PREMIÈRE PA
LES OISEAUX DE Sdlllft^
Le jeudi 8 décembre de Fan de grâce et de damnation, de Dieu et du diable, 1718, Louis XIV ayant, depuis trois ans, cessé de vivre et de régner, et M. le duc d'Orléans, son indigne successeur à titre de Régent, gouvernant du moins mal qu'il pouvait depuis le môme temps, avec le bonbeur assuré, dans ce monde, aux ivrognes et aux débaucbés, il y avait au château de Sceaux, résidence de Leurs Altesses récemment déchues, le duc et la duchesse du Maine, une grande réunion, couvrant d'un air inoffensif et d'un prétexte frivole d'implacables regrets et des projets vengeurs.
L'ère des Grandes Nuits ^ — célébrées par les poètes, qui remplissaient à l'envi leur cadre ingénieux, — l'ère
des Grandes Nuits, dont l'imagination de l'historien ne peut aujourd'hui évoquer le souvenir féerique sans être comme transportée dans un monde enchanté, plein d'harmonieux concerts et d'éblouissantes fusées, s'était close pour jamais avec la mort de Louis XIV; et cette chute du funèbre rideau s'était opérée sur le changement de spectacle inévitable d'une minorité.
Tous les avantages d'une transition de ce genre, laborieusement ménagés, égoïstement réservés par Louis à ses enfants légitimés, devaient néanmoins fatalement leur échapper. Le grand roi avait emporté à la ibis dans la tombe le regret de son impuissance à se survivre dans son ouvrage, le remords des faveurs scandaleuses surprises à son idolâtrie, et le pressentiment du prochain écroulement de ce superbe et fragile édifice de ses prédilections.
A ces bâtards d'olympiens adultères, élevés par l'imprévoyant caprice de sa sénilité jusqu'aux dernières marches du trône, il ne demeurait déjà plus, trois ans après sa mort, de leur rang usurpé, que les restes, épargnés par une dédaigneuse clémence, et une prospérité précaire et viagère, tourmentée d'impuissants souvenirs ou de décevantes espérances.
A l'éclat de l'apogée avaient succédé les rayons, mêlés d'ombre, d'un déchu encore orgueilleux. Les soucis politiques avaient remplacé les dramatiques jeux et les galants ébats. Les conciliabules mystérieux, les factieuses veilles, les trames équivoques avaient envahi les coulisses de la scène, le plus souvent déserte, des festins d'apothéose ou des joyeux décamérons.
La Reine du grand roman était devenue la Muse ou
LE DEKNIEK CIlAPlTUE DE L'ORDUE. o
plutôt la Furie d'un mercenaire et dangereux imbroglio de conspiration.
La proverbiale galère du bel esprit, abandonnée de ses précieuses passagères et de ses académiques forçats, avait renoncé aux voyages du Pathos et du Tendre, pour courir les aventures d'une expédition vers les châteaux en Espagne d'une restauration chimérique.
Rappelons brièvement au lecteur que le premier, presque l'unique soin de la régence du duc d'Orléans, avait été, par esprit naturel de contradiction et de nouveauté, par représailles d'une longue disgrâce, par ambition de famille et par nécessité politique, de défaire ce que Louis XIV avait fait, d'élever ce qu'il avait abaissé, d'adorer ce qu'il avait brûlé, et réciproquement.
Philippe d'Orléans s'était surtout appliqué à dépouiller au profit des Condé, alors alUés et complices, les princes légitimés, hostiles ou suspects, et dont l'opinion, devenue susceptible, réprouvait l'élévation, défi trop longtemps impuni à la pudeur et à la fierté publiques.
Le duc du Maine, réduit, en 1715, à la surintendance nominale de l'éducation du roi mineur, futur Louis XV, avait été, en i717, destitué de l'habileté à succéder au trône, et de la qualité de prince du sang, en gardant toutefois, sa vie durant, les lionneurs du Parlement.
En 1718, il avait été dépouillé de ce dernier privi* lége, si illusoire qu'il fut, de veiller à l'éducation du roi mineur. Renvoyé de son appartement aux Tuileries, relégué à son rang chronologique de duc et pair, privé
i LES OISEAUX DE SCEAUX.
même des honneurs viagèrement et exceptionnellement conservés au comte de Toulouse, son frère, il s'était vu enfin réduit à ses deux charges de colonel général des Suisses et de grand maître de l'artillerie.
Alors, rendu au devoir de payer ses dettes et au droit de se consoler par les distractions solitaires de la retraite et de l'étude, il était allé essayer d'oublier à Sceaux les déceptions de sa vie politique et les mésaventures de sa vie conjugale.
11 eût sans doute accepté avec résignation, sinon sans regret, ce sort diminué et cette fortune réduite, compensés par l'espoir d'un tranquille loish% s'il n'eût été lié, par ce fatal et ironique contraste dont plus d'un mariage offre l'exemple, à la personne du monde qui lui ressemblait le moins. Mais on ne peut éviter sa destinée. Celle du duc du Maine l'avait condamné à être, débonnaire satellite, entraîné malgré lui dans les hasards des luttes planétaires par une étoile ardente et furibonde, incapable de s'accoutumer aux sphères inférieures, et impatiente d'un choc qui la fît rebondir à son rang ou tomber encore plus bas.
Cette étoile, insouciante de la question de savoir si pour reconquérir son éclat elle ne courait point le double risque de s'éteindre tout net, ou de mettre le feu au monde (ce sont là jeux d'étoile et de prince), c'était, on l'a deviné, cette petite femme pleine de génie et d'orgueil, cette naine à l'ambition gigantesque, cette poupée vivante et charmante, déguisant, d'un sourire d'enfant, des projets de Titan, cette ambitieuse, impérieuse, fantasque, spirituelle Ludovise, dont ce soir-là même la main mignonne, réunissant
LE DERNIEPi CHAPITRE DE L'ORDRE.
les fils de ses marionnettes, allait, sous le voile d'une inofTensive fiction, donner le signal de tragiques réa-
Tandis que le duc du Maine, retiré dans sa tourelle, s'évertuait à traduire, d'une prose boiteuse comme lui, les vers élégants de Y Anti- Lucrèce, du cardinal de Polignac, son ami et encore plus celui de sa femme, celleci, dès le matin, dans la fiévreuse, attente du rendezvous général du soir, avait souillé de l'encre des derniers manifestes, ses doigts, qu'aurait dû colorer seulement le rouge dont elle lardait ses joues, mais qui n'eussent pas reculé devant les taches de sang.
Tout entière en effet à son impatience du but et à son mépris des moyens, ivre de colère, de vengeance et d'espoir, la fille vivace, passionnée, implacable des Condé, douée de ce tempérament de feu d'une race toujours indomptée et de cette imagination romanesque qui fit les héroïnes de la Ligue et les amazones de la Fronde, capable de monter le cheval aventureux d'une Longueville ou de tirer le canon rebelle d'une Montpensier, la fille des Condé, despotique maîtresse d'un amoureux mari, avait passé deux ans à remplir son carquois de traits empoisonnés, deux ans à soulever, à irriter les levains dont la fermentation et l'explosion pouvaient favoriser son ambition ou servir sa
vengeance,
ri
Elle avait associé ses rancunes aux regrets de cette récente dynastie espagnole qui se considérait co'mme exilée, et qui caressait le rêve, si l'uniriue et faible rejeton d'un tronc tant de fois foudroyé venait à se flétrir, d'un retour triomphal sur le trône de la patrie.
Philippe Y eût été doublement heureux de ravir le sceptre à ces prétentions des d'Orléans, qui menaçaient h la fois la France et l'Espagne d'un regard de convoitise et d usurpation.
La duchesse du Maine, non contente de ces alliés extérieurs, avait cherché et trouvé à l'intérieur des instruments plus solides et de plus sûrs champions, en flattant, en tentant, en excitant les susceptibilités, les fiertés, les jalousies de cette noblesse bretonne, toujours prête aux chimères de l'indépendance et aux voluptés de la révolte, mais dont le sang ne fera que cimenter une union désormais indissoluble.
La châtelaine de Sceaux avait su enfin profiter des circonstances, au point d'avoir confondu sa cause avec celle des Parlements mécontents, déjà persécutés, et de s'être fait, des juges impatients de condamner Law à la potence, autant d'utiles clients.
Par ces prodiges d'une activité stérile, par ces chefs-d'œuvre d'une artificieuse éloquence., k duchesse du Maine était arrivée à grouper autour d'elle, sous le prétexte d'une tenue de chapitre de l'ordre badin de la Mouche-à-Mielj dont elle était la dictatrice perpétuelle, et à revêtir de l'uniforme de cette allégorique livrée les ambassadeurs et les chefs de toutes ces résistances coalisées, dont elle espérait atteler au char de sa fortune, de nouveau triomphante, l'effort victorieux.
Mais l'imprévoyante organisatrice de ces machinations terribles et frivoles qui couvrait du même masque de carnaval les fripons et les dupes, les fidèles et les traîtres, les héros sublimes et les héros grotes-
LE DERNIEII CHAriTKE DE L'ORDRE. 7
ques, les martyrs glorieux elles martyrs infâmes d'une cause particulière déguisée elle-même en cause nationale, avait compté sans le hasard, rarement propice aux conjurations — dont on compte peu qui aient réussi, — et tout prévu, hormis l'imprévu.
Elle avait compté sans la France, qui ne se souciait pas plus qu'au temps de la Ligue d'être Espagnole; sans les rigueurs subites d'une opinion qui allait appeler pour la première fois les choses par leur nom, ne voir en elle qu'une illustre intrigante, dans ses souteneurs parlementaires que des factieux, dans ses partisans de Bretagne que des rebelles ou des traîtres.
Elle avait compté sans le Régent, qui montra, en présence de ce double crime et de ce double danger de la guerre civile et de la guerre étrangère, des qualités de prince, celles même d'Henri IV, dont il ne s'était piqué jusque-là que d'imiter les vices. Un jour, mais un seul jour, le Régent allait se montrer à la fois l'héritier de son énergie, de son esprit et de sa clémence.
Elle avait compté enfin sans ce petit prélat limousin, ce foutriquet chafoin, dont chacun se moquait encore et dont nul se moqua plus bientôt, ce cardinal Dubois, qui devait étouffer dans le sang le suprême effort, pour se rejoindre, des tronçons épars de cette hydre de l'aristocratique anarchie, combattue par Richelieu et Mazarin; et cela avec l'énergie du premier, l'audace du second; sans ce cardmal Dubois qui devait faucher les dernières têtes bretonnes dépassant le niveau français, et couvrir le tout de sa robe rouge...
Donc, le jeudi 8 décembre 1718, pai^ une douce soirée de ces hivers aux débuts cléments, pleins de
tiédeurs encore automnales, c'était grande fête et bruyante liesse au château de Sceaux.
La célèbre résidence était exceptionnellement sortie de l'isolement et de la disgrâce, et, comme un de ces palais ensorcelés des contes de fée, dont un coup de la baguette libératrice a levé la peine et rompu le deuil, elle se réveillait d'un mélancolique silence pour sourire à ses hôtes, "de toutes ses portes ouvertes, de toutes ses fenêtres illuminées, de tous ses domestiques en gala, de tous ses équipages in fiocchi^ une triomphale bienvenue.
Ce salut était traduit, aux oreilles charmées, par l'aubade alternée des orchestres de danse ou d'harmonie, postés dans les salles ou semés dans les abris des bosquets. Ce salut était écrit pour les yeux dans les bombes d'artifice sillonnant la naissante obscurité de la nuit, et dessinant d'un trait étincelant la masse sombre des troncs dépouillés de verdure ou le blanc profil des statues, réfléchi, durant l'éclair, par le miroir des bassins.
Suivons la foule d'élite qui débouche par toutes les rues et les avenues de la petite ville réveillée et émerveillée, dont la curiosité maligne fait le guet aux fenêtres entr'ouvertes, où le rayonnement de la lampe intérieure agite autour des noires silhouettes un nimbe rougeâtre.
Pénétrons au milieu de cet encombrement et ce bourdonnement de la cour d'honneur du château, pleine de carrosses aux panneaux de glaces, roulant vers le perron avec un bruit de tonnerre, ou de chaises de laque, à rideaux de dentelles, dont des valets hercu-
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léens portent respectueusement, comme une châsse, le trône ambulant de coquetterie et de volupté.
Des carrosses à la nef octogone couronnée d'un dais à lambrequins de soie, pendant à chaque portière dorée, aux chevaux harnachés de maroquin et de velours, piaffant sur leurs fers d'argent, et secouant leur frontail empanaché ; des carrosses de cérémonie et des petites chaises de fantaisie à la chinoise, damasquinées, guillochées, filigranées, émaillées au dehors, capitonnées au dedans, cages de phénix, pagodes de fétiche, parées de plumes et de grelots, descendent nonchalamment, au murmure des flots diaphanes de la mousseline et de la batiste, ou au fracas des plis du satin et du brocart, les princesses, les duchesses et les marquises, que garantissent des aiguillons de Fair les collets fourrés d'eider et les manteaux doublés d'hermine ou de zibeline.
Portées comme en triomphe dans les bras de leurs grands laquais ou de leurs petits pages, vers la première marche, elles gravissent, du bout de leur mule à talons rouges, les escaliers de marbre, où les tapis précieux assourdissent leurs pas, en scandant leur onduleux élan d'un coup sec de l'éventail frappé sur les plis de la robe à queue qui ondule sur leurs paniers.
A la grâce majestueuse de cet essor aérien, à ces vêtements vaporeux flottant comme des ailes, â ces torsades et à ces aigrettes, couronnant leur front d'une auréole d'étincelles, à ce nuage de poudre ambrée qui les enveloppe, on dirait des déesses remontant, frileuses, les nues, degrés de l'Olympe.
Mêlons-nous un moment à ces groupes épars de grands seigneurs et de grandes dames, de prélats et d'officiers, de courtisans et de robins, de financiers et d'abbés, de bourgeois enrichis, de faquins parvenus, de provinciaux endimanchés, de hobereaux mécontents, de Mississipiens ruinés, d'aventuriers en disgrâce, de joueurs sans enjeu, de capitaines sans troupes, de spadassins sans affaires, de savants futiles, de frivoles pédants, de flatteurs parasites, de pamphlétaires apprivoisés.
Tous ces visiteurs, si bigarrés de costume, si différents de visage, si mêlés de qualité, lie et crème à la fois d'une société dont les vents de Fronde soulèvent les profondeurs et confondent les surfaces, tous ces hôtes d'une nuit ou ces commensaux de chaque jour, attendaient en devisant, en s' appelant, en se reconnaissant, en se félicitant, en se raillant, en se menaçant du bâton ou en s' empruntant un écu, la possibilité d'être introduits à leur tour.
Sur la présentation de la petite carte d'invitation, gravée par Coypel, ils passaient successivement dans la première antichambre, remplie de Suisses et de gardes en hoqueton, et dans la seconde, où les dignitaires et les officiers de la maison du duc et de la duchesse du Maine faisaient le service d'honneur.
Tous appartenaient, de près ou de loin, à l'influence ou à l'autorité, à la clientèle ou à la domesticité du maître et surtout de la maîtresse de Sceaux.
C'étaient là les mille personnes qui formaient « le particulier » proverbial de cette princesse dont l'intimité exigeait un public.
C'étaient là les betcs d'esprit de cette ménagerie de toutes espèces, mais surtout de l'espèce civilisée, si sauvage en certains cas, à l'appétit insatiable, au ventre humanivore, à la venimeuse dent.
C'étaient là, enfin, les oiseaux de cette volière, aux plumages divers, et aux ramages variés, qu'on appelait la volière de Sceaux,
Le château consistait en un grand corps de bâtiment, avec sept pavillons reliés entre eux par des galeries.
La grille d'entrée, donnant accès dans la cour principale, était soudée à deux autres pavillons, conciergerie et corps de garde.
On y arrivait par une avenue à quatre rangs d'arbres, marronniers, platanes et tilleuls, suivie d'une demilune qu'un fossé séparait de la cour d'honneur.
Là, selon le goût ou l'heure, le visiteur pouvait ou non se diriger d'abord vers la chapelle construite par Charles Perrault, à la coupole peinte à fresque par Le Brun, et dont Girardon avait décoré l'autel.
Elle était située à l'extrémité de l'aile gauche.
Pour le moment, néghgeant ce lieu sacré, c'est vers un rendez-vous profane que nous nous acheminons.
C'est aux grands appartements du rez-de-chaussée en effet que — laissant dans sa tourelle isolée son mari travailler pour l'iVcadémie, et confinant dans leur retraite du petit château, sous la garde de leur gouverneur et gouvernante, les deux fils et fille, encore trop jeunes pour le monde, seuls survivants d'une union sept fois féconde, — la duchesse du Maine jouit de sa délivrance des soins de l'épouse et de la mère, et reçoit ses nouvellistes et ses afftdés..
C'est là qu'elle va procéder d'abord aux cérémonies symboliques et aux pompes frivoles d'une tenue de chapitre de son ordre de la Mouche-à-Miel et de la réception de nouveaux chevaliers.
Tel est, en effet, le but apparent de cette fête à double visage, souriant d'un côté, menaçant de l'autre, où le bal n'est qu'un prétexte, où le jeu n'est qu'un moven, où le bruit des archets couvre des confidences de conjuration, où le feu d'artifice brode dans les airs, en caractères convenus, des signaux séditieux, où la dictatrice de l'ordre de la Mouche-à-Miel enfin, la joie dans les yeux et la fureur au cœur, va compter une dernière fois ses fidèles frelons, et désigner à leurs dards une tête maudite...
Entrons donc dans cette demeure historique et théâtrale; les trois coups sont frappés, le souffleur est à son poste, la toile va se lever.
Encore une minute, et nous allons assister, entre la salle de jeu, où les comparses blasés se livrent aux hasardeuses voluptés du cavagnole, du hocca ou du biribi, et la salle de danse, où les comparses frivoles ont préféré à un divertissement connu les délices de la contredanse, de la chaconne, de la gaillarde et du menuet, nous allons assister, invisible et inviolable observateur, au spectacle donné pour tout le monde, en attendant le spectacle donné seulement pour quelques-uns.
Soudain un coup de canon, tiré sur la terrasse du château, a fait cesser, pour un moment d'inévitable intermède, le bruit des conversations particulières.
A droite, les joueurs immobiles et silencieux ont
fait trêve au choc des pions, au j(3t des dés d'ivoire, au frôlement des caries, et les parties sont suspendues.
A gauche sont arrêtés aussi Torchestre, qui préludait doucement au salut éclatant d'un tutti de triomphe et de bienvenue, et les groupes de danseurs et de danseuses, qu'entraînaient tout à l'heure d'irrésistibles accords.
Interrompant leurs tourbillons et leurs chassescroisés, ils se pressent aux portes, les femmes minaudant, l'éventail dans une main et le masque dans l'autre, les hommes derrière elles et madrigalisant à qui mieux mieux, celui-ci puisant au drageoir quelque bonbon exquis, celui-là prenant une pincée de fin tabac d'Espagne, et secouant galamment l'odorante poussière éparse sur son jabot.
, Que va-t-il donc se passer, et quelle respectueuse attente suspend ainsi les pas et les voix, et ne laisse flotter sur l'assemblée, tout à l'heure si animée, que le bruit discret des poitrines qui se soulèvent et des mouchoirs qui s'agitent?
Eh quoi ! ne devinez-vous point l'objet de cette curiosité sympathique, prête à éclater en transports d'enthousiaste admiration ?
Celle qui laisse partout où elle n'est point un vide impossible à remphr, celle dont la présence est le meilleur des biens, et l'absence le pire des maux, celle vers laquelle d'avance se penchent les yeux avides de la contempler, les oreilles impatientes de l'entendre, les mains prêtes à l'applaudir, c'est la souveraine, la châtelaine ^la magicienne de Sceaux, l'encyclopédique Muse, la princesse prodigue et prodige, la
femme Protée, que Ton appelle tour à tour du nom de chacune de ses créations dramatiques, la Ghimène des représentations du Cid^ la Célimène du Misanthrope, FAzaneth de Joseph,, et l'autre jour encore la Laurette de la Mère coquette de Quinault.
C'est elle qui va descendre en déesse, sur un nuage d'apothéose, des combles de cette aérienne retraite de prédilection, baptisée par elle la Chartreuse, où elle remontera tout à l'heure en simple mortelle, accompagnée de ses favoris.
C'est elle qui va paraître — au lever de ce second rideau de gaze qui nous voile, dans le fond de la salle, l'estrade où surgiront d'un coup mille lumières, — assise sur la ruche du trône de la dictatrice de la Moîiche-à-Miel.
C'est elle qui, sur ce théâtre emblématique de son pouvoir et de ses desseins, tiendra solennel chapitre et recevra le serment de ses nouveaux serviteurs.
Mais il se fait au plafond de ce théâtre obscur, qu'un coup de baguette d'enchantement a soudain rempli de mille feux, comme un bruit de tonnerre, accompagné d'éblouissants éclairs.
Le rideau de gaze, qui semble un voile de flamme, s'écarte d'un seul coup.
Les flûtes roucoulent, les violons gazouillent, les trompettes percent, d'accord vibrants, le roulement triomphal des cymbales.
C'est elle! la voilà descendant lentement des frises sur un trône volant, au-dessus duquel s'abaisse aussitôt un dais de verdure et de fleurs.
C'est elle! c'est Ludovise, dictatrice perpétuelle de
Tordre de la Mouchera' Miel, qu'entourent aussitôt, avec une acclamation de joie et d'amour, ses fidèles chevaliers, sortant à la file, précédés de leur héraut et de leur chancelier, de chaque côté de la coidisse, et mettant, en passant devant le trône, en signe de foi et hommage, un genou en terre.
La cérémonie commence.
Mais ces préliminaires uniformes, sur un rhythme monotone, cette marche cadencée, cette salutation compassée, cette halte génuflexe de chacun des membres de l'ordre, chevaliers ou chevalières, quand ils arrivent en présence de leur dictatrice perpétuelle, de VEmpérière de Sceaux^ couchée sur les flocons de papier de ces nuages d'Opéra, nous permettent de considérer à loisir la scène et les acteurs.
Examinons donc d'abord cette mignonne fée, mêlée de Gracieuse et de Carabosse, au visage enfantin el vieillot à la fois, qui ébauche, à l'adresse de chacun de ses sujets, un machinal sourire de fantoche, et incline avec une vivacité fatiguée et une gaieté distraite, son sceptre de reine d'abeilles sans miel, formé d'un lis artificiel vide de tout parfum.
Son iVltesse sérénissime (qui eût bien voulu être royale) Anne-Louise Bénédicte de Bourbon, née le 7 novembre 1676, avait, le jour où elle nous apparaît quarante et un ans un mois révolus.
On voit qu'elle avait dépassé le temps de la jeunesse, de la beauté, de la coquetterie.
Mais il est des fous et des étourdis à tout âge; celui de la raison ne devait jamais sonner pour cette personne incurablement folâtre et fatalement espiègle,
dont Tenfance dura toute sa vie, et qui devait mourir presque octogénaire dans Fimpénitence finale de la frivolité.
Anne-Louise Bénédicte, épouse à seize ans (en 4 692) d'un mari de vingt-deux ans, lequel n'était autre que le duc du Maine, le second et le préféré des cinq enfants de Louis XIV et de Mme de Montespan, appartenait à la grande maison des Condé.
Elle était sortie de cette famille héroïque et romanesque, qui, par une dégénérescence rapide, était déchue, à l'époque où nous sommes arrivés, à ces types odieux ou ridicules : M. le Duc, le Faune de Chantilly, M. le comte de Charolais, l'Ogre de Saint- Maur, dans lesquels s'accusera l'irrémédiable abâtardissement d'un sang généreux, mais, dès sa source, brûlé par la passion et appauvri par de prodigues fécondités.
Henri-Jules de Bourbon, dit Monsieur le Prince^ fils du grand Condé, eut, sans compter les fruits parasites de ses galanteries, dix enfants : quatre garçons et six filles.
Des quatre princes, le second seul survécut : M. le duc de Bourbon, qui épousa Mademoiselle de Nantes, fille naturelle de Louis XIV et de Mme de Montespan, et dont la prolifique union reproduisit les luxuriances de la fertilité paternelle.
La plus célèbre des petites-filles du grand Condé, que leur belle-sœur, la maligne et caustique duchesse de Bourbon, appelait « les poupées du sang », est celle qui pose en ce moment devant nous, tenant en vain droite comme un saint sacrement, devant la dévotion
solennelle de ses féaux, son espiègle et vivace petite tête d'alouette, et dont le gentil profil émerillonné rappelle moins Corneille que Scaraniou(:he.
Telle qu'elle est, ne la vaut pas qui veut.
Cette petite femme, cette reine de Lilliput, à voix de cigale, est encore une vraie femme. Il y a une âme de géant dans ce corps myrmidonien. Et cette frôle machine d'oiseau est animée par une étincelle héroïque.
Cette petite femme possède ce je ne sais quoi qui ensorcelle les hommes et dompte la fortune.
Sans beauté, sans jeunesse, sans talent, sans bonté, elle trouve encore tous les jours, et presque naturellement, l'art de paraître avoir tous ces dons, foutes ces vertus, tout cet esprit, tous ces charmes qu'elle n'a pas, et elle gardera jusqu'au dernier moment de sa vie, par le prestige de sa volonté et son manège d'illusion, des amis et même des amants.
Cette femme sans génie sait l'inspirer. Cette femme sans foi la donne; cette femme sans enthousiasme a le talent de le feindre au point de le faire naître. Cette incurable ennuyée amuse, et, implacable, elle plaît. Elle n'est ni douce, ni bonne, ni dévouée, et elle est pourtant adorée de tous ceux même qui la connaissent, et qui trouvent du plaisir en l'adorant.
Cette fascinatrice, cette dominatrice, a gouverné et gouverne encore le duc du Maine, qui a gouverné madame de Maintenon, laquelle gouvernait Louis XIY, lequel gouvernait la France. Elle est idolâtrée de ce mari qu'elle méprise, de ses enfants qu'elle délaisse, de ses serviteurs qu'elle tyrannise, de ses ennemis
même qu'elle attirerait à ses pieds, à commencer par le Régent, si elle voulait s'en donner la peine, et si elle ne préférait le plaisir de le haïr à celui de le soumettre.
Deux anecdotes achèveront de peindre cette princesse étrange et charmante, adorable et fatale, dont l'unité CvSt faite de contrastes, qui n'a jamais vécu que pour elle, et qui n'a jamais manqué de gens prêts, pour elle, à mourir; cette princesse chimérique et positive, cette calculatrice exaltée, au cœur froid comme un miroir, à l'esprit juste comme un chiffre, dont la conversation magique dispose même de l'éloquence, qu'elle trouve sans la chercher; cette femme qui a voulu tout savoir et qui ignore tout, mais dont l'ignorance devine sur-le-champ ce dont elle a besoin; qui a essayé de tout et a échoué à tout, mais sans être jamais ridicule ni le paraître; cette femme enfin que l'âge ne rendra point raisonnable, ni la peur de l'enfer dévote, la plus aimable des égoïstes, la plus naïve des rouées, la plus laborieuse des oisives, la plus sublime des frivoles, quand elle s'est piquée de prendre sa vanité pour de l'ambition, ses caprices pour des droits, ses passions pour des idées, et qui sera telle jusqu'au bout, roseau que tout pliera sans jamais le rompre, ni l'expérience, ni le malheur, ni la maladie, ni même la mort.
Voici ces deux anecdotes, aussi courtes que caractéristiques. Nous avons beau faire, Ludovise se peindra mieux en deux petits faits que nous ne pourrions la peindre en des milHons de mots.
Un jour, madame d'Estaing, contre son attente,
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avait manque de venir; la duchesse s'en désespérait, pleurait, était hors d'elle...
— Mais, mon Dieu! lui dit madame de Charost, témoin de ces transports imprévus, je ne croyais pas que Votre Altesse se souciât tant de madame d'Estaing.
— Moi? point du tout, répondit la princesse; mais je serais bien heureuse si je pouvais me passer des choses dont je ne me soucie pas.
Tout le monde se mit à rire, et elle aussi, de cette riposte dont la naïveté cache tant de profondeur.
Le mot n'est que plaisant. En voici un qui est terrible.
Une des habituelles commensales de Sceaux, une des favorites d'une princesse qui aimait l'esprit au point de tout sacrifier à l'esprit, c'était la présidente Dreuillet, qui a fait des chansons charmantes, et dont la fécondité à les faire survécut à la facilité aies dire, car elle avait bien soixante-dix ans et était d'ailleurs très-infirme.
Un soir qu'on soupait à l'Arsenal, dans le joli pavillon que madame la duchesse du Maine y avait bâti sur le bord de la rivière, elle proposa à madame Dreuillet de chanter, ce qui était à l'ordinaire; mais ce qui ne l'était pas, c'est que ce soir-là, quoique avertie par la présidente, qu'elle se portait moins bien, elle la fit chanter dès le potage.
Le président Hénault se hasarda à faire a la déesse quelques remontrances timides sur un empressement aussi inhumain que flatteur :
— Vous avez raison, président, répondit sans se déconcerter la princesse; mais ne voyez-vous pas qu'il
n'y a pas de temps à perdre, et que cette femme peut mourir au rôti?
Et maintenant, lecteurs , vous connaissez , autant qu'on peut connaître une femme, madame la duchesse du Maine, dont le portrait physique doit succéder au portrait moral. Nous ne saurions trouver une meilleure occasion que cette circonstance, pour laquelle elle avait évidemment déployé toutes les ressources qu'une ingénieuse coquetterie prête au désir de plaire et trouve dans Fart à défaut de la nature.
La duchesse, blanche et blonde, mignonne et gracieuse, ne pouvait que gagner à l'éclat des lustres, favorable à l'incarnat de son teint, à la neige de ses e^paules, à l'or bouclé de ses cheveux, au magnétisme de ses petits yeux bruns, doux, clairs et fins, au charme du malin et spirituel sourire qui étalait ses dents de souris sur la cerise de ses lèvres.
L'originalité d'invention et le goût exquis jusque dans ses plus libres caprices avaient présidé à l'ensemble et aux détails de son costume fantastique, et ne servaient pas moins ses avantages naturels, aiguisés par la colère et l'espérance de mystérieux desseins.
Qu'on se figure l'effet, au rayonnement des bougies et au murmure des violons, de l'apparition vraiment féerique de Ludovise, vêtue d'une chatoyante robe de satin vert brodée d'abeilles d'argent, drapée dans un manteau d'or, et couronnée d'un diadème formé de mouches en émeraude !
Les autres acteurs de cette scène étaient habillés, coiffés, chaussés, avec ce même luxe de fantaisie pittoresque et de couleur locale, et ils remplissaient la
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théâtrale estrade de la somptueuse et spirituelle mascarade de leur costume et de leurs attributs.
En tôte de la double et brillante troupe de chevaliers et de chevalières qui venait de se ranger processionncllement, dans runiforme statutaire, de chaque côte du trône de Fapique souveraine, se distinguaient tout d'abord M. de Gavaudun, premier gentilhomme du duc du Maine, dans l'accoutrement et les fonctions du héraut de l'ordre, et le grandmaître, ou chancelier de l'ordre, le grand homme de Sceaux.
C'est nommer M. de Malézieux, le plus ambitieux des insouciants, le plus actif des épicuriens, à qui une intarissable faconde tenait lieu d'éloquence, et qui suppléait au génie par l'avantage d'une universelle médiocrité; homme d'esprit, d'ailleurs, de goût encore plus, le plus seryiable de tous quand il y avait intérêt et le plus aimable quand il avait le temps.
Or, arbitre de tous les plaisirs, intendant de toutes les afl'aires, bon à tout, employé à tout, se tirant de tout, passant d'un mémoire pour l'Académie des sciences à un discours pour l'Académie française, de l'algèbre aux petits vers, et d'une répétition de comédie à une audience donnée au parlement de la principauté de Dombes dont il était le chancelier, M. de Malézieux, qui possédait encore plus de savoir-faire que de savoir, et par-dessus le marché de tant d'occupations utiles à sa réputation, avait trouvé le temps de donner à sa fortune kl garantie de plusieurs privilèges lucratifs et grasses sinécures, M. de Malézieux était certainement un homme bien absorbé.
Aussi, dans l'intimité, il n'hésitait pas, dit-on, à prendre sa revanche du perpétuel sourire de sa vie histrionesque et publique, à se dédommager, en étant impunément dur aux inférieurs, et voluptueusement hautain avec ses égaux, des contraintes et des couleuvres de la familiarité des grands.
M. de Gavaudun était vêtu d'une robe de satin incarnat semée d'abeilles d'argent, et coiffé d'un bonnet d'or en forme de ruche.
M. de Malézieux, revêtu d'un costume à peu près analogue, claudiquant dans une miroitante simarre jaune à reflets de feu, et cherchant en vain à obtenir l'équilibre des plateaux de son ironique balance de chancelier, préludait, sous ce déguisement modeste, à la surprise de la fantastique métamorphose qui devait être le coup de théâtre de la soirée.
A peine eut -il introduit les quatre nouveaux récipiendaires, destinés à combler les vides du chiffre fatidique de trente-neuf, nombre inflexible des membres de l'ordre, et placé en présence du trône, en habit blanc de néophyte, les quatre futurs chevaliers que le chancelier, profitant de la diversion de cette présentation solenneUe qui concentrait tous les regards sur le groupe formé de Ludovise et du quadruple objet de sa faveur nouvelle, s'esquiva dans la coulisse.
C'était pour reparaître bientôt, mais cette fois invisible et caché dans les flancs d'une ruche monumentale, que quatre valets, déguisés en frelons, apportèrent cérémonieusement sur la scène, et placèrent au milieu d'un tapis vert semé d'abeilles d'argent.
Cet incident passa presque inaperçu a la faveur des préliminaires de la cérémonie de réception.
Les chevaliers et chevalières de la Mouche-à-Miel^ à qui le héraut de l'ordre avait successivement présenté leurs futurs contrères, venaient de les entourer avec une pantomime de salutation et de félicitation, que la symphonie et les chœurs placés dans la coulisse traduisaient concurremment par le double allegi'o des instruments et des voix.
Après cette congratulation réciproque et cette cérémonieuse mêlée, le parrain et la marraine, désignés d'avance pour assister chaque novice, placèrent entre eux leur filleul, le parrain à droite, portant la cotte de drap d'or semée d'abeilles d'argent, la marraine à gauche, prête à présenter à Ludovise l'insigne, c'est-àdire la médaille de l'ordre.
Cette médaille commémorative de la fondation, et frappée le II juin 1703, était d'or et pesait trois gros soixante grains.
Sur l'une des faces on voyait l'effigie de la duchesse du Maine, avec la légende en lettres initiales : « Anne- » Marie-Louise^ baronne de Sceaux^ dictatrice perpé- » tuelle de U ordre de la Mouche, »
Dans le champ du revers une abeille volait vers une ruche entourée de la fameuse, ambitieuse, coquette, galante, maligne et juste devise empruntée, par un choix prophétique, à YAminte du Tasse :
Picciola e râpe, e fa col picciol morso Pur gravi e pur moleste le ferite.
On avait raccourci, par un heureux laconisme, la ensée, réduite à cette expressive formule nuptiale et
martiale, propice à toutes les allusions de Famour et de la haine :
Piccola si, ma fa pur gravi le ferite.
C'est-à-dire à peu près :
La plus petite fait les plus grandes blessures.
Pour donner une idée du personnel de Tordre de la Mouche^ nous dirons seulement les noms des quatre parrains et marraines qui avaient accepté la mission d'assister les quatre gentilshommes bretons, dépêchés à Paris par la noblesse de leur province, soulevée contre le despotisme maladroit du maréchal de Montesquiou, à la suite d'événements que nous résumerons plus tard.
Ces dispositions à la révolte de la noblesse de Bretagne, aigrie par une longue lutte, avaient paru bonnes à encourager à la duchesse du Maine, et par un choix hardi, qui excluait des candidats d'un nom plus illustre et d'un plus haut rang, mais dans des conditions moins utiles à sa politique, elle avait consacré, en s'affiliant les quatre personnages qui figureront parmi les héros de cette histoire, l'alliance à son profit de tous les mécontentements du royaume.
Elle n'avait donc rien négligé pour donner à la cérémonie emblématique, aussi sérieuse au fond que ses apparences étaient frivoles, de la réception et du serment, une magnificence et une solennité exceptionnelles, capables d'inspirer à ceux qu'elle voulait enivrer la plus haute idée possible du crédit de la princesse et de la faveur de la femme, d'imposer à leur imagination et même à leur sensibilité.
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C'est une séduction pleine, en effet, de toutes les illusions et de tous les enthousiasmes qui allait s'exercer sur ces gentilshommes provinciaux, tombés des âpres cieux d'une vie presque sauvage, dans toutes les surprises et toutes les douceurs de l'Olympe de Sceaux, où les déesses et les nymphes savaient, au besoin, s'humaniser, dans cette campagne de riiôtel de Rambouillet, où une préciosité spirituelle rendait plus nobles et plus piquantes la langue et les façons d'une galanterie romanesque.
Il est permis de pardonner un peu d'éblouissement et d'enivrement à ces quatre favoris improvisés d'une petite cour pleine des traditions et des moyens des Médicis, où l'ambition se servait des armes de l'esprit, où l'amour recrutait pour la haine, et qui se voyaient placés entre les plus aimables parrains et les plus gracieuses marraines que puisse rêver une imagination juvénile.
C'étaient, en effet, ni plus ni moins que la spirituelle, gourmande, coquette duchesse d'Estrées, la fille du duc de Nevers, celle qu'on appelait Api^ et qui devait mordre et laisser mordre si volontiers à la pomme d'amour de notre mère Eve; la duchesse d'Albemarle, autrefois Mlle de Lussan, fille d'honneur de la duchesse du Maine et mariée par elle à ce grand bel homme qui n'avait d'autre fortune que son origine, mais quelle origine ! fils naturel de Jacques II; la sémillante, entreprenante, ensorcelante par l'esprit plus encore que par la beauté, duchesse de Villars-Brancas, ci-devant mademoiselle de Moras; enfin, la marquise du Deffand, alors jeune, jolie, galante, heureuse de voir et d'être
vue, en attendant l'heure du désabusement, de la cécité, du trône de la philosophie, et du sceptre de la conversation.
Les parrains n'étaient pas moins remarquables et caractéristiques que les marraines.
On reconnaissait d'abord, à ce poste de patronage et de parade, le comte de Clermont, un vieillard encore aimable, parfait courtisan, d'un beau visage, de grand air, sans autre esprit que celui du monde, mais en faisant si habile usage qu'il fut un des hommes à bonnes fortunes de son siècle, et successivement aimé de la princesse de Cx)nti, de Mlle Chouin, de Mme de Parabère.
A côté de lui se faisait remarquer, malgré sa petite taille et son corps exigu, par son frétillement, son sautillement, son gazouillement de moineau franc, un des . plus singuliers dans cette collection, riche cependant en curiosités, qu'on appelait les abbés de Sceaux.
Cette suite de figures plus mondaines et littéraires qu'ecclésiastiques, comprenait, en dehors de notre joli gnome à rabat, l'abbé de Vaubrun, digne irère de la duchesse d'Estrées, nouveUiste par excellence et complimenteur en chef; l'abbé de Chaulieu, l'Anacréon du Temple; l'abbé de Vertot, un Retz à l'eau de rose, l'historien élégant des conjurations anciennes et modernes, l'homme au siège tout fait en toutes choses; l'abbé de Saint-Pierre, le rêveur d'Arcadie, l'utopiste de la paix perpétuelle; l'abbé d'Entragues, hommefemme, à coiffe, à éventail, à rouge et à mouches, toujours de frais rasé, tignonné, pomponné, festonné comme l'abbé de Choisy, son modèle, au temps de la
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comtesse des Barres; enfin et surtout Tabbe Genest.
Oh ! celui-là mérite qu'on s'y arrête, quoiqu'il ne brille, à cet instant de notre récit, que par son absence.
Celui-là, avec son inséparable acolyte, son compère Malézieux, forme le duumvirat des indispensables de Sceaux.
La duchesse a une telle habitude de leur présence, de leurs services, 'de leurs tours de force, qu'il est à craindre qu'elle ne puisse s'accoutumer à leur disparition, et qu'elle ne se surprenne à les regretter.
Malézieux toutefois tiendra bon, quoiqu'elle doive Tenterrer; mais Genest va se laisser mourir, quoique immortel de par l'Académie, tout comme un autre, et semble déjà couver ce mauvais coup.
Ce sanguin est devenu soudain bilieux; ce gras et gros homme a maigri. Ce jovial buvetier et coupletier a des accès de mélancolie. Pourquoi? Nul ne le sait. Il l'ignore lui-même.
Peut-être est-ce que cet homme, qui semblait tout tête et tout ventre, mais surtout tout nez, s'est trouvé par hasard un petit coin, un petit reste de cœur qui souffre de l'abaissement de la fortune de ses maîtres et de l'éclipsé de cet astre des Grandes Nuits^ dont il fut le profane poëte.
La révocation de l'édit de 1714 lui a été funeste. Ce premier chagrin de sa vie l'a si fort blessé que le second l'abattra. Les adversités qui vont suivre l'achèveront. Ce type parfait du bon vivant est déjà un homme mort.
Voilà pourquoi Ton cherche en vain, sur cette scène
en deuil de son absence, où Malézieux opérera seul, gardant malgré lui toute la peine et tout le profit de succès si longtemps partagés, son habituel compère, Fabbé rabelaisien qui a fait une abbaye de Thélème de son ermitage faunesque du Plessis-Piquet.
Parmi les dieux des bois, surtout n'oubliez pas Celui, vêtu de noir, qui porte des rabats,
l'abbé à la culotte déraillée, Fabbé au nez gigantesque, formidable, proverbial, légendaire, dont la subite et exhilarante vue a fait perdre au roi Louis XIV luimême les étriers de son olympienne gravité, Fabbé Pégase, Fabbé Rhinocéros, Fabbé au nez promontoire, au nez où il pleut dedans, Carolus Genestus Naso; enfin, pour tout dire en un mot, et figurer Fexubérance de cet appendice accessoire chez les autres et chez lui principal, par une contraction significative : l'abbé Nez.
Voici maintenant le plus illustre des quatre présidents familiers de Sceaux, des courtisans et courtisés de Thémis, des chats fourrés et hermines qui font patte de velours à la souris Ludovise, le président de Maisons, le président de Blamont, le président Hénault.
Celui-là n'est autre que leur illustre chef, futur chancelier des combinaisons mystérieuses de Favenir, le président de Mesmes, de l'Académie française et du bureau d'esprit de Sceaux, celui qui a son rôle dans toutes les comédies qui s'y jouent ou qui s'y préparent, le majordome^ le grand artificier des sobriquets d'intimité.
Enfin, voilà notre quatrième et non le moins curieux, ni le moins remarquable parrain.
C'est le marquis de SaiiU-Aulaire, un homme de cour, qui à soixante ans s'est avisé de se faire honmie d'esprit, et y a réussi du premier coup par le génie de l'impromptu. Son chalumeau est bien lég(n', mais il est à lui. Son originalité n'est qu'un lîlet d'eau, mais elle coule de source.
On n'est pas plus galant que ce berger à cheveux blancs, dont la verte vieillesse s'est tout à coup prise à chanter, comme un oiseau caché dans le fond d'une ruine, et dont le sourire sans dents a fait des conquêtes.
En tout bien, tout honneur, s'entend; mais il n'en convient pas.
Cet aimable obstiné, dont la vie tient dans un souffle et la gloire dans un madrigal, a la coquetterie de se croire encore redoutable, et il affiche en vers des prétentions qu'il ne soutiendrait pas en prose.
Tel triomphe idéalement qui succomberait en réalité.
Ce n'est pas l'avis du ^narquis de Saint-Aulaire, dont l'éternel printemps, imperturbable en paroles, s' opiniâtre à provoquer une épreuve que nulle femme ne redouterait, mais que toutes esquivent par crainte de ce malin fiasco dont le ridicule est partagé.
Nulle ne se prend donc au poétique piège d'un amoureux à qui rien ne manquerait s'il n'avait quarante ans de trop.
C'est en vain qu'à la duchesse du Maine, sa bergère^ à qui il a fait accepter, à force de grâce et d'esprit, ce titre compromettant, il a répondu, un jour
qu'elle lepressait de lui dire je ne sais quel secret ;
La divinité qui s'amuse .
A me demander mon secret, Si j'étois Apollon, ne serait pas ma muse ; Elle seroit Tliétis, et le jour finirait.
C'est en vain qu'une autre fois que la princesse dissertait, quintessenciait et philosophait à propos de Descartes et de Newton, le vieux Sylvandre, apostrophé sur son dédaigneux silence, a répliqué :
Bergère, détachons-nous
De Newton, de Descartes; ^ .Xes deux espèces de fous ^N'ont jamais vu le dessous Des cartes, des cartes, des cartes l
Enfin, c'est en vain qu'humilié d'une peu flatteuse clémence, Alcandre, profitant de l'occasion de défier en face ces pudeurs qui ne sont pas celles delà vertu, s'est écrié, un jour que la duchesse du Maine l'engageait à aller à confesse comme elle :
Ma bergère, j'ai beau chercher.
Je n'ai rien sur la conscience, De grâce, faites-moi pécher :
Après, je ferai pénitence.
Il n'a été puni de tant d'audace que par la riposte suivante, vraiment de main de femme et de piqûre d'abeille :
Si je cédois à ton instance, On te verroit bien empêché, Mais plus encore du péché Que de la pénitence.
Mais tandis que nous nous oublions à notre galerie de portraits, la cérémonie continue son cours, et notre
récit doit s'arracher à robservation pour suivre l'action.
A un signe de Ludovise, le héraut de Tordre avait appelé, d'une voix retentissante, le premier récipiendaire.
— Ghrysogone-Glément de Guer, marquis de Pontcallec.
Gelui"-ci s'était avancé, entre la duchesse d'Estrées et le comte de Glermont, et s'était agenouillé aux pieds du trône de Ludovise.
Elle laissa tomber sur lui un regard de gracieuse bienveillance, tandis que le héraut, après avoir passé au néophyte sa cotte de drap d'or semée d'abeilles d'argent, récitait le grimoire statutaire, la baguette étendue sur le front de l'apprenti chevalier dont il requérait le serment.
— Vous jurez et promettez une fidélité inviolable, une aveugle obéissance à la grande Ludovise, dictatrice perpétuelle de l'ordre incomparable de la Mouche-à- Miel, Jurez par le sacré mont Hymette.
Le marquis de Pontcallec prononça la formule du serment, ainsi conçue :
— Je jure, par les abeilles du mont Hymette, fidélité et obéissance à la dictatrice perpétuelle de l'ordre, de porter toute ma vie la médaille de la Mouche^ et d'accomplir, tant que je vivrai, les statuts de l'ordre; et si je fausse mon serment, je consens que le miel se change pour moi en fiel, la cire en suif, les fleurs en orties, et que les guêpes et les frelons me percent de leurs aiguillons.
A ces mots, comme à un signal, le haut do la ruche
gigantesque qu'on avait portée sur la scène, et qui recelait dans ses flancs la merveille du jour, se découvrit avec fracas. Assis sur son trône de cire, au-dessus duquel le couvercle déployé de la boîte à surprise étendit une sorte de baldaquin, apparut M. de Malézieux, déguisé en une monstrueuse mouche à miel, et allongeant vers le nouveau chevalier, au cas où il faillirait à son serment, la menace d'un dard de trois pieds de long.
Cette métamorphose et cette pantomime de l'ingénieux imprésario des spectacles de Sceaux eurent un grand succès de machine et de décor, d'allégorie et d'allusion. Le bruit des applaudissements mêlés d'éclats de rires qui ébranlèrent la salle ne permit qu'au bout d'un entr'acte de quelques minutes à M. de Gavaudun de poursuivre son office, et de réciter les sept autres chapitres des statuts et commandements de l'ordre, suivis, à chaque pause, du solennel juro^ prononcé le bras étendu vers celle qui en était l'objet.
M. de Gavaudun continua donc les questions sacramentelles, que nous répéterons à la file, sans les séparer par la reproduction d'une uniforme réponse.
— Vous jurez et promettez de vous trouver dans le palais enchanté de Sceaux, chef-lieu de l'ordre de la Mouche-à-Mtely toutes les fois qu'il sera question d'y tenir chapitre; et cela, toutes affaires cessantes, sans même que vous puissiez vous excuser, sous prétexte de quelque incommodité légère, comme goutte, excès de pituite, gale de Bourgogne.
' — Vous jurez et promettez d'apprendre incessamment à danser toutes les contredanses, comme le Furs-
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tembcrg, la Fcrlane, 1(3 Pistolet, l'Amitié, la Chasse, le Derviche, la Sissone, les Tricotets, Madame de la Mai'e le Pet-en-Cul et autres, de les danser encore plus vo lontiers, s'il le faut, pendant la canicule que dans les autres temps, et de ne point quitter la danse, si cela vous est ainsi ordonne, que vos habits ne soient percés de sueur et que l'écume ne vous en vienne à la bouche.
— Vous jurez et promettez d'escalader généreusement toutes les meules de foin, de quelque liauteur qu'elles puissent être, sans que la crainte des culbutes les plus affreuses puisse jamais vous arrêter.
— Vous jurez et promettez de prendre en votre protection toutes les espèces de mouches à miel, de ne faire jamais de mal à aucune, de vous en laisser piquer généreusement sans les chasser, quelque endroit de votre personne qu'elles puissent attaquer, soit joues, bras, jambes, etc., dussent-elles en devenir plus grosses et plus enflées que celles de votre majordome.
Cette allusion épigrammatique à la goutte et à l'enflure habituelle du président de Mesmes ne manqua pas d'exciter, comme à l'ordinaire, les sourires de l'assemblée, et môme ceux de la victime de cette inoffensive malice.
— Vous jurez et piomettez de respecter le précieux ouvrage des mouches à miel, et, à l'exemple de votre grande dictatrice, d'avoir en horreur l'usage profane qu'en font les apothicaires, dussiez-vous crever de réplétion.
— Vous jurez et promettez de conserver soigneusement la glorieuse marque de votre dignité, et de ne jamais paraître devant votre dictatrice sans avoir à
votre côté la médaille dont elle va vous honorer. A ce moment, la duchesse d'Estrées présenta à la princesse la médaille d'or, suspendue au ruban citron, et le marquis de Pontcallec, après avoir baisé la main potelée de sa dictatrice, vit cette main passer à son cou les insignes de l'ordre, tandis qu'éclatait un triomphal tîitti de trompettes et de cymbales, accompagnant les chœurs chantant la bienvenue au nouveau chevalier.
Vjva sempre, viva ed in honore cresca Il nuoYo cavalière délia Mosca !
Tandis que le marquis de Pontcallec, définitivement initié, quitte à reculons l'orbe sacré, où il est remplacé, à l'appel du héraut, par Laurent Le Moyne, chevalier de Talhouët, examinons rapidement l'un et l'autre de ces deux personnages essentiels du drame qui va succéder à la comédie.
Le marquis de Pontcallec était l'unique fils (il avait une sœur dont il sera question plus tard) de Charles- René de Guer, comte de Pontcallec, et de Bonne-Louise Le Voyer, dame de Trégomar et de la Haie-Painel.
Il appartenait à une branche cadette de cette illustre maison de Bruc de Malestroit, une des plus considérables de la Bretaî^ne.
Sa famille jouissait d'un grand crédit dans les évêchés de Vannes et de Quimper, où elle était anciennement établie, et où elle possédait de grands biens. Le principal fleuron de cette couronne seigneuriale était la terre de Pontcallec, qui s'étendait sur une douzaine de paroisses et avait été érigée en marquisat depuis 1657. L'aîné de la maison en avait pris le titre dès sa
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majorité, du consentement et même à l'instigation de son père, qu'on avait alors appelé : Monsieur le Comte.
Mais des spéculations aventureuses du comte, la part mystérieuse qu'il semblait avoir prise aux soulèvements qui marquèrent l'administration du duc de Ghaulnes, les sacrifices qu'il avait dû faire à une popularité suspecte, les conséquences d'une répression implacable et quelque peu vexatoire, car elle avait étendu ses rigueurs non-seulement sur les coupables avérés de la révolte du timbre et du tabac, mais jusqu'à ceux qui auraient pu l'être, toutes ces causes avaient quelque peu entamé le patrimoine jadis opulent d'un gentilhomme disgracié, écarté à jamais de la cour et de ses faveurs, réduit, pour lui et les siens, à l'isolement et à l'oisiveté de la vie provinciale et féodale.
Il n'en faut pas davantage pour provoquer et précipiter la décadence d'une grande fortune, dont l'équilibre est perpétuellement compromis par l'excès de la dépense sur la recette, qu'obèrent les hasards sans compensation des mauvaises années, et que les gens de loi commencent à ronger sourdement.
Il demeurait encore de la moelle dans les os de ce squelette d'une grande fortune, mais l'appétit des procureurs vient en mangeant, et les procès engendrent les procès.
D'un autre côté, depuis bien des années déjà, les effets avaient doublé avec les causes.
Aux prodigalités du père s'étaient jointes celles du fds, qui avait porté dans le plaisir toute la fougue d'un tempérament orageux. Il s'était abandonné aux petites passions, faute d'occasions pour les grandes, avait dé-
pensé sans compter, au jeu de l'amour et à Tamour du jeu, son cœur et son argent, et avait été obligé récemment de renoncera Paris, à ses joyeuses pompes et à ses œuvres profanes, par suite de l'épuisement des ressources nécessaires pour entretenir un train d'existence ruineux.
Le marquis de Pontcallec, a peine échappé au cercle habituel des fautes et des hasards de la première jeunesse, avait dû, pour éviter l'inévitable réforme, se défaire de son brevet de cornette de chevau-légers, et revenir au manoir paternel ronger le frein domestique, tour à tour en proie à des souvenirs importuns ou à d'impatientes espérances.
Dès que Louis XIV fut mort et qu'eut commencé ce gouvernement précaire d'une Régence, toujours propice aux ambitions hardies, l'officier retiré, devenu meneur parlementaire et fauteur d'opposition aux états, n'avait pas tardé à se faire noter par le maréchal de Montesquiou en tête de ces gentilshommes renuiants et chimériques, héritiers des traditionnelles erreurs, sur lesquels l'autorité royale, au premier ferment de Ligue ou de Fronde, dans un pays toujours prêt à se liguer ou à fronder, devait avoir l'œil et mettre la main.
Cette défiance du gouverneur, partagée par l'intendant Ferrand et son successeur Feydeau de Brou, avait, par un contraste obligé, attiré sur Pontcallec, auquel sa mfilc beauté, sa grâce rude et des aventures tour à tour romanesques ou héroïques, créaient un utile prestige, l'attention et la faveur du parti qui cherchait à exploiter des prétentions indomptées au
profit des rancunes de la duchesse du Maine et des ambitions espagnoles.
Ce simple aperçu suffit pour nous permettre d'apprécier au moral et de deviner au physique un gentilhomme dont nous verrons, dans la suite de cette histoire, se développer à loisir les qualités et les défauts; Hercule breton à tête d'Antinous, taillé, par une sorte de prédestination dont il portait le caractère dans toute sa personne, pour les hasards de la guerre et de l'amour, fait pour la lutte plus que pour l'intrigue, pour l'action plus que pour la spéculation; de ceux enfin qui, lorsqu'ils ont embrassé une cause, la suivent jusqu'au martyre et se font tuer pour elle, lorsqu'ils n'ont plus que leur vie à lui donner.
Le chevalier de Talhouët (pour continuer cette revue sommaire et caractéristique), qui venait de succéder à Pontcallec dans les frivoles honneurs de l'initiation, et de s'agenouiller, plein d'une extase austère, devant le trône de l'idole la moins digne d'un hommage aussi exalté, était en tout le parfait contraste de son chevaleresque et superbe compagnon.
Il n'y avait rien en lui de ces apparences titanesques, de cette sauvage majesté,, de cette âpre éloquence, de cette étrange poésie, de ce charme fatal ; rien de ce front sourcilleux, couronné de cheveux noirs et drus, parsemés d'épis aux fauves lueurs, de ces regards sombres, traversés d'éclairs d'acier, de ces lèvres sardoniques, ombragées d'un poil léonin, de cette voix tonnante, de cette frémissante main, fouillant sous la dentelle une poitrine hérissée ou caressant fiévreusement la garde de l'épée, rien enfin de tout ce qui attirait
et repoussait à la fois la sympathie dans son bel et farouche ami.
Le chevalier Le Movne de Talhouët était d'une ^ravite simple, d'une fierté modeste, d'un esprit élevé, d'un cœur tendre, d'une imagination mystique, d'un œil pensif, d'un sourire voilé.
Il tenait du prêtre plus que du soldat.
Sa main blanche avait, comme son âme, des délicatesses toutes féminines.
Sa démarche trahissait, dans sa lenteur indécise, l'habitude des promenades méditatives et solitaires.
Sa voix avait Je ne sais quoi d'intime et de profond; son regard s'éclairait de je ne sais quel reflet de lampe intérieure.
Ses longs cheveux blonds, son front d'un ivoire jauni, ses yeux bleus, ses lèvres minces, son visage ovale, maigre et pâle avec de subites teintes rosées, attestaient, en vertu de l'harmonie entre le physique et le moral, un caractère doux, une vie calme, des goûts studieux, des tendances pieuses.
Et en effet, M. de Talhouët, aussi bon que Pontcallec était fort, aussi réfléchi qu'il était emporté, représentait dans leur association l'expérience des idées à côté de celle des passions, la curiosité de l'esprit à côté de cefle des sens , l'ambition désintéressée de l'utopiste à côté du patriotisme borné du factieux.
Sensible seulement au triomphe de l'intelligence et de la charité, M. de Talhouët, tout en pratiquant les moyens séditieux, par suite des entraînements de l'amitié et de la fatalité des circonstances, préférait, dans les prévisions de cette lutte prochaine, dont l'astre rosé,
qu'allait empourprer le sang de la noblesse bretonne, se levait au milieu des théâtrales délices de Sceaux, les moyens moraux et légaux ; il en prêchait la supériorité, qu'on ne pouvait nier en sa présence.
Il était, en effet, le type parfait et la vivante image des succès de la persuasion et de la sympathie.
De sa vue, de son silence même se dégageait une irrésistible grâce de prosélytisme.
Quand il parlait, on était gagné, ce qui vaut mieux que conquis; éclairé, ce qui vaut mieux qu'enflammé.
Tel était l'homme dont le lien d'une cause commune et l'attrait des contrastes avaient mêlé la destinée à celle de Pontcaflec. Tel était l'homme qui devait, avec toutes les qualités qui manquaient à celui-ci, seconder ses efforts et diriger ses vues, sans parvenir à éviter des fautes inévitables, et sans vouloir se dérober aux suites funestes d'un sort bientôt prévu.
Car M. de Talhouët, sous ses dehors timides, cachait un tenace courage, une inébranlable fermeté.
S'il préférait le triomphe du droit à celui du fait, l'œuvre de la plume à celle de l'épée, et s'il était plus porté par sa nature a convaincre qu'à combattre, ce n'est pas qu'il craignît la force ou redoutât le danger.
C'était un pacifique, héroïque au besoin, qui aimait mieux que les autres les victoires qui prouvent quelque chose et les succès mérités ; voilà tout.
On ne l'ignorait pas au régiment de Senneterre, où il avait servi comme capitaine et donné l'exemple de tous les courages.
On ne l'ignorait pas non plus en Bretagne, où l'on révérait Talhouët autant qu'on admirait Pontcallec, où
les évaiigéliques vertus du premier n'étaient pas moins populaires que les homériques exploits du second, où Ton regardait comme un héros de roman l'homme capable de se vanter sans mentir de donner les plus beaux coups d'épée de la province de Du Guesclin et de Du Manoir, et comme un saint de légende, l'homme capable de nier par modestie les dix blessures qu'il avait reçues par générosité.
Cette différence achèverait de peindre celui qui devait être l'âme de la conspiration dont Pontcallec allait être le chef, la tête de cette révolte dont il allait être le bras, le sage conseiller de cette folle équipée, le loyal martyr de cette héroïque trahison, s'il n'était à noter entre eux un contraste plus caractéristique encore et d'un suprême effet.
Aussi honnête que Pontcallec était vicieux, nourri des lettres sacrées autant que celui-ci l'était des profanes, mûri non aux fièvres corrosives de la passion, mais aux salutaires chaleurs de l'idée, M. de Talhouët avait tra versé sans même y souiller son pied les fanges du siècle.
Son expérience n'était pas une corruption.
Il était passé, de bonne heure orphelin, de l'adolescence à la maturité à travers la liberté de l'état militaire, sans rien perdre de sa pureté et même de cette pudeur virile, si rare et plus touchante encore que la virginale pudeur.
Fidèle époux d'une femme vertueuse el: charmante, père adoré d'angéliques enfants, lAI. de Talhouët avait cherché et trouvé dans les devoirs et les plaisirs domestiques, qui ne refusent rien à la nature sans rien coûter à l'innocence, ce bonheur que Pontcallec avait en
LE DERNIER CHAPITRE DE L'ORDRE. il
vain poursuivi à travers les inquiètes voluptés de la vie profane, mais que les luttes civiles ôtent à qui le possède sans le procurer à qui l'espère.
Les deux autres compagnons qui complétaient cette réunion extraordinaire d'hommes si divers, et qui vinrent, après Pontcallec et Talhouët, recevoir les insignes de l'ordre de la Mouche -à-Miel et l'accolade menaçante du dard de Malezieux, étaient aussi, quoique avec un relief moindre, de curieux et singuliers personnages.
François du Couedic était le seul du quatuorvirat qui eût dépassé l'âge des dernières étourderies, si l'on n'en faisait pas à tout âge.
Ancien capitaine aux dragons de Bellabre, officier de fortune quoique écuyer, il venait, après les vicissitudes de vingt-huit années de services méconnus, qui l'avaient découragé de la gloire sans le dégoûter des aventures, de suspendre son épée au foyer délabré de sa pigeonnière, jurant que l'on ne l'y prendrait plus, qu'il voulait désormais soigner à loisir ses rhumatismes, faire tranquillement son salut, chaque dimanche, au banc d'œuvre de sa petite église à toit de chaume, et ne plus tenter la fortune qu'en jouant aux veillées avec son curé.
0 vanité des résignations et des humilités humaines !
M. du Couedic avait compté sans l'entraînement de l'habitude, de l'ennui, du patriotisme ; et le premier appel aux armes des tocsins bretons allait faire sortir de sa retraite et pousser au premier rang, repris de la folie de l'épée, notre gentilhomme soldat, heureux de chercher encore noise au maréchal du guet, comme il appelait narquoisement M. de Montesquiou — il n'en
m LES OISEAUX DE SCEAUX.
eût pas dit autant de M. de Boufflers, son général, à ce fameux siège de Lille, en 1709, où il était revenu un beau jour, et non sans être endommagé, seul de toute la compagnie colonelle, — heureux enfin de donner seul encore une fois le branle à la danse des maltôtiers, au risque d'en payer les violons.
Mais ce risque inquiète peu les gens de la trempe de M. du Couedic, qui ont l'habitude de boire, sans se faire prier, le vin qu'ils ont tiré, et de trouver qu'il est juste, après tout, fût-ce à ses dépens, de payer les verres qu'on a cassés.
Il déclarait encore sentencieusement qu'on ne fait pas d'omelettes sans œufs, qu'il n'est si bonne maison, comme disait le feu duc de la Feuillade, où il n'y ait une catin ou un pendu, etc.
Un homme doué d'une si proverbiale philosophie n'était pas de ceux qui restent à l'arrière-garde ou qui crient le sauve qui peut.
Aussi est-ce avec un mouvement de curiosité sympathique que l'assemblée vit s'avancer, souriant dans sa moustache grise, d'un air de conquête, aussi imperturbable que s'il eût marché au feu, se pavanant sotis sa cotte comme sous la cuirasse, portant comme un cordon bleu son ruban citron, notre capitaine breton à la verve gasconne, au bec d'épervier, au teint basané par le soleil, la poussière et la poudre de vingt campagnes, au front sillonné d'une immense balafre, chefd'œuvre d'estafdade justement payé par la mort de son auteur.
Thomas-Siméon de Montlouis était une autre espèce de fou.
LE DERNfEli CHAPITRE DE L'ORDRE. 4
Son extravagance n'avait ni la jovialité ni la cordialité de celle de ce brave du Gouedic, vrai volcan sous la neige, avec ses joues bistrées qu'empourprait une facile colère, et ses cheveux blancs, mais qui, impitoyable aux représailles de la lutte, et incapable d'y manquer son homme, n'eût pas osé frôler une femme ni effleurer un enfant.
Montlouis était un illuminé fantasque, un songecreux plein de vide, un fâcheux fanfaron, un distrait rodomont.
Bonhomme au demeurant, quoique bravache, loyal quoique indiscret, et capable de beaucoup de bonnes choses, excepté de se taire à propos, comme tous les gens sur qui la lune influe, et que, pour cette raison, on nomme lunatiques.
Quand il ne parlait pas seul, faute d'interlocuteurs, il prétendait parler tout seul. Les mauvaises langues assuraient qu'à force de haranguer sa femme, la plus ordinaire victime de ses billevesées, il l'avait rendue sourde.
Il avait eu un duel fameux avec un autre Breton, têtu comme lui, qui lui avait cherché querelle pour s'en débarrasser, et avait mieux aimé s'exposer au danger d'être tué qu'à l'ennui de l'entendre.
M. de Montlouis, qui continuait de discourir en s' escrimant et en parant tierce à quarte, lui avait crevé un œil par mégarde, tout en recevant lui-même au bras gauche une saignée qui n'avait rien de médical.
Mais il ne s'en plaignait pas, ayant eu, disait-il plaisamment, le dernier mot.
Ce qui l'avait surtout tenté dans le prochain soulè-
vement breton, c'est sans doute qu'il devait se faire de connivence avec les compatriotes du héros favori de ce Cyrano armoricain, auquel les loustics de Quimperlé, qu'il se promettait de bâtonner quand il aurait le temps, avaient décerné justement l'ironique honneur d'un brevet de calotte.
M. de Montlouis ayant reçu, avec une béatitude qui n'avait rien de joué, l'investiture d'un titre qu'il prenait fort au sérieux, et baisé d'un air d'Orondate la blanche main de la dictatrice perpétuelle d'un ordre dans lequel on devait chercher, selon lui, les hommes d'État du prochain avenir, la cérémonie se trouva terminée.
Sur un geste de la déesse de Sceaux, un allegro de charivari donna le signal de la ronde réglementaire de l'ordre, encadrant la sarabande finale du frelon et de la mouche à miel, exécutée, aux applaudissements de l'assistance, par le chancelier et le héraut de l'ordre, M. de Malezieux et M. de Gavaudun, qui, d'un tour de main dans la coulisse, venait de compléter son emblématique déguisement.
Pendant ce temps de ballet, très-propice aux assomptions mythologiques, la duchesse du Maine, enlevée jusqu'au cintre sur son nuage d'apothéose, par l'invisible jeu d'une bascule à contre-poids, remontait dans l'Olympe, c'est-à-dire (soyons précis au risque d'être vulgaire) disparaissait par le trou de trappe qui servait de porte à ses apparitions.
Son absence, signal de la clôture de la partie officielle de la fête, donna un nouvel et plus libre essor aux danses, qui reprirent de plus belle dans le salon aux magots chinois.
En même temps le salon opposé, au parquet en mosaïque de bois des Iles, odoriférant et bigarré, qui donnait sur la petite serre aux Heurs rares, narguant l'hiver de son vaporeux vitrage aux châssis dorés, rouvrait le sanctuaire d'un culte, un moment interrompu, aux débats moins bruyants de plusieurs tables de biribi où s'asseyaient les adorateurs du hasard et de l'or, l(^s deux idoles du jour.
A la faveur de ce double bruit des joueurs qui jouaient , pariaient, gagnaient, perdaient, pestaient, goguenardaient, et des danseurs qui dansaient, se trémoussaient, se pavanaient, s'éventaient, minaudaient, caquetaient, baguenaudaient, médisaient, double bruit sur lequel planait, comme une tonique dominante, le sourd bourdonnement des conversations en branle dans la salle intermédiaire, témoin des jeux du théâtre maintenant fermé, un premier groupe de courtisans et de serviteurs se rendait, muni du mot de passe, au rendez-vous de l'appartement particulier de la duchesse, à ce célèbre bue7i reliro de la Chartreuse, à ce paradis' des beaux esprits baptisé par Louis XIV : le beau grenier de Sceaux,
En même temps un second groupe de personnages moins connus, que ralliait aussi le besoin d'un entretien mystérieux, s'esquivait furtivement du côté des jardins obscurs, où le cordon de l'illumination expirante découpait a peine la silhouette blanche des statues, ou dévoilait par places le sombre squelette des tilleuls dépouillés.
Nos promeneurs, d'ailleurs chaudement enveloppés dans les surtouts à collets relevés et à manches abat-
tues, doublés de peluche, qui précédaient la prochaine introduction des britanniques redingotes; leurs deux compagnes, les mains passées dans leurs manchons de zibeline et le cou protégé par une de ces cravates de fourrure ou de duvet dites palatines^ ne paraissaient s'inquiéter que fort peu de l'obscurité d'une nuit dont quelques lampions formaient toutes les étoiles, et de la fraîcheur, entretenue par les courants de bise, d'une excursion nocturne que ne justifiaient ni le goût de la nature ni celui de l'art.
Ils cédaient évidemment à des préoccupations impérieuses, urgentes, dont la fièvre est indifférente aux souffles de la nuit, et dont l'épanchement recherche au contraire volontiers la sécurité de l'isolement et de l'ombre.
Cette démarche prudente, ces regards à l'affût, ces oreilles au guet, cet air affecté d'aller sans savoir où, cette indifférence attentive, cette insouciance affairée, ce silence entrecoupé, à chaque rencontre, de mots d'intelligence, qui attestaient une entente préalable et une direction commune entre les divers membres de la petite troupe, aux pas de laquelle nous allons nous attacher désormais, tous ces signes d'un rendez-vous d'importance n'étaient pas faits pour échapper à. tout le monde.
En effet, tandis que notre groupe s'avançait en zigzag du côté du potager du petit château, un homme de haute taille s'était trouvé intrigué par cette sortie en commun de personnages divers qui ne semblaient s'éviter que pour se rencontrer mieux. Il avait bientôt laissé retomber la tapisserie qui masquait la porte de
l'escalier dérobé du second élage, dans lequel il allait s'enfermer et changé brusquement son itinéraire, pour suivre de loin les promeneurs mystérieux qui semblaient tenir si peu à être suivis.
Attiré malgré lui à celte surveillance par l'appât de quelques mots saisis au passage et qui lui avaient inspiré l'inquiète curiosité d'en apprendre plus long, notre observateur avait, dans l'anticliambre, pour mieux dissimuler son espionnage, couvert ses épaules d'un vaste manteau, propice aux expéditions nocturnes.
En même temps il rabattait sur ses yeux un chapeau d'aventure à larges bords. Ainsi déguisé, il se dirigea, étouffant autant que possible sur le sable le bruit de son pas colossal, vers l'allée où nos promeneurs suspects venaient de disparaître dans l'obscurité après avoir traversé, avec un léger fourmillement d'ombre et de voix, le cercle rougeatre formé par l'oscillant rayonnement d'un réverbère.
Nos lecteurs ont déjà reconnu sans doute, dans ce curieux résolu à tous les risques de Findiscrétion, à la démarche militaire, aux formes athlétiques, M. de Pontcallec. C'était en effet le marquis lui-même, qui, renonçant pour un moment aux oiseux entretiens de la Chartreuse, avait préféré aux vains plaisirs de ce rôle de courtisan, qu'il jouait assez mal, les bonnes fortunes de l'observation personnelle.
Il avait reconnu, parmi les tardifs visiteurs du pavillon de l'Aurore, le visage d'une femme qui avait tenu dans sa vie une place chaude encore à son souvenir, et qu'avait trahie à ses yeux, dans un mouvement qui
iS LES OISEAUX DE SCEAUX.
lui était familier, le soin même qu'elle prenait à se cacher.
D'autres indices, non moins intéressants pour une oreille de conspirateur et de Breton, avaient achevé de lever ses scrupules. C'est ainsi qu'il s'était décidé à cette poursuite quelque peu irrégulière et hasardeuse ; mais elle était excusée par les circonstances, et son sans façon se justifiait presque par le légitime désir d'avoir, de leurs auteurs et de leurs complices eux-mêmes, sur des desseins hostiles aux siens, des révélations plus sûres que tous les renseignements officiels.
Sans se donner donc d'autre peine que celle de s'envelopper des plis du vêtement d'ordonnance des espions, des voleurs et des amoureux, sans prendre d'autre précaution que celle d'assujettir à son flanc le ceinturon de son épée, sans s'inquiéter enfin des suites d'une aventure où il risquait de compromettre la livrée de l'ordre de la Mouche-à-Miel^ dont il n'avait pas eu le temps de quitter la tunique à manches d'argent vierge jusque-là de tout scandale et de tout danger, le marquis de Pontcallec avait dépassé les deux fontaines rocaillées en cascades, qui donnaient, aux jours d'apparat, le mouvement tantôt à un soleil, tantôt à un Neptune, tantôt à une chasse au cerf.
Il avait longé le petit bois appelé la Salle des Tilleuls ^ et doublé, dans l'allée qui conduit au bois de Pomone^ parallèle au premier, la fameuse statue de Diane, en bronze, présent de là reine Christine de Suède à M. Servien.
Arrivé aux abords du ^pavillon de V Aurore^ but évident de ceux qu'il suivait, il s'arrêta, retenant son soûl-
fle, cherchant à saisir, par riinc des fenêtres entr'ouvertes, les fragments de conversation qui pouvaient hii fournir le prétexte d'une intervention ou l'en dispenser. Tandis que notre héros, comme un acteur dans la coulisse, épie l'occasion d'une entrée, nous le précéderons (ce sont des immunités de l'historien) dans ce Heu où il brûle de pénétrer et où nous assisterons, plus impunément que lui, au début de cet entretien qui l'a intéressé au point de lui faire oublier le danger qu'il peut y avoir à enfreindre certaines convenances.
Au centre du potager du petit château de Sceaux, une rotonde octogone, ouvrant de tous les côtés ses huit fenêtres d'où chaque fois la vue plongeait sur un aspect nouveau, déployait aux pieds du promeneur Féventail de son escalier à double perron.
Ce délicieux boudoir rustique, si propice à la méditation solitaire ou aux intimes conversations, avait emprunté son nom à sa situation, exposée aux premiers feux d'orient, et aux fameuses peintures de Le Brun qui en faisaient la principale décoration.
Ces fresques, d'une grâce antique, accentuée par des vigueurs toutes modernes, représentaient la déesse Aurore abandonnant Céphale et tournant fièrement le dos à sa conquête épuisée d'où l'éloigné un char aux coursiers enflammés, dont l'Amour tient les rênes, et où Castor et Pollux sont assis à côté d'elle.
Dans les deux cabinets ménagés de chaque côté de la porte d'entrée, le pinceau de Lobel avait placé,
comme rimago des lares du lieu, la famille des divinités champêtres : Zéphyre. et Flore, Vertumne et Pomone.
C'est dans ce charmant réduit, témoin de plus d'une idylle, que s'agitait, au moment où nous y pénétrons, entre les interlocuteurs les moins faits poiu^ goûter les poésies d'un tel sanctuaire, le moins bucolique des entretiens.
Quelques mots sur les antécédents des gens qui s'y livraient, avec une ardeur tempérée par l'habitude de la méfiance, aux bonnes fortunes de la conversation quelques rapides croquis physiques ou signalements moraux ne sont pas étrangers à notre sujet, et sont au contraire indispensables à l'intelligence de la suite des événements de notre récit.
Pour peindre en bloc et d'un seul trait les membres si divers de cette réunion fortuite et préméditée, qui s'y communiquaient, dans des improvisations calculées, avec une franchise pleine des réserves et des restrictions de sentiments et d'intérêts contraires, les nouvelles et les impressions utiles au but commun, rappelons une épigramme de ce caustique duc de Saint- Simon, qui en a fait de moins justes et de moins vraies.
Il avait coutume de dire, en parlant de ces affidés de la duchesse du Maine, qu'on nommait les oiseaux de Seecmx^ qu'aucun d'eux n'était farouche, sauvage, mais que tous, au contraire, étaient plus ou moins susceptibles d'apprivoisement et de domestication.
En effet, au sortir de la cage de Sceaux, plus d'un se retrouvait le soir dans la volière dorée des pigeons privés de M. le Régent,
Parmi eux, plus d'un, et des plus huppés, avait par-
ibis un ramage très-différent de son plumage; plus d'un picorait cyniquement le grain d'une double servitude, trahissant le maître du matin pour celui du soir, et réciproquement.
Le président de Blamont, le président de Mesmes lui-même, n'avaient pas échappé à une accusation flétrissante, fondée sur des contradictions justement suspectes ; et pour ne nous occuper que des agents plus subalternes, qui posent devant nous en ce moment sans s'en douter, plus d'un la méritait encore davantage.
Cette explication, qui n'exige pas d'autres détails, suffira pour nous permettre de nous reconnaître au milieu de démonstrations parfois équivoques.
Nous avons désormais entre les mains le fil conducteur de ce labyrinthe d'intrigue et de trahison ; aussi nous ne nous étonnerons pas tout à l'heure de retrouver au Palais-Royal, y jouant un rôle délateur et mercenaire fort en opposition avec leur parasitisme et leurs adulations de Sceaux, la plupart de ces ardélions qui, de crainte de manquer de maîtres, en ont pris un dans chaque camp, servant ainsi à leur unique profit mais à de multiples dépens.
Trois groupes caractéristiques se partageaient l'assemblée.
Le premier était celui des affidés militaires de la surveillance du Régent, dans lesquels la bienveillance distraite de la duchesse du Maine, convaincue naïvement qu'on possède ce qu'on achète, qu'on dispose de ce qu'on paye et que qui vous loue vous aime, a choisi plus d'un de ses propres espions.
Parmi les habiles exploitants de ce double brevet,
que la suite de cette histoire nous apprendra à mieux connaître que ceux qui les emploient, nous désignerons d'abord M. de Montaran, capitaine aux gardes.
Il était fort répandu dans les sociétés frivoles et galantes, sans préjugés mais non sans appétit, beau cavalier, excellent convive, joueur consommé, raffiné bretteur, et possédait en un mot tout ce qu'il faut pour réussir ou pour échouer dans le monde, suivant que le vent de la mode souffle au vice ou à la vertu. Louis XIY enfin l'eût tenu en médiocre estime, mais il était en grande faveur auprès de M. le Régent jusques à être admis dans les « particuliers ».
A côté de ce brillant et cynique officier, à la perruque d'Amadis, à l'habit bleu brodé d'argent, à la veste rouge, à la culotte blanche, digne frère de ce fameux trésorier de Bretagne, dont la fortune scandaleuse et les vexatoires abus, soutenus par la protection intéressée du maréchal de Montesquiou, furent la première et une des principales causes des mécontentements de la province, paradaient deux officiers, l'un supérieur, l'autre plus jeune et moins avancé, mais non d'un moindre avenir.
Tous deux appartenaient à ce corps, quelque peu diffamé, employé, sous Louis XIV, aux besognes de police et de répression, et plus célèbre par ses exécutions que par ses victoires, à ce corps d'implacables partisans et de rapaces garnisaires, non moins odieux aux victimes du patriotisme qu'à celles du fanatisme : les dragons.
Ces soldats de coups de main et d'aventure, d'escorte et de rapine, étaient maudits dans plus d'une de nos
provinces à Fégal de l'ennemi, et leurs procédés brutaux avaient engendré le verbe dmgonner^ comme les hussards, leurs émules, allaient, durant les guerres d'iVUemagne, funestes à plus d'une chaumière et à plus d'un couvent, donner le jour au verbe htissarder.
Ces soldats avaient de dignes chefs dans le bouillant et débauché Rochefort, héros d'escarmouche et d'orgie, ne voyant de son état que le plaisir et le profit, et le calme, grave, froid, sombre Langey, fanatique de discipline, implacable de zèle, militaire inquisiteur et courtisan, de ceux qui arrivent à tout à la faveur des troubles civils, quand ils ne sont pas arrêtés en chemin par le coup de poignard ou de fourche des représailles populaires.
M. de Miane, gouverneur du château de Nantes, complétait, par une figure sournoise et une attitude ma- Hgne, le groupe militaire que nous venons d'analyser.
La magistrature et la police étaient représentées à notre réunion par M. de Melesse, grand prévôt de Bretagne, M. de Racinoux, conseiller au parlement de Rennes, austère intrigant dont l'habit de velours noir marquait la qualité, et M. Gervais de la Mabaunaye, exempt aux gardes de M. le Régent, dont l'àpre obséquiosité, la douceur aigre, la mine à la fois obséquieuse et rébarbative, approuvant d'un côté ce qu'elle ctindamnait de l'autre, décelaient les fonctions et trîihissaient le caractère.
Du côté féminin et ecclésiastique, on distinguait, à son œil torve, à son allure équivoque, un certain abbé Le Camus. C'était un ex-capucin, employé à toutes les besognes qui concernent un état hybride, dînant de
rautel, soiipant du théâtre, composant tour h tour et môme simultanément pour tous les partis des pamphlets enrichis de notes chargées d'un brouillard de marécageuse érudition.
Un rat de bibliothèque, rival sans prétention de ce rat de sacristie, le sieur Buvat, mi-partie de scribe et de cuistre, au teint de parchemin, au nez en trompe, aux yeux en vrille, aux lèvres en entonnoir, aux oreilles en colimaçon, à la main sordide et servile de calligraphe, relié dans un habit terne d'in-quarto fatigué, aidait l'abbé Le Camus, avec des grâces asinesques, à faire les honneurs de la séance aux deux dames de la société.
C'était d'abord la dame du Puy, veuve d'un aide-major de la ville d'Amiens, dont les aventures eussent suffi à défrayer un roman de coche, et qui, de chute en chute, était tombée à servir de duègne et de camarera-mayor à la comtesse de Chauvigny, absente pour cause d'indigestion.
Cette dame avait été réduite aux expédients par la perte d'un procès centenaire, mort de consomption entre ses maigres bras, et, faute d'une affaire à elle, qui lui permît de hanter le Palais, s'attachait aux affaires des autres.
De l'antichambre de la duchesse du Maine, livrée par son ambition et sa crédulité à toutes les espèces de proie qui se font un sort dans les querelles de famille et les conflits généalogiques, elle s'était, en passant par l'office, foufilée jusqu'au salon, et ne daignait plus comparaître que par procureuse aux conciliabules où il n'v avait rien à boire.
r>6 LES OISEAUX DE SCEAUX.
Mais elle assistait volontiers aux soupers, et au dessert ne se faisait pas prier pour conter ses malheurs, abusant, pour inspirer une pitié expansive, de cette heure de trop-plein où une larme soulage le cœur des hommes.
Nous arrivons enfin, à travers ces types nauséabonds de comparses, à la seule personne qui mérite immédiatement, par une physionomie favorable à la fois au peintre et à l'observateur, un portrait un peu étudié.
C'était la dame Olympe d'Egoullas, d'une bonne souche de Provence, transplantée en Bretagne par une greffe qui n'avait pas été heureuse.
Née avec les moyens, le goût et le besoin de plaire, autrement dit, jolie, coquette et pauvre, Mme Olympe d'Egoullas, qui n'avait pas trouvé au manoir pittoresque, mais sinistre, du Huelgoat, le parfait bonheur promis aux âmes d'élite par les romans qu'on lit aux couvents d'Aix, n'avait pas tardé à demander de nouveau à la lecture de romans plus neufs (elle n'aimait pas à lire seule ni à lire avec son mari) des consolations que celui-ci avait regardées comme anticipant sur les libertés du veuvage.
De là, après des explications orageuses dont la trace avait mis longtemps à s'effticer des épaules et des souvenirs de cette personne méconnue, dissolution provisoire, par accord mutuel, pour cause d'incompatibilité réciproque, d'une union féconde surtout en disputes.
Le mari, après avoir en vain essayé de relever l'exploitation des gisements minifères du Huelgoat, avait, afin d'éviter, en présence des résistances de la super-
stition bretonne, un sort pire peut-être que celui de son prédécesseur, M. du Châtelet, mort à la Bastille pour avoir osé exprimer au cardinal de Richelieu sa crainte de périr au milieu d'une sédition, avait pris le parti de s'expatrier, et d'aller chercher fortune aux grandes Indes.
Depuis trois ans déjà qu'était parti cet Ulysse, sa Pénélope, rassurée contre les hasards d'un trop prompt retour par une détermination qui avait mis un tour du monde entre le légitime possesseur de ses charmes et elle, s'était livrée, par inchnation et par nécessité, à toutes les vicissitudes d'un usufruit sans scrupules.
Elle était, après une liaison romanesque et orageuse avec le marquis de Pontcallec, qu'elle avait rencontré à Vannes, venue à Paris, où elle avait retrouvé son amant sans réussir à le retenir, et où il l'avait abandonnée, sans parvenir à l'oublier.
Depuis lors, la comtesse d'EgouUas avait mené dans la capitale une de ces existences vagabondes, tourmentées, équivoques, mêlées des plus diverses fortunes, dont il est aussi impossible de tout savoir que de tout dire.
Elle s'était accrochée à toutes les branches qui peuvent servir d'appui à une femme qui se noie, achetant chaque fois, comme font tant d'autres, le salut aux dépens de sa réputation.
Elle avait beaucoup aimé, beaucoup souftert, double titre pour être beaucoup pardonnée. Incapable de déchoir à certaines ressources honnêtes et vulgaires, et de demander au travail de ses mains et au salaire de ses talents le pain d'une médiocrité respectée, elle n'a-
vait pas jugé que ce qui lui restait de sa vertu méritât tant de sacrifices.
Elle avait préféré tenir de sa beauté et de son esprit, et de Fart de se servir de Tune et de Tautre, les moyens de soutenir le train de son rang, de ses goûts, de ses habitudes de luxe et de son éducation.
Elle était de celles auxquelles le superflu est nécessaire, et que Fexpérience ne dégoûte pas.
Bien au contraire, parfois lassée, jamais rassasiée des déceptions inévitables d'une existence déclassée, a une époque encore inflexible sur les décences, et où vivre galamment n'était pas considéré comme noblement vivre, madame d'Egoullas, nature chimérique et passionnée, se vengeait de chaque chute par de nouvefles et plus hautes espérances. Et elle s'obstinait à attendre tout d'efle-même et du hasard, qui aime les audaces de la jeunesse et de la beauté.
Après avoir essayé, vers la fin du règne de Louis XIV, d'un accès de cette dévotion affichée qui était alors un moyen de parvenir, elle avait de nouveau, à la Régence, Fronde des mauvaises mœurs, jeté son béguin pardessus les moulins.
Elle avait intrigué au jeu des ambitions mises en branle par les minorités, tirant toujours de-ci, de-là, son épingle de johe parieuse.
Elle avait eu des bonnes fortunes de ministre, à une époque où la France avait soixantcrdix ministres, et quand elle n'avait pas pu jouir des entretiens du maître, elle s'était parfois humanisée jusqu'au premier commis.
Puis était venue la fureur de For, la folie du papier.
Madame d'Egoullas avait été du nombre de ces jolies
agioteuses dont les parvenus de la rue Quincampoix et les beaux esprits de Thôtel de Soissons nourrissaient les actions.
Elle avait eu, à ce moment de délire, une méchante affaire. Cette affaire avait failli conduire au Fort-Lévêque ou à l'Hôpital-Général une femme qui avait rêvé parfois, à défaut des honneurs de Versailles, les profits d'un séjour à Chantilly ou d'une visite au Palais-Royal.
Elle s'était tirée du mauvais pas, mais non sans quelque dommage, acquittée, mais diffamée.
Elle n'avait pu qu'approcher sans l'atteindre le but des ambitions de sa coquetterie, et elle n'avait pas dépassé le cercle des intimités subalternes et des faveurs de passade.
Mais avec un prince comme le Régent et un ministre comme l'abbé Dubois, on pouvait tout demander à l'audace, et tout espérer de l'occasion. - "
Voilà pourquoi, en attendant d'être agréable, madame d'Egoullas cherchait à se rendre utile. Voilà pourquoi, munie d'une de ces permissions de jeu qu'il avait fallu multiplier pour répondre aux besoins d'une époque adoratrice du hasard, elle faisait concurrence au privilège de l'hôtel Carignan et de l'hôtel de Gesvres, attirant chaque soir, aux rayons de ces pots-à-feu, digne enseigne de son industrie, les nombreux papillons de la province et de l'étranger, impatients de brûler leurs ailes aux flammes du plaisir.
Le salon de madame d'Egoullas, qui donnait à souper, à jouer, et où il y avait toujours grande compagnie haute et basse, était une de ces brillantes cavernes les mieux vues dans le monde des chevaliers
de l'aventure et des reines de roccasion, sans être pour cela en mauvaise intelligence avec les bureaux du lieutenant de police.
Il occupait l'étage social intermédiaire, entre ce temple de Vénus non vulgaire mais mercenaire, dont la fameuse appareilleuse du temps, dite la 'présidente Fillon, dirigeait les prêtresses, et les maisons de rendez-vous dont, sous prétexte de pharaon de famille, de lectures d'académie et de médianoches sans façon, les dames d'Alluye et de Fontaine-Martel faisaient aux invités qu'attirait la proverbiale indulgence de leur hospitalité, les familiers honneurs.
Dans ce monde de la Régence, une telle situation pouvait conduire à tout. C'est d'un petit appartement à cinq cents livres par mois, près de l'Assomption, que madame de Prie, dont on commençait à parler, venait de Seiuter lestement dans ce fameux carrosse gris de M. le Duc, sans aucune apparence au dehors, mais garni en dedans d'or, de velours et de dentelles, vrai boudoir ambulant qui devait conduire sa jolie hôtesse à l'une des plus hautes fortunes de l'intrigue et de k galanterie.
Pour qu'il en fût de même pour une autre, parvenue de l'amour et du hasard, elle, par exemple, que fallaitil à madame d'EgouUas? Un peu de ce je ne sais quoi qui rend une femme irrésistiblement belle et un homme follement épris, ce rien, ce tout, le moment, l'àpropos, l'occasion, d'où dépendent souvent les plus grands effets, pour le cœur des princes et le sort des peuples, le plus souvent amenés par de petites causes, les yeux d'Hélène ou le nez de Cléopâtre.
Le visage et le costume de madame d'Egoullas répondaient à l'esquisse que nous venons de faire de son caractère et de son histoire.
Sa figure n'était pas d'une beauté régulière et sereine, pas plus que son habillement d'une élégance harmonieuse et absolue.
A certaines fatigues des traits, à certaines recherches de la parure, on devinait une vie inquiète et un goût aventureux.
Malgré la qualité originelle, la grâce native et l'éducation achevée, tant de milieux traversés, tant de vicissitudes subies avaient altéré en elle, au profit peutêtre d'une sympathie lascive, mais au détriment des droits à la véritable admiration et surtout du véritable respect, cette poétique pureté de traits, cette correction de langage et de laçons, cette dignité de goût, dont le moindre orage, dans la vie d'une femme, émousse la fleur.
Cette fleur que fane la passion, et dont la coquetterie peut imiter la couleur sans ressusciter son parfum, la grande dame déchue à la courtisane, la précieuse tombée à la caillette l'avait remplacée par tous les artifices d'une longue expérience des pièges auxquels se prennent les yeux et les canirs humains.
Elle avait relevé, par un piquant ragoût d'aigrettes, de pierres fausses, de fleurs, de barbes de blonde et de ces rubans particuliers, dits boiteux^ la légère simplicité de sa coiffure frisée et poudrée en papillon, à tignon court et à double boucle pendante sur le cou.
La coifte de sa mante-pèlei'ine de salin noir, à co-
quilles et à nœuds de ruban azur, rabattue sur les épaules, découvrait, en le faisant ressortir, ce charmant édifice capillaire ; et l'absence de la palatine de petit-gris qu'elle avait ôtée en entrant et tenait à la main avec son masque de velour noir aux lèvres blanches, permettait d'apprécier la fine attache et le galbe moelleux de son col, cerclé d'un cordon de perles.
Elle avait avivé avec l'incarnat de la boîte à rouge, la voluptueuse pâleur de son teint; elle avait placé aux fossettes des joues et du menton la mouche mutine; l'aile d'un délicat pinceau avait, en se jouant, accentué d'une ombre légère l'arc des paupières relâchées par l'abus de la vie nocturne, aiguisé l'étinceUc émoussée du regard, et renouvelé la pourpre des lèvres de façon à accuser, par le contraste, l'ivoire des dents.
La robe ronde et sans queue étalait sur l'armature de baleine d'un vaste panier à coudes le frémissant chatoiement de son étoffe de soie des Indes à larges ramages brochés, roses sur un fond gris.
C'était cette robe à la mode de la Régence et qui en symbolise trop significativement la liberté de mœurs, dont la duchesse de Berry avait reçu la tradition de madame de Montespan, qui avait dissimulé sous ses complaisantes ampleurs ses grossesses adultères.
On appelait ces robes faciles et commodes des robes ballantes j et vers 1725, elles devaient être profanement baptisées du nom de volantes; volantes en effet et trop propices aux ruses de la fraude amoureuse ou de la contrebande conjugale.
Elles étaient, comme la conduite légère, les goûts
vagabonds et l(3s éclatants scandales, le privilège exclusif dos dames de cour et de qualité.
Une bourgeoise n'eût osé se permettre que de furtifs accrocs au contrat, et la plus grande partie des femmes de la classe moyenne, rebelles au mauvais exemple d'en liant, demeuraient fid(Mes au traditionnel corps d'habit et pratiquaient les trois vertus du commencement du siècle : Vcrtuchoiix^ verhibleii et vertugadin.
Comme dernier détail de la toilette de cette Madeleine avant le repentir, ajoutons que, de la large échancrure du corsage à plis abattus, marquée par une rosace de rubans, surgissait, sous les diaphanes bouillonnements de la dentelle, le double contour d'un buste opulent, dont un réseau de veines bleues, tracé d'un doigt trempé dans l'azur, suivant un des préceptes de la coquetterie raffinée du temps, diaprait la palpitante blancheur.
De cet ensemble et de ces détails il résultait une beauté étrange, un charme agaçant, un irritant attrait, un grand air éventé, un artificiel éclat, une hardiesse dans le sourire et une provocation dans le silence même qui causaient aux spectateurs une impression à la fois sympathique et répulsive, mêlée de crainte et d'espérance.
Telle était, avec ses qualités et ses défauts, sa distinction équivoque, sa décence impudique et sa fiévreuse insouciance, la femme frivole et passionnée, capable des meilleurs mouvements et des pires, qu'une fatalité, qui la troublait déjà, devait entraîner au dénoûment tragique d'une romanesque destinée. Elle préludait à
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un rôle décisif dans les événements de cette histoire en prenant une active part à la conversation dont nous allons, complices de l'indiscret Pontcallec, surprendre avec lui les secrets.
Cet entretien, comme toutes les conversations du monde, surtout entre dilettanti qui veulent étudier leur terrain, préparer leurs effets, se mettre en humeur et en voix, avait débuté par les banalités les plus indifférentes.
C'est par ces bagatelles de la porte, la pluie et le beau temps, la toilette, le paysage, l'anecdote courante, le bruit du jour, le dîner de la veille ou le rêve de la nuit, que commencent généralement les conversations où l'on finit par agiter la destinée du monde.
Il est bien rare aussi que le proverbial, que l'éternel Quoi de nouveau? refrain cher aux curieux et aux badauds de la place publique d'Athènes et des salons de Paris, toujours courbés en point d'interrogation, ne soit pas l'exorde de l'entretien commun, ainsi amorcé par le plus impatient des interlocuteurs.
— Eh bien ! quoi de nouveau, messieurs? avait donc demandé M. de Langey, auquel son âge, son grade et sa gravité constituaient une triple plrééminence sur ses compagnons.
— Eh ! eh ! répondit le premier le petit sieur Buvat, — écrivain de la Bibliothèque du roi, aux appointements de six cents livres, sous le farouche abbé de Targny, — avec ce mouvement d'épaules et cette toux goguenarde d'un homme qui en sait plus long qu'il n'en dit.
Mais personne n'avait pris garde à ce subit accès d'outrecuidance d'une habituelle humilité; et c'est une
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rr'flcxion de M. de Montaran qui engagea vraiment la partie.
— S'il n'y a pas de nouveau aujourd'hui, prononeat-il, il pourrait bien y en avoir demain.
• — Voilà une révélation qui ne vous compromettra pas, mon cher, répliqua M. de Langey, piqué qu'on jouât serré, et qu'on amusât le tapis de façon à l'obliger à jeter la première carte.
— Je me trouve suffisamment compromis comme cela, riposta M. de Montaran d'un air qui n'avait rien d'aimable pour la compagnie.
— Allons, messieurs, intervint M. de Rocheibrt avec une brusquerie câUne, trêve de coquetteries, ou je vais, pour vous mettre d'accord, profiter de l'occasion de paraître à mon avantage, et tirer le premier.
— Au risque de faire long feu, insinua à mi-voix M. de Miane, qui n'aimait pas Rocheibrt, qui le lui rendait bien.
— Voilà bien des façons, opina M. Gervais de la Mabaunaye, pour convenir qu'on ne sait rien. Me voici donc, au dire socratique, le plus savant de tous, puisque je sais que je ne sais rien.
— Couchiez du connu à l'inconnu, du fait d'aujourd'hui à celui de demain. Le présent est l'échelle qui mène à l'avenir, prononça sentencieusement M. de Racinoux, comme s'il parlait sur les fleurs de lis.
— Le moindre grain de mil ferait mieux mon affaire, objecta M. de Langey. Des raisonnements ne sont pas des raisons, et une prophétie n'est pas une nouvelle.
— Quelquefois, maintint Montaran.
— Eh bien, je vous prends au mot. Que prédiriezvous de la fête d'aujourd'hui?
— Qu'elle sera la dernière.
— Adieu paniers, vendanges sont faites, fredonna Rochefort.
— Reste à savoir qui boira le vin, dit Montaran.
— Celui qui boit le vin n'est pas toujours celui qui l'a tiré, observa le sieur Buvat, dont le nez devint vermeil, à cette idée de furtives délices.
— Mais alors, continua Langey, il n'y a plus qu'à faire son paquet et à déloger sans tambours ni trompettes?
— Soit; mais n'oubliez pas votre épée.
— C'est le moment de se montrer ! cria Rochefort.
— Cachons-nous! murmura l'abbé Le Camus, en s'abritant instinctivement derrière les deux dames, qui sourirent.
— Il s'agit donc d'un voyage prochain, à votre sens? demanda Langey, visiblement intrigué.
— Je ne serais pas étonné de partir domain, et mon valet boucle en ce moment ma valise, répondit Montaran.
— Vous avez donc des pressentiments, vous? interrompit la veuve du Puy ; j'ai toujours adoré les hommes à pressentiments.
Cette déclaration intempestive s'éteignit dans le silence, comme une fusée sous la pluie.
— Où nous conduisez-vous? intervint Rochefort. A la mort ?
— Peut-être.
— Non, j'aime mieux la gloire. Vous êtes funèbre ce soir, malgré le bruit des violons.
— C'est que je pense à ceux qui les payent.
— Et vous dites que nous devons nous préparer à un voyage?
— Dont maint de nous ne reviendra pas.
— En Espagne ?
— Non.
— Tant pis.
— Rochefort y possède plusieurs châteaux, dit en souriant M. de Miane.
— Qui valent bien le château de Nantes, monsieur le gouverneur-geôlier, riposta Rochefort.
— Ne disons pas de mal des geôHers, messieurs, objecta Montaran. Le moment va venir pour les hommes à clef de faire figure dans le monde.
— Et le plus sot des deux n'est pas celui qui peut fermer la porte sur l'autre.
— Voilà Miane qui se rengorge. Tu sens donc la chair fraîche, ogre de Bretagne?
— Odor di femina, murmura le gouailleur Breton, en humant voluptueusement l'air autour de lui.
— S'il y a des femmes, j'en suis, dit Rochefort.
— Il y aura surtout des femmes, puisque ce sont aujourd'hui les femmes qui mènent les hommes, continua Montaran.
— Au bonheur ! murmura la veuve * du Puy, qui avait, après dîner, des pensées de l'âge d'or.
— Ou à l'échafaud! poursuivit Montaran brutalement, arrêtant l'anacréontique élan de la tendre majoresse, et mettant l'éteignoir sur sa flamme.
— Voilà un bien gros mot pour de bien petites choses, fit observer Mme d'EgouUas.
m LES OISEAUX DE SCEAUX.
— Rien n'est petit chez les grands.
— Il n'y a plus de cardinal Richelieu pour leur couper la tête, continua la dame.
— Ni de cardinal Mazarin pour leur couper la bourse, ajouta Rochelbrt.
— n est un troisième homme, qui est du bois...
— Le voilà nommé.
— Dont on fait les cardinaux et les premiers ministres, et qui n'agira ni comme l'un ni comme l'autre de ses illustres devanciers. Celui-là ne dira pas : Malheur à mes ennemis, mais malheur à leurs amis !
— M. l'abbé Dubois est un grand homme ! exclama le sieur Ruvat, en proie à un enthousiasme concentré qui fermentait en lui, et s'échappait par bouffées.
— Alors, malheur à nous! Car nous sommes ici en qualité d'amis... dévoués... dit Rochefort.
— Et fidèles, ajouta M. de Langey, qui ne put s'empêcher de rire.
— Nous sommes ici pour le bon motif, miaula la veuve du Puy, qui, pour être approuvée, renonçait à toute prétention.
— L'intention fait tout, prononça l'abbé Le Camus en passant la main droite dans sa manche gauche, emporté par l'habitude machinale du geste de la restriction mentale.
— Amis dévoués et fidèles, continua Rochefort, de personnes qui ne sont rien moins que cela pour M, le Régent et son ministre.
— Avez-vous vu s'agiter ce soir la fée Salpétria, demanda Mme d'Egoullas, et de quel regard tragique elle présidait à sa petite comédie?
LK PAVILLON OK L'ArnOHK. (ÎD
— C'est qu'elle la voyait finir, dit M. de Langey.
— Et lui échapper le lil de ses marionnettes, ajouta M. de Rochefort.
• — Pour un dénoûment qu'elle n'a point prévu, continua M. de Racinoux.
— Et qui ne mettra point les rieurs de son côté, reprit M. Gervais de la Mabaunaye, qui ne disait pas grand'chose, mais n'en pensait guère davantage.
— La femme propose et le diable dispose, ricana M. de Miane.
— Le fait est, messieurs, dit Langey, que les choses ne sauraient longtemps durer ainsi et que les événements sont proches.
A ce moment, par la fenêtre subitement et doucement entr'ouverte, arrivèrent sur l'assemblée quelques larges bouffées d'un vent harmonieux, et l'aile froide de la bise promena autour du front de nos politiques les joyeux échos du bal et le murmure lointain des violons.
A cette ironique coïncidence du bruit d'une fête, répondant comme un déti aux menaces de ses prédictions, M. de Langey eut un sourire qui ne voulait rien dire de bon. Puis, haussant les épaules :
— Incorrigibles ! murmura-t-il, qui dansenl sur un volcan !
— Colonel, dit Rochefort, qui ne supportait pas d'être intrigué longtemps, puisque vous êtes le seul ici qui ayez des idées, vous seriez bien aimable de nous en faire part. Nous grillons de savoir ce que vous voyez mieux que nous, malgré nos lunettes, dans la situation. Mais ce n'est pas avec des métaphores que vous satisferez notre juste impatience.
— Soit! dit Langey, comme un amateur qui fait violence à sa modestie. Aussi bien le poids de mes préoccupations est trop lourd pour moi seul, et sans me faire prier davantage, je veux bien le partager avec vous.
11 s'adossa à la cheminée, où un léger feu de racines de sapin expirait au milieu de ses dernières étincelles avec ime vague odeur d'encens, il toussa, cracha, se moucha, huma une pincée de tabac d'Espagne. Enfin, après avoir écarté sans façon les basques de son habit, il commença d'une voix d'augure un discours dont ces préliminaires magistraux dénonçaient l'importance en provoquant l'attention.
Cette attention était si vivement excitée, que ses auditeurs, pour ne rien perdre des révélations de l'oracle, se rapprochèrent fïatteusement de son trépied.
Seul Montaran demeura debout près de la fenêtre, faisant négligemment le moulinet avec la dragonne de son épée.
Sa vanité de beau parleur était quelque peu offusquée, sans vouloir le paraître, de ces coquetteries d'un rival qui, après avoir cherché à le faire causer, et avoir amorcé l'intérêt, usurpait son rôle, s'appropriait ses effets et, à la faveur de quelques considérations banalement solennelles, allait lui souffler son succès.
Il écoutait néanmoins, en dépit de cette affectation distraite, et n'exagérait pas son dépit ni sa vengeance jusqu'à s'exposer à ne point faire son profit de quelques-unes des idées que M. de Langey s'apprêtait à noyer dans un déluge de mots.
Il y a toujours quelque profit à écouter, même un
sol, et un liomme d'esprit peut retrouver et prendre son bien jusque sur les lèvres d'an imbécile.
Cette opinion n'était pas celle de M. de Montaran tout seul.
Un autre la partageait, dont il ne se doutait guère, et cet autre qui, déplus en plus alléché par les quelques mots que répercutait jusqu'à lui, dans son poste de guet encore prudent, un indiscret écho, avait peu à peu rapproché sa Hgne d'observation, c'était M. de Pontcallec lui-même.
De pas de loup en pas de loup, au risque de la subite trahison d'une branche sèche criant sous son cothurne de cérémonie, au risque d'un coup de vent emportant brusquement son chapeau, au risque du cliquetis de son épée contre quelque souche inaperçue, M. de Pontcallec s'était avancé à ne pouvoir plus reculer.
Alors, après un moment de courte hésitation (il n'était pas homme à hésiter longtemps), il avait passé son Rubicon et était entré hardiment dans le cercle d'audition, où toute surprise expose au ridicule châtiment d'un odieux espionnage.
Mais notre Breton n'avait que les scrupules qu'il faut avoir. Enhardi par la difficulté même, se sentant capable, en somme, de se donner au besoin la raison du plus fort, il était arrivé, de témérité en témérité, à se glisser jusqu'au haut de l'escalier à double perron.
Là, retenant sa respiration, rabattant sur ses yeux son chapeau, dont un rayon de lune sournoise avait frappé les bords, il se livrait — sous la fenêtre même tout à l'heure entr' ouverte par un coup de vent com-
plice, devant laquelle se tenait, le dos tourné, Montaran, — à toutes les inquiètes délices que goûtent, en tremblant, Famoureux, le jaloux, le chasseur, le curieux à raffut.
Il ne tarda pas à se féliciter de son audace, car il était arrivé au bon moment.
M. de Langey entamait sa péroraison.
Reprenant, dans un mouvement presque oratoire, son image du volcan sur lequel dansaient tant d'illusions aveugles et de stériles rancunes, et répondant à la question muette que tous les yeux éblouis par cette bonne fortune de, style lui adressaient à la fois, M. de Langey s'écriait :
— Ce volcan, de quel côté doit-il éclater, et par quelle subite déchirure de la montagne, où couve le tonnerre, peut sortir l'explosion qui menace le Régent et retombera sur ses auteurs? Est-ce du côté de l'Espagne?
— Non! s'écria, avec un accent de conviction irrésistible, qui frappa l'assemblée et M. de Langey luimême, le bonhomme Buvat, qui s'agitait dans son coin avec l'air d'une taupe fouillant sa mine.
— Une faut pas se dissimuler, continua M. de Langey, que les intentions de l'Espagne à l'égard du Régent ne sont rien moins que tendres et amicales. Mais l'Espagne n'est plus que l'ombre d'un grand nom, et Dieu a cessé de vouloir ce que Sa Majesté Catholique veut. Le roi Philippe V a toujours regretté le trône de la patrie. Mais le désir d'y remonter n'en est pas le droit, et le droit n'en est pas le pouvoir. D'ailleurs, grâce à Dieu, la succession n'est pas vacante, et le
dernier rejeton de la famille de Louis XIV esl confié aux soins d'un fidèle tuteur, quoi qu'en disent certaines personnes qui ont trop lu Athalic, Joas vivra.
— Vive le roi ! éternua la bonne madame du Puy, qui avait, nous l'avons dit, le vin tendre.
— En tout cas, continua M. de Langey, l'Espagne, qui ferait mieux de s'occuper de ses affaires que des nôtres, n'est pas en mesure d'être efficacement dangereuse ni redoutablement hostile. La Quadruple alliance...
— Chef-d'œuvre de monseigneur Dubois ! ne put s'empêcher de s'exclanier l'enthousiaste Buvat.
— La Quadruple aUiance ne se borne plus à menacer de la foudre de la médiation armée, les tentatives d'intervention et de conquête de ce remuant cardinal Alberoni, qui prend la robe rouge au sérieux et se croit un grand capitaine parce qu'il a lu Polybe, comme il se croit un grand politique parce qu'il a lu Machiavel.
Son invincible Armada a été détruite dans les eaux de la Sicile par l'amiral Byng, chargé d'en faire respecter la neutralité. Son armée est enfermée d'ans l'île, à la merci des Puissances, si la leçon ne leur suffisait, et si la clémence du vainqueur ne reculait devant la nécessité d'achever le vaincu.
Et maintenant il ne reste plus au cardinal Alberoni. privé de son dernier instrument, que l'alliance d'un prétendant sans royaume, et celle d'un général sans soldats. Les vaines tentatives et les pusillanimes fuites du Stuart n'excitent plus que la pitié, et les parades de ce Charles XII, agitant en vain, dans la tranchée de
Fredericskall, son épée mercenaire, ne méritent plus que le mépris. Demain peut-être un coup mortel, qu'on dira parti de la place, et qui sera venu plutôt des rangs de ses soldats mécontents et affamés, terminera les aventureux destins du souverain condottiere. Que reste-t-il donc à Alberoni?Il ne lui resterait rien que lui-même, — et ce n'est pas assez, — s'il n'avait encore, pour entretenir l'orgueil de son génie méconnu et les espérances de son ambitieuse haine, les correspondances flatteuses , la bellissima parlata , comme il dit lui-même, et les solennelles balivernes de son ambassadeur Gellamare, qui se croit inviolable...
— C'est un tort, — interrompit Buvat, qui se démenait dans son coin, partagé entre la terreur religieuse que lui inspirait le secret dont il était rempli et l'ambition, satisfaite par ces mystérieuses échappées d'indiscrétion, de se faire respecter dans son humilité, considérer dans sa petitesse, regarder dans sa laideur.
Sans ces petits coups de soupape par lesquels il donnait l'air à sa récente importance et à son impatiente vanité, le scribe mercenaire, associé par hasard, comme nous le verrons bientôt, à la découverte des machinations ou plutôt des intrigues espagnoles, eût été étouffé par la pléthorique envie de parler et eût crevé d'une discrétion rentrée.
Montaran observait curieusement du coin de l'œil ce bonhomme qui semblait plus au courant des véritables nouvelles du jour que Langey, riche surtout en considérations, et se proposait de le secouer à part à la première occasion.
— C'est un tort... soit..., continua Langey, que
commençaient à agacer les intei ruplions d'un auditeur si incapable d'imiter le silence de ce groupe muet et respectueux oii la veuve du Puy figurait, l'air béat, les yeux fermés, comme au sermon, pour être plus silre de ne rien perdre. C'est un tort; mais ce qui en serait un plus grand serait de s'aveugler au point de croire aussi insignifiantes que les correspondances du prince Cellamare les forces d'hostilité et de résistance que la duchesse du Maine a recrutées et enrôlées au service de ses prétentions.
Le ministère ne lui oftre plus de complices, depuis que Law, d'Argenson et Dubois ont formé le second triumvirat de gouvernement, élevé sur les ruines de l'influence coalisée des Noailles, des d'Huxelles et des d'Aguesseau.
Dans le Parlement, eftrayé par les coups de force d'août, privé de ses meneurs par les lettres de cachet, en vertu desquelles le président de Blamont et les conseillers Saint-Martin et Feydeau de Calendes ont été enlevés par des mousquetaires et conduits à Hyères, Belle-Isle et Oléron, la cause de Ludovise ne compte plus que des amis silencieux ou suspects.
Mais par une résolution qui montre ce que la colère d'une femme peut ajouter à son habileté, cette cause du moins ne tombera pas sans combat ni sans gloire, car grâce à des coïncidences heureuses et à un traditionnel aveuglement la duchesse a trouvé des soldats.
— Où donc? demanda tout d'une voix rassemblée.
— Dans les salons et les boudoirs où les conseillers exilés du parlement de Rennes, et les députés congédiés des états de Dinan, cassés en 1717, cette année
encore décimés à coups de leitre^' de cachet par le maréchal de Montesquiou, viennent maintenant tenir en détail leurs petites séances séditieuses, tout en se formant à la haute galanterie et aux helles manières.
C'est grâce à ces fous romanesques qui se croient héroïques, et qu'enivre, avec 'les caresses de la duchesse de Rohan et les sourires de l'escadron galant de Sceaux, la lecture des Mémoires du cardinal de Retz, qui viennent à point de paraître, c'est grâcjg à ces nouveaux Frondeurs en quête d'amazones qu'une conspiration de ruelle peut devenir une guerre civile compliquée d'une guerre étrangère.
Déjà, aux protestations des robins, aux pourvois des états, ont succédé le refus de l'impôt, les associations de résistance, les préparatifs d'armes et de munitions, les ambassades de trahison, et nos gauches petits-maîtres sont prêts à mettre le feu à la France pour une querelle de femme et à braver l'échafaud pour la conquête d'un ruban. . .
Ici un léger bruit entendu au dehors interrompit l'orateur.
— Ce n'est rien, dit Montaran en souriant de cette facile alerte, quelque rameau desséché tombé du haut d'un arbre, ou même quelque lampion emporté par le vent éteignant piteusement sa mèche dans le sable. C'est dommage, ma foi : vous étiez éloquent.
— Il est facile de l'être, reprit Langey, quand on n'écoute que la juste indignation d'un fidèle serviteur du roi...
— Et de M. le Régent, interrompit Gervais de la Mabaunaye, par une adjonction qui avait sa valeur.
— ... Furieux de voir des fils de preux, oubliant leur serment de loyauté, n'attendre, pour lever un drapeau étranger, qu'un signal de leurs belles ou un répit de leurs créanciers...
Ici un nouveau bruit, toujours au dehors, sembla protester contre les applaudissements qui accueillirent les dernières paroles de M. de Langey.
Mais cette protestation muette se perdit dans un murmure trop flatteur pour ne pas couvrir tous les autres.
M. de Montaran lui-même n'apporta à cette seconde manifestation de Pontcallec (car on a deviné en lui L'auteur de ce bruit qui par deux fois avait déconcerté et arrêté M. de Langey) qu'une attention distraite, et ne lui attacha pas la moindre importance.
Il ne daigna pas même se retourner, ce qui fut fort heureux, car il n'eût pu le faire sans distinguer, debout sur un escabeau, et atteignant ainsi presque à la hauteur de la margelle de la fenêtre, un homme dont l'aspect imprévu l'eût sans doute étonné et même effrayé quelque peu quoiqu'il fût brave.
Mais il est permis d'éprouver un léger saisissement et un instinctif sursaut en apercevant si près de soi un tiers des moins inoffensifs.
Car on ne s'expose au châtiment de l'indiscrétion que lorsqu'on a des motifs de curiosité supérieurs à tout scrupule, et assez de vigueur et d'audace pour devancer le premier coup et prévenir le second.
C'est bien dans ces dispositions, en effet, que se trouvait Pontcallec.
Il mordait ses lèvres comme un coursier fougueux ronge son frein, et son impatiente envie d'une inter-
vention dangereuse mais vengeresse, trahie par Féclair de ses yeux, le tremblement fébrile de ses mains crispées, l'agitation presque convulsive de sa poitrine soulevée par la colère, n'était arrêtée que par la crainte d'apparaître trop tôt et le désir d'entendre ses ennemis jusqu'au bout de leurs invectives.
Il ne tarda pas à être satisfait, car Montaran, préoccupé bien autrement du succès de M. de Langey que de l'avertissement de ce bruit extérieur où il n'eût jamais pu voir la menace d'un danger, quand bien même il eût été capable de le craindre, Montaran, lui aussi, daubait à aon tour sur les gentilshommes bretons.
Il le faisait avec l'implacable ironie d'un frère du trésorier des états, et la raillerie mordante d'un héros des bonnes fortunes de l'amour et du jeu, contrarié, h ce qu'il paraît, dans sa dernière veine et avide de représailles.
Il ne lui déplaisait pas de rendre ridicules ceux qui avaient contribué à rendre son frère odieux, et sa propre vanité froissée, comme nous le verrons, par une rîYahté plus rétrospective qu'actuelle, trouvait son compte à ce persiflage.
— Je serais entièrement de votre avis, cherCicéron, dit-il à M. de Langey qui s'essuyait le front, si nous avions affaire aujourd'hui aux Bretons d'autrefois.
Mais la race de ceux qui tinrent un moment en échec Louis XIV lui-même est perdue ou du moins ne revit pas dans leurs descendants.
Tout ce feu d'états et de parlements s'en ira, au premier vent, en fumée.
L'appel du cor de Merlin ne fera sortir du bois que quelques nobles contrebandiers, montes sur des chevaux fourbus, et qui encore se disputeront à qui n'attachera pas le grelot.
Le grelot une fois attaché, on remportera une grande victoire, dont il sera parlé dans Landerneau, sur quelques receveurs des tailles revenant désarmés du pardon.
Tout cela finira par une expédition de maréchaussée et un petit procès à potence ou à roue.
Il n'y a pas l'étoffe d'un Pomenars ni d'un Locmaria, de ces vrais héros d'émeute ou de bal, vraiment dignes d'un baiser de femme ou d'un baiser de hache, — qu'admirait M™^ de Sévigné elle-même dans des lettres que j'ai lues chez Simiane, et qu'on devrait bien, par parenthèse, donner au public pour qui elles liu'ent écrites, — il n'y a rien de tout cela dans ces hobereaux de village jouant à l'Amadis, et bons tout au phis pour porter en sautoir l'écuelle des gueux des Pays-Bas.
Avez-vous vu la mine écarquillée de ces paladins à besace, faisant leurs débuts d'apprentis baladins sous la souquenille à paillettes des marquis de la Petite-Maisonnerie, comme les appelle la petite fée Thomasseau, qui ne peut s'empêcher d'en rire tout en se servant d'eux?
Que dites-vous de cette promotion grotesque d'un ordre frivole, de ce duGouédic au teint plus jaune que son ruban citron, de ce Talhouët tout étonné d'avoir quitté son lutrin et les jupons de sa femme et les regrettant au milieu de ces foUes qui déconcertent sa
sagesse ou effrayent sa timidité de clerc défroqué ; de ce Montlouis promenant sur les fleurs du jardin d'Armide ses mandibules de frelon, et remplaçant la bouillie natale par le miel et l'ambroisie du parasitisme de Sceaux? Que dites-vous surtout de cet Hercule armoricain et de ses façons ursines de chercher une quenouille à embrouiller aux pieds d'une Omphale quelconque?
Tous ces portraits, découpés à l'emporte-pièce d'une impitoyable ironie, eurent un succès unanime de fou rire, excepté le dernier qui parut à quelques-uns par trop chargé de la malignité de l'auteur, mais parut tel surtout à madame d'Egoullas.
Malgré les torts qu'elle avait à reprocher à Pontcallec, peut-être même à cause de ces torts, elle ne put s'empêcher de prendre indirectement sa défense.
— Peut-être abusez-vous, mon cher, dit-elle à Montaran, qui jubilait d'un triomphe de bel esprit devant lequel pâhssait à son tour l'astre éclipsé de Langey, de votre talent d'égorgiller drôlement le prochain; pour moi, je n'aime pas à entendre dire du mal des absents.
— Surtout de ceux qui vous furent chers, riposta, non sans quelque aigreur, Montaran contrarié.
— j'ai du moins le mérite de ne pas l'oublier.
— Je croyais moins de mémoire à votre cœur.
— J'en souhaiterais davantage au vôtre, si vous ne l'aviez de bonne heure étouffé sous l'esprit.
— Le reproche est trop flatteur pour que je m'en offense, et j'accepte la leçon.
Agréez donc mes excuses, j'ai eu le tort en effet de
ne pas ménager un homme qui jadis a tourne aussi le fuseau à vos pieds.
Il est vrai qu'Hercule est volage, comme tous les dieux, et que depuis il a filé aux genoux de bien d'autres des nœuds qui n'ont pu Fattachcr.
— Qu'en savez-vous? Vous paraissez connaître son histoire mieux que la vôtre. Auriez-vous l'intention de la mettre en roman?
— Elle en vaudrait la peine. On y trouverait plus d'un curieux épi&ode, si j'en crois la légende du pays de Vannes et la chronique des états. . .
— Rédigée sans doute aux frais du trésorier et répandue par ses soins?...
— Que voulez-vous? Thomme n'est pas parfait, et il n'y a que la femme, à ce qu'il paraît, qui rende le bien pour le mal.
On prétend donc que notre héros a fait de son cœur deux moitiés, et qu'il passe dans la coulisse du théâtre de Dinan, desservi par une troupe ambulante, qui ne fait pas ses frais, auxquels la demoiselle Dujardin, sa directrice, doit subvenir par d'autres attraits et d'autres profits que ceux de l'opéra, tout le temps qu'il ne consacre pas à sa fiancée du mouHn, pardon! du château de Poulduc...
— Qu'est-ce que cela prouve ? demanda Mme d'EgouUas, qui perdait patience, et dont l'œil mélancolique dardait des étincelles menaçantes.
— La moralité de cette histoire ou de cette fable, madame, prouve que vous êtes la plus charmante des femmes et Pontcallec le plus scélérat des hommes, qui met son signet à trop de romans en attendant que
quelque méchante aventure de bourreau terminele sien.
— Monsieur de Montaran, supplia la veuve du Puy, VOUS avez la plaisanterie funèbre. Il est bon d'être en assez bons termes avec la justice pour n'en avoir rien à craindre, mais encore ne faudrait-il pas humilier ceux qui peuvent n'avoir pas la même chance.
— Cette femme a la digestion très-sensée, observa à mi-voix Rochefort.
— Pardonnez-moi, madame et chère commère, acheva Montaran, — qui reconnaissait la vérité du proverbe : qu'il ne faut point parler de corde dans la maison des pendus, et qui ne se souciait pas de gâter davantage ses affaires fort compromises, contre son gré secret, auprès de la belle et vindicative d'Egoullas, — pardonnez-moi, et ne me boudez plus.
Il serait malséant de s'effrayer d'un présage fort risqué. J'augure beaucoup mieux que je ne le dis de la destinée de ce valeureux Breton, qui me paraît avoir ici le beau sexe pour lui.
Son sort se ressentira sans doute de cette propice influence, qui le détournera à propos, hors de ces occasions hasardeuses où il n'y a qu'une fausse gloire et des coups trop réels à attraper, du côté où pleuvent les faveurs de la cour.
Il en ferait le plus bel ornement à cette heure où sa réputation et les apparences d'une belle santé l'emportent sur toutes les autres. Un homme si beau quand il s'est peigné n'est pas fait seulement pour les bonnes fortunes des bords de la Vilaine.
La Seine réclame ce berger, dont la disgrâce déshonorerait Versailles.
Eh ! qui sait ? il est, avec les serments patriotiques, comme les autres, des accommodements, et peut-être, gnice aux vœux de Tamour et aux conseils de la nécessit^'', verrons-nous bientôt le chef de la Fronde bretonne préférer avec nous à Fingratitude du peuple le soin lucratif de la cause du roi, et se mettre en notre compagnie du côté des battants contre les battus...
— Ah! cette fois c'en est trop! murmura une voix irritée qui semblait partir du haut de l'escalier, audessous même de la fenêtre devant laquelle pérorait Montaran, et dont chacun cette fois entendit la menaçante protestation.
Tout le monde tourna les yeux du côté où instinctivement on prévoyait que cette scène mystérieuse allait se dénouer par une intervention tragique ou comique.
On ne savait trop encore ce qui allait en advenir. En attendant l'incident prévu, mystification de plaisant ou provocation de querelleur, les femmes, le visage mi-partie d'inquiétude et de curiosité, prêtes à rire ou à pleurer suivant les cas; les hommes, dans la même disposition hybride, une main au jabot et l'autre à l'épée, se disposèrent à faire au personnage qui allait opérer sans doute par la porte d'entrée son irruption joviale ou hostile, une réception conforme à ses intentions.
Pendant ce temps, contrairement à toutes les prévisions, c'est à la fenêtre même que l'intrigue se nouait, par une apparition des plus dramatiques, en effet, et un coup de théâtre dont Montaran seul devait, grâce à cette diversion de l'attente contraire de tous ses com-
pagnons, avoir à ses dépens la surprise entière.
A peine, en effet, s'était-il retourné vivement, pâle, mais résolu, du côté où un blâme si énergique lui permettait de croire à une imminente agression, qu'une tête hérissée, aux yeux flamboyants décolère, s'encadra dans la pénombre de la fenêtre.
Cette tête se dressa d'un bond à la hauteur de l'oreille de M. de Montaran. Il eût pu apercevoir sur la margelle d-e la fenêtre la large main qui soutenait, par un miracle de force et d'équilibre, tout le poids d'un corps athlétique, ainsi suspendu dans le vide, si, avant que se fût écoulée la minute nécessaire pour reprendre son sang-froid et voir clair dans l'alerte, il n'eût reçu à la fois, comme l'éclair précède la foudre, ces deux mots dans l'oreille :
— Tu mens, lâche !
En même temps s'abattait et retentissait sur sa joue droite, où l'empreinte en apparut aussitôt violacée, un soufflet homérique, épique, celtique, un soufflet d'ouragan à décorner un bœuf ou à déraciner un chêne.
Montaran poussa un cri de surprise, de dovdeur e^ de colère, répercuté dans la poitrine de chacun des assistants par un sympathique écho.
Puis il bondit, d'un bond de lion furieux, cherchant à arrêter, à saisir et à frapper à son tour, comme le marteau frappe l'enclume, son insolent agresseur.
Mais le mystérieux exécuteur d'une brutale leçon était déjà devenu invisible, et les soufflets n'ont pas de signature, quoique celui-là fût assurément de main de maître.
Les bras impatients de la victime, poursuivant le trop modeste auteur de son affront, n'embrassèrent donc que le vide.
La même force et la môme souplesse de gymnaste, qui avaient servi à Pontcallec pour s'élever d'un bond à la hauteur de son adversaire, lui avaient permis d'échapper d'un saut à d'impuissantes représailles, et de compléter le supplice de sa vengeance en réduisant Montaran exaspéré à l'unique ressource d'une poursuite incertaine.
Ce n'est point d'ailleurs que Pontcallec prétendît éviter une rencontre qui eût manqué aussi à sa satisfaction ; mais il avait tenu à éviter les hasards du premier choc et les affronts du corps à corps, à demeurer maître de se dérober à l'inégalité du nombre, si Montaran le poursuivait en compagnie, ou, si les choses se passaient comme d'ordinaire entre gentilshommes, à rester hbre du jour et de l'heure; enfin si l'explication se terminait immédiatement en combat singulier, de garder l'avantage du choix du terrain.
Pour sauvegarder sa dignité et sa liberté, Pontcallec s'était donc mis hors de la portée du premier bond, du premier coup, et prémuni contre les hasards d'une lutte par trop inégale.
On ne peut refuser ce nom à un choc entre un assaillant suspendu par une main à la balustrade d'une fenêtre, et un assiégé favorisé par l'avantage de la hauteur, de la liberté de ses mouvements, et, au besoin, da secours immédiat de nombreux renforts.
Mais la distance qu'il mettait entre son adversaire et lui, en quittant le théâtre même de son injure, trop
incommode et trop peu sûr pour l'explication qui devait en être la suite, il était prêt à la franchir audevant d'un homme marchant seul, de plain-pied avec lui, et sans autre escorte que l'ombre de son épée.
Il ne pouvait y avoir de doute sur ses intentions à cet égard.
M. de Montaran ne s'y méprit point et ne souffrit pas longtemps du supplice de cette incertitude et de cette impuissance exaspérées, que ne supporterait pas impunément le cerveau d'un homme brave, ardent et offensé, dont toute la vie et toute la raison se sont concentrées et exaltées dans la recherche d'une prompte vengeance.
Aussi dès qu'il entendit, loin de se perdre et de s'effacer dans la nuil, le bruit des pas de son agresseur se maintenir à la même distance, avec le rhythme régulier de la marche d'une sentinelle qui se promène ; dès qu'à cette sorte d'appel muet se joignit l'ironique défi du refrain de certaine sérénade bretonne qu'il connaissait bien pour en avoir, un soir, rossé, sous les fenêtres de son frère, l'impopulaire trésorier de Bretagne, les auteurs ou interprètes, M. de Montaran laissa échapper un bruyant soupir de farouche satisfaction.
Il allait donc pouvoir se mesurer immédiatement contre son agresseur.
Quant à cet adversaire qui, au crime de son indiscrétion, à l'affront de son soufflet, osait ajouter encore l'injure de l'appeler en sifflant un air du charivari donné à son frère, ce ne pouvait être qu'un de ces Bretons maudits, peut-être celui-là même objet à la fois de sa haine politique et de sa rancune privée !
On devine avec quelle impatience M. de Montaran s'élança vers la porte, tête nue, les cheveux épars, les yeux enflammés de colère, à la pensée de ce coup de massue dont il gardait encore la trace marbrée sur sonvisage et Tébranlement nerveux dans tout son corps.
Au moment où il se précipita sur le seuil du pavillon, après avoir assujetti la boucle de son ceinturon, une main crispée sur la garde de son épée, l'autre essuyant tour à tour la sueur de son front ou les gouttes de sang qui coulaient de ses lèvres blémies, sur lesquelles le contre-coup de la commotion avait imprimé la morsure de ses dents, Rochefort l'arrêta vivement au passage.
— Vous n'irez pas seul, mon ami, dit-il. Un adversaire qui a ces façons de provoquer les gens est fort capable de guet-apens, et ne doit pas se faire scrupule d'une embuscade. Je vous servirai de témoin et de second au besoin.
— Merci, dit Montaran, — en repoussant d'une cordiale étreinte la main tendue vers lui, — je n'ai besoin ni de l'un ni de l'autre.
D'ailleurs l'explication n'aura pas lieu loin d'ici.
Mon adversaire n'est pas accompagné. Il n'eût trouvé personne pour l'assister dans une affaire entamée avec si peu de cérémonie.
Seul j'irai vers celui qui m'attend seul.
Et si force reste au bon droit, j'espère vous revenir bientôt avec les oreilles de ce gentilhomme qui se conduit comme un manant.
Il n'y a que les laquais qui commencent une querelle Par un soufflet.
Mais ces chevaliers de Bretagne ignorent l'usage ou redoutent le prix des gants.
— lime semble, ditflegmatiquement Mme d'Egoullas, qui paraissait fort indifférente à la lutte ou peu inquiète de son issue, que M. de Montaran, en parlant tout à l'heure de M. le marquis de Pontcallec, avait le premier oublié les siens.
Montaran n'entendit pas cette intempestive critique. Il marchait, il courait, il volait déjà à la rencontre de son adversaire, que M. de Rochefort n'avait pas achevé ses adieux et lui criait encore :
— En ce cas, bonne chance et prompt retour. N'oubliez pas la dernière botte de l'invention du père de Bruye.
— A quoi lui servira-t-elle , demanda madame veuve du Puy, s'il a affaire à un esprit malin, un loupgarou, un farfadet, un diable, un revenant?
— Madame, répondit philosophiquement Rochefort, M. de Montaran est au mieux avec le diable, et quant aux revenants, en voilà un qui, je crois, ne reviendra plus.
— Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué, opina sentencieusement, à la cantonade, l'ex-capucin le Camus, que la récente manifestation du bras séculier avait pénétré à la fois d'admiration et d'épouvante, et qui ne pouvait croire que la Providence ne fût pas du côté d'un homme qui frappait si fort.
— C'est égal, continua la matriarche du Puy, qui n'était pas pour la destruction de ses semblables, et toute sa vie avait, au contraire, prêché d'exemple la
propagation des espèces et la fusion des races, ce n'est pas mon pauvre cher défunt (dont Dieu ait l'âme !) qui eût laissé ainsi avec indifférence deux chrétiens s'éi»orger sur le pré...
Ah! c'est que c'était une fine lame en son temps; toute bagarre l'attirait irrésistiblement. C'était plus fort que lui. Il fallait qu'il mette le bon ordre partout..., excepté pourtant lorsqu'il avait trop bu du rossogho chez Mme l'intendante...
Mais on n'est pas parfait.
Au demeurant le meilleur homme du monde, et qui à jeun n'eût pas donné une chiquenaude à une mouche.
— Il est vrai, objecta malicieusement Rochefort, que chaque après-dînée il battait sa femme.
La veuve du Puy allait répondre, quand M. de Langey, interrompant le flux de l'oraison funèbre qui menaçait de reprendre son cours, prit la parole pour dégager sa responsabilité et celle de tous les hommes présents, et justifier le parti spontanément pris par eux d'une abstention qui n'était pas de l'indifférence.
Il fit observer avec raison à la veuve du Puy, beaucoup plus indulgente pour les morts que pour les vivants, qu'il tfy avait pas d'autre parti à prendre, en présence d'un affront qui exigeait une réparation immédiate, que de laisser M. de Montaran vider sa' querelle sans intervention inutile et sans inopportune esclandre ; que le lieu et l'heure étaient excellents pour une affaire de ce genre; qu^'il était difficile de trouver une nuit plus propice pour se couper la gorge en un endroit plus fovorable que les jardins de Sceaux, lieu
sacré (inviolable pour les exempts) et inaccessible même pour les gardes de MM. les maréchaux de France; enfin que M. de Montaran était de taille et de force à se faire justice sans avoir besoin de secours.
Madame d'Egoullas hocha la tête avec un sourire mélancolique.
Elle songeait à Pontcallec. Elle devinait sa présence à je ne sais quels pressentiments, quels frémissements de tout son être, et elle savait que les adversaires d'un tel homme avaient au contraire le plus grand besoin d'être secourus et de l'être à temps.
Sur les explications de M. de Langey, apologétiques d'une neutralité qui convenait à son caractère et ne répugnait pas à sa jalousie, chacun prit donc le parti de l'attente, le plus commode et le plus sage de tous.
Rochefort seul, qui consultait fréquemment et fiévreusement sa montre, témoigna quelque impatience de nouvelles et quelque inquiétude du dénoûment.
Quant à MM. de Racinoux, Gervais de la Mabaunaye et à l'ex-capucin le Camus, ils supportaient avec une philosophie flegmatique l'attente de la fin de l'incident qui avait interrompu leur conversation sans parvenir à les distraire de leur unique et constante préoccupation, celle d'eux-mêmes.
— J'avais toujours pensé, dit le premier avec une ingénuité qui faisait peu d'honneur à la confiance que lui inspiraient ses associés, que la conversation ici finirait par une querelle.
— Quand ils ont tant d'esprit les officiers aux gardes vivent peu, articula sentencieusement le second.
— Quiconque se sert de l'épée périra par l'épée,
prononça Tabbé le Camus, qui était pour les moyens de persuasion toutes les fois qu'il était témoin de l'usage des autres.
Seul le bonhomme Buvat, comme un scribe liors de sa glèbe attaché, grinchait, grognonnait, et surveillait l'occasion et le prétexte de s'éclipser décemment, pour revenir à son horizon d'in-folios, à ses chefs-d'œuvre de calligraphie mercenaire.
— Pourvu que cet accident malencontreux, murmurait-il en passant sa langue famélique sur ses babines ridées, ne me fasse pas manquer ma fortune. M. l'abbé Dubois n'aime pas à attendre, et je risquerais ma pension et perdrais un beau spectacle à ne me point trouver à l'hôtel Colbert au moment de l'arrestation de M. l'ambassadeur d'Espagne.
— Ce bloc enfariné ne me dit rien aiii vaille,
pensait pendant ce temps M. de Langey, en considérant avec une attention scrutative les allures équivoques et les façons obliques de ce petit prestolet, toujours occupé à battre des semelles du côté de la porte. En ce moment un grand cri, un seul, suivi d'un bruit sourd pareil à celui de la chute d'un arbre, retentit dans l'air frais et clair de la nuit, et fit tressaiUir toute l'assemblée.
— Il est mort! s'écria la veuve du Pny, en se laissant tomber sur une ottomane avec des pâmoisons de carpe malade, et en s'étalant dans le négligé d'une syncope qui np manquait pas d'une certaine coquetterie surannée.
Mais elle rata son effet, et personne ne songea, tant
les hommes sont négligents et les femmes sont égoïstes, à lui frotter les tempes avec de Feau de la Reine de Hongrie, ou à lui faire avaler de l'esquibach.
Madame d'Egoullas s'était redressée pâle et frémissante, comme sous le coup d'un secret et douloureux ressort, et s'était élancée vers la porte, tandis que MM. de Langey, de Rochefort, de la Mabaunaye, l'épée à la main, se précipitaient sur ses traces.
M. de Racinoux, qui n'aimait pas à voir les épées nues, et qui affectionnait les postes d'arrière-garde, suivait lentement, de façon à couvrir et au besoin à précéder la retraite.
Il avait tiré de sa poche une de ces petites lanternes galantes et furtives, famiHères aux donneurs de sérénade et aux rosseurs du guet pendant la Régence.
n avait battu le briquet, avait allumé son petit lumignon sourd, caché au fond d'une poche de satin articulée de petites baleines ou fils d'archal et se déployant en escargot (d'où son nom), et il éclairait de loin, d'un rayon honteux, le théâtre des événements, sur lequel couraient à tâtons, dans la demi-obscurité des allées, madame d'Egoullas en mules, et le groupe mihtaire en escarpins à talons rouges, sous lesquels crépitait le sable gercé par une nuit d'hiver. ^
L'ex-capucin le Camus était seul auprès de la veuve du Puy, toujours renversée sur son divan, et lui offrait les consolations de son ministère, entremêlées de quelques prises de tabac qu'elle reniflait comme une baleine échouée, avec de spasmodiques éternuments.
Pour le bonhomme Buvat, trouvant l'occasion, il s'était éloigné en maugréant, zébrant le sol blanc de
l'avenue, éclairée par un reste d'illumination préservée du vent, de ses zigzags de scarabée.
Notre ubiquité d'historien nous permet de devancer, sur le lieu du combat, la troupe de secours qui approche, et de faire assister le lecteur au dramatique épisode qui venait d'y avoir un sanglant dénoûment.
M. de Montaran, au bout de l'allée qu'il avait parcourue d'une course effrénée, et on peut le dire au galop de charge et d'assaut, n'avait pas tardé à distinguer une ombre ambulante, profilant sur l'espèce de lumineuse arène, — formée par le rayonnement des lampions cachés dans la corbeille grillée d'une canéphore de marbre, — une silhouette noire et mobile.
Il s'arrêta alors pour reprendre haleine et ne pas faillir au premier choc d'une conversation qui ne semblait pas devoir traîner en insinuant exorde, mais passer rapidement aux arguments ad hominem.
De temps en temps, en effet, et quand le sombre promeneur passait dans l'orbe lumineux tracé, comme un ondoyant linceul, autour de la statue éclairée par la couronne de lampions qui étoilait son front, on le devinait armé et presque déjà en garde, à un certain reflet d'acier balancé dans sa main auquel ne se trompe pas un œil exercé.
L'inconnu, tout entier, comme Montaran, aux préparatifs de l'approche, s'était campé en posture de parade et se présentait de trois quarts, le poing appuyé à la hanche, l'épée en diagonale, prête à donner à la pointe adverse, d'un simple ressaut, l'accolade de bienvenue fratricide d'où jaillissent les rouges étincelles.
Arrivé à portée de pistolet, Montaran, en demi-garde,
s'avança, suivant Fétiquette d'armes, prêt à l'attaque ou au salut, comme un officier qui reconnaît un poste, l'esponton en arrêt.
— Qui vive? rugit Ponlcallec, qui, pour mieux garder ses avantages et conserver le droit, s'était un moment reculé à la ligne d'ombre.
— Le roi et le régent! répondit Montaran, qui devina de suite que l'homme seul qui Tavait frappé si fort pouvait hêler si rudement.
— Le roi passe ; le régent ne passe pas, répliqua la voix.
— En ce cas, passage restera à la force, dit Montaran. Mais, pour prétendre m'arrêter, qui êtes-vous donc?
— Vous l'apprendrez tout à l'heure.
— Tout à l'heure vous ne pourrez plus me le dire. D'où venez-vous?
— D'où il me plaît.
— Pour cacher votre gîte, vous devez avoir vos raisons. Que voulez-vous?
— Vous tuer après vous avoir souffleté.
— Voilà qui est franc. Et moi je viens vous prendre la vie et vous rendre du pied votre soufflet.
— En ce cas, en garde ! et à la fortune du fer.
— En garde ! Et Dieu fasse raison au droit.
Les deux adversaires se saluèrent cérémonieusement, le chapeau à mi-corps, avec cette courtoisie qui faisait encore partie de la tradition même des duels sans merci, à la suite de griefs irréconciliables.
Puis ils jetèrent leurs chapeaux à terre en même temps et en même temps aussi se dépouillèrent. Mon-
LE PAVlLLOiN DE L'AURORE. 95
taran de son surtout à brandebourgs blancs, Pontcallec de son manteau d'hidalgo, découvrant sa cape aux abeilles d'argent.
Après quoi, fonçant l'un sur l'autre, ils passèrent des paroles aux actes, sans pouvoir cependant renoncer à ces injures fanfaronnes, à ces impertinentes rodomontades, qui accompagnent si bien le bruit strident et les piquants éclairs du fer choqué contre le fer.
— Te voilà donc, criait Montaran exaspéré — comme un taureau l'est au tournoiement de la banderilla, — à l'aspect chatoyant de la cotte de drap d'or, semée d'abeilles d'argent, que Pontcallec n'avait pas pris le temps de quitter en partant pour l'expédition qui avait abouti à un conflit imprévu, mais bienvenu. Te voilà donc, chevalier de la table-mise, recruteur de galère, loustic de coche, cadet bouffon! Viens çà, qu'on te donne la leçon au fer, taute de canne!
— On ne bâtonne que tes pareils, — ripostait Pontcallec avec une fureur concentrée, en cherchant, d'un œil fauve, sur le justaucorps bleu de Foiïicier aux gardes, la place d'une boutonnière à l'épée, rouge comme sa veste, — et je n'envie pas l'expérience qui fait que tu n'as plus de leçons à recevoir, qu'une dernière que je te réserve, chevalier du pharaon, souteneur de tripot, raccrocheur de dupes, digne frère du spoliateur de la Bretagne !
— De quoi te meles-tu, seigneur faux-saunier?
— De ce qui ne t'inquiète guère, mais tant on plume la poule qu'on finit par la faire crier.
— Oh! le beau coq de village, ambassadeur des poules de Vannes! Tu t'es trompé de route, arlequin
politique et Gilles populaire, en venant au théâtre de Sceaux. Tes talents manquent à la foire Saint-Germain.
— Tu vas voir tout à l'heure si mon épée est une batte, et si je fais des blessures de théâtre.
— Garde plutôt ta peau, greluchon de douairière.
— Ne crie point si haut, ou je croirai que tu attends le guet.
— Ne parle point si bas, ou je croirai que tu as des raisons de le craindre.
En même temps qu'ils se renvoyaient, comme des joueurs de paume se renvoient l'éteuf, ces injures plus dignes du camp que du salon, mais qu'expliquaient le caractère de deux adversaires, — l'un militaire de coup de main et bel esprit de café, l'autre rude chasseur et âpre marin, dont le vent salé de la côte avait quelque peu séché l'ancien vernis de cour, — en même temps que Montaran et Pontcallec se frappaient d'insultantes paroles, à la façon des combattants de l'Iliade et des héros des épopées chevaleresques, ils faisaient pleuvoir l'un sur l'autre une pluie de fer et de feu.
Tous deux, ardents à l'attaque et habiles à la riposte, se menaçaient sans pouvoir s'atteindre et fatiguaient leur force sans pouvoir rassasier leur haine.
La lassitude et l'impatience faisaient perler sur leur front une sueur fiévreuse.
A ce premier échange d'invectives mutuelles, d'insultants défis, qui avait d'abord donné au combat une physionomie si espagnole et si française à la fois, avait succédé un morne silence, précurseur des catastrophes, et plus menaçant que ces exubérants transports de colère et d 'orgueil dont nous avons retracé le premier choc.
Désormais le répertoire épuisé des deux combattants ne leur fournissant plus de traits capables de piquer Tamour-propre, ils étaient résignés à se taire et à ne plus s'insulter que des yeux.
Ce combat silencieux, remplaçant par l'écho métallique du croisement des épées et des appels d'attaque ou de parade, battus sur le sable de l'allée, — piétinée comme une aire où les bœufs sont passés, — l'écho vibrant et railleur des apostrophes entrecroisées tout à l'heure, avait quelque chose de triste et de morne, qui eût frappé tout spectateur, si la scène en avait eu, et qui peu à peu assombrissait jusqu'à l'âme des acteurs eux-mêmes.
Un soupir de farouche tatigue soulevait de temps en temps leur poitrine. Ils en étaient arrivés à ce paroxysme de féroce exaltation, où la vue du sang est rafraîchissante, où l'on se livre au hasard, où l'on s'abandonne à la fatalité, où il est doux de tuer ou de mourir. . . pour se reposer.
A ce moment, un rayon ambulant et oscillant scintilla dans l'obscurité, semblant se diriger vers eux, et un bruit lointain de pas et de voix, qui menaçait le duel d'une intervention peut-être désagréable, en tout cas d'une interruption, attira l'attention des combattants.
La crainte d'être séparés ranima leur ardeur, et l'impatience d'un coup décisif imprima à leur jeu l'élan sauvage qui aboutit aux corps à corps.
Pontcallec le premier se sentit soudain atteint au flanc droit, mais sans plus s'en inquiéter qu'un sangUer d'une piqûre de moucheron.
11 redoubla de vigueur et d'adresse, fatiguant et fascinant son adversaire d'une sorte de moulinet de parade que peuvent seuls se permettre les forts tireurs, car il exige une sûreté de touche et un coup d'œil infaillible, et la plus imperceptible défaillance à ce jeu dangereux, que les Italiens appellent giro di ferro et les escrimeurs français plus vulgairement le tricotage, peut être mortelle.
Enfin, tandis que Montaran, impatienté de ce virevoltage qui liait sans cesse et paralysait son épée, s'allongeait à fond dans un effort désespéré, Pontcallec, d'un fouetté sec, abattit le fer de son adversaire jusqu'au sol, et avant qu'il eût pu le relever lui porta au nœud de l'épaule gauche un coup droit si vigoureux qu'il en chancela lui-même.
L'épée, qui devait percer, sans ce contre-coup de trop d'élan, glissa et laboura profondément l'avantbras.
La secousse et la douleur de cette blessure, plus sensible que dangereuse, furent assez fortes pour renverser Montaran, qui s'affaissa sur le sable, et pour lui arracher ce cri étouffé, que la glaciale surprise du fer pénétrant dans une chair échauffée par le mouvement, tire parfois des lèvres des plus rudes combattants.
C'est à ce cri de détresse que la petite caravane de secours, sortant du paviUon de l'Aurore, s'était mise en marche à tâtons, au milieu d'un dédale de routes entre-croisées dont elle avait perdu pas mal de temps à débrouiller l'écheveail, tantôt avec l'aide des derniers débris de l'illumination, tantôt au maigre rayon du colimaçon de M. de Racinoux.
La chute de son ennemi n'avait point assouvi la fureur de Pontcallec et ne suftisait point à sa vengeance.
Aussi, quand Montaran rouvrit ses yeux, que la commotion et le premier saisissement avaient fermés, il aperçut debout, penché sur lui, la pointe au corps, Pontcallec, dont les yeux semblaient de flamme et Tépée de feu.
— Monsieur, dit le vainqueur d'une voix rauque, en imprimant à son fer une sorte de tourbillonnement vertigineux, le combat était à mort et je pourrais vous tuer, car vous ne m'auriez pas fait grâce, si je m'étais trouvé à votre merci .
Tel n'est point mon dessein. Vous mourriez trop tôt.
Je ne vous fais donc quartier que jusqu'à une autre occasion.
Nous nous retrouverons, et, pour être sûr de vous reconnaître, je vous marque au visage.
C'est là qu'il faut frapper les héros de ruelles tels que vous.
En môme temps, Pontcallec, d'une main sûre et souple et avec une férocité qui avait sa grâce, comme celle du chef sauvage inscrivant au visage ennemi la trace de sa victoire, grava, sur le front de M. de Montaran, le léger sillon rouge d'une durable balafre.
Puis il ramassa son chapeau, se drapa dans son manteau, et s'éloigna â grands pas dans la nuit. Pendant ce temps Montaran, qui avait oublié la douleur de sa première blessure pour ne songer qu'à l'affront de la seconde, poussait un sourd rugissement d'impuissante fureur, se soulevait sur son séant, essavait en vain
de se relever, et retombait gisant, évanoui et inerte.
C'est dans cet état que le trouvèrent ses amis accourus à son appel, mais tardivement arrivés.
On dépouilla le blessé de son justaucorps, pour tâter la plaie du bras, qui fut jugée peu profonde quoique saignant abondamment; on le banda provisoirement avec un mouchoir imbibé de l'eau fraîche d'une fontaine voisine.
Quant à Féraflure du front, comme toutes les estafilades d'estoc et non de taille, elle zébrait à peine le visage d'un très-léger filet de pourpre, sur lequel on appliqua aussi une compresse maintenue par un bandeau.
Ces premiers soins accomplis on s'occupa de rendre le sentiment à celui qui en avait été le machinal objet.
Mme d'Egoullas avait sur elle un flacon rempli de gouttes du général la Mothe ; on frotta avec ce cordial les lèvres crispées de Montaran, qui se! desserrèrent.
Il ouvrit les yeux, et la première figure qui lui sourit la bienvenue du retour à la vie, fut celle de Rochefort, mauvaise tête et bon cœur, mauvais compagnon et bon ami, qui tenait la main du blessé dans la sienne, en sacrant dans sa moustache blonde et en jurant d'être désormais de la querelle.
— Vous avez raison, car il faut être plus d'un pour venir à bout d'un tel adversaire, murmura Mme d'Egoullas.
Et elle montrait à terre l'épée de Montaran, si martelée et tordue par la lutte, qu'on ne put jamais la faire rentrer au fourreau, et qu'il fallut la porter derrière lui en la cachant sous un manteau.
Dans un large manteau fut aussi enveloppé Montaran, qui avait repris complètement ses sens, et màniiestaît assez de force pour marcher, soutenu sur le bras de Rochefort, quoique d'un pas alangui.
On négligea de repasser au pavillon de l'Aurore, d'où la veuve du Pay et l'ex- capucin le Camus se tirèrent comme ils purent.
Prenant par le plus court, on s'avança vers la cour d'honneur, d'où deux carrosses transportèrent l'un Montaran assoupi et fiévreux, M. de Langey, songeur, Rochefort ému; l'autre, MM. de Melesse, de Miane et Gervais de la Mabaunaye, échangeant plus de prises de tabac que d'idées, vers un second rendez-vous commun, où nous ne serons pas trop étonnés, maintenant que nous les connaissons un peu, de retrouver tout à l'heure ces hôtes de Sceaux.
C'est alors seulement qu'on débouchait sur la route de Paris, que quelqu'un s'inquiéta de madame d'Egoullas, et qu'on la hêla d'un carrosse à l'autre.
M. de Miane se souvint alors qu'au moment où l'attention générale était absorbée par la mise en route de Montaran, Mme d'Egoullas, à qui il venait de rendre son flacon d'élixir, avait soudain, comme prise d'une impulsion irrésistible, fait quelques pas à l'écart.
Il l'avait un instant suivie des yeux; mais s'engageant sans doute, au coude de l'allée, dans un sentier transversal, elle n'avait pas tardé à disparaître dans les ténèbres.
— Rah! dit philosophiquement Rochefort, une femme perdue se retrouve toujours.
M. de Rochefort avait raison, et nous sommes d'autant plus de son avis que Mme d'Egoullas n'était pas de
ces personnes qui s'égarent sans but, ni sans esprit de retour.
Nous n'avons aucune peine à deviner qu'elle s'était engagée dans l'ombre à la suite de Pontcallec, dont elle avait reconnu la voix à sa protestation de l'escalier, le visage à son démenti de la fenêtre, et la main au sanglant et ironique châtiment infligé à M. de Montaran.
Nous pouvons supposer non moins légitimement que ce n'est pas uniquement pour voir son ancien amant qu'elle courait après lui, mais pour l'émouvoir de ses reproches, l'attendrir de ses larmes, pour essayer de regagner l'empire perdu et regretté, et de renouer des liens qu'elle n'avait pas la première brisés.
Elle ne tarda pas à rejoindre celui qu'elle poursuivait le masque à la main pour respirer plus à l'aise, à travers les fraîcheurs et les ombres d'un minuit hivernal.
Pontcallec se retourna au bruit de ce pas léger sur le sable, scandé par le frémissement ondulant de la robe à paniers.
Il reconnut de loin la belle promeneuse et ne s'effraya pas d'une rencontre qui, en somme, valait mieux que celle dont il revenait.
Il ne put s'empêcher de sourire en pensant combien les rôles habiUiels étaient intervertis, et que cette fois, c'était la biche elle-même qui chassait le chasseur.
Biche si l'on veut, mais biche blessée, implorant pitié ou menaçant vengeance, et armée de toute l'éloquence que la colère, la douleur et la beauté donnent à la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite, quand elle cherche à reconquérir son conquérant et à voir son vainqueur à ses g;moux.
Avant qu'elle eût pu, tremblante d'émotion, frissonnante de froid sous ses légers voiles et haletante de sa marche précipitée, articuler une seule parole, et comme elle s'arrêtait devant lui, les bras ouverts, l'œil plein de l'humide éclair, reflet des sentiments mêlés, crainte et espérance, amour et haine, souvenirs et nigrets, reproches et pardons, qui se disputaient son cœur et soulevaient son sein, Pontcallec, habitué aux manèges de cette ennemie intime, avait cherché à lui échapper par ironie. Il se méfiait de ses enlacements et savait souvent qu'en galanterie comme en guerre il est avantageux de détourner l'attaque en la devançant et en tirant le premier.
— Madame, dit-il d'un air délibéré, légèrement rail leur, je ne vous attendais pas de sitôt, mais soyez la bienvenue. Il y aurait de l'ingratitude à ne pas vous remercier d'avoir pris tout k l'heure la défense d'un absent.
— Plût au ciel, répondit-elle, que vous eussiez pour moi cessé d'exister, et que vous ne fussiez pas plus présent à ma pensée que je ne le suis à la vôtre!
— Qu'en savez-vous?
— Il n'y paraît guère.
— Les sentiments discrets sont les plus sincères. Et si vous étiez femme à ne pas prétendre abuser des bénéfices de votre diversion très-méritoire, surtout si elle est...
— Désintéressée...
— A merveille. Il y a plaisir à s'expliquer avec vous. Eh bien! en ce cas, je conviendrais sans difficulté que je vous suis fort obligé...
— De loin...
— Faute d'espérer pouvoir faire jamais honneur à ma reconnaissance... et que je garderai de vous le meilleur souvenir.
— Vous êtes mille fois bon de me conserver un coin de votre passé. C'est me dire sans doute que le présent ne vous appartient plus, encore moins l'avenir.
— L'avenir n'est à personne, madame; et prétendre l'engager, c'est vouloir deviner l'inconnu, posséder l'infini, lier Dieu.
— Il fut un temps où il vous répugnait moins de mettre Dieu dans vos aiïaires.
— C'est que je le respectais moins, madame.
— Et surtout que vous aviez moins peur de vous compromettre. Ce sont là des artifices connus. L'égoïsme prend volontiers ce masque pieux.
Pontcallec ne répondit pas.
11 ne voulait pas avouer qu'il avait tort et il sentait qu'il n'avait pas raison. Son interlocutrice aussitôt chercha à profiter de l'avantage que donne toujours, à une femme intelhgente et hardie, la dédaigneuse réfutation d'un sophisme qu'on écarte et qui découvre.
Mais elle avait trop de flair, elle connaissait trop Pontcallec, aussi fier que généreux, et plus susceptible encore que sensible, pour afficher longtemps ce ton de persiflage.
Elle savait que la force de la femme est dans sa faiblesse, et sa victoire dans sa déliiite; qu'un soupir vaut mieux qu'une parole, et une larme qu'une raison.
Aussi, se précipitant tout éplorée au bras de son adversaire, qui ne put lui refuser cette dangereuse courtoisie, et rapprocha ainsi du sien, par un contact souvent
irrésistible, le corps de son ancienne maîtresse et ta flamme du foyer, elle s'écria, d'une voix attendrie, les yeux pleins de larmes, les lèvres pleines de baisers :
— Ah ! Pontcallec, que nous aurions pu être heureux ensemble, si vous Faviez voulu, si vous m'aviez aimée!
Celui-ci sentit le danger. Se dégageant brusquement de l'étreinte captieuse :
— Je vous ai beaucoup aimée, madame, dit-il de l'accent grave et du regard sombre dont on prononce un arrêt... Trop aimée... pour...
— Pour. . .? interrogea anxieusement Mmed'Egoullas, suspendue entre l'espérance et le doute.
— Pour vous aimer encore... acheva lentement et froidement Pontcallec.
Elle fit un bond, comme si un serpent l'eût mordue, et porta, palissante, la main à son cœur, où quelque chose venait de se déchirer.
Mais la colère lui rendit les forces que lui eût refusées la douleur.
Elle sentait bien que tout était fini entre eux, et qu'à force de la mépriser peut-être, il en était venu à ne pouvoir plus même la haïr.
Mais l'affront d'un adieu sans espoir et d'un congé sans vengeance ne faisait point son compte.
Elle était de ces créatures violentes, de ces natures passionnées, à qui il faut tout ou rien, et qui ne se résolvent pas aux compromis et aux aumônes de liaisons dénouées de gré à gré.
La haine impatiente de représailles avait remplacé en elle, de ses feux, ceux de l'amour déjà éteint.
Elle voulait se retirer sur une menace, et partir sur
un défi. Passant donc de la tendresse à Tironie, de la prière à l'invective, de la caresse à l'injure, de la biche suppliante à la lionne courroucée, delà voix de la nymphe amoureuse à celle de l'Euménide jalouse :
— Adieu donc! dit-elle avec un geste de sourde fureur. Je ne veux rien emporter de vous, môme vos remercîments. D'ailleurs, je ne les mérite pas. Si je vous ai défendu, je le regrette.
— Voilà un aveu répliqua-t-il, qui vous vaudra, je l'espère, sa récompense. Il n'y a rien comme les femmes pour ne rien perdre, et, à défaut de Pontcallec, c'est à M. de Montaran à payer la dette de ce premier mouvement, qui, par distraction, était bon. Eh! eh! ce n'est point un pis-aller, après tout. M. de Montaran n'est point vilain garçon, et la balafre que je viens de lui faire l'embeUira aux yeux des belles qui aiment le courage malheureux.
Avec un tel raiheur, Mme d'Egoullas ne pouvait lutter . Elle le sentit et se prépara à faire retraite. Il lui fallait pourtant son dernier mot, sa flèche du Parthe.
— Tout le monde, répliqua-t-elle, n'a point l'art d'être heureux à votre façon.
Il est des combats où les sympathies restent au vaincu.
Et il faut aller bien loin, jusque chez vous, au bout du monde enfin, pour trouver un gentilhomme qui se glorifie de tromper deux femmes à la fois, et deux femmes qui se disputent, en se partageant sans le savoir, les restes, les rebuts de Mme d'Egoullas !
Sur cette suprême insulte, qui profanait le plus pur
LE PAVILLON DE L'AURORBL ^> ^>/'40f
et le plus mystérieux des sentiments de Poi>tô}mè^ cfi^V l'associant à une liaison éphémère et banale, (rt mlr^.;^ tait sur la même ligne la châtelaine de Poulduc et la comédienne des États , Mme d'Egoullas , refermant brusquement son éventail , avec le bruit d'écaillés d'un dragon qui s'éloigne, se précipita dans la direction opposée à celle que Pontcallec, déjà retourné, faisait mine de prendre.
Celui-ci, l'œil chargé de tristesse et de colère, la lèvre frémissante, la regardait s'éloigner, et regrettait qu'elle ne fût pas un homme, et qu'il ne pût impunément l'écraser.
Arrivée au détour de l'allée et au moment de disparaître :
— Adieu ! cria-t-elle d'un ton railleur et menaçant, adieu, ou plutôt au revoir !
— La capitale ne vous apprécie donc plus ? Madame en est donc réduite à faire la province ?
— Oui, fit-elle, sans daigner relever l'injure, qu'elle sentit pourtant, mais qu'elle avait méritée. Au revoir, à bientôt, en Bretagne !
— Soit, dit Pontcallec, mais prends garde à ton mari !
— Et toi, prends garde à moi !
Ainsi finit un entretien si différemment commencé, inauguré par des souvenirs et des espérances d'amour, terminé par des reproches et des menaces de haine.
Quoiqu'il n'ignorât pas de quoi est capable une femme offensée, même contre un ennemi qu'elle aimait encore, Pontcallec, qui n'avait peur de rien, n'avait pas peur de la vengeance de son ancienne maîtresse.
Mais, s'il dépend de nous de ne pas avoir peui^ parce que le courage est une affaire de volonté, il n'en est pas de même de cette inquiétude vague, provenant du mécontentement du présent ou de l'incertitude de l'avenir, impression instinctive qu'il est possible de dominer, mais non d'éviter.
C'est sous l'empire de ce malaise physique et moral que Pontcallec, la tête basse, se dirigeait à pas lents vers le château.
Sa poursuite équivoque de promeneurs suspects, sa chasse à l'affût du secret de ses ennemis, le coup de théâtre de sa subite apparition à la fenêtre du conciliabule, auquel, invisible et impatient témoin, il avait jusque-là assisté, le dénoûment presque tragique de cette comédie, et le châtiment sanglant qui avait achevé la leçon de l'impertinent Montaran, commencée par un outrage, continuée par un soufflet, complétée par un coup d'épée : toutes ces péripéties rapides avaient naturellement surexcité les nerfs de Pontcallec, agité son sang, et, en dépit du rafraîchissement du froid de la nuit, peu à peu devenue complètement obscure, lait bouillonner sur ses tempes une sueur fiévreuse.
De tels ébranlements compromettraient le plus solide équilibre, et la robuste nature de notre héros n'avait pas traversé impunément toutes ces épreuves successives, surenchérissant l'une sur l'autre, et exigeant une dépense de forces, dont la réaction se traduisait à la fois par l'abattement physique et l'exaltation morale.
Les forts sont le plus souvent exempts de ce paroxysme aveugle et féroce; mais à la suite d'émotions disproportionnées, payant un tribut moindre, mais inévitable, à
LE PAVILLON DE L'AUllOllE. lOI)
la logique inflexible de la nature, ils tombent quel({iiefois, tout en marehant, tout en s'agitant, dans cet état de suspension, de neutralité de la sensibilité physique, racheté par une intensité de vie cérébrale qui touche au délire d'une passagère démence.
Ce sont des fous lucides, que Texaltation des idées, encore aiguisée par Famortissement des sens, transporte dans les mondes chimériques de rhallucination, et promène tour à tour, suivant Félan du premier coup d'aile de l'imagination, ou le hasard du premier choc avec la réalité, dans l'abîme aux infernaux spectres, ou sur les sommets où glissent, d'un corps sans ombre les paradisiaques apparitions.
C'est dans cette sorte de fièvre cataleptique, d'intellectuelle ébriété, propice aux fantastiques visions et aux légendaires rencontres, que Pontcallec étaic tombé peu à peu à son insu, en marchant dans l'ombre froide de la nuit, vers un but qui peu àpeu échappaità saj)en sée, où la volonté abdiquait, et disparaissait à ses yeux.
Il s'avançait d'abord vers le château rayonnant de mille lumières, à travers les vitres étincelantes de ses cent fenêtres.
Il croyait s'en rapprocher et il s'en éloignait à chaque pas sans s'en apercevoir.
Il lui tournait le dos, qu'il lui semblait l'apercevoir encore, ou plutôt à sa place quelqu'un de ces fabuleux palais, de ces aventureux manoirs de féerie dont tout Breton a vu, noble ou manant, s'ouvrir, aux rccits des veillées, les aériennes perspectives, plantées d'arbres
aux fruits d'or.
Soudain l'impression, de gracieuse devint sinistre, le spectacle, d'attrayant devint effrayant. Un décor menaçant avait remplacé le souriant pal lis de bienvenue.
La caverne aux dragons monstrueux succédait au manoir plein de joyeuses lumières.
Un voile funèbre s'était étendu sui* l'imagination de Pontcallec.
Il lui semblait marcher à tâtons dans l'ombi'e glacée et la visqueuse humidité d'un antre peuplé de serpents, dont il froissait les écailles et dont le dard se hérissait sous son pied.
A d'autres moments il éprouvait comme un déchirement intérieui'. Sa nature se dédoublait et, avec un tournoiement plein de vertiges et d'étincelles, il sentait une moitié de lui-même emportée dans un éther en deuil sur le dos lugueux d'un hippogriffe dont l'aile foueilait son visage, tandis que l'autre moitié se traînait dans celle ombre rocailleuse ci épineuse où il n'avançait qu'en tremblant, dénouant à chaque pas des nœuds siiïlanls de vipères.
Cette dupliriu' d'iiapressiou, cette ubiquité imaginaire s'expliîjuenl tout simplement pai' ce fait que Pontcallec s'était enfoncé, sans s'en douter, dans les sombres épaisseurs et les sentiers où crépite la bruyère sèche de la petite forêt artificielle dite le Bois-Sacré.
Elle était formée de pins, d'ifs, de buis, de mélèzes et d'arbres toujours verts, étalant, dans un coin du parc de Sceaux, le, dr^fi de leui^ printemps éternel, et dressant, sui' 1 ^ Iront des rares promeneurs qui se hasardaient à percer renchevôtiement de leurs braneliages entre-croisés, une voûte de verdure alpeslie.
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C'est le parfois rude soufflci des branches froissées, crispant leur éventail frémissant ou refermant brus* quement leur parasol, que Pontcallec avait pris pour le contrecoup du déploiement des ailes de ThippogritTe sur lequel il se croyait monté.
La pénétrante senteur des baies résineuses, écrasées et éclatant sous son pied incertain avec le craquement sec du sarment ou de la châtaigne foulée, avait achevé de lui porter à la tète. Il s'avançait titubant, les bras étendus, en proie à rallernative illusion de son rêve éveillé, tantôt fouillant de l'œil, dans l'ombre, le mirage d'une mine idéale^ au filon reluisant sous un filet de source, tantôt le regard plongé dans l'océan azuré du ciel, et poursuivant, au galop de son cheval empenné , le sillage décevant d'une toujours fugitive étoile.
Cette étoile n'était autre chose que le rayon intermittent d'une lanterne de corne, brandie par la main d'une ombre qui ondoyait vers lui, semant sui' les bruyères ténébreuses, à chaque mouvement, des traînées subites d'or et de rubis.
Pontcallec s'arrêta, haletant.
Rendu, par un sursaut de volonté, à la demi-perception des objets extérieurs, de son œil, aguerri à la nuit, et que sollicitait cette lumici'e agaçante, dont l'oscillation diminuée indiquait une halte du porteur, il fouilla de loin la petite clairière, carrefour du bois, et il s'engagea instinctivement dans la sente qui y débouchait.
Son ouïe, participant peu à peu au réveil de sa vue, dont le rayon d'abord concentré au spectacle intérieur
so retournait vers les images externes, distingua deux voix lointaines, dont le bruit alterné avait succédé à celui des pas.
De ces deux personnages mystérieux qui composaient le gi'oupe dont l'évolution directe vers lui s'était changée en une halte de repos ou de conseil, l'un devait être plus jeune que l'autre.
Pontcallec le diagnostiqua, avec la sagacité analytique de ses intuitions de chasseur, à ce que, en se plaçant sous la ligne du vent, il sentait dans la parole de l'un des interlocuteurs du dialogue un chevrotement persistant, qui avait cessé dans l'accent de son compagnon avec l'essoufflement de la marche.
Comme il continuait ses observations avec la précision inconsciente que l'habitude de l'affût, la surprise de la nouveauté, l'instinct toujours vigilant de la conservation maintiennent au chasseur, au somnambule, au sauvage ivre ou endormi, même durant l'hébétement passager résultant de l'abdication par l'intelligence d'une partie de ses fonctions, son oreille fut soudain frappée par un aigre appel de cette llùte rustique dont un Breton ne peut entendre, sans que son cœur saute dans sa poitrine, l'aUègre modulation.
C'était un de ces airs mélancoliques et doux, dont abonde le répertoire des ménétriers ambulants des pays de Tréguier et de Vannes, et que connaît si bien tout homme dont l'enfance a joué sur le sable des grèves et s'est désaltérée aux sources des bruyères, qu'ils sont entre tous un éternel et irrésistible signal de ralliement, soit pour la danse aux braveries^ soit pour les prises d'armes du bon droit, soit pour le plaisir,
soit pour le devoir, soit pour le festin, soit pour le combat.
Pontcallec n'était pas de ceux qui peuvent résister à ce charme indélébile, à cette mélodieuse caresse d'un de ces airs simples et magiques, auxquels répond aussitôt la fibre nationale, et au bruit desquels les gars dansent la vieille gigue galloise, s'entre-choquent comme des boucs furieux au jeu martial de la sotile^ ou courent dans toutes les directions, au mousquet et au bâton.
Un air de biniou, pour l'oreille du Breton bretonnant, c'est le son du pibroch pour l'Écossais , c'est le bruit de la piva pour le montagnard des Abruzzes, c'est l'appel de la corne duranz des vaches pour le Suisse et le Grisou.
Toute la patrie est évoquée dès la première note, et l'essaim des souvenirs et des regrets du pays natal, portant chacun tristement leur image domestique, souriante ou voilée, prend un corps et des ailes dans l'imagination de l'exilé et v danse sa ronde énervante.
Avec une simple ritournelle de cornemuse, de ces paysans toujours malades du mal du pays et que la nostalgie accompagne partout de son rcve, on peut faire, suivant le moment, en garnison des ivrognes qui pleurent en pensant à leurs accordées, en campagne des héros qui se font tuer pour la patrie sans même songer à la gloire.
Cependant, s'enivrant de sa propre aubade et gonflant son outre d'une haleine frémissante, le joueur de biniou passait des airs pastoraux aux airs bachiques et des bachiques aux patriotiques, iwoc une verve contagieuse pour son compagnon, qui ne tarda pas à l'ac-
compagner du coup vibrant et de Tharmonieux bourdonnem(3nt de la bombarde.
A ce duo étrange et bizarre, à ce concert d'une Arcadie inconnue, l'écho répondait étonné, et l'orfraie, éperdue, battait, en se sauvant, les branches de ses ailes aveudes.
Pontcallec pleurait doucement, appuyé sur un sapin et l'illusion aidant, dans la senteur des feuilles Irisées de la verte pyramide, il croyait retrouver la saine odeur de chênes de la foret d'Helléan et le sauvage parfum du gui.
Soudain les accords rustiques se turent et le concert cessa.
Le groupe s'était remis en marche, les voix recommençaient à trembler, et à osciller la lanterne ambulante.
Arrivé à portée, Pontcallec, tirant machinalement son épée :
— Qui va là? cria-t-il d'une voix rauque.
— Breiz! (Bretagne), répondit fièrement le groupe qui se dessinait plus distinctement sous le rayonnement blafard de la lanterne.
Pontcallec ne tarda pas à se convaincre que les deux personnes qui venaient vers lui avaient dit vrai. Leur signalement confirmait leur déclaration, et le plumage de ces deux imprévus oiseaux de nuit répondait parfaitement à leur ramage.
L'un d'eux, le vieux joueur de biniou, avait le front ridé, la longue chevelure blanche, le manteau rouge sur un sayon de poil de chèvre, la ceinture bleue, les larges braies bouffantes et les guêtres de cuir envelop-
pant des jambes torses, ralUire brusque et l'air narquois (les tailleurs-bardes d'Auiay el de Ploërmel, derniers héritiers des traditions du druidisme et de la sorcellerie, qui font les chansons de noces, guérissentles chiens de la rage, veillent les morts, et marchenten tète des caravanes corybantesques des pai'dons.
Son compagnon, petit, mince et frêle, au visage pâle et aux cheveux blonds, portait le costume modeste des apprentis ecclésiastiques, des étudiants sacerdotaux du Trégorrois et du Morbihan, appelés Kloarecks et Kloers^ rustique de drap et de coupe, clérical de couleur.
Arrivés à quelques pas de Ponlcallec, les deux survenants s'arrêtèrent, muets d'une surprise mêlée d'inquiétude et de joie, qu'ils partageaient après l'avoir inspirée.
Ils avaient, en elfet, reconnu le marquis de Pontcallec, connu et populaire dans tout le pays d(^ Vannes.
Mais, dans quel état ! les cheveux hérissés, l'œil hagard, en proie à une sorte de délire; et dans quel costume surtout!
Le jeune kloareck ne put se défendre, à sa vue, d'un frisson de crainte superstili(Hise et d'un signe de croix préservateur.
Dans sa cotte d'or de chevalier de la Moiiclie-à'Mielj aux abeilles d'argent, dont le brusque mouvement avec lequel, pour dégainer, il avait écai^té son manteau avait dévoilî'î soudain le fulgurant éclat, Pontcallec semblait sortir de la grotte de l'enchanteur Merlin, et venir demandei^ compte aux instius de raudnce jivec
laquelle, à Theure de la recherche de l'herbe d'or, et des séances de conjuration autour des cromlcclis druidiques ou des fatidiques lichavens^ ils osaient pénétrer dans le cercle sacré.
Mais la curiosité et la pitié l'emportèrent bientôt sur la crainte.
Le signe de croix avait d'ailleurs rassuré nos Bretons, car si Pontcallec eût été ensorcelé, il eût fui à ce signe redouté des fées et des poulpiquets.
Malgré son costume d'incantation, digne de la forêt magique de Brocéliande, ils continuèrent donc tous deux de s'avancer vers lui, tandis que le plus vieux regardait le plus jeune avec im air de douleur et d'affection qui rendit humide le feu de ses yeux gris aux broussailleux sourcils :
— Pauvre markiz! soupira le vieux sonneur (ménétrier), en voyant son seigneur en proie à cet état de vision et de fureur dans lequel la légende aime à peindre le roi Charles Yl. Le reirouver enfin pour le retrouver ainsi !
— Ce n'est rien, murmura le clerc; ne connaissezvous pas les étourdissements de Pontcallec?
Et en effet les étourdissements de Pontcallec étaient proverbiaux aux environs de son château.
Il avait la réputation de revenir facilement exalté et enivré par les transports d'une sorte de passagère démence, quand le dimanche soir, au retour de mystérieux rendez-vous, il traversait au galop de son cheval favori l'ombre anguleuse des menhirs semés sur la lande blanchie par la lune, ou quand, sifflant ses lévriers aux poils roux, les bottes gluantes de vase et
LE PAVILLON DE L'ACnOUE. 117
tapissées d'herbes paludéennes, il sortait des marais de Penmarck, dont le vent ride à peine Teau stagnante, chargée des miasmes vertigineux du chanvre qui rouit.
On appelait les fièvres de Pontcallec ces passagers accès, connus dans le pays, et attribués à quelque maléfice d'enfance, ou à un sortilège furtif, jeté par la fée des eaux au violateur téméraire des retraites humides sur le bord desquelles elle aime, au sortir du Ilot solitaire, à peigner avec un peigne d'or ses cheveux ruisselants.
— Plût au ciel ! pensait le jeune clerc, au profd mystique, que le marquis n'eût connu d'autres feux que ceux auquels s'exposent le cavalier et le chasseur, importuns aux ébats nocturnes des Korigans !
L'air du pays natal guérit les maux qu'il cause, et la paix domestique et la catholique ferveur soulagenttoutes les douleurs dont elles ne peuvent préserver.
Le jardin d'Armide est plus pernicieux que les bosquets hantés^ et c'est des fièvres corruptrices de la moderne Babylone que souffre surtout ce malheureux seigneur, réfractaire au joug paternel, et échappé à la fois, pour courir les aventures du démon, du giron de la Bretagne et du giron de l'Église.
Tout en songeant ainsi, le jeune clerc avait accosté Pontcallec, immobile, et, comme arrêté dans les lacs d'un invisible réseau, cherchant à débrouiller les fils mêlés de sa pensée.
Alors, comme saisi soudain d'une sainte colère, le corps roidi dans son surtout de deuil, le bras tendu, dans l'attitude de a^s symboliques pêcheurs des vitraux
il8 LES OISEAUX DE SCEAUX.
gothiques qui cliercheni: à ressaisir les âmes rebelles à leur coup d'cpervier, le kloareck apostroplia Pontcallec de reproches où vibrait le double lanatisme de la religion et de la patrie.
— Pontcallec ! Pontcallec ! cria-t-il d'une voix à la fois féminine et virile, courroucée et plaintive, qu'as-tu fait de Fancienne innocence?
Languiras-tu et brûleras-tu toujours sous cette tunique de Nessus, profane symbole des tortures de l'enfer qui t'attend?
As-tu à tout jamais oublié et renié le patriarche ton père et ta sœur qui épie chaque soir, pensive, à la plus haute fenêtre de la tourelle, .le retour de l'enfant prodigue , et , ne voyant rien venir , redescend en pleurant des larmes angéliques?
Que fais-tu dans les festins de Babylone, quand Jérusalem t'appelle, impatiente de sortir de sa captivité?
Ton épée , indigne successeur des du Gueschn et des Rohan, n'est-elle donc plus bonne qu'à tourner en fuseau aux pieds d'une coquette, en attendant la quenouille que s'apprêtent à t'envoyer les frères abandonnés qui vont mourir sans toi ?
Est-ce pour des combats de parade que tu réserves ton sang? Est-ce pour les tables de jeu que l'intendant du manoir a mis en gage h Rennes les argenteries séculaires?
Est-ce pour habiller le lit des courtisanes que les filles de tes vassaux fdent le soir, les yeux rouges, la laine et le lin blancs comme le lis des vallées?
Ne te souvient-il plus de tes anciens serments et de cetannenu de chnstes fianciulles qui onrhiunn, sous la
LE PAVILLON DK L'AUROUE. 111)
main du prêtre b^'^nissanl, ta destinée à celle de la {dus belle vierge de nos châteaux?
Peut-être en est-il temps encore. Reviens à toi, Pontcallec, à ta famille, à ta patrie, à ton Dieu, à nous, et tous nous te pardonnerons, pnrce que nous t'aimons.
Viens, Pontcallec, car demain il sera trop lard, et par sainte Anne d'Armor ! c'est moi qui, le premier, traînerai sur la claie l'écu du chevalier félon, rebut des Malestroit, par son père maudit !
En prononçant cette adjuration tournant à l'imprécation, mêlée de souvenirs classiques et bibliques, et confondant les formules de l'exorcisme catholique et celles de l'anathème féodal, le jeune clerc était superbe.
Sa tète, transfigurée, se détachait sous une sorte de poétique auréole, i-eflet de l'intérieure ardeur.
Dressé dans sa frêle taille, le bras drapé dans le pli anguleux de son collet noir, dont le capuchon à demi relevé faisait ressortir comme des rayons les épis dénoués de sa chevelure blonde, îigitant comme une flèche de feu une simple verge de irêne, il ressemblait à un de ces séraphins des miniatures de missel, précipitant, du ciel escaladé, un simple vent de leur épée, les titanesques démons.
— Bien parlé! mais un peu haut peut-être, mon jeune maître, approuva ie sonneur avec une admiration légèrement nuancée de reproche.
— Sans doute, répondit le cleir en s'essuyant le front, et avec ce reste d'enthousiasme, dernier frémissement de la lyre et de l'âme, mais ne faut-il pas pnrier haut pour être entendu de la piiT espèce des soiu'ds, celle qui ne veut pas entendre?
lt>() Li:S OISEAUX DE SCEAUX.
Il ne devait pas attendre longtemps, cette fois, l'explosion dont il surveillait les préludes, sans prévoir relie qu'allait provoquer ce discours, inspiré à la fois par la colère naïve du lévite adolescent indigné, et la sollicitude généreuse d'un jeune serviteur impatient de dévouement.
Pontcallec, agité par les sens divers de ce qu'il venait d'entendre, et cherchant à démêler l'intention générale thématique, peut-on dire, de ces variations hardies, se sentait tour à tour entraîné par des mouvements contraires, et oscillait entre la surprise, la honte, le repentir, la colère, impressions alternatives soulevées en lui par ce torrent de reproches et de menaces dont un zèle inexpérimenté n'avait peut-être pas assez mesuré la portée.
Faite pour le dompter ou le révolter, mais non pour l'attendrir, cette oraison violente, qui, prononcée sur le seuil inviolable d'une église n'eut peut-être attiré sur son auteur que de verbales représailles, provoqua définitivement, dans l'âme passionnée de notre héros, qui n'en était pas encore à la patience des catéchumènes et à la soumission des pénitents, un véritable ouragan de fureur.
iVveuglé par le sentiment unique de l'insulte faite, dans sa personne, à la dignité chevaleresque, et perdant lui-même le sentiment de ces convenances dont il voulait vengei^ les droits, Pontcallec, oubliant le caractère demi-sacré que la destination ecclésiastique donnait à son adversaire, oubliant surtout qu'il était faible et désarmé, et n'avait, pour se défendre, qu'une baguette, se précipita sur lui en s'écriant, la lèvr(^ écumante :
LE PAVILLON \)K L'AmOIlK. \i[
— Tiens! vassal, fils do valet, qui as oublié que lu parlais à ton maître, reçois à ton tour ta leron !
En même temps le jeune écolier, palissant, mais que le vent de cette épée, tournoyant au-dessus de sa tète, n'avait pas lait reculer d'une semelle, sentit siffler sur son front le souffle du fer dont Pontcallec destinait le plat à un offenseur indigne, selon lui, de la pointe.
Mais ses cheveux furent à peine effleurés par le coup flétrissant dont son visage eût longtemps gardé le rouge sillon ; tandis qu'il répondait, calme et fier, à lamenace du châtiment outrageant suspendu sur sa tête :
— Des coups ne sont pas des raisons ; frappe mais écoute !
Il gardait jusqu'au bout intact le prestige de l'intelligence qui se possède sur la force qui s'égare.
Son compagnon, d'ailleurs, veillait sur lui.
Au moment où l'acier, tourbillonnant avec d'aveuglants éclairs, s'abattait sur sa tète , le vieux mais toujours vigoureux joueur de biniou, d'un moulinet irrésistible de son penn-bas^ lourd bâton de cormier manié avec la dextérité de cinquante ans d'expérience, préservait le front du coupable innocent, et envoyait au loin, sur une parade en revers qui désarma Pontcallec, le glaive de ce Saiil furieux se précipitant sur David.
L'élan de l'attaque et celui de la riposte avaient été tels, que Pontcallec, ébranlé par la secousse du contrecoup nécessaire pour parer un coup fait pour abatlre à jamais, comme une rose blanche sur sa tige, la tète du jeune clerc sur son col, chancela. En cherchant
à résister à Fimpulsion, il embarrassa son pied droit dans une racine sèche, et tomba, tout d'une pièce, sur la fougère qui tapissait le bois, avec le soupir sourd du taureau entravé.
Quand le vieux sonneur et son jeune compagnon, miraculeusement sauvé par lui, et qui l'en remercia par une muette étreinte, voulurent le relever, Pontcallec, dont la chute avait légèrement éraillé la tempe gauche, où perlait une gouttelette de sang, avait presque perdu le sentiment.
Le vieux sonneur, mettant en bandoulière son biniou gémissant, tira de sa poche une serpe avec laquelle il coupa et dégrossit prestement, en quelques tailles, une forte branche de houx, qui dressait à sa portée son buisson épineux.
Il la passa à son compagnon, tandis qu'il allait dans le fourré ramasser l'épée de Pontcallec, qui était allée s'y ficher, sous l'impulsion d'un bras vigoureux, lors de son intervention si opportune en faveur du jeune clerc. ^
Alors, revenant sur le lieu de la scène, il ramassa les plis de son manteau sur Pontcallec, qui ne formait plus qu'une masse inerte, et dont le jeune clerc, clément pour un adversaire égaré et toujours aimé, essuyait doucement le front avec son mouchoir.
Sur son invitation, le clerc releva et maintint sur son séant le corps du marquis, tandis que sous son buste le sonneur passait son lourd et solide bâton, et le soulevait vivement.
Aidé de son jeune compagnon, qui, pour supporter sa pari du loiuM fnrdeau de ce gigantesque enfant
endormi, sous lequel pliaient ses jambes aux bas bleus annelés de noir, s'arc-boutait contie un arbre voisin, le sonneur le bissa à bauteur du mi-corps, arrondit le bras gauclie du marquis autour de son cou, et ramena le bras droit sur Tépaule du clerc.
Tous deux, en cet équipage, s'avancèrent pas à pas, portant vers le château Pontcallec toujours assoupi et assis, les jambes pendantes, sur cette civière rudimentaire, formée d'un simple bâton en essieu, dont les deux porteurs ambulants j'eprésentaient les roues.
A un certain moment de cette marche saccadée, entrecoupée débattes, Pontcallec rouvrit puis referma les yeux, avec le soupir étouffé d'un enfant qui s'éveille à demi.
• — J'ai soif, murmura-t-il faiblement.
Le sonneur, pour satisfaire ce désir, planta en terre l'épée de Pontcallec, ramassée par lui, et qu'il portait nue sous son bras, en attendant qu'il pût la remettre au fourreau de son maître debout, ou la suspendre à son chevet, si son mal s'aggravait.
Cette dernière prévision ne tarda guère à être démentie, heureusement.
Car à peine Pontcallec eut-il bu quelques gorgées à la gourde, vêtue d'osier et remplie d'hydromel, que le sonneur avait prise dans la poche de son sayon et lui avait tendue, que l'influence salutaire de ce cordial cher aux lèvres bretonnes se manifesta par une sorte de résurrection.
On eût dit le prodige d'un philtre magique, si, au contraire, on n'eût vu que Pontcallec, i^animé, r<'ndu
à lui-même, échappait à l'obsession d'une maligne intluence, qui l'avait un moment possédé, et sortait, pour ainsi dire, de la servitude d'un passager enchantement.
Pontcallec et ses porteurs avaient enfin dépassé la lisière du bois, et étaient arrivés dans la grande allée qui conduisait au château. Là, à la vue de la façade lointaine, où le buste de Louis XIV en or, posé sur un piédestal au-dessus de la grande porte, comme l'effigie d'un dieu sur le seuil de son temple, rayonnait au milieu des lumières et attestait l'idolâtrie reconnaissante des maîtres du lieu , à l'appel alterné de l'orchestre de la salle de bal et de la symphonie de la salle de jeu, au reproche enfin, distinct pour lui seul, de ces fenêtres de la Chartreuse illuminées par le reflet des flambeaux éclairant une délibération où son absence devait avoir été remarquée et peut-être taxée d'ingratitude, Pontcallec fit un soubresaut, et se trouva d'un bond en avant de ses deux porteurs interdits.
— Ce n'est rien, mes amis, merci, dit-il. On m'attend là-bas, et je suis pressé.
En même temps il reprenait son épée sous le bras du sonneur interloqué, glissait sa bourse dans la poche entr'ouverte de son sayon, tendait, en signe de pardon demandé et accordé à la fois, au jeime clerc, sa main, que celui-ci couvrait de baisers et de larmes, et, se dégageant de cet hommage, échappant aux remercîments do celui-ci, aux questions expirantes sur la bouche de celui-là, il s'éloignait à grands pas. Il avait (hsparu, avant que ni l'un ni l'autre de ceux dont il
prônait ce cordial et brusque congé eut pu mémo songer à essayer de le retenir.
— Toujours le même! mauvaise tête et bon cœur, murmura le sonneur.
— Allons rejoindre les autres et leur raconter le résultat de nos explorations, dit le kloareck, tout ému du noble mouvement du marquis. Un tel adieu veut dire au revoir. Nous le retrouverons tout à l'heure.
Et tous deux s'éloignèrent et disparurent à leur toui*.
Avant de nous enquérir de leur nom, de leur qualilé, de leur but, nous donnerons à M. de Pontcallec une légilime préférence, et nous le suivrons dans le conciliabule de l'appartement réservé de la duchesse du Maine, dans la profane Chartreuse où la séduisante princesse achevait non de convertir, mais de divertir et de pervertir son monde, et réalisait les bénéfices de son ensorcellement.
M. de Pontcallec, comme nous allons voir, y entra fort à propos, au moment où il était intéressant pour lui (et pour nous) qu'il fût présent aux épisodes essenliels d'une délibération dont nous allons brièvement résumer les préliminaires, après avoir esquissé son sanctuaire.
Dans une vaste résidence comme Sceaux, et avec un caractère capricieux et fantasque comme le sien, la duchesse du Maine, qui ne pouvait se passer de ce dont elle n'avait pas besoin, mais qui, en revanche, se lassait vite de ce qui d'abord lui plaisait le plus, devait avoir des gîtes aussi nombreux et aussi variables que ses goûts.
Pygmalion, par crainte du sort réserve aux tyrans avait, dans son palais, autant de chambres qu'il y a de jours dans l'année, et ne couchait jamais deux nuits de suite dans la même.
Madame la duchesse du Maine, qui avait autant de nuances et de variations dans l'humenr que la rose des vents a de feuilles, possédait à Sceaux un certain nombre d'appartements, à elle spécialement réservés, et où elle émigrait tour à tour, suivant le jeu de la girouette dont elle eût pu planter sur sa jolie tête à l'évent le gracieux et trop juste symbole.
LA CHARTREUSK. 127
Elle se tenait habituel lemont, si une personne si cliangeanle eut jamais des habilndes, dans Tappiulement du rez-de-chaussée à gauche sur le jardin des Heurs, dont elle avait fait un encyclopédique et cosmopolite musée, rempli surtout d'exquises sculptures et de porcelaines rares.
Tout y était recherché et précieux, jusqu'aux parquets, mosaïques ingénieuses de bois exotiques et odoriférants, d'un dessin changeant à chaque pièce.
Les jours où elle désertait le rez-de-chaussée, la princesse s'arrêtait à l' entre-sol, dans un petit asile intime et familier. C'est là qu'elle faisait venir de temps en temps ses enfants pour ne pas oublier qu'elle était leur mère, et pour qu'ils n'oubliassent pas, de leur côté, à force de ne point la voir, qu'ils étaient ses enfants.
C'est là aussi qu'elle aimait à souper, avec M. le Duc son frère, quand le rude châtelain de Saint-Maur daignait lui rendre visite, et avec madame la duchesse de Vendôme, sa sœur, quand celle-ci n'avait pas trop abusé des consolations spiritueuses de son veuvage, et n'était point au lit, dans son hôtel de la rue d'Enfer, des suites de ses querelles avec le chevalier de Soldeville, auquel la liait, disait-on, un mariage secret, ou, plus souvent, des conséquences de son goût excessif pour les liqueurs fortes, dont elle avait son cabinet rempli.
Ce goût et ces excès n'étaient plus rares, on le sait, parmi les femmes, à la fin du règne de Louis XIV et sous la Régence.
Mais l'appartement de prédilection, le séjour lavori.
as LES OISEAUX DE SCEAUX.
la résidence caractéristique de la duchesse, du Maine, n'étaient ni au rez-de-chaussée ni à l'entre-sol, dont nous venons d'esquisser la physionomie.
C'est au dernier étage du château, dans ce petit appartement à son goût et à son image , appelé par Louis XIV (( le beau grenier de Sceaux », et baptisé par elle du nom de Chartreuse^ que la duchesse du Maine se tenait le plus souvent et parfois croyait se plaire, en compagnie de ses courtisans, de ses poètes, de ses pamphlétaires.
De ce nid aérien, où elle se faisait hisser directement par une trappe, dont le siège était enlevé au moyen d'un contre-poids, elle pouvait promener à loisir, dans le panorama d'un horizon de dix lieues, les ailes vagabondes de son imagination.
Le point de vue était féerique, et an dedans le plaisir des yeux, le seul que semble avoir connu et épuisé cette personne si curieuse et si superficielle, ne trouvait pas moins qu'au dehors des attraits sans cesse renouvelés.
La duchesse n'admettait, dans ce réduit sans étiquette, où l'échange des nouvelles politiques et la confidence des projets séditieux alternaient avec la lecture des gazettes clandestines, la répétition des comédies nées en une nuit, comme des champignons, du fécond cerveau de Malézieux, le travail frivole des nœuds ou du parfilage, et l'éducation des chiens savants et des chats beaux-esprits dont elle entretenait la ménagerie, la duchesse n'admettait à la Chartreuse que ses favoris.
Mais comme elle était prompte à s'engouer autant
LA CHAUTUEISE. 1:>'.)
qu'à se dégoûter, et qu'elle} enrôlait sans cesse des tlalteurs nouveaux sans prendre la peine de congédier les anciens ou sans oser s'en débarrasser, cette élite de privilégiés avait rapidement dégénéré enfouie, et c'est à une intimité de deux cents personnes, qai particuliev d'une princesse, suivant son mot fameux, qu'elle prodiguait l'honneur de son désliabillé et de sa confiance.
Au moment d'entrer dans le simctuaire pour y jouii', invisible, de ces voluptés du regard, caressé au dehors par les spectacles de la nature, et au dedans par les chefs-d'œuvre des arts, mais pour y goûter aussi le plaisir, plus grand encore, d'observer à loisir et impunément le jeu varié des caractères et des passions, nous ne serons pas étonnés de rencontrer, dès l'antichambre, autant de monde que dans le vestibule d'un bal paré.
La comparaison est d'autant plus juste que c'est ici le rendez-vous de la liberté, de la gaieté, du sans-façon.
Ici la princesse n'est plus princesse, ou feint de ne plus l'être, et permet qu'on la traite en femme, plus selon son esprit que selon son rang.
Ici on aimerait mieux rire à ses dépens que de ne pas rire.
Ici enfin tout est permis, même le défendu, à la condition de se tirer avec décence des histoires difficiles et avec esprit des situations délicates.
C'est ici le vrai salon de la galère de Sceaux.
Les rameurs habituels le savent bien.
Aussi arrivent-ils, prêts à tout événement, et, pour payer leur écot sans barguiner, ont-ils pris la précaution d'inscrire sur leurs tablettes les mots de la veille,
qui seront dits par eux les mots du jour, et de bourrer leur mémoire d'impromptus d'occasion, laborieusement improvisés dans le silence du cabinet.
Pour prix de tant de peines, ceux-là ont le double privilège qui est à Sceaux la suprême récompense.
Par une ironique faveur, qui peint bien le génie railleur des Condé, et cet amour des princes, où il entre toujours un peu de mépris, ceux-là ont droit, en traversant la galerie de grotesques du cabinet d'aventurines qui sert de vestibule, d'y contempler leur image caricaturée en forme simiane, taillée dans le quartz, veiné de rougaet de jaune, par le ciseau d'un sculpteur en goguette.
De plus, ils ont droit, en entrant, au sobriquet par lequel Ludovisc, entre deux bâillements, leur décocbe avec un sourire une malicieuse bienvenue.
Malézieux ici s'appelle le Curé; l'un de ses fils, le cadet Faveresse (nom patronymique de sa mère).
L'abbé Genest est Vabbé Pégase^ quand il n'est pas Vabbé Rhinocéros.
Le Duc du Maine est reconnu par les initiés au surnom peu conjugal du Garçon,
Les deux fils, en riant, répondent au diminutif de Garçonnets.
M. le Duc se déguise sous le titre de baron de Saint- Manr,
Le feu duc de iNevers, par allusion à ses goûts et à ses succès poétiques, était cajolé du nom à'Amphion.
A Mme et Mlle de Ne vers on adresse la parole en les invoquant sous le vocable mythologique de Diane^ et, sous celui plus moderne, à' Api.
LA CHAUTREUSE. 131
Kn parlant du duc d'Albcmarlc on dit le Major ^ et en rappelant sa femme, Geneviève.
La Voisine signifie Mme d'Artagnan, de})uis maréchale de Montesquieu, longtemps châtelaine duPlessis- Piquet, à la porte de Sceaux, et Giycère, Mlle deChoiseul.
Cette manie des surnoms commence la mode que Louis XV outrera si singulièrement, dans les noms plus que bourgeois dont il alYublera ses filles.
Examinons successivement, avec une attention proportionnée à leur mérite, mais surtout à leur part dans l'action, les divers acteurs de la comédie qui va se jouer, avec des incidents subits non prévus par r imbroglio.
Les voici qui passent tour à tour devant nous, isolément ou par groupes, et s'ils nous apercevaient, nous serions obligés de lever maintes fois notre chapeau, car il y a là pour nous plus d'une déjà ancienne connaissance. Nous ne signalerons que les nouveaux venus, ou ceux qui gagnent à être revus.
Dans cette compagnie brillante et mêlée, nous distinguons d'abord un ambassadeur, malgré le déguisement qu'impose à ce conspirateur, qui se sait inviolable, mais qui doute parfois de son inviolabilité, en un temps où l'on ne respecte rien des anciens fétichismes, la réserve diplomatique.
Cette réserve n'a pas d'ailleurs de prudei'ies bien farouches, car dans ce grand seigneur hispano-napolitain, à l'œil noir, sous ses cheveux blancs, nous reconnaissons sans peine, à ses paroles plus encore qu'à son visage en vain voilé d'une fausse barbe, le lîls du duc de Giovenazzo, le neveu du cardinal del Giudice, le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagn(\
Il en est arrivé, à force d'échecs, à douter de tout, excepté de lui-même, car il est loin de s'attendre au scandaleux fiasco qui va terminer sa mission.
Il vient d'expédier à Madrid, par une voie qu'il croit sûre, les plus récents produits d'un mouvement qu'il croit décisif, et il se frotte les mains avec satisfaction, à la pensée du gracieux accueil que vont faire Leurs Majestés catholiques aux derniers chefs-d'œuvre de la fabrique de libelles, dont il entretient, sous son toit, les auteurs mercenaires, et que multiplient les presses clandestines de Hollande.
C'est ce qu'il appelle entretenir le feu. Feu de paille et qui ne produira que de la fumée !
En attendant, tout en suivant son fallacieux système de temporisation, et tout en amusant les mécontentements qu'il s'agit d'exploiter avec les mensonges de la plus fine dissimulation (lusingare con il remedio dclla pin fina dissinwlazione) ^\\ allèche Alberoniet il divertit l'Escurial par d'incessants envois de pamphlets, cousus entre les cuirs de la selle de ses courriers.
En échange, il vient de recevoir les deux lettres pour le roi mineur et pour le Parlement de Paris, transcrites et signées de la main de Philippe V, qui doivent consommer, au profit de Fambition espagnole, le solennel escamotage de régence, dont les manifestes de l'abbé Brigault, copiés chez lui de la main servile (qu'il croit fidèle) de l'écrivain Buvat, posent les principes et favorisent le succès auprès des ci'édules provinces.
Dans le langage symbolique et énigmatique pour tout autre que les deux correspondants, qui épargne à sa paresse le fastidieux tivavail des iffres, il a accuséch
LA CHAUTUELSt:. 133
récoplioli en ces termes ;\ Albeioni des (J(hix pièces destinées à allumer, quand le feu auia été mis aux poudres par ses boute-leux, cet incendie dont il parle, avec sa gracieuse insouciance, connue d'un ieu d'aililice :
« J'ai fait voir les perles que la reine m'a envovées, » alin que je les vende avantageusement à celui qui » prétend les acheter. Mais elles ne sont point sorties » de mes mains, et n'en sortiront qu'après que la vente )) aura été faite dans les formes requises. Cependant » je les garde sous une double clé. »
Il ignore certainement que l'abbé Dubois, prévenu par Buvat, cumulant les bénéfices d'une double trahison, possède un triple de cette double clé, et lit avant le roi et la reine d'Espagne les dépêches qu'il leur expédie.
Depuis quelque temps, cependant, les événements contraires, la déchéance des princes légitimés, la fuite du Prétendant, la destruction de la flotte espagnole par la croisière anglaise dans les eaux de la Sicile, conquise témérairement par Alberoni, ont quelque peu rabattu de son assurance.
Mais un homme si présomptueux, qui méprise le danger à force de ne pas le voir, n'est pas facile à décourager.
Il y a trois jours, l'ambassadeur a cédé aux instances du marquis de Pompadour et du comte de Laval, dont il va être question tout à l'heure, ardélions impatients et parfois importuns autant qu'importants de la conspiration, trop tardive à leur gré.
Il a expédié en Espagne, par l'intermédiaire, qu'il
i3i LES OISEAUX DE SCEAUX.
ne croit pas suspect et qir il regarde comme inviolable, de deux personnages de haute qualité, Tabbé de Porto- Carrero et le marquis de Monteleone, l'un, neveu du cardinal de ce nom, l'autre, fds de l'ambassadeur d'Espagne en Angleterre, une valise remplie de papiers.
Ces papiers sont décisifs pour le succès s'ils parviennent à leur adresse, mais aussi pour le châtiment, s'ils sont interceptés, et si, comme il est loin de s'en douter, à l'heure même où il les croit arrivés à destination, Dubois a connaissance de leur contenu.
Or Dubois sait tout, tant par les révélations de Buvat que par des rapports de mauvais lieux, et il a déjà fait -saisir à Poitiers les originaux, sous prétexte de perquisition dans les effets d'un débiteur fugitif, accusé de banqueroute, le chevalier Mira^ compagnon malencontreux de nos deux voyageurs.
Mais en ce moment, dans cette atmosphère factice où l'on respire l'ilhision et où l'on transpire l'enthousiasme, Cellamare est à cent mille lieues de la roche Tarpéienne, et dans chacun de ses pas, monte à un triomphant Gapitole.
Il n'a d'autre excuse que sa bonne foi, mais il l'a tout entière, quoiqu'il semble niais pour un ambassadeur de se congratuler intérieurement, quand il court les hasards d'une mésaventure telle que la saisie d'une cassette à son chiffre, contenant ni plus ni moins que les pièces manuscrites suivantes, bombes laites, si leur mèche prend, pour faire sauter un royaume :
1" Copies corrigées d'une requête des Français à Sa Majesté catholique, pour lui demander, comioe le seul remède aux maux de la nation, l'assemblée des
LA CHAllTUEUSK.
états généraux; des deux lettres de Philippe V, adressées, l'une au roi mineur, Tautre à tous les parl<Mnents; enfin, du manifeste du même prince ordonnant la convocation demandée ;
2° Deux projets de manifeste, Tun par le marquis de Pompadour, l'autre par l'abbé Brigault;
S"" Des observations critiques ou explicatives de l'abbé Brigault sur ces deux projets;
4" Un mémoire du comte de Laval sur les moyens de soulever quelques provinces lorsque l'armée de l'Espagne arrivera;
5° Un extrait du traité de Pierre du Puy sur les régences et les majorités;
6° Un catalogue des noms et qualités des officiers français qui demandent du service en Espagne; . T Une lettre particulière de Celîamare à Alberoni, pour lui recommander spécialement le chevalier de Saint-Geniez et le comte d'Aydie, qui méritent d'être distingués de la foule comprise dans le catalogue;
8"" Enfin, de peur sans doute qu'on en ignore, la lettre d'envoi qui contient l'inventaire de toutes les pièces et supplée à leur absence.
On le voit, il était impossible d'avoir multiplié avec plus de précaution les moyens de se faire prendre la main dans le sac, et les bâtons pour se foire battre.
De tout temps les conspirateurs, comme les amoureux, ont eu le même sort. Ils écrivent plus qu'ils n'agissent, et parlent plus qu'ils n'écrivent. Un complot d'affiliés muets pourrait peut-être réussir, et encore! mais toute conspiration qui compte parmi ses membres deux hommes et une femme est perdue, et sera infail-
liblement prise au nid, la pie qu'elle est, couvant stupidement le secret de la comédie.
Ce n'est pas moi qui m'en plaindrai, bien que je compte un aïeul parmi les dupes de cette équipée, n'ayant jamais rien rencontré au monde de plus sot qu'un conspirateur.
La graine n'en est malheureusement pas encore absolument perdue, même en France, où Ton prétend à tort que le ridicule ne pousse pas. Il n'est rien comme .la bêtise pour prospérer sur le sol de l'esprit.
La preuve, c'est que Gellamare croyait si bien au succès de l'entreprise, qu'il eïî félicitait d'avance la duchesse du Maine, et dépensait sans compter, en compliments, la primeur de ce triomphe dont il soUicitaitle prix avec cette langoureuse forfanterie d'un ambassadeur encore bel homme, qui parle à une princesse doit le mari est absent.
Or le mari de la duchesse du Maine était de l'espèce naïve et commode de ceux qui sont toujours absents, même quand ils sont là.
Voilà pourquoi, à la faveur de la double allusion à laquelle se prêtait le double sens de la devise de la duchesse du Maine, Gellamare se flattait de faire à la fois les affaires de son maître et les siennes, quand, la main sur son cœur, il rappelait las vers du Tasse à l'abeille qui l'y avait piqué :
Picciola e l'ape, e fa, col picciol niorso, Pur gravi c pur moleste le ferite.
Et la duchesse du Maine souriait, et feignait de trouver aimable le galant ambassadeur qui ne Uii sem-
LA CIIARTUEUSl-:. \'^1
blait qirennuyeux, on cberchant, dans quelque apparition opportune, le secours d'une diversion libératrice.
Mais elle aussi était loin de se douter que le jilus poétique compliment est souvent le plus faux.
Abeille imprudente, elle devait, à force de piquer, faillir mourir de sa piqûre.
A côté de Cellamare, et aux environs de la ducbesse, autour de laquelle ils tournent comme les papillons autour de la bougie, s'agitent et se multiplient, et se croisent et se heurtent, et se saluent en s'excusant, les deux importants de la faction, les deux cabalem\s en chef, celui que Mme du Maine, dans les rares éclaircies de gaieté d'une affaii'e qui tourne au sérieux, et qu'elle commence à trouver bien grave elle-même, appelle en souriant son ministre des affliires étrangères, et celui qu'elle désigne sous le nom de son ministre du dedans du royaume.
Le premier est le marquis de Pompadour, grand homme, triste et froid, à l'abord pédantesque, au sourire funéraire, qui cherche à suppléer, par les succès de l'esprit et de l'ambition, aux triomphes qu'il regrette toujours, mais dont l'âge est passé, de ce beau visage, soleil jadis radieux, aujourd'hui couché.
Sa vanité, aigrie jusqu'à l'orgueil, après les rôles de la galanterie, a poursuivi sur le théâtre, d'où il ne peut se résigner à descendre, ceux de la fortune etdu pouvoir.
Mais il n'a jamais pu conjurer la fatalité qui s'attache à chacune de ses entrées en scène, et il finira par être sifflé, malgré les intelligences que cherche à lui ménager dans la salle le dévouement d'une femme au
zèle passionné pour la gloire commune.
l;J8 LES OISEAUX DE SCEAUX.
Cette femme, jadis belle et galante, encore coquette, mais pour le bon motif, après avoir en vain essayé de se iaire dévote, a fini par l'intrigue, qu'elle ennoblit pourtant de grands airs politiques.
Pompadour avait longtemps joué gros jeu, et perdu de même.
Il avait quitté l'armée et cédé son régiment d'infanterie pour Iaire dans ses terres, avec le titre paternel, auquel il avait succédé, de sénéchal et gouverneur de Périgord, un plongeon d'obscurité et de médiocrité.
Il n'avait reparu qu'en 1708, à la faveur du manège habile et heureux (la seule affaire de sa vie qui n'ait pas fait long feu) à la suite duquel Courcillon, fils unique de Dangeau, prit pour femme la fille unique issue de cet hymen passionné qui avait ftrit rire en son temps par des excès trop publics.
L'amour avait porté bonheur à Mme de Courcillon, qui était belle et galante comme une fille même de l'Amour, et qui, née sous cette charmante influence, n'en faisait point mentir l'augure.
A la faveur de ce mariage, le couple Pompadour avait repris pied à la cour et dans le grand monde, dont il méritait d'être par la naissance, les façons et même la fortune (en fonds substitués qu'on n'avait pu manger), ruais toujours et malgré tout sur un pied équivoque, avec un air précaire et mécontent.
Le compère du marquis de Pompadour, son rival secret, son ennemi intime, car c'eût été trop exiger d'eux que de les prétendre d'accord dans leurs bvévues, n'était pas un type moins curieux que lui, quoique d'une originalité plus sombre et d'imp plus f^uitasqiie humeur.
LA CHAUTUFAISE. 131)
On eût dit do celui-là, à son ramage et à son plumage, d'im corbeau égaré parmi des alouettes. L'autre n'était qu'un geai paré d'un reste de plumes de paon.
Le comte de Laval, dit la Mentonnière^ à cause d'une atroce blessure, reçue à Fiibourg, qui l'avait obligé de quitter le service avec une pension, et de soutenir de l'appareil, qui lui couvrait le visage d'un demi-masque noii, sa mâchoire rétive, déhanchée par un éclat de bombe, était un sire farouche, un noble hère, naturellement mécontent de lui-même et surtout des autres, et toujours en tête, depuis, des fauteurs d'actions parlementaires et d'aristocratiques séditions.
Avec les Rieux, les Polignac, les Bauffremont, les Courtenay, les Clermont-Gallerande, il avait rédigé et porté au Régent et au Parlement une requête complice des revendications des princes légitimés, et avait, pour cette menée, taté de la Bastille.
11 n'en était sorti que plus envenimé, et presque fanatisé, pour se mettre entièrement au service de ces usurpations qui favorisaient et caressaient la sienne.
Car il avait des prétentions que n'avait point suffi à satisfaire la complaisante et étourdie permission de draper à la mort du roi, comme cousin, prodiguée et, comme disait le duc de Saint-Simon, prostituée, alors et depuis, à lui et à bien d'autres.
Son orgueil s'était accru de cette tolérance, et ce descendant d'une branche authentique, mais cadette et obscure, des Laval-Montmorency, avait, en attendant le rang et le pouvoir que le succès de l'intrigue espagnole devait lui donner, impunément affiché, avec les armes de la branche aînée, c'est-à-dire celles de Montmorency,
chargées, pour brisures, de cinq coquilles d'argent sur la croix, tous les privilèges conquis par la double illustration de cette branche et de celle des Laval-Montfort qui s'y était greffée en 1405 pour s'y éteindre en 4547.
Tel était l'homme qui, avec l'aide de M. de Boisdavy, pauvre gentillàtre, d'une tète faible et d'une grande misère, avait ménagé à l'Arsenal les premières conférences entre la duchesse du Maine et le prince de Cellamare, et semait, sur les effervescences de l'Anjou et du Poitou, ces étincelles de révolte qui avaient trouvé en Bretagne, sous forme de pamphlets et de manifestes, des éléments plus combustibles.
Laval, Pompadour et l'abbé Brigault, prêtre du diocèse de Lyon, domestiqué dans la maison du Maine, comme l'abbé de Vevrac Tétait chez les Condé, et l'abbé de Margon chez les d'Orléans, composaient le premier et le plus bruyant, sinon le plus actif de ces deux comités diplomatiques et politiques dont la stérile fécondité alimentait les presses clandestines, et fournissait aux envois de contrebande.
Le moins mauvais de ces libelles avait été la Réponse aux Lettres de Filz-Moritz^ pamphlet en faveur du Régent, qu'un autre pamphlet avait réfuté.
L'autre comité, plus sage dans la folie, plus réservé dans l'imprudence, spéculatif, consultatif, et qui avait assez à faire à réparer les bévues et à enrayer les provocations du triumvirat impatient de se compromettre, se composait, sous la présidence de la duchesse du Maine, du cardinal de Polignac et de Malézieux.
C'étaient là des conspirateurs académiques, c'est-àdire timides, égoïstes, pleins de dédain pour les fautes
LA CIIAUTREUSE. Ul
de français de leurs collègues, et en redoutant de plus graves, fort embarrassés, en somme, de leur partiel-pation à un jeu dangereux, et qui voyaient avec peine leur concours dans une querelle de mots, flatteur pour leur influence, dégénérer en une complicité plus grave, inquiétante pour leur responsabilité.
Mais il n'était plus temps pour ramener les choses au point spéculatif et pacitique d'où elles étaient sorties.
Aussi, courbant la tête sous le joug, parfois si lourd, de cette complaisance envers les princes, dont les dangers excèdent souvent les profits, de cardinal de Polignac et Malézieux, malgré eux fidèles serviteurs d'une trahison qu'ils déploraient, partagés sans cesse entre la crainte de déplaire et celle de se compromettre, réduits a se confier au hasard, parfois propice à d'innocents coupables, regrettaient les anciennes nuits de Sceaux, si frivoles, si galantes, si inoffensives, et enviaient l'aveugle sécurité du duc du Maine, si peu mari de sa femme, si peu héros de ses droits, si peu complice de réchauffourée dont il passait pour l'auteur, qu'il ignora jusqu'au bout une tentative qu'il ne pardonna jamais.
Cependant le salon de la Chartreuse et ses dépendances se sont peu à peu remplis de la foule initiée et affiliée, etpassant de l'observation des caractères, qu'ont favorisée les préliminaires toujours assez longs de ces assemblées, où les conversations particulièrement disputent longtemps 1:» silence à l'orateur ou au lecteur du jour, au spectacle de l'action, nous ne pouvons plus que signaler au passage par le trait principal de leur physionomie physique ou morale ceux des survenants
que nous n'avons pas encore présentés au lectevu\
Plus d'un dans ce dénombrement mériterait encore un portrait.
Nous ne résisterons pas tout àl'lieure, par exemple, au désir de peindre, ne fût-ce qu'en buste, Mlle de Launay, la plus spirituelle des soubrettes d'une comédie qui n'est pas toujours comique, et dont elle se moque en la servant.
Mais, puisque nous parlons du sexe faible et de celle qui en représente si bien les félines finesses, et en cache si gracieusement la griffe sous sa patte de velours, poussons jusqu'au bout la revue de cette troupe féminine, habituée de la Chartreuse, et qui y parade en ce moment sous les armes de l'esprit et de la coquetterie.
Ce n'est pas qu'il y manque de passe-volants, et plus d'une de ces amazones deFintrigue mériterait le congé de réforme des douairières.
- Mais il se faut contenter de co qu'on a, et faire bonne mine au fond du sac comme à la fleur du panier.
Le jeu politique attire peu les jeunes femmes, qui aiment mieux le plaisir que le gain, et préfèrent ces parties galantes où il est plus facile de tricher et moins dangereux de perdre.
Il n'en est que quelques-unes que tentent des hasards sérieux, et que la curiosité décide à braver l'ennui.
11 n'en est aussi que quelques-unes que la duchesse du Maine adore au point de les pouvoir souffrir.
De la, le petit nombre des affiliées et des initiées admises à ces mvslères où il est plus facile de bâiller
LA CHAUTUElSi:. 1-43
que de rire, mais où la bagiUolie finit toujours par trouver son compte.
Parmi ces dames de poids, qui n'ont pas voulu quitter encore le rouge et les mouches, et se letii'er sous la coiffe dévote, et pèchent en eau trouble sous la conduite d'un conspirateur qu'elles aiment mieux qu'un directeur; parmicesdames.de choix, plus jeunes, plus jolies, encore en fleur et en fruit, qui ont oncore sa-
I veur et parfum, et autour desquelles rôde sans doute
^ celui qui respirera leur printemps ou croquera leur automne, citons quelques noms au hasard.
Dans le premier groupe, celui des mûres ou des vieilles, qui n'ont pas pu se convertir, et qui, comme les vieux cochers, suivant le mot spirituel de la pria- ■cesse de Conti, aiment encore à entendre claquer I0 fouet, nous citerons la chansonnière Dreuilhet, quijettj sur l'avocat général Dadvisard, un des légistes de pro-
§ vince compromis dans ce tripot de la querelle des légitimés, le regard maternel d'une cane sur son poussin.
Puis la marquise de Lambert, qui a inventé l'intrigue morale, la galanterie décente, et qui cherche des recrues pour ce platonique salon dont la pruderie apparente a ses compensations secrètes, et la sévérité ses
: accommodements.
Elle en trouvera, car elle a du crédit; elle fait des mariages, et même des académiciens.
Citons encore la duchesse de Charost, depuis duchesse de Luynes, tro[) laide pour n'être pas déjà sage, ttop aimable pour être encare dévote, et dont les conseils modestes ont une autorité qui plaît.
lil LES OISEAUX DE SCEAUX.
Nommons enfin Mme de Saint-Geniez, femme du chevalier de ce nom, neveu de Mme de Pompadour,àlamode de l'amour, car il est le bâtard reconnu de son frère.
Quoique sans mérite et sans fortune, ce chevalier au nom toléré, dont les services militaires, quoique sans éclat, n'avaient pu dépasser le brevet de coloneh — de dragons, avait une de ces célébrités frivoles qui n'existent, qu'à Paris, ne s'expliquent qu'à Paris, et qu'il devait à sa femme, réputée justement la plus belle danseuse de son temps. /
Mais mariée en 1695, la digne épouse de l'officier d'aventure, qui avait eu plus d'une aventure, avait dû renoncer à déployer des ailes alourdies par l'embonpoint. \
Elle ne volait plus, elle ne dansait plus, par sa grosseur à la rive attachée.
Plus de bals, plus de succès, plus d'amour, plus de joie!
Elle conspirait pour maigrir.
On distinguait, dans le côté des femmes encore jolies et d'autant phis coquettes, Mme de Coligny et Mme d'O, fille et petite-fille du marquis de Lassay : la première, heureuse d'échapper à la tutelle, parfois importune, de son Sigisbé habituel, le duc de la Feuillade, extravagant devenu ennuyeux; la seconde, toujours convaincue qu'il n'est rien d'impossible à une femme qui veut et prête à accepter tout défi.
C'est elle qui tint un jour la gageure de traduire Lucrèce, et qui, sans savoir un mot de latin, se tira avec • infiniment d'esprit de ce tour de force de faire comprendre un auteur qu'on ne com rend pas.
L'une et Taùtre avaient de qui tenir dans leur père , un ami et presque un parent de la maison, (par son mariage avec Mlle de Guénani, fdle naturelle de M. le Prince celui qui avant elle futl'epoux de la célèbre Marianne Pajot et, avant Kœnigsmark, l'amant de Sophie-Dorothee de Hanovre: le marquis de Lassay.
La duchesse de Rohan, dont la belle maison de Bercy était hospitalière aux Bretons exilés ou mécontents, Madame de Locmaria, Madame de Verrue et son chaperon. Madame de Saissac, duègne des moins farouches et joueuse effrénée , la belle Courcillon, la brune Polignac, dont le duel viril avec la blonde de Nesle, venait de faire tant de bruit, Madame de Chambonnas, dame d'honneur de la duchesse du Maine, Mademoiselle de Montauban, sa fille d'honneur, et quelques autres émules de leurs charmes et de leurs succès, se distinguaient çà et là, assises au centre de leur petite cour, ou circulant au milieu des groupes avec des saints et des sourires dont plus d'un achevait une conquête.
Mais tant de coquettes victoires n'avaient, pour plus d'une de ces belles qui marchaient ainsi au bruit d'un murmui'e flatteur, d'autre but que de retarder ou d'ennobhr une défaite inévitable, et de faire à un in'ésistible ascendant hommage de ces tributs d'admiration et de ces témoignages de pouvoir. Richelieu n'était-il pas là?
Oui, Richelieu est là, dans toute la grâce d'une jeunesse qui n'a pas attendu pour vaincre le nombre des années, dans le prestige fascinateur de ce visage et de
cet air de printemps qui inspirent et respirent l'amour, comme le printemps lui-même.
Quel est donc, en dehors de son nom, de sa figure, de son esprit, de son courage, le secret du bonheur sans éclipse et des succès sans revers de ce fat héroïque ?
Eh! mon Dieu, si simple est la recette qu'on ne s'en douterait pas.
Mais elle peint trop bien le temps et Richelieu luimême pour ne la pas donner telle qu'elle résulte de leur propre témoignage.
Le secret de Richelieu pour être adoré de toutes les femmes, c'est de les mépriser toutes.
Mais que fait-il ici, pirouettant dans le nuage d'ambre qu'il promène avec lui, et dont la trace parfumée sert de piste à ceux qui le cherchent?
Pourquoi perdre ici à baguenauder le temps de faire ailleurs une malheureuse?
Il n'a donc pas, par le plus inouï des hasards, de rendez-vous ce soir?
— Eh! Monsieur, qui vous dit que le rendez-vous n'est pas ici?
Richelieu est l'homme de tous les caprices, de toutes les curiosités, et c'est peut-être à Sceaux qu'il compte rencontrer cette femme qu'il cherche, sans se décourager, à travers l'expérience de tout un sexe.
Achevons notre inspection, et fixons, dans le tableau rapide du dernier coup d'œil, la physionomie de l'assemblée au moment où va commencer la première lecture.
Car il y a lecture ce soir, mais lecture dans tous les genres, et pour tous les goûts, comme vous l'allez voir.
Aussi, à la faveur du bruit et du désordre, l'excellent homme, le plus malheureux des maris, le duc du Maine, qui n'est de corvée que les jours de représentation, ayant son rôle obligé dans toutes les comédies, s'est esquivé de son pied boiteux, enchanté de cet intermède.
Ce soir donc il y avait relâche, et, libre de ce brillant collier de misère, le duc allait goûter, dans les modestes plaisirs et les inutiles travaux de sa tourelle solitaire, l'unique bonheur pour lequel il fût fait.
— Tenez, monsieur, lui dit un jour sa femme, outrée de son insouciance et de sa débonnaireté, vous n'êtes bon qu'à être de l'Académie.
Et le duc du Maine ne fut rien, pas même académicien!
Cependant les groupes se rapprochent d'un centre commun. Le cercle se forme, et le salon de la Chartreuse prend la physionomie animée d'un auditoire attendant que la toile se lève et que l'acteur paraisse.
Voici le duc de Brancas, un roué, « la caillette gaie » comme il s'appelle, pour se distinguer de Canillac, « la caillette triste » comme il l'appelle.
C'est un de ces pigeons privés de M. le Régent, dont le duc de Saint-Simon, en grommelant, accuse les infidélités, et dont les visites aux oiseaux de Sceaux lui fournissent l'occasion de gourmander l'insouciance du prince.
Mais à chaque sermon de l'irascible causeur, le duc d'Orléans sourit.
Il sait bien que ses pigeons reviendront !
Arrive, en trottinant, le marquis de Saint-Aulaire,
lis LES OISEAUX DE SCEAUX.
paraphrasant, d'une voix tremblante, ces madrigaux qui font toute sa gloire.
L'abbé de Vertot et l'abbé de Chaulieu, aveugle encore et clairvoyant, et qui trouve d'ailleurs que l'amour à son âge a raison de n'y voir qu'à demi, font tous deux, l'un en prose, l'autre en vers, le siège de Mlle de Launay, qui pense au troisième larron.
Ce pourrait bien être, disent les mauvaises langues du lieu, le chevalier du Ménil, qui cause là-bas dans un coin avec l'abbé Brigault, prêtre de cabinet, politique de salon, serviteur d'occasion des causes perdues, diplomate d'aventure qui enfourche au besoin, comme un reître, la soutane retroussée, le cheval des expéditions secrètes.
Il dissimule, sous un air de componction et de mansuétude, un caractère capable de toutes les entreprises. xMais à certains moments le naturel reprend le dessus; son humilité devient superbe, sa douceur piquante, son approbation goguenarde; sa souplesse se roidit et se hérisse. Des passions qui n'ont rien de sacré font bouillonner son sang, qui empourpre sa face, et son œil hardi s'anime d'éclairs luxurieux quand après l'aubaine d'un bon repas il s'arrête sur le sein de quelque Dorine qui a oublié son fichu.
On dirait, de du Ménil et de lui, que c'est Valère et Tartufe qui se sont rencontrés par hasard.
Foucault de Magny, intendant révoqué de Gaen, perdu de dettes et de mœurs, intrigant bavard et fanfaron, s'est accroché, en vertu de la loi des contrastes, au comte d'Aydie, intrigant romanesque et discret.
M. de Malézieux, affairé, important, tourbillonne
et bourdonne de tous côtés, avec nn bruit de mouebe du coche, persuadé, et ce qui est plus fort, persuadant à tout le monde que sans lui le char ne marcherait pas.
Lo duchesse de La Ferté, sœur de Mme de Ventadour, gouvernante de Louis XV, qui s'est [donné la lugubre spécialité de trembler et de faire trembler autour d'etie sur les jours du petit roi, répond par des hélas! éclatants aux madrigaux présidentiels du président de Mesmes, que le cardinal de Polignac félicite, avec une doucereuse ironie, de ses talents pour la comédie.
Le comte de Laval se déclame à demi-voix un manifeste destiné à soulever l'Anjou et le Poitou.
M. de Bois-Davy l'admire en soupirant, car il ne tardera pas à se reprocher, il le pressent à ses douleurs de goutte, de s'être fourré dans cette galère.
Le marquis de Pompadour darde à son farouche rival un regard plein d'une dédaigneuse pitié.
Dans l'ombre, une fantaisie de la duchesse du Maine et de sa politique de théâtre, amie des brillantes ficelles et des marionnettes d'apparat, a placé, non loin de la porte, et prêts k regagner l'antichambre et à y racler leur violon, deux hommes superbes, mais bêtes, dont les grandes mains trahissent l'origine, et dont les grands pieds accusent les services.
Ce sont deux domestiques de confiance et de choix, deux valets affidés, deux laquais favoris, chargés de représenter les étrangers et de figurer les absents.
Ces solennels bélitres, à l'air fort ennuyé, sont pour le moment affublés des habits, du nom et du titre de
deux seigneurs flamands, le prince de Listenay et le chevalier de la Roche.
Ce sont, pour ceux qui ne les connaissent pas, deux personnages, deux députés de la noblesse de Flandre.
Ils représentent une province — et ils n'en sont pas plus fiers.
Appelez-les, en passant, tout bas de leur vrai nom : Avra7iches et des Pavots^ et ils se retourneront malgré eux, et s'excuseront, par un gros sourire confus, d'une usurpation dont la supercherie, cousue de fil blanc, les embarrasse plus que leurs dupes.
Des dupes, s'ils en pouvaient trouver, ils n'en rencontreraient guère que dans ce clan de hobereaux bretons, aux noms sonores et barbares, qui piétinent d'impatience, et s'enflent d'illusions, en attendant le signal de l'action, au miheu de ces délibérations frivoles, auxquelles ils assistent distraits, drapés dans leur orgueilleuse misère et leur faméfique illustration.
De ces crédules courtisans provinciaux^ de ces honnêtes parasites, de ces héros mercenaires du futur grand roman^ dont le prologue semble bien long à leur besogneuse oisiveté, la plupart sont peu lettrés et conservés intacts, avec les préjugés et les vertus d'un autre âge, dans l'ignorance féodale; ils ne voient dans les nœuds gordiens de l'intrigue politique qu'un lien que les femmes s'amusent à dénouer, mais que les hommes tranchent avec l'épée.
Ces candides gentilshommes croient d'ailleurs comme leur parole tous les contes qu'on leur fait, et, sûrs de leur noblesse comme de leur courage, ils ne doutent du courage et de la noblesse de personne ; et quoique
un peu empruntés, d'Avranchcs et des Pavots leur paraissent dignes de Farmorial, comme réchauffourée à laquelle ils se préparent leur semble digne de l'hisloire.
Qui viderait leur cerveau n'y trouverait guère que Tamour de leur pays et le goût des aventures.
— Qui les déchausserait, disait en riant le maréchal de Tessé, de ces sauvages paladins et de ces farouches petits-maîtres, aux costumes démodés et aux après façons, les trouverait chèvre-pieds.
Tandis que dans cette arrière-garde au salon, avantgarde au combat, parmi les premiers aux coups, les derniers aux récompenses, on s'entretenait de la dernière aventure ou mésaventure, et que chacun plaçait gravement son mot à ces récits sans loustic, Mlle de Launay s'était approchée de la duchesse du Maine pour prendre ses ordres, et fournir, en conséquence, à la curiosité de l'assemblée, prête à écouter de toutes ses oreilles (quelques-unes fort longues) son aliment du jour.
La duchesse, tout entière à ce que lui disait en ce moment le prince de Gellamare, qu'un remous de l'assemblée, qui commençait à s'agiter, avait porté jusqu'à elle, ne répondit pas d'abord à la spirituelle intervenante.
Elle mordillait son mouchoir brodé avec une sorte de fébrile impatience ; sa pâleur s'accentuait sous le rouge, ses beaux petits yeux dardaient des étincelles irritées, et son joli pied cambré battait le parquet, avec le frémissement précipité du pied d'un enfant colère et gâté pris au piège ou qui réclame son jouet.
Il s'agissait de quelque nouveau tour du baron de Walef, un de ees ambitieux, subalternes de génie, mais capables de toutes les audaces, qui remplacent le talent par l'art de plaire, le mérite par une jolie figure, et les services par les petits vers.
Né à Liège, une de ces villes neutres qui ne sont pas une patrie, l'exilé volontaire s'en était fait successivement une de la France, et enfin de l'Espagne, qui lui avait paru bien meilleure à exploiter.
Il avait surpris à un moment de confiance d'une princesse, qui ne péchait guère pourtant par ce sentiment-là, une lettre de créance dont il avait tiré tout le parti possible et même au delà.
Cette lettre, qui pouvait, à un moment donné, compromettre irrévocablement son auteur et la rendre, suivant le cas, odieuse ou ridicule, était le regret, le remords, le reproche de ses journées, le cauchemar de ses nuits.
En attendant, le poëtereau Walef en avait profité pour s'accréditer en Espagne, s'insinuer à l'Escurial et à Saint-Ildefonse et s'y faire une rapide et brillante fortune de cour, négociant, avec une impertinence sans scrupules, son intrigue au grand jour, et luttant de pair à égal contre notre ambassadeur.
De là des soupçons et bientôt des conflits dont le duc de Saint-Aignan n'épargnait pas les contre-coups et les ricochets à la protectrice malgré elle d'un homme qui avait su de bonne heure que l'art de réussir à tout est parfois celui de tout oser, et qu'une princesse qui a écrit n'est plus qu'une femme compromise.
A chaque conmer de Gellamare, c'est en .vain que la duchesse du Maine, qui voulait bien qu'on se perdît pour elle, mais ne comprenait pas la réciproque, désavouait son plénipotentiaire de contrebande, son frauduleux représentant, demandait son renvoi, cherchait surtout à rattraper sa lettre, ficelle échappée de la main d'une marionnette rebelle.
Walef ne faisait que rire de ses menaces comme de ses prières, se bornant, pour toute vengeance, à tirer sur Sceaux des lettres de change que, crainte de pis, on y payait toujours.
Exaspérée par ces ironiques représailles, la princesse tributaire tempêtait, fulminait, et attendait toujours que l'intrigant effronté lui renvoyât une lettre dont il annonçait sans cesse le retour, toujours différé sous prétexte qu'il n'avait pas d'argent pour payer un messager, ou qu'il se réservait de l'être lui-même.
Tel est le sort des princes et surtout de ceux qui conspirent. Maîtres du monde, esclaves de leur valet, ils menacent dans l'avenir et tremblent pour le présent.
Pour détendre les nerfs de la duchesse du Mairie, agacés par cette résistance imprévue, cette contradiction insolente, pour rafraîchir son sang, empoisonné par tant de frivoles et dévorants soucis, pour rasséréner, au moins en apparence, cette âme passionnée, qui ne se reposait d'un orage que dans un autre, qui ne se consolait que par la haine des déceptions de l'ambition, il fallait autre chose que la petite vengeance de ses piquants reproches à ce maladroit Gellamare, qui n'en pouvait mais, et envoyait mentalement à tous les
iU LES OISEAUX DE SCEAUX.
diables ce fâcheux ardélion de Walef. Il fallait autre chose aussi que le pédantesque divertissement d'une lecture officielle.
Pourtant, fidèle quand même à son programme, esclave de sa propre tyrannie, la princesse fit taire sa soif de satire, son appétit de pamphlet, et pluspressée encore de satisfaire son amour-propre d'auteur que sa colère de dupe, elle donna à Mlle de Launay le signal soUicité.
L'assemblée fit un respectueux silence, premier hommage, en attendant les éloges bruyants, d'une muette flatterie, et assise devant la table au tapis classique, au traditionnel verre d'eau, la lectrice de la duchesse du Maine commença à dérouler les pages du volumineux manuscrit d'un Mémoire moins amusant que les siens.
C'était un traité-manifeste sur les droits et les griefs des princes légitimés, fruit des veilles de ces nuits laborieuses, si différentes des autres, durant lesquelles la princesse et sa collaboratrice, l'une couchée dans son lit, l'autre agenouillée par terre, disparaissaient Tune et l'autre sous des montagnes d'in-folios, comme Encelade et son compagnon abîmés sous l'écroulement de l'Etna.
La princesse, habituée à l'insomnie, n'avait eu, de ces excès d'un travail si peu féminin, que mal aux yeux de sa confidente, dont elle usait maintenant la voix à lire l'œuvre commune, ou plutôt unique, dont elle gardait à la fois l'honneur et le profit.
Mais il ne restait guère de traces, du moins apparentes, dans les yeux ni dans la voix de la lectrice, des anciennes fatigues ni des nouvelles.
Elle avait les yeux si animes, si expressifs, si fins, qu'on les trouvait plus agréables que les beaux.
La pâleur de ses traits, avivée par le rouge et les mouches, ajoutait la distinction h la physionomie, et rendait touchant cet air habituellement piquant de son visage.
Son sourire eût prête de l'esprit, même à une sottise, si cette digne fille d'Eve eût été capable d'en dire.
Pour sa langue, elle se portait encore mieux que ses yeux, en langue qui se sent immortelle, au moins dans les médisances de cette chronique familière qui est parfois la meilleure histoire.
Sa voix était un charme.
Comme ces instruments merveilleux, qui n'ont jamais ni discordance ni défaillance, elle traduisait si exactement, si heureusement la pensée dans toutes ses nuances, qu'elle rendait clair ce qui était obscur, juste ce qui était faux, véritable le mensonge même, et qu'on écoutait avec plaisir ce qu'on n'eût pas voulu entendre de la bouche d'un autre.
On achevait d'applaudir et de faire chorus d'éloges, non sans bâillements étouffés, surtout du côté des Bretons, quand Pontcallec entra.
A la faveur du mouvement et du bruit qui suit toujours les lectures importantes, il put se placer dans l'auditoire dans la posture d'un homme qui en faisait partie dès l'ouverture.
Son absence, par un heureux hasard, dont il se félicita modestement, n'avait pas été remarquée, et sa présence ne le fut pas davantage.
Sa tardive apparition, qui témoignait d'un peu de tiédeur pour un néophyte , et n'annonçait pas une exemplaire assiduité aux régals oratoires de l'ordre, échappa à ses ennemis, et ses amis seuls lui firent, malgré ses chut! chut! énigmatiques et ses mystérieuses appositions du doigt sur sa bouche, un accueil de chaude et presque triomphale bienvenue.
Pontcallec était, nous l'avons dit, le chef reconnu et populaire de tous ces nobles aventuriers, qui retrouvaient en lui, à l'état héroïque, leurs qualités et leurs défauts, et s'enorgueillissaient de cette ressemblance.
M. de Talhouët, plus grave, plus discret, plus modeste, les intimidait par ses conseils, les déconcertait par ses reproches.
Il était relégué respectueusement à l'écart, comme un oracle.
On le vénérait. On adorait Pontcallec.
La tête a toujours, moins que le bras, les sympathies de la foule, quelle qu'elle soit.
Pontcallec n'avait cependant pas le privilège exclusif du dévouement passionné de ses fidèles compagnons.
Un autre homme, son rival ou plutôt son émule, car ils étaient les meilleurs amis du monde, et on ne les rencontrait guère l'un sans l'autre, se faisant le plus fraternel, le plus piquant des contrastes, un autre homme partageait avec lui les rudes faveurs, à son apparition, d'un farouche enthousiasme et d'un unanime vivat.
C'était le chevalier du Ménil, avec lequel, comme avec Mlle de Launay, dont nous ne le séparons pas,
et pour cause, nous ne manquerons pas d'occasions de faire plus ample connaissance.
Ce chevalier du Ménil était du même âge à peu près que Pontcallec, qui l'avait connu durant son passage à l'armée, où ils avaient couché sous la même tente, bu au même verre, et vu ensemble le premier feu.
C'était un gentilhomme de l'Anjou, de bonne maison et de bon air, fort répandu dans les meilleures compagnies de Paris.
Il y jouissait de la réputation d'un homme d'esprit, qui n'en faisait point parade, et propre aux plus hauts emplois, s'il eût trouvé que le jeu en valût la peine, s'il n'eût préféré aux travaux de plume ou aux devoirs d'antichambre les loisirs d'une épicurienne insouciance, et le plaisir, cher à quelques gens de sa sorte, de n'être rien en pouvant être tout.
Il lui suftlsait d'être aimable, ce qui coûte moins d'efforts que d'aimer, galant avec toutes les femmes, de crainte de s'enchaîner à une seule, et de passer avec juste raison, non dans le sens antérieur, trop étroit, du mot, ni dans le sens, beaucoup plus large, de la suite, pour un type de parfait honnête homme,
Vhonnête homme^ au commencement du règne de Louis XV, n'était pas plus celui de Brantôme que celui de Rousseau.
Il n'avait ni le condottiérisme du premier ni le philanthropisme du second.
Il était solidement frivole, spirituel avec bon sens, égoïste avec générosité, incapable d'un acte bas, plus soucieux de sa liberté que de son intérêt, philosophe
mondain, légèrement moqueur, et se vengeant de la plupart des choses de ce monde en riant.
Tel était le chevalier Du Ménil, qui avait servi, dès le premier jour, aux Bretons exilés ou mécontents, débarqués par le coche, et, quelque peu ébaubis, cherchant à s'orienter dans la capitale, de guide, de cornac, de cicérone.
Mentor sans morgue, il avait indiqué à tous ces Télémaques ardents et naïfs, exposés aux erreurs d'une ignorance qui fait la savante et d'une pauvreté qui fait la fière, les bons et les mauvais endroits, les choses qu'il est bon de dire et celles qu'il est meilleur de taire, les choses qu'il est bon de faire surtout et celles qu'il serait ridicule d'oser.
La reconnaissance de ces braves gens pour ses soins désintéressés, pour les mauvais pas dont il avait tiré ses amis, prompts à la riposte de l'épée, à défaut de celle d'un bon mot, parfois lente à venir,. n'était surpassée que par leur admiration pour cet art de conversation, cette expérience précoce de la vie, cette souplesse de parole et cette prestesse d'idées, ce sens, ce tact, ce goût, cette assurance modeste, cette hardiesse décente, ce sourire à toutes choses, qui faisaient de leur ami le plus séduisant des hommes à la mode, le plus charmant enfin des héros de salon.
Ce héros de salon avait, de son côté, ressenti pour Pontcallec, ce héros de roman, le même attrait qu'il lui inspirait.
Il s'était attaché à lui par quelque chose de plus que la curiosité bienveillante qui l'avait fait aller au-devant de ses compagnons.
Et bientôt une amitié dont les communs mais rares souvenirs d'une carrière entreprise et abandonnée ensemble avaient fourni les premiers liens s'étaitnouée indissolublement entre eux.
L'offre de l'hospitalité du même toit, de la commensalité de la même table, avait été, entre les deux anciens frères d'armes, faite et acceptée presque en même temps, d'un même élan de cœur.
Pontcallec avait pour du Ménilune sorte d'enthousiasme ingénu.
Il le protégeait de l'œil, comme un aîné protège son cadet.
Il applaudissait à ses reparties avec quelque chose de l'amour-propre de l'auteur.
N'était-il pas le meilleur ami de l'auteur?
Il se fût fait tuer pour lui volontiers.
Au temps de la chevalerie, ils eussent bu leur sang mêlé, et porté au bras l'anneau de fer, symbole du serment fraternel de l'emprise.
C'est par ce caractère archaïque, par cette originalité de la résurrection vivante, ambulante, militante, qu'il réalisait à merveille, du type de l'Hercule féodal, que Pontcallec avait surtout attiré et retenu du Ménil, épris de cette jovialité cordiale et martiale, de cette largeur de cœur jointe à l'étroitessedes vues, de cette impatience de dévouement et de sacrifice qui faisaient de Pontcallec un revenant du temps de la Table Ronde.
On l'eût dit sorti, armé de fer et vêtu de velours, de quelque tapisserie de haute lice.
Il réahsait l'idéal du xvf siècle, il datait de François V\
Un type de la Renaissance égaré en pleine Régence, on comprend que cela tentât un observateur comme du Ménil.
Il cultivait, avec un étonnement parfois mêlé de respect, cet homme plein des passions et des grandeurs d'un auLre âge, à peine émoussées par le frottement du monde, et ennoblies par l'instinct d'une politesse à la d'Urfé.
Il feuilletait Pontcallec comme un poëme vivant; et pour ne pas perdre le dénoûrnent de cette dernière aventure chevaleresque, de cette dernière Fronde bretonne, du Ménil s'était enrôlé parmi ces courtisans novices de la duchesse du Maine, champions déterminés de sa cause.
Et, sceptique Pylade d'un Oreste plein d'illusions, il l'avait suivi dans la conspiration qu'il désapprouvait, prêt à l'accompagner dans la Bretagne dont il ne se souciait guère, au risque de traverser la Bastille qui ne lui faisait pas peur.
Car il n'était pas homme à s'inquiéter des fâcheux augures.
Son amitié pour Pontcallec, et, disait-on tout bas, un goût croissant pour Mlle de Launay, qui avait rapproché ces deux personnes d'esprit, charmées de se trouver un cœur, ne lui permettaient plus de voir que les auspices favorables.
Du Ménil n'eut pas plutôt aperçu Pontcallec, qu'il s'empressa pour venir le dégager des étreintes de ses Bretons, dont il paraissait recevoir les bruyants hommages avec une certaine contrainte, qui n'échappa point à l'œil perspicace de son ami.
Mais quelque force de coudes et de saluts que fît du Menil, pour arriver de son poste d'observation, au premier rang de Tauditoire de Mlle de Launay, — parmi ceux pour lesquels elle semblait surtout parler, et qui avaient comme les prémices de son regard et de sa voix, — jusques à son ami, celui-ci était déjà aux prises avec des quolibets amicaux, auxquels il répondait par la môme monnaie, et avec des questions dont il éluda la réponse en en faisant à son tour.
(( Nous t'avons cru perdu, dit M. de Noyant, en serrant le premier la main au survenant, qui s'était flatté en vain d'entrer inaperçu.
— Je n'étais qu'égaré.
— On se retrouve toujours à deux.
— Tous les bois ont leur Eûérie. »
Ce fut un feu roulant de ces inoffensives épigrammes, auquel succéda bientôt, provoqué par Pontcallec, qui faisait à son tour la revue des absents, un nouveau feu roulant de renseignements plus instructifs pour nous.
(( Et Kéralio, où est-il? demanda Pontcallec.
— Au Châtelet, pour avoir eu maille à partir avec le guet.
— Et Du Bouexic?
— Au Fort-Lévèque, pour dettes.
— Et Keravéon ?
— A la Bastille, sur une dénonciation de ce bon maréchal de Montesquiou, qui lui veut du bien. A la Bastille, où nous ne tarderons pas sans doute à le rejoindre.
— Pourquoi donc? N'est pris que qui se laisse
prendre. Je suis plein de respect pour les bontés du roi, mais quoique je ne sois pas riche, je le tiens quitte de mon logement. »
Cette boutade de Pontcallec éveilla un rire qui fit trembler, comme celui d'une cour de demi-dieux en goguette, l'Olympe de Sceaux.
(( Et Koétargan, continua Pontcallec, qu'est-il devenu?
— Il est reparti pour Quimper. Son baigneur lui a refusé crédit.
— Il a donc oublié que ma bourse, si maigre qu'elle soit, était à son. service?
— Il réalisera un pré et reviendra, dit flegmatiquement un de ces nobles gueux, dont plus d'un portait, en effet, son dernier champ et son dernier pré sur ses épaules.
— Et les quatre cousins Aymon? interrogea encore Pontcallec, inquiet de ces désertions subites, de ce vide dans le ransr.
On appelait les quatre cousins Aymon, quatre gentilshommes du pays de Vannes, amis et parents, inséparables compagnons, qui vivaient ensemble, et s'étaient juré de mourir ensemble quand il n'y aurait plus aucun plaisir à vivre.
Ils marchaient l'un dans l'ombre de l'autre, et mangeaient et dormaient en escouade dans cette hôtellerie de la rue de la Harpe : A la Rose-Rouge^ où s'arrêtait le coche de Bretagne. Tous volontiers querelleurs et même un peu bravaches, ils retroussaient pour un rien leur moustache, et ils avaient toujours sur la planche une petite affaire à régler.
La dernière, sur laquelle ils n'avaient guère pris conseil que d'eux seuls, et qui eût paru à Pontcallec lui-même la plus téméraire des échauffourées, dépassait, en effet, de beaucoup les limites de leurs ordinaires algarades.
Elle était de celles auxquelles suffit à peine l'excuse d'avoir réussi.
Et elle avait piteusement échoué, par suite d'une erreur singulière, qui procurait au moins à ses auteurs les bénéfices du ridicule.
M. d'Argenson lui-même en avait ri, et s'était senti désarmé.
Enchanté de voir le pavé de Paris débarrassé de nos quatre batteurs d'estrade, qui mettaient guet et maréchaussée sur les dents, il les avait fait rechercher mollement, et ils avaient pu gagner impunément la frontière d'Espagne, à la suite de leur dernière aventure, dont Pontcallec n'écouta pas sans froncer le sourcille tragi-comique récit.
— Ah! pour ceux-là, mon cher marquis, avait répondu à sa dernière question, M. du Groesquer, c'est toute une histoire, et vous n'y prendrez peut-être pas le même plaisir extrême qu'à entendre conter Peau d'âne,
— De grâce, mon cher ami, ménager mon impatience.
— Je vais donc vous relater la chose en bref, dit du Groesquer.
Vous savez que nos quatre écervelés s'étaient donné pour mission, bien digne de leur caractère et de leurs talents, de] faire endêver M. le Régent, et Madame sa fille au besoin.
Vous savez que, rencontrant un soir le maître de la France, qui se promenait aux Tuileries, et devisait en humant la brise, si douce aux cerveaux échauffés, dans la compagnie de ses roués des deux sexes, ils l'avaient heurté comme par mégarde, de façon à le faire choir, ce qu'il eût fait sans l'appui du bras de Biron, qui de cette affaire mit l'épée à la main, et se lança en vain, avec tous les Suisses du jardin, aux trousses des impertinents qui avaient disparu.
Cette rencontre, vous ne l'ignorez pas, fut cause de la fermeture des grilles à l'ouverture de la nuit, au grand mécontentement des promeneurs bourgeois, des tireurs de bourses, et des dames auxquelles l'ombre est propice.
Vous n'ignorez pas davantage que vers la fin de l'automne, une aventure du même genre, arrivée à Mme la duchesse de Berry, fit prendre une mesure identique pour le jardin du Luxembourg.
N'ayant plus rien à faire dans ce genre, nos amis s'avisèrent d'un autre tour de leur façon, beaucoup plus fort celui-là, puisqu'il est qualifié par les ordonnances de crime de haute trahison, et qu'on joue sa tête à ces plaisanteries.
Mais M. le Régent passe pour débonnaire, et le danger de l'entreprise n était point ce qui tentait le moins les quatre paladins amoureux de l'impossible.
Quand on se nomme Chardonnet du Bicheret, de Kervasi, de Koiiador, et Salarun de Brionel, on n'est pas fait pour reculer, et l'on monterait à l'assaut de la lune.
Or il s'agissait tout simplement cette fois d'enlever
le roi, le fils du Soleil lui-même, dans son intérêt, bien entendu ! de le porter de son carrosse dans un autre, avec tous les égards dus à sa gracieuse petite majesté, et fouette cocher! de conduire ce précieux otage dans sa fidèle province de Bretagne, où l'eussent aussitôt rejoint son gouverneur, son précepteur, sa maison, sa cour, son parlement, tout le monde enlin, excepté peut-être M. le duc d'Orléans, qu'on eût remercié de sa tutelle et dispensé de ses fonctions.
— Les insensés! murmura Pontcallec, quel mal ils font sans le vouloir à notre cause!
— Que voulez-vous! Ils avaient mis dans leur tête, et les Bretons ont la tête dure, de terminer sans coup férir la querelle imminente, de nous donner un gage.
— Ce gage, ils l'ont maintenant donné contre nous.
— Quoi qu'il en soit, un tel projet, précisément parce qu'il semblait défier la folie et narguer l'impossible, ne devait pas manquer d'adhérents et d'auxiliaires.
Koùador avait eu occasion de- rencontrer à table, au jeu ou ailleurs, un colonel réformé et mécontent, la Jonquière, qui rôdait depuis quelque temps autour du bois de Boulogne, comme aux aguets de quelque coup de main.
Le chef des partisans lia Koûador avec un chef de faux-sauniers, réunis aussi en bande, et autour de rile-de-France, sous les ordres du fameux Colinery.
Suivant fusage les trois cousins de Koûador emboîtèrent le pas derrière lui, comme ils feraient pour aller à la noce ou à l'échafaud.
On parla, on but, on s'entendit, et l'on ne douta pas du succès.
Malheureusement, il n'y a pas un bon conciliabule de ce genre où il n'y ait au moins une mouche, et le lieutenant de police ne tarda pas à avoir vent des intentions de nos amis.
Mais comme il ne lui répugnait pas de créer à Dubois un grief de plus contre...
— Contre nous, dit Pontcallec.
— Contre nous, soit, répondit du Groesquer.
Et encore moins continua-t-il de se créer à lui-même le titre d'un service de plus, il laissa faire, tout en prenant avec son affidé, l'exempt Pomereu, les mesures nécessaires pour contre-miner la mine et aboutir au camouflet.
On changea l'itinéraire du roi, qui revint à Paris par un chemin détourné, dans un carrosse sans apparat.
Pendant ce temps, le carrosse royal, peu accompagné, s'enfonçait dans la forêt de Marly.
Quand ils virent la voiture bien engagée, et l'escorte à distance, voilà Koûador, vêtu de ses plus beaux habits, qui s'avance en cérémonie à la portière, et débite, le chapeau à la main, un comphment énergique mais respectueux.
Le cocher, voyant un solliciteur bien mis, et n'ayant pas reçu d'ordre de l'écuyer, resté en arrière à rattacher son éperon, avait ralenti le pas*
— Sire , dit Koûador , nous sommes vos amis . Il faut nous suivre pour le bien de la France et le salut de la monarchie.
— Soit, répondit de l'intérieur du carrosse une petite voix flûtée, tremblante d'abord d'une certaine
émotion, dominée bientôt par une expression de malignité qui échappa à l'interlocuteur ; mais qui êtes-vous, messieurs, pour parler ainsi, et quels sont les noms de mes amis.... que je ne connais pas?
Koiiador se sentit embarrassé, mais il ne flaira pas la moindre mystification.
Aussi se mit-il à réciter les noms de ces acolytes et associés, tout en tordant son chapeau dans ses mains. Il avait gardé l'épée au fourreau, qu'on ne tire jamais devant le roi sans son ordre. Et il défila son chapelet sans s'apercevoir que le cocher, les rênes aux dents, prenait des notes sur ses tablettes.
Quand il eut fini sa loyale confession, et qu'il releva les yeux vers la portière, il aperçut, épanoui dans son cadre d'or, un frais visage d'enfant, aux cheveux châtains bouclés, aux yeux mutins, qui le contemplait d'un air railleur, et le saluant soudain avec un sonore éclat de rire, de son petit chapeau à panache blanc, lui dit :
— J'en suis fâché pour vous, monsieur, mais je ne suis pas le roi. Je n'en recommanderai pas moins des serviteurs aussi zélés que vous aux bontés de Sa Majesté et de son lieutenant de police.
Et il se rejeta sur les coussins, en se tordant de rire.
A voir la figure bouleversée, contractée parla surprise et bientôt par la colère, du gentilhomme joué, le cocher lui-même, s'il n'eût été un exempt, n'eût pas gardé son sérieux.
Mais ni l'un ni l'autre ne s'attendaient à ce qui allait arriver de cette espièglerie, ^^qui était, après tout, de bonne guerre.
Un Français se fût esquivé, honteux comme un renard qu'une poule aurait pris. Mais Koûador n'était pas de ceux qui se retirent ainsi.
— Rira bien qui rira le dernier! s'écria-t~il, moitié goguenard, moitié furieux.
Et, enjambant le marchepied, avant que son dessein eût pu être deviné, prévenu, arrêté, il empoigna, de son bras athlétique, l'enfant qui n'était pas le roi, et qui ne riait plus, et d'un jarret de chasseur, se perdit, avec ce fardeau gémissant et palpitant, qui ne lui pesait pas plus qu'une plume, dans les profondeurs du bois.
En ce moment, l'escorte arrivait au galop, trop tard, comme toutes les escortes.
Comme, en somme, il n'y avait rien à craindre pour la vie de l'enfant, qui avait ainsi joué, à ses risques et périls, le personnage royal, et récité une leçon plus amusante que les autres, on prit le parti, après une légère battue, qui n'amena aucun résultat, de continuer tranquillement la route, et d'aller raconter à M. d'Argenson le premier résultat d'une supercherie qui ne pouvait aboutir à un bien tragique dénoûment.
Le dénoûment, en effet, fut celui-ci :
Arrivé au camp, Koiiador, les joues égratignées par les griffes crispées du petit lutin devenu furieux, assembla ses compagnons, et son prisonnier fut reconnu pour n'être autre chose, malgré son habit doré et son Saint-Esprit, que le menechme du roi, son compagnon d'étude et de jeu, son menin^ son hussard, celui qu'on fouettait quand Sa Majesté n'était pas sage, le petitfils, enfin, du valet de chambre Bontemps.
LA CHAUmEUSE. 160
Séance tenante, et pour qu'il ne perdît pas l'habitude d'être châtié, on abattit ses chausses, et il fut fouetté comme coupable d'avou* manqué de respect à la personne du roi en usurpant ses insignes, et surtout manqué de respect à un gentilhomme en lui riant au nez comme un page.
Ensuite, en raison de Tage et de la gentillesse du coupable, qui avait, sans broncher et sans trembler, récité une difficile leçon, la justice fit place au pardon, et le petit Bontemps fut comblé de caresses et do dragées.
Puis on le renvoya à monsieur son père, dans le carrosse préparé pour recevoir une bien autre conquête, en le priant de trouver bon qu'on lui laissât ledit carrosse à payer.
Voilà pourquoi, acheva du Groesquer, les quatre cousins Aymon, pour lesquels l'air de France était devenu mauvais, sont passés en Espagne, à la suite d'une plaisanterie.
— Dont nous payerons les frais, murmura Pontcallec.
En ce moment, au surcroît de bruit et au mouvement de flux et de reflux qui agitèrent l'assemblée, chacun se retourna du côté de la porte, que venait de franchir, avec une superbe modestie, le survenant important et attendu qui allait rompre l'entr'acte, et laire diversion à l'ennui général.
Le nouveau venu, bienvenu, porteur de cette rafraîchissante surpi'ise : une nouveauté, était un de ces pamphlétaires, un de ces satiriques dont s'entourait une princesse qui aimait mieux leurs services que ceux d'un chambellan.
Il était de ceux auxquels elle servait de Muse ou d'Euménide, dont elle caressait renvie, dont elle aiguillonnait la verve, dont elle respirait l'encens ou irritait le venin, dont elle cultivait enfin le génie flatteur ou vengeur, au profit de son orgueil ou de sa haine.
Celui qui venait d'entrer, abdiquant le laurier tragique, porté non sans honneur, s'était adonné aux inspirations occultes de vengeances qu'il servait par ambition, et aussi, il faut le dire, par un goût naturel et dépravé pour la lyre aux cordes de fer, la torche et le fouet aux rudes lanières, qui sont les instruments et les attributs de la satire.
C'était un gentilhomme périgourdin, ancien page de la princesse de Conti, ancien lieutenant au régiment du roi, maître d'hôtel honoraire de Madame, mère de ce duc d'Orléans dont il devait être l'insulteur parfois éloquent et l'ennemi pardonné.
Elève et émule de Racine, il avait donné au théâtre, à'Adherbal (i^QÂ^) k Sopho7iisbe (1716), des tragédies et des opéras qui en avaient fait le rival des Longepierre et des Campistron.
Depuis lors, à la suite d'aventures et de mésaventures dont le récit n'est pas de notre sujet, il avait renoncé aux fictions tragiques pour se jeter, avec la passion d'un poëte et l'audace d'un Gascon, au plus ardent des mêlées de la réalité.
Ses querelles avec le duc de la Force, son meilleur ami, puis sa victime et son persécuteur, avaient répandu sur lui un éclat équivoque, et il allait achever de diffamer sa gloire et de déshonorer son talent par ces fa-
mcuses Philippiques^ dont il couvait on ce moment le nid do vipères d'où la promiôro allait s'olancer.
C'est surtout pour savourer l'amcro primeur de ces chefs-d'œuvre de fiel que les amis de la duchesse du Maine s'étaient réunis à la Chartreuse, avec ce mystère solennel qui convient si bien à l'orgueil, mêlé do crainte, des satiriques, qui aiment à être écoutés, toutentremblant d'être entendus.
Et c'est pour satisfaire cet éternel appétit de la curiosité et de la malignité humaines, que la Grange- Chancel, car tel était son nom, allait faire siffler sur les tête les vers de sa première satire.
Petit, mais de cette petitesse impatiente qui cherche à se hausser par le mouvement de taille grêle, voûté par l'habitude de chercher ses rimes à terre plutôt qu'au ciel, le teint bilieux, le front prématurément ridé, la perruque hérissée de boucles rebelles et comme gorgonesques, la lèvre plissée d'un rictus sarcastique, l'œil perçant, mobile, soupçonneux, provocateur, le poète des Philippiques avait bien le physique de son emploi, la physionomie de son talent audacieux et sinistre, le visage enfin de son art inégal et de son aventureuse destinée.
Il avait l'air fatal dos gens qui ont brûlé leurs vaisseaux, et sont d'autant plus implacables qu'ils se sentent eux-mêmes indignes de pardon.
Il était condamné à des succès sans honneur mais non sans danger et il partageait le supplice de ses propres victimes, par une éternelle et légitime terreur des représailles qu'appelaient ses attaques.
Il était malheureux lui-même, non par pitié, mais par égoïsme, des douleurs qu'il causait. Il sentait d'ail-
leurs les défauts de son instrument, les fautes de son art, les hontes de sa gloire, avec cetle implacable clairvoyance du satirique, juge inflexible pour lui plus encore que pour les autres, et qui, lorsqu'il n'a pas d'autre proie, se critique et se torture lui-même.
De là, celte humilité superbe de sa démarche, cette tremblante menace de son regard, cette fatigue précoce de ses traits, cet air étrange et fatal d'un masque bronzé aux flammes de l'enfer.
Hibou timide et glorieux, attiré et offusqué à la fois par la lumière, détestant le monde et y rentrant toujours, parce qu'il détestait encore davantage la retraite et, plus encore que toute autre, sa propre compagnie, le poëte, s'arrachant aux inofl'ensives intrigues et aux innocents travaux de la fondation d'une académie à Périgueux, avait répondu à l'appel flatteur de Ludovise.
Et il s'avançait, l'air distrait et soucieux, vers cette estrade qui demain pouvait se changer en échafaud.
Ce mélange de sentiments si divers, ce combat perpétuel de l'espérance et de la crainte, cette sombre joie de la vengeance, troublée par l'incertitude des suites, ne se lisaient pas seulement sur les traits du poëte, héraut inquiet d'une conspiration féminine et frivole; on pouvait remarquer dans l'accueil qui lui était fait l'écho des mêmes doutes, la trace des mêmes contrastes.
La méfiance qu'inspirait un homme capable d'un tel métier que celui de satirique à outrance et quand même l'emportait de beaucoup surl'admiration qu'on ne pouvait s'empêcher de ressentir pour l'art et l'artiste.
Aussi, dans cette foule d'élite, entr'ouverte sur son
passage, et dont il eût glace renlrain s'il s'y lut présenté avant l'heure du programme, remarquait-on le mouvement uniforme de recul que provoque toujours l'arrivée d'un personnage suspect.
C'est un hommage de respect si Ton veut, c'est aussi un témoignage de répugnance.
Être d'une société sans s'y mêler, y recevoir partout cet hommage inquiet d'un salut en arrière, être évité respectueusement et recherché là où on n'est pas applaudi par la curiosité, la malignité ou la peur, jamais par l'enthousiasme, tel est le lot des pamphlétaires, ne fussent-ils pas mercenaires, comme la Grange, el eussent-ils, comme lui, l'honnêteté de leur métier et le couraQC de leur haine.
C'est au milieu de cette gloire équivoque, de cette flatteuse infamie, récompense et châtiment des chefsd'œuvre comme celui qu'il allait lire, que La Grange arriva à son petit tréteau.
Toujours altéré par l'éternelle fièvre, il y saisit, d'une main crispée, le verre d'orangeade préparé à son intention, et le but d'avance d'un trait, pour le replacer sur son plateau, de l'air d'un Atride qui vient d'avaler sa coupe de poison.
Puis il déroula l'infernal manuscrit et, l'œil sombre, la voix rauque, il déclama la première de ces lyriques satires, dont la flèche, pour monter plus haut et percer plus à fond, s'empenne des ailes de l'ode :
Vous dont réloquence rapide, Contre deux tyrans inhumains, Eut jadis l'audace intrépide D'armer les Grecs et les Romains ;
Contre un monstre encor plus farouche, Versez votre fiel dans ma bouche :
Je brûle de suivre vos pas, Et je vais tenter cet ouvrage, Plus charmé de votre courage Qu'effrayé de votre trépas.
Cette invocation impatiente était aussitôt suivie du premier coup frappé sur les goûts suspects, et, suivant l'accusateur, funestes à la famille de Louis XIV, du prince usurpateur.
A peine il ouvrit les paupières Que, tel qu'il se montre aujourd'hui, Il fut indigné des barrières Qu'il vit entre le trône et lui.
Dans cette détestable idée De l'art des Gircé, des Médée, Il fit ses uniques plaisirs ; Il crut cette voie infernale Digne de remplir Tintervalle Qui s'opposait à ses désirs...
Nocher des ondes infernales, Prépare -toi, sans t' effrayer, A passer les ombres royales Que Philippe va l'envoyer.
0 disgrâces toujours récentes!
0 pertes toujours renaissantes, Eternels sujets de sanglots!
Tels que sur la plaine liquide.
D'un cours également rapide.
Les flots sont suivis par les flots.
Ainsi les fils, pleurant le père.
Tombent frappés des mêmes coups ; Le frère est suivi par le frère, L'épouse devance l'époux.
Mais, ô coups encor plus funestes !
Sur deux lys, nos uniques restes, La faux de la Parque s'étend.
L'un subit le sort de sa race ; L'autre, dont la couleur s'efface, Penche vers son dernier instant...
Enfin le jour fatal arrive,
Tel qu'Albion l'avait prédit ;
Louis va sur la sombre rive ;
Son ennemi s'en applaudit ;
Et prenant les mœurs de Byzance
Comme s'il avait eu naissance
Des Sélims et des Bajazet,
Il court, par l'effroi qu'il inspire,
Avec les rêves de l'Empire
Saisir le prix de ses forfaits...
Nous abrégeons, ne nous arrêtant qu'aux coups les plus forts d'un poëte avide plutôt de frapper fort que de frapper juste, et suivant le fouet tournoyant à la trace de ses plus cruelles blessures.
Le point sur lequel la Grange s'acharne avec une prédilection féroce, c'est la vie du jeune roi, les sollicitudes qu'elle inspire, les soupçons que provoque un tuteur accusé de projets de bourreau.
L'instinct de ce pompeux misérable ne l'avait pas trompé ; sa scélératesse finit par toucher le but, et par déchirer l'unique fibre demeurée sensible dii Régent.
Quand il lut, plus tard, le pamphlet rimé, il ne fit qu'en rire, applaudissant même, en dilettante raffiné, aux bons endroits ; mais quand il arriva aux passages où il était accusé d'une sorte de conspiration parricide, et représenté comme capable de faire du cercueil de
Louis XV le marchepied du trône, pour lui et sa famille, il ne put tenir à une telle horreur.
Sa sensibilité triompha' brusquement de son insouciance.
Incapable de colère, il le fut du moins de douleur, et il fit à cette infâme insinuation la plus simple, la plus émouvante, la plus victorieuse de toutes les réponses.
Il pleura.
Ces larmes l'ont absous, comme elles protesteront éternellement contre son calomniateur, ne lui laissant que le sinistre triomphe d'avoir trouvé le défaut de l'impassibilité du plus sceptique des hommes, d'avoir découvert son cœur, et de l'y avoir blessé.
Après avoir montré d'Argenson supplantant d'Aguesseau et recevant, avec les sceaux profanés, le prix de ses anciens et de ses futurs services, le poète s'écriait :
Royal enfant, tendre monarque,
Ce coup a réglé ton destin.
Par lui l'inévitable Parque
Ne lâchera plus son butin. - .
Tant qu'on te verra sans défense
Dans une assez paisible enfance,
On laissera couler tes jours.
Mais quand, par le secours de l'âge,
Tes yeux s'ouvriront davantage
On les fermera pour toujours!
A ce funèbre pronostic un frisson parcourut toute l'assemblée.
La duchesse de La Ferté, navrée, se pâma dans un hoquet déchirant.
Plus d'un mouchoir s'agita, plus d'un rude cœur se
sentit défaillir; mais par une pudeur où celui qui suscitait de telles impressions eût plutôt dû voir une leçon qu'un hommage, nul n'osa applaudir le sombre évocateur de ces pathétiques, plus que prophétiques
imao'es.
L'apostrophe suivante, où, en proie à l'implacable et fatale fureur d'Archiloque,le poëte abandonnait le père pour la fille et les traînait tour à tour, puis ensemble, dans la boue, après les avoir traînés dans le sang-, eut plus de succès, surtout auprès des femmes, dans un public épris de ces réminiscences antiques dont Y Œdipe d'Arouet, un mois auparavant, avait osé porter jusque sur le théâtre la téméraire allusion.
Infâmes Héliogabales, Votre temps revit parmi nous !
Voluptueux Sardanapales, Philippe vous surpasse tous !
Vos excès n'ont rien qui le tente; Son âme serait peu contente De les avoir tous réunis, S'il n'effaçait votre mémoire En faisant revivre l'histoire De la naissance d'Adonis
Toi qui joins au nœud qui vous lie,
Des nœuds dont tu n'as point d'effroi.
Ni Messaline, ni Julie,
Ne sont plus rien auprès de toi.
De ton père, amante et rivale.
Avec une fureur égale,
Tu poursuis les mêmes plaisirs ;
Et toujours plus insatiable.
Quand leur nombre même t'accable,
11 n'assouvit point tes désirs !
Par un contraste qui peint à la fois Fauteur et l'auditoire, l'homme et le temps, à cette grêle de coups de massue succédait un coup d'encensoir, brutal comme tout le reste, et maladroitement cassé sur le nez des maîtres de Sceaux; après avoir imité Juvénal, la Grange plagiait maladroitement le plus fade des flagorneurs du Parnasse :
Vous, dont par un arrêt injuste
Le grand coeur n'est pas abattu,
Prince, qui d'une race auguste
Emportez toute la vertu,
Tout le reste la déshonore ;
La France contre eux vous implore ;
Par ses cris laissez-vous gagner,
Et forcez sa reconnaissance
D'ajouter à votre naissance
Ce qu'il y manque pour régner.
Cette allusion délicate, digne du sonnet d'Oronte, aux affronts récents et aux revanches prochaines du bâtard de Louis XIV, absent, termina dignement, au gré de l'auditoire, cette volée d'invectives adressée aux auteurs de sa déchéance, et ce bouquet de louanges finales, jeté aux pieds de Ludovise parla main même de l'exécuteur de cette fustigation, devant le pilori satirique de toute la famille rivale, impitoyablement passée aux verges et aux épines, parut du plus heureux goût et souleva d'unanimes suffrages.
Le clan des Bretons seul ne comprenait pas grand chose à ce fagot de réminiscences classiques et d'imitations scandaleuses ; mais iln'enapplaudissait que davantage à cette chute d'un contraste si ingénieux et si flatteur.
LA CHARTUEUSE. 171)
Elle avait arraché des bravos môme aux juges plus sévères, enchantés de voir finir leur supplice en môme temps que celui de Philippe, et jouissant in petto de l'épigramme d'une manifestation qui, sous des formes admiratives, déguisait la critique de leur ennui.
Ces approbations ironiques étaient d'ailleurs en minorité dans un lieu dont l'enthousiasme était la naturelle à la fois et factice atmosphère.
La Grange-Chancel eut vraiment le plus grand succès, et n'eut pas le temps de le gâter en en profitant publiquement.
Il n'est guère d'auteur qui sache user avec discrétion de sa victoire, et qui supporte décemment le triomphe.
L'ivresse de l'orgueil n'est pas plus agréable à voir que l'autre, môme pour ceux qui ont fait les frais du festin, et c'est fort heureusement pour lui qu'un incident des plus imprévus détourna brusquement l'attention de sur le poëte, et lui permit de s'esquiver à propos, et d'aller cuver sa gloire chez lui.
La duchesse venait à peine de se soulever, aux rayons du lustre étincelant, sur les coussins de pourpre à glands d'or du sofa sur lequel trônait sa gracieuse Malignité, et de remercier le poëte avec un de ces mots dont les princes ont le secret, et qui font faire aux poètes tant de sottises.
Chacun à Fenvi se pressait sur les pas du favoii de la soirée, qui se retirait à reculons, la tôte inclinée sous le laurier doré dont l'enchanteresse avait ceint son front, aux applaudissements de toute l'assemblée.
Le marquis de Lassay, qui ne manquait guère l'occasion de placer une épigramme ou un compliment,
quelquefois Fun et l'autre ensemble et dans le même mot, achevait de féliciter le Procope rimeur de la chronique scandaleuse du nouveau Bas-Empire.
Et Fabbé d'Entraigues, cet abbé de Choisy de la Régence, moins l'esprit, balançait avec affectation, sur les pas du triomphateur, pour associer son étrange coquetterie aux bénéfices de son triomphe, sa tête d'eunuque, frisée, fardée, mouchetée et enrubanée.
Soudain un grand bruit se fit entendre au dehors, mêlé de clameurs, de rires étouffés, de pas graves et lourds et du cliquetis sourd des hallebardes et des mousquets.
Puis la porte s'ouvrit avec fracas et le chevalier de Gavaudun, accompagné de MM. de Gaya et de Staal, officiers commandant Fun les gardes du prince, l'autre la compagnie Suisse détachée auprès de sa personne, débouchèrent gravement au milieu de Fassistance, se dirigeant vers la duchesse étonnée, comme pour lui donner quelque grave nouvelle ou prendre ses ordres dans une conjoncture épineuse.
L'assistance était tout yeux et tout oreilles, attendant, avec un frémissement d'impatience, que fût satisfaite à son tour par la révélation qui lui semblait due, une curiosité non exempte d'appréhension.
A la faveur de cette diversion d'un intérêt absorbant, nul ne prit garde à la disparition subite de la Grange-Chancel.
Celui-ci, ivre d'orgueil et pale de terreur, croyant flairer dans ce bruit subit, ce solennel mystère, ces hoquetons rangés dans Fanti chambre, la pique d'une main, le flambeau de l'autre, et le vague cortège qu'ils
LA CHARTREUSE. m
accompagnaient en le surveillant, je ne sais quelle odeur de commission judiciaire, de maréchaussée et de Bastille, s'était dérobé aux conséquences toujours douteuses des succès comme le sien, et prudemment éclipsé, par la porte entr'ouverte qui lui montrait à la fois le danger et le salut.
Quelques minutes après, partagé entre les sentiments contraires qui se combattaient en lui, le poëte pamphlétaire, en proie à cet orgueil troublé des équivoque3 vengeances, dont Farme à deux tranchants peut se retourner contre leur auteur, regagnait sa maison en chancelant. Épuisé par ces joies honteuses de l'insulteur, par ces débauches d'esprit plus énervantes que les autres, et souvent payées des mômes châtiments et des mêmes remords, il se demandait, inquiet d'une renommée si pénible à sa conscience et si hostile à son repos, s'il ne ferait pas sagement d'aller attendre dans son vieux manoir d'Antoniat qu'eût éclaté à Paris C3tte mine anonyme de scandale, à laquelle il venait de mettre le feu : question bientôt résolue par une affirmation un peu contradictoire à l'héroïque déclaration de son exorde.
Pendant ce temps, la duchesse répondait par un joyeux éclat de rire à la question respectueuse du triumvirat chargé de garder sa porte.