‹ Les chercheurs d'idéalsChapitre 2 sur 5 · XXVI I · texte numérisé non relu

XXVI I

Au moment où Med et Jane pénétrèrent en l'Abbaye des Combes, quelques sujets y opéraient leur cure.

Ils étaient au nombre de six.

Le premier, d'une essence supérieure, avait atteint à la suprême plénitude de l'être.

Et il parlait ainsi :

— Je marchais dans la vie en des alternatives de foi et de doute. Je marchais pitoyablement, comme un bancal. Mes yeux étaient tournés vers les ténèbres extérieures, aussi ne voyais-je point le soleil resplendissant que je portais en moi. Il a fallu qu'on me prît par la main, et qu'on me fît

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descendre dans Tabîme de lumière où je suis aujourd'hui. Écoutez bien, vous qui peutôtre, et sans vous en douter, êtes pareils à moi : je suis comme une cathédrale ; la volonté en est l'architecture, la sensibilité les cierg-es, et aussi la lumière dans les vitraux. Or là est la difficulté, que ceci ne tue point cela, que le lierre ne se développe pas aux dépens du chêne : ne pas dépendre des événements, ériger comme un marbre sa volonté, sans tuerlasensibihté 1... Et c'est cet équilibre obtenu par une hygiène morale attentive, qui est ma joie de vivre !

« Et c'est pourquoi je vous dis, à vous tous qui n'entendez pas, parce que vos yeux sont dirigés vers les ténèbres du jour : l'amour n'est total que par la possession : je me possède !

« Je haletais après le bonheur d'être : je suis. »

Il y avait, à côté de cet homme, un jeune garçon de vingt-huit ans, qui avait longtemps erré comme un aveugle parmi la vie : il

s'était cru d'abord un être de volonté et il avait, en cet esprit, engagé de tumultueuses affaires oiî il avait laissé beaucoup d'argent etle très peu d'énergie qu'il possédait en réalité : ensuite il s'était cru une faculté de penser démesurément profonde et il avait fait quelques ouvrages inutiles. Bref il avait tour à tour exercé toutes ses forces, hormis celle qu'il possédât réellement puissante : la sensibilité.

Et c'était en cette abbaye des Combes, dans le petit jardin à la française que vêtait chaque soir d'un charme tendre l'arrivée de la nuit, qu'il s'était tout simplement éclos.

On le nommait Jacques Ardieu.

Un prêtre, meurtri par le doute, s'était aussi réfugié à l'abbaye : il y avait douloureusement assisté aux derniers spasmes de sa foi : car il était un cerveau aride et méthodique, qu'avaient fleuri, comme une floraison parasite, de jolies croyances peu à peu desséchées par l'âge. Il vivait enfin heureux par les mathématiques.

LES CHERCHEURS d'iDÉALS l.'i?

Les trois autres habitants étaient, quoique de qualité diti'érente, des ôtres inférieurs.

Le premier de ceux-là était un vase vide que Bigle avait orné d'une fleur artificielle.

Il avait, pensait-il, découvert la pierre philosophale : Bigle, le voyant sans ressources, lui avait suggéré cette idée, cet idéal. Il l'avait doté de folie.

Il allait parla vallée, tout le long du ruisseau, expliquant à ceux qu'il rencontrait, et à défaut d'hommes, aux animaux, aux arbres, à l'herbe, au vide, le secret de la pierre philosophale qu'il avait découverte pas bien loin de là, au pied d'un saule.

Si l'on souriait, il souriait aussi, car il ne se fâchait pas qu'on ne le crût point, et il disait qu'il était heureux de posséder la pierre, et que ce bonheur-là lui suffisait.

Et il avait en effet le bonheur.

Le second, qui avait hérité d'une fortune considérable, dont il ne s'était jamais servi, et qu'il ne songeait qu'à accroître stupidement, d'instinct, était arrivé à Tabbaye dans

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un état de sombre neurasthénie. Bigle avait tout de suite reconnu que ce « surclassé » appartenait à la catégorie des serviles. 11 l'en convainquit rapidement, lui infligea des habitudes parmi lesquelles, comme en un petit jardin bien clos, il se mit à vivre gentiment. Et Bigle lui imposait ainsi des tâches journalières, comme de bêcher le potager, et il lui donnait, en échange de son travail, quelque rétribution. Et un jour il lui rappela à brùle-pourpoint qu'il était riche, énormément riche : et le front de l'homme s'assombrit. Et Bigle le libéra de ce qui n'était pas pour lui : il le fit, en faveur de gens qu'il savait être faits pour avoir de l'argent, renoncer à sa fortune.

Dès lors cet homme vécut, heureux de sa médiocrité.

11 avait trouvé le bonheur dans l'humilité.

Il vidait les pots de chambre.

— Et ainsi, disait Bigle, il y a un grand nombre d'êtres — ils sont la majorité — qui s'imaginent, grisés par des mots et des pré-

jugés, être les égaux des autres. Mais vous n'empocherez pas qu'il n'y ait les humbles et les orgueilleux, les curieux et les êtres (l'habitude. Et si tous se connaissaient, chacun serait en sa place, mais il faudrait déplacer à peu près tout le monde.

Le troisième enfin ne sortait pas d'une petite pièce ténébreuse où l'avait relégué Bigle. On le trouvait là, tout le jour, et la nuit aussi, étendu par terre. Il ne disait rien, et suçait de temps à autre l'extrémité d'un tuyau. Il vivait d'opium. A cet être incapable, déchu, Salomon Bigle ne pouvait donner que la mort ou l'illusion. Il avait préféré le mener à la mort par l'illusion.

L'opium, la morphine, le haschisdi, c'était ce que réservait habituellement Salomon Bigle à l'usage des pauvres infortunés dont la personnalité trop éteinte ne pouvait s'affirmer d'elle-même.

Parmi ceux-là, pénétrèrent, assoiffées d'inconnus soulagements, Med et Jane.

Le premier soin de Salomon Bigle fut de séparer les deux femmes. 11 entendait les isoler aussi absolument que possible, les mettre à l'abri de tout accident extérieur.

Le lendemain de leur arrivée à l'Abbaye des Combes, il pria Med de vouloir bien raccompagner dans la campagne.

Il faisait une matinée terne, l'herbe était lourde de rosée.

— Déchaussez-vous ! dit-il brusquement.

Elle le regarda ahurie, et, pensant qu'il

plaisantait, elle sourit.

— Déchaussez-vous ! répéta-t-il. Rien ne dispose mieux à un nouvel état d'esprit,

vierge de tous souvenirs, qu'un brusque changement dans quelqu'une des habitudes les plus vulgaires. Quand vous marcherez, déchaussée, dans l'herbe, vous ne serez déjà plus tout à fait la même femme, et votre intelligence sera plus apte à de nouveaux points de vue.

Med, puisqu'il l'exigeait, retira ses chaussures.

— Nous allons, poursuivit-il, si vous le voulez bien, nous entretenir d'une personne que vous ignorez et qui vous touche pourtant d'aussi près que possible. Il s'agit d'une femme dont l'intelligence directrice est peut-être médiocre — ce dont elle n'a qu'à se féliciter, car, possédant l'un des plus heureux thèmes astrals qu'on puisse trouver, elle est destinée à ne lutter contre rien.

Il lui remit une feuille qu'elle parcourut des yeux :

Thème astral et commentaires.

n° 76. — (Madame M. M.)

142 LES CHEIICHEURS d'iDÉALS

C'était, en quehjues lii^nes et signes, l'établissement des conjonctions d'astres qui avaient présidé à la naissance de Med.

Salomon Bigle poursuivait cependant :

— Jusqu'à ce jour la personne dont nous nous entretenons s'est maladroitement raidie contre les événements qui, tous, lui étaient favorables, et, par peur d'eux, elle s'est gardée d'ouvrir à tous les vents sa sensibilité.

Il s'arrêta :

— Regardez donc, dit-il à la jeune femme, cette fleur que taquine une abeille. Se souciet-elle d'autre chose que de jouir d'être ainsi déflorée.

— Je ne vous entends qu'à peine, murmura Med:

— Le Ilot n'avance sur Je sable que progressivement, ce qui ne l'empêche pas de se l'approprier en fin.

Sa voix était impérative et douce. Med l'écoutait avec humilité.

— Alors, vous disiez ?

— Qu'un être comme vous n'a pas le

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temps ni le besoin d'agir; qu'il doit être agi.

— Par quoi ?

— Par tout : par ce gazon dont la caresse vous est humide aux pieds, par ce souffle qui inquiète votre chevelure, par ce cri lointain d'oiseau, par tout cela qui n'existe que pour vous et pour vos semblables, par tout cela et par mille autre choses encore que je n'imagine pas et que vous me direz dans quelques jours.

— Qui suis-je donc? interrogea Med.

— Une sensibilité. Un abîme d'émotions est en vous, mais cet abîme la vie l'avait recouvert, l'avait comblé d'immondices.

— Oh! je vous en prie, supplia-t-elle tout d'un coup atterrée, ne me trompez pas. Je me suis si souvent défendue d'abandons... pareils à ceux dont vous me parlez !

— Révolte d'une éducation stupide, prononça Bigle. Vous vous débattez contre la vie ! Mais ce sont les derniers sursauts de l'erreur, car ici vous êtes à moi et vous serez vous.

144 LES CHERCHEURS d'iOÉALS

Il la regardait : et ses yeux pénétraient en elle victorieusement..

— Serait-ce donc cela la vie, dit-elle. Ne se refuser à rien.

— A rien.

Elle sentait une joie immense l'envahir.

— Oh ! ne me trompez pas, répétait-elle, ne me trompez pas.

Il lui disait des paroles dont elle ne percevait plus que le rythme harmonieux.

— Il n'y a de morales que celles individuelles : et la morale d'un être est l'épanouissement de cet être. Libérez-vous, vous qui aspirez à la vie, libérez-vous de toutes les entraves dont on empêchait votre vol. Vivez !

Ils s'arrêtèrent tous les deux, surpris par un homme qui venait à eux.

Il souriait.

— Bonjour, monsieur, bonjour, madame.

Savez-vous ce que j'ai dans la main? Non?

Il se mit à rire.

— La pierre philosophale. Avec elle je

fais ce que je veux ! Ha ! ha ! ya vous étonne. Je l'ai trouvée là-bas au pied d'un saule. Med, gênée, regardait Bigle.

— Un fou, dit-elle.

Mais lui, d'un geste amical ayant congédie riiomme :

— Un fou ! s'étonna-t-il. Qu'est-ce que cela?

Tout près d'une fenêtre, par où pénétrait la splendeur du soir, Salomon Bigle était à côté de Jane.

Il tourmentait entre ses doigts la feuille où la jeune fille s'était inscrite.

— Vous m'avez promis le bonheur ! disait-elle. Et voilà deux jours que je suis ici. Et j'attends.

Et ses yeux gris où couraient des réseaux verts s'ouvraient comme pour l'accueil de la révélation qu'elle s'imaginait devoir éclater en coup de foudre.

«— En effet, .je vous ai promis le bonheur^

et ce bonheur sera magnifique. Mais les voies qui y mènent sont laborieuses. 11 lui dit :

— Votre fiche porte, en toutes lettres, quelque chose... que je ne puis vous cacher, et qui...

Il brusqua :

— Vous ne vous appartenez pas.

Déconcertée, elle le regardait.

— Vous n'existerez que par un élément qui vous est étranger. J'ignore lequel. Vous serez aspirée en lui, totalement. Tenez, voyez plutôt la rosée que cette heure répand sur les pelouses : demain le soleil la boira; elle est faite pour être bue par le soleil.

— Oh ! monsieur, puissiez-vous dire vrai ! J'éprouve en effet parfois comme un besoin d'anéantissement ! Majs comment avez-vous deviné?...

Il secoua la tète :

— Je n'ai rien deviné. J'ai lu tout simplem.ent le petit papier que vous m'avez donné,

i48 LES (UlERCHEURS d'iDÉALS

à l'aide duquel j'ai pu ctal)lir votre thème astral que voici.

Il le lui remit, ainsi qu'il avait fait avec Med.

Thème astral et commentaires.

no 77. — (M"^ J. D.)

Mais il était, celui-là, tout différent de celui de la jeune femme, les astres, lors de la naissance de Jane, n'étant pas situés dans les mômes positions.

Elle lut la fiche, secoua la tète.

Alors, brusquement Bigle lui demanda :

— Ne vous souvient-il pas, dans votre passé, d'un jour où il vous sembla que vous étiez heureuse?

Elle réfléchit un instant, et fit signe que non. Mais elle se reprit aussitôt :

— Si, peut-être, une fois !

Elle rougit :

— Mais c'est si bote... que vraiment...

— Dites, dites toujours !

— C'était une fois — quand j'étais au

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couvent... — Ma mère était malade, gravement malade. Alors, pour la sauver, les sœurs m'avaient dit d'imaginer quelque pénitence. Et tous les soirs, dans ma chambre, avant de me coucher, je restais des heures à genoux, sans être appuyée, et je priais la sainte Vierge... Et je finissais toujours par pleurer, par pleurer de joie, de me faire ainsi mal, pour ma mère, au pied de la Vierge. Les yeux baissés, elle bredouilla :

— C'est vraiment bête, ce que je vous dis là : ça ne rime à rien.

Salomon Bigle, une lueur de satisfaction dans les yeux, regardait obstinément le vide. Il parlait cependant :

— Et si je vous disais de prier de nouveau la vierge ainsi, chaque jour, plusieurs fois par jour?

Jane eut un geste de protestation :

— Oh! maintenant je ne pourrais plus!

— Pourquoi ?

— Parce que, dame, depuis ce temps-là, j'ai vécu.

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Salomon Bigle sourit :

— Depuis ce temps-là vous avez cessé de vivre !

Et il ajouta d'une voix brusquement sévère :

— Depuis ce temps-là vous êtes descendue en un tombeau, d'où ma voix veut vous sortir.

Priez la Vierge, ainsi ! Maintenant !

Je vous y engage.

Elle fit la moue et protesta de toute sa physionomie.

Il répéta, les yeux tout droit dans les siens, lentement :

— Je vous y engage.

Alors les paupières de la jeune fille, comme si ses yeux eussent été inquiétés par une lumière trop vive, battirent : elle eut une absorption rapide de salive et elle poussa un soupir de résignation :

— J'essaierai du moins, murmura-t-elle. A ce moment on frappa à la porte : c'était

l'Humble, comme on l'appelait — l'homme

aux pots de chambre — qui venait taire le lit.

Tout en se livrant à sa besogne familière, il faisait part de ses pensées :

— Quelle belle journée il a fait aujourd'hui, disait-il. Mais j'ai bien peur que demain nous n'ayons de l'eau. Le couchant est mauvais. — Faudra pas que j'oublie de rentrer les fauteuils d'osier.

— Gardez-vous de la dissipation ! disait Bigle à Med. Concentrez-vous tout entière sur chaque cliose.

Elle suivait méthodiquement l'enseignement du maître. Et elle s'étonnait de voir comme est riche en occasions d'émotions tout ce qui, au premier abord négligeable, nous entoure. Les choses sur quoi s'arrêtait sa sensibilité, s'offraient à elle sous des aspects différents et multiples, qu'elle se plaisait à découvrir.

Elle comprit qu'elle avait jusqu'alors vécu à côté : il y a des gens qui voient, mais qui

ne regardent pas, et qui ont cependant des yeux pour regarder. Ainsi Med avait tout effleuré de sa sensibilité close, jamais çncore épanouie,*jamais posée.

Salomon Bigle lui dit un jour :

— Vous avez découvert votre sensibilité, vous l'avez ensuite appliquée et il en est résulté des émotions dont vous ne vous soupçonniez pas capable, et maintenant — troisième étape — va commencer la culture de vos émotions. En cette voie ouverte, vous pouvez, vous devez aller très loin.

Sa reconnaissance pour Bigle était telle qu'elle €Ùt voulu la lui manifester d'éclatante manière. Et il lui semblait qu'il en était une, meilleure que toute autre, et qu'elle était parfois sur le point de saisir, et qui lui échappait régulièrement. C'était comme un besoin trouble et impérieux d'abandon, brusquement suivi d'une reprise et d'un désenchantement. Elle l'aurait voulu à la fois plus près et plus loin d'elle, et elle s'en voulait, sans comprendre pourquoi, du respect

dont elle l'enveloppait et qui le protégeait d'accessions que soupçonnait, sans les concevoir, son esprit désorienté.

Et à mesure qu'elle avançait dans la culture de ses émotions, elle voyait se réduire leurs objets, jusqu'à bientôt, groupées en une sorte de vol dru, ne plus émaner que d'un seul, toujours le même, lut.

Vers ce temps là, V Homme qui se possède quitta l'abbaye des Combes. Il s'en allait, né à la vie, glorieux d'être. Il se trouvait à la tête d'une importante industrie qu'il tenait de son père et qu'il avait, par mollesse, laissé péricliter. Il y retournait, en pleine santé morale, avec la volonté d'être ce qu'il n'avait jamais été. Les perspectives de luttes — qui le décourageaient autrefois — s'offraient maintenant à lui, en une atmosphère nouvelle de séduction. La vie de lutte l'aspirait.

Or, il partit un soir, dans la magnificence

15(i LES CHERCHEURS d'IDÉALS

du crépuscule. Et lui <jui, maintenant fier, dans Torgueil de sa joie, ignorait riiumilitc d'un remerciement, prit la main de Bigle et lui dit : « Je vous laisse la fierté de m'avoir fait. »

La parole était haute, elle ne tombait ni ne s'élevait : elle alla à Bigle, qui la recueillit comme la meilleure expression de l'homme dont il était le révélateur.

Or, parmi toutes ces énergies en labeur, parmi tous ces êtres en volonté d'être, il était une créature qui demeurait chétive et ne paraissait pas devoir s'améliorer.

Jane avait d'abord trouvé un grand charme à la solitude. Elle s'était, non sans ivresse, recueillie. Et puis ce recueillement, que sollicitait la nature du lieu, l'avait lassée. Ce reploiement copstant sur elle-même commençait de la fatiguer : il lui fallait, à elle, elle le sentait bien, se dissiper, s'extérioriser : elle ne se suffisait pas à elle-même et ne pouvait absorber la richesse de sentiments dont elle était capable.

158 LES CHERGHKURS l/lDKALS

— Vous avez besoin d'un élément étranger, lui avait dit Bigle, et vous serez aspirée en lui.

Et elle avait essayé, sur l'indication du maître, de s'abîmer en la foi. Les premières tentatives échouèrent : elle ne parvint pas à se retrouver en l'état qu'elle avait connu, quand, enfant, elle s'anéantissait en la Vierge.

Alors il lui composa une petite bibliothèque d'ouvrages qu'il jugeait propres à la préparer : c'étaient, pour la plupart, les œuvres de mystiques.

11 lui enseigna aussi, tout prèsdeTAbbaye, une petite chapelle abandonnée, et lui recommanda d'aller, à heure fixe, y prier.

Et un jour qu'ils étaient assis tous les deux, derrière la maison, sur un banc de pierre^ près du petit bassin d'eau dormante, il lui dit :

— Jane, il faut que je vous dise une chose que je ne dois plus garder pour moi, car l'heure est venue que vous la sachiez^

Le jour déclinait : le ciel était vert der-^»

rière les masses noires des arbres. Il y avait, dans le silence, un petit oiseau invisible, dont on percevait seulement le vol, et qui allait perpétuellement d'un if au bassin, et du bassin sur l'if.

— Autrefois, disait Salomon Bigle, il m'advint de connaître une religieuse, qui est morte maintenant. Nous étions très liés, car j'aimais ses entretiens, qui étaient, comme toute sa personne, d'une magnifique sérénité. Un jour, en une fin de jour comme celle-ci, dans le jardin du couvent où elle vivait, comme nous étions assis l'un près de l'autre, elle me dit : « Je n'en ai plus pour longtemps à vivre. » — Ces paroles me troublèrent profondément, car je savais que la sœur ne se trompait jamais, et qu'elle voyait l'avenir mieux que nous le présent. Elle me dit aussi : « Vous, vous connaîtrez beaucoup de gens, et de toutes sortes, mais parmi ceux-là vous connaîtrez une femme dont je vous veux parler, pour que vous y preniez bien garde; Elle sera l'élue de Dieu^

160 LES CHERCHEURS D IPÉALS

et elle en aura une grande joie. Et vous la connaîtrez à ceci : le jour où vous la rencontrerez, sera, heure pour heure, le 918® après ma mort. » — Cette religieuse mourut six mois après : exactement 918 jours après cet événement, deux femmes entrèrent dans mon cabinet, à Paris. Vous étiez l'une des deux.

— Moi ! murmura tout doucement la jeune fille.

Elle se leva :

— J'ai peur, dit-elle. Rentrons.

Quand il l'eût accompagnée jusque dans sa chambre, oi^i il la laissa seule, Salpmon Bigle regagna la sienne. Il songea quelques instants devant la fenêtre ouverte. Les chouettes commençaient de s'appelerdansle parc.

Et la nuit l'entendit qui se parlait ainsi :

— Il n'y a pas de voies interdites pour mener au bonheur, même le mensonge. Et tous les mensonges sont augustes qui ont donné du bonheur aux hommes!... Et puis

d'ailleurs rien n'est vrai, puisque rien n'est absolu !

Dans sa chambre, Jane, ag-enouillée, pleurait : la révélation que venait de lui faire Salomon Bigle, en un lieu soigneusement choisi, en une heure qu'il avait voulue délicate de lumière et troublée du parfum de l'herbe qui s'endort, avait profondément ému la jeune fille.

— L'élue de Dieu ! murmura-t-elle. Je suis cette femme 1

Cependant Salomon Bigle poursuivait attentivement l'éducation de Med.

Peu à peu il s'insinuait en elle, et il ne s'apercevait pas que c'était avec une joie frémissante qui n'était pas la joie professionnelle qu'il avait coutume d'éprouver à chaque nouveau succès de sa méthode. Il pénétrait dans l'intimité de cette femme comme en un jardin abrité du soleil, comme en un de ces lieux étranges que l'on n'a jamais vus et qu'il semble bien pourtant que l'on reconnaît.

Il y a ainsi de petites portions de vie

LES CHERCHEURS d'iDKALS 163

qu'on a déjà possédées en des temps révolus sans doute, dont on a perdu le souvenir et qui vous réapparaissent en une seconde de lucidité bizarre, à moins que ne les ayant tout simplement devancés dans le silence de l'imagination, il semble, en les vivant, qu'on les revive.

Ain^i, parfois, Bigle recueillait des gestes, des paroles de Med, qu'il était tout surpris de reconnaître : et il s'abandonnait délicieusement a,u charme d'être quelque chose qu'emporte une destinée.

— Dans le silence et l'obscurité des volets clos, lui disait-il, d'une voix qu'il écoutait lui-même avec effarement, votre sensibilité sommeillait, et vous cherchiez tout autour de la maison l'hôte qui manquait à votre vie et qui était- cette sensibilité. Et le soJeil du midi flambe sur la plaine : ouvrez toutes grandes vos persiennes et jouissez de la lumière qui entrera.

Med l'écoutait lui dire ces choses en une sorte d'ahurissement délicieux.

Il se réveilla brusquement de cette volupté imprévue où il s'assoupissait.

C'était un jour qu'il était allé se promener avec Med du côté des pins. Ce jour-là, la jeune femme, dont la chair parfumée de soleil était plus glorieuse, plus tentante que jamais, s'était, pur son inertie môme à ne pas fuir sa présence, offerte.

Salomon Bigle, de retour dans sa chambre, la tête lourde de l'affolante passion, les mains moites de fièvre, eut une crise violente :

^^ Malheureux que Je suis I Quelle honte î

Il se cabra brutalement.

— Salomon Bigle! que faisais-tu là!...

Toir

Un spurire de mépris lui plissa les lèvres,

Il prit dans sa bibliothèque un manuscrit qu'il jeta sur sa table, et s'assit devant. Sur la chemise de ce manuscrit il y avait ce titre : « Le Triomphant. »

C'était là, en quelques pages, toute la vie» toute la doctrine de Salomon Bigle, et aussi toute sa force mystérieuse.

— Quelle étrange chose, sourit pitoyablement l'homme, qu'ainsi arrivé au port, on ne soit point à l'abri de la tempête. — Quelle puissance a la chair d'une femme !

II ouvrit le manuscrit et en lut quelques pages.

Il pensa :

« Quelques hommes connaîtront peutêtre, un jour, cette œuvre, quelques-uns peut-être même la comprendront : mais il y aura peu d'élus. »

Il se leva, et, débarrassé de la tentation, le front illuminé d'une sécurité rayonnante, il dit :

— Que je suis grand!

— Monsieur Salomon Bigle! dit la jeune femme.

Elle souriait, en disant cela, elle souriait de toute la clarté de ses lèvres.

— Qu'y a-t-il, madame?

— Des choses !

Elle jeta cela évasivement et fit la moue. Elle cueillit une feuille dont elle se mit à mâcher la tige.

Il lui demanda :

— Quelles choses?

Med ne répondit pas. Mais il passa par tout son corps qu'elle ne corsetait plus et qui, ainsi désentravé, jouait librement sous

une chemisette, comme une ardeur de conquête.

Salomon Bigle la regarda et il sentit bien quelque chose qui lui étreignait Tes muscles, le désir inavoué mais violent de sentir sous ses doigts la souplesse de la taille.

Med s'était rapprochée de lui. Mais au lieu du petit air de défi qu'il y avait dans ses yeux, s'y répandit comme une immense clameur de détresse et de supplication. Elle hoquetait :

— Monsieur Bigle! Monsieur Bigle!... Je vous aime!

Effondrée à ses pieds, elle y sanglotait éperdûment.

— Madame ! Madame ! s'écria-t-il.

Et pour l'aider à se relever il dut la sentir dans ses bras, qui ployait, il la tenait, éperdue, toute à lui. Mais sa volonté, surgissant brusquement, dissipa l'ivresse où il sombrait.

— Le Triomphant ! murmurait-il. Je suis le Triomphant!

Et alors il lui dit :

— Med, ma petite Med, écoutez-moi. 11 ne vous est pas permis de m'aimer, il ne t'est pas permis de m'aimer, tu comprends bien. Tu n'accéderas jamais à moi, petite chose charmante, à qui j'ai révélé que tu n'étais qu'une très merveilleuse sensibilité. C'est que je suis, moi, d'autre qualité, d'autre essence que toi. Tu comprends? Non, tu ne peux pas comprendre, mais crois-moi.

Elle sanglotait, inerte, toute contre lui. Elle fit un imperceptible etfort pour s'en dégager.

— Au reste, poursuivait Bigle, tu crois m'aimer, mais tu ne m'aimes pas : c'est un malentendu, comme il en abonde dans la vie d'aventure et désordonnée des hommes.

Sa voix, qui était douce, devint grave :

— Mais écoute bien, Med, ce que je vais te dire. L'heure est venue de ton épanouissement. Et celui en qui tu t'épanouiras n'est pas moi, mais il est ici.

11 sembla qu'à ces mots elle se réveillait

170 LES CHERCHEURS l/lDÉALS

d'une torpeur obscure et ses yeux gros de larmes s'ouvrirent sur une interrogation muette.

— - Venez, lui dit-il.

Il l'emmena dans son cabinet de travail, la lit asseoir devant son bureau et lui mit sous les yeux sa fiche. Puis il en alla prendre une autre dans un tiroir et la plaga tout à côté de la première.

Elle était, ainsi rédigée :

Fiche ?^" 68.

Nom et prénoms du sujet : Ardieu, André, Paul, Jacques.

Sexe : masculin.

Age : 32 ans.

Nationalité : Français,

Nationalité des parents^ remontant^ si possible, à la troisième génération : père et mère français, grands-parents idem.

Lieu, date, et heure de la naissance : Paris, â juin 1877, minuit.

Tares physiologiques du sujet et de ses ascendants : mère et grands-parents du côté de la mère morts de la poitrine.

Couleur préférée : le vert.

Le sujet est-il avide de changement, curieux — ou au contraire un être d' habitude : très curieux.

Suivait le thème astral correspondant à la lichen" 68.

Comme elle ne comprenait pas, Med demanda :

— Alors ?

— Rien ne vous frappe dans le rapprochement de ces deux fiches.

— Non.

— Cela tient à ce que vous êtes profondément troublée, Med, et que vous n'avez pas l'esprit derrière les yeux, sans quoi vous n'auriez pas manqué de remarquer du premier coup qu'elles sont à peu près semblables.

— C'est vrai, fit-elle étonnée.

— Hé bien ! cette ficlie et ce thème astral

que je vous montre et qui sont pareils aux vôtres sont ceux d'un homme qui est ici en ce moment. C'est votre « correspondant. »

— Je ne comprends pas du tout.

— Sa fiche, n'est-ce pas, correspond précisément à la vôtre, ce qui indique que cet homme que vous ne connaissez pas est celui que vous cherchez confusément. Vous suivez? Evidemment, c'est étrange, ya déconcerte, ça a a pas cours : c'est ma théorie des correspondances. Elle est, vous le soupçonnez bien, énorme de conséquences. Le jour où elle sera répandue, c'est sur le papier qu'on apprendra, en moins d'une minute, à se connaître, qu'on se choisira. Lorsque la science de la divination des caractère^ par mon moyen sera vulgarisée et qu'on en aura la clef, les êtres en sympathie se rapprocheront à coup sûr, d'un bout du monde à l'autre : il n'y aura plus d'erreur possible. Et par l'imagination vous pouvez dès maintenant concevoir une époque oii la jeune fille, voulant un homme, se rendra

dans une sorte d'établissement public où se trouveront .classées toutes les fiches des citoyens. Elle en cherchera une pareille à la sienne ou s'en approchant de très près : ce sera celle de l'homme né pour elle et pour qui elle est née.

Med, la figure encore tout endolorie de sanglots, riait maintenant et les larme^, arrêtées dans ses yeux, y brillaient malicieusement :

— C'est admirable, dit-elle.

Mais une femme ne s'intéresse jamais bien longtemps à ce qui ne la concerne pas personnellement :

— Et... « mon correspondant »? demanda-t-elle. Je voudrais bien le voir.

Ils se connurent, ce soir-là, dans le cabinet de Salomon Bigle. La première impression qu'il lit à Med fut à peu près nulle, c'est-à-dire déplorable, et cela tenait à ce que. la jeune femme était prévenue contre lui : un amour imposé, en quelque sorte mathématique, fatal, lui répugnait. Ça manquait de fantaisie, d'élégance. Par contre l'aventure était originale.

— Décidément non, pensa Med, il ne me plaît pas. Quelle drôle d'idée a M. Bigle de vouloir me l'imposer! Et puis il a déjà du ventre et j'ai horreur de çà.

Et elle ne put^ à ce moment, s'empêcher de rire.

Il lui en demanda la raison.

— Çà, par exemple, je ne vous le dirai jamais !

Elle s'étonnait de s'amuser énormément.

Or, quand ils se furent entretenus pendant une heure, Med avait complètement oubhé que c'était « son correspondant », pour s'apercevoir qu'il n'était pas, somme toute, désagréable.

Ils se revirent le lendemain, et passèrent la journée ensemble.

Salomon Bigle fit en sorte que dès lors ils se fréquentassent assidûment. Il pensait :

• — La nécessité fera le reste.

Elle le fît en effet, petit à petit.

Ils s'amusaient tous les deux à se renvoyer, comme un écho, leurs mutuelles pensées, leurs communes sensations, à « se prévoir. »

Et tout d'un coup leurs relations, qui n'étaient, en àomme, jusqu'ici qu'un jeu, devinrent graves.

La chair entrait en œuvre, et c'est elle qui, comme toujours, allait précipiter le rapprochement.

Chaque jour* ils allaient, aux heures extrêmes de la journéci s'asseoir au flanc

d'un vallon boisé d'où la vue s'épanouissait au large.

Et lui disait :

— Sentez-vous que vous pénètre la vie ! Ah! Med, mon àme n'est plus, auprès de vous, qu'un éblouissement !

Elle répondait :

— Je vis en une sorte d'ivresse, et je ne soupçonnais pas hier qu'on put vivre ainsi!

Jane Duferblé vivait maintenant à l'écart. On ne l'apercevait plus que rarement, toujours en fuite. Elle évitait qu'on la rencontrât.

Ses allures devenaient étranges, déréglées. Son aspect physique avait même changé : elle avait maigri, sesjoues s'étaient creusées, il n'existait plus d'elle que deux yeux qui, à de certains moments, semblaient brûler coriïme des flammes immobiles de cierges.

Elle se dématérialisait.

C'était la première étape du mysticisme où elle sombrait : la dissociation de l'âme et du corps.

Med, qu'apeurait maintenant son amie, s'ouvrit de ses appréhensions à Bigle.

— Il est permis de l'envier, lui réponditil; il serait sot de la plaindre. Bientôt cette femme, dont le corps inutile peu à peu se consume, ne sera plus qu'un brasier d'amour. Elle exaspère en ce moment sa faculté d'aimer sur un être qui ne trahira jamais son amour, ni ne sera jamais inférieur à lui, car il se modifiera selon lui et sera toujours identique à lui, étant irréel comme lui : son Jésus. Et le bonheur que possédera cette fille est le plus intense que puisse posséder une créature : il sera fait d'une aspiration permanente vers l'Infini. Il n'aura point de bornes, comme son objet. Et bientôt Jane Duferblé connaîtra l'anéantissement en des abîmes d'amour : l'extase. Enviez-la, mais ne la plaignez pas.

Or, un soir, Med et Jacques Ardieu s'étaient attardés plus tard que de coutume sur le flanc de la colline. Salomon Bigle les accompagnait. Il les contemplait, dans la joie du succès : il les regardait vivre les heures do félicité qu'ils lui devaient.

Mais eux n'avaient pas de temps pour la reconnaissance : et leur félicité était si égoïstement magnifique qu'ils s'isolaient en elle.

Et ils s'étaient assis, l'un tout près de l'autre, et ils ne pensaient même plus qu'il était là.

Ils demeurèrent ainsi longtemps, bien que

la nuit tombât. Ils ne se levaient pas, car ils sentaient, l'un et l'autre, qu'il leur restait à échanger des paroles inconnues et graves qui ne leur venaient point aux lèvres.

Un peu à l'écart, Salomon Bigle les regardait.

Le soleil avait disparu depuis déjà quelque temps derrière la ligne lointaine de l'horizon. A son tapage lumineux avait succédé cette sérénité glorieuse qui est comme sa suivante assidue et qui semble célébrer son sommeil d'un cantique ultime, issu d'au delà tout. Une très légère brise, légère comme une conscience de femme, caressa les hautes herbes et les chardons mauves qu'alourdissait le sommeil amoureux des bourdons posés dessus.

Jacques Ardieu regarda Med que parait de mystère l'obscurité naissante : il lui prit la main.

C'était la première fois qu'en une minute d'émotion ils alliaient quelque chose de leur chair impatientée.

— Voici que Theure est venue, prononçat-il : la çeconnaissez-vous?

La femme haleta : de grosses larmes brusquement lui jaillirent des yeux.

Jacques Ardieu murmurait les paroles qu'elle attendait.

— J'ai vécu toute ma vie dans l'attente de cette éclosion.

Elle balbutia, les lèvres fripées par un sanglot :

— Qui-aurait jamais cru cela!

Mais lui prononça simplement cette parole magnifique :

— Je t'attendais.

Soudain Med fit un cri.

Devant elle et Jacques, mais leur tournant le dos, les bras écartés, comme pour les dissimuler ou les défendre, Salomon Bigle s'était dressé.

— Quoi! fit Jacques Ardieu efi'aré.

— Là! Derrière! Quelqu'un!

Med s'était levée brusquement d'entre l'étreinte de son amant. Salomon Bigle de la main désignait un massif obscur. Une minute de silence et d'angoisse s'écoula.

Puis, résolument, les deux hommes marchèrent vers l'obscurité mystérieuse. Ils battirent le massif, mais en vain.

— Personne! fit Jacques. Vous vous êtes trompé : quelque animal sans cloute qui sera parti.

— Non, je vous dis que quelqu'un était là, nous épiait! Un homme vêtu de gris. Je l'ai vu.

— Un homme en gris, répéta Med machinalement.

Jacques, déjà repossédé par sa passion, s'écria :

— Et puis après ! La belle affaire ! Quand il y aurait eu quelqu'un là !

Mais la jeune femme, qui défaillait maintenant, lui faisait signe de se taire, de ne pas parler ainsi :

— J'ai peur! J'ai peur de choses terribles qui pèsent sur nous.

— Tu plaisantes !

— Tais-toi ! tais-toi ! Cet homme, cet homme en gris, dont parle M. Salomon Bigle, je le connais : je l'ai déjà vu hier. Il rôdait autour de l'Abbaye. — Je vous le répète : j'ai le pressentiment d'un malheur.

Elle était si troublée, si tremblante, que Bigle se joignit à Jacques pour la calmer.

— J'ai dû me tromper, lui disait Salomon. Il n'y avait personne, je m'en rends bien compte maintenant.

Mais tandis que ses lèvres s'agitaient, souriantes, tout au fond de lui remuaient de sombres inquiétudes. Il savait en effet que les femmes en amour ont un sens que n'ont point les hommes, un sens qui est alors d'une extrême subtilité, et les pressentiments que Med venait d'exprimer le troublèrent profondément.

Il demeura grave. Jacques Ardieu luimême, gagné par la peur ambiante, se tut.

Et tous trois, sans mot dire, pressés par une inquiétude commune, ils rentrèrent dans la nuit, silencieux.

— Monsieur Bigle! Monsieur Bigle!

C'était l'Humble, l'homme aux pots de

chambre, qui criait ainsi.

— Ah! monsieur Bigle! Quel malheur!

— Qu'y a-t-il d'arrivé?

— On vient de rapporter Mlle Duferblé de la chapelle : on l'y a trouvée étendue par terre, inanimée!... Elle est raide comme du bois.

— OiJ est-elle?

— Voyez, par la fenêtre, tout ce monde devant la maison : elle est là.

Bigle descendit précipitamment, courut

au groupe, écarta brutalement les gens du pays qui s'empressaient autour de la jeune fille qu'on avait étendue sur l'herbe.

Elle était immobile, toute pâle, les yeux grands ouverts et fixes.

— Elle est morte! chuchotait-on tout autour.

Et les femmes confidentiellement se passaient, d'un air entendu, des mots à l'oreille.

Bigle s'était agenouillé près du corps. Il prit la tête dans ses mains et la souleva.

Les grands yeux morts, éperdus, se fixèrent sur lui.

Il l'enveloppa de ses bras, se releva et l'emporta.

Tandis qu'il gagnait la maison, il aperçut, parmi les paysans, un homme qui n'était pas des leurs. Il était vêtu de gris.

— Encore lui! murmura Salomon Bigle.

Jane n'était pas morte : elle s'était seulement si complètement abîmée en une crise extatique, qu'elle y avait perdu toutes les apparences de la vie.

Ces crises se renouvelaient maintenant chaque jour, à la tombée de la nuit : et elle vivait tout le reste du temps dans l'attente de cette heure précieuse, oii se résolvait tout son être en délices.

Elle relatait ses extases en une sorte de journal : c'était un langage étrange qu'elle y parlait, sur le sens duquel les profanes se fussent assurément mépris.

Dune chasteté qui ne lui pesait pas, puisqu'elle était en somme libérée de son corps, Jane employait des expressions équivoques, qui sont généralement celles de l'amour charnel. Toute personne non initiée s'y fut certainement méprise.

Au reste, voici, textuellement transcrites, ses « Réceptions de l'Amant ». (C'est le nom qu'elle donnait à ces fêtes intimes, à ces orgies magnifiques de l'àme qu'étaient ses extases) :

« 0 mon tendre amant, ô mon aimé souverain, je ne puis dire tout l'excès de ma joie quand tu pénètres en moi et que ruissellent mes larmes. 0 les heures d'ivresse incomparables que nous vivons ensemble, quand tu descends dans ma couche, près de moi, que tu me possèdes de toute l'ardeur de ton amour! !! Viens, viens, mon doux aimé, mon Maître, et qu'un baiser de tes lèvres apaise les miennes desséchées de fièvre. Comble-moi de plaisir ! de parfums célestes,

tout mon corps est paré, pour être moins indigne de tes caresses ! Que ton étreinte est douce! J'expire, j'expire de i)onheur sous ton embrassement!... Te voilà, mon amour, te voilà ! des fleurs, des fleurs ! Pénètre-moi bien I Je meurs ! Je meurs ! D'oranges et de citrons réconforte-moi ! Mon amour ! »

Indifférente à tout ce qui se passait à l'abbaye des Combes, Med, qui avait oublié sa frayeur d'un soir et recouvré sa sérénité, vivait enclose en son amour.

Parfois cependant une inquiétude traversait l'esprit de la jeune femme :

— Si cela n'allait pas durer toujours ! Jacques Ardieu tentait de la ragaillardir

d'une boutade :

— Tu es folle ! Imagines-tu que le soleil puisse un jour s'obscurcir!

Med souriait, mais il demeurait en elle comme une voluptueuse préoccupation.

Un jour qu'elle avait cueilli une rose qui, trop avancée, s'était aussitôt effeuillée dans ses doigts, elle s'effara soudain et lui dit :

— Rej^arde! Quelle tristesse !... Les épanouissements sont voisins de la mort!

Il répondit :

— Qu'importe demain !

Elle réfléchit un instant et puis elle répondit, convaincue par une pensée secrète :

— Tu as raison! Le plus beau moment de la fleur, c'est quand, épanouie, elle s'effeuille!

Et en effet, à mesure que s'épanouissait son amour, elle se sentait, comme effeuillée, s'anéantir délicieusement en lui.

On était à la fin de septembre. Les jours semblaient retrouver une vitalité suprême de lumière et de joie. Et pourtant une torpeur lourde, chargée de pressentiments de catastrophe, pesait sur l'abbaye des Combes.

Les événements en suspens dont s'assombrissait ainsi l'horizon, ne tardèrent pas à fondre. --

Le 28 septembre, tandis que Salomon Bigle travaillait dans son cabinet, l'Humble vient lui présenter une carte.

— C'est une dame qui veut vous voir, dit-il.

194 LKS CHERCHEURS d'iDÉALS

Jjigle, quelque énergie qu'il eût d'habitude à maîtriser ses plus violentes émotions, ne put dissimuler complctemçnt celle qu'il éprouva à la lecture du nom de la visiteuse.

Il commanda qu'on la fît entrer.

Il se leva, se soulagea d'un soupir profond, s'adossa à une bibliothèque, face à la porte par 011 devait entrer l'étrangère.

Elle entra.

C'était une femme d'une quarantaine d'années, assez forte, outrageusement maquillée, tapageusement vêtue. Un homme l'accompagnait, un homme que connaissait bien maintenant Salomon Bigle, et dont la présence à cette heure nel'étonna d'ailleurs point : il était comme toujours vêtu de gris.

— Monsieur Salomon Bigle ? demanda la femme d'un ton provocant.

— Lui-même.

— Je suis madame Duferhlé et je veux ma fille !

Cela l'ut jeté furieusement, comme une gifle.

Elle répéta, les poings crispés :

— Je veux ma fille, entendez-vous?

Salomon Bigle sourit :

— Madame, mademoiselle votre fille est en effet ici. Le policier que vous avez chargé du soin de la découvrir ne vous a pas trompée. Vous allez la voir.

— Il ne manquerait plus que ça, que vous m'empêchiez de la voir ! Mais dans quel état vais-je la revoir! Vous l'avez perdue, deshonorée, tuée! Misérable ! Misérable !

Elle s'était, en disant cela, jetée sur Salomon Bigle. Le policier la retint.

— Notre histoire est trop claire, murmura-t-il, pour que nous la compromettions. Du calme, madame !

Elle s'écrasa sur un siège, crevée de sanglots.

— Madame Duferblé, s'interposa insolemment l'homme en gris, exige que, sous

réserve de ses droits qu'elle compte exercer, vous lui remettiez immédiatement sa fille.

Salomon Bigle, subitement pâle, entrouvrit les lèvres comme pour répondre, se les mordit.

Il sonna.

L'Humble entra.

— Allez me chercher Mlle Jane, lui ordonna Bigle, et amenez-la moi.

— Misérable! répétait Mme Duferblé.

Bandit! Ah! vous allez le payer cher!

Cochon ! Cochon !

Elle se leva soudain.

— De quel droit, monstre, m'avez-vous pris ma fille, et pour... pour...

De nouveau elle éclata en larmes : et l'on n'entendit plus, scandé par ses sanglots, que le mot, sans cesse répété : « Cochon! Cochon ! »

Puis il y eut quelques minutes de silence, d'un silence angoissant. L'homme en gris cependant ne perdait pas son temps : il

LES CHERCHliURS d'iDÉALS 197

inventoriait les lieux d'un œil habile en ce genre d'exercice, examinait les issues.

La porte s'ouvrit : Jane parut.

— Ma fille !

Mme Duferblé s'était jetée sur elle, mais aussitôt elle la repoussa, la regarda :

— Ah! quelle horreur! quelle horreur!

Ma fille, mon enfant, dans quel état es-tu?

Jane demeurait froide, comme inaccessible à cette scène.

Elle murmura seulement, gênée :

— Ma mère !

Mme Duferblé la saisit par Ja main.

— Viens! Viens! sortons d'ici !

Mais la jeune fille se roidit soudainement.

— Non, non, laissez-moi!. Je vous en prie, laissez-moi !

— Que dis-tu? Te laisser? Ici? Mais tu es folle! .

— Je vous en supplie !

Salomon Bigle intervint alors :

— A vous madame, qui m'avez demandé de quel droit je vous ai pris votre fille.

avec son consentement, je pourrais vous demander maintenant de quel droit vous voulez l'arracher d'ici contre son gré.

Il avait à peine achevé ces mots que l'homme gris qui était demeuré derrière Jane, et avait ouvert la porte, saisit la jeune fille par le corps. Elle poussa un cri. Il l'enleva, et s'enfuit, suivi de Mme Duferblé.

— C'est insensé ce que vous faites là! s'écria Bigle.

Dehors une auto trépidait. Elle démarra brusquement, emportant dans un grand cri de terreur, la jeune fille qui se débattait.

Deux jours après, Salomon Bigle était mis en état d'arrestation.

Ce soir-là, les journaux parurent avecune manchette énorme : ils annonçaient l'événement. Mais, encore mal renseignés, ils se bornaient à promettre vaguement pour le lendemain du sensationnel.

Les feuilles du lendemain donnaient déjà quelques détails sur l'affaire : « un scandale sans précédent », disaient-elles. Elles représentaient Salomon Bigle, bien qu'à mots encore tenus en laisse, comme le tenancier d'une maison louche où se passaient des

choses étranges, sur quoi, sous prétexte de prudence, on ne faisait encore que glisser.

Le troisième enfin, un grand journal, « Le Quotidien », sous le titre « Les Chercheurs d'idéals », consacrait à l'affaire toute sa première et toute sa seconde page.

« On vient d'arrêter, y lisait-on, à la porte même de Paris, dans cette exquise vallée de Chevreuse qu'on n'aurait jamais cru devoir être le théâtre de pareilles horreurs, un homme dont nous ne pouvons dire encore qu'une chose : c'est qu'il paraît être le monstre le plus ahominable, le plus ignoble et le plus éhonté qu'on puisse concevoir.

« Il nous apparaît bien au-dessus ou audessous, comme Ton voudra, du marquis de Sade, et l'on se demande avec effarement comment cet homme a pu pendant des années opérer en paix, presque ouvertement, sans être inquiété par Ja police. »

Après cette ingénieuse entrée en matière, appliquée aux lecteurs comme un coup de

fouet pour les émoustiller et les mettre en train, Le Quotidien entrait de plain-pied dans l'aventure.

« Voici les faits qui ont provoqué l'arrestation du criminel : Mlle Jane D... fille de M. et Mme D..., l'une des familles les plus honorables et les plus répandues dans la haute société parisienne, disparaissait de chez elle dans le courant du mois dernier. Affolée, M. et Mme D... prévinrent aussitôt la police et Ton se mit à la recherche de la jeune fille. Ce fut en vain : on ne possédait, sur sa disparition, aucun élément susceptible d'éclairer les recherches. L'opinion s'établissait que Jeane D..., très jolie, d'une nature un peu frivole et qui s'était échappée de chez elle, avait dû être attirée dans quelque guetapens, violentée sans doute et probablement assassinée ensuite.

« Mais un événement, tout d'abord passé inaperçu, vint orienter différemment les recherches : en même temps que JaneD... avait disparu une jeune femme amie de sa

famille, Mme M... Egalement très honorablement connue dans le monde, veuve, très riche, Mme M... était depuis long-temps neurasthénique. 11 fut établi, grâce à quelques renseignements que put donner une vieille domestique au service de Mme M..., que celle-ci, le jour de sa disparition, avait reçu chez elle Jane D... et qu'elles étaient sorties ensemble, à pied.

« Qu'étaient dès lors devenues les deux jeunes femmes?

« Après un mois de recherches infructueuses, un des policiers lancés à la recherche de Jane D... découvrait la retraite où, avec sa compagne de fuite, elle se cachait — où on la cachait plutôt, caria malheureuse, comme on le verra, ne s'appartenait plus.

« Elle habitait un lieu dit « L'Abbaye des Combes », propriété d'un nommé Salomon Bigle. Cet individu, sur qui nous ne possédons encore que quelques renseignements contradictoires, réunissait là des hommes

et des femmes, faibles d'esprit, qu'il hypnotisait et dont il faisait ensuite un usage immonde.

« Le policier qui découvrit la retraite du monstrueux personnage et que nous avons pu interviewer, raconte ainsi les quelques scrnes suffisamment édifiantes auxquelles il a assisté et qui permettent d'imaginer ce qui devait se passer dans l'intérieur de cette Abbaye, désormais tristement fameuse :

— « Mes soupçons m'avaient donc conduit au seuil de l'Abbaye des Combes qu'habitait Salomon Bigle avec ses pensionnaires, comme on disait dans le pays. Car, pour tout le monde, Salomon Bigle prenait chez lui en pension les gens malades, les détraqués qui venaient y faire une cure de repos.

Le 21 septembre, je rôdais autour de l'Abbaye, où j'avais mes raisons de soupçonner que Jane D... était recluse, quand j'en vis sortir trois personnes : Salomon Bigle, un jeune homme et une

204 LES CHERCHEURS d'iDKALS

femme, que je reconnus tout de suite, d'après le signalement que je possédais, pour ôtre Mme M..., amie intime de la famille D... et disparue en même temps que la jeune fille. Ils allèrent se promener dans les coteaux boisés environnants.

Mme M... et le jeune homme se tenaient tantôt par le bras, tantôt par la main : il n'était point douteux qu'ils fussent intimement liés. Salomon Bigle les regardait en souriant.

« Après s'être ainsi longtemps promenés, ils s'assirent dans une éclaircie de bruyère. Le soir venait : je m'étais caché derrière un massif d'arbustes. Ce que je vis alors me révéla d'un coup la personnalité de Salomon Bigle. Sous ses yeux attentifs, Mme M... et le jeune homme se livrèrent à des fantaisies non équivoques.

« J'avais atfaire à un sadique. Il me restait à m'expliquer comment une femme comme celle en question pouvait se prêter à de pareilles choses. Il fallait qu'elle fût aveuglée, hypnotisée sans doute.

« Le lendemain, je fus assez heureux pour voir sortir de l'Abbaye la personne même que j'attendais. Jane D... était seule. Elle se dirigea vers une chapelle abandonnée qui est à l'orée d'un bois. Elle y demeura longtemps, si longtejnps qu'ayant peur qu'elle s'en fût allée sans que je la visse, je m'approchai de l'édifice, et par une des fenêtres j'aperçus la malheureuse agenouillée, immobile, les bras en croix.

« Un paysan passait : je l'appelai. Nous entrâmes dans la chapelle. La jeune fille ne bougea pas. Mais tout d'un coup elle tomba à la renverse. Nous nous précipitâmes : elle était raide comme un morceau de bois.

Nous la transportâmes à l'abbaye. Chemin faisant, un cortège s'était formé, des gens du pays. — Vous me demanderez peut-être pourquoi je ramenai la jeune fille à l'abbaye au lieu de l'enlever tout de suite : c'est que cela m'eût été impossible, étant donné que je n'avais alors sur moi aucun mandat d'action, qu'il y avait rassemblées plus de trente per-

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sonnes, qui toutes eussent pris parti contre moi, et puis je ne disposais d'aucun véhicule. Au reste, cela mo permit de voir l'attitude de Salomon Bigle en présence de sa victime — car je ne doutai pas un instant que la malheureuse ne fût, elle aussi, comme l'autre, au pouvoir de cet endormeur. Il ne parut nullement alarmé de la voir en cet état, preuve qu'il n'avait rien d'anormal.

« Ma mission était terminée ou à peu près. Il ne me restait plus qu'à faire mon rapport, que je remis le soir même à Mme D...

« Le lendemain matin, Mme D... arrivait à l'Abbaye des Combes : je l'y accompagnai. Nos précautions étaient prises : nous disposions d'une auto rapide. Nous enlevâmes ' la jeune fille.

« Vingt-quatre heures après, Salomon Bigle qui, dans son effarement, n'avait pas songé à fuir, était mis en état d'arrestation.

« Tel est le récit, poursuivait « Le Quotidien », que voulut bien nous faire l'homme dont la perspicacité a droit à tous les éloges.

LES CHERCHEURS d'iDKALS 207

« Et maintenant, qui est Salomon Bigle, et que se passait-il à l'Abbaye des Combes?

« Comme nous le disions tout à l'heure, nous manquons encore de renseignements précis sur lliomme. Les uns disent qu'il exerçait, illégalement d'ailleurs, la médecine, qu'il promettait à tous ceux qui venaient le voir de leur donner un « idéal », de les mener au bonheur, et que ce petit métier de charlatan lui rapportait des sommes colossales. Il serait, d'après ceux-là, très riche. Selon d'autres, cet homme serait tout simplement un sadique, jouissant dune grande puissance d'hypnotisme, dont il usait pour livrer à ses vices les malheureuses et les malheureux — car il y avait aussi des hommes à l'Abbaye ! — qu'il réduisait ainsi à l'état d'impuissance. Toujours est-il qu'on découvrit à l'Abbaye, outre Jane D... et 3Ime M..., un pauvre fou, un individu autrefois très riche et à qui Salomon Bigle avait persuadé d'être pauvre... et de lui donner sa fortune ; une pauvre loque qui, dans une

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chambre obscure où l'avait séquestré le monstre, ne vivait plus que d'opium; et enfin un curé !

« Comme on le voit, la police vient de mettre le nez — trop tard hélas ! — dans un joli cloaque. Tout nous permet de croire — notamment quelques renseignements de la dernière heure que nous n'avons pas eu le* temps de contrôler et que ne nous permet pas de publier notre scrupuleux souci de la vérité — tout nous permet de croire que nous allons assister à un scandale dont on ne peut encore soupçonner les bornes. Fidèle à notre habitude, nous tiendrons nos lecteurs au courant des moindres détails de cette ignominieuse affaire. »

XLYI

La presse ne s'occupait plus que de l'affaire « Les Chercheurs de l'idéal » qu'elle défigurait autant par ignorance que par besoin de plaire à sa clientèle assoitiee de scandale. Heureuse d'être ainsi servie, celle-ci se régalait.

Les révélations se succédaient, se précipitaient, sensationnelles. La politique, naturellement, s'en mêlait : c'était pour les uns l'œuvre de la franc-maçonnerie, pour les autres une affaire cléricale.

Et puis Ton nommait maintenant tous les acteurs du drame. Et les versions se multi-

pliaient, d'autant plus librement que Salomon Bigle, lors de sa première comparution devant le juge d'instruction, avait refusé de parler.

On était alors allé interwiever son avocat : celui-ci, tout en protestant de l'impossibilité morale oii il était de rien divulguer, s'était laissé prendre complaisamment une interwiew de trois colonnes d'où il ressortait clairement que lui-même ne comprenait rien à l'affaire.

Deux jours après l'arrestation de Salomon Bigle, trois hommes se présentèrent successivement au cabinet du juge d'instruction et demandèrent à être entendus.

C'étaient Briannes, l'homme qui se possède et Jobelin.

Ce qu'ils dirent au magistrat, personne, hors eux-mêmes et celui-ci, ne le surent, mais les journaux n'en prétendirent pas moins le communiquer.

— « Cet homme étrange, disait entre autres Le Quotidien, et dont la psychologie confond, jouissait d'une telle autorité

morale, qu'il asservissait môme les liommes. Trois de ses victimes, bien que matériellement échappées à son joug, ont été hier supplier le juge (l'instruction de libérer le prévenu, dont ils garantissent la parfaite honorabilité.

L'une de ces personnes est un gros industriel, M. B... — Nous nous sommes rendus à son domicile : on nous y a répondu qu'il était parti pour la campagne.

« Nous n'avons pas été plus heureux chez M. Briannes, un original, celui-là, millionnaire, dont les fantaisies sont proverbiales dans son quartier : lui aussi a disparu, mais sa concierge a bien voulu nous raconter quelques-unes de ses... bizarreries : il couche, dit-on, dans un cercueil, à côté d'un squelette de femme vêtu d'une robe magnifique et coiffé d'un chapeau en forme de pain de sucre !

« Enfin nous avons pu atteindre le troisième défenseur de Salomon Bigle. C'est un nommé Jobelin, que nous avons joint dans une bras-

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série du quartier Montmartre, où, au milieu d'un nombreux public, il expliquait Salomon Bigle.

« Cet homme, clamait-il avec ardeur, vous n'êtes pas Ocliu de le comprendre, ni les uns ni les autres. Vous lui prêtez vos vices, vos turpitudes. Quelle dégoùtation !... Je vous dis, moi, que c'est un type épatant, et qui donnait à chacun de ceux qui avaient recours à lui son idéal. Sa méthode était celle-ci : il identiliait l'individu par des moyens de son invention, par son hérédité, ses goûts, son thème astral. Une fois identifié, il lui disait : Mon bonhomme, voilà ce que tu dois être pour être heureux. Ce qu'il en a opéré des guérisons, ah! mes amis!... Tenez, moi qui vous parle, que quelquesuns d'entre vous ont connu fichu, foutu, vidé, à la veille de me faire sauter le caisson, eh! bien, il m'a rendu, ou plutôt il m'a donné la foi en la vie, il m'a appris ma raison de vivre. Je crois maintenant en demain, et cet espoir illumine mes aujourd'liui. Tas

d'abrutîs, qui sans le connaître, salissez de votre propre fumier un homme dont le seul tort est de ne pas être accessible à votre stupidité !

« Comme on le voit, le brave Jobelin était en verve. En ce langage coloré et... tout ce qu'il y a de plus courtois, il poursuivait notre éducation, tout en vidant les bocks que, sans rancune et bon gogo, le public lui payait inlassablement.

« Tout cela, est-il besoin de le dire, sent la farce, mais une farce odieuse, criminelle, quand on songe aux victimes, à celle-là surtout, cette malheureuse enfant, dont se servait Salomon Bigle pour l'assouvissement de ses innommables instincts. »

Le Quotidien parut un matin, habillé de cette manchette sensationnelle qu'aucun lecteur ne put lire sans un frisson de curiosité perverse :

La vérité se fait jour. — Ce qui se passait à l'Abbaye des Combes. — Le journal d'une hystérique. — Le désespoir de la famille Duferblé.

Et cela commençait ainsi :

« Ce qui se passait à l'Abbaye des Combes dépasse tout ce que, dans l'ignorance, nous

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avions pu imaginer. Tout en prenant garde à ne choquer que le moins possible les oreilles ciiastes de nos lectrices, nous tâcherons de le faire entendre.

« Salomon Bigle, usant de son pouvoir hypnotique, accouplait ses pensionnaires et se donnait le plaisir d'assister à des scènes sur lesquelles nous n'insisterons pas. Qu'on se rappelle la déclaration du policier qui, en plein air, surprit l'immonde personnage présidant aux jeux de Mme Med Merti et de M. Jacques Ardieu.

« Le dégoûtant personnage variaità l'infini les spectacles dont il repaissait son vice : il est, à fAbbaye des Combes, une petite pièce noire, qui servait à des orgies innommables où figuraient tous les pensionnaires de l'Abbaye.

« Et maintenant veut-on se rendre compte de l'amour qu'inspirait Bigle à ses victimes et de l'état d'hystérie dans' lequel il les mettait : lisez cette page, écrite de la main même de Jane Duferblé :

« Réception de l'Amant.

« 0 mon tendre amant, ô mon aimé souverain, je ne puis dire tout l'excès de ma joie, quand tu pénètres en moi, et que ruissellent mes larmes. 0 les heures d'ivresses incomparables que nous vivons ensemblej quand tu descends dans ma couche, près de moi, que tu me possèdes de toute l'ardeur de ton amour!,.. Viens, viens, mon doux Aimé, mon Maître, et qu'un baiser de tes lèvres apaise les miennes desséchées de fièvre. Comble-moi de plaisir !... de parfums célestes, tout mon corps est paré, pour être moins indigne de tes caresses !... Que ton étreinte est douce !... J'expire, j'expire de bonheur sous ton embrassement !... Te voilà, mon amour, te voilà!... des Heurs, desfleurs ?. . . Pénètre-moi bien ! ... Je meurs ! . . Je meurs!... d'oranges et de citrons réconforte-moi!... Mon amour! »

« L'homme qui acceptait, qui exigeait de pareilles protestations d'amour d'une jeune

fille de dix-huit ans, séduite par lui, n'est-il pas un monstre!...

« Les malheureux qu'il n'arrivait pas à subjuguer suffisamment, il les empoisonnait avec de l'opium, de l'étlier, de la morphine et du haschich. L'un de ces infortunés est en train de mourir. On a essayé d'obtenir dé lui quelques renseignements, mais son état d'abrutissement est tel qu'on n'a rien pu en tirer. Il répétait continuellement, quand on l'a trouvé : « Que la mort est belle ainsi, qu'elle est donc belle, toute vêtue de pierreries ! » On l'a transporté à l'hôpital. Depuis qu'il y est et qu'on lui a naturellement retiré son poison, il ne cesse de hurler. C'est un spectacle navrant.

«Un autre infortuné, au régime que lui fit subir Salomon Bigle, est devenu fou. Il croyait avoir trouvé la pierre philosophale. Comme on essayait de le détromper, il est entré dans une violente colère et a voulu tuerceuxquil'entouraient: depuis ce moment il réclame sans trêve sa pierre philosophale

qu onlui a, dit-il, volée. Il est dans un état de surexcitation tel, que les médecins craignent pour ses jours.

« Tout cela n'est-il pas pitoyable! »

« L'opinion publique s'émeut et réclame le châtiment. Hier, la foule s'est assemblée devant le Palais de Justice, où Salomon Bigle avait été amené pour être interrogé. Les cris de « A mort, à mort, à l'eau », montaient en clameur formidable. On dut faire sortir Tinculpé par une porte dérobée.

« Dernière heure. — Le bruit court que demain Jane Duferblé sera examinée par les médecins, pour savoir exactement la nature des outrages qu'elle a subis, car la jeune fille, toujours sous la puissance de Salomon Bigle, se défend de lui avoir appartenu. »

Med, dans une lettre qu'elle adressa aux journaux, et qui fut partout insérée, tenta de faire entendre la vérité.

Crânement elle y expliquait sa propre conduite ; elle disait que c'était elle qui, voyant Jane Duferblé atteinte du mal qui la rongeait elle-même, l'avait conduite chez Salomon Bigle.

— Cet homme, disait-elle en terminant, mais il a déjà fait plus de bien pour l'humanité que bien d'autres à qui vous avez voué votre estime et votre reconnaissance. Oui, tous les dépossédés d'idéal, qui se mouraient

de n'en avoir pas, et qui sont alle's à lui, tous — vous pouvez le leur demander — vous diront quel maître généreux il fut, lui qui dispensait le bonheur et la joie. Et c'est cet homme, que vous salissez des plus infâmes soupçons!... Mais vous-mêmes qui l'insultez, qui le traînez ignominieusement dans la boue que vous faites, vous le salueriez du nom de Rédempteur et vous lui baiseriez les pieds, si vous l'aviez connu!

Le style même de cette lettre, son exaltation ne firent qu'accroître les passions hostiles.

A part quelques rares individus, aussitôt flétris du nom à' intellectuels, tous s'accordaient sur ce point que Salomon Bigle était un sadique, et que la lettre de Med prouvait, mieux qu'aucun argument, à quel point il affolait ses victimes.

Un coup de théâtre : Jane Duferblé serait intacte. — L'opinion du docteur Rabutin.

Et le Quotidien, qui annonçait cela, poursuivait en ces termes :

« Comme nous l'avions annoncé à nos lecteurs, les médecins ont examiné Jane Duferblé : ils affirment qu'elle n'a subi aucun outrage.

« Mais alors ?

« Le triste personnage, pense-t-on, n'usait pas de toutes ses pensionnaires delà

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même façon. Il était trop raffiné pour cela, et il se peut parfaitement que les outrages qu'à subis Jane Duferblé de sa part, n aient laissé aucune trace.

«Toutefois, et pour ne nous point départir de notre habituelle impartialité, nous devons signaler l'opinion de l'éminent docteur Rabutin, de la Faculté de Médecine qui a, lui aussi, examiné la jeune fille, et qui, de plus, s'est assez longuement entretenu avec elle.

«Il prétend que c'est une mystique : la fameuse élucubration qu'on se rappelle, ne s'adresserait pas àSalomon Bigle; elle aurait pour objet le Christ, dont Jane serait éperdumentamoureuse à la façon de ces étranges détraquées hystériques.

« On objecte à cette opinion que Jane Duferblé, avantsadisparition, n'avait rien d'une mystique, qu'elle était au contraire très mondaine, même un peu frivole.

« Et puis admettons cette invraisemblable hypothèse et que, sous l'empire de Salomon Bigle, la pauvre fille soit en effet devenue

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mystique : n'y aurait-il pas alors dans l'esprit de la malheureuse une confusion, habilement exploitée par le criminel, entre le Christ et lui. Nous serions portés à le croire. (c Au moment de mettre sous presse on communique que l'état de santé de Jane Duferblé, déplorable à sa sortie de l'Abbaye, et qui n'avait cessé de s'aggraver, est soudain devenu très inquiétant. Sur l'ordre des médecins, la malade, qui d'ailleurs est maintenant hors d'état de donner aucun renseignement, qui semble vivre perpétuellement en un monde à côté et qui ne reconnaît même plus les siens, est partie pour la Suisse. On craint de ne pouvoir la sauver. La douleur des parents est à son comble.

Briannes, Jobelin et l'Homme heureux se rendirent de nouveau, ensemble cette fois, chez le juge d'instruction. Ils tentèrent de lui faire entendre la vérité, et ne pouvant y parvenir — on les tenait en suspicion, surtout Briannes qui passait pour un loufoque, et Jobelin à qui nuisait, en la circonstance, sa réputation de bohème — ils demandèrent du moins qu'on mît l'inculpé en liberté. Ils se butèrent à un refus catégorique.

A leur sortie du Palais de Justice, les trois hommes qui avaient été reconnus, et dont on connaissait la démarche auprès du juge, faillirent être écharpc's.

ir.

226 LES CIIKRCIIEURS DIDÉALS

Quand la foule a une proie sur laquelle exercer ses instincts de haine et de sauvagerie, elle n'admet pas qu'on essaye de la lui arracher.

Ce même jour, on perquisitionna à l'Abbaye des Combes. On y trouva les hches et le manuscrit, de la main même de Salomon Bigle, intitulé : « Le Triomjyliant. »

C'était, on le sait, sa vie, et l'histoire de son avènement à la félicité. Par malheur, cette œuvre, d'une clarté magnilique pour quiconque en eût possédé la clef, ne pouvait qu'enténébrer davantage l'opinion publique. Il eût été préférable qu'elle ne connût pas ces pages qui ne pouvaient pas éclairer à ses yeux la physionomie de Salomon Bigle. Mais les journaux en burent communication et ils jetèrent « Le Triomphant »'* cette œuvre de silence et de recueillement, ils la jetèrent, ainsi qu'un nouvel appât, à la curiosité insatiahle de la foule.

Nous la donnons ici, in-extenso. Elle est indispensable à la compréhension de ce

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caractère étrange. On y verra que Salomon Bigle, tout en ne proposant aux individus que des idéals accessibles à chacun d'eux, croit en un état supérieur, à quoi ne peuvent atteindre, pour le moment du moins, que quelques très rares privilégiés.

LU

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