Les chercheurs d'or Rocheuses
Un jour du mois de février 1848, James Marshall, qui avait émigré du New-Jersey en Californie, travaillait avec un autre compagnon, à approfondir le lit d’une petite rivière où le propriétaire, le colonel Sutter, voulait établir un moulin à scie.
John Sutter était lui-même un émigrant venu en Amérique vingt ans auparavant. Il avait fondé, en 1841, un petit fort de traite sur le site où s'élève actuellement la ville de Sacramento et l'avait nommé fort Sutter.
C'est à quelque distance de 1à, toujours sur le bord de la rivière Sacramento, que le colonel Sutter avait décidé d'établir un moulin à scie. Comme l'eau n'était pas assez profonde pour que la roue pât se mouvoir à l'aise, James Marshall avait été chargé de le creuser de plusieurs pieds.
Or, tandis qu'il prenaît un instant de repos, il aperçut quelque chose de brillant, près des bottes de son compa gnon et lui demanda ce que c'était. Celui-ci, plongeant sa main dans l'eau, en sortit un fragment de roche et, après l'avoir considéré :
—C'est un morceau de cuivre, prononça-t-il.
Ce nest peut-être pas du cuivre, réplique Marshall. Qui aurait pu en apporter jusqu'ici où les Blancs n'ont ja mais passé.
L'ouvrier tourna et retourna l'objet dans sa main, le porta à sa bouche pour s'y essayer les dents et, le considérant de nouveau s’éeria :
—Je pense que c’est de l'or!
—Serait-ce possible! Mon Dieu! si c'était vrai! Regarde, on en voit partout briller des morceaux semblables dans l’eau.
— Ecoute, reprit l’autre, ma femme vient de faire de la potasse avec des cendres de bois, ele s’en servira pour essayer le minerai.
L'ouvrier porta done lu pépite à sa femme qui était en train de faire la lessive. A la demande de son mari, elle fit bouillir la pépite durant plusieurs heures dans la potasse. Si la pépite avait été du cuivre, elle se serait couverte de vert de gris. Or, quand on la sortit, elle était plus belle et plus brillante qu'au moment où on l'avait jetée dans Ia marmite. Nul doute, c'était de l'or.
Les deux ouvriers retournèrent au moulin, ramassèrent quelques autres fragments du métal et Marshall, ayant noué le tout dans son mouchoir, enfourcha son cheval et courut tout d'une traite jusqu'au fort Sutter, à trente miles de la.
1 demanda à parler, en secret, au colonel Sutter et lui fit part de sa découverte. Celui-ci examina de nouveau la pépite, l'essaya à l'eau forte, la pesa et se convainquit à son tour qu'il s'agissait bien du métal précieux.
Sutter et ses compagnons firent tout leur possible pour tenir secrète leur découverte, mais ce fut en vain, le bruit s'en répandit comme une traînée de poudre.
Les deux mondes s'émurent, des récits merveilleux cireulèrent avec la rapidité de l'éclair de l'extrême Orient jusqu'à l'Occident et, de tous les points du globe, des légions d'aventuriers, franchissant les mers ou les continents, se
ruèrent vers cette contrée où, disait-on, il suffisait de se baisser pour ramasser l'or à pleines mains.
En moins de douze mois, 42,000 Canadiens et Américains de l'Est, ayant traversé tout le continent sur des charrettes couvertes en toile et trainées par des chevaux ou des boeufs, étaient rendus au milieu des sables aurifères de la Californie.
Les voiliers qui affrontaient les tempêtes du cap Horn ou du détroit de Magellan pour contourner l'Amérique du Sud regorgeaient de chercheurs d'or dont l’ocil, invariablement fixé vers l'horizon, brûlait d'une seule et unique passion.
D'autres, plus impatients, tentaient d'escalader les montagnes qui barraient Visthme de Panama, dans l'espérance d'atteindre plus vite les eaux de l'océan Pacifique et la région bienheureuse de l'or,
Dans les plus humbles foyers, le soir, la journée faite, on parlait des fortunes colossales, réalisées, en quelques semaines par d'aventureux chercheurs. Tel mineur avait, disait-on, trouvé d’un seul coup de pioche, une pépite qui valait cinquante mille piastres; tel autre, après un séjour de quelques semaines dans la montagne, était revenu, rapportant de la poudre d'or pour une valeur de cent mille piastres. Et les imaginations s'échauffaient et les plus hardis partaient qui, souvent, n’arrivaient pas et ne revenaient plus.
Pendant dix ans, de 1848 à 1858, l'oeil du monde, on peut le dire, fut tourné sur ce coin du globe el une procession ininterrompue d'aventuriers sillonna les chemins qui, de tous les pays, y conduisaient. En un seul jour, le 3 juin 1849, Montréal, qui n'était pas alors la grande ville d'aujourd'hui, vit partir cent cinquante de ses fils, atteints, comme tant d’autres, de la fièvre de lors il est vrai que, dans ce contingent, se trouvaient plusieurs jeunes gens venus de France <t dont l’un, qui allait d'abord s’enfoncer dans l'Ouest canadien, fera l'objet du récit que nous entreprenons aujourd'hui.
Bref, la Californie qui possédait à peine deux mille habitants en 1847, en eut bientôt trois cent cinquante mille, sans compter un nombre à peu près égal qui avaient péri de misère sur les chemins ou de mort violente sur le bord de la mine.
Il arriva ce qui devait arriver, tout le monde s’occupant à la recherche de l'or et personne à l’agriculture, les vivres atteignirent bientôt un prix fabuleux: un oeuf se vendait vingt-cinq dollars, une boîte de sardine quarante dollars, une livre de farine dix dollars, de sorte que l'or trouvé à pleines mains se dépensait de même.
Quelques-uns, plus habiles, se mirent à cultiver la terre et, vendant leurs légumes au poids de lor, réalisèrent en peu de temps d'immenses fortunes.
D'autres, trouvèrent plus profitable le métier de détrousseurs : cachés derrière les buissons, à l'abri d’un rocher, ils guettaient le mineur insouciant et le dépouillaient, après l'avoir étendu raide-mort sur le chemin, sl essayait le moindrement de se défendre. Jusque dans les villes, il se passa des scènes de carnage.
Les Indiens qui, jusque là, avaient méprisé le métal jaune, connurent soudain sa valeur et ne furent pas les derniers à prendre leur part de guet-apens, de carnage et de meurtres.
Quant à Marshall, qui avait été le premier à découvrir le précieux métal, il acquit, en quelques semaines, une fortune de plusieurs millions, mais par son insouciance et des spéculations hasardeuses, il perdit jusqu'au dernier dollar et, quand il mourut, il vivait, depuis plusieurs années, de la charité publique. Le colonel Sutter ne fut pas plus heureux. Il essaya, mais en vain, de défendre sa propriété contre les aventuriers, ceux-ci l'envahirent, comme autrefois les sauteen Egypte, ne laissant rien debout derrière eux. Proiétaire des plus riches terrains miniers, Sutter fut tellement Aépouilé que, li aussi, quand il mourut, en 1880, 1 viva de In charité publique.
L'histoire que nous allons raconter nous donnera d'ail leurs une idée plus complète des aventures et des difficultés de toute sorte qui attendaient les hommes assez audacieux pour se lancer à la conquête des mines d'or, soit en Californie, soit dans les Rocheuses américaines et canadiennes où l'on ne tarda pas à découvrir des placers * très riches.
A l'époque où commence notre récit, l'Ouest canadien n'était encore qu’une immense plaine déserte parcourue par les troupeaux de bisons. Là où s'élèvent aujourd'hui les villes forissantes de Saskatchewan : Edmonton, Régina, ou Calgary, les Sioux, les Cris et les Pieds-Noirs construisaient leurs wigwams, De-ci de-là, c'est-à-dire, à la distance de cinq ou six cents milles lun de l'autre, des forts de traite, construits par la puissante Compagnie du Nord-Ouest, servaient de point de ralliement au commerce. C’est 1à que les Indiens venaient trafiquer les fourrures qu'ils avaient récoltées, les échangeant contre les objets nécessaires à la vie.
Or, par une splendide matinée de juin 1850, le fort de traite de Pile O'Bones? aujourd’hui Régina, capitale de la Saskatchewan, offrait le spectacle d’une animation inaccoutumée Les habitants de cette bourgade, ou plutôt de ce fort de traite, se pressaient autour d'un convoi d'aventuriers, dont les chariots et l'équipement indiquaient clairement que cette troupe s’apprêtait à s'enfoncer dans les vastes solitudes de la prairie, à la recherche d’une mine d’or, métal pour la
1. Prononcez : placdre. Mot espagnol qui elgnife banc de anble, sisement aurière, Lai placers des Rocheuses sont encore exploités de non Jours, surtout eur les bords de la rivière Columbia. Lo Canada à produit pour quarante-deux millions de dollars d'or en 1438.
2. Aujourd'aul Régia; ainsi nommé en l'honneur de la relne Victovla. Son nom primiut de Plle O'Bones (pile d'os), lui venait en raison d'üne accumuintion extraordinaire d'os de sons, restes des tueries ane Glennes et employés comme fertllsanta. LA où on ne voyait, 1 y à trente
5, qu'une savane caps arbres, élève aujourd'hui une magnifique clté do 25000 &mcs, moderne et bien pavée, richo en jardins @t on édifices publles. Faco aux eaux tranquilles du luc Wascana, so drosso le palais Tégteltit avec son dôme imposant. Douze voles ferrées aboutissent à Régine et 26 élisan pointent leurs clochare von le ia.
possession duquel l’homme civilisé fait parfois tant de bassesses et commet souvent tant de crimes.
Les aventuriers, au nombre d’une trentaine, semblaient. en proie à une vive agitation, allant et venant, bruyants et affairés. Ces hommes prenaient leurs dernières dispositions avant de pénétrer dans les immenses prairies, où les os de plusieurs centaines de leurs devanciers blanchissaient pourtant, mélés aux os de bisons, parmi les herbes de la savane.
‘Après une halte d’une heure environ, les aventuriers se remirent en marche. Peu à peu, les ranches devinrent plus rares, et enfin, dans l'après-midi, la troupe se trouva à l'entrée de la solitude. Le lendemain elle atteignait les premières buttes du plateau qui longe la rivière Souris dans la Saskatchewan méridionale.
Les quatre chariots, chargés de vivres, d'eau, de poudre et d'outils de mineur, suivaient sur une seule file; à droite et à gauche, les aventuriers réglaient leur pas sur celui des boeufs qui trainaient lourdement les massifs véhicules. En tête, deux hommes ouvraient la marche, indiquant ainsi la route à suivre. De loin en loin, des groupes d'arbres entremêlés de lianes rompaient seuls la monotonie de la prairie. Parfois, les aventuriers étaient obligés de faire un détour pour tourner quelques troncs énormes, renversés par Ja fureur d'un ouragan. Au lointain, barrant d'une épaisse ligne sombre l'horizon bleu, d'immenses forêts de sapins annonçaient l'approche des Monts Rocheux que les aventuriers avaient résolu de traverser.
Disons maintenant quelques mots des deux aventuriers que leur place, en tête du convoi, désignait comme les chefs de cette expédition.
Le plus âgé avait environ quarante ans, et sa haute stature, admirablement proportionnée, indiquait une force museulaîre qui imposait le respect. Ses yeux, noirs et perçants, reflétaient une grande loyauté et une énergie remarquables. Son costume était celui de tous les chercheurs d'or: large chapeau de feutre brun, gilet noir et culotte de grosse toile
‘Jadie, lea Instruments qui se étaient fort rue
grise et par-dessus le tout une ample veste de cuir aux nombreuses franges à la mode indienne. Pour compléter, des bottes en peau de daim, montant jusqu'aux genoux; un ceinturon en peau de buffle lui enserrant Ia taille. Cette ceinture supportait deux pistolets dans leur gaine, ainsi qu'un long couteau de chasse, qui, avec la carabine qu’il portait en bandoulière, composaient tout son armement. Au côté droit du ceinturon pendaient un sac de balles et une poire à poudre en corne de bufle.
Si ce costume était, ou à peu près, celui de tous les aventuriers, chercheurs d'or, trappeurs où cow-boys canadiens, il n'en était pas de même de l’homme qui le portait. Bien qu'il exerçât le double métier de trappeur et chercheur d'or, sa réputation était celle d’un parfait honnête homme en qui Von pouvait toujours avoir recours lorsqu'il s'agissait de soutenir une cause juste; dans ce cas l'on pouvait compter sur son expérience et sa carabine, qu'un coup d'oeil sûr de son maitre avait rendue redoutable; aussi le nom de Dugal étaîtil connu de tous les habitants de la prairie, blanes et rouges, et sa chevelure eñût-elle fait grand honneur au guerrier indien qui eût pu la prendre et la suspendre à l'entrée de sa tente.
Celui qui marchait près de lui était loin d’avoir sa carrure athlétique; pourtant, sa taille, un peu au-dessus de la moyenne, était souple et bien prise, mais elle accusait plus d'élégance que de puissance musculaire. Quoique son équipement fût en tous points semblable à celui de son compagnon, ses mouvements n'avaient point la même aisance et trahissaient une certaine gêne qui se lisait aisément dans son regard bleu, et sur son visage qu'encadraient de beaux cheveux blonds dont les mèches flottaient sous le large chapeau.
Tout en marchant, il jetait autour de lui des regards où se peignait un vif étonnement, d'autant plus admissible que c'était la première fois qu'il se trouvait face à face avec le désert, c’est-à-dire l'inconnu troublant, les dangers terribles et divers auxquels l'audacieux voyageur est continuellement en butte.
Dugal le regardait, de temps en temps, à la dérobée; le hardi chasseur jouissait en silence de l'impression que produisait sur le jeune homme le spectacle de cette nature splendide à laquelle il était familier et qui n'était troublé que par les ris et les battements d'ailes des oiseaux effrayés par le bruit de la caravane.
—Eh bien, Louis, dit-il d'un ton narquois, que pensezvous du paysage?
— C'est tout simplement admirable?
—J'ai quarante ans, et il y en a plus de vingt que je parcours la prairie dans tous les sens; pourtant, ce n'est jamais sans un certain ravissement que je revois ces plaines immenses et ces montagnes dont le silence impressionnant, me plait infiniment plus que le brouhaha de vos villes de l'Est.
—J'espère bien ne point passer, comme vous, vingt années ici, car je finirais certainement par y mourir d’ennui.
Dugal contempla un instant son compagnon avec une véritable stupéfaction.
—Ma réponse vous étonne? reprit le jeune homme; elle est pourtant très naturelle. Que voulez-vous? je ne suis pas venu ici pour le plaisir d'admirer les Peaux-Rouges… Il y en à tout près de Québec. D'ailleurs, je vais vous faire une confidence qui vous fixera nettement sur mon compte.
Après une minute de silence, i reprit :
—Vous ne me connaissez que sous le nom de Louis, mais ce n’est pas mon nom familial. Vous pensez que je suis né à Québec, mais en réalité, je suis né à Paris où j'ai porté le titre de marquis.
—Marquis! s'exclama Dugal, en inspectant le jeune homme des pieds à la tête, comme sil eût voulu voir comment c'était fait un marquis.
—Oui, mon ami, et j'espère bien reprendre avant peu , non pas de Paris, cette fois, mais de
—Vous ne voulez pas demeurer dans l'Ouest canadien? demanda Dugal étonné. Vous ne voulez pas devenir chef de
mine, ni acquérir un ranch? Vous voulez retourner à Québec? Mais alors, qu'êtes-vous venu faire ici?
—Oh! C'est bien simple : j'ai vingt-cinq ans et suis pres-
— Complètement.
vient au même,
—Vous m'avez pourtant montré un portefeuille assez bien garni.
Louis eut un sourire railleur.
—Cinq mille piastres ne constituent pas une fortune, dit-il en haussant les épaules.
—C'est une jolie somme.
—Crest insignifiant auprès des huit cent mille dollars que j'ai gaspillés.
—Huit cent mill
ou à peu près, ce qui, pour moi, re-
s’écria le chasseur abasourdi par l'élui paraissait formidable.
—Mon Dieu, oui; c’est la fortune qui me fut remise par mon tuteur lorsque, à ma majorité, il me rendit ses comptes. Orphelin dès me jeunesse, cet homme fut désigné pour m'élever et me protéger, ce qu'il fit de déplorable façon en me laissant aller à tous mes caprices. Livré à moi-même, j'écoutai les conseils intéressés de ceux qui m'entouraient, et, en trois ans, mon eapital fut dispersé au vent de toutes les folies. Un our, mes eréanciers firent vendre l'hôtel que je possédais, et le surplus de la vente, soit dix mille dollars, me fut remis. Je fis alors des réflexions qui, pour être tardives, n'en étaient pas moins sérieuses, et ne pouvant m'habituer à végéter dans la misère, je m'embarquei pour le Canada, avec l'espoir de reconstituer la fortune que j'ai si sottement gaspillée, Québec, c'était encore la France, ÿy contractai de précieuses amitiés, mais sans y trouver la fortune. Alors je partis pour l'Ouest canadien dans le but d'établir quelque part un ranch qui aurait fait du marquis un petit roi sur son domaine. Hélas, là encore il m'a fallu désenchanter et reconnaître que j'avais pour cela, les mains trop blanches et les muscles trop faibles.
Voilà, mon cher ami, pourquoi le marquis Louis de Vérillac se trouve aujourd'hui dans le désert. On m'avait parlé de vous au Fort de la rivière Rouge ; je savais que je pouvais compter sur votre courage eL votre loyauté, c’est la raison pour L le je vous ai proposé d'organiser à mes frais celte expé afin de nous rendre au placer que, paraît-il, vous avez découvert, il y a peu de temps, dans les Rocheuses.
—Vous vous souvenez, m'est-ce pas, que je ne me suis point engagé relativement à son importance aurifère? Je l'ai découvert au cours d’une excursion de chasse; elle a reçu, déjà, un commencement d'exploitation, mais ses propriétaires ont dû fuir devant quelque ennemi, les Indiens probablement, si jen juge par les outils abandonnés là précipitamment.
—Vous m'avez franchement expliqué l'affaire et je lai acceptée telle qu'elle est : si nous réussissons, tant mieux; sf mous échouons, tant pis... À propos, donnez-moi donc quelques renseignements en ce qui concerne Changora, que vous semblez aimer beaucoup.
—Changora est un Indien brave et loyal. Depuis dix ans nous ne nous sommes pas quittés, et nous avons l’un en l'autre une confiance absolue.
—De sorte que vous ne craïgnez nullement qu'il nous fasse tomber dans une embuscade?
Le chasseur éclata d’un rire bruyant.
—Lui, nous trahir! s’écria-til enfin lorsque cette hilarité eut cessé, mais c'est de la folie!
—Excusez-moi, mais j'ai entendu parler des Indiens en termes si peu flatteurs.
—Changora fait exception, dit laconiquement Dugal.
Nous rejoindra-t-il bientôt?
—Je lignore. Cela dépendra des circonstances. I] est parti en avant pour éclairer la route, et lorsque sa tâche périlleuse sera achevée, vous le verrez revenir.
3. Le fort de la Rivière Rouge fut ainst nommé par La Vérendrye: 11 porta ensuite le nom de Fort Garry. Sur le site do ce dernier s'élève aujourd but La ville de Winnipeg.
Le soleil déclinait à l'horizon, éclaboussant d'or et de pourpre les herbes de la prairie.
—Hailte! cria Dugal.
Le convoi s'arrêta subitement.
Nous camperons ici, reprit le chasseur, et demain, dès la pointe du jour, nous nous remettrons en marche.
Quoique selon toute apparence il n'y eût rien à craindre des Peaux-Rouges, Dugal ft installer le camp avec des pré. cautions minutieuses. Les quatre chariots furent placés sur deux files, enfermant les hommes et les boeufs, et les deux côtés libres ne tardèrent pas à être obstrués par un amoncellement de branches d'arbres, auxquelles on devait mettre le feu dès que la nuit serait venue, Un aventurier, la carabine à la main, fut placé en sentinelle sur un des chariots, et l’on s’occupa bientôt de préparer le repas, composé surtout de pemmican. * À partir du lendemain, la chasse devait fournir seule à l’approvisionnement.
Lorsqu'ils furent suffisamment restaurés, les aventuriers se désaltérèrent avec un gobelet d'eau dont plusieurs barils étaient pleins; puis, ayant avalé chacun un verre de rhum, tous se couchèrent sur le sol, où ils ne tardèrent pas à s'endormir.
Au bout d’une heure, la sentinelle éveilla un de ses camarades pour qu'il prit sa place; sa faction terminée, ce dernier en fit autant, et ainsi de suite jusqu'à ce que l'aube eût ouvert tous les yeux.
Quand les premières lueurs du soleil parurent, la troupe était déjà en route.
La journée se passa sans incident, ct, le soir, on campa sur la pente d'un coteau,
—Sommes-nous encore bien éloignés du placer? demanda soudain le marquis à Dugal, qui se tenait près de lui depuis le départ.
viande de bison hachée, préparée, mél de dans la peau même de cet animal, Le la nourriture principale des Indiens, des meUs et des at canadien,
Krappeurs qu nord
—Nous n'arriverons guère que dans une dizaine de jours. Si nous n’étions pas retardés par le chariot, notre route serait considérablement abrégée, mais avec un pareil convoi, nous n’avançons qu'avec difficulté; de plus, nous sommes s0 vent obligés de faire des détours que nous pourrions éviter si nous étions seuls.
—Ne trouvez-vous pas étrange que Changora ne nous ait pas encore rejoint?
—Pas du tout. J'en suis seulement un peu inquiet.
—Voulez-vous dire qu'il peut lui être arrivé malheur?
—Ce n’est pas cela... Je crains seulement ques les Sioux soient en chasse. Le retard de Changora me fait supposer qu'il suit leur piste et attend, pour revenir vers nous, d'avoir des indications précises relativement à la direction prise par ces Indiens.
—Louis devint soucieux. Dugal, qui s'en aperçut, lui demanda brusquement :
— Auriez-vous peur?
—Monsieur, je suis Français! répondit le marquis en redressant fièrement la tête.
—Oui, oui, je comprends : les Français ne craignent pas le danger; du reste, je les ai vus à l'oeuvre, car d’autres que vous sont déjà venus ici, et j'ai eu plus d'une fois l'occasion d'apprécier leur intrépidité. Seulement, il y a une chose que je n'ai jamais pu comprendre.
—Laquelle?.… S'il est en mon pouvoir de vous l'expliquer, je le ferai.
Je les ai vus parfois, pendant le combat, éclater de rire en se battant, et même se livrer à des plaisanteries, alors que ce n’était ni le lieu ni le moment.
—Mon cher Dugal, dit en souriant Le marquis, cela s’appelle se battre à la française,
Dugal se gratta l'oreille, cherchant à comprendre, mai il dut y renoncer, en se disant qu'habitué à l'Anglais depuis sa jeunesse il ne comprenait plus qu'imparfaitement le Fran-
çais et que, sans doute, il n'avait pas saisi le véritable sens de ses paroles, ce qui ne l'empêcha pas de répondre :
— Ah! très bien; je comprends.
—Voulez-vous me permettre une question, mon ami?
—Faites, faites.
—Quelle est votre nationalité... car notre connaissance est de si fraîche date que nous n'avons l'un sur l'autre que de vagues renseignements, sauf en ce qui me concerne, pourtant, car je vous en ai dit assez pour que vous soyez fixé à mon égard.
—Pour ce qui est de ma nationalité, je vous avoue franchement qu'elle n'est pas précisément facile à défini
—Vous avez dû naître quelque part?
—Certainement.. j'ai vu le jour à la Rivière Rouge.
—Vous êtes Canadien, alors?
—Pour cela, oui, mon père était un Canadien français marié à une sauteuse et ma mère une descendante d’un Ecossais et d’une Indienne de la tribu des Pieds-Noirs, de sorte que je suis ce qu’on appelle un Métis.
—Evidemment, dit le jeune homme en riant.
—Il est vrai qu'ici, il n'y a que deux genres de nationaux : les Peaux-Rouges, qui sont les Indiens, et les Visages- Pâles qui sont les Européens. Au désert, toute nationalité disparaît devant les races; mais moi, voyez-vous, je suis des deux.
À ce moment, le convoi atteignait l'extrémité d'un bois dans lequel il était engagé depuis le matin. Les aventuriers avaient devant eux une plaine rocailleuse bonée à un mille de là, par une petite montagne que les boeufs ne pourraient gravir. Il fallait donc la tourner; mais, comme le soleil, en déclinant à l'horizon, annonçait l'approche de la nuit, Dugal décida que l'on ferait halte au milieu de la plaine, car, au désert, le crépuscule n'existe pour ainsi dire point, et l'obscurité remplace le jour avec une grande rapidité.
On installa le camp comme à l'ordinaire, et les apprêts du repas commencèrent.
Quelques heures plus tôt, la carabine de Dugal avait abattu un bison isolé, dont la chair, découpée en tranches, ut grillée devant un grand feu de branches sèches.
‘Aucune piste d’Indiens n'ayant été aperçue, la sécurité semblait complète; néanmoins, Dugal prit de minutieuses précautions, car il estimait qu'en aucun cas l'on ne doit s'exposer faute de vigilance, d'autant plus qu'avec les sauvages on ne sait jamais à quoi s'en tenir; c’est souvent lorsqu'on les croit très éloignés que leur cri de guerre éclate inopinément, et alors gare aux chevelures! Les Peaux-Rouges n'étant heureux que lorsqu'ils peuvent en acerocher plusieurs à leurs ceintures, avant de les suspendre à l'entrée de leur Wigwamn. *
Parmi nos aventuriers, il en était un à qui la perspective d'être scalpé inspirait une terreur folle. C'était un Montréalais d’une trentaine d'années, qui, après avoir navigué sur les bâtiments de la marine marchande, avait quitté la mer pour chercher fortune dans l'intérieur des terres. II avait déjà fait partie de deux expéditions, et quoïqu'elles n'eussent pas été entièrement fructueuses, il n’en persévérait pas moins dans celte voie, espérant toujours mettre la main sur un placer important. Ce marin avait nom Eusèbe, mais à cause de son ancien métier on l'avait surnommé le Matelot, ou encore le Montréalais, ear, lorsqu'il parlait de sa ville natale, il ne man: quait pas de dire que c'était la seule ville au monde qui méritât vraiment le nom de cité : “Une ville sur terre et qui touche à la mer”, disait-il, voulant exprimer par-là que le Saint- Laurent reliait Montréal à l'Océan. Eusèbe était un joyeux compagnon, mais les lazzis dont il égayait ses camarades ne l'empéchaient pas d'être d’une bravoure qui ressemblait parfois à une folle témérité.
Naturellement, Louis et le matelot s'étaient pris lun pour l'autre d'une vive amitié, et cela dès leur première ren-
£. Cette opération, pratiquent sur leurs vaincus, n'entraino pas fatalement 1x mort ai l'en peut secourir à tempa Lx victime. On à vu des hommes qul, après avoir €té acalpés, ont parfaitement survécu Us en étaient quittés pour porter perruque.
contre; mais le Montréalais, dont la faconde ne tarissait point, décochait de temps en temps au marquis quelques épigrammes, pas trop méchantes, il est vrai, car pour rien au monde il n'eût voulu le froisser, mais qui n’en étaient pas moins fort agaçantes. Par exemple, il affectait parfois de lui parler à la troisième personne, allusion à sa situation passée; ou bien, si Louis l'appelait, il répondait avec gravité
—Monsieur 2 sonné?
Ces sailles, loin de fâcher le marquis, le faisaient sourire, cer elles lui rappelaient la patrie absente. D'ailleurs, il n'était pas en reste avec son ami, dont il vantait d’un air sérieux Populente chevelure noire et frisée.
—Comme elle ferait bien à la ceinture d’un Peau-Rouget disait-il parfois.
Instinctivement le matelot portait une main sur son épaisse toison, comme si le couteau d'un Indien l’effleurait et, malgré tout son courage et sa nature insouciante, il ne pouvait retenir un frisson. Cette crainte perpétuelle avait eu pour résultat de le rendre terrible dans les rencontres avec les sauvages, et dans une mêlée, ce qui arrive souvent avec les Indiens, au lieu de tirer des coups de feu, ce qui n'est pas toujours très facile, ou de se servir de son couteau de chasse, ainsi que le faisaient ses compagnons, il empoignait son fusil par le bout du canon et, le faisant tournoyer autour de lui, il abattait tous les ennemis qui l'entouraient. La peur d'être scalpé lui donnait une force et une énergie qui le rendaient invulnérable dans un combat corps à corps.
Lorsque nos aventuriers eurent achevé leur repas, ils se couchèrent sur le sol, les pieds près du feu, et Dugal resta seul éveillé avec la sentinelle. La nuit était splendide : un ciel de saphir, tout constellé d'étoiles, couvrait le désert. Les feuilles bruissaient doucement, troublant à peine le grand silence qui enveloppait toutes choses. Plusieurs fois déja, Dugal séteit penché, écoutant attentivement, mais aucun bruit insolite n'avait frappé son oreille.
Vers minuit, un léger sifflement, comme celui d'un serpent, retentit dans la direction du bois que l'on avait traversé dans la journée.
—Un serpent! dit en tressaillant l'aventurier en faction, près de qui Dugal se trouvait en ce moment; mais ce dernier Jui mit la main sur le bras en plaçant un doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence. Se tournant ensuite du côté où il avait entendu le léger sifflement, il l'imita; deux minutes plus tard, Changora était dans le camp.
Changora était un de ces Indiens nomades n'appartenant à aueune tribu et à demi-civilisé; d'un courage à toute épreuve, il était le compagnon et l'ami intime de Dugal dont il partageait tous les dangers; mais malgré les séjours plus ou moins longs faits parmi les blancs, en compagnie de son ami, il m'avait jamais pu réprimer complètement les instincts de sa race: c'était en quelque sorte un fauve apprivoi Malgré les objurgations de son compagnon, il n'avait jamais voulu renoncer à son habitude de scalper ses ennemis. À cela près, il était aussi parfait qu'on pouvait le désirer : sobre, brave et dévoué; tel était le Peau-Rouge dont le chasseur avait fait son frère, comme on dit au désert.
—Mon frère a bien tardé à nous rejoindre, dit Dugal, employant, pour parler au Peau-Rouge la formule indienne.
—Changora a le pied léger, répondit l’Indien, et il ne repose jamais lorsqu'il suit une piste.
—Oui, oui, je comprends : mon frère a fait un long voyage, et c'est pourquoi le soleil s'est couché plusieurs fois avant que je l'aie revu.
Changora inclina la tête d’un signe affirmatif :
—Mon frère a-t-il découvert quelque chose? demanda vivement le chasseur.
—Les Sioux sont en chasse.
—Sont-ils nombreux?
Le Penu-Rouge leva les mains, ouvrant et fermant alter. nativement ses dix doigts, par quatre fois.
—Quarante?
—Oni.
—Quelle direction suivent-ils?
—Demain, au lever du soleil, mon frère pourra les voir.
—Alors, ils nous suivent? dit Dugal très inquiet.
Changora désigna la petite colline qui bornait la plaine.
—Les Sioux sont là, dit-il, mais ils ignorent la présence des Visages-Pâles.
—Je comprends: le hasard seul les a conduits de notre côté, et demain seulement ils nous apercevront. C’est plus de temps qu’il ne nous en faut pour nous apprêter à les saluer d'une manière sérieuse.
—Les Sioux ne sont pas seuls; ils ont un prisonnier.
—Une Face-Pâle, alors?
— Oui: le Père noir, Dugal sursauta.
—Le Père Joseph? interrogea-t-il avidement.
—Il est en ce moment assis devant le feu de ses ennemis, et son attitude semble indiquer qu'il prie le Grand Esprit pour qu’il vienne à son secours,
Dugal n'en écouta pas davantage. Rassemblant les aventuriers, il leur parla en ces termes
—Les Sioux sont près de nous : ils sont au nombre de quarante; ce n’est rien, mais ils ont parmi eux le Père Joseph, qu'ils ont dû capturer.
—I1 faut le délivrer! s'écrièrent vingt voix.
—Quel est done le personnage dont il s’agit! interrogea le marqui
—Un missionnaire; mais c'est le moment d'a de parler. Voici done ce qu'il faut faire : Changora et moi allons ous éloigner, et, dans une demi-heure, vous tirerez un coup de carabine; mais avant, vous aurez fait placer tous nos compagnons de façon à former une ligne faisant face à la colline,
et non
—Je ne comprends pas très bien en quoi cela peut nous être util
—Faites ce que je vous dis, cela vaudra mieux que de chercher à comprendre.
—Mais le coup de feu que je tirerai va attirer les sauvages sur nous!
—J'y compte bien. Seulement, comme ils se croiront attaqués, au lieu de ramper en se dissimulant dans les hautes herbes, ils tomberont sur le camp comme une horde de démons, sans penser à se cacher. Maintenant, dit-il plus gravementobservez bien ce montieule par où les Sioux viendront : dès que vous les apercevrez sur la hauteur, tenez-vous prêts, vous et nos hommes, et lorsqu'ils seront en bas, commandez un feu de salve, ce qui aura pour résultat immédiat de les arrêter et de vous permettre de recharger les carabines; ensuite, feu à volonté.
Louis fit aussitôt placer les aventuriers ainsi que Dugal l'avait prescrit.
Lorsque chacun fut à son poste, bien abrité derrière les chariots, un silence de mort plana sur le camp.
Tout étant ainsi disposé, Dugal recommanda encore une fois à Louis de tirer un coup de feu au bout d'une demiheure, puis il sortit du camp avec Changora, afin de profiter de la confusion qui ne pourrait manquer de régner au camp des Peaux-Rouges, lorsqu'ils se croiraient attaqués.
Le plan était hardi, mais il s'agissait de rendre à la liberté un homme pour lequel le chasseur professait autant d'affection que de respect,
Il nous faut ici ouvrir une parenthèse pour dire ce qu'était le Père Joseph, dont la captivité avait produit une si vive émotion parmi les aventuriers.
C'était un Canadien français, appartenant à l’ordre des Oblats. Il était âgé de quarante ans, mais les fatigues et les privations de toutes sortes avaient creusé sur son visage des rides profonds qui, pourtant, n'avaient pas enlevé à sos traits
Vexpression de bonté que des yeux bleus et mélancoliques augmentaient encore.
Missionnaire infatigable, il parcourait, depuis dix ans, sans autre arme qu'un bâton qui servait à aider sa marche, les immenses prairies de Ouest Canadien, préchant les doctines du christianisme, sans souci des souffrances sans nom qu'il avait à supporter, et de la mort continuellement suspendue sur sa tête, sous la forme d'un tomahwak indien ou de la griffe d’un fauve.
C'était un de ces sublimes soldats, martyrs de la foi, qui, VEvangile à la main, vont toujours en avant, répandant la parole de Dieu et préchant l'humanité aux peuplades féroces et sanguinaires, tombant héroïquement sur le champ de bataille, les yeux fixés vers le ciel, leur suprême consolation.
Le dévouement et l'abnégation de ces hommes sont trop peu connus; ils vivent, souffrent et meurent sans même que l'on ait soupçonné leur existence, car ils accomplissent leur mission divine sans bruit et sans ostentation; parents, amis, ils quittent tout pour se consaerer entièrement à leur saint ministère, loin de leurs proches, que bien peu, hélas! peuvent revoir, car leur apostolat se termine presque toujours par une mort prématurée, sans qu'une main amie serre la leur.
On comprendra aisément que Dugal n'ait pas h tenter de délivrer le missionnaire, qu'il aimait beaucoup.
Quant à Changora, converti au christianisme par le Père Joseph, il n'avait pas hésité à suivre son ami. Après avoir longé la colline sur une longueur de quelques centaines de pieds, ils commencèrent à la gravir, mais en rampant comme des serpents, s'arrétant de temps en temps pour écouter si aucun bruit insolite ne s'élevait pas du camp des Indiens.
Arrivés sur le sommet, ils opérèrent leur descente avec des précautions plus minutieuses encore : une branche sèche craquant sous eux aurait suffi pour dénoncer leur approche et réduire à néant le plan si hardiment conçu.
Une fois en bas de la colline, ils écoutèrent attentive ment tous les bruits, mais le bruissement. des feuilles trou-
blait seul le grand silence de la prairie; alors, ils commencèrent à remper dans la direction du camp des sauvages, établi dans un petit bois, au pied même de la colline. En dix minutes, ils arrivèrent assez près pour distinguer le Père Joseph assis devant un feu de branchages. Ses traits étaient calmes et une chrétienne résignation se lisait sur son visage, au'éclairait en plein le Iueur du foyer. Derrière lui, un Indien de haute taille se tenait debout appuyé sur une longue lance en bois durei au feu. Autour de lui, tous ses compagnons dormaient, couchés ça et
Il n'en était pas de même dans le camp des aventuriers, qui, abrités derrière les chariots s’apprêtaient à recevoir les Peaux-Rouges avec une énergie qui prouvait qu'aueun d'eux n'en était à sa première affaire et que chacun savait parfaitement, qu'en cas de défaite, il n’y avait à attendre ni grâce ni merci de la part des sauvages adversaires qu'ils allaient combattre.
A l'annonce du combat, le marquis, n'ayant jamais vu le feu, n'avait pu réprimer un frisson involontaire, mais le sentiment de sa dignité lui rendit aussitôt tout le calme qu’exigeait la situation, et ce fut d'une voix ferme qu'il ft exécuter les prescriptions de Dugal.
Lorsque ses compagnons furent installés à leur poste de combat, il attendit froidement l'instant où il devait donner le signal de l'attaque, consultant sa montre avec un grand sang-froid.
Le moment arriva enfin.
—Attention! dit-il.
Les aventuriers épaulèrent leurs carabines.
Louis épaula à son tour et tira en l'air.
L'effet de cette détonation fut effroyable : les Sioux, subitement réveillés, saisirent leurs armes, et, s'élançant dans Ie direction d'où le coup était parti, furent en quelques bonds sur le sommet de la petite colline.
En voyant le feu du camp des chercheurs d'or, ils pous-
sèrent des hurlements terribles et dévalèrent la pente en brandissant leurs lances et leurs tomahwaks.
Arrivés au bas de la colline, ils s'apprêtaient à s'élancer du côté du camp, lorsqu'un feu de salve erépita, tuant plusieurs sauvages.
Le feu des aventuriers continua, moins serré, mais tout aussi meurtrier.
Selon la recommandation du chasseur, chacun tirait à volonté, mais à coup sûr : chaque balle blessait ou tuait un ennemi.
Pourtant les Sioux avançaient en bondissant et poussant leur eri de guerre. Quelques-uns, munis d'ares, firent pleuvoir sur le camp une grêle de flèches qui blessèrent plusieurs aventuriers, mais peu grièvement.
Les Peaux-Rouges n'étaient plus qu'à une cinquantaine de pas du camp, lorsque deux coups de feu furent tirés sur leur droite.
Se croyant cernés, ils lâchèrent pied, s’enfuirent préci tamment, gravirent la colline en courant et ne tardèrent pas à disparaître.
Une minute après leur disparition, Dugal et Changora faisaient leur entrée dans le camp, accompagnés du Père Joseph.
En voyant le digne missionnaire, les aventuriers se découvrirent respectueusement, salut que le Père Joseph leur rendit en souriant d’un air triste.
Le marquis s'était approché de lui avec une vivacité qui prouvait son désir de causer avec l’homme dévoué dont il connaissait déjà la vie par les récits que lui en avaient fait ses compagnons.
Sinclinant avec respect, il lui tendit la main en disant en français:
—Mon Père, permettez-moi de vous féliciter sur votre heureuse délivrance. On m'a parlé de vous; et croyez que je suis heureux d’avoir pu contribuer à vous arracher des mains de ces féroces sauvages.
—Vous êtes Français? demanda vivement le prêtre.
—Français et Parisien.
—C'est un grand honneur pour moi de vous rencontrer. Mais que faites-vous dans ces prairies?
—Je cherche fortune.
—Vous ne ressemblez pourtant guère à un aventurier, si ce n'est par votre costume.
—Je suis encore novice, en- effet, et je vous expliquerai plus tard les motifs qui m'ont décidé à venir dans ces solitudes; pour le moment, je me contenterai de vous faire connaître mon nom.
Et après une courte pause, il dit en s’inclinant :
—Je suis le marquis Louis de Vérillae.
Le Père Joseph entrevit aussitôt une partie de la vérité, mais il n'en laissa rien paraître, par pure courtois
L'aube devant bientôt éclairer l'horizon, les aventuriers s'oceupèrent à préparer leur repas du matin, afin d'être prêts à partir dès que le jour paraîtra
Le missionnaire s'était assis sur un tronc d'arbre placé devant le feu. Son apparence était calme, mais ses yeux reflétaient un grande tristesse.
Le marquis, s’en étant aperçu, lui en demanda la cause mais d'un ton plutôt affectueux qu'indiseret.
—Je songe, dit lentement le Père Joseph, aux créatures qui viennent de trouver la mort sous vos balles.
—Vous les plaignez? s’écria Louis d’un air de vif étonnement.
—Oui, je les plains, et sincèrement... Ces hommes, mal. gré leur couleur, n'étaient-ls pas vos frères devant Dieu?
—Des sauvages ne sont les frères de personne.
Le missionnaire se leva, et sa voix éclata vibrante, pleine d'amertume et d'indignation.
—Alors, dit-il au marquis, pour vous, ces hommes ne sont pas autre chose que des fauves, n'est-ce pas? Eh bien, à qui la faute? Aux Blancs, qui, oubliant les plus élémentaires maximes du christianisme, ont employé, vis-à-
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vis d'eux, des moyens indignes de peuples civilisést… Lisez Phistoire si courte, mais déjà si mouvementée de la conquête de l'Amérique, et vous conviendrez avec moi que les Blancs ont été quelquefois les véritables sauvages! Comment a-t-on entamé les relations avec les Peaux-Rouges?… À coups de fusil et en détruisant leurs tentes; mais comme les résultats n'étaient pas toujours ceux que l’on attendait, car les Indiens étaient braves et se défendaient avec l'énergie du désespoir, les traitants, sous forme de présents, leur présentèrent un ennemi implacable : leau-de-vie, que les Peaux-Rouges, avec leur habitude de langage imagé, appellent l'eau-de-feu. Alors, ces enfants de la nature, qui ne connaissaient que l'eau Timpide de leurs ruisseaux, trouvèrent un certain attrait à l'absorption de cet infernal breuvage, et ils ne tardèrent pas à s’abrutir par la pratique de l'ivrognerie. Leurs adversaires eurent ensuite beau jeu pour les anéantir, mais ceux qui survéeurent perdirent peu à peu cette dignité qui, malgré leur état de sauvagerie, dirigenit toutes leurs actions, et maintenant, à quelques exceptions près, les Indiens sont des fauves dans toute acception du mot, tandis que la conquête de leur territoire aurait pu être opérée tranquillement, par la persuasion et des procédés humanitaires qui auraient jeté entre les deux races les racines d’une amitié profitable à tous. Qu'un Indien s’aventure au milieu des habitations dans le but de faire commerce avec les Blancs, comment est-il reçu?. Avec mépris, chaeun le suit; et pourtant cet homme a des intentions pacifiques; aussi, qu'arrive-t-1?… Les uns subissent avec abrutissement ce traitement injuste, mais d’autres retournent dans leur tribu, le coeur plein de haine et avides de vengeance.
Le Père Joseph fit une légère pause, et promenant son regard sur les aventuriers qui l'entouraient, il reprit d’une voix plus calme, mais dont lintonation grave fit sur ses audileurs une profonde impressio:
—Croyez-moi, considérez tous les hommes comme des frères, quelle que soit leur couleur, car celui qui sème le grain
récolte le blé, tandis que celui qui sème le vent récolte la tempête !
Et il reprit se place devant le feu dont la lueur éclairait son visage empreint d’une profonde mélancolie.
Les aventuriers, très émus par les paroles du prêtre, reprirent silencieusement leurs occupations un instant in: terrompues.
—Où donc est Changora? dit tout à coup Louis, frappé de l'absence de l’Indien.
—Le voici, répondit Dugal, en désignant le Peau-Rouge, dont la haute taille apparaissait entre deux chariots.
Changora s’avança d’un pas majestueux jusqu'au milieu du camp; là, il jeta à terre des objels que l'obscurité ne permettait pas de distinguer. Louis se baissa pour en examiner la nature, mais il recula vivement, pendant que ses traits exprimaient un immense dégoût.
Ces objets, d’une forme indéfinissable, n'étaient autre que dix-sept chevelures que l'Indien venait de prendre aux Sioux tués pendant le combat.
Tandis que tous entouraient le Père Joseph, Changora avait quitté le camp sans être remarqué, et était allé faire sa récolte de ces trophées qui sont, aux yeux des Peaux-Rouges, les plus beaux que l'on puisse avoir.
L'aube, en blanchissant la cime des arbres lointains, don-
na le signal du départ. Les boeufs, déjà attelés, démrarèrent lourdement, escortés des chercheurs d’or, en têle desquels marchaient, comme toujours, Dugal et le jeune marquis. Quant à Changora, il avait repris sa marche en éclaireur devançant le earavane dont il connaissait parfaitement litinéraire.
Le Père Joseph, installé dans un des chariots, réfléchis. sait profondément sur la fatalité qui pousse des créatures de Dieu à s'entr'égorger au lieu de pratiquer la maxime évangélique : Aimez-vous les uns les autres.