‹ Les chercheurs d'or RocheusesChapitre 6 sur 8 · SAUVÉ · texte numérisé non relu

SAUVÉ

s'attendant à un nouvel assaut, aucun ne prendrait de repos. Ils décidèrent donc de se reposer tranquillement le reste de la journée et une partie de la nuit, afin de surprendre leurs ennemis au moment où la fatigue leur aurait enlevé une part de leur vigueur.

Pour des sauvages, ce n'était pas trop mal raisonner; mais ils comptaient sans l'énergie qui, au moment suprême, décuple les forces et fait accomplir des prodiges de valeur.

Les Sioux s’occupèrent done de leurs petites affaires avec beaucoup de calme, dinant copieusement selon leur habitude et avec l'appétit d'hommes vivant au grand air. Puis, lorsque la nuit fut venue, tous s'étendirent sur l’herbe, sauf deux guerriers restés en sentinelles, car l'absence de tout danger immédiat ne leur faisait pas négliger les plus élémentaires précautions.

À plusieurs reprises, le Pied-Noir tenta de briser ses liens, afin de profiter du sommeil de ses ennemis pour s'enfuir, mais il ne put y réussir, car les lianes qui le garrottaïent faisaient plusieurs fois le tour de son corps, et leur solidité défiait tous les efforts.

Après avoir pris quelques heures de repos, les Sioux se levèrent et préparèrent leurs armes; puis, se mettant à plat ventre, ils commencèrent à ramper dans la direction du camp, dont ils purent s'approcher assez près, à la faveur des ténèbres, espérant terrifier les aventuriers par la soudaineté de leur attaque; mais l'on a vu que la résistance avait été héroïque et que toute la bande avait dû battre en retraite en laissant plusieurs morts sur le terrain.

Leur rage était telle, en regagnant le bois, qu'il ne fallut rien moins que l'autorité du Corbeau pour les empêcher de massacre leur prisonnier.

Quelques heures après le combat, les Indiens virent, avec une véritable stupéfaction, le Père Joseph sortir du camp et s’avancer jusqu’à une certaine distance; lorsqu'il se fut arrêté, il leva le bras droit, la main ouverte et 1a paume 0 avant pour indiquer ses intentions pacifiques.

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Le brave prêtre avait vivement insisté pour qu'on le laissât se charger de cette mission, que Dugal voulait remplir lui-même, et l'on avait dû céder devant les instances du missionnaire.

Un sauvage s'avança aussitôt, en faisant également le signe de paix.

Quand il fut à portée de le voix, le Père Joseph, qui parait couramment tous les dialectes de la prairie, dit en langue indienne:

Deux de vos guerriers sont prisonniers: voulez-vous les échanger contre le Pied-Noir que vous avez pris?

—Que le Père noir attende, répondit le Sioux; un chef va lui répondre.

Le Corbeau ne tarda pas à paraître. Il s’avança jusqu'à quelque distance du prêtre et lui dit d'une voix très calme.

—Un guerrier vient de me transmettre la proposition du Père noir.

—Acceptez-vous? demande vivement le Père Joseph.

Le Sioux était venu avec cette intention. Il ignorait que deux de ses hommes avaient été pris; mais en l'apprenant, malgré son vif désir de mettre à mort le Pied-Noir sil ne consentait pes à entrer dans ses vues, il s'était dit que deux guerriers de plus renforceraient sa troupe déjà passablement décimée, et son parti fut aussitôt pris: il accepterait l'échan-

Si le Père Joseph n'avait pas articulé sa proposition avec tant de vivacité, c'était chose faite; mais cette sorte d'impatience ft supposer à l'Indien que Cerf-Agile pouvait être très utile à ses ennemis, et au lieu de répondre nettement, il ne songes qu'à gagner du temps, afin d'examiner l'offre sous toutes ses faces.

—Robe noir, dit-il après un instant de réflexion, je vais en causer avec les chefs, et je vous ferai connaître ma réponse.

—Dans combien de tempe?

Le Pare doasph Love le bre droit, Le maln ouverte, pour marquer intentions pacifiques.

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—Que la Robe noire retourne vers ses amis; quand les chefs auront décidé, il l’apprendh

Et, tournant le dos, il s'éloigna rapidement, pendant que le missionnaire, triste et pensif, regagnait le camp, avec le douleur d'avoir échoué, car l'hésitation du Corbeau lui paraissait d'un mauvais augure. S'il avait insisté pour être chargé de négocier l'échange des prisonniers, c'était pour que Dugal ne s'exposät pas à la fureur des Sioux dans un moment où son expérience était si. utile à ses amis; mais maintenant, il se disait qu'il avait peut-être eu tort d'agir ainsi, et que le chasseur aurait pu, par son énergie, obtenir un résultat beaucoup plus satisfaisant.

Pendant que ces pensées agitaient le re, le Corbeau retournait auprès de ses guerriers, à qui il fit part de la proposition qui lui avait été faite.

Tous furent d'accord pour dire qu'il fallait accepter.

—Mes frères ont raison, dit alors le Corbeau; mais avant de laisser partir le Pied-Noir, je vais encore tenter de le décider à nous servir; car malgré le courage dont il a fait preuve alors que les tomehwaks tournoyaient autour de sa tête, je ne désespère point de m'entendre avec luë: les Faces-Pâles ne sont-ils pas les ennemis naturels des Peaux-Rouges, et le Cerf-Agile n'est-il pas de notre race?

Le Corbeau pouvait d'autant mieux espérer d'atteindre son but, que le pauvre Indien ignorait complètement que des otages, répondant de aa vie, se trouvaient entre les mains de ses amis.

Le désir du Sioux était que le Cerf-Agile, une fois de retour au camp, lui ft connaître, par un signal quelconque, la force numérique des Blancs et le point le plus faible du retranchement, afin qu'il pôt combiner un plan d'attaque reposant sur des bases certaines, au lieu d'aller à l'aventure, comme il l'avait déjà fait deux fois, ce qui avait eu pour résultat d'amoindrir considérablement s2 troupe. Il ne doutait pas que plusieurs aventuriers eussent été mis

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hors de combat pendant la mêlée qui avait suivi le dernier engagement, mais quelle était la gravité exacte des pertes qu'ils avaient subies? Voilà ce qu'il voulait savoir.

A la place de Cerf-Agile, il eût, sans hésiter, trahi des amis pour sauver sa chevelure, et surtout éviter les atroces tortures qui accompagnent toujours la mort d’un prisonnier des Peaux-Rouges. Imbu de ces idées, il ordonna que l'on déliât le Pied-Noir et qu'il lui fût amené.

Dès qu'il se trouva en sa présence, il ft un sine à ses guerriers pour qu'ils formussent un cercle afin de l'empêcher de prendre la fuite, car si l'honneur veut qu'un H dien supporte sans broncher les plus affreux tourments, il ne lui interdit pas de s’y soustraire par sa bravoure ou sa hardiesse.

—Eh bien, dit le Corbeau d'une voix insinuante, Cert-Agile a-t-il réfléchi?

—Les Pieds-Noirs sont braves et n'ont jamais recours à la trahison, quel que soit le danger; mais les Sioux sont des femmes peureuses, qui n'osent pas regarder leurs ennemis en face: si le Cerf-Agile revoit sa tribu, il leur enverra des jupons.

Le jeune Indien achevait à peine de proférer cette sanglante injure, qu'un cri de rage longtemps contenu éclatait; mais un Sioux, plus furieux que les autres, tira son couteau et se précipita sur le prisonnier essayant de lui asséner le coup de grâce. Prompt comme l'éclair, le Pied-Noir saisit le bras de son assaillant, le tordit, et ar racha de sa main l'arme meurtrière, qu'il lui plongea dans le coeur. Retirant le couteau sanglant, il fonça droit devant lui, culbuta plusieurs sauvages et s'élançga à travers le bois dont il atteignit bientôt la lisière; alors, sans tourner la tête, il fila à toutes jembes dans la direction du cemp, dont il n’était séparé que par une distance de plusieurs osntaines de pieds.

La ourprire, où pour mieux dire la stupéfaction des Sioux ne dura que quelques secondes : saisissant leurs to-

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mahwaks, ils se lancèrent sur la piste du fugitif, mais les aventuriers, ayant aperçu le Pied-Noir qui venait À eux avec la vitesse du vent, frent sur les poursuivants une fusillade si nourrie qu'elle les força à regagner le bois qui leur servait de refuge.

En arrivant au camp, Cerf-Agile bondit sur le retranchement et, se redressant fièrement, le visage tourné du côté de ses ennemis, il brandit son couteau et poussa son cri de guerre; puis sauta légèrément dans l'intérieur de l'enceinte, où les aventuriers le reçurent avec des cris de joie délirante, le pressant de questions qu'il ne pouvait comprendre; car elles étaient faites en français.

Dugal l'interrogea en dialecte indien, et, ayant appris tout ce qui s'était passé, il en fit part à ses compagnons, qui prirent les mains du Pied-Noir et les serrèrent avec effusion.

Quant à Changors, il se contenta de lui mettre la main sur l'épaule en disant avec ce laconisme qui caractérise les Indiens :

—Le Cerf-Agile est brave il deviendra un grand chef!

Ces paroles, dans la bouche d'un homme de sa race, firent monter au cerveau du Pied-Noir une bouffée d'orgueil qui ft étinceler ses yeux; mais ce fut tout, et il reprit aussitôt son impassibilité habituelle.

En regardant autour de lui pour se rendre compte des changements survenus au camp pendant sa courte captivité, il aperçut les deux Sioux capturés, liés et couchés près d'un chariot.

Une joie féroce le fit tressaillir. Il contempla un ins tant les deux sauvages, comme si un combat se livrait en lui. Sa décision fut bientôt prise: s'élançant du côté des captifs, il leur plonges son couteau dans le coeur, et, en un clin d'oeil, enleva leurs chevelures.

Les aventuriers poussèrent un cri d'horreur, que Dugak réprime d'un signe, car la colère du Pied-Noir était trop

mr w légitime pour qu'on lui reprochât d'avoir auivi l'impulsion de ses instincts.

Agitant ces trophées fumants et ensanglantés, Cert- Agile sauta sur le retranchement et les éleva au-dessus de sa tête en poussant trois fois son cri de guerre, auquel répondit une clameur sauvage; en même temps, les Sioux sortaient du bois et se dirigeaient vers le camp, incapables de contenir plus longtemps leur rage, et avides de tirer vengeance de la honte que le Pied-Noir venait de leur infliger.

Les aventuriers saisirent leurs carbines et commenc}rent le feu, mais sens grand succès, car, tout en courant, les sauvages faisaient des zigzags qui empéchaient de viser, de sorte que peu de balles portaient.

Les Sioux entourèrent bientôt le camp, et une mêlée épouvantable commença : les cris de guerre des assaillants se confondaient avec les exclamations furieuses des aventuriers qui réussirent pourtant à repousser encore leurs agresseurs.

Lorsque ces derniers eurent dispara, les chercheurs d'or se comptèrent. Hélas! Eusèbe, Dugal, le marquis, le Père Joseph, Changora et Cerf-Agile restaient seuls debout; tous les autres étaient tués ou mourants.

La situation était vraiment critique, et une résolution énergique s'imposait.

Après un long silence, Dugal fit connaître à ses amis le résultat de ses réflexions,

Etant donné notre petit nombre, dit-il, une nouvelle attaque nous anéantira complètement; il faut donc parer à cette éventualité en battant en retraite.

—Mais comment? interroges le marquis; ces bandits ne nous laisseront pas nous éloigner tranquillement,

—En plein jour, non; mais la nuit?.

—Expliquez-vous.

—Les Sioux ont plus souffert que nous, mais leur nombre, qui était bien supérieur au nôtre, leur permet de pouvoir encore nous combattre avec un certain avantage. Pourtant,

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les pertes qu'ils ont subies les rendent circonspects, et il est peu probable qu'ils reviennent à la charge aujourd'hui.

—Vous en concluez?.…

—Qu'il faut faire nos préparatifs de départ et quitter le camp dès que la nuit sera venue.

Ne sommes-nous pas entourés?

—Non. Les Sioux se dispersent au moment d'attaquer, ils sont trop peu nombreux pour éclaircir leurs rangs au risque de nous voir passer au travers; or donc, préparonsnous à partir dès que le moment sera venu. Que chacun place dans son bissac plusieurs boîtes de viande en conserve et du biscuit; que les gourdes soient remplies de rhum et les poires à poudre bien garnies.

—Pourquoi du rhum dans les gourdes? l’eau serait préérable, observa le Père Joseph.

—Quelques heures de marche nous conduiront à une iolie petite rivière que nous côtoierons ensuite et où nous pourrons étancher notre soif.

—Vous avez donc arrêté litinéraire que nous suivrons.

—Nous irons droit au village des Pieds-Noirs, où nous nous reposerons pendant quelques jours en avisant au parti à prendre.

—Si nous ÿ arrivons, grommela le matelot.

—Qui nous en empêcherait? fit Dugal.

—Les Sioux, qui suivront certainement notre piste.

—Qu'importe qu'ils la suivent, si nous avons une avance suffisante.

—Trois ou quatre heures ne sont pas une avance sérieuse lorsque l'on est poursuivi par des Indiens à cheval; car vous vous souvenez que Cerf-Agile nous a dit avoir vu leurs coursiers dans le bois.

—Je suis absolument de votre avis: quelques heures d'avance ne nous serviraient pas à grand'chose; mais il n'en sara pas ainsi. Allons, que chacun fasse ce que j'ai recommandé.

Et sans ajouter un mot, il se dirigee vers les caisses de

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vivres afin d'emplir son bissac. Ses compagnons s'empressèrent d'imiter son exemple.

Quand chacun se fut bien approvisionné, comme le soleil commençait à décliner à l'horizon, Dugal ordonna qu'on allumât un feu, ainsi quon l'avait fait les nuits précédentes, afin que les sauvages fussent bien persuadés que les assiégés se tenaient sur leurs gardes, et étaient prêts à les recevoir.

Le crépuscule étendit bientôt sur la plaine une teinte grise, qui prit peu à peu une nuance plus foncée, et la nuit ne tarda pas à venir.

Dugal constata avec une vive satisfaction que la lune n'éclairerait pas leur fuite, car de gros nuages couraient dans le ciel, se bousculant, au gré du vent, indice certain d'une obseurité complète qui dissimulerait tous leurs mouvements aux yeux des Peaux-Rouges.

Les amis du chasseur ne pouvaient s'empêcher de maifester une certaine inquiétude. Ils allaient partir et la muit protégerait leur retraite, c'était bien; mais quand le jour serait venu, les Sioux se lanceraient sûrement sur leur piste. Il était bien évident qu'ils profiteraient de l'obscurité pour tenter une surprise, et l'abandon du camp leur révélerait ce qui s'était passé; alors, dès que l'aube leur permettrait de suivre les traces des fugitifs, ils commenceraient une pour. suite aussi active qu'acharnée.

Voilà ce qui les rendait perplexes, et le marquis s'en ouvrit franchement à Dugal.

Pour toutes réponse, il alla prendre un petit baril de rhum, qu'il roule au milieu du camp et défonça d'un coup de hache, après l'avoir mis debout.

—Ce baril n'est pas gros, dit-il en souriant, mais tel qu'il est, i suffira pour retarder la poursuite que ces démons ne manqueront pas de nous faire.

—Je ne comprends pes, dit le marquis.

—C'est pourtent bien simple: les Peaux-Ronges, en général, et les Sioux en particulier, adorent l'eau-de-fen.

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Dans une heure ou deux, ils vont attaquer le camp, et le silence qui y règnera par suite de notre fuite les rendra prudents, car ils craindront un piège; aussi perdront-ils beaucoup de temps en précautions de toutes sortes, Lorsqu'ils auront envahi le camp et constaté notre absence, ils seront comme des démons en furie. Le baril de rhum, que je place à peu de distance du feu pour qu’il soit bien en vue, attirera leurs regards, et ils ne pourront résister au désir d'en boire; leur intempérance bien connue m'est un sûr garant qu'ils videront le tonneau jusqu’à la dernière goutte; de sorte que lorsqu'ils commenceront à suivre notre piste nous aurons dix à douze heures d'avance.

Les amis du chasseur étaient émerveillés, et leurs craintes disparurent comme par enchantement.

—Maintenant, reprit Dugal, faisons une brèche à l'enceinte du camp et partons sans plus tarder.

Plusieurs caisses furent enlevées du côté qui faisait face à la colline, et nos amis sortirent en rampant, laissant le camp entre eux et les Sioux installés dans le bois,

Ds mirent une heure à gagner le pied de la colline, qu'ils longèrent sur un parcours de six cents pieds environ, puis ils la gravirent avec les mêmes précautions, et dès qu'ils eurent atteint le sommet, ils disparurent de l’autre côté et descendirent la pente avec une rapidité qui prouvait la hôte que chacun avait de s'éloigner au plus vite de ces dangereux parages.

Dugal marchait en avant; puis venaient Louis, le Père Joseph et le Matelot; Changora et Cerf-Agile fermaient la marche, se retournant de temps en temps pour sonder l'obseurité et écouter tous les bruits de la nuit; mais rien m'indiqua que leurs ennemis se doutassent de leur fuite.

Après deux heures d'une marche rapide à travers les bois, on ft halte un quart d'heure, puis l'on se remit en route sans échanger une parole, tant était grande l'anxiété qui étreignait les coeurs.

Ne nous décourageons pas, avait dit le Père Joseph; Dieu nous protègera.

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