fille d'abord, avec la mère ensuite!... Les hommes sont bien heureux !

iO LES CHERCHEURS d'iDÉALS

Après une seconde de réflexion :

— Drôle de petit être que cette jeune fille, pensa Briannes tout haut.

— Une écervelée !... Elle sera pareille à sa mère.

Le jeune homme secoua la tête :

— Je ne suis pas de votre avis. Je la trouve, moi, très intéressante.

— Vous n'êtes pas difficile!... Même, ça m'étonne de votre part, vous qui aimez ce qui n'est pas banal.

— C'est qu'en eft'et c'est l'être le plus curieux que j'aie jamais vu.

— Allons donc !

— Un cas psychologique fort intéressant.

— Expliquez-le-moi, vous me ferez plaisir.

— C'est une « suggestionnée ». Elle se prend pour une autre, ou plus précisément on lui a persuadé qu'elle était une autre. Vous comprenez?

— Pas du tout. Ça tient probablement à ce que je meurs de sommeil. Vous me raconterez ça demain, Briannes. Bonsoir.

Elle lui tendit la main et s'en alla.

Briannes quelques instants marcha de longen large sur la terrasse. Il pensait :

— Que la vie est drôle !... Cette fille, évidemment d'un tempérament frêle, est sous la domination absorbante de sa mère : elle vit d'une vie factice, qui est celle ambiante. Elle fait des gestes, dit des mots, qui ne sont pas à elle, qu'elle s'est assimilés.

Il s'assit et alluma une cigarette :

La nuit était animée de mille bruits tranquilles : du chant familier des crapauds, de l'incessante et anodine chanson des cricris. Une chaleur lourde pesait sur le jardin.

Le lieu, l'heure, tout était propice aux généralisations : Briannes y atteignait en ce moment. Il songeait que la plupart des gens vivent sans soupçonner que vivre est une science. On apprend bien des choses, dont la plupart inutiles, on n'apprend pas à vivre. Il semble pourtant que cela prime le reste.

De grosses gouttes se mirent à tomber.

Elles étaient si grosses, si rares, qu'il parut

à Briannes qu'elles avaient chacune une personnalité. Et il les aima de tomber ainsi, une à une, et il leur offrit ses mains, son visage, son cou.

La sensation s'accompagnait d'un rythme surgi soudain :

Les pluies d'été me sont infiniment clières. Je les aime pour le calme bienfaisant

Que, dans les jours chauds comme du sang, Elles donnent aux chairs, Aux inquiétudes amoureuses Fatiguées et fiévreuses.

Elles tombent à grosses gouttes Que le cœur en ivresse écoute. Et elles font Parmi la poussière De petits ronds Comme des cratères.

Elles donnent un coup de pinceau frais Aux verdures fanées qui s'évanouissaient ;

Elles mettent dans l'air qu'elles arrosent Un parfum mouillé et de fraîcheur dispose.

Les femmes tendent leurs mignons petits museaux A la caresse de cette eau,

Et s'abandonnent à la volupté aimée D'être soudainement calmées.

Car les pluies d'été ont des pouvoirs charmants : Délicates, imprévues, subites et brèves, Elles calment les désirs, éteignent les rêves. Car les pluies d'été ont des pouvoirs d'amants.

Et alors, par une série d'associations d'idées, il se rappela sa première émotion sensuelle, date considérable que peu de gens ont enregistrée. C'était en Suisse, dans une chambre d'hôtel. Il avait quatorze ans : il faisait chaud, il avait fermé les persiennes pour se défendre du soleil et pour faire une version latine. Deliors on entendait par instants comme une averse de fruits tombant d'un arbre qu'on secoue, le frémissement des grelots qu'agitaient, rangés devant la porte, les chevaux impatientés par les mouches. On entendait aussi les coups de marteau d'ouvriers édifiant un échafaudage. Et alors, sans dessein, il s'était levé, et il s'était mis nu, tout nu. Et il avait ouvert les bras, tout grands, et il avait étreint le vide.

l'inconnu, et il l'avait pressé sur sa poitrine, et toute sa chair éclose avait vibré.

Ce n'était plus maintenant des gouttes qui tombaient, mais une averse. Et Briannes, ivre d'un souvenir évoqué, ivre de vie, la laissait voluptueusement le pénétrer.

La matinée était toute pleine de cette fraîcheur lumineuse dont est faite la première caresse du soleil.

Briannes et Med s'acheminaient vers la gare. Ils allaient à Paris voir Salomon Bigle. Briannes avait convaincu la jeune femme qu'il valait mieux que d'aller en voiture, prendre à pied le petit raccourci qui dégringole à flanc de colline, partie sous hois, partie à découvert dans l'herbe, d'où la vue s'étend sur la vallée de la Seine, et qui vous dépose à la gare.

Us descendaient le sentier caillouteux*

46 LES CHERCHKURS d'iDÉALS

Briannes espérait beaucoup, pour Med, de Quelle promenade matinale. 11 lui semblait que chez n'importe qui cela dût provoquer de la joie d'être ainsi iiumé par la lumière avec la rosée, dont s'alourdissaient g'iorieusement les feuilles et les herbes.

Le loriot sifflait. Encore peu ardentes, les mouches commençaient de s'agiter, car la chaleur pesait déjà. Et dans la vallée la Seine s'amusait en méandres, ainsi qu'une grande fille, ivre d'espace^ qui court dans un pré.

Sur l'eau s'allongeaient des îles, d'oià se dressaient, tout à leur idée fixe de monter plus haut, de grands peupliers criblés de corbeaux, dont la rumeur lointaine ne discontinuait pas.

Briannes marchait dans l'allégresse de vivre.

— Voyons, ma petite Med, n'ètes-voiis pas heureuse, un peu, ce matin?

Elle secoua la tète.

— Mon pauvre cher ami, que vous êtes enfant!... Vous n'entendez rien à mon mal.

Le prenez-vous pour une vapeur que dissipe un rayon de soleil?... Mais bien au contraire il se décuple au bonheur que je soupçonne près de moi. Cette joie glorieuse de la nature m'irrite. Je la sens, comprenez-moi bien, je la sens, je suis parfois sur le point de m'y abandonner, de la goûter, moi aussi, et puis, tout de suite surgit, sentinelle attentive de mon mal, cette désolante interrogation : a A quoi bon?... Et puis après?... » Ah ! mon ami, si vous saviez le vide, le néant que creuse une pareille question!... — Les neurasthéniques ont une obsédante préoccupation de « l'après ».

— Les neurasthéniques sont des êtres supérieurs.

— Ne plaisantez pas.

— Je ne plaisante pas. Ce sont des intellectuels pour qui le bonlieur limité, dans sa durée ou sa quahté — c'est-à-dire tout bonheur humain — n'est pas digne d'être goûté. Tout ce dont se grise le plus volontiers notre esprit, la gloire même, suprême

48 LKS CHERCHEURS d'iDKALS

et mag-nilique chimère, leur apparaît dénu6 de réalité, par conséquent sans valeur.

« A quoi bon, puisque rien n'est ». — La mathématique rigoureuse de la vie les exaspère : ils voudraient pouvoir vivre d'une vie dont ils ne pourraient rien prévoir. La vie les étriqué : ils ont, pauvres êtres situés dans le temps et l'espace, limités par le prévu, des aspirations étouffées de dieux!

— Peut-être !

— Leur mal, qu'on dit sans causes, en a une formidable : l'horreur du relatif et l'impossibilité d'atteindre à de l'absolu.

Parmi l'herbe de la colline, ils descendaient^ maintenant silencieux, le cerveau lourd de pensées pesantes.

Une gare, une petite gare de campagne, c'est, minuscule, quelque chose de grand. C'est comme un petit être alerte, sans cesse carillonnant, que bouscule, en plein midi comme en pleine nuit, la vertigineuse ruée des rapides, surgis d'on ne sait où, et qui vont là-bas, tout là-bas, vers d'autres horizons, vers de grandes cités.

Mais c'est aussi là que s'arrêtent les trains plus calmes, ceux dont le parcours est semé d'arrêts familiers, où l'on fait halte pour bavarder, qui vont par la campagne comme de grosses chenilles bien lentes, attentives aux charmes de la route.

50 LES CHERCHEURS l/lDÉALS

Med et Briannes venaient d'atteindre la gare. Ils secouèrent la poussière dont les avait saupoudrés la route, prirent leurs billets pour Paris et pénétrèrent sur le quai.

Il y avait là deux ou trois voyageurs, et des canards dans une caisse à claire-voie.

Les voyageurs attendaient patiemment :

les canards s'impatientaient.

Une sonnerie annonça le train : on l'entendait qui faisait grand bruit dans la vallée rétrécie, le long des roches qui bordent la Seine. On l'entendit très longtemps, et tout d'un coup on cessa de l'entendre. Et alors on le vit apparaître. Il s'insinua entre les quais de la gare avec esbrouffe.

Med et Briannes avisèrent un compartiment de première.

Le train repartit, cheminant vers Paris.

Salomon Bigle habitait, à Auteuil, une sorte de petit pavillon dans un jardin.

Quand Med et Briannes y parvinrent, il était onze heures. Un domestique leur apprit que M. Bigle était si occupé qu'il ne lui serait point loisible de les recevoir.

— Demandez à M. Bigle, dit Briannes, à quelle heure nous pourrons revenir.

Il ajouta :

— Vous direz que M. Briannes veut le voir absolument.

Le domestique se retira.

Il revint au bout de quelque temps, appor-

52 LES CHERCHEURS D lUÉALS

tant une réponse Bigle serait libre, tout à fait libre à trois heures; il priait M. Briannes de bien vouloir revenir à cette iieure.

Tandis qu'ils regagnaient la rue, Jiriannes s'excusait auprès de Med.

— Ne m'en voulez pas de vous avoir t'ait faire une course inutile. J'aurais dû prévoir que Salomon, cet homme prodigieusement occupé par une clientèle sans cesse croissant, ne pourrait nous recevoir ainsi, sans rendez-vous.

— Qu'est-ce que cela fait?

— J'aurais dû téléphoner. Mais voilà, avec mon sacré tempérament, j'ai toutes les peines du monde à prévoir les contrariétés.

Tout joyeux, il s'écria :

— Med, vous n'êtes jamais venue chez moi : c'est une occasion.

Un très minutieux éclectisme de goût avait présidé à l'organisation de ce que Briannes appelait, par élégance, son gîte.

L'appartement, de proportions modestes, comprenait une pièce assez vaste, que défendaient contre les violences du soleil de très sombres vitraux. Dans cette pénombre jalousement entretenue, il y avait, évoquées, à peu près toutes les civilisations défuntes.

Une cheminée en bois sculpté dorée, des tapisseries de haute lice, des bahuts rappelaient la Renaissance italienne et française, des bois et des émaux les époques de foi.

îii LES CHERCHEURS U lUÉALS

des sièges somptueux aux velours d'Utrecht le grand règne, d'autres plus élégants, d'origine hollandaise, celui de Louis XV.

Et comme dans l'intention qu'on ne s'y méprît pas, et qu'on sût tout de suite, en y pénétrant, que cette pièce magnifique était une pièce de mort, s'allongeait au milieu, inévitable à l'œil, un sarcophage égyptien ouvert, en pierre noire, avec, étendu dedans — anachronisme! — vêtu d'habits d'or sacerdotaux, mitre en tète, crosse en main, le squelette d'un évêque dont on voyait l'index droit décharné enrichi de l'améthyste, et la face desséchée le long de laquelle coulaient quelques cheveux raides.

Il riait dans sa boîte.

— Quelle horreur! s'écria Med, quand, ayant buté dans le sarcophage que l'avait empêché de voir tout d'abord l'obscurité, elle aperçut l'évêque.

— Un très saint homme, la rassura Briannes, dont l'histoire est là.

Tl désignait du doigt les rayons d'une

bibliothèque, où s'allongeait l'opulente sobriété de reliures anciennes.

— Il naquit en Tan 35 de notre ère à Lystra, et mourut à Ephèse en 97. 11 fut évêque de cette ville et se nommait Timotheos. Il édifia quelques-uns de ses contemporains par ses vertus, qui scandalisèrent les autres. Il aimait les pauvres et méprisait les philosophes, à qui il disait volontiers : « Je n'imaginerais pas Dieu s'il n'existait pas. » C'était un homme borné et considérable. Voyez-le : dix-neuf siècles après sa mort, qui fut, dit-on, misérable — on le lapida — sa physionomie a gardé ce je ne sais quoi d'aimable que donne la sécurité.

— Et... vous avez d'autres pièces que celle-ci? demanda Med, qui avait assez de l'évêque.

Briannes ouvrit une porte. Elle donnait accès en une sorte de petit cabinet de travail, meublé par Waring et Gilow. La lumière y pénétrait à flot par une grande

5() LUS CHERCHEURS d'idkals

haie. Les meubles étaient en acajou, relev*'' de cuivre. Aux murs d'un gris neutre, il y avait quelques "ravuresde chasse anghiises. Sur un coin de la table flam])aient, liors d'un gros de Bigot, trois tulipes.

— A la bonne heure ! s'écria Med : voilà une pièce charmante.

— Elle ne l'est pas plus que l'autre, je vous assure, fit Briannes : elle l'est autrement.

A côté de cette pièce se trouvait une salle à manger de style hollandais modernisé.

Derrière était la chambre : un simple lit de fer, une chaise et un fauteuil, une armoire. Au mur une panoplie, fusils, carabines, épées, fleurets, gants de boxe, etc.

Un cabinet de toilette communiquait avec la chambre : il était en faïence d'un vieux rose très délicat, amusée de jaune et de vert; il était dallé, joyeux, d'un agencement hydrothérapique idéal. C'était véritablement celui d'un homme de sport, qui sait la valeur de l'hygiène.

LKS CHERCHEURS d'iDKALS o7

— Vous êtes tout à fait bien installé, approuvait Med. C'est orig-inal, c'est bien compris, et, si ce n'était l'évêque dont le voisinage m'est insupportable et que je ne garderais pas une minute ici, il me semble que votre appartement me plairait.

— Puisque l'évêque vous déplaît, laissonsle dormir tranquille un somme qu'il n'est pas près d'achever, et allons nous installer, pour y flirter spirituellement, dans mon cabinet de travail. — Voulez-vous, Med?

L'heure du déjeuner qu'annonça un jeune domestique glabre vêtu de blanc, advint bientôt.

La table de la salle à manger, toute nue, s'était seulement parée de deux assiettes blanches, géométriquement bordée de carrés bleus, de verres anciens d'une minceur extrême, des quelques autres ustensiles nécessaires, et d'une rose que Med trouva devant elle, d'une rose toute seule, car elle était si fragile de couleur qu'une autre, à moins d'être identique, l'eût tuée.

Or, à vivre ainsi parmi ces choses qu'il

LES CHERCHEURS d'iDKALS 59

avait soigneusement choisies, dans Tainbiance qu'il s'était créée, Med peu à peu s'assimilait Briannes.

Elle pénétrait dans l'intimité curieuse de cet homme, échappé au vulgaire. Elle commençait à comprendre que ce qu'elle aussi avait tout d'abord pris pour des excentricités, n'était que les manifestations logiques d'un tempérament très riche; Et elle soupçonna pour la première fois le sens de ce mot « aristocratie » dont à peu près tout le monde ignore la valeur et qu'on emploie régulièrement hors de propos.

Briannes avait atteint au plus haut sommet du dilettantisme d'où il regardait tout — y compris lui-même — sans parti pris, avec curiosité.

— Je ne crois pas, disait-il à Med, qui l'écoutait surprise, qu'on puisse être plus heureux que moi. Je vis comme on lirait un livre passionnant.

— Et c'est à M. Salomon Bigle, m'avezvous dit, que vous devez ce bonheur?

60 LES CHKRCHEURS d'iDÉALS

— Sans lui, je me fusse, comme tant d'autres, ignoré toute ma vie, et ma vie eût été misérable. 11 m'a révélé à moi, il m'a ofFerl, taillé, le diamant que je portais en moi recouvert de sa gangue : le bonheur. Il m'a mis en possession de moi-môme. Ah! si vous saviez ce que cela veut dire ! Il m'a vu multiple, m'a dégagé des préoccupations qui, bien qu'intéressantes, pour moi stériles, m'énervaient, m'anéantissaient: il m'a décentralisé.

Il pensa à Med :

— Avec d'autres il agit autrement : il centralise au contraire leurs facultés sur un point, au besoin même il leur crée une obsession. — A ce propos je veux vous répéter que la première impression que vous fera Salomon Bigle sera probablement détestable. Il vous faut aborder cet homme sans le moindre préjugé, vous m'entendez bien.

Med sourit :

— J'y tâcherai.

— Et surtout ne vous formalisez de rien

LES CHERCHEURS d'iDÉALS G1

de ce qu'il vous dira ou vous demandera, si étrange, si... comment dirais-je? contraire aux conventions que cela vous paraisse ou que cela soit en effet.

— Vous m'effrayez?

— Je vous prépare. — Me promettez- vous de tenter l'épreuve jusqu'au bout?

— Ce « jusqu'au bout », vous devez le comprendre, n'est pas pour me mettre en confiance. Pourtant je vous le promets : j'irai jusqu'au bout, puisqu'après cela tenté, ce sera la fin.

— Chez Bigle vous rencontrerez les gens les plus divers, dont quelques-uns vous • paraîtront fantastiques, des artistes, des prêtres, des courtisanes, toute une société à vau-l'eau, éperdue d'idéal. Et les idéals qu'il distribue sont les plus variés, ils vont de la vie à la mort. — Med, vous n'aurez pas peur, n'est-ce pas?

— Pas plus qu'en ce moment, je vous le promets! Car vous m'affolez, tout simplement.

(12 I,ES CHERCHEURS d'iOÉALS

— Je vous le répote : je vous prépare à ce que vous allez voir, à ce que vous allez entendre. Si vous êtes docile, si vous vous soumettez scrupuleusement à l'hygiène qu'il vous proposera, vous êtes sauvée, vous connaîtrez le bonheur, celui-là même que vous portez en vous, dans la souffrance. Car tout être, même le plus malheureux, porte le bonheur en soi. C'est sur cette vérité qu'est basé le système de Salomon Bigle, système au service duquel il apporte une science d'observation, une intelligence d'intuition et de déduction, une rigueur de méthode qui font de lui, à mon sens, l'être le plus formidable des temps modernes.

— Il est bientôt trois heures, observa Med.

Cette fois, Med et son campagnon furent introduits immédiatement chez Bigle.

Quand ils pénétrèrent dans son cabinet ils virent un homme glabre et long^, dont on n'eût pu dire certainement s'il avait quarante ou cinquante ans. Il était vêtu d'un complet gris.

Il prétendait mettre de Tordre dans un tiroir d'où s'échappaient, avec véhémence, des papiers de toutes sortes.

Salomon Bigle — c'était lui — ne lit même pas attention à l'entrée de ses visiteurs qui, après un temps d'arrêt, prirent le parti de s'asseoir.

Alors, tout à coup, et tout en continuant de manipuler ses papiers. Bigle s'écria :

— Monsieur Briannes, je vous salue.

— Je vous présente Mme Med Merti, fit le jeune homme.

— Fort bien, se contenta de répliquer Bigle, qui, cette fois, renonçant à la tâche qu'il avait entreprise, referma brusquement son tiroir.

- — Je suis à vous, reprit-il.

II ferma les yeux.

Briannes, qui savait qu'aveclui on ne perdait pas de temps en vains préambules, enfourcha résolument son sujet:

— Mme Merti, que je viens de vous présenter, souffre du mal terrible qui vous amène ici quantité de gens :1a neurasthénie. Elle vient vous demander delà guérir.

Bigle, qui n'avait encore accordé à Med qu'un regard rapide et distrait, lixa les yeux sur elle et la considéra avec attention,

— Madame, lui dit-il d'une voix qui n'avait aucune gravité professionnelle, ce

n'est point moi qui vous guérirai, mais vous-même. Je ne puis être qu'un instrument entre vos mains, la pierre de touche à l'aide de quoi vous vous reconnaîtrez. Il importe donc que vous vouliez vous guérir. Le voulez-vous?

Elle eut un regard étonné, que comprit Salomon Bigle.

— Ce que je viens de vous dire vous paraît stupide, tout au moins inutile. C'était indispensable. Je préciserai maintenant cet acte de volonté que je vous demande : vous avez des préjugés, vous respectez les convenances; sans les connaître, sans par conséquent les juger, je vous prie de les abandonner au seuil du traitement que vous allez subir. Il faut que vous vous abandonniez à moi aussi « vraie » que possible.

Med souriait :

— M. Briannes m'a en effet prévenu que vous exigez de vos malades un renoncement absolu...

U ne la laissa pas achever»

<îr> Li:s CHERCHEURS d'idkals

— Absolu, en effet. J'ajoute — afin d'éviter tout malentendu — que le remède peut vous paraître pénible. Ltes-vous résolue à vous y soumettre ?

— Monsieur, je ne saurais mieux vous dire que ceci :1a vie m'est à ce point devenue intolérable que rien, surtout pas la mort, ne m'efïrayera.

— Vous êtes dans les sentiments voulus.

— Et quant aux préjugés dont vous parliez tout à l'heure, ils ne m'attachent plus guère, je vous en réponds. Je vais à la dérive, je ne tiens plus à rien.

Les yeux de Salomon Bigle s'éclairèrent d'enthousiasme :

— Je prends l'être qui ainsi s'en va à la dérive, et je le « situe ».

Il laissa s'affirmer dans le silence celte déclaration. Par les deux fenêtres du cabinet de travail, on voyait, de plain-piedj un petit jardin, où des paons promenaient leur auguste nonchalance.

Salomon Bigle s'était levé.

— La science de vivre, voilà ce que j'enseigne à ceux dont l'oreille m'est attentive. Sur mille individus, il n'y en a peut-être pas deux qui sachent administrer leur existence. La plupart s'abandonnent aux événements, et confondent leur tempérament d'origine, dont ils n'ont jamais pris conscience, avec ce remplaçant conventionnel et d'artifice, résultat de Tambiance, des circonstances, de tout l'extérieur. — Le bonheur consiste en la réalisation de l'être : or peu d'êtres se réalisent. Et la neurasthénie n'est autre chose que cette non réalisation de l'être. — Tenez, ce mois-ci, j'ai opéré deux guérisons amusantes : une femme honnête m'était arrivée, désemparée, et presque en même temps qu'elle, une cocotte dans le même état. Hé! bien, de la courtisane j'ai fait une honnête femme, et de l'honnête femme une cocotte : " aujourd'hui elles sont heureuses.

Med sourit et regarda Brianfies :

— Dans quel état, mon Dieu, vais-je sortir d^ici?

— Ne m'avez-vous pas promis, madame, dit Bigle, un abandon absolu. Vous soupçonnez maintenant la gravité de cet engagement.

— Peu m'importe! fit-elle, décidée.

Bigle poursuivit :

— Un être qui se réalise ! 11 est tout bonheur et toute beauté : il est ce qui est. Hélas! on naît dans un milieu et pour une vie déterminée d'avance. Voilà le malheur.

Il se tut un instant et reprit :

— C'est une hérésie des civilisations modernes que de vouloir égaliser les hommes : il existe, il doit exister parmi les hommes une aristocratie, non point celle conventionnelle que fait la fortune ou la naissance ; mais une aristocratie réelle, composée d'hommes supérieurs. Aujourd'hui l'on imagine que tous les hommes sont faits pour jouir : erreur grossière! Seule est capable de jouir une élite : les autres doivent travailler à la jouissance de cette élite. Cette théorie vous paraît mons-'

trueuse, vous scandalise, parce qu'elle va à rencontre de tous les lieux communs et qu'elle blesse votre trop vulgaire sensiblerie. — Ecoutez-moi pourtant : imaginez que nous prenions aujourd'hui plusieurs enfants, nés sur divers points de la surface du globe, et d'origine différente ; que nous les enlevions, dès le premier âge, à leurs parents, à leur milieu, bref à la destinée qui, socialement, devait être la leur, qu'adviendra-t-il? Nous verrons parmi ces êtres se révéler des tempéraments divers : les uns seront besogneux, économes, d'autres méditatifs ou contemplatifs, d'autres encore exhubérants et prodigues : ainsi se formera une classification en dehors de toutes conventions, et dans cette société en miniature, vous verrez apparaître « un peuple » et « une élite ». Cette élite, il se pourra fort bien que ce soient le fils d'un cantonnier et celui d'un manœuvre qui la composent, tandis que feront partie du peuple les progénitures de « racés » ou de

« parvenus ». — L'hérédité, entendue socialement, c'est-à-dire la faculté pour le descendant de profiter de son ascendant et la nécessité de vivre dans son milieu, est une absurdité. Chaque individu devrait être « indépendant ». Faites-le tel, et vous aurez peut-être résolu le gros problème social. — Vous avez, sans doute, dans vos relations, des gens riches, qui semblent maladroits à jouir de leur fortune, qui, dévorés d'un inexplicable besoin de production et d'épargne, travaillent et économisent : ceuxlà, et ils pullulent, sont les surclassés : ce sont des humbles. Leur situation, qu'ils seraient désolés de perdre, leur nuit : ils en souffrent sans bien s'en rendre compte. Ce sont là des infortunés dont la place était, naturellement, réservée à d'autres qui.; eux, gémissent d'avoir à lutter, et qui sont, socialement, dans l'obligation de le faire.

— Pourtant, objecta Med, si cette obligation n'existait pas, ne pensez-vous pas

que tous les hommes seraient paresseux.

— Encore un des préjugés qui pèsent lourdement sur nos conceptions de l'individu et de la société. Livré à lui-même, l'homme ne sera paresseux que s'il lui est agréable de l'être, c'est-à-dire s'il l'est par tempérament. En ce cas il devra l'être. Ce qui vous porte à croire que la paresse est innée chez tous les hommes, c'est que la plupart sont obligés de faire ce qu'ils font, et qu'ils le font avec dégoût. La société est une horrible école-caserne où l'on prétend niveler toutes les intelligences, asservir tous les êtres au même joug. C'est l'erreur initiale, cause du grand malentendu social, à quoi l'on cherche à remédier misérablement par dés expédients et des compromis. Et l'on invente des morales qui ont la prétention de régir tous les hommes. Je ne connais, moi, qu'une vraie morale, qu'une morale absolue, qui échappe à toute critique, c'est la parfaite conformité entre ce qu'un homme doit être et ce qu'il est.

Celui-là est un èlre moral qui s'est développé selon son tempérament.

Med regardait Salomon Bigle attentivement. A ces derniers mots, elle ne put dissimuler son émotion.

— Hé bien! moi, ma tâche est de remonter à l'origine de l'individu que j'ai sous les yeux. A travers les broussailles qu'ont accumulées sur sa véritable personnalité les événements extérieurs, je cherche à distinguer son essence qu'il ignore. C'est la partie la plus délicate de mon œuvre. Y étant parvenu, j'applique à mon sujet une hygiène convenable qui, en le désagrégeant de tout ce dont il s'est accru, le restitue à lui-même.

— Quel qu'il soit?

— Quel qu'il soit.

Un des paons du jardin jeta son cri pénible.

Med s'était levée.

— Monsieur, je vous prie de considérer comme nul l'engagement que j'ai pris tout à l'heure.

— Vous avez peur, Med, s'interposa Briannes. Je vous avais prévenue...

— Non, fit la jeune femme. Je demande seulement à réfléchir.

— Vous avez raison, asquieâça Bigle.

— Si vous me le permettez, monsieur, je reviendrai vous voir, et nous causerons encore une fois avant... avant de commencer la cure.

— A votre disposition, madame.

Il se leva et accompagna ses visiteurs jusqu'au seuil de la pièce.

Il sourit :

— Malheur à ceux qui ont peur de se trouver en face d'eux-mêmes !

Dans la rue, dont une moitié éclatait, crue, sous le soleil immobile, Med, silencieusement, l'esprit aux abois pressé par une meute de pensées farouches, fuyait d'un pas rapide.

Med avait à Paris un appartement, avenue de Villiers. S'étant séparée deBriannes elle s'y rendit. Elle voulait être seule, toute seule: les propos de Bigle l'avaient étrangement troublée.

Comme elle habitait en ce moment à la campagne, son appartement dormait : tous les meubles étaient couverts de housses et les persiennes étaient fermées. Il n'y avait pour tout domestique qu'une vieille femme à peu près hors de service, une ancienne cuisinière que s'étaient religieusement transmises plusieurs générations de la famille et

qui, faisant en quelque sorte partie du mobilier, ne le quittait jamais.

Son âge et le fait d'appartenir à la famille depuis des temps que personne ne se rappelait, lui permettaient certaine familiarité, à quoi elle mêlait une mauvaise humeur toujours égale.

— C'est toi, grogna-t-elle, envoyant Med. Ben, t'aurais pu me prévenir que t'arrivais.

— C'est bon, c'est boni Laisse-moi tranquille, fit Med en l'écartant.

Elle se réfugia dans le salon, tourna un commutateur et d'un lustre la lumière se répandit.

Et de savoir que dehors il y avait tout plein de soleil, cela donnait à ce lieu clos, provisoirement abandonné, comme l'aspect d'un tombeau.

Med s'assit dans un fauteuil.

— Que faire? gémit-elle.

Ce qui l'épouvantait dans les paroles de Salomon Bigle, c'était cette menace d'un tempérament inconnu, du « vrai » tempéra-

7t) LES CHERCHEURS d'iDÉALS

ment subitement découvert. Med redoutait de se trouver en présence d'elle-même, comme en certains jours cela nous est pénible de rencontrer quelqu'un au détour d'une route. Elle sentait bien qu'elle n'était pas « elle », qu'elle n'était qu'une petite chose très superficielle, et l'idée de descendre au-devant d'elle daas les profondeurs du sépulcre oii elle reposait, l'effarait.

— Car une fois que je me connaîtrai, je devrai me subir !

Elle tressaillit :

— Je deviens folle.

Un instant elle espéra qu'en effet elle le devenait. Être fou, n'est-ce pas perdre de vue le rapport, implacable pour le neurasthénique, des événements entre eux, n'est-ce pas avoir la faculté de s'évader des contingences, de fuir la réalité.

Mais, hélas! ce n'était pas la folie libératrice qui venait ; c'était, plus envahissante que jamais, la neurasthénie qui montait, montait toujours. Et alors, submergée par ce

flot impitoyable, Med évoqua, ainsi qu'un (Hre qui se noie, son passé.

Il défilait, net, devant ses yeux, d'un pas de parade; il lui paraissait étranger.

Elle se rappelait des sensations, de minuscules sensations, des états successifs que rien n'attachait entre eux. L'on eût dit un spectacle réglé par avance.

Med, jusqu'à son mariage, avait vécu très calme auprès d'une mère dont l'affection maladroite l'avait « close ». Retirée sur ellemême, non point par tempérament, mais par manque d'occasions de s'ouvrir, puis peu à peu par habitude, elle avait senti s'assoupir en elle des tas de choses confuses. C'est ainsi qu'elle avait perdu « la curiosité de vivre », qui avait animé sa toute première enfance. En ce temps-là son esprit s'émancipait avide : la moindre bestiole, rencontrée sur le chemin, prenait à ses yeux les proportions d'un monde. Mais sa mère, vigilante, lui rappelait qu'une fillette bien élevée doit apprendre ce qu'on lui apprend

78 LES CHERCHKUaS d'iDÉALS »

et ne pas se préoccuper du reste. Et comme le reste, c'était tout ce qui l'intéressait, elle en avait conclu, docilement, qu'une fillette bien élevée doit se retrancher de la vie.

Elle s'en était retranchée.

C'est en cet état d'esprit, sans velléités de joie ni de défense, qu'elle s'était laissée marier. Par hasard l'homme, à qui on l'avait remise, était honnête et il l'aimait. Elle lui était reconnaissante d'otre ainsi avec elle. A plusieurs reprises même, elle crut hien sentir s'éveiller en elle quelque chose de plus que de la gratitude, mais ses expansions se heurtaient à un amour si calme, si méthodique, qu'elles retombaient, aussitôt qu'échappées, les ailes brisées. Lui, peu subtil, tout d'une pièce, ne saisissait pas ces abandons, suivis de reprises soudaines. Il considéra sa femme comme un pauvre petit être détraqué, qu'il ne faut point contrarier. Elle s'irrita alors de le voir si calme en présence d'elle perpétuellement affolée. Elle imagina de se venger, elle faillit le tromper : sur le

LES CHERCHEURS d'iDKALS 79

point de le faire, elle fut prise d'un grand dégoût et elle s'abstint. Dès lors elle vécut paisiblement, côte à côte, avec un homme qui ne savait rien d'elle, qui l'aimait à sa façon, à qui elle n'en voulait pas.

Cela dura des années et des années. Elle vivait en une sorte de torpeur point douloureuse, du fond de laquelle s'élevait une vague lueur d'espérance. Qu'espérait-elle? Elle l'ignorait. C'était cette espérance confuse, instinctive, que porte en soi tout être jeune, qui n'est pas heureux, l'espérance que « ça changera un jour ». Jusqu'au midi de la vie on vit surtout « devant soi », de « ce qui vient » .

L'horizon est large, lumineux et l'on marche. Puis soudain, un jour, un soir, c'est devant une glace la banale découverte du premier fil hlanc dans les ciieveux, du pli qui s'accentue sous les yeux, del'épaississement par-ci par-là des chairs.

Et alors tout change d'aspect : « l'on se retourne ». On a « sa vie » derrière soi.

80 LliS CHERCHEURS DIUÉAl.S

Et pour ceux qui ne comptaient plus que sur l'avenir, c'est en une seconde, dans un fracas de ruines, un écroulement d'espoirs.

Son père et sa mère étaient morts, son mari aussi. Elle essaya de se noyer dans les plaisirs vulgaires et faciles que lui permettaient sa fortune et sa liberté. Ils ne firent qu'augmenter le dégoût qu'elle avait de la vie.

— Trente-deux ans ! murmura Med. J'ai perdu le plus beau de ma vie : Bigle, si fort qu'il soit, ne me le rendra pas.

Mais alors l'instinct de la vie tressaillit tout au fond de sa débâcle, s'insurgea. Et Med, pour la première fois, eut le cri de révolte superbe, farouche, de l'être que presse le temps.

— Je veux vivre ! Je veux vivre î

Elle se précipita vers une fenêtre, ouvrit les persiennes : le soleil l'aveugla.

Tant de brutalité lumineuse la blessa : elle s'accota au chambranle de la fenêtre^ et

LES CHERCHEURS d'iDÉALS 8i

elle secoua la tète, tristement. La grande lassitude, un instant secouée, l'avait reprise. Pourtant elle dit :

— J'irai voir Bigle demain.

Briannes se leva.

Le soleil emplissait le matin de promesses lourdes. La rue avait la sonorité joyeuse de l'été.

Briannes d'un geste se dénuda complètement, et il offrit au soleil son corps magnifique d'athlète que n'alourdissait pas une once de chair inutile.

Par la fenêtre du cinquième qu'il habitait, la vue se répandait sur le Champ-de-Mars : les jardins en fleurs avaient comme des coquetteries matinales ; plus loin, c'était le hérissement brutal et magnifique de la cité

dont commençait la rumeur lointaine, et derrière, de la brume.

Briannes, ayant un instant contemplé cela, passa dans son cabinet de toilette : s'étant préalablement assoupli, il commença de boxer contre son ombre.

Les muscles jouaient, joyeux : il esquissait, rapide, des feintes, comme s'il eût été en présence d'un adversaire. Une sueur légère ne tarda pas de reluire sur ses flancs et ses épaules. 11 avait ainsi le brillant d'un ivoire dont le temps a assagi la crudité.

Et ses attitudes évoquaient, par leur impeccabilité de lignes, celles de marbres antiques.

Ce corps, quand il l'eut ainsi fait jouer, Briannes l'offrit à la morsure brutale et angoissante de la douche.

11 passa ensuite un kimono dont la soie légère, en se posant sur sa chair, y éveilla des réminiscences de caresses féminines.

Mais il n'était pas dans son régime de s'y arrêter à cette heure, et il s'en fut prendre

dans sa bibliothèque un livre dont il aimait la société : La République de Platon.

A peine avait-il pris le volume qu'on sonna.

Le domestique vint annoncer M. Jobelin.

— Tiens 1... Failes-le donc entrer!

Il pénétra.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années : il avait le physique et l'allure d'un poète de brasserie, avec des cheveux follets et frisés tout autour de la nudité centrale de son crâne. La voix dont il se servit pour saluer Briannes était rude et éraillée, celle des gens qui ont beaucoup bu.

— Je n'aurai pas, lui dit Briannes, le mauvais goût de m'étonner de ta visite matinale, ni celui de te demander d'oii tu viens. C'est une fin de nuit que tu achèves ici. Rien n'est plus agréable, je sais, pour tes pareils, que d'avoir, quand sont fermés tous les mauvais lieux, un ami à visiter. Assieds-toi là, dans ce fauteuil, et ne dis rien ou parle, selon que ton ivresse est taciturne ou bavarde.

— Briannes, explosa Jobelin qui ne l'écoutait pas, je suis magnifique de bonheur !

— Voilà qui me réjouit d'entendre, au seuil de la journée, un homme se louer ainsi de son bonheur. Le fait est que tu es rutilant de joie, et si ce n'est pas entièrement à la boisson que tu le dois, je te félicite.

— Briannes, l'arrêta l'autre qui était devenu grave, je ne bois plus.

— Vraiment. — A propos, n'as-tu pas été voir Bigle sur mon conseil?

— Salomon Bigle est un homme énorme :

le plus pharamineux, certes, que la terre ait porté depuis le Christ. C'est un Christ moderne.

— J'ai du plaisir à te l'entendre dire. — Donc, tu l'as vu ?

— Il m'a donné la vie.

— Raconte-moi ça.

Jobelin, qui était demeuré debout, s'assit et il dit :

— Le sens de la vie, tout est là ! Hé bien ! je ne l'avais pas. Je vivais dans « l'inaction»

86 LKS CHERGHKURS d'iDKALS

de moi-même. Naturellement il me fallait, cette inaction, la peupler de chimères : l'alcool me les fournissait. Salomon bigle, après quelques jours d'observation, m'a dit : « A quoi bon vous créer des chimères, qui chaque matin s'évanouissent dans les premières lueurs de l'aube, et dont la mort quotidienne vous remplit de tristesse pour tout le jour. A quoi bon cela, puisque vous êtes normalement conformé, c'est-à-dire que vous portez en vous, bien à vous, votre chimère.

— Quelle est-elle ?

— Tais-toi. — Bigle, procédant ainsi que tu sais, me mit sous les yeux mon graphique — le graphique qu'il compose à l'aide de certains éléments : date et heure de la naissance, ascendance, etc.. — Or, ce graphique était une ligne droite ascendante.

— Ce qui signifie?

— Que mon idéal ne sera jamais ce qui est, ni par conséquent non plus la possession, mais « ce qui devient ».

— Et alors ?

LES CHERCHKURS d'iDRALS 87

— Et alors j'ai compris qu'en effet ce qui m'irritait dans la vie, c'était « sa réalité », que ce qu'instinctivement je demandais à Talcool, c'était de m'évader de cette perpétuelle et lamentable réalité. Maintenant je ne vis plus que par ce qui vient.

Il éclata :

— Ahl Briannes, ce qui vient, ce qui est la beauté parfaite, puisque dénuée de formes?... As-tu jamais songé à cela? Et cette fatalité admirable de ce qui vient, cet avenir à quoi nous ne pouvons pas échapper, que nous préparons tous, en dépit de nos convictions personnelles, cet avenir que nous semons d'un geste aveugle.

Jobelin s'apaisa tout d'un coup, et, confidentiel, il dit :

— Briannes, j'ai l'intuition de ce qui va venir. Je vis dans l'attente de ce demain avec la volupté d'un homme qui, l'oreille àla porte, attend le pas de sa maîtresse. Comprends-tu ?

11 tira de sa poche quelques feuillets de papier.

8S LliS CHliRCHEURS d'iDKALS

— Tiens, cette nuit, je les ai confondus tous, tous ceux qui m'écoutaient, rien qu'en leur lisant (;à : « Les conservateurs s'étonnent...

Briannes l'interrompit :

— Qu'est-ce que tu me lis là?

— La préface d'une œuvre que j'écris : Prévision d'art.

— Je t'écoute.

— « Les conservateurs s'étonnent euxmêmes de leur propre apathie et du peu de résistance qu'ils offrent, eux pourtant tout puissants en apparence, au Ilot qui vient des rivages inconnus, qui vient de « demain ».

« Les feuilles mortes s'étonnent peut-être, elles aussi, du vent d'automne qui les détache de l'arbre où elles habitaient et qui les emporte. Mais elles ne lui résistent pas parce que leur destinée est d'être emportées par le vent.

« Le sociahsme, en tant que somme de toutes les aspirations vers ce qui n'est pas

encore, se dresse de jour en jour moins discutable. Mais de la couche où il vagissait, il se lève tout nu, comme un éphèbe au torse splendide. Il est fier aujourd'hui de sa nudité, mais il ne saurait vivre ainsi nu.

« Il n'a ni morale, ni expression d'art, mais il porte en lui l'une et l'autre, et elles se dégageront de lui pour s'épanouir dès qu'il aura atteint à la lumière — c'est-àdire à la complète possession de soi-même — ainsi que fleurit le nymphéa dès que sa tige a touché de ses lèvres la surface de l'étang et qu'elle a aperçu le soleil.

« Ce que sera sa morale? A d'autres.

« Ce que sera son art ?

« Je le soupçonne, rien qu'en observant ce qui nous entoure, ces choses toutes neuves et vierges, ces cités, ces machines, tout cela qui est et qui évoque tumultueusement ce qui va être.

« Or, l'art qui exprimera ces choses sera simple : seules, les décompositions sont compliquées.

90 LKS CIIKRCHEIIRS d'iDÉALS

(( Et il exprimera toutes les manifestations de l'activité actuelle, les syndicats, les usines, les découvertes de la science, « tout ce qui vient. »

« Cet art naturellement sera « rationnel », c'est-à-dire traditionnaliste. 11 n'oubliera pas qu'il a son origine dans le passé, mais il saura que la vie ce n'est pas « être », c'est « devenir » perpétuellement.

« En attendant, etpour ma joie, vous verrez bien des ge^stes excessifs, incohérents en apparence, tant sociaux qu'artistiques : l'animal jeune est ivre de la force qu'il sent bondir en lui, sa fougue désordonnée l'entraîne de ci de là, sur les bas côtés de la route, comme un cabri, mais en définitive le cabri suit toujours sa mère, et l'humanité sa destinée.

— Voilà, dit Jobelin, en repliant ses papiers.

— Tu m'as violemment intéressé, déclara Briannes, mais ça suffit pour aujourd'hui.

Ta folie n'est bonne tout au plus qu'à me divertir quelques minutes. Va-t-en.

— Idiot ! fit Jobelin.

— C'est ça, et à bientôt.

D'un rythme alerte Med montait l'avenue Hoche.

La lumière du matin enrichissait la rue d'un éclat silencieux. Depuis bien longtemps la jeune femme n'avait éprouvé une telle liberté à laisser jouer son imagination et ses membres. Et cela lui paraissait d'un augure favorable. Elle ne doutait pas en cet instant que Salomon Bigle, chez qui elle se rendait, ne fût capable de tout ce dont il se flattait.

A la traversée d'une rue, une lourde voiture qui allait au pas, la força de s'arrêter : avec le rythme du pas rompu, le charme

s'évanouit : Med eut une grande amertume.

— A quoi bon aller là-bas! pensa-t-elle. Si je m'en retournais.

Elle hésita, puis tout de même elle reprit son chemin.

Mais sa démarche avait maintenant la lassitude des désenchantements.

Et Med ne voyait plus comme la rue était pleine de lumière.

Elle arriva, comme une bête rompue, chez Salomon Bigle.

Machinalement elle le demanda, suivit un domestique et se trouva assise devant une table qu'encombraient des revues.

Elle en prit une qu'elle essaya de parcourir. Mais depuis longtemps déjà il lui était impossible de fixer son esprit sur une idée, sur une image même. Elle vivait, étrangère à tout, à tout ce qui n'était pas son mal : d'un geste brusque elle rejeta loin d'elle la revue qu'elle avait prise, elle se renversa dans son fauteuil, la tête en arrière, et ferma les yeux.

Elle les rouvrit brusquement : Big-le, devant elle, souriait.

— Madame, je suis heureux de vous revoir.

Elle s'était levée brusquement, troublée de ce qu'il l'eût ainsi surprise en pleine défaillance.

— Vous avez réfléchi ! demanda-t-il.

— Oui.

— Vous n'avez plus peur?

— Oh! monsieur, je n'ai plus peur que de mon mal! Je vous en prie, sauvez-moi!

Bigle eut un très léger plissement de lèvres : il manifestait ainsi sa satisfaction de voir un malade à point, en l'état de docilité qu'il exigeait pour la réussite de la cure.

D'un geste il lui indiqua son cabinet de travail, dont la porte était ouverte. Med passa devant lui.

— Asseyez-vous, madame, et causons.

Lui demeura debout, adossé à la fenêtre

par laquelle on apercevait le jardin et les paons qui s'y promenaient.

t)() LES CHERCHEURS d'ÎDÉALS

Il la regardait : de la façon dont il l'avait fait asseoir, le jour l'éclairait en plein. Il accusait sur son visage toutes les marques et tous les signes du mal : les plissements précoces, les frémissements nerveux qui, de temps à autre, passaient sous les yeux, au coin de la bouche. On sentait l'envahissement par la fatigue de cette chair aimable en pleine maturité.

Salomon Bigle brusquement quitta la fenêtre et s'assit à son bureau.

— Nous vivons en un temps étrange ! déclara-t-il.

Elle acquiesça, à tout hasard, sans bien comprendre.

— Époque en vérité captivante, continua Bigle, où s'élabore demain, époque en grossesse d'une autre!... Cette incertitude où nous vivons, comme seulement campés, voilà la raison de ce malaise intolérable dont sont victimes la plupart de nos contemporains. Nous n'avons plus de point d'attache.

Med suivait vaguement le sens de ses

paroles. Pourtant, ces derniers mots la frappèrent. Elle « sentit » en effet que c'était cela qui lui manquait : un point d'attache. Et il lui revint à la mémoire un ruisseau, à la campagne, derrière la maison, un petit ruisseau qui, le jour où l'on fauche l'herbe de ses rives, l'emporte, coupée menue, sur son courant. Attachée à cette image qui demeurait devant ses yeux, elle n'écoutait plus Bigle qui poursuivait :

— Les époques heureuses furent celles qu'animait un idéal commun. Quelle que pût être leur détresse matérielle, soyez persuades que les Croisés, les Huguenots, les soldats de la République et de Napoléon, soyez persuadés que tous ces hommes-là étaient heureux. Alternant avec les époques de trouble moral, il y a les époques de sérénité — qui ne furent pas toujours les moins troublées matériellement. Car on a tort d'imaginer que le bonheur de l'humanité réside dans son bien-être. C'est faux : la sécurité sans idéal, c'est la mort.

98 LES CHERCHKURS d'iDIÎALS

« Donc, aujourd'hui, ayant répudié les idéals d'hier, pour lesquels nous sommes trop yieux, et n'étant pas encore famiharisés avec ceux dont sera fait demain, nous dérivons. Aucune aspiration commune, nettement conçue, ne nous réunit. Mais du moins chacun de nous, isolé ainsi dans un cahos d'opinions contraires, porte en soi sa faculté d'idéal, 11 aspire, à son insu souvent, à l'épanouissement de son être.

« J'ai toujours pensé qu'ils avaient des cerveaux étroits, ceux-là qui sourient et se fâchent des superstitions dont Fhumanité a jusqu'ici vécu. Ne comprennent-ils donc pas que l'homme veut être leurré, et que tout leurre est bon qui porte ses fruits. Qu'en avançant en âge l'humanité devienne plus exigeante, quant à la qualité de ses illusions, c'est normal, mais cela ne suffît pas à ridiculiser celles qui ont ravi sa jeunesse!

« Regrettons de n'avoir pas vu le jour en un de ces temps oiî toutes les âmes étaient comme aspirées par une félicité commune,

LES GHERCHEDRS d'idÉALS 99

et bornons-nous à démêler notre idéal individuel.

« Cet idéal, votre idéale vous le connaîtrez dès que vous aurez atteint à la plénitude de l'être. Vous n'aurez plus alors qu'à vous y livrer. — J'ai ainsi formulé la double opération par quoi l'on arrive à la félicité : « se posséder pour se donner. »

Med, qui peu à peu avait repris contact avec l'idée, interrompit l'homme :

— Et s'il y a des malheureux qui, moralement pareils aux malingres physiques, n'ont pas cette faculté d'idéal dont vous parlez ?

— Il en existe en effet : ceiix-là doivent être anéantis. Peut-être un jour vous montrerai-je des infortunés de cette espèce que j'ai livrés à l'opium, au haschich, à la morphine.

— C'est épouvantable.

— L'homme, prononça Bigle, doit aspirer à la vie ou s'en dégager. Un très judicieux penseur de notre époque, V. E. Michelet, a écrit ces lignes qui sont fort belles :

« Quand un homme a perdu sa faculté d'enthousiasme, . sa puissance d'aimer ou de liaïr, il peut avoir conservé les apparences de la vie : il est mort. »

Aux carreaux de la fenêtre, une mouche montait et descendait, assidûment : Med, les yeux sur elle, suivait son labeur obstiné.

Salomon Bigle s'était tu. Il regardait la jeune femme : elle était toute nue devant lui, car elle était silencieuse et très loin.

Elle eut un sursaut, quand elle s'aperçut de la situation.

— Vous disiez ! fît-elle embarrassée, gênée dans sa pudeur de s'être ainsi offerte.

Il s'amusa :

— Que la neurasthénie vient parfois de l'estomac ou des entrailles, qu'en ce cas, il faut aller voir son médecin. Quant à la vraie, réputée incurable, soif insatiable « d'autre chose », elle provient de l'ignorance où nous sommes de notre idéal : je porte le pouvoir de la guérir.

Il ouvrit un tiroir, y prit une sorte de fiche

qu'il tendit à Med, et sur laquelle on lisait le questionnaire suivant :

Nom et prénom du sujet :

Sexe :

Age :

Nationalité :

Nationalité des patients, en remontant, si possible, ju9qu' à la troisième génération :

LieUy date et heure de la naissance :

Tares physiologiques du sujet ou de ses ascendants :

Couleur préférée :

Le sujet est-il avide de changement, curieux — ou au contraire un être d' habitude.

— Vous m'allez répondre, fit Salomon Bigle, à toutes ces questions. Vous le ferez chez vous, à tête reposée, et vous m'apporterez le carton dès qu'il sera prêt.

— Bien.

— A l'aide de ces quelques renseignements — et de ce que je sais déjà, sourit-

il, les yeux toujours immobiles sur la jeune femme, je vous révélerai i\ vousmême, et vous entrerez aussitôt en relation avec un « Moi » que vous ne soupçonnez très probablement pas.

— Et alors?

— C'est tout.

— Je ne comprends pas.

— C'est tout, parce que, prenant contact avec votre « Moi », vous prendrez conscience de votre idéal.

Ardente, elle demanda, sans réflexion :

— Quel sera-t-il, cet idéal ?

Il répondit :

— Tant que le petit questionnaire que vous avez entre les mains n'aura pas été rempli, je ne puis vous le dire.

Elle secoua la tête, les yeux sombres.

— J'aurais voulu autre chose !

— Madame, je vous demande de me faire crédit, rien de plus.

Elle le remercia, point réconfortée du tout, lui offrit la main et partit.

— Te v'ià! fît la vieille femme de service, quand elle eut ouvert la porte à Med. C'est pas trop tôt. T'es en retard d'une demiheure. Ton déjeuner va être propre !

Cet accueil, encore qu'elle y fût accoutumée, irrita Med.

— Tais-toi, dit-elle. Tu m'agaces.

Elle se mit à table, mais tout de suite après avoir grignoté quelques radis, elle se leva, jeta sa serviette. Quand la vieille entra dans la salle à manger, apportant une omelette, elle ne trouva plus personne. Elle faillit en suffoquer.

Med s'était allée jeter sur son lit, dans sa

chambre. Elle avait mis un mouchoir entre ses dents pour les empêcher de claquer : des ondes nerveuses lui naissaient aux pieds, lui montaient par tout le corps jusqu'au front. Sa tête n'était plus qu'une douleur liquide. Des images folles, des images de fièvre, démesurément grosses et proches, galopaient devant ses yeux fermés. Elle haletait d'une angoisse formidable. Elle n'avait encore jamais connu une crise de désespoir pareil.

— C'est-il donc que t'es malade^, ma pauvre petite ! fit la vieille qui venait de découvrir la retraite de Med.

Elle fît signe que non, et se retourna brusquement de l'autre coté : elle voulait sa détresse solitaire. Et comme la vieille, fâchée pour son déjeuner inutile, insistait et proposait une tisane souveraine, la jeune femme lui imposa silence d'un mot, inusité par elle, qu'évoqua soudain sa rage d'être importunée, d'un mot que la vieille, effarée, encaissa bouche bée :

Vers le milieu de la journée elle se leva Machinalement elle alla vers la fenêtre : d'un jour gris suintait une pluie grasse, sur le toit des maisons, sur l'asphalte des trottoirs. Il semblait à Med qu'elle s'évadait d'elle-même, qu'elle s'anéantissait peu à peu dans cette incertitude brumeuse.

Elle chancela, craignit de tomber. Elle alla s'asseoir.

A ce moment elle se rappela le petit carton de Salomon Bigle et elle entreprit aussitôt de le remplir, mais elle n'eut pas plutôt pris une plume qu'elle la laissa, découragée.

— C'est inutile, gémit-elle... Oh! ce mot qui m'obsède : inutile!

Et alors, sans transition apparente, une idée, comme une flamme, lui passa devant les yeux :

— Si je buvais !

On sonna. Il y eut dans Tantichambre un bruit de portes, puis de colloque, et la vieille, sans prendre la peine d'annoncer, même de frapper, introduisit Mme Duferblé et sa fille.

— Au moins, ça la distraira! pensait la vieille enchantée.

Mme Duferblé, qui, magnifique, précédait sa fille, entra en mignardant sur la pointe des pieds.

— Chut!. Chut!, fit-elle, en voyant Med se lever. Chut !. — ainsi qu'on fait en entrant dans la chambre d'un malade qu'on ne veut déranger que le moins possiljle.

Elle continuait ses « chut », qu'elle modulait précieusement.

— Ne lejiites pas surtout !. Ne le dites à

LES CHERCHEURS d'iDÉALS i07

personne, à personne ! C'est une surprise ! En passant devant vos fenêtres, nous avons vu qu'elles étaient ouvertes. Nous avons pensé que vous étiez là. Nous sommes nousmêmes de passage à Paris.

Mme Duferblé, oubliant tout d'un coup qu'elle faisait une surprise, une surprise silencieuse, éclata :

— Ah! ma chère enfant, quel plaisir pour moi de vous voir !

Elle l'embrassait furieusement.

— Bonjour, madame ; bonjour, Jeanne.

— Mais.,, qu'est ce que vous pouvez bien faire comme ça, ici, toute seule? s'étonna, en y réfléchissant, Mme Duferblé.

— Je m'ennuie.

— Vous... vous vous ennuyez!. Encore!.

Toujours!. Çà, c'est trop fort!. Mais nous allons vous guérir, ma petite, nous allons vous guérir. — Oh! ces gens qui ne savent pas s'occuper!. — Mettez votre chapeau et venez avec nous.

— Où?

— Où? Ma foi, je n'en sais rien. N'importe où! Ailleurs. — Le principal, c'est de changer de place. Allons, venez !

Elle était trop veule pour résister. Elle obéit.

Tandis qu'elle mettait son chapeau, et que Mme Duferblé, qui s'était installée devant une coiiieuse, se poudrait, se rougissait avec enthousiasme, Jeanne, tout près de Med, lui demanda :

— Vous souffrez beaucoup, beaucoup?

Comme c'était une jeune fille qui lui

parlait, Med crut devoir sourire. Mais la jeune fille, prévenant la réponse futile et mensongère, murmura du bout des lèvres, imperceptiblement : ,

— Moi, aussi, je souffre !

Et Med demeura stupéfaite, en voyant ses yeux, ses yeux d'ordinaire rieurs déjeune coquette, s'assombrir d'une angoisse.

A Madame Med Merti, avenue de Villiers.

Paris.

1 heure'du matin.

Ma chère grande amie — oh ! oui, permettez que je vous donne ce nom, moi qui hier encore vous eusse appelée madame ! — C'est que, depuis hier^ il s'est passé entre nous des choses qui font plus que des années d'intimité pour le rapprochement de deux femmes. Il y a la sympathie de la

110 LES CHERCHEURS d'iUÉALS

détresse : je remercie le ciel de me l'avoir appris. Vous m'étiez étrangère, lointaine, comme je l'étais pour vous, et il a suffi d'une minute d'angoisse commune pour que se rejoignissent nos cœurs.

Oli! oui, j'ai su, d'un coup, tout le mal que vous souifrez, et vous, vous m'avez connue d'un seul regard.

Et vous avez vu, pleine de stupeur, s'abandonnant à vous, dans l'aveu de sa détresse, pauvre petite chose pitoyable, lecervelée mondaine et flirteuse que vous aviez jusqu'alors jugée indigne de votre attention.

Mais nous n'avons fait que nous révéler l'une à l'autre : nous n'avons pas eu le temps de nous goûter mutuellement dans notre infortune, et c'est pourquoi, après une soirée passée chez des amis, une soirée stupide comme toutes les autres, je n'ai pu résister au besoin de vous crier mon mal et toute mon affection.

Hier donc, quand je vous eus révélé que je souffrais, vous avez d'abord souri. Oh!

comme j'ai souffert cruellementde ce mépris. — Et puis, nous sommes ailées prendre le thé cliez Ritz, et vous avez cliaritablement prolité d'une minute que maman était absente pour me prendre la main, et pour me dire : « Pauvre chère enfant, c'est vrai que vous souffrez : vos yeux le disent. »

Et puis vous avez tout aussitôt ajouté : « 11 faut vous guérir : nous nous guéfirons. »

Et je ne sais pourquoi cette simple parole, qui m'assimilait à vous, ma remplie de joie et aussi d'orgueil. Et voici qu'en cette heure, éperdue, je m'adresse à vous, comme à quelque bon génie mystérieux et bienfaisant en très humble et absolue confiance.

Rappelez-vous, chère grande amie, que je suis seule, affreusement seule, que ma pauvre maman.... Vous me comprenez n'est-ce pas.

Mais peut-être, à la réflexion, vous étonnerez-vous ? Et je vous entends me demander : « C'était donc une comédie, une

H2 LES CHERCHEURS d'idÉALS

bien vilaine comédie que vous jouiez? »

Ha! dame, ça, comprenez si vous pouvez ! Je ne comprends pas très bien moimême. Toujours est-il que je n'ai jamais cessé d'être sincère. J'ai cru que c'était çà, la vie, et dans le besoin irrésistible et qui m'a toujours dominé de me donner, je me suis livrée sans réserve à l'existence que vous savez. Elle m'a grisée un instant, elle a comblé tout d'abord mon cœur, et puis peu à peu la joie qu'elle m'avait apportée, s'en est allée, s'est retirée comme se retire la mer, et n'a plus laissé à sa place que le, vide horrible du désenchantement.

Et alors ma frivolité devint héroïque!

Vous savez le reste : je suis allée hier chez vous, et je vou« ai vue si malheureuse, si pareille à moi, que je n'ai pu résister au bonheur de vous dire que je souffre aussi.

Et vous m'avez accueillie, et vous me sauverez, n'est-ce pas ?

Car je ne peux plus, je ne peux plus!... Je veux être moi, je veux vivre!

Ne me demandez pas qui je suis. Je n'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est que je ne suis certainement pas ça!... Ce que je sais aussi, c'est qu'un immense besoin se lève en moi de me donner tout entière, de ne plus exister qu'en quelque chose ou quelqu'un d'ignoré qui serait mon i)ien et dont je serais la chose !

, Je suis folle!... dites?... Vous le pensez, n'est-ce pas ?

, Je veux vous voir, vous parler, pleurer!... Quand?

Jeanne Duferblé.

A mademoiselle Jeanne Duferhlé.

rue de Rivoli,

Paris.

Pauvre chérie,

Je sens toutes vos souffrances, qui sont les miennes.

Tâchez, sous un prétexte quelconque, de vous échapper une heure demain, dans la journée. Vous me trouverez chez moi. Et je vous dirai le remède.

Car j'ai le remède.

T«ute à vous,

Ainsi qu'un oiseau blessé qui s'abat, les ailes frémissantes, Jeanne Duferblé s'anéantit aux pieds de Med.

— Madame! madame!... suppliait-elle, sauvez-moi 1

Med la calma de paroles affectueuses, de caresses tendres. Et elle laissa cette grande douleur s'apaiser dans du silence où s'étreignaient leurs pensées communes.

Et quand la jeune fille se fut calmée, Med qui, tout doucement, l'avait attirée du salon aux housses rigoureuses et hostiles, dans sa chambre apprêtée et amie, la réconforta.

—^ Ne vous désespérez pas, mon enfanti

C'est une crise douloureuse que vous traversez, d'où jaillira peut-être votre félicité. Ce qui vous étouffe, c'est l'étroitesse d'une vie conventionnelle à laquelle vous ne pouvez pas, malgré votre bonne volonté, vous adapter.

La jeune fdle l'écoutait, se réfugiait et s'abîmait en elle. Et son attitude était si humble, qu'elle remplissait d'orgueil le cœur de la jeune femme. Pour la première fois de sa vie, au spectacle de cette enfant en détresse et suppliante, Med avait pris foi en elle. Et c'est très sincèrement, confiante en une force inconnue, qu'elle dit :

— Soyez sans crainte j Jane : je vous sauverai.

Mais alors la jeune fille, apaisée, s'enquit du remède. Un peu prise au dépourvu, tout d'un coup gênée, craignant que ce qu'elle allait dire ne tint pas l'immensité confuse do ce qu'elle avait promis, Med rougit et elle sentit un grand vide qui descendait en elle.

Elle dit confusément, maladroitement,

vite, pour cacher son trouble, qu'elle savait un homme qui avait le pouvoir de donner le bonheur. Et tandis qu'elle parlait, les yeux baissés dans la crainte qu'ils ne rencontrassent ceux de Jane, elle sentait un grand froid l'envahir. Il lui semblait qu'elle s'éloignait, comme à tire-d'ailes^ de celle dont elle avait oas'né l'absolue confiance.

Elle termina :

-T- Et il m'a ordonné de remplir ce petit questionnaire que voici. Vous le remplirez aussi, n'est-ce pas, et nous irons le voir toutes les deux.

— Et vous croyez qu'il nous sauvera? demanda Jane.

— J'en suis sûre.

Elle avait recouvré toute son obscure et pourtant lumineuse certitude, et elle dit cela si fermement que la jeune fille, un instant indécise, acquiesça.

— Demain, dit-elle, à la même heure, voulez-vous ?

Elles s'embrassèrent intensément.

Le lendemain, toutes deux, d'un pas qu'allégeaient des contingences encore muettes de bonheur soupçonné proche, prenaient le chemin qui mène chez Bigle.

Elles ne disaient rien de peur d'effaroucher l'émotion fraîche qu'elles sentaient posée sur elles.

Elles portaient, inscrites sur un bout de papier, leurs petites âmes pantelantes au guérisseur.

II les reçut dès qu'elles se présentèrent.

— Je vous amène une malade, dit Med.

Le regard de l'homme, calme, allait de l'une à l'autre : il les caressait de cette lu-

mière d'autorité où s'agenouille la femme.

Il prit leurs fiches, les posa devant lui, sur un bureau, Tune à côté de l'autre, comme pour les comparer, il les examina.

Elles étaient ainsi rédigées :

Nom et prénoms du sujet : Merti, Med, Renée, Viane,

Sexe : féminin.

Age : 32 ans.

Nationalité : française.

Nationalité des parents , en remontant^ si possible, à la troisième génération : père et mère français, grand'mère slave, grand-père italien, les autres français.

Lieu, date et heure de la naissance :

Paris, 3 juin 1877, 1 heure du matin.

Tares physiologiques du sujet et de ses ascendants : mère morte de la poitrine.

Couleur préférée : le vert.

Le sujet est-il avide de cha?igementj curieux — ou au contraire un être d'habitude : très curieuse.

Nom et prénoms du sujet : Duferblé Jeanne, Léopoldine, Henriette.

Sexe : féminin.

Age : 19 ans.

Nationalité : française.

Nationalité des parents, en remontant si possible, à la troisième génération : père français, mère belge, grands-parents (deux générations) belge et français.

Lieu, date et heure de la naissance :

Bruxelles, 18 octobre 1890, 5 heures du soir.

Tares physiologiques du sujet et de ses ascendants : je n^n connais pas.

Le sujet est-il avide de changement, curieux — ou au contraire un être d'habitude : je me crois plutôt curieuse.

Ayant pris connaissance des fiches, Salomon Bigle observa, en souriant :

— Ces fiches n'ont pas toute la précision désirable : c'est ainsi que la rubrique des tares, qu'il est tout naturel, mesdames, que vous ignoriez, mais dont vos ascendants n'ont

pu être totalement indemnes, est à peu près négligée. Néanmoins, et grâce aux indications somme toute suffisantes que vous me donnez, je parviendrai à vous identifier tout à fait.

Tandis que l'écoutaient dévotement les deux jeunes femmes, il poursuivit :

— Il est entre vous quelque chose de commun : la curiosité. C'est à cet endroit du questionnaire que vont tout d'abord mes yeux : la réponse est capitale, car les hommes se divisent en deux catégories : les curieux et les êtres d'habitude. L'être d'habitude veut le joug : il est naturellement humble, servile. C'est de tous ses semblables que doit se composer la masse. Le curieux est un être supérieur, continuellement en puissance de devenir, ou si vous préférez, en formation : il a la faculté de s'amplifier indéfiniment, et n'a de mesure que sa curiosité. Les curieux sont l'élite véritable des hommes. Dans une société normale, ils seraient, sans l)ornes, les maîtres dont les

autres seraient les serviteurs. Et ceux-ci seraient heureux d'être les serviteurs de ceux-là, car telle est leur destinée. Mes idées, vous le savez, diffèrent assez de toutes celles qui, filles publiques, traînent chez tous les marchands de vins et qui s'offrent, débraillées, à la stupidité des masses. Que ceux qui sont faits pour être maîtres, le soient, totalement, sans restriction ni scrupules : tous les autres sont au service de leur magnifique destinée.

Il s'interrompit brusquement et reprit :

— Voyons, mesdames, quand voulez-vous commencer votre cure? J'ai besoin de vous avoir à ma discrétion pendant quelques semaines. Je possède aux environs de Paris, dans la vallée de Chevreuse, une petite propriété, l'Abbaye des Combes, où je traite les personnes qui ont recours à moi. Pouvez-vous y venir habiter ?

Embarrassée, Med balbutia :

— C'est que... moi, oui, je peux... mais... cette jeune fille, ce n'est pas commode.

Salomon Big-le demeura indifférent.

Elles se concertèrent des yeux.

— Je voudrais tant ! supplia Jane.

— Mais votre mère s'y opposera!... C'est sûr!... Comprendrait-elle seulement quelque chose à votre état si vous le lui révéliez !

— Oh! je ne veux pas I... Jamais !...

— Alors ?

Toutes deux regardèrent l'homme, comme pour puiser dans ses yeux une solution : mais il restait impénétrable, comme absent, très loin de ce débat.

— Tant pis, fit résolument Jane : j'irai.

— Sans qu'elle le sache !

— Oui.

— Vous êtes folle!...

Effarée de la résolution soudaine que venait de prendre la jeune fille, Med apostropha Bigle :

— Monsieur, vous ne permettrez pas cela, dites!

— Quoi? demanda-t-il froidement.

124 LliS CIIERGHKURS d'iDÉALS

— Mais que celte jeune fille s'échappe de chez elle, aille chez vous...

— Pourquoi?... si telle est sa volonté.

— Songez donc, monsieur, à la responsabilité...

Il lui coupa la parole :

— En comparaison d'un bonheur certain, que pèse tout ce que vous pourrez accumuler de scrupules et de préjugés.

Med demeura inerte :

— Nous sommes à vous, balbutia-t-elle.

Ce jour-là, Briannes se donnait à luimême, chez lui, une fête des yeux.

La nuit tombait sur le Champ-de-Mars, rétrécissant la pensée en un besoin d'intimité chaude.

Briannes, qui était à la fenêtre de son cabinetrde travail, s'en écarta, illumina d'un geste la pièce aux soyeux tapis persans, oii s'étalaient en désordre des dépouilles de fauves.

Et il se félicita pour la millième fois de l'heureuse ordonnance du lieu, de l'harmonieux entretien des couleurs entre elles.

126 LES CHERCHEURS d'iDKALS

Il sonna son valet de chambre.

— Ces dames soni-elles arrivées? lui demanda-t-il.

— Elles sont là, monsieur.

— Bien. Elles connaissent le programme.

Dites-leur que je les attends.

L'homme disparut.

Briannes alluma une cigarette et se jeta dans un fauteuil de cuir.

Alors tout doucement, mystérieusement 'la porte se rouvrit : une femme apparut, blonde de chair, la chevelure fauve qu'enveloppait une gaze très légère et violette. Elle portait un ample manteau de velours d'un rouge chaud, profond, garni, au col et aux manches, d'une épaisse fourrure noire, et qu'attachait seulement sur le flanc gauche un énorme bouton de topaze.

Elle avançait, menue et ployée, à petits pas que multipliait joliment l'étroitesse exagérée du bas de la robe : elle avançait, le corps ingénieux en attitudes précieuses sous la magniPicence de l'étoffe unie; Son visage^

aux yeux vagues, n'était qu'un sourire immobilisé.

Briannes se réjouissait de la voir animer de jeux délicats et rétrécis l'atmosphère de la pièce.

Puis une autre apparut, pareillement silencieuse. Celle-là portait une légère étoffe jaune, relevée d'une bordure bleue, que chaque mouvement adaptait successivement à chacune de ses formes. Elle était rousse, et elle avait les cheveux torses et ceints d'un haut ruban bleu. Ses doigts, longs et blancs, s'amusaient dans la lumière en caresses lentes. Elle avait la même souple et fuyante démarche.

Une troisième suivait. Elle était noire de cheveux, sombre de teint, les lèvres et les yeux ardents. Elle avait tout autour de ses cheveux un ruban rouge, et sur une tunique bleue plissée où frémissait la fermeté de ses seins, un manteau vert à ramage blanc et or.

El elle se groupèrent toutes trois, en de«

attitudes différentes et prévues, tout autour de Briannes.

— Je vous aime, murmura-t-il, petits cires inconnus que j'ai rencontrés je ne sais plus où, tantôt, dans la rue, que je ne reverrai peut-être plus jamais, je vous aime ardemment pour la richesse des étoffes dont je vous ai parées, et aussi pour votre docilité à m'avoir écouté, à avoir appris en quelques instants cette marche sauvage et triomphante qui est celle du félin en chasse et de la femme en séduction. — Que la femme est donc habile à s'assimiler tout ce qui peut l'augmenter d'une beauté nouvelle !... Merci, mes enfants, merci pour les minutes magnifiques que vous me donnez en ce moment. Et surtout ne parlez pas!... Je veux continuer de vous ignorer, ne garder de vous, quand vous serez parties, que le souvenir de ce que vous avez su me donner de bonheur et la satisfaction d'harmonies de couleurs que je ne suis pas mécontent d'avoir imaginées.

Les ayant coqtemplées un instant encore, il les congédia :

—7 Allez déposer ces étoffes où vous les avez prises : mon valet de chambre vous remettra le prix de votre générosité. Car vous fûtes généreuses de vous offrir ainsi à moi. Je ne le serai pas moins à vous en récompenser. Allez, mes enfants, allez.

Elles partirent , comme elles étaient venues.

Et la pièce demeura seule, interdite de la vision.

Sur la route trop longue à se dérouler, l'auto fuyait, éperdue. A chaque surgissement d'obstacle, la sirène rugissait, s'acharnant, rageuse, si elle n'obtenait pas satisfaction immédiate.

L'une à côté de l'autre, Med et Jane haletaient : la jeune femme du « crime » qu'il lui semblait qu'elle commettait en s'associant à la fuite de la jeune fille : celle-ci, dépossédée d'elle-même, n'appartenant plus qu'au vertige de la vitesse et de l'inconnu qui l'aspirait.

Ce qu'on nommait l'Abbaye des Combes n'était plus qu'une ancienne ferme assez vaste, que Salomon Bigle, qui en avait respecté l'allure extérieure, avait agencée selon le meilleur confort. Elle était située au fond d'une petite vallée que traversait un ruisseau : de grandes pelouses l'entouraient, et, d'un côté, vers le couchant, s'en allaient montant sur la colline ; et de l'herbe où s'isolaient leurs troncs espacés/se dressaient des pins, qu'on aurait dit de bons géants tutélaires.

Derrière la maison, il y avait un petit

jardiq à la française; un bassin, avec au milieu un groupe de petits amours vétustés, des bouquets d'ifs aux formes géométriques, au fond quatre degrés de marbre et une terrasse fermée de tilleuls taillés, qui, respectueux, faisaient le cercle autour d'une petite Diane, immobilisée en une éternelle attitude de grâce et de défi.

Et ils étaient, cette eau dormante, ces marbres patines, ces arbres docilement taillés, comme en l'attente muette d'un surgissement du passé défunt.

Mais par derrière cela, c'était différent d'aspect : il s'étendait des prés, et puis des bois, et puis des landes de bruyères. Si bien qu'en ce petit coin, en un espace restreint, chacun trouvait un paysage selon son goût, et où se reflétait son âme.

Mais partout reposait une épaisse solitude.

G'estencelieu, très à l'écart, queBigletraitait ses malades. Il jugeait nécessaire de les éloigner tout d'abord de leurs habitudes.

de' lieux fertiles pour eux en associations d'idées : il les transplantait. Là le recueillement leur était facile, où ils se reployaient pour pénétrer en eux-mêmes sous Fliabile direction du maître. Lui qui, grâce aux quelques données fournies par les malades eux-mêmes et à sa très puissante perspicacité, savait, à leur entrée à l'abbaye, « qui » ils étaient, s'évertuait patiemment à les mettre en face d'eux-mêmes. Car Bigle n'imposait pas de principes de vie : il avait seulement une méthode de révélation. L'être s'étant trouvé, il l'abandonnait à luimême, quel qu'il fût. « Je ne suis qu'une pierre de touche », disait-il.

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