‹ Les chercheurs d'or RocheusesChapitre 7 sur 8 · SAUVÉ · texte numérisé non relu

SAUVÉ

Le Matelot n'avait pu retenir un ricanement, car il avait bien plus confiance en ses jambes et en sa carabine qu'en Ja Divinité dont venait de parler le prêtre. Elevé chrétiennement par une mère pieuse, il avait peu à peu perdu toutes ses pratiques de religion et jusqu’à ses sentiments de foi au contact des amis dépravés qu'il avait fréquenté durant ses voyages sur mer,

—Mon ami, lui dit alors ce dernier, croyez-moi, ne blasphêmez pas, car cela pourrait nous porter malheur:

Eh batèche! si nous sortons sains et saufs de cette passe, pour sûr, je m'engage à croire à votre bon Dieu.

—Et si nous n'en sortons pas?

—Si nous n’en sortons pas? eh bien.

—Eh bien, quoi?.…. Où pensez-vous que vous irez?

—Ma foi, je n’y ai pas songé.

—Songez-y sérieusement, mon ami.

Le matelot avait gardé le silence après ces paroles du Père Joseph, mais il semblait préoccupé et lui lançait à la dérobée des regards étranges que le missionnaire voyait fort bien, mais ne semblait point remarquer.

Nos fugitifs marchaient dans la direction de l’est. Ils étaient déjà loin du camp lorsqu'une ligne blanchâtre frappa leurs regards : c'était le jour qui se levait, éclairant les nua. ges qui continuaient à rouler leurs flots tumultueux.

—En ce moment, dit Dugal, les Sioux sont dans le camp, en train de s'abreuver,

—Alors, arrêtons-nous un instant, dit le marquis,

—Avangons, au contraire; il faut profiter de l'état de nos ennemis pour mettre entre eux et nous le plus d'espace possible.

Une rivière leur barra bientôt la route, c: ulant dans la direction du sud-est.

Nous longerons la rive, dit Dugal, c'est le chemin que mous devons suivre pour gagner le village des Pieds-Noirs. Mais reposons-nous quelques minutes si vous voulez,

#0 Las CHERCHEURS D'OR DES ROCHEUSES

Cette proposition fit le plus grand plaisir, cer ils étaient littéralement exténués. Les deux Indiens et Dugal ne paraissaient nullement fatigués; quant au Père Joseph, habitué depuis longtemps à faire de longues courses à travers la prairie, il avait supporté sans trop de peine cette marche forcée.

Après une halte de dix minutes, la petite troupe se remit en route, suivant toujours le bord de la rivière.

La poursuite

Vers midi, les voyageurs s’arrétèrent sous un arbre touffu, pour prendre quelques instants de repos et entamer leurs provisions.

Depuis douze heures qu'ils étaient en route, aucun n'a vait pensé à prendre la moindre nourriture, et il en eût été ainsi pendant toute la journée si Dugal n'avait compris que les forces de ses amis avaient besoin d'être ménagées.

11 avait donc ordonné une halte, et fait asseoir ses compagnons sous l'ombrage de quelques pins dont le feuillage les garantissait contre les rayons brâlants du soleil qui avait enfin dispersé les nuages, et incendiait la prairie.

Le frugal repas de nos amis était à peine achevé que Cerf-Agile fit entendre une exclamation.

—Hugh! dit-il.

Et il désignait la plaine nue, où l'on voyait au loin quelques points noirs qui s'agitaient.

—Les Sioux! s'écria Dugal; vite, en route, et au pas gymnastique!

Tous se levèrent d’un bond et s’élancèrent à la suite de leur guide.

—Nous avons de l'avance, dit soudain ce dernier; profitons-en pour traverser le bois que vous voyez là-bas, sans

quitter la rivière* qui le partage en deux. Grâce à la diligence que nous avons faite cette nuit, nous pouvons échapper aux sauvages.

Tous l'interrogèrent du regard, mais il n’ajouta pas un mot. Néanmoins, ses amis reprenaient confiance, car il leur avait souvent prouvé qu'il était homme de résolution et jugeait sainement les situations.

En arrivant devant le bois, Dugal se retourna en disant à Changora :

—Allez préparer la pirogue.

L'Indien prit sa course sous les arbres et ne tarda pas à disparaître.

Le chasseur interrogea la plaine que lon venait de traverser: les Sioux avançaient toujours au galop de leurs fougueux coursiers, et il élait bien évident qu'avant une heure les deux troupes seraient en contact.

—Avançons vivement, dit Dugal, et je réponds de tout!

En vingt minutes la petite troupe eut traversé le bois, qui la masqua alors aux yeux des poursuivants.

La rivière reparaissait au grand jour, mais pour faire un coude à gauche et se diriger vers l'est, en longeant le bas d'une colline, qui barrait brusquement la vue au sortir du bois.

Sur la rive opposée, à l'endroit où la rivière dessinait sa courbe, un lac assez étendu bañgnaît une partie de la colline.

Sur le lac, Changora, installé dans une pirogue, avangait à grand renfort de coups le pagaie.

1 avait dû aller chercher la pirogue à la nage, car son corps cuivré ruisselait d'eau.

Dugal et ses amis prirent place dans l'embarcation aussitôt qu’elle eut touché la rive, et Changora regagna ra-

1. Cette rivièro au cours tantot impétueux et tranquille était la rl.

‘ère a TAre, affluent de Ja Saskatchewan du sud, et le eu 00

Yalent nos amis était le lle aussi sauvage que randiowe où

depuis a ville de Pan, célèbre dans le monde entier par ren sources males et lo luxueux hôtel qu'y à construit le chemin de fer du Pace

fau Canadien.

Dugal et sos amis prirent place dans l'embarcation.

pidement le milieu du lae, qu'il traversa jusqu'au pied de la colline, couverte d'épais buissons, dont les branches baignaient leurs feuilles dans l’eau tranquille et transparente.

Dugal écarta le feuillage, et la pirogue disparut sous les buissons,

Ses amis aperçurent alors avec étonnement l'entrée d'une grotte dont l'ouverture se trouvait à peine à deux pieds audessus du lac.

Aidés de Dugal et de Changora, ils furent bientôt dans intérieur, après quoi la pirogue fut retirée de l'eau et placée dans la caverne.

Cette entrée avait douze pieds de large et six de haut, mais la grotte allait en s’élargissant, et pouvait avoir une profondeur de deux cents pieds. Malgré le peu d'élévation de la voûte, cette retraite, comme on le voit, était assez spacieuse; l'eût-elle été moins, que les fugitifs l'eussent saluée avec joie?

—Vous ne nous aviez pas parlé de cette grotte, dit Louis, avec un aceent de reproche.

— C'est. que j'espérais ne pas être obligé de vous y conduire: Changora et moi en connaissaient seuls l'existence. Mais ne parlons plus et observons le plus profond silence, car les Sioux ne vont pas tarder à paraître. Je suis curieux de voir leur stupéfaction en constatant la subite disparition de notre piste.

Il achevait à peine que les sauvages, au nombre d’une vingtaine, débouchaient du bois.

Sautant à bas de leurs coursiers, le Corbeau et un autre chef suivirent attentivement la piste, et quand ils eurent constaté qu’elle se perdait au bord de Ia rivière, ils remontèrent à cheval, et toute la troupe suivit la rive, pensant que ceux qu'ils poursuivaient avaient suivi le cours de l'eau à la

2. Cette grotte, quolque fortement détérlorée, est encore visible de nos Jours: eUe s0 trouve tout prês de Calgary: nos amis avalent Gone accompli le trajet qui mépare Ban de la métropole de l'Albarta.

mage pendant un certain temps, et que leur piste reparaîtrait bientôt.

Ils galopèrent jusqu'au coucher du soleil, traversant parfois la rivière à la nage, sans rien découvrir; mais ils ne se rebutèrent pas, et revinrent camper devant le lue, à l'endroit où la piste se perdait, avec l'intention de recommencer leurs recherches dès que le jour paraîtrait.

Laissant les chevaux paître en liberté, et bien certains qu'ils ne s'éloigneraient pas, les sauvages s’étendirent sur l'herbe, mais non sans avoir placé deux guerriers en sentinelle, et ne se doutant nullement que leurs ennemis se trouvaient si près d'eux.

Dugal et ses compagnons avaient suivi, à travers les branches des buissons, toutes les évolutions des Sioux. En les voyant disparaître, le marquis et Eusèbe n'avaient pu retenir un soupir de soulagement, mais le chasseur, qui connaissait à fond les habitudes des Indiens, leur recommanda, comme précédemment, le plus grand silence, certain qu'il était de voir bientôt les Peaux-Rouges revenir devant le Inc.

Lorsque les Sioux eurent pris leurs dispositions pour passer la uit, Dugal emmena ses amis au fond de la grotte et les engagea à prendre un peu de nourriture,

—Nous sommes momentanément en sûreté, leur dit-il; ainsi done, bannissez toute crainte et attendez patiemment les événements. Notre situation dans cette grotte nous per: mettrait au besoin de tenir tête à une armée; par conséquent, il est inadmissible que quelques sauvages viennent à bout de nous. Ce n'est qu'une question de patience.

——Et dire que tous ces ennuis vous sont venus par suite de ma délivrance, soupira tristement le Père Joseph. Ah! que ne m'avez-vous laissés aux mains de ces hommes cruels!

—D'abord, déclara nettement Dugal, lorsque je vois un Blanc entre les griffes de ces suppôts de l'enfer, j'ai pour principe de tout tenter pour l'en arracher; ensuite, notre rencontre avee les Sioux était inévitable, puisqu'ils devaient fatalement apprendre notre présence auprès d'eux; or, vous

les connaissez assez pour savoir que, le cas échéant, on échange avec eux autre chose que des poignées de mains.

—C'est vrai, ce n’est que trop vrai; avec ces gens-là, c'est la guerre perpétuelle, féroce et sans merci.

dépensé en pure perte!

—Tiens! je n'y avais pas encore pensé, dit Louis en

riant

“La somme est pourtant assez rondelette, ft le Matelot.

Bah! une couple de mille piastres. Il m'en reste encore autant, nous pourrons recommencer, car l’entreprise était superbe, et les bénéfices s'annonçaient comme devant être excellents.

—Quoi! s'écria le Père Joseph, vous songez à retourner au placer?

—Certainement, ne fât-ce que pour chercher une occasion de venger nos malheureux compagnons. Et puis, qu’elle figure ferais-je à Québec si j'y retournais plus pauvre que j'en suis parti?

Le missionnaire secoua mélancoliquement la tête.

—Oh! vanité! murmur

Le marquis rougit, mais il s'empressa de répondre :

—Non, mon père, ce n'est point par vanité, mais bien parce qu’un homme de mon rang ne peut végêter dans une Situation voisine de la misère. Je ne prétends pas avoir rai son, mais je suis loin de posséder vos vertus et, conséquemment, votre humilité. Je suis issu d'une souche illustre dont l'origine remonte aux croisades. Mon inexpérience de la vie a anéanti la fortune que m'avait léguée mes parents, il est de mon devoir de la reconstituer, et rien ne m'arrêtera dans cette voie, car il y va de mon honneur.

—Votre honneur! s'écria le prêtre. Osez-vous bien nommer ainsi ce qui n'est qu'un vain désir de briller? Pour être honorable et respecté, faut-il donc avoir des millions et

éblouir ses contemporains par un faste insolent?.. Mais je m'oublie.. je vous en demande pardon : un semblable emportement est déplacé; je devrais vous parler avec la voix de la raison, car, quoique je vous connaisse depuis peu de temps, j'ai la ferme conviction que vous êtes un noble coeur et que ous les bons sentiments qui sommeillent en vous s'éveilleront un jour.

Le marquis serra affectueusement la main du mission naire.

Ah! murmura-t-l, que ne vous ai-je eu près de moi pour me guider.

—Bien, bien, ne vous attendrissez pas, dit en souriant le Père Joseph, qui, pour faire diversion, s’adressa au Montréalais.

—Eh bien, matelot, lui dit-il en lui frappant familière. ment sur l'épaule, avons-nous un peu réfléchi?

—Mais... à quoi?

À ce que vous m'avez dit ce matin, oui: votre bon Dieu! Attendez, attendez, batèche! nous ne sommes pas encore sortis du guépier.

—Attendons, dit tranquillement le prêtre.

L'obseurité était presque complète. Dugal engagea ses compagnons à profiter des derniers rayons de lumière qui

nt à travers les buissons, pour se préparer au som-

—Sclon vous, dit le marquis, nous n'avons rien à redouter cette nuit?

—J'en suis convaincu. Ainsi done, faites comme moi.

Et se couchant sur le sol, il ferma les yeux en homme certain que son sommeil ne sera pas interrompu.

Tous limitèrent, et le silence de la grotte ne fut plus troublé que par le bruit des respirations.

Quand les premières lueurs du jour filtrèrent à travers les branches qui masquaient l'entrée de la caverne, Dugal s'éveilla et fit aussitôt lever ses amis, mais en leur recommandant de ne faire aucun bruit, puis il se dirigea vers l'ou-

verture, dont il écarta quelques feuilles avec de minutieuses précautions.

Tout à coup, il pälit: les sauvages avaient déjà commencé leurs recherches et, en ce moment, ils exploraient les buissons qui couvraient la colline,

Courant rejoindre ses compagnons, restés au fond de la grotte, il leur ft part de sa découverte, et leur ordonna de préparer leurs carabines et leurs pistolets.

—Cette fois, gronda le Montréalais, c'est fini!

—Pas encore, répondit le chasseur en souriant d'un air énigmatique.

—Pourtant, à mon avis, le diable seul pourrait nous tirer de là.

—Tiens, dit le Père Joseph d'un ton goguenard, vous croyez done au diable?... Vous avez là de jolies fréquentations.

—-Vous croyez bien au bon Dieu vous; pourquoi voulezvous que je ne crois pas au diable?

—Je ne vous le défends nullement; mais si vous admettez l'existence de l'un, vous ne devez pas nier celle de l’autre.

—Attention! interrompit Dugal; j'entends du bruit près de la grotte.

Presque aussitôt les branches qui en fermaient l'entrée s'écartaient, et un Sioux avançait sa tête hideuse.

—Ooah! s'exclama-t-il en apercevant l'ouverture.

Le moment était critique. Dugal n’hésita pas; d’un coup de pistolet, il fracassa le crâne de l’Indien, qui roula dans le lac.

Des hurlements de colère répondirent à ce coup de feu.

Cert-Agile bondit jusqu'à l'ouverture de la caverne et s’élança dans le lac, brisant, dans sa chute, les branches des buissons.

Il reparut bientôt, tenant à la main la chevelure du sauvage tué par le chasseur.

Ce dernier ne perdit pas de temps en paroles inutiles :

puisque la grotte était découverte, il s'agissait d'organiser la résistance.

Les parois de la caverne étaient formées de roches friables tenant le milieu entre Le roc et la pierre, et des fragments d’une certaine grosseur s’en étaient détachés sous l'action du temps. Ces débris furent soigneusement rassemblés et ils servirent à élever, devant l'ouverture, une petite barricade suffisante pour que les tireurs pussent s’abriter en mettant un genou à terre.

Tous prirent place derrière ce faible retranchement, à l'exception du Père Joseph, à qui il fut enj de rester au fond de la grotte pour que les flèches ne l'atteignissent point.

Un léger crépitement se fit entendre.

—Les Sioux mettent le feu aux buissons, dit tranquillement Dugal. Reculons un peu afin de n'être point atteints par les flammes,

Nos amis gagnèrent le fond de la grotte et attendirent anxieusement le résultat de cet incendie qui avait pour but de démasquer l'ouverture de leur refuge.

Une pensée pourtant les réconfortait : étant donné le nombre de sauvages tués dans les combats précédents, il ne devait y en avoir qu'une trentaine autour d'eux, et ils espéraient encore sortir de ee mauvais pas.

Louis traduisit tout haut cette pensée; mais Dugal se contenta de sourire.

—Vous partagez notre opinion, n'est-ce pas? dit le mar-

uis.

ns du tout Pa bn le cu tue pus né démons ne tombera sous nos balles.

—Iis ne nous laisseront pourtant pas ainsi sans tenter d'achever leur oeuvre infernale.

—Oh! les sauvages sont patients; ils savent que nous ne pouvons sortir d'ici, et ils attendront tranquillement, dussentils y rester un mois.

—Un mois! s'écris Louis en pélissant, mais nous manquerons de vivre avant que ce temps se soit écoulé!

—Les Sioux y comptent bien.

—Selon vous, ils nous prendront par la faim?

on Dieu, oui.

—Vous dites cela comme si vous ne vous rendiez pas compte de l'horreur de cette menace.

—Qu'y pouvons-nous?

—Je vous avoue que j'aimerais mieux sortir de cette grotte et être criblé de flèches que d'attendre une mort aussi horrible, :

—Si vous voulez partir, c'est très facile : tenez, voilà que le passage se dégage.

Le chasseur désigna l'entrée du refuge, dont les buissons s’enflammaient rapidement.

Les branches fumantes ne tardèrent pas à tomber dans le lac, et la lumière vive du jour éclaira la grotte.

—Allons, dit Dugal, reprenons notre place, quoique, à vrai dire, je ne pense pas que l'on nous attaque de sitôt.

—Je ne vous reconnais plus, dit le marquis.

—Pourquoi?

—Parce que, connaissant le sort qui nous menace, vous préférez rester ici, plutôt que de tenter une sortie.

—Avee la pirogue, n'est-ce pas?

—Dame, nous n'avons pas d'autre ressource pour partir.

—Vous en êtes certain?

Louis promena autour de lui un long regard inquisiteur, mais quelques objets placés au fond de la grotte frappèrent seuls sa vue.

—Que voi qu'il apercevait.

—Peu de chose, répondit le chasseur avec son calme habituel : un petit baril de poudre, des sacs de balles et la pirogue.

—Vous avez de la poudre ici!

—Cela n'a rien d'étonnant. Je vous ai déjà dit que Changora et moi connaissons seuls cette retraite; or, depuis longtemps nous en avons fait notre magasin d'approvision-

nement. Lorsque nous sommes à la chasse dans les environs, c'est ici que nous déposons nos peaux jusqu'au moment où nous les portons dans les forts de traite pour les vendre. Il n'est done pas étonnant que nous ayions songé à nous précautionner de munitions. C'est pour cette raison que je ne vous avais pas parlé de cette grotte, où j'espérais bien ne pas être forcé de vous conduire.

—Je vous donne ma parole d'honneur de n'en parler à personne.

—Oh! cela n'a plus d'importance maintenant, car il est probable que lorsque nous la quitterons elle ne sera plus en état de servir à qui que ce soit,

—A cause des buissons qui ne la masquent plus?

Dugal esquissa encore un de ses sourires énigmatiques qui le dispensaient parfois de faire une réponse directe.

Le feu avait accompli ses ravages. La colline, du côté du Inc, n'était plus couverte que de branches fumantes.

Le marquis jeta un coup d'oeil sur la campagne, dont l'aspect riant et plein de vie, contrastait si étrangement avec la triste situation de la petite troupe.

A ses pieds, le Ine, calme et silencieux, étalait sa nappe d'eau limpide; à une centaine de pieds, la rivière murmurait joyeusement en suivant ses rives verdoyantes : un peu plus loin, le bois, qu'elle traversait et dans lequel des milliers d'oiseaux multicolores voltigeaient en gazouillant, Un joyeux soleil éclairait le tout de sa lumière chaude et vivifante. En cet instant, il sembla au jeune marquis que la nature ne lui était jamais apparue si belle et sous de si chatoyantes couleurs.

Une impression de mélancolie indéfnissable s’empara de lui, et il revit toute son existence, si courte, mais combien mouvementée!

1 se revoyait enfant, dans les bras de sa mère; puis, la vision changeant brusquement, il se vit dans un salon à l’a meublement austère, assis auprès d'un noble et fer gentilhomme dont le regard l'intimidait: c'était son père, qu'il

avait, hélas! si peu connu, la mort l'ayant bientôt fait orphelin. Alors, le collège lui apparut, avec ses classes aux heures d'études et ses récréations bruyantes, où les élèves insouciants bourdonnent comme les abeilles autour d’une ruche. Suivant toujours le cours de ces évocations du passé, il revéeut quelques minutes les trois années pendant lesquelles sa fortune avait exécuté une danse si échevelée au son des grelots étourdissants de la folie.

Ces visions diverses le ramenèrent forcément au sentiment de Ia réalité, et un soupir d’amer regret s'échappa de sa poitrine. Il jeta alors un regard sur ses compagnons. Le Père Joseph priait; Dugal et le Matelot semblaient, plongés dans de profondes réflexions, tout en monologuant à voix basse : le chasseur élaborait un plan pour échapper à la férocité des Sioux, et le matelot pensait à la coupe de cheveux, d'un goût plus que douteux, que les sauvages ne manque raïent pas d'opérer sur lui s’il tombait en leur pouvoir.

Un peu plus loin, Changora et Cerf-Agile discouraient en langue indienne, tout en contemplant avec un air de triomphe les nombreuses chevelures prises sur les Sioux. Le soleil avait déjà parcouru plus de la moitié de sa carrière. Dugal interrompit ses réflexions pour engager ses amis à prendre un peu de nourriture, et il leur donna l'exemple en allant prendre dans son bissae quelques-unes des provisions qu'il contenait. Comme on le pense bien, ce repas ne fut pas long, et l'inquiétude qui étreignait les coeurs ne contribua pas peu à l’abréger.

De temps en temps, le chasseur avançait la tête en dehors de la grotte, mais aucun sauvage ne se montrait, Il était pourtant bien évident qu'ils ne s'étaient pas éloignés.

—Vous ne voyez toujours rien? lui demanda enfin le marquis.

—Non.

—Peut-être ont-ils compris que notre retraite est inaccessible, et.

croyez rien : les Sioux sont sur le sommet de la

La POURSUITE 3

colline et attendent patiemment que le manque de vivres nous oblige à tenter une sortie. Seulement, il est un point que je voudrais élucider.

—Lequel?

Savoir exactement à quel endroit de la colline il sont installés.

—Quelle importance cela a-t-il?

—Une très grande, mais vous ne pouvez la comprendre.

—Je vous avoue que vos paroles ont un sens mystérieux qui m'échappe complètement.

—Au fait, il est préférable que je vous parle nettement t sans restrictions.

—Vous me ferez un sensible plaisir, car je voudrais être tout à fait fixé sur notre sort futur.

Dugal ft asseoir tous ses compagnons auprès de lui et commença ainsi :

—N y & environ quatre ans, Changora et moi poursuivions un daim dans la plaine qui se trouve de l'autre côté de cette colline, et qu'il se mit à gravir. Craignant de le voir nous échapper, je m'arrêtai pour le tirer, quand il disparut subitement. Très intrigués, nous suivimes sa piste, et quel ne fut pas notre étonnement en voyant tout à coup une crevasse assez large pour livrer passage à un homme, Décidés à éclairer ce mystère, nous entrâmes dans cette grotte et nous vimes le daim nageant vigoureusement pour gagner l'extrémité du lac, Evidemment, il était entré dans la grotte sans même la connaître, avec l'instinct qui pousse le gibier à se dérober à la vue de l'homme, et, apercevant le lac, il sy était précipité.

—Où donc est cette crevasse? interrogea le marquis en promenant ses regards autour de lui, sur toutes les parois de la caverne.

—Attendez et vous le saurez bientôt, car je n'ai pas encore terminé mon récit.

Le chasseur fit une légère pause, puis il repri

—Je compris aussitôt tout le partit que l'on pouvait tirer de cette découverte et je m'empressai d'en profiter. Comme vous l'avez déjà vu, des pierres se détachent de temps en temps; j'en pris done quelques-unes et je bouchai la crevasse solidement, de manière à prévenir un éboulement. Ceci fait, Changora et moi, nous sortimes de la grotte par le lac en nous aidant des buissons qui en garnissaient les abords; puis, revenant de l’autre côté de la colline, nous couvrimes de terre les pierres amoncelées à l'intérieur, et lorsque la surface ut bien nivelée, quelques mottes de gazon la recouvrirent, et nous laissimes à la nature le soin de faire le reste. Ce travail achevé, nous résolümes de le perfectionner, c'est-à-dire de rendre la grotte invisible à tous les regards. Nous revinmes donc vers le lac et nous attachâmes les branches des buissons qui bordaient cette entrée de manière à l'obstruer complètement, et quand, plusieurs mois après, les liens furent coupés, les branches restèrent en place. Dès lors, la grotte fut pour nous très précieuse, car, ainsi que je vous l'ai déjà dit, nous en faisions notre magasin à l'époque de la chasse. Vous devez comprendre maintenant pourquoi je ne vous ai conduits ici qu’à la dernière extrémité. Maintenant, venez voir la crevasse dont je vous ai parlé.

Dugal conduisit ses amis au fond de la grotte et leur montra un amoncellement de pierres que la demi-obscurité qui les entourait ne leur avait pas permis de remarquer auparavant,

Mais, dit le Matelot, puisque les Indiens ignorent l'existence de ce passage, pourquoi n’en profitons-nous pas?.… En partant la nuit, nous ne eraindrions pas d'être vus.

—C'est vrai, mais dès qu'il ferait jour, ces démons verraient cette ouverture et se lanceraïent immédiatement sur notre piste.

—Que faire, alors?

—Nous sortirons d'ici, je vous le promets; attendez seulement que le moment soit venu.

—Tardera-t-i1?

—Vous le saurez ce soir, pas avant, car je l'ignore moimême.

A l'extérieur, le silence était si complet, qu'il fallait toute la confiance qu'inspirait Dugal et Changora pour que leurs compagnons pussent admettre la présence des Sioux dans les environs.

Certains que leurs ennemis ne pouvaient leur échapper, les sauvages ne se livraient à aucune manifestation bruyante, et se contentaient de surveiller attentivement l'entrée de la grotte.

Après avoir donné à ses compagnons les explications que nous avons rapportées, Dugal s'était entretenu quelques instants avec Changora, qui commença alors à exécuter un travail mystérieux. Avec son tomahwak, il creusa une petite excavation dans une des parois de la grotte, près de la voûte qui, on se le rappelle, était peu élevé

Pendant ce travail, qui dura près de deux heures, Dugal avait ôté sa veste et arraché une des manches de sa chemise, dont il s'était mis à faire de la charpie.

À toutes les questions qu'on lui posait, il ne répondait que par un sourire.

Lorsque sa cherpie fut prête, il en fit une petite corde d'environ six pieds. Après l'avoir imbibée avec le rhum de sa gourde, il trempa une de ses extrémités dans sa poire à poudre, puis il l'étendit sur le sol avec un sourire de satisfaction.

—N'y touchez pas, dit-il à ses amis, car il faut qu'elle sèche.

Puis il alla examiner le travail exécuté par Changora.

—Parfait! dit-il laconiquement.

La nuit s’avançait rapidement. Le chasseur semblait nerveux et regardait le ciel avec une anxiété qui n'échappait à personne. Un sourire effleura enfin ses lèvres lorsqu'il vit quelques nuages courir ça et là.

Quand l'obscurité fut complète, il dégraffa sa ceinture et s'apprêta à ôter sa veste.

—Qu'allez-vous faire? lui demanda le Père Joseph.

—Je vais me rendre compte de l'emplacement exact des sauvages, afin d'agir en conséquence.

Il achevait à peine, que Cerf-Agile lui touchait le bras en disant :

—Moi.

—Vous avez done compris ce que je veux faire!

Le Pied-Noir ft de la tête un signe affirmatif et se dirigea vers l'entrée de la grotte. Se penchant avec précaution, il plongea son regard perçant dans l'obscurité qui l'entourait. Après une minute d'examen, il se laissa glisser dans le lac et se coula entre deux eaux jusqu'au milieu de la nappe tranquille; là, il reparut à la surface et sa tête émergea lentement. Il resta ainsi quelques secondes, puis plongea de nouveau et disparut.

‘En arrivant devant la grotte, il vit Dugal, qui, couché à plat ventre, lui tendait la main pour l'aider à remonter.

A peine eut-il pris pied, qu'il indiqua du doigt la voûte de la caverne.

—Leur camp est juste au-dessus de nous? demanda le chasseur.

—Oui.

—Vous en êtes bien certain?

—L'oeil d'un Pied-Noir est sûr et ne se trompe jamais, répondit simplement Cerf-Agile.

—Alors, tout va bien, et ces démons échappés de l'enfer vont y retourner par un chemin qui leur donnera une idée des flammes qu'entretient leur ami Belzébuth. Ma foi, messieurs, ajouta-t-il en s'adressant à ses amis, qui avaient complètement renoncé à deviner ses projets, nous allons bien rire!

—Alors, dit le marquis, vous êtes satisfait?

—Jugez-en : les Sioux sont installés juste au-dessus de nous; aussi, je vous laisse le soin d'estimer le nombre de eulbutes qu'ils vont faire quand la grotte sautera.

—Quand la grotte sautera! s'exclama le Père Joseph.

Lo ie voler vous dire? sécrirent à le fois Eusèbe ot uis.

—Je veux dire que tout à l'heure je placerai, dans le trou préparé par Changora, le petit baril de poudre qui se trouvait ici lors de notre arrivée et que voici.

—Je m'explique maintenant votre petite corde à laquelle vous avez fait avaler une ration de rhum, dit en riant le Montréalais.

—Et quand partirons-nous? interrogea le Père Joseph, car je suppose que nous ne resterons pas là pour contempler votre sinistre feu d'artifice.

—Nous partirons lorsque les étoiles marqueront minuit; car à ce moment les Sioux seront endormis et nous laisseront. plus de sécurité. Voici donc comment nous opérerons notre retraite, car c'en est bien une, puisque nous fuyons devant Vennemi; il est vrai que nous n'avons pas le choix des moyens. Vous sortirez, l’un après l'autre, lorsque je vous le dirai; Changora marchera en avant, car il connaît la route à suivre, de même que Cerf-Agile, étant donné que c'est vers son village que nous nous dirigerons. Surtout, ne descendez la pente de la colline qu’en rampant et sans faire le moindre bruit. Quand vous serez arrivés à un endroit où se trouvent plusieurs arbres renversés, vous ferez halte et m'attendrez.

—Mais vous-même? dit le marquis.

Moi, je partirai quand j'aurai mis le feu à la mèche, car j'ignore le temps qu'elle brôlera; aussi ne l'allumerai-je que lorsque vous serez loin.

—Vous pourrez être tué! s'écria le Père Joseph.

—C'est très possible; en tout cas, il est préférable qu'il n'y ait qu'une victime.

—Je resterai avec vous, dit résolument le missionnaire. Si je ne vous propose pas de me substituer à vous, c'est que ma main ne pourrait peut-être se décider à mettre le feu à cette mèche, à laquelle sont attachées tant d’existences humaines; pourtant, je comprends la nécessité qui vous force

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à agir ainsi, et je veux partager le danger que vous alles courir.

—Père, dit Dugal d'une voix respectueuse mais ferme, vous me ferez le plaisir de partir avec nos compagnons; je vous le demande, et au besoin, comme chef, je vous l’ordonne.

Le prêtre baissa la tête sans répondre, mais il adressa à Dieu une fervente prière, pour qu'il protégeät l'homme courageux qui allait exposer si hardiment sa vie dans le but de sauver ses compagnons,

Le moment tant désiré arriva enfin : Dugal enleva sans bruit les pierres qui obstrunient le passage: mais avant de faire tomber le faible rempart de terre, il alla sur le bord du lac écouter attentivement; puis, satisfait et confiant en Ja réussite de son projet, il enleva la bonde du baril et, après avoir rempli les poires à poudre de ses amis, il y introduisit sa longue mèche, et plaça le tonneau dans le trou préparé par Changora. 11 l'assujettit avec des pierres afin qu'il fût bien calé, car la poudre produit son effet en raison des obstacles qui l'entourent : plus elle est enfermée, plus sa force explosive est puissante.

Tout étant ainsi préparé, la terre qui fermait l'entrée de la grotte alla rejoindre les pierres qu’un instant auparavant elle couvrait, et l'espace apparut.

Sur un signe du chasseur, Changora se glissa dehors, suivi de Cerf-Agile; presque aussitôt, le Père Joseph sortit, puis ce fut le tour du marquis et du Matelot.

Ts avançaient lentement, descendant la colline en rampant sous les buissons. Une fois dans Ia plaine, ils entrèrent dans les hautes herbes et s’éloïgnèrent rapidement, ne craigmant plus que des branches, en craquant sur leur passage, attirassent l'attention de leurs féroces ennemis.

Dugal était resté près de l'ouverture, redoutant d’entendre les hurlements des Sioux lui apprendre que ses compagnons étaient découverts; mais rien ne confirma ses légitimes appréhensions,

Au bout d'une demi

Dugal sortit rapldement par l'ouverture.

ses amis avaient donc pu tromper la vigilance de leurs ennemis! C'était d'un bon augure; aussi, s’empressa-t-il de battre son briquet et d'allumer la mèche qui pendait le long du mur, attendant patiemment l'instant où elle devrait accomplir son ouvre infernale.

Au contact du feu, elle crépita en grésillant, puis un point brillant se dessina dans l'obseurité, montant lentement.

Dugal sortit rapidement et opéra sa descente la long de la colline, avec la prudence et la souplesse d'un serpent. À peine dans la plaine, il se redressa et courut droit devant lui.

Après dix minutes d'une marche rapide, il rejoignit ses compagnons, qui l'attendaient à l'endroit qu'il leur avait indiqué.

Depuis leur départ, une douloureuse anxiété leur poi gnait le coeur, en pensant qu'ils ne reverraient peut-être jamais le brave et généreux chasseur qui, pour les sauver, s’exposait à une mort horrible, car s'il avait été seul, il eût certainement pu fuir, grâce à son adresse et à sa connaissance des coutumes et des ruses de guerre des Indiens; aussi, est-il impossible de décrire leur joie en le voyant s'approcher d'eux.

—En route! dit le Matelot.

—Un instant, dit Dugal :

d'oeil.

Il achevait à peine, qu'une détonation effroyable ébranlait les airs, pendant qu'une colonne de feu s'élevait dans la nuit, projetant de tous côtés d'énormes quartiers de roc, qui roulérent péle-mêle avec un bruit semblable au grondement du tonnerre.

—Enfin! dit gaiement le Matelot, je crois que ça y est.

—Oui, dit le Père Joseph; cette fois, notre ami le diable a bien travaillé, car il ne doit y avoir que l'enfer qui soit comparable à ce que nous venons de voir.

—D'abord, dit vivement le Matelot, je n'ai jamais dit que le diable fût mon ami,

— Ah! Je croyais. je vous demande pardon, maïs après ce que vous avez dit dans la grotte.

jouissons au moins du coup

—Oh! vous, vous êtes un malin : vous riez à mes dépens, sans en avoir l'air; mais je ne vous répondrai pas, car je sais bien que je n'aurais pas le dernier mot : vous avez une manière de discuter qui m'embrouille, et. enfin, je me comprends.

—Moi aussi, je vous comprends, dit gravement le pré tre, et j'ai la certitude que nous finirons par nous comprendre mutuellement.

—Eusèbe, interloqué, regarda le Père Joseph, dont un fin sourire entr'ouvrait les lèvres.

—Dugal et Louis avaient écouté en riant cette petite discussion, et lorsqu'elle eut pris fn, la petite troupe se mit en route, en se dirigeant vers l'est, afin de regagner le village des Pieds-Noirs.

Au point du jour, ils étaient déjà loin de l'endroit où s'était joué le dernier acte de cette sanglante tragédie, car ils supposaient bien en avoir fini avec les Sioux, et ne se doutaïent nullement que la pièce aurait un épilogue.

Tous étaient exténués de fatigue. L'on dut faire halte sur la lisière d’un bois. Les bissaes, que l'on avait naturellement emportés, furent mis à contribution; mais l'eau manquant complètement, quelques gorgées de rhum arrosèrent ce maigre repas.

Le marquis, peu habitué à supporter de semblables fatigues, ne se soutenait qu'avec peine, quoiqu'il fit tout son possible pour n’en rien laisser paraître; mais le regard clairvoyant du Père Joseph comprit sa souffrance, et le digne prêtre s'empressa d'en faire part à Dugal.

—Reposons-nous ici quelques heures, dit alors le chasseur au marquis; vous n'êtes pas, comme nous, habitué à faire de longues marches.

—Je ne veux nullement retarder notre arrivée chez les Pieds-Noirs je puis très bien vous suivre.

Mais son extrême pâleur démentait ses paroles; aussi fut-il décidé que la petite troupe ne se remettrait en route qu'après s'être suffisamment reposée.

—En ce moment, dit le Matelot, je donnerais volontiers ma gourde de rhum pour un verre d’eau bien fraîche.

Ses compagnons ne répondirent point, mais il était évident que tous partageaient cette opinion, et qu'ils eussent donné non seulement leur gourde, mais leur bissac et tout ce qu'il contenait pour apaiser la soif dévorante qui se faisait sentir. Is entraient dans la grande plaine de la Saskatchewan et nul cours d'eau ne se proflait à l'horizon

La soif! l’horrible soif allait les torturer. Le rhum qu’ils avaient absorbé après leur repas n'avait fait qu'attiser le feu qui depuis plusieurs heures leur brâlait la gorge.

Dugal, qui connaissait parfaitement ces parages, savait qu'il ne s'y trouvait pas le moindre cours d'eau.

Jusque-lè, chacun avait supporté sans se plaindre les atteintes de ce terrible supplice, mais l’exclamation du matelot fit enfin exhaler des soupirs douloureux et longtemps contenus.

Les Peaux-Rouges reprirent bientôt leur froide impassibilité, considérant comme indigne d'eux de laisser voir ce qu'ils souffraient.

Le Père Joseph tenta de relever les courages abattus.

—Voyons, mes amis, dit-il doucement, ayez de l'énergie. Peu de distance nous sépare encore du but de notre voya ge, et quelques heures sont bientôt passées... Tenez, ajoutatil en montrant le ciel, Dieu nous prend en pitié.

Cette fois, le Matelot ne releva pas le mot, mais il sembla interroger du regard le digne prêtre.

—Voyez-vous ces nuages? reprit-il: c'est un orage qui s'approche, et avant une heure vous aurez plus d'eau qu'il ne vous en faudra pour vous désaltérer.

Pendant la halte, nécessitée par le besoin de prendre un peu de nourriture, le ciel avait commencé, en effet, à se couvrir, mais nul n’y avait pris garde. Maintenant les nuages

Nous voulens parler de la plaine et non du territoire de 1e proinc actuels de Saskatchewan dans laquelle ils n'étaient pas encore aatrée.

s'emoncclaient et se bouseulaient poussés violemment par un vent d'ouest, précurseur d’une pluie certaine. Dans la prairie, les orages sont aussi rapides que terribles. Au moment où l'on s'y attend le moins, ils éclatent en une pluie diluvienne qui courbe les arbres et transforme en lacs des plaines immenses.

Sur le conseil de Dugal, les chapeaux furent placés à terre, à quelques pieds de la lisière du bois, de manière à recevoir la manne liquide que le Seigneur allait envoyer aux pauvres voyageurs.

Les nuages, épais et noirs comme de l'encre, couraient éperdus dans l'espace. Tout à coup, un éclair livide les zébra et un coup de tonnerre effroyable ébranla les airs, suivi immédiatement d'autres éclairs qui se suecédèrent bientôt sans interruption.

Le ciel ouvrit ses immenses cataractes et un véritable déluge inonda la pli

En moins d’une minute, tous les chapeaux furent pleins d'eau. Nos amis se hâtèrent de s'en suisirent et burent avi dement.

Dès qu'ils furent désaltérés, ils vidèrent le rhum que contensient leurs gourdes et les remplirent d'eau.

Alors, l'espérance rentra dans les coeurs.

L'orage dura deux heures, pendant lesquelles la nature sembla bouleversée de fond en comble.

Enfin, la pluie cessa; le vent balaya les nuages, et le ciel reprit toute sa limpidité.

Quoique nos amis fussent trempés jusqu'aux os, ils se sentaient prêts à poursuivre leur route.

Le marquis lui-même avait repris des forces; sa pâleur avait disparu, et Dugal en conclut que l'on pouvait se remettre en marche, sans crainte pour le jeune homme.

La petite troupe sortit du boqueteau où elle avait cherché refuge et reprit dans la plaine la direction qu'elle avait abandonnée. Des flaques d'eau parsemaient la prairie, ce qui rendait la route plus pénible; aussi n’avançait-on que lente-

ment, en faisant parfois de longs détours pour contourner ces lacs momentanés que la terre devait bientôt absorber.

Quoique selon toute apparence il n'eut rien à redouter des Sioux, Dugal avait continuellement l'oeil et Poreille au guet, car le troupe qui avait été exterminée la nuit précédente ne formait qu’une bande insignifiante de ces peuplades sanguinaîres qui parcourent la prairie en tous sens, soit pour chasser afin d'approvisionner leurs wigwams, soit pour attaquer et piller les caravanes de chasseurs blancs à la recherche des troupeaux de bisons.

Rompus depuis de longues années à toutes les fatigues et habitués aux privations, il ne cessait d'encourager le marquis et le Montréalais dont la faconde ne se manifestait plus que par des grognements de fureur contre la fatalité qui semblait ne pas vouloir abandonner la partie. Après avoir eu à subir les sauvages attaques des Sioux au moment de puiser à pleines mains dans une mine d'or, il avait fallu battre en retraite, trop heureux encore d'échapper au sort de ceux qui, maintenant, étendus sans vie au milieu du camp abandonné, fixaient vers le ciel leurs yeux ternes et sans regard; on n'avait pu se soustraire à la férocité des Peaux-Rouges qu'en les faisant sauter, et voilà que lu soif et l'épuisement venaient s’en mêler; car le Matelot comprenait parfaitement que le provision d'eau renfermée dans les gourdes serait insufisante pour atteindre le village des Pieds-Noirs; non, vraiment, c'en était tropl.. Ah! s’il avait pu faire retomber sur quelqu'un la colère qu'il laissait déborder en grondements furibonds et inutiles! mais il n'était entouré que d'amis, et il rongeait son frein.

Le marquis, lui, puisait dans la conscience de sa dignité une énergie incroyable pour ne rien laisser soupçonner de ce qu'il ressentait, mais son pas saccadé et mal assuré trahissait, malgré lui, le fatigue croissante qui l'engourdissait et les efforts qu’il faisait pour la surmonter. Le Père Joseph, qui s'était trouvé maintes fois dans une situation semblable, paraissait aussi calme que si rien d’anormal n'existait. Sa

vie n'était-elle pas une longue suite de souffrances et d'actes de dévouement? Aussi, son coeur saignait-il de l'état où en étaient réduits ses deux compagnons et oubliait-il sa propre misère.

Les deux Indiens marchaient d'un pas alerte et léger; la soif ne les étreïgnant plus à la gorge, is avaient repris toute leur souplesse et devançaient leurs compagnons, flairant air, car, de même que Dugal, ils admettaient fort bien la rencontre d'un parti de Sioux, et, dans la situation précaire où se trouvait la petite troupe, c'eût été la mort avec tous les raffinements dont les sauvages ont coutume de l’entourers d'autant plus que Changora et Cerf-Agile portaient, atta chées à leurs ceintures, les nombreuses chevelures” qu'ils avaient enlevées. On s'imagine aisément l'effet qu'aurait produit, sur les Sioux féroces, la vue de ces sinistres trophées, symboles de leur honte.

Malgré les légitimes appréhensions de nos amis, rien d'inquiétant ne vint contrarier leur marche, et lorsque le soleil disparut par delà les montagnes lointaines, en laissant derrière lui son habituelle traînée d'étincelante lumière, Dugal décida de faire halte pour passer la nuit.

Les provisions furent tirées des bissacs et le repas commença.

Les deux Peaux-Rouges satisfirent leur faim avec ce silence, cette promptitude qui caractérisent les hommes qui ne songent qu'à se mettre en état de supporter de nouvelles fatigues.

Dès qu'ils eurent satisfait cet impérieux besoin, ils burent quelques gorgées d'eau et s’étendirent sur l'herbe afin de se livrer au sommeil. Les aventuriers et le Père Joseph en firent autant.

Dugal avait choisi pour cette halte un petit monticule couvert, de hautes herbes qui offraient une complète sécurité par la façon dont elles dissimulaient la présence des voyegeurs.

En admettant que l'on repartit au point du jour, le

village des Pieds-Noirs ne pouvait être atteint que dans la soirée, et le manque d'eau allait encore se faire sentir, car les gourdes étaient à peu près vides, et la rivière la plus proche, la branche sud de la Saskatchewan, ne se trouvait que près du camp des Peaux-Rouges hospitaliers, but du voyage.

Ces pensées empéchèrent le chasseur de goûter un repos dont il avait pourtant le plus grand besoin.

Ne pouvant dormir, il se leva et, machinalement, ses regards sondèrent l'obscurité profonde qui l'entourait. Tout à coup, il tressaillit et courut vers Changora, qu'il éveilla, ainsi que Cerf-Agile; puis il leur montra, au loin, dans la plaine, un feu indiquant, à n’en pas douter, la présence d'une troupe d’Indiens, car la flamme claire qui s'en élevait prouvait qu'elle provenait de branchages secs, alors que les Blanes emploient le premier bois qui leur tombe sous la main, et parmi lequel il se trouve toujours quelques branches vertes qui produisent, en brûlant, une fumée épaisse.

Les deux Peaux-Rouges se consultèrent un instant du regard, puis plongèrent dans l'obscurité et disparurent rapidement.

Dugal s'empressa alors de faire lever ses compagnons, que ces quelques heures de repos avaient remis à peu près complètement.

—Silence! leur dit-il car il y va de la vie.

—Encore, grommela l’incorrigible Montréalais.

—Taisez-vous, vous dis-je.

Et désignant le feu des Indiens, il ajouta :

—Préparez vos armes et tenez-vous prêts à tout évênement.

—Où done sont nos Indiens? questionna le marquis.

—Iis sont allés reconnaître l'ennemi, car il pourrait se faire que ce fussent des Pieds-Noirs; dans ce cas, nous irons droit à eux, cer ce sont des amis; mais ce sont peut-être des

Sioux, alors.

—Alors?.… répéta le Matelot.

LA ROURAUITE 107

—La fuite seule pourrait nous sauver.

—Partons immédiatement, dit le marquis avec vivacité. —C'est impossible, nous devons attendre le retour de

Changora et de Cerf-Agile, afin de savoir à quoi nous en

tenir; sans ce motif, j'aurais déjà donné le signal de départ,

car nos amis suivraient facilement notre piste; mais je vous le répète, il est indispensable de savoir ce que sont ces Indiens et quel est leur nombre.

Une heure s'était à peine écoulée, que Cerf-Agile et

Changora revenaient.

Dugal, remarquant leur air soucieux, les questionna vivement :

—Eh bien! dit-il en regardant Changora, qu’avez-vous découvert?

—Sioux, répondit le Peau-Rouge avec son laconisme habituel.

—Leur nombre?

—Une vingtaine.

Peut-être sont-ils en route pour la chasse?

Ils sont peints et armés en guerre.

—Que pensez-vous de cela?

—Les Sioux nous cherchent ou vont attaquer le village des Pieds-Noirs.

—En ce cas, il n'y a pas de temps à perdre... Cerf-Agile, dit-il au jeune Indien, vous allez partir de suite pour prévenir vos frères afin qu'ils ne soient pas surpris par ces dé-

attendez done, les Pieds-Noirs n’ont rien à re-

douter.

—Qui vous fait supposer cela? demanda le Père Joseph qui m'avait pas perdu un mot de cette conversation, qu

qu'elle eût lieu en langue indienne, car, nous l'avons dé dit, tous les dialectes de la prairie lui étaient familiers. —Si les Sioux avaient l'intention de se rendre au villa ge des Pieds-Noirs, ils ne seraient pas en si petit nombre. Ce qui m'avait fait admettre cette hypothèse, c'est qu'ils se

sont justement arrêtés sur la route que nous suivons nousmêmes pour nous rendre chez nos amis; pourtant, je vous le répète, les Pieds-Noirs n'ont rien à craindre; mais Cerf-Agile n'en partira pas moins, car nous sommes plus en danger que jamais.

Cette poursuite des Indiens, avoua Dugal, nous met en grand danger.

—Vous croyez? demanda le Père Joseph.

—Juger-en : nous sommes forcés de faire un long détour, puisque ces démons nous barrent le chemin; or, nous n'avons presque plus de vivres; je pourrai bien abattre, de temps en temps, un peu de gibier, mais nous ne trouverons pas d'eau, et nos gourdes sont à peu près vides sans compter que les Sioux peuvent fort bien découvrir notre piste, auquel cas, malgré tout notre courage, il est impossible que nous ne suecombions pas, car la partie est trop inégale.

Puis, s'adressant au jeune Pied-Noir.

—Cerf-Agile veut-il nous rendre encore un service?

—Que mon frère parle, répondit doucement l’Indien, mes oreilles sont ouvertes et recueilleront précieusement les paroles du chasseur blanc. *

—Vous allez partir pour votre village.

—Bont

—Vous direz à vos frères que nous sommes poursuivis par les Sioux et que nous avons besoin de leur secours.

—Oui.

—Vous ajouterez que, pour reconnaître leur amitié, je leur promets plus de peaux de bisons qu'il n'en faudra pour vétir tous les guerriers de votre tribu.

—Les Pieds-Noirs aiment le chasseur blane, et ils seront heureux de l'obliger sans ses promesses.

—Je le sais, Cerf-Agile, je le sais, néanmoins, répétez bien mes paroles au chef de votre tribu.

—Je le ferai. Maintenant, que devrons faire les Pieds- Noirs?

—Qu'une troupe de leurs guerriers se rende, sans tarder,

sur la rive occidentale du lac des Corbeaux, et si nous ne sommes pas arrivés, qu'ils viennent au-devant de nous en suivant la grande forêt qui se trouve près du lac, mais en se dirigeant de ce côté, car dès que nous serons à l'abri sous ses chênes, nous ne la quitterons pas.

—11 sera fait ainsi que mon frère le désire.

—Merci, dit Dugal en serrant affectueusement la main du jeune Pied-Noir; maintenant, partez, et que le Grand- Esprit vous protège.

Cerf-Agile plaça une main sur sa poitrine et s'incline, en signe de profonde amitié et de respect, puis s’élança d'un bond dans les hautes herbes, où il disparut bientôt complètement.

Dugal donna alors le signal du départ, et la petite troupe, complètement reposée, mais toujours inquiète, s’éloigna rapidement, afin de mettre, avant le lever du soleil, la plus grande distance possible entre elle et les Sioux.

Dans une fuite pareille, on a généralement soin de faire disparaitre sa piste du mieux que l’on peut, mais le voisinage des sauvages ne permettait pas à nos amis de perdre un temps précieux à ces élémentaires précautions toujours usi tées en semblable cas. La rapidité de leur marche pouvait seule les sauver, car Dugal ne doutait pas du succès de la mission dont il avait chargé le Pied-Noir, aussi, importait-il beaucoup de se trouver le plus tôt possible au lieu du rendezvous; là, tout danger aurait disparu, car une cinquantaine de tomahwaks leur viendraient en aide en cas d'attaque.

—Ce Cerf-Agile est un brave jeune homme, dit tout à coup le Père Joseph : sans lui, il y à longtemps que nous aurions rendu nos comptes à Dieu.

—C'est un noble coeur, en effet, répondit le chasseur, ar il a déjà risqué plusieurs fois sa vie pour nous sauver, sans que nous ayons rien fait pour lui; il est donc impossible de douter de son affectueux dévouement

—Moi, dit le marquis, je n’oublierai jamais l'impression que jai ressentie lorsqu'il s'est sauvé du camp des Sioux; il

110 Lns CHERCHEURS D'OR DES ROOKEUSRS

bondissait comme un tigre; et quand, d’un élan rapide, il eut atteint le sommet de notre retranchement et qu'il se tourna du côté de ses ennemis en brandissant son couteau ensanglanté et poussant son eri de guerre d'une voix qui vibrait d'audace et de farouche énergie, il me parut grandi!

En entendant faire l'éloge de son nouvel ami, Changora tressailit de plaisir, et malgré son mutisme habituel, il ne put s'empêcher de dire à haute vob

—Oui, oui, Cerf-Agile est brave; un jour viendra où trois plumes d’aigle prendront place dans sa chevelure.

—Qu’entendez-vous par là? demanda le marquis, peu au fait du langage imagé des Indiens.

—Je veux dire que Cerf-Agile deviendra le chef de sa ribu, car il se couvrira de gloire, et avant peu les chevelures de ses ennemis seront trop nombreuses pour être attachées à la porte de sa hutte.

—Tout cela est fort beau et je partage absolument vore avis, dit Dugal, mais tout le bien que nous pourrons dire de Cerf-Agile ne nous expliquera pas comment il se fait que ces démons de Sioux se trouvent en ce moment sur la route qui devait nous conduire chez les Pieds-Noirs.

Ce que les voyageurs se demandaient en vain, nous allons l'expliquer aussi brièvement que possible.

Quand les Sioux eurent acquis la certitude que ceux qu'ils poursuivaient avec tant d'acharnement se trouvaient dans la grotte, ils en explorèrent soigneusement tous les alentours afin de se convaincre qu'il n'existait aucune issue autre que celle du lae, par où ils pussent leur échapper.

L'excavation par où nos amis purent s'enfuir était trop bien dissimulée pour qu'on la découvrit; aussi, bien persuadés qu'il tenaient leur vengeance et que rien ne pourrait les empêcher d'en jouir, les sauvages se contentèrent-ils de dresser leur camp improvisé sur le sommet de la colline, afin de surveiller le lac, mais après avoir incendié les buissons, dont l'épaisseur génait leur observation.

LA rowreues au

Malgré ces précautions et Ia certitude d'une victoire prochaine, le Corbeau était trop habile pour ne pas prévoir quelque événement qui renverserait ses prévisions et permettrait aux assiégés de leur échapper. La direction prise par ces derniers prouvait clairement que leur intention était de se réfugier chez les Pieds-Noirs; aussi, à tout hasard, avai dépêché un de ses guerriers au Buffle-Noir afin de l'engager à se rendre, avec une vingtaine de Sioux, à un endroit que la tite troupe ne manquerait pas de traverser si elle réussis

sait à tromper sa vigilance.

Le guerrier était aussitôt parti au galop de son fougueux coursier, pour exécuter la mission dont il était chargé.

Quand le grand chef des Sioux apprit la mort d’une par: tie de ses guerriers, il entra dans une violente colère, et premant avec lui vingt cavaliers, il s'élança à travers la prairie, comme un ouragan, afin de couper la retraite aux aventuriers, s'ils réussissaient À échapper au Corbeau.

C'était cette troupe que Dugal avait aperçue.

L'on comprendra done aisément l'intérêt qu'il avait à s'en éloigner le plus rapidement possible.

Mort du Marquis

Après avoir marché pendant quatre heures, Dugal et ses compagnons arrivèrent en vue d’une immense forêt qui leur avait été cachée jusque-là par une montagne assez élevée et qu'ils n'avaient gravie qu'avec les plus grandes diffieultés, à cause des fourrés inextricables qui la recouvraient entièrement.

En arrivant sur le sommet, le chasseur désigna la forêt sombre qui se trouvait à peu de distance.

—Voilà, dit-il, qui va doubler nos chances, car si les Sioux découvrent notre piste, il nous sera facile d'éviter leurs flèches en nous abritant derrière les arbres, tout en leur faisant connaître la forme de nos balles. Si nous en venons à cette extrémité, n'oubliez pas que la victoire dépendra de notre sang-froid et de notre pré vaut jamais rien. Un général américain m'a dit un jour, que, dans les guerres européennes, la quantité de plomb tiré équivalait au poids total des soldats tués, et cela à cause de la rapidité du tir, qui ne permet pas d'envoyer sûrement les balles. Ne vous pressez donc pas et visez au milieu de la

1. C'est la foret du sud qui bonde la pleine de la Saskatchewan 9% s'étend aux Etats-Unis

MORT DU MARQUIS 18 ceinture, Si nous sommes attaqués et que vous suiviez bien mes recommandations, trois coups de feu chacun nous débarrasseront d’une douzaine d’ennemis; il en restera encore une dizaine, il est vrai, mais ce ne sera rien, même si nous en venons à un corps à corps; surtout si le Matelot songe à sa chevelure, à lui seul il en tuera la moitié.

Pour toute réponse, Eusèbe empoigna sa carabine par le bout du canon et se mit à exécuter une série de moulinets rapides en s’écriant d’une voix rauque :

—Eh! bâteau! qu'ils y viennent!

Tout en parlant, Dugal avait conduit ses amis vers la forêt, où ils disparurent bientôt derrière les taillis épais et enchevêtrés.

Au bout d’une demi-heure, il ordonna que l’on fit halte. Tous s’assirent sur l'herbe et donnèrent assaut à leurs der nières provisions.

Le repas achevé, les bissacs étaient vides et les gourdes ne contenaient plus une goutte d'eau.

Un pli d'inquiétude barra tous les fronts, mais Dugal ramena un peu d'espoir dans les coeurs en disant d'un air enjoué :

Si nous déjeünons mal ce matin, nous souperons mieux ce soir, car les huttes des Pieds-Noirs sont pleines de venaison.

—Sommes-nous done si près de leur village? demanda le marquis.

Nous ny arriverons guère que demain, vers midi, mais dans quelques heures nous rencontrerons les guerriers que Cerf-Agile doit nous amener, et soyez certains qu'ils seront suffisamment approvisionnés.

— Pensez-vous qu'ils nous rejoignent sitôt?

Cerf-Agile connaît notre situation et il aura fait diligence; de plus, les Pieds-Noirs viendront à cheval; ainsi donc, prenez patience et ne vous laissez point aller au décou-

ragement.

—Dieu nous a protégés jusqu’à présent d'une manière

A4 LES CHERCHEURS D'OR bus ROCHEUSES

trop manifeste pour nous abandonner au moment où nous touchons au port, dit le Père Joseph... à moins, ajouta-t-il finement, que nous ne devions notre salut à l'ami du Matelot.

—Quel ami? demanda celui-ci.

—Le diable! Ne nous avez-vous pas dit que lui seul pourrait nous en tirer?

—Père, je vous en prie, ne recommencez pas; depuis hier, j'ai les idées toutes troublées.

Vraiment?

—Oui; du reste, vous direz tout ce que vous voudres, je ne vous répondrai pas.

—Allons, murmura le missionnaire en souriant et se frottant joyeusement les mains, ça vient doucement, mais ça vient.

Et il s'éloigna un peu du matelot, dans la cervelle duquel tout un monde d'idées s'agitait confusément.

Les innocentes épigrammes du Père Joseph l'avaient fait réfléchir à des choses auxquelles il n'avait encore jamais songé, et il s'était pris à admirer cet homme dont la vie austère et faite de dévouement imposait le respect même aux farouches Indiens,

Ces réflexions l'amenèrent à chercher la source de tant de vertus, et, le souvenir de sa mère chrétienne lui revint avec le souvenir de Dieu.

Sa réponse au Père Joseph prouvait bien qu'un travail étrange et dont il ne se rendait pas exactement compte #’0pérait lentement en son esprit.

Cet état d'âme, le missionnaire l'avait deviné avec sa clairvoyance habituelle; aussi, en était-il tout heureux.

En quittant le Matelot, il s'était approché de Dugal.

—Vous voyez bien cet homme, lui avait-il dit.

—Oui; eh bien?

—Hier, il ne croyait à rien; aujourd'hui, il doute; demain, ce sera un chrétien.

Pensez-vous?

—J'en suis sûr?

Dugal venait de Ia mettre en joue.

—S'il en est ainsi, vous aurez opéré une véritable conversion, car, depuis plusieurs années que je le connais, je l'ai toujours entendu railler la religion et ceux qui la pratiquent.

—Eh bien, vous verrez.

—Je souhaite que vous réussissiez, car, à mon avis, l’homme sans croyance religieuse est l’égal de l'animal. Si je ne suis pas un fervent pratiquant, ct pour cause, puisque je vis presque toujours au désert, il m'est arrivé plus d’une fois, dans des moments critiques, d'élever mes yeux vers le ciel pour y chercher une protection... Mais je crois que nos amis sont à peu près reposés et que nous pouvons nous remettre en marche.

—Je le crois aussi.

—Alors, en route! dit Dugal à haute voix.

La marche à travers la forêt commença, difficile et hérissée d'obstacles, mais l'espoir donnait à chacun une vi gueur nouvelle; la petite troupe avançait aussi rapidement qu'il était possible,

Changora explorait les environs, allant de droite à gauche, sans trop s’écarter de ses amis. Il avait beau écouter attentivement, aucun bruit insolite ne frappait son oreille exercée.

Dugal marchait en avant, guidant ses compagnons et leur fraÿant un passage à travers les épais tailis.

—Halte! cria-t-il tout à coup.

—Qu'y at-il? demanda vivement le marquis.

Le chasseur ne répondit point, mais il désigna du doigt un gros sapin et arma sa carabine.

Au premier abord, on ne distinguait rien autre que des branches énormes, mais les yeux des aventuriers aperçurent bientôt une masse noire et deux yeux brillants comme des tisons.

C'était une panthère? ramassée sur elle-même et prête

2. La Panthère américain appelée aussi Puma ou Lion de Montagne, de son vral nom, le Gougouar, ent aujourd'hui très rare au Canada, on me la trouve plus que dans les parties les Dlue recirées des mon.

à bondir. 11 était bien évident qu'elle hésitait et se demandait auquel de ces hommes elle ferait l'honneur d’une attaque.

Dugal était à vingt pas de l'arbre.

—Belle fourrure! dit-il. Armez vos carabines mais ne tirez que si je la manque.

La panthère ft alors entendre une sorte de miaulement sourd et prolongé, pendant que sa queue se balançait de droite à gauche.

Dugal, seul, était complètement maître de lui; ses amis, malgré l'assurance qu'ils montraient, éprouvaient un indéfinissable malaise et une sorte de terreur bien justifiée par l'apparition aussi subite du fauve, qui dardait sur le groupe ses pranelles ardentes aux reflets métalliques.

Un cri rauque sortit de la poitrine de la panthère.

Le chasseur, qui venait de la mettre en joue, ft feu au moment où elle allait s’élancer de la branche sur laquelle elle se tenait tapie.

L'animal tomba foudroyé au pied du pin : la balle de Dugal lui avait crevé l'oeil droit et traversé la cervelle.

Tous s’approchèrent alors de le bête, qui gisait sur l'herbe, sans donner le moindre signe de vie.

Le Matelot la retournaît en tous sens, explorant la peau,

—Ah! ça! dit-il au bout de quelques minutes d’un examen attentif, où est donc entrée la balle?

—Regardez l'oeil droit, dit Dugal avec un sourire d'or-

RE lexamina.

iagnes Rocheuses mais 11 y à un «lèclo, on la rencontralt un peu partout av Canada. D'après Claude Molançon (Nos animaux chez eux) on on a 1u6 près @ Québee, de Sherbrooke, do Méruntle et à Nominingue. C'est Un félin qui ressemble beaucoup 2 uno llonne d'Afrique. Lo Puma oët un aërairable grimpeur et peut Gormir sur 1e grosses branches; c'est de là Rural qu'il survells lea mourions où chèvres de montagne dont Il fait

lorsque co gibler Jui manque, 1 ro craint pas do faire Cinquante milles pour aller dérober dans quelque ‘ranche”, un jeune Veau où co qu'il apprécie par-dessus tout, un Jeune poulain.

118 Les CHERCHEURS D'OR DES ROCEUESS

— C'est, admirablet preuve d'adresse.

—Cela n'a rien d'extraordinaire, dit tranquillement le chasseur; pour obtenir ce résultat, il suffit, comme je vous Vai déjà dit, de tirer posément.

—Et de conserver un calme parfait, objecta le marquis quant à moi, je vous avoue franchement que l'émotion que j'ai ressentie tout à l'heure, alors que les yeux de cette panthère étaient fixés sur-nous, ne m'aurait pas permis d’envoyer ma balle autrement qu'au hasard.

—Question d'habitude, répondit en souriant Dugal… 11 s'agit maintenant de dépouiller l'animal,

—Vous voulez emporter sa peau? interrogea le Père Joseph.

—Si je le veux? mais j'y tiens beaucoup : cette fourrure est superbe et représente une jolie somme.

—Cela va nous retarder considérablement.

—Pas autant que vous le supposer, dit le chasseur s'approchant de la panthère, son couteau à la main. Si seulement, ajouta-t-il, Changora était là, quelques minutes nous suffiraient.

Au moment où Dugal achevait ces dernières paroles, le Peau-Rouge apparaissait entre deux buissons.

Il avait entendu le coup de feu et s'était empressé d'accourir, ear on se rappelle qu'il battait en éclaireur.

En voyant la panthère, il esquissa un sourire de satisfaction et, tirant son couteau, il aida son ami avec une dextérité qui dénotait une grande habitude de ce genre de travail.

‘Un quart d'heure après, la peau, soigneusement enlevée, était jetée eur l'épaule du Peau-Rouge, et la troupe reprenait ss marche.

Changors ft alors à Dugal un signe imperceptible, et tous deux hâtèrent le pas pour distancer un peu leurs compagnons.

'écria-t-il enthousiamé par cette

—Qu'y at-il? demanda le chasseur dès qu'ils purent causer sans être entendus.

—Rien de précis, mais je crois avoir entendu dans la forêt des bruits inaccoutumés.

—Hum! Vous n'avez pas pu les définir?

—Non; mais tenons-nous sur nos gardes,

—Est-ce que les Sioux auraient trouvé notre piste!

—Locil du Peau-Rouge est perçant, répondit simplement Changora, résumant en ces quelques mots son opinion sur l'habileté des hommes de sa race.

Dugal entrevit aussitôt ce qui avait dû se passer.

Selon lui, les Indiens, las de les attendre dans la plaine, s'étaient décidés à aller à leur rencontre; mais, avant de partir, ils avaient exploré les environs sur un assez vaste périmètre, et découvert leurs traces.

La clairvoyance du chasseur ne le trompait pas, et il s’alarma d'autant plus que le coup de feu qu'il avait tiré sur la panthère ne pouvait qu'accélérer la marche des Sioux en leur prouvant clairement que la piste qu'ils suivaient était bien celle de leurs ennemi

Ayant recommandé à Cerf-Agile de longer la lisière de la forêt s'il ne les rencontrait pas au lac des Corbenux, Dugal avait continuellement guidé ses compagnons de manière à ne pas s'éloigner de la plaine, afin d'apercevoir les Pieds- Noirs dès qu'ils arriveraient. Ce plan était fort bien combiné, mais la poursuite que leur faisaient en ce moment les sauvages ne pouvait manquer de le réduire à néant, ear ils seraient en vue bien avant que leurs amis puissent les secourir. Que faire?.…

La situation était vraiment critique et exigeait une

On arrivait dans une petite cleirière formée per la chute de plusieurs arbres, survenue sans doute pendant un ouragan. La vue des troncs éparpillés euggéra immédiatement au chasseur un plan de défense.

—Haltel cris-til,

—Pourquoi cet arrêt? demanda le marquis, aussi étonné que ses compagnons.

—C'est bien simple : les Sioux sont à nos trousses.

—Vous dites?.

—Je dis que ces démons ont eu l'idée de battre la plaine ce matin et qu'ils ont relevé notre piste.

Une même consternation se peignit sur tous les visages.

Soudain, le Montréalais bondit. Il venait de penser à la coupe de cheveux, qu’il redoutait par-dessus tout.

—Tonnerre! s’écrin-til en armant sa carabine.

—Qu'allez-vous faire? lui demanda Dugal.

——Eh! je n'en sais rien, mais je ferai sûrement quelque chose.

Et ses regards fouillaient la forêt, comme s'il eût espéré apercevoir un sauvage.

Il n’y a pas de temps à perdre, reprit le chasseur. Aidez-moi à rassembler ces trones d'arbres au fond de la clairière, près des taillis.

Tous se mirent à l'oeuvre et un retranchement fut bientôt improvisé.

—Maintenant, dit Dugal, arrachez le plus de buissons que vous pourrez et placez-les devant ce rempart, afin que les Sioux ne puissent voir ceux qui seront derrière.

Quelques minutes sufirent pour exécuter ce travail. Quand il fut achevé, Dugal donna ses dernières instructions.

—Louis et Eusèbe, dit-il, placez-vous derrière ce retranchement... Bien. Maintenant, Père Joseph, couchez-vous à terre près de ces messieurs, et surtout ne vous relevez pas.

— Mais, vous-mêmel.…

—Je vais me placer sur votre droite, mais un peu en avant et de façon à n'être pas aperçu; Changora imitera ma manoeuvre, à gauche, et si les Sioux s'approchent trop près du retranchement, nous les prendrons en flane.

—A quel moment devrons-nous commencer le feu? demanda le marquis.

—Vous voyez bien ce cèdre, là-bas, à cinquante pas?

—Oui.

—Aussitôt que les sauvages seront là, tirez sans hésiter, mais posément : ils ne sont qu'une vingtaine, et si toutes nos balles portent, nous les anéantirons jusqu'au dernier.

Un bruit confus troubla soudain les profondeurs de la forêt

Attention! dit vivement Dugal, les voici!

Louis et Eusèbe passèrent les canons de leurs earabines à travers les buissons qui couvraient leur faible rempart, tandis que le chasseur et son ami s'éloignaient promptement pour gagner leur poste de combat,

Le bruit qui se faisait entendre depuis quelques instants se rapprochait sensiblement, et bientôt plusieurs sauvages apparaissaient non loin du cèdre qu'avait désigné Dugal.

Deux coups de feu partirent.

Un Sioux ft un bond en l'air et retomba la face contre terre, pendant qu'un autre tournoyait et s’abattait comme une masse.

On entendit aussitôt des hurlements horribles, puis les Sioux s'élancèrent vers la clairière, maïs deux coups de feu retentirent encore, et deux Indiens tombèrent.

La bande s'arrêta un instant; mais, sur un ordre de son chef, elle s’élança de nouveau.

Les Sioux n'étaient guère qu'à vingt pas du retranchement, quand un coup de feu tiré sur leur gauche tua un guerrier; presque en même temps, Changora, faisant feu, de la droite, abattit un autre Indien.

Les sauvages, se croyant cernés, se replièrent en désordre et ne tardèrent pas à disparaître.

—Six de moins! s'écria triomphalement le marquis en se redressant.

—Baissez-vous! tonna Dugel.

Louis obéit. I] était temps car une nuée de Sèches siffle, et plusieurs s’enfoncèrent dans les troncs d'arbres qui formaient le rempart.

. Dugal appela Changora, et tous deux rejoignirent leurs amis, —Sont-ils partis? questionna vivement le Père Joseph. —Si nous ne les massacrons jusqu’au dernier, ils ne s'&loigneront qu'avec nos chevelures à leurs ceintures.

Le Montréalais poussa un rugissement et porta la main à son épaisse toison frisée.

—Vos carabines sont chargées? demanda Dugal.

—Oui, dirent ensemble Louis et le Matelot.

—Si nous sommes revenus près de vous, c'est que ces damnés Sioux vont certainement se disperser pour nous entoure, et dans ce cas, il est bon de se sentir les coude Dès qu'ils paraîtront, envoyons-leur chacun une balle, puis mettons le couteau à la main, car nous n'aurons pas le temps de recharger nos armes.

Le cri de guerre des Sioux interrompit le chasseur, et les sauvages parurent, formant un demi-cerele; ils bondissaient comme des fauves, en brandissant leurs tomahwaks.

Une décharge en fit tomber trois; puis une mêlée épouvantable commença.

Dugal, Louis et Changora se défendaient avec leurs couterux; à quelques pas d'eux, le Matelot faisait tournoyer sa carabine, frappant à tort et à travers comme un sourd.

Le missionnaire, abrité derrière un arbre, à peu de distance des combattants, priait avec ferveur, demandant à Dieu de protéger ses amis.

Le camage était effrayant. Les Sioux attaquaient avec leur férocité habituelle; mais Dugal et ses compagnons leur faisaient tête avec le farouche courage d'hommes décidés à vendre chèrement leur vie.

Le sang coulait de part et d'autre, sans avantage mar. qué pour aucun des deux partis. Pourtant, cette lutte était 4rop inégale pour durer longtemps: tous le comprenaient et redoublaient d'efforts, multipliant les coups malgré La fs tigue qui commençait à engourdir les bras.

Mont D5 MARQUE 138

Soudain, le cri de guerre des Pieds-Noirs éclata sur la lisière de la forêt.

—A nous! hurle Dugal.

Cinquante guerriers fondirent sur les Sioux qui, cernés et accablés par le nombre, jonchèrent bientôt le sol.

Un silence lugubre succéda alors au tumulte du combat.

Dugal promena ses regards autour de lui: Changora et le Matelot étaient à quelques pas, debout et couverts de sang; devant eux, le marquis gisait, la poitrine percée de deux flèches.

Les guerriers Pieds-Noirs formaient un large cercle.

Ceri-Agile s'approcha alors de Dugal en disent :

—Mon frère est-il content de ses amis les Pieds-Noirs?

Le chasseur lui serra la main avec effusion, et s'approcha du marquis, que le Père Joseph et Changora venaient d'adosser à un arbre.

—Pauvre enfant! murmurait le missionnaire; il expie cruellement ses fautes.

A genoux prs du jeune homme, il avait passé doucement un bras derrière sa tête.

Le marquis ouvrit lentement les yeux et promena autour de lui un regard vague et éteint; puis, voyant ses amis debout, un faible sourire erra sur ses lèvres décolorées, indiquant Îk satisfaction qu'il éprouvait à les voir vivants.

Ses yeux se portèrent alors sur le prêtre, dont les joues pâles étaient humides de larmes, car s'ils ne se connaissaient que depuis peu de jours, les terribles épreuves qu'ils avaient subies ensemble en avaient fait de vieux amis.

Père, dit le blessé d'une voix faible, mais assez intelligible, prenez mon portefeuille. dans la poche de ma veste.

Le prêtre écarta doucement le vêtement, qu'il avait déjà déboutonné pour examiner les blessures du jeune homme, et prit l'objet demandé.

—Gardez-le, reprit le mourant...

mille piastres qu'il renferme

Le prêtre sccous tristement la tête.

je vous donne les trois

—Héles! dit-il, au désert, cet argent ne peut m'être d'aucune utilité.

—Alors.… donnez-le à Dugal

qu'il partage avec Eu-

sèbe.

Puis comme si l'effort qu'il avait fait pour parler eût été au-dessus de ses forces, il ferma les yeux et s'évanouit.

—Vite, de l’eau! s'écria le Père Joseph.

Cerf-Agile lui temdit sa gourde, et le prêtre humecta le visage du mourant, qui rouvrit bientôt les yeux, sous l’action de la fraîcheur. 11 fut quelques minutes à reprendre ses sens complètement, et lorsqu'il eut recouvré l'usage de la parole, il prononça lentement :

—Ma carabine et ma poire à poudre,

Dugal prit aussitôt l’arme qui était à terre, et, s'approchant du marquis, il détacha la poire à poudre qui pendait à sa ceinture.

—Changora, dit le moribond.

En recevant ces objets, que tant de fois il avait admirés, YIndien tressaillit de plaisir, quoiqu'un voile de tristesse couvrit son visage.

—Est-ce tout ce que vous désirez? demanda le Père Joseph d’une voix douce et en se penchant sur le mourant.

—Non.… Mon couteau.

Eusèbe alla le ramasser à l'endroit où avait eu lieu le combat et le rapporta vivement.

Le blessé fit un effort suprême pour désigner successivement le couteau et la riche gaine qui pendait à sa ceinture, et il murmura :

—Cerf-Agile.

Ses amis ne pouvaient s'empêcher de remarquer l'admirable sagacité avec laquelle il venait de distribuer ces diffé. rents legs.

Le marquis sembla alors réfléchir profondément; puis, ses yeux à demi-voilés par l'approche de la mort se fixèrent sur le prêtre qui lui tenait toujours la tête entre ses bras.

— Mon enfant, Ia miséricorde de Dieu est infinie; mourez en paixl

126 Les CHBROMEURS D'OR DB ROOEEVSRS

Le Père Joseph comprit cette interrogation muette mais expressive. Ses compagnons se retirèrent respectueusement à quelque distance et le missionnaire entendit la confession du jeune Français. Bientôt sa main se leva pour les paroles suprêmes du pardon. Puis le prêtre ajouta :

—Mon enfant, la miséricorde de Dieu est infinie; mourez en paix!

Comme sil meût attendu que ces paroles, le marquis raïdit ses membres dans une suprême convulsion; puis il resta inerte. Il était mort.

Le Père Joseph coucha doucement le cadavre sur l'herbe, et récita à haute voix les prières des morts.

Les Pieds-Noirs, graves et silencieux, prouvaient, par leur attitude recueillie, qu'ils prenaient une part très vive à la douleur de leurs amis. Eusèbe s’essuyait continuellement les yeux avec la manche de sa veste; Dugal, plus accoutumé à ce genre de spectacle, restait grave et immobile, contemplant tristement le cadavre de ce jeune homme, qui avait quitté si peu de temps auparavant sa patrie pour venir cher cher fortune au désert, et qui y avait trouvé une mort aussi horrible que prématurée.

Il ne pleurait pas comme Eusèbe, mais sa main serrait fébrilement le canon de sa carabine, sur laquelle il s'était appuyé pour se livrer à ses méditations.

Quand le missionnaire eut fini de prier, il s'approcha de Dugal.

—Mon ami, lui dit-il, j'ai besoin de vous.

—Parlez; que désirez-vous?

—Priez done les Pieds-Noirs de creuser une fosse pour dérober le corps de ce malheureux aux oiseaux de proie. —Certainement; je m'avais d'ailleurs pas l'intention de andonner ainsi sans sépulture,

Il appela aussitôt Cerf-Agile et lui explique ce qu'il attendait de lu

En un clin d'oeil, trente tomahwakes ereusèrent la terre, et la tombe fut bientôt prête.

Dugal et le matelot allaient y descendre le corps de leur ami, quand Cerf-Agile leur présenta quatre peaux de bisons, qu'il avait demandées à quelques guerriers à qui elles servaient de manteaux.

—Merci, dit simplement le chasseur.

Le cadavre du jeune Français fut enveloppé dans les peaux et déposé dans la fosse où il devait dormir son #ommeil éternel, La terre le recouvrit alors, et une petite croix fait de deux branches d'arbre marqua l'endroit de Ia prafrie où reposait pour toujours le marquis Louis de Vérillae, dernier de sa race”

Le Père Joseph resta longtemps en méditation devant cette tombe.

—Pauvre enfant! murmurait-i; la vie s'était ouverte pour Loi toute fleurie de roses et tu l'as volontairement parsemée de ronces et d'épines. Mais ton coeur était bon et ta dernière pensée a été pour Celui dont la miséricordieuse bonté est toujours prête à pardonner au pécheur repentant. Tes fautes furent grandes, mais ta mort fut celle d’un chrétien. Repose en paix, je prierai pour toi. Adieu.

Le prêtre ft lentement le signe de la Croix, et alla rejoindre Dugal, qui causait avec Cerf-Agile.

3. Les Chercheurs d'or étalent alors tout près du lac des Corbeanx. aujourd'hui le Pakowekl, aur Ia branche canadienne de a Riviem-au… Lait Qi River), amuent du Mfesouri, À quelques milles seulement 4 Ia frontière américaine. La peute ville canado-ukrainienne de Foremot,

Sranit au centre même du petit cimetière, cette Inscription troublante Lai repose Le marquis Louis de Vérillac tort dans le foi catholique Le 24 juin 1850.

Personne, parmi la population du village, de fondation assez récente, pe put me renseigner sur l'origine de ce monument funèbre, ni œur ka mains pleuses qui le dressèrent en mémoire Qu Jeune disparu, male tous s'accordent pour affirmer qu'il était à avant la fondation du village et quo cette tombe devint tout naturellement le centre autour duquel dautres tombes ne creusèrent, d'autres momumente s'élevèrent, Et C'est ana aue l'histoire du présent de rattache à celle du Pas,

—Le soleil est déjà couché, disait le chasseur; à mon avis, il est préférable de camper ici cette nuit et de nous mettre en route au point du jour.

—Man frère a raison, répondit le jeune Indien, qui se dirigea aussitôt vers le chef de la troupe, à qui il fit part des observations de Dugal.

Les guerriers s'empressèrent d'allumer un feu et de préparer les provisions qu'ils avaient apportées; elles consistaient en venaison sèche qu'il suffisait de faire griller sur des charbans ardents.

Le camp était installé dans le plaine, à quelque distance de la forêt.

Le muit ne tarda pas à venir; une de ces belles nuits d'été où le firmement étale tous ses joyaux.

Après le repas, le Matelot aborde le Père Joseph.

—Père, dit-il, je voudrais vous parler,

— Vraiment!

—Oui. Depuis tantôt, je suis tout drôle.

—Seriez-vous malade? demanda malicieusement le missionnaîre, tandis qu'un éclair de satisfaction passait dans ses yeux.

—Pas du tout, car je n'ai reçu que des blessures insignifiantes.

—Eh bien, alors?

—Tenez, je vais vous parler franchem

—Je vous écoute, dit le prêtre, devenant subitement grave.

—Hout ce qui nous est arrivé depuis quelques jours m'avait un peu troublé, mais la mort de ce pauvre marquis à achevé de me brouiller la cervelle. J'ai pas mal de peceadilles sur Ia conscience. Oh! rien de bien grave, je vous assure, car je n'ai jamais commis de crimes; cependant, je serais bien aise de vider mon sac devent vous, afin que vous me disiez ce que vous en pensez. Voulez-vous?

Le Père Joseph prit le bras du matelot, et tous deux allèvent s'asseoir à l'écart, loin des oreilles indiscrètes.

Ils causèrent longtemps, et lorsqu'ils revinrent au camp, le matelot avait un air recueilli qui ne lui était pas habituel; quant au missionnaire, ses yeux si doux brillaient de bon- Heur, et au moment de se séparer de son compagnon il lui serra la main affectueusement, en disant avec un sourire :

Je vous avais bien dit que nous finirions par nous comprendre mutuellement.

—Bonsoir, Père, répondit simplement Eusèbe en serrant énergiquement la main du prêtre.

Comme il était facile de le prévoir, la nuit se passa sans que le moindre incident vint troubler le sommeil des guerriers et de leurs amis. el dès que l'aube commença à blanchir les cieux, la troupe se mit en route.

Les Pieds-Noirs étaient à cheval. Dugal et ses compagnons furent pris en croupe par quatre cavaliers, et la troupe partit au galop.

Le village des Pieds-Noirs n'était pas très éloigné trois heures, la distance fut franchie

Aussitôt que la troupe fut en vue, les guerriers, les fes mes et les enfants accoururent en poussant des cris de joie, car nous l'avons dit, Dugal était connu et aimé des Pieds- Noïrs, à qui, plus d'une fois, il avait prêté le concours de sa carabine pour les aider à repousser les Sioux lorsqu'ils faisaient des incursions sur leur territoire.

Lorsque Cerf-Agile était accouru vers ses frères et leur avait fait connaitre la situation critique des Blancs, le grand chef de la tribu n'avait pas hésité à lui donner cinquante guerriers pour l'accompagner au lac des Corbeaux.

En arrivant au lieu du rendez-vous, le jeune Indien ne s'arrêta même pas et continua de galoper en suivant la lisière de Ia forêt, ainsi que le lui avait recommandé Dugal.

‘En entendant les coups de feu tirés par ses amis sur les Sioux, il frappa violemment du talon les flancs de son fougueux coursier, et les guerriers qui le suivaient, stimulant

4. Sur le ete de ce village élève aujourd'hut Ia petite ville de Dunmore; sur ia Vigne du Paclique Canndlen qui va de Kégina à Calgary.

leurs montures, la troupe galopa à fond de train, franchissant l'espace comme un tourbillon, et ne tarda pas à arriver près du lieu du combat, sans que les Sioux s’en fussent aperçu, ce qui lui permit de les anéantir en quelques minutes.

Le prompt retour des guerriers prouvait, à mea pas douter, qu'ils étaient arrivés à temps; aussi la joie fut-elle vive lorsque la troupe parut dans la plaine.

Le Faucon, grand chef des Pieds-Noirs, attendit les Blancs à quelque distance du village, et dès qu'ils eurent mis pied à terre, il les félicita vivement d'avoir pu échapper à leurs ennemis.

—C'est à vous que nous devons d'être sains et saufs, répondit Dugal; soyez certain que je ne l'oublierai jamais.

Et tous entrèrent dans le village, au milieu des aeelamaions et des démonstrations des Pieds-Noirs.

Une messe au désert

Combien l'installation des Pieds-Noirs était différente de celle des Sioux! Ces derniers, toujours en alerte, vivaient, ainsi que nous l'avons expliqué, sous des tentes peu confortables, prêtes à être démontées, selon les nécessités de la guerre acharnée qu'ils faisaient à tous les habitants de la prairie, qu'ils fussent blancs ou rouges,

Chez les Pieds-Noirs, il n'en était pas ainsi. Des huttes rustiques, mais commodes, les abritaient, et une jolie petite rivière qui coulait à peu de distance du village leur offrait son eau fraîche et limpide. Là, point de guerriers se promemant par groupes, sombres et farouches. C'était la vie franchement gaie. Les vieux causaient familièrement avec les jeunes, qui écoutaient avec respect leurs conseils dictés par une longue expérience, ct n'eût été la crainte permanente d’une attaque de leurs féroces ennemis, tous ces êtres pacifques eussent véeu au sein d’une véritable félicité, car les bois environnants leur fournissaient du gibier de toutes sortes, et, de temps en temps, les guerriers se rendaient aux forts pour y échanger des peaux contre des objets utiles.

Ou simaginera done facilement la satisfaction qu'éprouvèrent nos amis en se trouvant au milieu de cette tribu pacifique et hospitalière.

en invitant ses auditeurs à s'aimer et à se secourir réciproquement.

Cette péroraison souleva un murmure d'approbations,

Nous avons dit que les chefs seuls avaient pris place à la table du banquet, mais tous les guerriers s'étaient massés autour d'eux, écoutant avec un réel plaisir les discours qui, selon la coutume indienne, terminaient le repas.

Cerf-Agile, esclave. de la discipline, se tenait debout, au milieu des guerriers: n'ayant aucun titre, il ne s'était pas mélé aux chefs, quoique sa courageuse conduite fût en partie connue de tous.

Dugal, désirant prouver sa reconnaissance au jeune homme, lui avait pris, avant d'arriver au village, les dixsept chevelures qu'il portait attachées à sa ceinture et les avait déposées près de lui, au moment de partager le repas offert par le Faucon.

Ces trophées avaient bien attiré l'attention des chefs, mais aucun ne s'était permis la moindre question indiscrète, estimant que le chasseur devait avoir une raison pour agir ainsi, et attendant patiemment que le mystère s'éclaireit.

Lorsque le Père Joseph eût parlé, Dugal se leva et remercia d’une voix vibrante ses amis les Pieds-Noirs, les assurant qu'ils étaient désormais pour lui des frères bien-aimés.

Après ce préambule, il parla des services rendus par Cerf-Agile au cours de cette Inmentable aventure, le montrant ce qu'il était réellement: courageux et dévoué. On ignorait encore qu'il avait été attaché au poteau de torture; aussi fut-il acclamé lorsque le chasseur le représenta arrivant au camp, un couteau sanglant à la main. Et quand, enfin, il termina ce lugubre historique, il se baissa, ramassa les chevelures et les jeta sur la table en disant:

Voici les chevelures de ses ennemis. Maintenant je lui prédis qu'il deviendra un grand chef et sera l'orgueil de sa tribu.

Des cris frénétiques éclatèrent, et le jeune Pied-Noir fut aussitôt entouré et félicité pour sa courageuse conduite.

UNE MESSE AU DÉSERT 131-a

Le Père Joseph n'était pas un inconnu pour les Pieds- Noirs, aussi le Faucon l'emmena-t-il vivement dans sa butte pour qu'il pôt se reposer, tandis que Dugal et ses compagnons trouvaient asile chez quelques guerriers, jusqu’au moment où ils furent invités à prendre part à un repas organisé en leur honneur, par les chefs, et que présidait le Feucon.

Cet homme était âgé d’une soixantaine d'années, Un air de dignité était répandu sur toute sa personne, que ne défi: guraient pas les hideuses peintures qui ornaient le corps des Sioux. I1 ne se peignait que dans les grandes circonstances, et encore ne lui voyait-on jamais les sinistres attributs de la mort dont leurs sauvages ennemis aimaient tant à se parer.

Lorsque parurent Dugal et ses amis, il se leva et leur fit signe de prendre place à la table rustique où était servi le repas, composé de venaison grillée et d'oiseaux rôtis.

Chacun s'assit et l'on commença de manger en silence selon le coutume indienne; mais, quand les mets eurent disparu, le Faucon se leva et prononça le discours suivant:

—Le Grand Esprit a des enfants rouges et blancs, et tous ont droit au gibier dont il a peuplé les forêts, au poisson dont il a garni les rivières; et l'herbe qui croît dans la praitie peut être foulée par les mocnssins des deux races. Les Pieds-Noirs ont toujours pensé ainsi, et ils ont appris avec douleur que les Sioux avaient résolu d'envoyer leurs amis, les Faces-Pâles, chasser dans les prairies bienheureuses; aussi les tomahwaks de nos guerriers sont-ils intervenus pour châtier les assassins. Je suis donc heureux de voir nos frères hors de danger, et ils resteront ici tant qu'il leur plaira: nos huttes et notre venaison sont à leur disposition; qu'ils sachent done que leur départ mettra mon coeur en deuil. J'ai dit.

Le Père Joseph se leva à son tour et remercia les Pieds- Noirs de leur secours et de leur franche et cordiale réception. I s’étendit longuement sur les devoirs qui incombent à toute créature humaine, mais en évitant avec beaucoup de tact de heurter les croyances religieuses des Indiens, et termina

tranquilité.

Le village indien offrait l'aspect

Le Faucon se leva et d'un signe rétablit le silence.

—Que mon fils le Cerf-Agile vienne auprès de moi, dit-il gravement mais d'une voix qui tremblait d'émotion, pendant que son oeil brillait de fierté, car l'hommage rendu publiquement à un de ses guerriers par Dugal, l'enorgueillissait plus que tout au monde.

Cerf-Agile s’approcha et s'inclina avec respect devant son chef.

Le Faucon prit alors une des trois plumes d'aigle plecées dans sa chevelure pour indiquer le rang suprême qu'il occupait parmi les Pieds-Noirs, et la planta dans les cheveux du jeune Indien en disant:

—Cerf-Agile est brave et les chevelures de ses ennemis attestent son courage: à partir d'aujourd'hui, il aura sa place marquée autour du feu du Conseil, car il aura rang de chef et commandera à des guerriers.

L'impassibilité habituelle des Peaux-Rouges ne put temir contre l'enthousiasme qui s'empara d'eux, et Cerf-Agile fut enlevé et porté en triomphe au milieu de vivats enthousiastes.

Ce soir-là, ce fut fête dans la tribu des Pieds-Noirs, où Ia gloire des victoires, comme la honte d’une défaite, est par. tagée par tous.

Toute la nuit, les guerriers dansèrent et chantèrent autour des feux, au son des chichikonés.*

Chacun félicitait et acclamait le jeune chef à qui Dugal avait prédit un si brillant avenir.

Quand l'aube parut, nos amis, complètement remis de

1. Chichigouane est le vrai mot sauvage; 11 désigne un instrument de musique qui sert à battro la mesure. Cet Instrument fait de bols, de peau desstchée ou &e corn

portion renfiée, ereu:

se compose d'un manche ot d'une remplie de petits osseleta où de petlta cailloux. mé à l'imitation des greloia du serpent 2 s0nprès son invention les sauvages aient remarqué cette rememblance, on à donné à cet instrument de musique le nom de ser "sonnettes, chiehigoué, en y faisant entrer la torminalson ane <aractérise presque toujours un Hnstru-

leurs fatigues, sortirent des huttes où ils avaient passé la uit.

La première personne qui freppa leurs regards fut le Père Joseph, qui achevait d'improviser un autel.

En apercevant ses amis, il s’avança vers eux et leur tendit le main,

—Je vous ai réservé une surprise, leur dit-il en souriant,

—Vraiment! dit Dugal.

—Oui. J'ai pensé que vous seriez bien aises de remercier Dieu qui nous a permis d'échapper au sort de nos compagnons, et, à cet effet, je vais célébrer la messe.

Eusèbe tressaill

C'était la première fois, depuis sa prime jeunesse, qu'il allait assister au saint sacrifice de la Messe, et ce fut d’une voix tremblante d'émotion qu’il dit au missionnai

—Mon Père, je ne saurais vous dire ce qui se passe en moi, mais je suis vraiment heureux de la pensée qui vous est venue. Cette Messe va me rappeler l'époque où ma bonne mère me faisait agenouiller auprès d'elle dans l’église Notre Dame à Montréal que je revois encore. Pauvre femme! alors que je la regardais prier silencieusement, je ne me doutais pas qu'elle demandait sans doute à Dieu de veiller sur moi lorsqu'elle ne serait plus.

Le Père sourit, attendri par cette touchante et naïve réflexion du Matelot.

Un certain nombre seulement de Pieds-Noirs étaient déjà convertis au christianisme.

Néanmoins, tous attendaient anieusement que le missionnaire s’approchât de l'autel.

Ceux des Indiens qui étaient restés, malgré tout, réfractaires aux exhortations du prêtre, se tenaient debout et re cueills, tandis que les convertis, à genoux et le front courbé, semblaient profondément pénétrés de la grandeur de l'acte qui allait s'accomplir.

Au premier rang Dugal, un petit livre à la main, se tenait près du Montréalais et de Changora.

Plusieurs fois déjà il avait eu l’occasion d'assister à une messe du missionnaire, et toujours il s'était offert pour la servir mais ignorant les prières liturgiques, il avait recours au petit livre qu'il tenait en ce moment et que lui avait donné le Père Joseph.

L’autel s'élevait au centre du camp: au milieu était plantée une branche d'arbre à laquelle était suspendu le petit crucifix de cuivre que le missionnaire portait habituellement sur sa poitrine; à chaque coin brûlait une Lorche de bois résimeux; à droite, le Père avait placé un petit missel, et, sous le Christ, un modeste calice.

Cet autel ne resplendissait pas, comme ceux des cathédrales, de la lueur de mille cierges, et aucun encens ne s'échappait d'encensoirs d'or, mais In scène était bien autrement grandiose: du côté de l'orient, le soleil, qui montait majestueusement, semblait un merveilleux et gigantesque ostensoir, et les orgues étaient remplacés par le chant d'une quantité innombrable d'oiseaux qui, cachés sous la feuillée, seluaient le jour qui se levait radieux sur ce spectade d'une sublimité indescriptible.

Ce décor, si naïvement primitif, faisait songer aux jours sombres où l'Eglise, persécutée, se’ cachait pour offrir eux chrétiens les prières consolatrices.

Le saint sacrifice commença.

—Introibo ad altare Dei, dit le prêtre.

—Ad Deum qui loetificat juventutem meam, répondit Dugal.

Et la Messe continuz.

A l'Elévation, les Indiens païens courbèrent instinctivement le tête, subjugués par cet homme qui les dominait de toute la hauteur du Christ qui ornait l’autel, et dont il était le représentant sur la terre.

Lorsqu'il prononça le Jte, Misea est, tous les assistants 2 relevèrent et s'éloignèrent silencieusement.

Les trois aventuriers se retirèrent dans une hutte, pour weair conseil sur ce qu'ils devaient faire.

Leur intention était de rester quelques jours avec les Pieds-Noirs, afin de se remettre entièrement des épreuves physiques qu'ils avaient supportées mais ensuite, que feraientils?

Dugal prit le premier la parole.

Il avait déjà remis à Eusèbe la part qui lui revenait sur les trois mille piastres, et allait lui faire une proposition qui, selon lui, devait être acceptée avec enthousitsme.

—Voyons, dit-il, dès qu'il eut pris place sur un crâne de bison,-entre ses deux compagnons, qu'allons-nous faire?

—Ma foi, répondit le Matelot avec une certaine insouciance, décider, et quelle que soit la résolution que vous preniez, je m'y associe d'avance.

Mon avis est que nous devrions retourner au placer. Nous possédons juste la somme que le marquis avait dépensée pour organiser l'expédition; il nous sera done excessivement facile de recommencer.

En entendant parler de retourner au placer, le Montréslis ne put retenir un léger frisson, et il passa machinalement une main sur son épaisse chevelure noire.

—Humt dit-il enfin, et si nous y rencontrons encore les mêmes gardiens?

—Cette fois, nous n'aurons rien à redouter, car nous serons en nombre suffisant.

—C'est différent.

—Si nous tentons de nouveau cette entreprise, j'ai l'intention d'enrôler cinquante hommes résolus, connaissant de longue date nos sauvages ennemis. De la sorte, nous serons à peu près à l'abri de tout danger.

—Le croyez-vous vraiment?

—J'en suis certain; de plus, instruits par l'expérience, mous nous tiendrons sur nos gardes. Si nous n'avions pas eu

délivrer le Père Joseph, il est probable que nous aurions évité le désastre qui a coûté la vie à tous nos compagnons, car le placer est situé en dehors du territoire de chasse des

Sioux et ces démons auraient certainement ignoré notre présence.

—S’il en est ainsi, j'accepte.

—D'ailleurs, nous pourrons nous faire garder,

—De quelle manière?

—Je demanderai au Faucon de nous prêter une vingtaine de guerriers, qui battront l'estrade autour du camp, sous la conduite de Cerf-Agile.

— Croyez-vous qu'il y consentira?

—Qui, car je lui promettrai une récompense à laquelle un Indien ne résiste jamais.

—Laquelle?

—Cinquante carabines et, pour chacune, cent charges de poudre et de balles.

—Votre idée me semble excellente.

—D'autant plus que la dépense occasionnée par cette récompense sera amplement recouvrée par les bénéfices que nous obtiendrons en travaillant avec sécurité, car, n'ayant pas à nous tenir continuellement sur le qui-vive, tous les bras pourront être utilisés pour les fouilles.

—Alors, il ne vous reste plus qu'à faire au Faucon la proposition dont vous parlez.

—Je vais me rendre immédiatement auprès de lui.

—Changora est sans doute de notre avi

L'Indien fit de la tête un signe affirmatif. Du reste, Du gal eût proposé n'importe quoi, que son adhésion eût été aussi nette. Il avait confiance en son ami, et ne discutait jamais ses projets, sauf lorsqu'il s'agissait de combattre; alors il intervenait gravement et ses avis étaient toujours écoutés, souvent même ils étaient suivis, car cet homme était doué d'une brillante intelligence et d'un courage à toute épreuve.

Ses qualités intellectuelles n'ayant pas été atrophiées par les liqueurs fortes, auxquelles il n'avait jamais voulu goûter, il avait conservé intacte l'étrange sagacité inhérente à sa race.

Dugal se leva à son tour et prit 1a parole.

Dugal se rendit done à la hutte du Faucon.

—Ooah! dit le chef en l'apercevant, que désire mon frère?

—Le Faucon est un grand guerrier, répondit Dugal, et j'ai besoin de ses services.

—Que mon frère parle, les oreilles du sachem sent ou vertes.

Dugal lui fit alors part de ce qu'il avait décidé.

Le Faucon, qui avait écouté attentivement, 'inclina en disant

—Les sachems des Pieds-Noirs vont être convoqués dans la hutte du conseil.

Puis il sortit pour donner des ordres à un Indien qui se tenait de faction près de la hutte. Une demi-heure s'était à peine écoulée, que cet Indien se présentait devant Dugal.

—Que mon frère me suive, dit-il laconiquement.

Le chasseur suivit le Pied-Noir, qui lui fit traverser une partie du village et le conduisit devant la hutte du eonseil

—Mon frère peut entrer, dit-il en s’inclinant avec œette exquise courtoisie qui caractérise les Peaux-Rouges.

Dugal entra.

Autour d’un feu, sept chefs étaient assis sur des erânes de bisons. à

‘Un siège était libre: le chasseur s'en empara.

Pendant quelques minutes, un grand silence régna dans la hutte; puis le sorcier de la tribu entra, portant le grand calumet sacré.

1 le présenta d'abord à Dugal, qui tira quelques bouffées de fumée, puis le passa à son voisin.

Lorsque le calumet eût fait le tour du cercle, les cendres en furent vidées dans le foyer, et le sorcier se retira en l'emportant.

Ces préliminaires achevés, le Faucon se leva.

—Je n'ai pas à faire à mes frères l'éloge du chasseur pâle, dit-il d’une voix gutturale; son bras est ferme et son oeil est sûr; aussi les bisons et les daims fuient-ils à som ap-

proche. Il a la ruse du castor et le courage du cougouar; quoi qu'il fasse, les Pieds-Noirs seront toujours heureux et. fiers de marcher avec lui dans le sentier de la guerre, car sa langue n'est pas fourchue et il aime les Peaux-Rouges; de plus, la sagesse réside en lui et les paroles que souffle sa poitrine lui sont dictées par le Maître de la vie. Il a une proposition à nous faire; qu’il parle, les oreilles des sachems sont ouvertes. J'ai dit.

Puis il se rassit au milieu du silence général.

Dugal se leva et prit à son tour la parole.

—Guerriers Pieds-Noirs, dit-il d'une voix sonore, les nombreuses chevelures qui oment l'entrée de vos huttes attestent votre valeur, et je suis heureux d'être votre ami.

Ce début ft sourire d'orgueil tous les chefs, mais ils reprirent au: t toute leur impassibilité, comme s'ils eussent été honteux d'avoir laissé voir ce qu'ils éprouvaient.

Le chasseur reprit :

—Je vais recommencer l'expédition que les Sioux ont interrompue; mais, cette fois, le succès sera certain, si mes frères rouges veulent me prêter leur concours.

Les Pieds-Noirs inclinèrent la tête sans répondre.

1 continua,

Le placer que j'ai découvert est très riche, et il sera à moi si vingt Pieds-Noirs consentent à me suivre pour surveiller les abords de mon camp et dépister les Sioux. Je ne vous offrirai pas, pour reconnaître vos services, une part de cet or dont vous ne sauriez que faire; mais si vous consentez à me prêter votre concours, je vous donnerai cinquante fusils, avec, pour chacun, cent charges de poudre et de balles. Vous savez que ma langue est droite et ne vous a jamais trompés; vous pouvez done ajouter foi à mes paroles. Que décidez-vous?... J'attends votre réponse.

Les chefs se consultèrent un instant du regard.

Si Dugal leur avait demandé leur aide sans aucune promesse, ils la lui auraient certainement accordé; aussi la magnifique récompense qu'il venait de faire luire à leurs yeux

les éblouit-elle au delà de toute expression, et il ne fallut rien moins que la force de volonté dont sont généralement doués les Indiens pour qu'ils ne poussassent pas des cris de joie.

Le Faucon se leva vivement, se faisant l'interprète de la

pensée de ses compagnons.

Mon frère a bien parlé, dit-il, et ses lèvres ont distillé du miel. Mais au lieu des vingt guerriers qu'il demande, les Pieds-Noirs lui en donneront cinquante. Qu'il organise sa troupe, et lorsqu'elle sèra prête, il n'aura qu’à nous le faire savoir pour que mes jeunes hommes la suivent.

Cerf-Agile qui, en sa qualité de chef, avait assisté au conseil, se leva et prit la parole :

—Si mon père le Faucon y consent, dit-il, je me mettrai à la tête des guerriers qui accompagneront mon frère pâle, car je tiens à lui prouver ma reconnaissance.

—Merci, dit Dugal, charmé d'avoir avec lui un si précieux auxiliaire, sur la fdélité et le courage duquel il savait pouvoir compter.

L'ingratitude est un vice blanc que le coeur des Pieds- Noirs ne connaît point, dit avec dignité le jeune chef.

Alors, c'est entendu, dès que ma troupe sera constituée, je ferai prévenir mes frères rouges.

“Tous les chefs s'inclinèrent et sortirent de la hutte pour donner immédiatement les ordres nécessaires afin que les cinquante guerriers promis fussent désignés sur-le-champ.

“En quittant la hutte du conseil, Dugal s'était rendu près de ses compagnons, qui avaient passé leur temps chacun selon sa nature.

Le Montréalais avait laissé déborder sa joie en songeant que, cette fois, le succès de l'entreprise était assuré, et il avait fait à Changora l'énumération des richesses probables qui les attendaient, ne tarissant pas sur les jouissances de toute sorte dont ils se promettait de se gratifier aussitôt que l'ex pédition serait terminée.

L'Indien l'avait écouté gravement, sans faire un geste et sans prononcer une parole.

Une fois son exubérance apaisée, Eusèbe lui demanda :

—Eh bien, chef, qu'en dites-vous?

Changora l'avait regardé bien en face en disant simphement.

Le Visage-Pâle est bavard.

Cette douche avait calmé complètement le Montréaais, qui s'était alors mis à bourrer sa pipe en maugréant, contre la taciturnité proverbiale des Indiens, qui n'ouvrent la bonche que pour faire des remarques souvent fort justes, mais parfois assez désagréables.

Dugal, en entrant, mit fin aux réflexions du matelot :

——Eh bien?.… interrogea vivement celui-ci

—Les Pieds-Noirs nous donneront cinquante de lets meilleurs guerriers, commandés par Cerf-Agile.

Bravo! s'écria le Matelot en esquissant un pas de danse, qu'un froid sourire de Changora arrêta instantané ment.

Puisque tout est arrangé, dit alors le chasseur, je suis d'avis que nous partions demai

—Comme vous voudrez, répondit Eusèbe.

Le lendemain, au lever du soleil, les trois amis et le Père Joseph se dirigenient vers l'entrée du village, escortés des Indiens, qui leur donnaient les marques les plus vives de leur amitié; mais lorsqu'il furent dans la plaine, le Père Oblat tendit les mains aux aventuriers.

—Adieut leur dit-il doucement, et que Dieu vous protègel

Ne venez-vous pas avec nous? demenda Dugal très étonné,

—Non, mon ami.

—Père, dit afectueusement le Montréalais, pourquoi ne nous accompagnez-vous pas?

Le missionnaire étendit la main droite dans h direction de la prairie et répondit simplement :

—Ma mission n’est pas terminée.

Date Due

PQ v2cs2

Ville, L, Lés chercheurs d'or des Rocheuses.

TAMERON LIBRARY

PQ 2476 V2 C52 1929 ei Ville, Leon, b. 1854 Les chercheurs d'or Rocheuses; Hss

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