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CHAPITRE Il

La vengeance

Il est midi. Un soleil ardent darde ses rayons échevelés sur une plaine immense, bornée, à l’ouest, par de sombres forêts vierges dont les arbres séculaires entremélent leurs branches touffues tout enguirlandées de lianes, au milieu desquelles les fauves prennent tranquillement leurs ébats.

Au milieu de la plaine, une petite rivière roule avec un doux murmure ses eaux limpides, semblable à une coulée d'argent, sous l’astre enrubanné d'or qui semble incendier le ciel, pendant que les hautes herbes qui la bordent ondulent gracieusement, suivant le caprice de la brise tout imprégnée des subtils parfums de cette merveilleuse végétation.

Sur la rive septentrionale de la rivière, une centaine de tentes de peaux, hautes et de forme conique, sont éparpillées sans la moindre symétrie. À l'entrée de chaque tente, sont suspendus, à un poteau, le bouclier, le carquois, l’are et la lance du guerrier qui l’habite; à terre, çà et là, l'on voit les divers ustensiles domestiques nécessaires aux besoins matériels. A quelques-uns de ces poteaux, sont accrochés, par des lanières de peau de daim, des berceaux d'écorce où s'ébattent de petits enfants.

Entre les tentes, de jeunes Indiens jouent, se roulent les uns sur les autres, avec une agilité incroyable.

A quelques distance de ces rustiques demeures, les adolescents exercent leur vigueur naissante en essayant de dompter les coursiers sauvages de leurs pères.

Si les Peaux-Rouges en bas âge semblent gais et insouciants, il n'en est pas de même des guerriers. Ceux-ci se promènent par groupes, graves et recueillis, échangeant quel. ques brèves paroles; mais si leur contenance est calme, il est facile de voir, à leurs yeux étincelants, qu'une colère terrible emplit leur coeur et qu'ils sont dans l'attente d’un grand événement.

Au milieu du camp s'élève une tente plus vaste que les autres, quoique de forme identique : c’est celle du Buffle- Noir, le grand chef de la tribu. Sa stature herculéenne, un peu courbée par l'âge, dénote encore une force musculaire peu commune, Au sommet de la tête, fixées dans ses longs cheveux gris, trois plumes d'aigle indiquent le rang élevé qu'il occupe parmi les Sioux.

A ses côtés, six chefs sont assis à terre, comme lui, formant un cercle; tous fument gravement de longues pipes creusées dans des pierres, et dont les tuyaux sont de flexibles roseaux.

En ce moment, un grand silence régnait parmi les sept guerriers réunis en Conseil, mais leurs regards ardents prouvaient suffisamment que leur esprit n'était pas inactif, quoique leur corps eût l'immobilité d'une statue; ainsi qu'il convient à des Indiens sur le point de prendre une grave décision,

Enfin, le Buffle-Noir, ayant fini de fumer, secoua la cendre de son calumet, puis prononça d'une voix gutturale:

—Le Serpent tarde bien à veni

Comme cette réflexion ne constituait point une interrogation, les chefs gardèrent le silence, attendant respectueusement que le Buffle-Noir les interpellät directement.

Soudain, des cris retentissent dans le camps et un Indien, jeune et vigoureux, qui venait d'arriver au galop d'un cheval fougueux, bondit plutôt quil ne saute à terre, et entra dans la tente où les sept chefs tensient Conseil; puis, se tenant

debout et immobile, il attendit qu'un des guerriers lui adressût la parole.

—Je craignais de ne plus revoir mon fils, dit le Bufle- Noir, selon la coutume indienne qui veut que les guerriers parlent ainsi aux plus jeunes, tandis qu'ils donnent le nom de frère à ceux de leur génération.

L’Indien ne répondit point, attendant une question plus directe.

—Quel motif a pu retarder ainsi mon fils? reprit le chef. Le soleil s'est couché deux fois depuis que nous l’attendons.

—Le Serpent, répondit l'Indien, n’a voulu quitter la piste des Faces-Pâles que lorsqu'il a été certain de pouvoir la retrouver facilement.

—Bon. Maintenant, qu'a fait le Serpent?

—Il a suivi les Visages-Pâles pendant une lune, sans les perdre de vue.

—Quand le Serpent les a quittés, continuaient-ils leur route?

—Le Serpent les à vus installer leur camp au pied d'une colline où il ont l'intention de rechercher des pierres jaunes. C'est là que les Sioux iront prendre leurs chevelures.

Les sept chefs se levèrent d'un bond en poussant un cri de guerre.

—Faites assembler les guerriers, ordonna le Buffle-Noir.

Tous sortirent, et, quelques minutes plus tard, une centaine de Sioux étaient réunis devant la tente du grand chef.

Après avoir promené sur les guerriers un regard imposant, il prononça l'allocution suivante :

—Guerriers Sioux, le moment est venu de venger nos frères que les Visages-Pâles ont envoyés chasser dans les prairies bienheureuses. Des veuves et des orphelins pleurent maintenant dans les wigwams de ces enfants du grand Manitou, qui ne pousseront plus leur cri de guerre et dont les chevelures ornent la ceinture de leurs ennemis. Les immenses

1 De re.

forêts pleines de gibier ont été données aux Indiens par le Grand Esprit, qui les aime et ne permettra pas qu'elles deviennent la proie des hommes à face pâle, car s'il a peuplé de daims et de buffles les bois et les vallées, c'est afin que ses fils puissent y vivre en paix et dans l'abondance, pendant que le chant harmonieux des oiseaux caressera agréablement leurs oreilles. Les Visages-Pâles veulent nous prendre toutes ces choses qui nous appartiennent, et, avant peu, si nous les laissons faire, l’Indien n'aura plus un ruisseau où se dés térer, un daim pour se nourrir ni un arbre pour s’abriter, el à force d'être refoulé dans le désert, il finira par être précipité dans l'eau salée... ? En ce moment, une bande de ces chiens parcourt la prairie après avoir donné la mort à plusieurs de nos frères, dans un combat préparé par eux: les laisserez-vous retourner tranquillement dans leurs wigwams sans les punir de leur infâme trahison?

Pour toute réponse, les Sioux poussèrent leur cri de guerre et brandirent leurs tomahwaks.

—Bien, mes fils, bien, reprit le chef; je vois que la peur ne fera pas trembler votre bras et que vous saurez tirer vengeance des Faces-Pâles.. Le Serpent a suivi leur piste et vous l'indiquera; aucun de ces démons ne doit revoir sa tribu. Demain, dès que le soleil sera levé, soixante d'entre vous se mettront en route pour le campement de nos ennemis, à qui ils prouveront que l'oeil du faucon n’est pas plus prompt à apercevoir sa proie, que celui des Sioux n'est sûr lorsque sa flèche sifle dans l'air; et quand ils seront de retour ici, les chevelures, qui attesteront leur vaillance, seront suspendues à l'entrée de leur tente, où les femmes et les enfants les contempleront avec respect.

Le cri de guerre retentit encore une fois, puis chaque guerrier alla faire ses préparatifs de départ.

L'animation était à son comble. Les guerriers examinaient, avec la plus scrupuleuse attention, leurs tomahwaks

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